Les Fabricants d'Eden, de Frank Herbert
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Frank Herbert
est universellement connu pour avoir créé Dune, saga puissante et épique dans laquelle il transpose certaines de ses préoccupations majeures comme l’écologie. Une œuvre monumentale, justement récompensée d’un prix Hugo, et qui lui assura une vie confortable grâce à des suites distillées progressivement. Le cycle de Dune a d'ailleurs tendance à éclipser ses autres œuvres, dont certaines valent le détour et s’intéressent à quelques autres de ses sujets de prédilection comme l’intelligence artificielle, la parapsychologie ou le développement des capacités humaines.

Parmi ses romans connus pour le coup des amateurs de SF, figure Les Fabricants d’Eden, publié en 1969 sous le titre The Heaven Makers. 

Résumé : Les Chems sont immortels. Ils ne craignent qu’une chose : l’ennui. Pour éviter d'y sombrer, ils usent de tous les expédients possibles, mais celui qui a le plus de succès est le senso-total : un spectacle conçu par l’un des leurs, qui met en scène des peuplades inférieures de la galaxie, lesquelles sont incitées malgré elles à les divertir en se livrant à des guerres, des crimes passionnels et autres turpitudes, sans savoir que, tels des dieux invisibles, les Chems les observent et se régalent de leurs émotions. Des dieux qui, parfois, ne dédaignent pas se mêler aux hommes, engendrant ainsi les mythes fondateurs de leurs sociétés…

Kelexel est un Chem. Il a été envoyé sur le monde de Fraffin pour enquêter sur ce dernier, ses agissements vis-à-vis de la population indigène inquiétant la Primatie. Car si Fraffin est le producteur de senso-total le plus célèbre parmi les siens, sa notoriété pourrait lui avoir conféré trop de libertés avec les humains. On raconte même qu'il serait possible qu'il ait réussi à concevoir des rejetons hybrides avec ces créatures inférieures, tellement proches d'eux sous bien des aspects. Cependant, Kelexel se méfie, il sait qu'il va devoir jouer serré : les autres enquêteurs ont fait chou-blanc, il lui faudra se montrer plus malin que Fraffin. Mais celui-ci n'a pas envie qu'on le prive de ses jouets préférés : ces humains sont tellement réjouissants dans leurs conflits ! Il va dès lors faire tomber le redoutable investigateur dans son piège, en l'attirant dans une de ses productions conçue spécialement pour lui.



Plutôt que de lui proposer une guerre, il le fait assister à un meurtre. Un homme, pris d'une impulsion subite (induite par les appareils du Chem), assassine sa femme. Avant de se rendre aux forces de l'ordre, il demande à voir un psychologue, qui a été le compagnon de sa fille Ruth. Le psychologue, Andy Thurlow, pourtant persuadé de la folie de l'assassin, découvre alors qu'il aurait été manipulé à son insu par d'étranges petites créatures invisibles aux autres humains...

La première partie du roman est une sorte de jeu du chat et de la souris entre Fraffin et Kelexel : l'un ayant pris soin de séduire l'investigateur en le faisant participer à l'une de ses super-productions adroitement castée, l'autre étant fermement persuadé qu'il saura déjouer toutes les chausse-trappes qu'on lui tendra. On remarquera très vite le style ampoulé d'Herbert, qui insère bon nombre de néologismes dans ses phrases alambiquées en comptant sur l'intelligence du lecteur pour qu'il en comprenne le sens. Il use également énormément de la voix intériorisée, transcrite dans l'édition Jean-Claude Lattès 1980 en italiques : les dialogues et la narration sont régulièrement interrompus par les pensées directes des protagonistes - un élément que David Lynch avait tenté de reproduire dans sa version de Dune, et qui a disparu de celle de Villeneuve. C'est assez déstabilisant, enrichissant le contexte mais brisant constamment le rythme de lecture. Cela confère également un côté un peu pédant à l'écriture de Frank Herbert, un aspect pompeux et bavard.




La seconde partie introduit donc les protagonistes humains, qui mènent tranquillement leur vie sur leur petite planète sans se douter que des créatures omnipotentes se régalent de leurs vicissitudes depuis des millénaires, influent sur leur destin, s'insinuent dans leur mythes uniquement dans le but de tromper l'ennui. Thurlow, encore amoureux de Ruth qui l'a pourtant quitté pour se marier avec un autre, se retrouve profondément impliqué dans cette histoire de crime passionnel. Convaincu de l'instabilité de son patient, il se heurte à la résolution de celui-ci, qui refuse de se considérer dément et exige de mener le procès à son terme en se déclarant totalement responsable du meurtre. Sauf qu'Andy a vu ces étranges gnomes invisibles, et il est de plus en plus certain de leur ingérence dans cette affaire. 

Des "gnomes" omnipotents qui ne sont pas du tout insensibles aux charmes des jolies Terriennes, et voilà que Kelexel enlève Ruth et en fait son jouet, manipulant ses émotions et abusant d'elle. C'est sans doute le segment qui pose le plus de questions, étrangement pervers dans ses intentions (même si les descriptions restent très sages), rappelant bon nombre de passages de La Semence du démon de Koontz, alors qu'on avait plutôt en tête, au départ, une référence comme Les Enfants d'Icare d'Arthur C. Clarke - cette réécriture des mythes et légendes de l'humanité, c'est un peu comme si les thèmes abordés dans ce dernier avaient été exploités comme Philip José Farmer l'avait fait dans Comme une bête (le côté pornographique en moins). Les Chems n'ayant d'autre morale que ce qui leur permet de survivre à l'ennui, les considérations philosophiques se télescopent dans des dialogues assez nébuleux, parfois spécieux. On se projettera évidemment sur le rôle d'Andy dont le traitement n'en fait toutefois pas un héros, juste un pion dans une affaire qui dépasse les êtres humains - mais un pion sensé, revêche et moralisateur, qui parvient à tenir la dragée haute à ces créatures quasi-divines, allant jusqu'à pousser l'un d'entre eux à commettre l'impensable.

