Sections de Bibliothèque - partie 1
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La fin d'année approche, le temps est au bilan et aux regards en arrière... l'occasion idéale pour m'attarder sur l'une de mes collections les plus importantes (en taille et en émotion) : les livres. Ces rayonnages, ployant sous le poids des pages et d'auteurs souvent brillants, me permettront de revenir sur des titres très connus, d'autres un peu moins. Bon voyage dans ce dédale de papier !




TINTIN
À ce jour, ma plus grande collection en termes d'ouvrages, puisqu'ils remplissent à eux seuls trois grands casiers de 80 cm. Tintin, ce fut ma passion littéraire d'enfance. Recevoir un nouvel album me procurait un plaisir immense. Je me souviens encore des couvertures immaculées et brillantes, des pages tournées avec bonheur, de l'odeur des planches. Il m'arrive encore de relire des albums avec le même plaisir. On pourrait bien entendu débattre de la gestion de l'œuvre par certains commerçants sans âme qui ont hérité d'un patrimoine qu'ils malmènent et surexploitent sans vergogne, mais je préfère m'attarder sur le savoir-faire d'Hergé (dont on a longuement parlé dans ce dossier). Ce type, à une époque où tout était encore à inventer, a réussi à trouver des astuces narratives aussi efficaces qu'intemporelles. Il a réussi à livrer, surtout, des aventures passionnantes et suffisamment pensées et travaillées, en respectant le jeune lectorat qui était alors exclusivement sa cible. Cet auteur est devenue une légende à une époque où pour le devenir, il fallait encore faire montre d'un talent exceptionnel et de capacités uniques. Je lui dois de doux et excitants souvenirs. Il aura à jamais une place à part dans mon cœur et dans ma bibliothèque.  

Conseil pour les collectionneurs :
Si vous souhaitez de belles éditions (très complètes en matière de bonus, illustrations, analyses et rédactionnel) encore disponibles d'occasion (en bon état) à des prix raisonnables, optez pour les Archives Tintin publiées par Atlas (à gauche sur la photo 2), de superbes tomes très complets. 

Pour aller plus loin sur le sujet : 








TANGUY & LAVERDURE
L'on prête à Léonard de Vinci l'une des plus belles citations sur l'aviation : "Dès lors que vous aurez goûté au vol, vous marcherez à jamais sur terre les yeux tournés vers le ciel."
Dans mon cas, c'est bien avant d'avoir goûté au vol que, déjà, mes yeux scrutaient l'azur. J'ai toujours trouvé fascinants ces engins aux formes élégantes, qui évoluaient en défiant l'attraction. Et en termes d'aventures aéronautiques, la série Tanguy & Laverdure a toujours été, selon moi, un cran au-dessus des autres. D'une part parce qu'elle mettait en scène des pilotes français, mais surtout parce qu'elle bénéficiait du talent de Jean-Michel Charlier, scénariste terriblement sous-estimé et pourtant auteur de nombreuses excellentes séries. Dès que je l'ai pu, j'ai acquis l'intégrale de la série originelle, plus quelques albums modernes, pas toujours à la hauteur malheureusement (cf. cet article, entre autres).
Je repense encore souvent, avec nostalgie, aux premiers pas de Michel et Ernest, à l'escadrille des Cigognes, aux éditions 16/22 de Dargaud (une façon bon marché de faire main basse sur quelques albums à l'époque) et aux Mystère, Fouga Magister et autres Mirage qui ont enflammé mon imagination et traversé des planches inoubliables. 

Anecdote de rayonnage : 
Pas mal d'autres univers ici, dont les Schtroumpfs ou encore quelques Jérôme K. Jérôme Bloche. Des morceaux d'enfance ou d'adolescence, compactés en volumes de papier combattant le Temps, ce grand ennemi des pages et des lecteurs. 

Pour aller plus loin sur le sujet :






MICHEL VAILLANT
Voilà l'exemple parfait qui permet de démontrer qu'il n'est en rien nécessaire d'être passionné par un domaine pour apprécier une série qui s'y rapporte. J'ai pour la bagnole le même attrait que j'éprouve devant un tournevis ou une cuillère : c'est un outil bien pratique mais qui n'enflamme nullement mon esprit. Si je suis devenu fan des Michel Vaillant de Jean Graton, c'est plus par attrait pour les bonnes BD que pour les courses et rallyes. Il faut dire que j'ai bien commencé, car encore collégien, c'est l'album L'honneur du Samouraï qui retint mon attention. Un chef-d'œuvre narratif, avec une introduction habile et drôle qui permet de présenter véhicules et personnages, un affrontement loin d'être manichéen, des courses habilement mises en scène et des moments épiques alternant avec des scènes plus intimistes mais parfaitement amenées. Les 70 albums de la série historique ne sont pas tous de cette qualité, il faut bien l'avouer. Par contre, notons que la saison 2, toujours en cours, figure parmi les meilleures reprises à ce jour.

