De la Technique dans l'Écriture #6 : réalisme, genre et vraisemblance




Ce qui suit fait suite à ce dossier ainsi qu'à cet article et à celui-ci.
Nous abordons aujourd'hui un élément plus logique que technique, mais le nombre de lecteurs voire même d'auteurs qui ont du mal avec ce qui est pourtant la base de la fiction nous incite à ne pas faire l'économie de l'évidence.

Le sujet avait déjà été abordé dans cet article, revenant sur les maladresses techniques de la saison 7 de GoT, mais il semble constituer, encore à l'heure actuelle, une telle pierre d'achoppement que clarifier ce point, avant de passer à des considérations plus complexes, semble nécessaire.

Je vais commencer par faire une distinction claire entre réalisme et vraisemblance, et même entre deux formes de réalisme. 
Lorsque j'évoquerai dans la suite de ce texte le "réalisme" d'une histoire, je ne parlerai pas d'un réalisme documentaire (encore moins du réalisme philosophique) mais d'un réalisme physique, lié aux lois de l'univers décrit. 
Voyons cela en détail.
Ce que j'appelle le réalisme documentaire est en quelque sorte le "vrai" ou ce qui apparaît en tout cas comme la recherche ou la prétention du "vrai". Par exemple, un magazine de vulgarisation scientifique va vous expliquer ce qu'est un trou noir en faisant preuve de réalisme documentaire. C'est normal, c'est ce que l'on attend d'une telle publication : une certaine rigueur rendant compte de l'état des connaissances à l'instant t.
Dans une fiction, ce n'est évidemment pas le but. Un auteur va toujours effectuer des recherches plus ou moins poussées sur les domaines qu'il souhaite aborder, mais il n'est pas tenu à ce type de réalisme. Ce n'est pas un scientifique, il peut commettre des erreurs, et de toute façon, son but n'est pas de vous transmettre un savoir (ce n'est pas en tout cas son but premier).

Même moi, je suis soumis
à des règles.
Le réalisme physique dont je parle est donc un réalisme lié aux lois de l'univers décrit. C'est là que nous allons introduire une distinction entre genre et réalisme. Le genre fantastique ne permet pas de faire l'économie du réalisme physique. Pour des raisons qui devraient être évidentes mais qui, au vu de la réaction de certains, ne le sont visiblement pas tant que ça. 
Lorsque l'on se plonge dans un univers fantastique (Star Wars, Harry Potter, Dracula, Walking Dead, Batman, peu importe), l'auteur peut définir un élément fantastique comme "réel" dans l'univers qu'il décrit. C'est là qu'intervient ce que l'on appelle, avec un brin de poésie ou de suffisance, la "suspension d'incrédulité". C'est-à-dire que l'auteur vous affirme que l'eau ne mouille pas ou que les oranges sont bleues, et vous, vous faites semblant d'y croire, au moins pour un temps. 
C'est une sorte de pacte tacite, même inconscient la plupart du temps.
Mais, comme un contrat de vente, ou d'assurance, il n'engage les deux parties que pour ce qu'il décrit. Il ne permet pas d'aller au-delà. Si dans Game of Thrones, on admet que la magie, les dragons et les Marcheurs Blancs existent, cela ne permet pas aux personnages de franchir des distances phénoménales en un claquement de doigt. Dans Dracula, les vampires existent, mais se déplacer de la Transylvanie à Londres prend du temps. Beaucoup de temps. Le fait que le genre du récit soit fantastique ne permet pas de violer impunément les règles physiques du monde décrit. 
Dans Walking Dead, les zombies existent, mais si les personnages ne se nourrissent plus, ils meurent. L'élément fantastique du récit (les zombies) ne dispense pas les personnages des besoins élémentaires induits par la physique de l'univers décrit. 

Un récit doit donc toujours être réaliste, au sens qu'il ne peut pas violer ses règles physiques propres. Sauf si l'auteur l'explique, bien entendu. Dans Walking Dead, un personnage ne peut pas aller de New York à Houston, en vélo, en vingt minutes. Si l'auteur intègre dans son récit, en plus des zombies, un système de téléportation, alors OK, les distances ne sont plus un problème. Mais, sans cela, les zombies ne rendent pas les vélos plus rapides.

Si ça vous semble évident, tant mieux, vous êtes normalement structuré intellectuellement (parce que l'on parle ici plus de logique basique que de technique narrative), mais je vous assure que pour beaucoup, ça n'a rien d'évident, l'argument des béotiens à l'époque de la saison 7 de GoT étant "bah, il y a des dragons, de la magie, et c'est les distances qui vous posent problème ? bwahaha !". Ben oui, car la magie et les dragons ne violent pas les règles physiques de l'univers décrit par l'auteur, les distances, si. 