Ce qui permet une fin assez subtile, nimbée d'une certaine poésie. Cela risque de ne pas sauver l'ensemble qui laisse un sentiment de malaise et d'inachevé, d'autant qu'on peut également être déçu par l'édition dans la collection "Titres SF", parsemée de coquilles parfois impardonnables (des participes passés mués en infinitifs, des accords non respectés) : on était en droit d'attendre davantage de cette collection dirigée par Marianne Leconte, qui proposait des œuvres non consensuelles, parfois réservées "à un public averti" (la couverture de ce roman est d'ailleurs plus que suggestive, je laisse les petits coquins curieux aller la voir sur internet).





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman méconnu d'un grand auteur de SF.
  • Un ouvrage abordant des thèmes intrigants (l'immortalité, l'origine des mythes).
  • Une collection proposant des œuvres singulières et adultes, n'hésitant pas à évoquer des sujets controversés.


  • Un style redondant et bavard, fortement axé sur les introspections.
  • Les motivations des personnages nous échappent un peu.
  • L'édition Lattès comporte trop de coquilles.
Éditions Terre de Brume : un goût pour le macabre
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Gros plan sur la maison d'édition Terre de Brume.

Nous avons évoqué il y a peu les œuvres publiées par NéO. Or, presque au moment ou cet éditeur ferme ses portes, en 1990, ce sont les éditions Terre de Brume qui débarquent sur le terrain du fantastique, en 1989. Et cette maison est encore en activité de nos jours, ce qui est un véritable exploit, surtout dans le marasme actuel du secteur de l'édition.

La maison Terre de Brume, basée en Bretagne, va dès ses débuts se spécialiser dans la littérature fantastique, avec au départ une inclination marquée pour les œuvres celtes. Ses collections Bibliothèque Celte ou encore Bibliothèque Arthurienne vont faire la part belle aux contes et légendes de la tradition populaire celtique du XIXe et XXe siècles. Les collections Terres Fantastiques et Terres Mystérieuses prendront la suite.

Rapidement, l'éditeur s'intéresse aussi aux origines du fantastique. Des auteurs de renom, comme Bram Stoker, Lord Dunsany, Walter Scott, James Barrie, Arthur Machen, ou, entre autres, Sax Rohmer, viennent enrichir son catalogue.
Un pôle science-fiction est créé également, avec les collections Poussière d'Étoiles et Terra Incognita. Enfin, la gamme Pulp Science va, elle, traiter de l'origine des phénomènes étranges.




De nos jours, Terre de Brume propose de nombreux romans et recueils de nouvelles traitant du surnaturel, du gothique et de l'épouvante, mais aussi des ouvrages d'aventure ou d'anticipation. Il s'agit souvent d'œuvres fondatrices ou devenues rares, parfois dans des versions plus complètes que ce qui était à l'origine disponible en VF.
L'on peut citer notamment les Allan Quatermain de Henry Rider Haggard ; L'Affaire Kahlenberg de John H. Watson ; L'autre voyage de Phileas Fogg de Philip José Farmer ; Chroniques du Petit Peuple ou Les Trois Imposteurs d'Arthur Machen ; En fuite vers Bradford ou Jack de Minuit de Jean Ray ; La Chose dans les Algues, Le Pays de la Nuit ou La Maison au bord du Monde de William Hope Hodgson ; Les Dieux de Pegana ou Le Livre des Merveilles de Lord Dunsany ; Les Maîtres des Arcanes de Charles Walter Stansby Williams ; Les Vampires du Finistère de Peter Saxon ; Les Vierges de Satan de Dennis Wheatley (déjà évoqué dans cette Parenthèse de Virgul) ; ou bien Mandragore de Hanns Heinz Ewers. 

À cette liste non exhaustive s'ajoutent des récits d'auteurs français, comme le Nosferatu d'Alain Pozzuoli, dont c'est le premier roman, mais aussi des essais et ouvrages spéciaux, tels que le Dictionnaire des Littératures Vampiriques de Jacques Finné et Jean Marigny ou Épouvante et Surnaturel en Littérature du bien connu Howard Phillips Lovecraft

Tout comme la collection Épouvante de J'ai Lu ou les éditions NéO en leur temps, Terre de Brume s'inscrit dans la tradition de ces éditeurs qui vouent un culte au fantastique et tentent de le préserver des effets du temps. Terre de Brume, c'est également une passerelle vers autre chose. Vers le rêve, vers des mondes oubliés et des créatures féroces, mais aussi tout bonnement vers la passion de la lecture, quel qu'en soit le genre. Car à travers ces titres intrigants, ces couvertures à la poésie sombre et effrayante, ces noms d'auteurs fascinants, c'est le goût de la lecture qui est titillé, encore et encore, chez les nouveaux lecteurs qui auront la chance de tomber sur l'un de ces ouvrages en flânant dans une librairie ou en découvrant le site de la maison, sobre et mystérieux, sur le net. Et rien que pour cela, et parce qu'il est encore des éditeurs qui, comme le disait le vieux Gaston Gallimard, ont passé un pacte avec l'esprit, il convient de se réjouir que plus de trente ans après sa fondation, Terre de Brume soit encore là pour enflammer nos esprits.




American Vampire
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Une nouvelle race de vampires, sur toile de fond de révolution industrielle et de profonds bouleversements, voilà le point de départ de la série American Vampire.

