Alias : Jessica Jones ou l'étrange destin d'une femme ordinaire
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Retour sur une excellente série mélangeant polar et super-héroïsme : Alias.

Alias et son personnage principal, Jessica Jones, ont failli ne jamais voir le jour. En effet, au départ, Brian Michael Bendis (Powers, Goldfish, Torso, Total Sell Out...) souhaite utiliser Jessica Drew pour l'histoire qu'il a en tête. La Maison des Idées ayant d'autres projets pour la première Spider-Woman, le scénariste va inventer un personnage de toutes pièces : la fameuse Jessica. Les deux femmes ont d'ailleurs plus que le prénom en commun puisqu'elles sont brunes, détectives privés et qu'elles fréquentent le milieu super-héroïque.

La filiation s'arrête là. En effet, Bendis bénéficiant d'un nouveau personnage, évoluant en plus dans la gamme Max (donc adulte) de l'éditeur, il va considérablement corser son propos. Exit les idées reçues sur l'héroïne forcément sexy et propre sur elle, Jessica va être traitée d'une manière réaliste. Elle a des défauts mais ceux-ci, loin d'être balancés n'importe comment, vont être totalement pensés et s'expliquer peu à peu grâce aux révélations sur le passé de la jeune femme.
Mais prenons les choses dans l'ordre. La série, de 28 épisodes, a été publiée à l'origine, en France, dans cinq comics. Le premier, intitulé Le Piège, rentre tout de suite dans le vif du sujet. Bendis nous dépeint le milieu glauque dans lequel évoluent les privés, il cisèle d'excellents dialogues et, surtout, le dessinateur, Michael Gaydos, va donner une identité visuelle exceptionnelle à Jessica. Cette dernière, même si elle n'est pas repoussante, est loin d'avoir le look d'une Carol Danvers ou d'une Emma Frost. L'artiste n'hésitera d'ailleurs pas à l'enlaidir en la montrant grimaçante, dans des tenues négligées ou des postures disons... peu avantageuses.

Pour la première enquête à laquelle l'on assiste, la miss rentre bien involontairement en possession d'un enregistrement vidéo impliquant Captain America. Elle se retrouve en fait au centre d'un vaste complot et devra même faire face à l'hostilité de la police. Les premiers ponts entre Jones et les Masques sont placés mais c'est surtout sa personnalité qui se dévoile de manière très crue : la jeune femme picole sévère et n'hésite pas à s'envoyer en l'air avec le premier venu dès qu'elle a un coup dans l'aile. C'est d'ailleurs à cette époque qu'elle rencontrera Luke Cage, qui bien sûr deviendra son mari bien plus tard. Comme quoi l'alcool n'a pas que de mauvais côtés.


Le deuxième tome, Secrets et Mensonges, voit Jessica renouer avec son amie Carol Danvers (plus connue sous le nom de Ms. Marvel). Cette dernière va tenter de lui arranger le coup avec Scott Lang, le second Homme-Fourmi, tandis que la détective enquête sur la disparition de Rick Jones, un autre élément qui servira indirectement à faire le lien avec son passé. L'on commence à comprendre qu'elle n'a jamais été très à l'aise avec ses pouvoirs et le rôle qu'ils l'obligeaient à tenir. Cependant, l'on sent une blessure plus profonde, une détestation de soi qui vient d'un drame que l'on ne connaît pas encore.

Dans le troisième arc narratif, Reviens, Rebecca !, Jones mène des investigations pour retrouver une jeune fugueuse dont les parents se haïssent. La conclusion est très habilement amenée et laissera un goût bien amer dans l'esprit des lecteurs. Le tout sans aucune surenchère dans la violence, Bendis s'attachant à décrire essentiellement les conséquences tragiques de choix irréfléchis, de préjugés et de vieilles rancœurs. Parallèlement, l'on assiste à deux scènes d'anthologie, toujours brillamment dialoguées, l'une entre Jessica et Cage, l'autre entre la même Jessica et Lang, son nouveau prétendant. Ces moments, calmes et intimes, contribuent grandement à construire les personnages et à installer ce ton désabusé et drôle qui fait tout le charme d'Alias.

C'est dans le quatrième opus, Mattie, que Bendis fait intervenir Mattie Franklin (l'une des décidément nombreuses Spider-Women) mais aussi Jessica Drew, petit clin d'œil au perso qu'il souhaitait utiliser à l'origine. Quelques flashbacks nous dévoilent Jones alors qu'elle était encore une justicière connue sous le nom de Jewel. L'enquête, ayant rapport avec un trafic de MGH, réserve des surprises assez dures mais ce n'est encore rien en comparaison de ce qui nous attend dans le cinquième et dernier tome, sobrement intitulé Pourpre.


Le final est énorme, Bendis dévoile les origines de Jessica (en les intégrant parfaitement à l'univers 616, ce qui a eu des conséquences sur le long terme, cf. Spider-Man #126) et il lève enfin le voile sur le lourd secret qu'elle cache depuis tant d'années. L'Homme-Pourpre tient ici un rôle crucial, le criminel apparaissant comme particulièrement odieux et vicieux dans cet arc. L'auteur profite de la folie du meurtrier pour lui faire tenir des propos savoureux sur les comics et l'attachement presque fanatique de certains fans envers la continuité. Habile manière de riposter aux critiques qui mettaient en cause la trop grande importance prise, en peu de temps, par un personnage totalement inconnu du public (Jenkins fera pourtant plus tard bien pire - ou mieux - avec Sentry) et la retcon qui en a découlé.
Précisons que si Gaydos se charge des dessins principaux, c'est Mark Bagley qui réalise les flashbacks revenant sur le passé de l'héroïne, permettant ainsi un habile contraste graphique entre les deux époques. L'artiste parvient notamment à retranscrire toute l'innocence du personnage dans ses jeunes années.

Quelques années après sa fin, le bilan de la série est plus que flatteur. Un personnage profond, une ambiance polar fort bien rendue, de l'émotion et des moments plus légers (cf. scènes #15 et #32 du Bêtisier) ont contribué à faire du titre une référence. Si Bendis y montre l'étendue de son talent, il faut noter que le hasard (la non disponibilité de Drew) et la souplesse du label Max ont permis une liberté de ton qui est pour beaucoup dans la réussite de l'ensemble.
Si de nombreux personnages interviennent régulièrement dans le récit, il n'est aucunement nécessaire de les connaître parfaitement pour apprécier Alias. Ce juste milieu entre accessibilité et références au marvelverse est donc à souligner également. Quant à Jessica Jones, après avoir été employée dans The Pulse (une suite aseptisée à la qualité bien moindre), l'on peut encore la voir faire des apparitions régulières dans diverses séries. Et puisque l'univers 616 est un éternel retour, qui sait si elle ne reprendra pas un jour ses anciennes activités ?
Notons que, comme nous vous l'annoncions dans l'UMAC's Digest #20, la série a été rééditée par Panini en Marvel Select, un format pratique et peu onéreux couvrant l'intégrale de la série en deux tomes (18 euros chacun).

Une série fort bien écrite, naviguant entre humour et drame, et décrivant les débuts d'un personnage attachant.
Indispensable.



Cet article, mis à jour, a été publié sur la première version du site en 2010.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un mélange de genre (polar + super-héros) qui fonctionne très bien.
  • Des dialogues percutants, avec un Bendis en grande forme à l'époque.
  • L'atmosphère visuelle sombre et léchée.
  • L'humour et les références.
  • Le personnage de Jessica Jones, crédible et en dehors des clichés.
  • Le style graphique des flashbacks, permettant de rendre compte de l'évolution du personnage. 

  • Nichts.