Pour aller plus loin sur le sujet :






FABLES
Si j'éprouve de nos jours un désintérêt certain pour ce que sont devenus les comics mainstream des géants de l'industrie américaine, il y a tout de même quelques séries, non super-héroïques, qui figurent encore dans mon top 20 des meilleurs BD de tous les temps. Le Fables de Willingham en fait évidemment partie. C'est une œuvre que j'ai découverte adulte, avec un œil plus acéré et des exigences revues à la hausse, et bien que le sujet ne m'emballait pas, là encore, je fus conquis par la qualité du récit, à la fois prenant, intelligent et émouvant. 
L'intégrale publiée par Urban figure parmi les indispensables de cet éditeur. Un moment de pur bonheur. Une bulle de beau dans un monde de merde. 

Anecdote de rayonnage
Vous l'avez peut-être noté, cette section comprend aussi l'intégrale Druuna de Serpieri, un mythe presque pour les lecteurs de mon âge qui, étant jeunes, feuilletaient fébrilement au supermarché ces BD mêlant érotisme et science-fiction. Ça a toujours son intérêt aujourd'hui, car au final, l'auteur, un maître des "fumetti", est un excellent dessinateur et livre ici des fantasmes certes crus mais raisonnables comparés aux saloperies pédophiles que certains publient de nos jours sous couvert de "divertissement".  

Pour aller plus loin sur le sujet :






SPIDER-MAN / MARVEL
Un de mes coups de cœur d'enfance. C'est ma grand-mère maternelle qui m'achetait à l'époque des albums grand format du Tisseur, publiés par Lug. C'était très différent de la BD franco-belge, qui est toujours restée ma culture de base et ma passion première, mais j'adorais le personnage et le côté très "désorganisé" (par rapport aux BD que je connaissais alors) des planches. 
Je n'aurais jamais imaginé que, adulte, j'en viendrais à bosser sur Amazing Spider-Man (et la plupart des autres séries Marvel ou DC). Par contre, Panini et son impéritie m'ont guéri de la VF. Je ne conserve que des albums en VO, ici notamment l'excellent run de Straczynski ou encore l'épopée Civil War.
Il m'arrive encore de feuilleter certains albums, de voir le Monte-en-l'air et de ressentir une bouffée de ce passé imparfait mais magnifié par le temps. Je me rappelle de ma chambre de gamin, de mes parents encore jeunes, de l'école, du bon et du doux, mais aussi du moins bon et du rugueux. Le temps n'est pas toujours un ennemi. Sauf peut-être pour les pages qui jaunissent et se fanent.  

Pour aller plus loin sur le sujet :
Dossier Civil War







ARTS MARTIAUX & ROLAND HABERSETZER
J'ai franchi la porte d'un dojo à 15 ans. Parce que j'avais vu pas mal de films plus ou moins bons traitant du karaté, mais surtout parce que je suis tombé, à l'époque, sur le Karate-Do en trois tomes de Maître Habersetzer. L'auteur, dont je collectionne les ouvrages depuis (et l'un des plus grands experts français dans le domaine) y faisait preuve d'une telle passion, d'une telle intelligence, d'une telle honnêteté, qu'il était impossible de ne pas se laisser embarquer par sa prose, efficace, et ses dessins, clairs et techniques. Là encore, la chance, un peu poussée il est vrai par mon travail et un peu d'audace, me permit d'interviewer ce grand monsieur, d'abord pour la presse écrite, puis sur UMAC. Depuis, nous entretenons une correspondance sporadique mais salutaire (pour moi). Maître Habersetzer m'a fait deux cadeaux précieux, dont je mesure l'importance : il m'a adressé l'un des exemplaires, dédicacé, de son livre Mémoires, un ouvrage à tirage confidentiel, limité à ses proches ; et il a accepté d'écrire la préface de mon recueil de nouvelles, Jour de Neige. Cet homme, droit dans ses bottes, sage, cultivé, bienveillant et courageux, demeure à ce jour pour moi un phare dans la nuit. Et dans un monde où les lumières sont de plus en plus rares et pâles, ça compte. Ça compte beaucoup. 