Skinner Sweet est un hors-la-loi. Pas un desperado romantique ni un voyou au grand cœur, c'est une pourriture de la pire espèce. Froid comme un serpent, rusé comme un renard, il n'hésite pas à buter même des gosses lorsqu'il le faut. Il est ce que l'Ouest sauvage a produit de pire. Fort heureusement, l'agence Pinkerton a pu mettre un terme à sa carrière de criminel en l'appréhendant. Il ne reste plus qu'à le pendre et à oublier son regard mauvais.
Mais tout n'est pas si simple. Non seulement les complices de Sweet le font évader mais, dans la bagarre qui s'ensuit, le tueur reçoit une goutte de sang dans l'œil. Du mauvais sang. Qui changera à tout jamais sa nature.
Sweet a été contaminé par un vampire. Un vampire à l'ancienne, venu des vieilles terres d'Europe, qui craint la lumière du jour et s'habille en chochotte. La rencontre entre les buveurs de sang de la littérature et l'Amérique va faire faire un bond à l'évolution des Dentus. Car Sweet, lui, marchera au soleil et sera plus fort, plus rapide... "larger than life", à l'image de ce continent où tout est possible.
45 ans plus tard, en 1920, deux jeunes filles débarquent à Hollywood, attirées par les lumières d'un cinéma naissant qui, déjà, crée de fausses idoles. Elles vont vite découvrir que l'Ouest n'a rien perdu de sa sauvagerie. Celle-ci a simplement... changé de forme.

Vertigo (cf. ce dossier et la partie dédiée à l'encyclopédie Vertigo) est un label en général synonyme de qualité. Ici encore, la règle est respectée. C'est à Scott Snyder (Clear, Swamp Thing, Absolute Batman) que l'on doit le concept et le scénario de American Vampire. Stephen King, qui a participé à l'écriture, nous dévoile dans la préface que, d'abord contacté pour trouver un slogan promotionnel, il a fini par prendre le train en marche et écrire les origines de Sweet, ce qui constitue donc, contrairement aux adaptations issues de ses romans (La Tour Sombre, Le Fléau), sa première création directe pour un comic. 




Les dessins sont l'œuvre de Rafael "hot dog, jumping frog" Albuquerque (heu, désolé pour le surnom inventé, c'est une petite vanne musicale, pas sûr que quelqu'un la comprenne). L'aspect visuel est en tout cas plutôt enthousiasmant, avec de jolis aplats, de vraies "gueules", un certain dynamisme pendant les scènes d'action et des plans souvent efficaces.
Pour l'intrigue, l'on peut être tenté de se dire qu'une histoire de vampires, c'est loin d'être original. C'est pourtant mal connaître les auteurs qui, avec leur "Dracula made in Wild West", nous parlent presque plus de leur pays que des amateurs d'hémoglobine. Car la thématique au centre de ce long récit de 10 tomes, publiés par Urban Comics en VF, est bien au sens large l'Amérique, mais aussi l'illusion, les rêves brisés et même la cruauté des mirages hollywoodiens.
La métaphore peut même aller plus loin et rejoindre l'Histoire, en faisant un parallèle entre ces nouveaux vampires, dont les parents sont européens mais qui, confrontés à l'âpreté de ces terres nouvelles et hostiles, deviendront plus féroces que leurs pères, et l'évolution des États-Unis, fondés par les fils du vieux continent qui dépasseront en tout (en bien souvent, en mal parfois) les lointains cousins italiens, français, allemands ou irlandais. Même nos rapport si complexes, teintés d'envie, d'admiration et de craintes, avec nos amis d'outre-Atlantique peuvent se retrouver au sein de ce récit, à la fois divertissant et profond.

Vengeance, amour, violence, monstruosité et héroïsme, autant de thèmes finalement au cœur de vies que, bien à l'abri de notre confort actuel, nous avons choisi d'oublier ou de romancer. Les vampires de Snyder ne sont pas romantiques. Ils ne boivent pas du True Blood dans un bar, ils ne sont pas non plus l'attraction du lycée local avec leurs tronches de cake, "pâles" et "mystérieuses". Eux, ils mordent, ils arrachent, ils tuent. Non parce qu'ils sont des vampires, mais parce que c'est ce que fait chaque être vivant. Et si vous n'êtes pas obligé de sentir le sang frais au fond de votre palais, soyez certain que c'est parce que quelqu'un, quelque part, mord et tue à votre place. Pour que vous puissiez avoir de la viande sous cellophane au Leclerc du coin et oublier que, vous aussi, n'êtes qu'un prédateur qui s'enivre de civilisation et rêve qu'il pourra un jour vivre sans tuer. Ce qui est impossible. Et pour les vampires, et pour nous.

Une excellente utilisation du mythe vampirique et une belle évocation d'une Amérique aussi dure que fascinante, le tout agrémenté d'un recul sur soi d'autant plus impressionnant qu'il fait très souvent défaut aux auteurs français.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une thématique riche, qui revisite avec intelligence le mythe du vampire.
  • Un style graphique convenant parfaitement à l'ambiance violente et sauvage de la série.
  • Des personnages crédibles et bien campés.
  • Une intégrale dont certaines volumes ne sont plus trouvables en neuf.
Dossier Science-Fiction
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Hello les Matous !

Si vous aimez la Science-Fiction et ses nombreux sous-genres, jetez-vous sur l'énorme dossier (qui servira aussi d'index) concocté par notre ami Vance et qui est consacré à ce pan énorme de la littérature.

Vous y trouverez de nombreuses sagas, récentes ou plus anciennes, et des œuvres originales et audacieuses, qui montrent l'extrême richesse et la vivacité du genre.

De Aldiss à Van Vogt, en passant par Herbert, Asimov, Verne, Zelazny, Ballard ou, entres autres, Simmons, (re)découvrez des mondes lointains et fantastiques, des quêtes épiques, des technologies parfois effrayantes et une foultitude d'idées bizarres qui hantent encore les pages de nombreux ouvrages !

Pour y accéder, rendez-vous dans notre rubrique Dossiers, ci-dessus, ou cliquez sur l'image ci-dessous.

Miaw !




