Dossier Science-Fiction

De "Scientifiction" (vocable créé par l'éditeur du magazine populaire Amazing Stories, Hugo Gernsback à la fin des années 1920) aux "Littératures de l'Imaginaire", la SF a connu bon nombre d'appellations plus ou moins pertinentes et toujours légèrement frustrantes. Cela dit, quelles qu'elles soient, elles ne changent rien au fait qu'il s'agit sans nul doute du genre le plus dynamique de la littérature, étendant ses ramifications dans des contrées insoupçonnées de l'âme humaine. Longtemps dénigrée, reléguée au rang de littérature de gare, de sous-genre juste bon pour les adolescents attardés, elle a su patiemment conquérir ses lettres de noblesse, inventant des avenirs possibles, explorant les conséquences de nos décisions actuelles, les potentialités d'autres lendemains ou des passés qui n'ont pas été. Ses écrivains ont démontré qu'ils savaient écrire tout en cultivant ce sense of wonder si particulier, quand certains de ces plus grands auteurs faisaient de la science-fiction sans le savoir. Elle a engendré les super-héros aussi bien que les plus grands succès du cinéma et des jeux vidéo et, s'il y en a encore beaucoup qui la réduisent aux extraterrestres et aux robots, elle s'est définitivement enracinée dans notre culture populaire.

La SF est universelle et protéiforme. Ses racines se prolongent jusque dans les mythes les plus anciens (Héphaïstos n'avait-il pas forgé des robots sous la forme d'individus métalliques obéissant aux ordres ?) et ses limites sont floues, mais on voit de la SF jusque dans les prix Goncourt. Elle est partout autour de nous. Et jusque dans le nom de ce site...


Ceci n'est pas un essai. D'autres s'y sont frottés depuis des lustres, produisant parfois des thèses de plusieurs volumes. Disons que nous allons juste tenter de dégrossir un peu le sujet, de défricher ces voies obscures qui mènent par-delà les frontières de l'imaginaire.

Loin de la querelle des anciens et des modernes, il reste difficile de déterminer où elle prend naissance : chez Jules Verne (Vingt mille lieues sous les mers ; De la Terre à la Lune) ? Chez Voltaire (Micromégas) ? Quelques exégètes sont allés plus loin, évoquant la Bible (ah, les Nephilim, ces extraterrestres tombés des cieux qui engendrèrent des demi-dieux et des géants !) ou l'épopée de Gilgamesh (laquelle a inspiré bon nombre d'auteurs d'ailleurs). Les arguments sont souvent pertinents, mais rarement unanimes. En revanche, beaucoup se sont ralliés à la proposition de Brian Aldiss (l'auteur du Monde vert et de Croisière sans escale) : la science-fiction est née avec Frankenstein de Mary Shelley. Stephen King en avait également fait la pierre angulaire de la littérature d'épouvante dans son Anatomie de l'Horreur et les Stevenson (Dr Jekyll & Mr Hyde), Verne (De la Terre à la Lune, Vingt mille lieues sous les mers) ou Wells (La Machine à explorer le temps, La Guerre des mondes) se placent ainsi davantage comme des héritiers que des pionniers.

La SF, encore anonyme, a fait donc son chemin tout au long du XIXe siècle, s'adossant aux progrès de la science et de la société, et avançant presque sous le manteau jusqu'aux années 20. C'est dans cette décennie fabuleuse qu'elle s'est construite, à coups de nouvelles fulgurantes publiées dans des revues populaires et bon marché outre-Atlantique, qui permirent à certains des plus grands noms du genre de faire leurs premières armes, d'attirer l'attention d'un nouveau public de passionnés et d'échafauder les grandes lignes d'un genre qui commençait à revendiquer un statut. Weird Tales en 1923, suivi par Amazing Stories (1926) puis Astounding Stories (1930) surent s'attacher les services d'écrivains en devenir, magistralement guidés par le flair de responsables éditoriaux visionnaires qui, en introduisant un courrier des lecteurs, allaient contribuer à enrichir considérablement le nombre d'amateurs du genre (Lester Del Rey estimait d'ailleurs qu'il s'agissait d'un événement fondateur dans la science-fiction, qui devait engendrer plus tard les conventions). Ce sont ces pulps qui lancèrent les carrières de Heinlein ou Van Vogt, et plus tard Orson Scott Card ; sans l'acuité et la présence d'esprit de John W. Campbell chez Astounding, la saga Fondation d'Asimov ne serait pas ce qu'elle est à présent.