Conseil pour les collectionneurs : 
Si le sujet vous intéresse et que vous souhaitez allez au-delà de l'approche purement technique, n'hésitez pas à vous procurer le Fondamentalement Martial, de Roland Habersetzer, un ouvrage regroupant des articles de fond, variés et d'une grande intelligence, qui questionnent la pratique des arts martiaux, sa finalité, et se penchent aussi sur les droits et les devoirs d'un homme (ou d'une femme) moderne face à la violence qu'il convient de contrôler, qu'elle vienne d'autrui ou de soi. Une somme de réflexions d'une richesse inégalée.  

Pour aller plus loin sur le sujet :





FANTOMIALD ET LA FAMILLE DUCK
Ah, ce que j'ai aimé Donald étant petit ! Le samedi, j'allais sur le marché de ma ville, acheter des Picsou Magazine et autres Mickey Parade. Le bouquiniste d'alors était un brave bougre, il reprenait automatiquement tous les livres qu'on lui ramenait, permettant ainsi aux enfants comme moi de renouveler leurs lectures à bas coût. Je revenais alors chez moi, m'installais dans ma chambre et tournais les pages, pendant des heures. À l'époque, les week-ends duraient une éternité. 
Je me suis rendu compte, bien plus tard, que j'aimais surtout les auteurs italiens ayant pris en main le destin de Donald. Leurs versions, différentes, plus émouvantes et innovantes, m'ont marqué longuement, que ce soit Fantomiald ou Mac Danold. J'en ai récupéré un bon nombre, en VF ou en anglais. Je crois que les collectionneurs ont ceci de particulier qu'ils essaient de faire plaisir à l'enfant qui est en eux, ce qui est impossible, évidemment, car si les souvenirs agréables sont ceux de l'enfant, les yeux, le cœur et l'âme sont devenus adultes et demandent plus que ce qui suffisait à les irriguer naguère. 

Anecdote de rayonnage : 
Pas mal de trucs en vrac ici, dont un From Hell qui s'est perdu là, les Girls et le Ultra des frères Luna, des Marvel "best sellers" petit format édités par Panini et les Out There d'Augustyn et Ramos. 

Pour aller plus loin sur le sujet :
La Parenthèse de Virgul #9 : Canard Masqué
Écho #51 : Recueil Mac Danold







ARSÈNE LUPIN
Maurice Leblanc a été pour moi une révélation. Quand je lis l'un de ses romans, à 12 ans (sans doute mon premier véritable roman "adulte"), je suis embarqué dans une intrigue passionnante, parsemée de rebondissements inattendus, de coups de théâtre, de moments intenses. À aucun moment, alors que l'on est dans les années 80, je ne ressens le poids du temps sur la prose de Leblanc, à peine peut-être une jolie patine. J'aime ce que je lis, ce que je ressens, cette fébrilité qui me fait tourner les pages, ce suspense qui me prend aux tripes, ce Lupin qui semble si mystérieux et si formidable ! J'ai envie de crier à tout le monde que c'est génial, qu'il faut lire ce truc... mais non, inutile, c'est connu. Très connu. Et ça me paraît juste que ça le soit, parce que c'est vachement bien. Plus tard, bien plus tard, à l'occasion des 120 ans du personnage, j'écrirai, le cœur serré et la passion intacte, un article pour rendre hommage au vieux Leblanc et aux fantastiques Boileau et Narcejac, qui lui ont succédé. Et aujourd'hui encore, je continue de penser que si je suis devenu écrivain, si Le Sang des Héros et L'Ombre de Doreckam, dans des registres bien différents, ont pu voir le jour, c'est essentiellement grâce à l'auteur du gentleman cambrioleur. Parce qu'on n'oublie jamais sa "première fois". Et que lorsqu'elle est extraordinaire, elle peut inspirer toute une vie, ou au moins une plume. 

Anecdote de rayonnage : 
L'on peut voir dans ce casier la Saga du Roi Arthur, de Bernard Cornwell, probablement ce qui s'est fait de plus beau, de plus subtil et de plus inspirant sur le sujet. 

Pour aller plus loin sur le sujet :






MOORE (pas celui auquel vous pensez)
Il existe pas mal de Moore dans le milieu des comics, du Alan ronchonnant au plus discret Tony, mais c'est ici Terry qui nous intéresse. Le gaillard a un style bien à lui, il a mis à l'honneur des héroïnes charismatiques bien avant que cela devienne un diktat des demeurées "féministes" qui revendiquent des libertés qu'elles ont déjà (et se gardent bien d'aller gueuler là où ces libertés sont absentes, forcément : on ne peut mener que les combats délimités par son courage), et il a même fini par bâtir un ensemble de séries formant une sorte de mooreverse, qui culminera et trouvera sa conclusion dans Cinq Ans
On lui doit cependant surtout Strangers in Paradise, qui reste selon moi une des meilleures séries de comics, tant sur le plan de la profondeur des personnages que des thèmes abordés. Terry Moore fait partie de ces auteurs importants, qui ne sont pas des génies, qui peuvent se tromper, qui peuvent décevoir, mais qui demeurent foncièrement indispensables, parce qu'ils manipulent la magie à l'état pur, et que la magie manque. 