Écho #86 : Minos, le Grand Stratéguerre et quelques Golgoths
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Du collector à prix raisonnable, ce n'est pas si souvent !

En général, tout ce qui touche à l'univers de Goldorak est hors de prix, mais pour une fois, la marque Plastoy frappe très fort en proposant des bustes (des tirelires en fait, cf. cet article) absolument magnifiques à un prix modeste (environ 30 euros).

Le Grand Stratéguerre est tout simplement sublime, tout comme Minos dont le visage s'écarte pour laisser place à Minas, première version.

Deux Golgoths sont également disponibles. Plus petits, moins impressionnants que les personnages, ils demeurent toutefois bien réalisés. 

Pas grand-chose à dire de plus, si ce n'est que ces objets collector devraient ravir les grands nostalgiques de la guerre contre Véga. 

Petite précision, Minos et le Grand Stratéguerre n'étant pas à la même échelle, on vous conseille de ne pas les exposer forcément côte à côte. 

Miaw !









La longue marche de Lucky Luke
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Nouvel album hommage au héros de Morris : La Longue Marche de Lucky Luke.

Luke est mandaté par un riche entrepreneur pour retrouver son neveu, aperçu par un trappeur dans une tribu d'Amérindiens, les Pieds-Bleus. Le cow-boy solitaire localise l'enfant, mais il ne tarde pas à s'apercevoir que son patron souhaite en réalité se débarrasser de cet héritier gênant, qui pourrait le déposséder de ses biens. D'ailleurs, le richissime et terrible Cramp a engagé d'autres mercenaires pour lui ramener le gamin. Dont les célèbres frères Dalton.
Les Pieds-Bleus, conscients du danger, confient alors l'enfant à Luke. Ce dernier doit lui faire passer la frontière canadienne, afin qu'il puisse faire valoir ses droits. Mais le voyage ne sera pas de tout repos, d'autant que la cohabitation entre l'homme qui tire plus vite que son ombre et l'enfant s'avère pour le moins compliquée...

Après L'homme qui tua Lucky Luke et Wanted Lucky Luke, voilà un troisième opus de Matthieu Bonhomme (qui signe scénario, dessins et colorisation). Le travail de l'auteur, qui modernise grandement le personnage tout en conservant ses bases et de nombreuses références, est toujours aussi bon. Visuellement, les planches sont très belles, la colorisation, subtile et maîtrisée, permettant de magnifier les décors enneigés. Le scénario, quant à lui, est également plus "sérieux" que celui de la série classique. Cela projette Luke dans un cadre plus réaliste (toute proportion gardée, on n'est tout de même pas sur du Blueberry) et donne une impression de douce évolution, contrôlée et mesurée. 




Au niveau de l'intrigue, nous avons ici un récit très classique, de "grand méchant riche" détruisant les terres des "gentils sauvages" et voulant buter un gamin innocent. C'est donc surtout dans la relation entre Luke et l'enfant qu'il doit protéger que vont se nicher les moments les plus intéressants. L'auteur joue en effet sur le côté solitaire du célèbre cow-boy, sur ses maladresses parfois (du moins, dans la communication avec un marmot), pour faire surgir de l'émotion entre deux cases. Quelques moments attendrissants viennent ainsi rythmer les pérégrinations des deux héros, ce qui donne une certaine profondeur à l'ensemble.

L'humour, subtil, est lui aussi de la partie, avec un Luke, paniqué, qui refuse de fumer avec les Amérindiens pour sceller un pacte, allusion amusante au fait que la censure est passée par là il y a maintenant de nombreuses années, remplaçant les clopes du vieux baroudeur par des brindilles d'herbe (ce qui lui vaudra d'ailleurs un surnom étonnant). L'arrivée des Dalton, en invités "de luxe", est aussi une source de gags, même si globalement, le lecteur reste un peu sur sa faim, la confrontation entre eux et Luke étant finalement assez convenue. 

Revenons également sur le format, ici du 74 planches, ce qui est un énorme point positif, le classique et totalement obsolète format 44 planches étant de nos jours une contrainte absurde qui nuit à bien des récits. Le bon format pour une histoire devrait être calculée au cas par cas, selon ce que l'auteur souhaite développer et selon son style. C'est donc une très bonne chose, Bonhomme pouvant se permettre, dans cet album, d'avoir de grandes cases rendant justice aux décors les plus impressionnants ou d'oser de longues scènes silencieuses qui installent une atmosphère particulière et nourrissent le suspense. 

Un bon album, agréable à l'œil et bien conçu. 





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des planches magnifiques, avec notamment une colorisation au top.
  • Un récit classique mais solide.
  • Un Luke très humain, dévoilant quelques failles.
  • Un format permettant de ne rien précipiter et d'offrir des décors extra-larges.
  • La couverture de l'édition standard, sublime. 
  • Les Dalton, employés d'une manière un peu trop classique.
  • Le mythe des méchants Blancs et des gentils Amérindiens, trop servi pour être encore digeste, surtout à une époque où des mondialistes sans âme ni honneur poussent les peuples européens à la détestation d'eux-mêmes.
La Parenthèse de Virgul #51
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Hello les Matous !
On a du lourd aujourd'hui, une anecdote (un pan de l'Histoire presque) avec de l'occultisme, du rock bien sombre, un auteur gazé lors de la bataille de Passchendaele, et tout cela pour aboutir, après bien des péripéties, à la création du... heavy metal.
Ah, on ne se fiche pas de vous, hein ?
Miaw !