Cet Âge d'or survivra aux deux Guerres mondiales, déplaçant l'axe géographique de l'Europe aux États-Unis. Serge Lehman s'en est ouvert dans plusieurs de ses ouvrages : alors que des auteurs de qualité produisaient en France des textes relevant de la SF (de J. H. Rosny aîné à René Barjavel en passant par Régis Messac, Jean Ray et Jacques Spitz), ils n'avaient pas le support privilégié des magazines bon marché américains pour toucher un maximum de lecteurs - et souffraient de cette insupportable tendance française à dénigrer toute forme d'art populaire. Une étonnante amnésie, soulignée dans le magnifique La Brigade chimérique, a fait "redécouvrir" la SF aux Français dans les années 50, avec des auteurs anglo-saxons qui tenaient désormais le haut du pavé, oubliant leurs prédécesseurs bien de chez nous.

Les mutations sociétales des années 60 ont également fait subir de profonds changements dans le genre qui finit par explorer d'autres pistes et élargir son champ de réflexion. L'anthologie Dangereuses Visions d'Harlan Ellison en 1967 pourrait constituer un pivot qui révéla de nouveaux auteurs (Lafferty, Sturgeon, Spinrad, Delany, Zelazny, Niven) et confirma la singularité de certains anciens qui sentaient le vent tourner (SilverbergAnderson, Farmer, Pohl). C'est une décennie dans laquelle les œuvres de Philip K. Dick influencèrent énormément les jeunes auteurs français qui décrivirent alors des lendemains qui déchantent et des sociétés en déliquescence où la réalité est incertaine : Andrevon, Pelot, Douay, Curval et Jeury parmi tant d'autres parvinrent à s'illustrer ainsi pour redonner quelques lettres de noblesse à la SF hexagonale. Le monde était alors prêt à accueillir des écrivains d'ailleurs. 

Une vague britannique s'engouffra sur les traces d'Arthur C. Clarke et Brian Aldiss à partir des années 70 : la New Wave nous procura les textes puissants de John Brunner et les écrits désespérés mais plus poétiques de J. G. Ballard, avant les sagas de Michael Moorcock. Christopher Priest, Harry Harrison ou Bob Shaw préparèrent le terrain d'une SF plus orientée hard science avec le renouveau du space opera (Iain M. Banks ou Alastair Reynolds). Des auteurs italiens puis slaves (Stanislas Lem, les frères Strougatski) commencèrent à être traduits avant que Liu Cixin propulse la science-fiction chinoise sur le devant de la scène.

De nos jours, si elle compte toujours une certaine proportion de ce que d'aucuns appellent des "romans de gare", la SF est sans doute le genre littéraire le plus prolifique et dynamique, le plus apte à franchir les barrières de l'imagination et à proposer aux lecteurs des fragments de rêve plus ou moins optimistes, l'exploration de mondes alternes, de réalités parallèles, de futurs enchanteurs ou terriblement sombres et surtout des personnages inoubliables. Ayant essaimé dans tous les arts, colonisant le cinéma (et lui procurant ses plus grands succès), la bande dessinée, les jeux de rôles et le jeu vidéo, elle s'en nourrit désormais pour proposer toujours plus de diversité et de plaisir.

La Science-fiction est la littérature authentique du XXe siècle (J. G. Ballard).


Longtemps réduit à des stéréotypes (extraterrestres, robots, vaisseaux spatiaux et héros virils) entretenus par les couvertures des pulps et des premières éditions populaires, le genre a pourtant exploré de très nombreux sujets et s'est affranchi très vite des barrières sociales. On trouve de tout dans la SF, mais certains thèmes ont engendré des sous-genres dans lesquels on aime parfois catégoriser les récits.