Anecdote de rayonnage :
Vous aurez noté la présence d'ouvrages de Go Nagai, auteur du célèbre Goldorak. Est-ce que ces trucs sont vraiment bien ? Non. 

Pour aller plus loin sur le sujet :






LOVECRAFT
Je n'ai jamais aimé Lovecraft étant jeune. Ses récits m'emmerdaient prodigieusement. J'aimais le cadre, mais pas la prose. J'ai compris d'où cela venait une fois plus vieux et versé moi-même dans l'écriture : Lovecraft n'utilise pas ses personnages, ou pas vraiment. Il se concentre sur des descriptions, certes fascinantes mais un peu froides, et délaisse les protagonistes qui se devraient être des vecteurs d'affect, un principe fondamental de mon point de vue. Ceci dit, l'univers qu'il a construit est suffisamment riche et intrigant pour que l'on puisse passer outre ce style quelque peu aride. Je redécouvre même parfois aujourd'hui, avec plaisir, certaines nouvelles au lyrisme envoûtant, qui fonctionnent sur un style certes limité mais efficace. Qui sait ce qu'il aurait pu advenir de ce mythe, cosmique et terrifiant, si son auteur avait su y insuffler, dès le départ, un brin d'émotion humaine ? (Non pas une description de gens éprouvant de la terreur, mais bien des personnages parvenant à transmettre leurs ressentis.)   

Anecdote de rayonnage :
Plusieurs ouvrages intéressants ici, en dehors de l'univers lovecraftien. L'intégrale Locke & Key, une excellente saga dans le genre thriller fantastique, et un coffret Marvel du The Dark Tower de King. 

Pour aller plus loin sur le sujet :






MICHEL ET LE CLUB DES CINQ
Je me devais de terminer cette première partie par ce qui a enflammé mon esprit lorsque je suis passé des BD aux romans pour la jeunesse. Je les voyais ces Club des Cinq, dans la bibliothèque familiale, mais je n'avais pas le droit d'y toucher. Du moins, pas avant de savoir lire. Si je suis reconnaissant à mes parents d'une chose (pas que d'une, mais celle-ci aura une importance capitale), c'est de m'avoir inculqué très vite le respect des livres. On ne les malmène pas. On n'y touche pas si on ne veut pas les lire. Pour ma mère, ses livres étaient encore plus qu'un divertissement : ils avaient été obtenus, pour certains, "en travaillant bien à l'école", car en ce temps-là, dans le monde d'avant, on récompensait encore les bons élèves en leur offrant des heures de lecture. Ce n'était pas perçu comme une punition ou un fardeau, mais comme un accès à l'aventure, à l'imaginaire, un pur plaisir. 
À quatre ans, je savais lire. Rien de tel qu'un objectif mâtiné de mystère pour motiver un gamin. J'ai alors commencé à me plonger, seul, sans avoir besoin des adultes, dans le papier. Il y avait mes BD, toujours, Astérix, Lucky Luke, mais aussi le Club. Plus tard, je découvrirai aussi les Michel de Bayard, les rues de Corbie, et encore plus tard, Bennett et Mortimer, traduction des Jennings d'Anthony Buckeridge. Pour aimer lire, pour vraiment que la lecture devienne un indispensable plaisir, un éternel refuge, une parenthèse pleine de promesses, il faut bien débuter et éviter certains écueils. Je dois beaucoup à Enid Blyton, à Buckeridge, à Georges Bayard. Ils m'ont mis sur les bons rails, sans heurts, avec talent et douceur. Qui aujourd'hui se souvient d'eux ? Victor Hugo, que j'aime et admire, a 2555 rues à son nom en France. Bayard en possède une seule. Une petite, à Corbie, lieu de résidence de son plus célèbre personnage. Loin de moi l'idée de comparer le vieil Homme-Océan, tonnant de son exil, à ce bougre de Bayard, à l'ambition bien plus modeste et au style, il est vrai, bien plus humble. Mais pour donner accès aux fleuves les plus impressionnants, l'on oublie parfois qu'ils doivent être gonflés par bien des rus et ruisseaux. Ce qui mène à la lumière du soleil, que l'on ne peut même pas regarder, est forcément plus faible, plus diffus, plus modeste, mais pour guider dans les ténèbres, une vague lueur suffit. Et elle est souvent essentielle. 
Évidemment, je n'ai rien gardé des "Bibliothèque Verte" que j'ai lus à l'époque, mais je rachète parfois, à l'occasion, des exemplaires qui constituent alors d'étranges portes vers le passé. Presque de la nostalgie sous forme solide. 