Notes sombres et naissance du Metal
Tout commence en 1968, dans les faubourgs de Birmingham. Un bassiste, totalement inconnu, vient de lire un ouvrage signé Dennis Wheatley. Et il nous faut pour le moment nous pencher sur ce dernier. Le type est né dans le sud de Londres, dans une famille aisée, en 1897. Pas de bol, le voilà suffisamment âgé quand la Première Guerre mondiale éclate, ce qui lui vaut d'être incorporé dans l'artillerie britannique. Après avoir servi dans le nord de la France, il participe aux combats en Belgique, notamment à Passchendaele, où il se retrouve gazé au chlore, l'une des nombreuses saloperies dont se servaient à l'époque les belligérants.
De retour au pays, le gars reprend l'entreprise de vin familiale, qui périclite lors de la dépression des années 30. Notre brave Dennis va alors se lancer dans l'écriture. 

Dennis Wheatley va devenir un auteur prolifique et influent. Il va écrire des dizaines d'ouvrages, en se spécialisant dans le fantastique mais aussi le genre policier, l'aventure, la guerre, l'espionnage. Il va également publier des romans-mystères, dans lesquels le lecteur est invité à trouver le coupable grâce à une série d'indices ; il écrira également des essais sur bien des domaines, dont la Révolution russe ; et, après un long travail de recherche et diverses rencontres, il va finir par faire autorité en matière de satanisme et de magie noire. Certains de ses romans vont d'ailleurs traiter du sujet, comme Les Vierges de Satan, publié en version française dans les années 80 par les éditions NéO (et disponible de nos jours chez Terre de Brume). Dans les années 60, ses livres se vendent à près d'un million d'exemplaires par an. Certains seront adaptés au cinéma, entre autres par la Hammer. Le succès est au rendez-vous, et si son nom n'est pas aussi célèbre que celui d'un Lovecraft ou d'un Howard, c'est en partie à cause de problèmes de droits, qui empêcheront la réédition de ses romans (très peu sont disponibles aujourd'hui) et nuiront donc à la notoriété de ceux-ci. 

Mais revenons à notre petit bassiste anglais. Ce petit gars d'Aston, un quartier ouvrier très pauvre, va se lancer dans la lecture des bouquins de Wheatley. Et comme beaucoup de jeunes lecteurs de l'époque, il va être marqué par l'ambiance sombre de ces récits, il va être fasciné par les références à l'occultisme, au surnaturel. Et cela va avoir, chez lui, un impact bien plus important que chez le lecteur lambda. Car ce petit bassiste s'appelle en réalité Terrence Butler, dit "Geezer". Il fait partie d'un groupe qui comprend notamment un certain Tony Iommi qui, malgré un accident dans une usine de tôlerie (une presse hydraulique le déleste de deux phalanges !), continue à jouer de la guitare avec passion. Ils sont entourés de deux types eux aussi encore inconnus, un nommé Ozzy Osbourne, au chant, et le sieur Bill Ward à la batterie. 

Une nuit, Geezer fait un cauchemar, fortement imprégné de ses lectures du moment et de l'influence de Wheatley. Il rêve d'une silhouette noire, effrayante, se tenant dans sa chambre, au pied de son lit. Il en fait part à ses collègues. Les membres du groupe, constatant le succès des films d'horreur, et inspirés par l'histoire glauque de Geezer, vont avoir l'idée d'une chanson très particulière, qu'ils intituleront Black Sabbath. Pour la première fois dans l'histoire de la musique, des types ont l'idée de concevoir une musique plus sombre, plus violente, plus dérangeante, chargée de mystère et même... effrayante. Les premiers riffs, lourds et lugubres, sont composés. Ceux-ci sont également influencés par le handicap de Tony, ce dernier étant obligé de réduire la tension de ses cordes pour diminuer la douleur au niveau de ses doigts blessés, ce qui rend le son plus grave. Geezer suit en abaissant également la tonalité de sa basse. Le Heavy Metal est né, à partir de quelques bouquins d'épouvante et de deux doigts tranchés dans un accident du travail ! Ou en tout cas, il va se développer à partir de ce premier groupe devenu légendaire et formé par quelques cinglés (qui accumuleront les pires conneries en tournée).

Et voilà les amis. N'est-il pas fascinant de se dire qu'un genre musical majeur est né de l'influence d'un auteur versé dans le fantastique ? Qui sait, sans Wheatley, ce qu'aurait rêvé cette nuit-là le petit Geezer ? Et ce qu'aurait alors donné la musique de ses potes. Comme quoi, il faut faire attention à ce qu'on lit. Cela peut parfois influer non seulement sur nos pensées, mais même sur nos destins. Miaw !




Metropolis
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Nous embarquons aujourd'hui pour Metropolis, cité uchronique et mystérieuse. 

La Première Guerre mondiale n'est jamais survenue. Au lieu de s'entretuer, Français et Allemands ont édifié une immense ville dans l'Interland, symbole de la réconciliation. La mégapole n'est cependant pas exempte de crimes. Après un attentat particulièrement meurtrier, l'inspecteur Faune découvre des cadavres dans les sous-sols de la ville. De "vieilles choses mortes", déshumanisées et abandonnées. 
Pour mener à bien cette enquête, Faune va devoir faire équipe avec le commissaire Lohmann, sous la supervision du docteur Freud. Un psychiatre ne sera en effet pas de trop car, outre le fait que les deux flics ont eu des problèmes psychologiques par le passé, d'étranges événements commencent à survenir dans Metropolis : la statue d'un soldat remplace celle d'un philosophe, des livres étranges apparaissent dans les librairies... quelque chose est en train de modifier l'Histoire.

Romancier, auteur de nouvelles et d'essais, Serge Lehman avait déjà fait montre de ses talents de scénariste avec La Brigade Chimérique, œuvre qui se penchait sur les super-héros européens et commentait leur quasi absence dans notre culture. Cette fois, l'auteur reprend le concept de Metropolis mais, au lieu d'en faire un nid de surhumains, il la présente comme le lien entre deux nations ennemies ayant grandement contribué à façonner l'Europe moderne.
Metropolis, littéralement "ville mère", devient ainsi un élément central du récit. Elle vit, parle, cache des secrets dans ses entrailles tout en pointant ses tours vers le ciel... 
Avec Lehman, comme souvent, il faut s'attendre à ce que tout fasse sens (le type étant l'un des meilleurs et des plus brillants scénaristes français). L'inspecteur Faune, par exemple, est ainsi lié à la cité de manière presque charnelle, la ville étant présentée comme sa "grande mère". 
Mais tout ne se limite évidemment pas aux ruelles et aux immeubles...




