La collection "Thorgal saga" (déjà plusieurs fois chroniquée ici, voir plus loin) est l'occasion donnée à des artistes différents de se frotter à l'univers immense développé par Van Hamme & Rosinski sur 29 albums réalisés entre 1990 et 2006, et poursuivis ensuite par d'autres équipes créatives. C'est aussi, n'en doutons pas, un moyen assez lucratif d'attirer les fans complétistes en proposant des produits plus luxueux : format et nombre de pages supérieur (le double des 48 pages habituelles), couverture plus épaisse avec des visuels variants et des éditions "Prestige".
Le but est avant tout de "combler les trous" existant dans les pérégrinations de Thorgal, qui a beaucoup voyagé, sillonnant l'Europe médiévale du nord au sud, d'est en ouest jusqu'au-delà des mers et océans, touchant terre dans une Afrique mystérieuse et même en Amérique grâce à des vaisseaux volants (!). Le bougre a même traversé le temps et les dimensions, et certaines de ses aventures ont pour cadre le Valhalla ou le fameux Deuxième Monde. Il a côtoyé des dieux et des géants, s'est fait un nom qui lui a ensuite été retiré, avant qu'il le récupère de haute lutte.
On le voit, il y a de quoi inventer en s'appuyant sur les nombreuses zones d'ombre de son histoire, les périples n'étant jamais instantanés : à pied, à cheval ou en bateau, il faut parfois des mois pour qu'il atteigne son objectif. Ainsi, dans Wendigo, les scénaristes ont occupé l'espace laissé par le voyage de retour du Pays Qâ pour y planter leur intrigue. En outre, Thorgal a régulièrement abandonné femme et enfants, sous prétexte de les protéger de la vindicte des dieux, ou d'un sort funeste : mauvais calcul, qui lui vaudra nombre de mésaventures - mais du pain béni pour les auteurs recrutés dans cette collection. Seule condition (évidente) : ne pas altérer la chronologie, ne pas interférer dans la trame principale.
De givre & de feu constitue le quatrième album de cette série dérivée (bien qu'ils ne soient pas numérotés) et prend place lors d'une des escapades de notre Viking préféré. Le sujet en a été confié à un quatuor composé de Jean-Blaise Djian & Olivier Legrand (scénario), David Étien (dessins) & Bruno Tatti (couleurs).
Le scénario débute avec Thorgal se débattant au milieu des flots dans une frêle embarcation, qu'il partage avec un scalde (une sorte de troubadour nordique chantant les louanges des héros), Ottar, qui semble plus occupé à rédiger une chanson de geste à la gloire de son compagnon de route qu'à l'aider à tenir la barre sur une mer en furie. Notre héros, lui, ne pense qu'à retrouver Aaricia, son épouse, et ses enfants Jolan et Louve (il affirme les avoir quittés plus d'un an auparavant). Thorgal en a vu d'autres : bien que n'ayant pas la carrure de ses compatriotes, il sait se débrouiller pour tenir une embarcation à flots. Sauf que le sort - et les runes - en ont décidé autrement...
Thorgal et Ottar vont donc échouer sur le rivage d'un endroit peu accueillant, glacial, occupé par des loups géants qui s'approchent dangereusement d'eux. Heureusement, leur maîtresse vient très vite à leur rescousse et les escorte jusqu'à un palais presque désert dans lequel ils apprennent qu'ils se trouvent désormais prisonniers du monde du Givre, qui s'apprête à faire face à l'Hiver éternel annoncé dans les prophéties, car sa gardienne voit son pouvoir faiblir de jour en jour. Seul le Feu sacré détenu par le Géant Surtur pourrait ranimer la Flamme de Givre qui permet de garder à distance le Fimbulvinter - sans quoi, ce serait la fin des temps. Encore une mission impossible pour Thorgal, qui devra à nouveau franchir les frontières de ce monde pour se rendre là où les mortels ne sont pas censés aller...
L'album, à la manière de Shaïgan et du dernier en date (La Cité mouvante), s'applique à insérer nombre de références aux précédentes aventures de Thorgal, parfois par de simples allusions, mais d'autres fois en reprenant des personnages. Dès lors, lorsque Thorgal et la magicienne Vakva (la fille de la Reine-Sorcière du Pays du Givre) s'aventurent dans le Deuxième Monde (qu'on avait découvert dans le très réussi Les Trois Vieillards du Pays d'Aran), s'attend-on à revoir la troublante Gardienne des clefs - dont on sait que son penchant pour le beau Viking a permis à celui-ci de voyager à travers les plans mais surtout de survivre là où cela devait être impossible. Et l'on aura droit à une petite surprise non dénuée d'ironie.
Le script se déroule sans accroc, sur des rails déjà connus : la bonté de Thorgal va le perdre, comme d'habitude, mais son astuce, son habileté et sa capacité de résistance lui permettront de s'en sortir non sans casse, frustré d'avoir été floué (à force, il devrait tout de même se méfier). Le gars doit en avoir assez d'être le jouet des dieux, lesquels pourtant n'ont aucune réelle emprise sur son existence ("enfant des étoiles", il échappe au destin tracé pour tout être vivant). Parallèlement, sur le Royaume du givre, Ottar découvre l'envers d'un décor très triste et va chercher à en savoir davantage sur leur hôtesse.
On ne s'ennuie guère, et les paysages oniriques se succèdent pour notre plus grand plaisir, cependant on a du mal à vraiment vibrer tant on a l'impression d'avoir déjà lu cela cent fois. Non seulement Thorgal peine à évoluer mais les dessins n'ont ni l'élégance, ni la profondeur de ceux de Rosinski, ni même de Corentin Rouge (Wendigo étant pour l'heure la meilleure surprise de cette collection). Djian privilégie les gros plans sur des visages aux yeux écarquillés, rendant toutefois la lecture des scènes d'action peu agréable. On reconnaîtra en outre plusieurs cases recopiées sur de vieux albums, ce qui n'est pas un mal en soi.
L'objet est beau, avec son grand format et ses couvertures multiples, et fera le plaisir des collectionneurs et bibliophiles. Il ne marquera pas les esprits et se contentera d'être un intermède délassant. C'est déjà ça, pour peu qu'on soit prêt à débourser une coquette somme.
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