Pour aller plus loin sur le sujet :
La Parenthèse de Virgul #38 : le Club tente la fusion impossible





Les livres que l'on conserve après les avoir lus deviennent plus que des livres. Ils sont le témoignage physique d'émotions bien réelles mais issues d'univers fictifs. Un sanctuaire pour vos cicatrices et vos souvenirs. Une sorte de trait d'union entre l'imaginaire et la réalité, une preuve que la magie existe, que les mots ont un effet et que le papier et l'encre sont à manier avec prudence, mais aussi avec audace.
Le livre dont les pages ont jauni, dont la reliure s'est craquelée, nous rappelle aussi, comme le vinyle qui craque sous le diamant qui creuse ses sillons, que le temps, si l'on n'y prend garde, emporte tout, et souvent l'essentiel.  
On dit à tort que les écrits restent, mais ils ne restent que si on les préserve, du temps comme des imbéciles qui rêvent de les réécrire sans cesse, selon la mode, l'envie ou le slogan du moment. 
Les régimes autoritaires, tout comme la plupart des démocraties, fausses ou réelles, ont toujours voulu régenter l'écrit, les auteurs et ce à quoi le peuple à accès. Parce que les mots ont un poids, une fonction. Ils charrient les idées et renforcent les convictions, ils questionnent les absurdités présentées comme des évidences, ils bousculent et alertent, ils blessent mais réconfortent et ouvrent des horizons. La plume et le glaive, surtout lorsqu'ils sont aiguisés et bien maniés, devraient être les seuls fondamentaux qu'aucun pouvoir ne peut interdire. Car le fait de s'instruire et de se défendre n'est pas seulement un droit naturel, c'est un devoir sacré. 
Le livre, ce n'est pas seulement le divertissement, c'est aussi le pilier sur lequel bâtir un raisonnement, une langue, parfois même une morale ou une nation. C'est parce qu'il est important qu'il fait peur aux scélérats et aux ganaches qui les servent. Et c'est parce que nul n'accède à la complétude en se défaisant d'une partie de son âme et de son passé que nos auteurs et nos pages méritent respect et considération.
Peu importe que votre bibliothèque soit remplie de Tintin ou d'ouvrages du grand Hugo. Peu importe que vous aimiez Abercrombie, Jules Verne ou Orwell. Ce sont tous des cours d'eau. Certains sont des fleuves, d'autres des ruisseaux, mais ils mènent tous au même océan. Cet océan, immense, multiple, où l'on peut se perdre mais aussi se trouver vraiment. 
Je dois beaucoup aux livres, à mes livres. Pas tant ceux que j'ai écrits mais ceux que j'ai lus. Ce sont les piliers de mon esprit. Et bien plus important, ils sont les piliers de notre civilisation. Des piliers centenaires parfois mais fragiles, car si on ne les lit plus – et on lit de moins en moins de nos jours dans nos contrées –, ils deviendront plus petits, plus ternes, plus transparents, jusqu'à disparaître sous le tic-tac des horloges et le ricanement des hyènes.
Si vous n'avez pas été initié, lorsque votre esprit était jeune et alerte, au plaisir de la lecture, alors pardon. Pardon pour ce système inique qui vous a spolié de l'essentiel. Nous, Gaulois, aurions dû hurler quand on nous imposait une hérésie scolaire et quand, piloté de l'étranger, un gouvernement félon sciait des branches naguère considérées comme essentielles.  
Lire est devenu, dans la France moderne et européiste, synonyme d'une lecture technique, aride, idiote et fade. On lit scolairement un courrier de l'administration, un mail publicitaire, un ticket de caisse. Mais lire, d'un point de vue littéraire, demeure bien plus que cela. Lire, c'est élargir le monde, scier les barreaux du système, se donner la chance de s'explorer vraiment pour découvrir qui l'on est. Et découvrir d'autres pensées que les siennes. Pas des slogans, pas des publicités, pas des lois, mais l'immensité infinie du possible. 

Soyez des résistants. Tournez des pages. 
(Il me reste pas mal de rayons à explorer, mais ce sera pour une partie 2...)