Après une première touche de fantastique, l'on plonge dans un thriller sombre, aux références nombreuses et aux non-dits subtils. Churchill, Freud, Fritz Lang ou Briand sont de la partie, ancrant l'intrigue dans un passé fragile, malmené et habilement revisité. 
Techniquement, Lehman fait preuve d'une rare virtuosité dans la narration. Les personnages principaux prennent peu à peu de l'envergure alors que des pans de leur passé sont dévoilés. L'exploit est triple puisqu'il faut dans le même temps installer l'intrigue policière, donner de l'épaisseur aux protagonistes et rendre crédible et intelligible une utopie hors du temps, uniquement rattachée à nous par quelques noms célèbres.

Graphiquement, le travail de Stéphane De Caneva est tout simplement exemplaire, tant pour ses plans spectaculaires sur la ville que dans la manière de traiter les personnages, avec une touche rétro qui ne verse jamais dans le "vieillot". La colorisation, de Dimitris Martinos, est également pour beaucoup dans la réussite de cette ambiance visuelle.
Le premier tome a été publié en 2014 chez Delcourt, qui a ressorti l'intégrale des quatre tomes en 2024 (toujours disponible pour environ 35 euros). 

Démesurée, multigenre, addictive, cette BD bénéficie de la maîtrise d'un auteur qui a les moyens, intellectuels et techniques, de son ambition, ce qui n'est finalement pas si courant que ça.
À posséder absolument.






BONUS

Entretien avec Serge Lehman (publié à l'origine dans le magazine Geek d'octobre 2010, à l'occasion de la sortie de La Brigade Chimérique)

Nolt
: Serge Lehman, vous êtes le co-auteur de La Brigade Chimérique, comment est né cet ambitieux projet ?
Lehman : D’une question que je me suis posée enfant en découvrant les comics US : pourquoi n’y a-t-il pas de super-héros en France et, plus largement, en Europe ? C’est idiot, évidemment, mais je n’ai jamais réussi à passer outre, jamais réussi à me contenter de « c’est comme ça, c’est un truc purement américain ». À la fin des années 90, quand j’ai découvert que la vieille SF française de l’entre-deux-guerres contenaient des dizaines de super-héros potentiels, je me la suis posée à nouveau et j’ai fini par écrire une histoire pour y répondre.

— La série mélange personnages réels, comme Irène Joliot-Curie, et des héros de fiction, comme le Nyctalope ou le Passe-Muraille, sur quelles bases s'est effectué ce casting assez exceptionnel ?
— Pour les personnages de fiction, on a reproduit ce qu’on pense être le processus créatif originel des comics, cette simplification/amplification qui a permis de passer de héros bigger than life comme Doc Savage ou The Shadow aux vrais surhommes : Superman et Batman. Le Nyctalope est une création du feuilletonniste Jean de la Hire, qui date d’avant la Première Guerre mondiale. Il est riche, il voit la nuit et possède un cœur artificiel, il fréquente le grand monde ce qui garantit sa mobilité, il dirige une organisation anti-criminelle, etc. À la fin d’un de ses romans, la Hire écrit en substance : « le Nyctalope, c’est la France. » Bon, on ne peut pas être plus clair. On a puisé dans ce vivier-là. Parce qu’on ne fait pas de distinction a priori entre haute et basse culture, on s’est aussi intéressés à l’autre bord de l’échiquier littéraire, en détournant Gregor Samsa, le héros de La Métamorphose, pour en faire un super-héros maudit : « le Cafard ». Ou l’horrible vieillard de Papini, Gog. Tout ça est assez infantile, je le reconnais, mais aussi très amusant. Pour les personnages réels, d’une certaine manière, c’était plus facile. Dans les années 30, le radium était vraiment la « matière miracle » dans l’imaginaire, une préfiguration de la kryptonite, alors, les Curie, Rotblat, les premiers chercheurs atomistes, c’était évident. Quant à Breton et aux surréalistes, dissidents ou non, ils ont eux-mêmes avoué leur passion pour les feuilletons – pour Fantômas en particulier. Ça coulait de source.

— Avec d'aussi nombreux précédents, il n'était pas facile de présenter des super-héros sans tomber dans le déjà-vu, pourtant, l'on dépasse complètement le cadre du simple hommage, avec des personnages qui n'ont rien à envier à leurs cousins américains et s'imposent avec une identité propre. Qu'est-ce qui les différencie, sur le fond, des super-héros les plus connus de Marvel ou DC ?

— Ils sont de leur temps : racistes, antisémites, nationalistes, pleins de morgue impériale… Ils adhèrent au mauvais système de valeurs, on ne peut que les détester. Le problème, c’est qu’il suffit de les voir à l’œuvre pour les aimer aussi. Pour se demander comment on a pu vivre un demi-siècle sans eux. Une culture digne de ce nom ne peut pas se passer de super-héros. Si elle n’en produit pas, elle vit par procuration à travers ceux des autres.

— Vous abordez dans ce récit des domaines aussi sérieux que la physique quantique ou la psychanalyse, la science en général est-elle pour vous une source d'inspiration ?
— Une source d’histoires et une source poétique, oui.