Voyons maintenant la vraisemblance. Il s'agit d'une distinction toute personnelle, mais je la pense importante.
Comme nous l'avons vu, le réalisme, dans le cas d'une fiction, c'est le respect indispensable des lois physiques du monde décrit. Cela permet par exemple d'avoir des personnages qui volent (Superman) mais pas des cyclistes qui se déplacent de Brest à Strasbourg en cinq minutes (sauf, encore une fois, si l'auteur le décide et l'explique). 
La vraisemblance n'est pas corrélée aux lois physiques du monde décrit mais à la logique comportementale des personnages. C'est, du coup, un peu plus subtil.

Imaginez un personnage timide, anxieux, très introverti, qui rase les murs, est un perpétuel angoissé et a des sueurs froides à la simple idée de demander une baguette dans une boulangerie. Ce personnage est décrit comme chétif, complexé, malmené par ses collègues, ses voisins, etc.
Maintenant, imaginez une scène dans laquelle ce personnage, dans la rue, croise une jeune femme qui est agressée par trois voyous. De beaux bestiaux hein, des golgoths massifs, avec de sales gueules, des poings américains, des tatouages "j'enkule la polisse" reflétant à la fois leur philosophie et leur connaissance approximative de la grammaire.
Si le personnage introverti a pour réflexe premier d'aller défendre la jeune femme, en défiant les brutes, ce n'est pas une réaction vraisemblable.
Ce n'est pas impossible sur le plan de la physique de l'univers décrit (c'est donc "réaliste") mais ce n'est pas perçu, par le lecteur, comme logique. Pour une bonne raison : la logique comportementale du personnage, installée par l'auteur, a été brisée. 

Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'une telle scène est impossible. Un personnage banal peut se révéler héroïque et se dépasser. Mais, dans une histoire racontant ce genre de transformation, la transformation est amenée de manière logique (en amont) ou expliquée après coup (en aval). On ne passe pas d'un état à un autre (couard/héros) sans justification, que cette justification intervienne avant l'action ou après. 
Dans un récit, quand les personnages agissent de manière surprenante, ou contre leur "nature", il est indispensable d'expliquer (plus ou moins rapidement) pourquoi. Sans cela, la crédibilité de l'ensemble de l'histoire s'effondre. 

Attention, à ce stade, il convient de bien comprendre une chose essentielle. Un personnage peut évoluer et changer, même radicalement, même brusquement. Tout est possible en fait. Mais ce n'est possible que si l'on prend en compte la logique comportementale des personnages. Il faut expliquer pourquoi un type banal devient un serial killer ou pourquoi un personnage, subitement, se suicide.
Prenons justement ce dernier exemple. 
Dans le film Polisse (je prends volontairement un film techniquement bien fichu), réalisé par Maïwenn, Marina Foïs, qui joue une flic, Iris, se suicide (ce n'est pas un spoiler, le film n'est pas basé sur ça, si vous avez envie de pleurnicher quand même, allez lire cette Parenthèse). Elle se suicide d'une manière très brutale et inattendue. Mais la scène est tout à fait cohérente avec ce que l'on sait d'Iris et ce qu'elle traverse. Ce n'est pas invraisemblable, parce que l'on sait, à ce moment-là, tout ce qu'elle trimballe de dur, de sombre, d'insoutenable. 

Si l'on résume, en partant de cette scène :
- le réalisme, c'est : je me jette de la fenêtre d'un immeuble, je me tue en arrivant en bas (lois physiques respectées)
- la vraisemblance, c'est : les spectateurs, même s'ils sont surpris et choqués, comprennent ma motivation par rapport à ce que je vis
- et le genre, c'est : même dans un monde ou les vampires ou la magie existent, si je me jette par la fenêtre, ça se termine mal, parce que les lois de la physique de l'univers décrit ne suppriment pas l'attraction et ses conséquences.

Il reste encore une précision très importante à apporter (parce qu'on les connaît, les génies qui vont venir chialer que les règles c'est contraignant, blablabla). Ce ne sont pas des règles. Ou du moins, elles ne vous limitent pas (tout comme les accords ne limitent pas le musicien). Vous pouvez faire ce que vous voulez en tant qu'auteur. À partir du moment où vous le faites bien et demeurez compréhensibles. 
Si vous voulez qu'un personnage saute de la fenêtre d'un immeuble de dix étages et s'en sorte, c'est possible. Démerdez-vous pour trouver comment et faire en sorte que le lecteur ou le spectateur y croit. Et il est tout à fait possible que le personnage introverti évoqué au début de cet article devienne un guerrier, un conquérant, une légende. 
Le réalisme et la vraisemblance ne vous limitent pas. Vous pouvez tout faire. Littéralement tout.
Par contre, vous ne pouvez pas faire l'économie d'un véritable travail, permettant d'installer vos personnages, de préparer vos rebondissements à coups d'effets bien placés, de surprendre tout en étant compréhensible.

Encore une fois, la technique (ou la logique et le respect des règles de son propre univers dans ce cas) n'influe en rien sur le fond du récit. Juste sur sa justesse (comme l'on parle de notes justes en musique), donc son efficacité. Pas sa qualité. Sa justesse et sa justesse seule.

En tant qu'auteur, l'on peut tout faire, mais l'on ne peut pas faire n'importe quoi.
Si ça vous semble contradictoire, relisez ce qui précède.