  • le space opera : terme créé en 1941 désignant péjorativement les histoires mentionnées dans le paragraphe ci-dessus, il représentait une grande partie des textes publiés pendant l'Âge d'or au style pauvre mais aux visions cosmiques, grandes fresques parcourues par des personnages charmeurs qui sont le terreau sur lequel ont germé les Star Wars et autre Star Trek. Les années 80 ont vu une renaissance du genre avec des auteurs plus exigeants et des histoires plus ambitieuses (Dan Simmons, Peter F. Hamilton) mais aussi des variations comme les planet opera voire les planetary romances dont les meilleurs représentants sont la saga Ténébreuse de Marion Zimmer Bradley et surtout Dune de Frank Herbert.
  • les robots : désormais indissociables de l'œuvre d'Asimov, qui instaura les Trois Lois de la Robotique, les robots ont d'abord été des créatures humanoïdes dangereuses, des esclaves mécanisés qui entraient en rébellion contre leurs maîtres. Terminator et Matrix ont poussé le concept en remplaçant ces individus synthétiques par l'intelligence artificielle, avec des développements similaires.
  • le Voyage dans le temps : Wells a semé des graines qui continuent à pousser de nos jours, et les paradoxes temporels sont devenus monnaie courante au cinéma depuis Retour vers le futur. Un thème qui a engendré certains chefs-d'œuvre de la SF, comme Voici l'Homme de Moorcock, où un désespéré remonte le temps pour rencontrer Jésus, La Patrouille du temps d'Anderson ou la Fin de l'éternité d'Asimov narrant les tribulations de contrôleurs temporels et des curiosités comme L'Homme éclaté de Gerrold où un voyageur finit par rencontrer des occurrences de lui-même. Un thème cher au cœur de ce site.
  • les uchronies : dérivant du précédent, pourquoi n'explorerait-on pas des hypothèses déviantes sur un événement historique ? Que se serait-il passé si... les forces de l'Axe avaient remporté la Seconde Guerre mondiale (Le Maître du Haut Château de Dick) ? ... l'Invincible Armada avait écrasé la flotte anglaise (Pavane de Keith Roberts) ? ... l'empire d'Alexandre le Grand avait perduré (Ptah Hotep de Charles Duits) ? ... les Sudistes avaient remporté la Guerre de Sécession (Autant en emporte le temps de Ward Moore) ? De quoi réécrire une Histoire décevante et reconstruire un monde.
  • les dystopies : depuis les années 70, la SF est devenue nettement moins optimiste et s'est penchée sur la surpopulation, la pollution et les excès du capitalisme et de certaines idéologies. Les utopies ont disparu de la scène au profit de leur contraire, des histoires décrivant des sociétés gangrenées, des mondes qui s'effondrent sous leur poids, des personnages pathétiques : les lendemains ne chantent plus et l'espoir se raréfie. Des pièces maîtresses de la SF sont nées de ces regards lucides mais désenchantés : Le Meilleur des mondes (Huxley), 1984 (Orwell), Farenheit 451 (Bradbury), Dr Adder (Jeter), Soleil vert (Harrison), Les Monades urbaines (Silverberg) et surtout les romans poignants et terribles de John Brunner : Tous à Zanzibar et Le Troupeau aveugle.
  • l'heroic fantasy : désormais un genre à elle seule, elle s'est appuyée sur Le Seigneur des anneaux pour essaimer dans d'autres textes, souvent à base de sagas, souvent plus ou moins inspirés de Tolkien, de la mythologie et du Moyen-Âge. Parfois nommée sword & sorcery, elle propose systématiquement des personnages hauts en couleurs, de l'aventure et du dépaysement - et se voit généralement accompagnée d'une carte de l'univers dans lequel évoluent ses héros. De Howard (Conan) et Burroughs (le Cycle de Mars) à Jordan (La Roue du temps) en passant par Moorcock, Leiber (le Cycle des Épées), Vance (Cugel l'astucieux), Zelazny (Les Princes d'Ambre), Gemmell (Légende), Eddings (La Belgariade), Abercrombie (La Première Loi), tout y est possible.
  • le cyberpunk : en 1984, la publication de Neuromancien de William Gibson introduisit un nouveau genre avec des écrivains ayant grandi dans un contexte précédemment évoqué (imaginé) par leurs aïeux (John Brunner, Alfred Bester ou Daniel F. Galouye). Bruce Sterling (Le Gamin artificiel) expliquait alors : "Le mouvement cyberpunk provient d'un univers où le dingue d'informatique et le rocker se rejoignent." Considéré comme s'étant éteint de lui-même dix ans plus tard, il a toutefois soulevé bon nombre de consciences et s'est propagé dans les œuvres de nombreux auteurs des décennies suivantes.
  • le post-apocalyptique : un événement a mis fin au monde tel qu'on le connaît. Un conflit nucléaire, un séisme, un accident cosmique ou une invasion extraterrestre. Que se passe-t-il ensuite ? Certains chefs-d'œuvre sont nés de cette interrogation, comme Un cantique pour Leibowitz de Miller, La Route de Cormac McCarthy, Malevil de Robert Merle, Ravage de René Barjavel... À ne pas confondre avec les récits de fins du monde, comme les romans saisissants de J. G. Ballard.


Ce dossier ne cherche qu'à répertorier les chroniques d'Univers Multiples, Axiomes & Calembredaines traitant spécifiquement de science-fiction, tant sous sa forme hard science que sous celles de la fantasy, de l'anticipation, de l'uchronie ou de la dystopie. Vous y trouverez les liens vers les articles tagués Retroreading ou Chronique des classiques lorsqu'il s'agit de textes concernant des auteurs du XXe siècle (voire plus anciens !) que nous séparerons de ceux évoquant des œuvres contemporaines, afin de vous faire découvrir ce qui se fait actuellement. 

Évidemment, avec des vieux routiers qui continuent à écrire, il n'a pas été possible de les catégoriser uniquement dans l'une des rubriques, et on partira du principe que leur écriture fait partie des classiques (pour leurs premières œuvres) comme de la SF contemporaine pour les textes parus récemment. Stephen King en est le meilleur exemple.

Ne sont prises en comptes que les chroniques présentant un livre spécifiquement (sont donc exclus les Écho et autres news de Virgul) mais nous avons cru bon d'inclure en fin d'article des liens vers quelques dossiers développant un point particulier du genre, un auteur ou un cycle.