— Le concept de surhomme est très différemment interprété par le Dr Mabuse et Nous Autres. Cet aspect politique, presque philosophique même, était-il présent dès le départ ?
— Ça fait partie du projet. C’est parce que le concept de surhomme est fondamentalement ambigu, y compris et surtout chez Nietzsche, qu’il peut être tiré dans tous les sens, du saint catholique à la « bête blonde » nazie en passant par les super-héros classiques ou, aujourd’hui, le posthumain qui récupère une bonne partie de tous ces fantasmes. Dans le corpus idéologique des nazis, le surhomme est une structure. On ne pouvait pas parler des années 30 sans prendre en compte toutes ces choses.

— Les références, notamment à la littérature d'avant-guerre, sont incroyablement nombreuses. Est-ce là le résultat d'une passion ancienne pour ce genre de récits ? Les précisions que vous apportez sur votre site ont dû demander un travail de documentation colossal !

— Oui et non. La Brigade a demandé dix ans de maturation mais pour l’essentiel, j’ai lu les livres, vu les films, admiré la peinture et accumulé la documentation par plaisir ou curiosité intellectuelle, sans savoir vraiment ce que j’en ferais. Pendant un moment, j’ai essayé de construire un roman uchronique inspiré de Fritz Lang, Metropolis. Des bribes de ce projet se retrouvent dans la BD. Mais je me suis aussi servi du même matériel pour faire une longue nouvelle intitulée Superscience, une anthologie sur la vieille science-fiction française chez Omnibus et bientôt un essai pour Gallimard. Disons que j’ai passé une décennie à rêvasser sur l’entre-deux-guerres.

— Au final, la Grande-Bretagne mise à part, qu'est-ce qui explique selon vous que le genre super-héroïque n'ait pas réellement connu de succès en Europe ? À quoi pourrait-on attribuer ce que vous appelez ce "manque" dans notre imaginaire ?
— Il faut nuancer les formulations : les histoires de super-héros ont toujours eu du succès en Europe, même après la guerre. Simplement, elles n’étaient plus produites ici, il a fallu les importer. Superficiellement, on pourrait croire que c’est un cas d’idiosyncrasie : les super-héros seraient une spécificité américaine, comme les cow-boys disons… Mais dès qu’on regarde en profondeur, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas, que des personnages-sources comme le Nyctalope, Félifax, Fantômas et d’autres pullulaient dans la fiction européenne de la première moitié du XXe siècle. Donc : il y a eu des super-héros européens. Et puis, un jour, ils ont disparu. Comment et pourquoi ? C’est ce qu’on raconte dans La Brigade. Disons pour faire simple qu’après le nazisme, la catégorie du surhomme est devenue impensable pour les créateurs du continent. Elle a littéralement cessé d’exister. Le vrai héros européen d’après-guerre, ce n’est pas le surhomme mais celui qui l’affronte : le résistant. Le Nyctalope de la Hire fournit un bon exemple de cette inversion : sa dernière aventure se déroule pendant l’occupation et il est clairement du côté des Allemands. Bref, nous n’avons plus de surhommes ici parce qu’ils se sont discrédités au moment critique, parce qu’ils ont choisi le mauvais camp, parce qu’ils nous ont trahis. L’exception anglaise s’explique d’elle-même dans cette optique et fournit un cadre de lecture général : créer des super-héros est un privilège de vainqueur.

— Vous êtes l'auteur de romans et de nombreuses nouvelles, est-ce que La Brigade Chimérique, dans un avenir plus ou moins proche, pourrait se décliner autrement qu'en bande dessinée ?
— Je ne sais pas.

— Vous rappelez volontiers que vous êtes un ancien lecteur de la revue Strange, est-ce que vous suivez encore régulièrement certaines séries américaines ?
— Pas le mainstream mais des auteurs en particulier. Moore, Ellis, Mignola… Je ne suis pas très original.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une ambiance rétro sans codes narratifs éculés.
  • Une vraie tension qui s'installe avec pourtant fort peu de complaisance envers le sordide et le gore.
  • Une Metropolis fascinante.
  • Le savoureux mélange entre polar, thriller psychologique, uchronie et fantastique.
  • Des planches élégantes et efficaces.
  • Rien de particulier à signaler.
La Traque
Par



Terrible, glaçant, inéluctable, La Traque nous mène au bout de ce que la nature humaine peut révéler de pire.

Nous sommes en Normandie. Ils sont sept. Sept connaissances se retrouvant pour une partie de chasse. Tous sont des notables, comme Mansart, gendre d'un sénateur qui brigue lui-même un mandat ; Sutter, un riche propriétaire terrien ; Rollin, un notaire ; Chamond, un assureur ; Nimier, un ancien officier. À ce groupe s'ajoute les frères Danville, des ferrailleurs qui rendent bien des services. Ces derniers vont croiser la route d'Helen, une universitaire qui compte s'installer dans la région et explore les lieux. La rencontre se passe mal. Très mal.
Entre les chasseurs, tous liés par de petites combines et des "coups de main" plus ou moins légaux, s'installe alors une complicité de fait. Cet étrange lien qui unit ceux qui, de compromis en compromis, de petits renoncements en grosses entorses à la morale, finissent par patauger dans le purin de l'âme. 
Tous vont traquer Helen. Car après ce qu'il s'est passé, il ne serait pas prudent de la laisser parler aux gendarmes. Il faut s'arranger, lui proposer un marché. Elle acceptera, n'est-ce pas ? Et si elle refuse, eh bien, il faudra se montrer persuasif.

Voilà un film plutôt méconnu, datant de 1975 et réalisé par Serge Leroy. Qu'il soit à ce point passé sous les radars, voire qu'il ne soit pas devenu une référence, est plus qu'étonnant, car il développe une thématique percutante, qui pousse à s'interroger sur le premier prédateur pour l'Homme, autrement dit l'Homme lui-même. Et il bénéficie en outre d'un casting on ne peut plus prestigieux. En plus des stars de l'époque, Jean-Pierre Marielle et Michel Constantin, l'on va retrouver une brochette d'acteurs certes de "seconds rôles", mais plutôt talentueux, comme Michael Lonsdale, Jean-Luc Bideau, Paul Crochet (dont le visage vous rappellera aussitôt quelque chose si son nom ne vous dit rien) ou encore un jeune Philippe Léotard




À l'époque de sa sortie, le film choque. Il faut dire que la petite bourgeoisie provinciale y est dépeinte d'une manière noire et acide, que certaines scènes sont violentes (nous y reviendrons), et que la métaphore de la chasse contribue à dénoncer, sans nuances, le comportement de certains "mâles". Voilà d'ailleurs qui devrait faire réfléchir les donneurs de leçons évaporés, qui du haut de leur inculture crasse pensent qu'ils ont tout inventé et qu'avant 2010, la violence envers les femmes était "tolérée", ce qui est factuellement faux. Le comportement néfaste non pas "des hommes" mais de certains abrutis criminels était bel et bien dénoncé, jusque dans des films grand public, et ce dès les années 70 (et bien avant en réalité).
Si La Traque a pu choquer, c'est probablement sans doute aussi par son manque de "morale" et de "happy end". Mais voilà, cette histoire se veut réaliste, et dans la réalité, contrairement à ce que l'on veut vous faire croire, ce ne sont pas les gentils qui gagnent à la fin, juste les plus forts qui décident de qui porte l'étiquette "gentil".

Revenons sur la violence, notamment la différence entre ce qui est montré à l'écran et ce qui est perçu. La scène de viol, dans ce film, est d'une retenue assez rare. Rien à voir par exemple avec Les Accusés (1988), où le personnage interprété par Jodie Foster se faisait violer dans un bar. Rien à voir non plus avec la complaisance de Gaspard Noé, dans son film Irréversible (2002), qui montrait pendant 10 minutes un viol ultra-réaliste. Ici, tout se déroule en gros plan, sur... les visages. Soulignons d'ailleurs à cette occasion la performance phénoménale de Mimsy Farmer, qui interprète cette jeune anglaise. L'actrice a assez peu de texte au final, et l'essentiel de son jeu va passer dans son expression et ses regards. 
En réalité, si la scène de viol a pu choquer certains spectateurs, c'est bien le final, où l'actrice aux abois pousse littéralement des cris de bête ("Heeeeelp ! Heeeeelp !"), qui glace le sang et retourne l'estomac.

Si la réalisation s'avère plutôt plate, la beauté des décors, le jeu des acteurs, la profondeur du sujet et l'intelligence de son traitement vont faire de ce film un véritable "moment", intense et dérangeant, de cinéma. La mécanique est aussi précise qu'impossible à freiner, chaque protagoniste étant tenu par ses liens, sa réputation, ses principes imbéciles. Pire encore, si les Danville sont présentés (et perçus) comme particulièrement cons et dangereux dès leur apparition (la scène de la "course-poursuite", en voiture), ils finissent par s'humaniser par la suite, ce qui rend leurs agissements peut-être encore plus abjects. Le scénariste, André-Georges Brunelin (dont le film le plus connu doit être La Légion saute sur Kolwesi), réalise un tour de force en dépeignant, sans complaisance, les petits arrangements et les dérives de gens qui ne sont ni des monstres ni des psychopathes mais, au contraire, des gens supposément "bien". Le personnage de Lonsdale aura d'ailleurs cette phrase, lourde de sens et terrifiante : "Nous ne sommes pas des gens facilement soupçonnables."




Le film est-il pour autant sans défauts ? Non, loin de là. Outre la réalisation, quelque peu terne (même si certains plans sont particulièrement forts), l'on peut relever diverses facilités ou invraisemblances, comme le fait que les frangins Danville ne font rien à une femme qui semble apprécier leur compagnie (et leurs "mains au cul"), mais qu'ils se jettent sur une touriste, alors qu'elle est aussi sexy qu'une factrice en doudoune et qu'un témoin direct assiste à la scène. Ce n'est pas en soi impossible, c'est juste difficile à croire (surtout quand on voit leur revirement par la suite, passant de débiles légers à des types à peu près normaux et doués de raison, voire d'empathie). L'attitude de Nimier, qui lui n'est tenu par rien et agit par "principe" et solidarité de groupe, est également peu crédible, un peu comme si les auteurs avaient juste voulu se "payer" un militaire. Or, l'honneur n'était pas un vain mot dans l'armée, au moins à cette époque. Ce qui ne veut pas dire qu'aucun militaire n'était un salaud, mais encore faut-il, au niveau de l'écriture, justifier des décisions pour le moins aussi graves qu'étonnantes. 
Enfin, même si l'on ne doute pas que cela ait pu avoir lieu parfois, la légèreté avec laquelle le groupe picole tout en se proposant de manipuler et utiliser des armes ne représente clairement pas l'attitude habituelle des chasseurs ou des tireurs en général. 

Globalement, le film demeure pourtant une réussite. Malgré la "patine" de l'âge, l'on suit ce récit, surprenant et sulfureux, avec intérêt. L'absence presque totale de musique, pour une fois, ne rallonge pas les scènes, en engendrant un effet de "temps suspendu", mais leur donne un aspect brut et inquiétant, presque documentaire. Le final, à l'amertume infecte, demeure un modèle de conclusion coup de poing, à la fois viscérale et sensée. 
Ce long-métrage exceptionnel, malgré une édition DVD et même blu ray, se trouve difficilement (ou à des prix prohibitifs). Et bien plus problématique, il n'est jamais diffusé à la télévision, même dans les profondeurs des box. Allez savoir pourquoi...  

Un film choc, ambitieux et intelligent, servi par des acteurs de premier plan. 
À voir absolument.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un sujet lourd, traité avec intelligence.
  • Un casting cinq étoiles.
  • La performance de Miss Farmer.
  • Le final, aussi terrible qu'impactant.
  • Quelques facilités ou légères invraisemblances, mais rien toutefois de véritablement gênant.