Toxin : la relève des symbiotes
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Dans la famille des symbiotes Marvel, nous vous présentons Toxin.

On entend parler pour la première fois de Toxin et de son hôte, Patrick Mulligan, dans  la saga A child is born, publiée en France en 2005 dans le Spider-Man Hors Série #18. L'histoire est dessinée par Clayton Crain (qui a œuvré, entre autres, sur Ghost Rider) et elle nous conte l'affrontement entre Venom et Carnage qui se disputent leur nouvelle progéniture. Il faut savoir que le système de reproduction est beaucoup moins fun chez les symbiotes que chez les humains, mais disons que Carnage est plus ou moins le "père" de Toxin, alors que Venom est son "grand-père". Le petit Toxin est ainsi le 1000ème symbiote de la lignée (il en existe un paquet de ses saloperies-là, heureusement, ils ne sévissent pas tous sur la Terre-616).

Le personnage va avoir droit par la suite à sa propre mini-série de six épisodes, intitulée The devil you know. Le récit a été publié en VF dans le tome #6 des 100% Marvel consacrés à Spider-Man (le Tisseur jouant un rôle non négligeable dans cette histoire en tant que "mentor" de Mulligan). Cette fois, c'est Darick Robertson (Nick Fury, The Boys) qui est aux crayons, alors que le scénario est écrit par Peter Milligan. Malheureusement, sauf coup de chance, le comic est vendu aujourd'hui d'occasion à des prix relativement élevés.
Mais voyons un peu de quoi il retourne.

On le sait, les symbiotes ont tendance à se comporter violemment, pourtant, leur attitude dépend en grande partie de la personnalité de leurs hôtes. Venom a ainsi, pendant un temps, été plus un anti-héros qu'un véritable "vilain". De son côté, Carnage, boosté par son serial-killer d'hôte, a vite donné libre cours à une folie meurtrière assez épouvantable. Pour Toxin, c'est très différent. Essentiellement parce que son hôte est un brave type, flic de surcroît, du nom de Patrick Mulligan.


Toxin se range donc du côté des Héros, non sans quelques conséquences malheureuses sur la vie de Mulligan. Celui-ci doit notamment abandonner sa femme et sa petite fille afin de les préserver. Mais surtout, un symbiote ne se contrôle pas comme la première Twingo venue et, plus que d'une symbiose harmonieuse et pacifique, il s'agit, entre le parasite extraterrestre et l'humain, d'une cohabitation agitée, faite de compromis et d'âpres négociations, ce qui va donner tout son sel au récit.
Les deux êtres sont liés, ils ont besoin l'un de l'autre, mais sont loin d'être les meilleurs amis du monde. Et si Toxin aide Mulligan lorsqu'il s'agit de mettre une raclée à un Razorfist (cf. la scène #9 de notre Bêtisier Marvel), il exige en retour des plages horaires où il sera "seul aux commandes" et pourra agir à sa guise. Et on se doute bien que ce n'est pas pour aller se balader bien gentiment dans Central Park ou manger des crêpes...

Si être un super-héros n'est pas toujours facile, rarement surhumain aura eu à endurer plus que Patrick Mulligan. Outre les sacrifices personnels qu'il a su s'imposer, la présence en lui d'une entité particulièrement envahissante le plonge presque aux limites de la folie. Il songera même un temps au suicide. Cela en fait un personnage complexe et attachant, non dénué d'ailleurs d'un humour noir propre à la confrontation entre ses deux personnalités opposées.
Le côté sombre de cette mini-série est encore rehaussé par le choix de l'adversaire principal de Toxin, à savoir Razorfist, qui se révèle ici relativement inquiétant et, surtout, très violent. Les scènes sanglantes sont d'ailleurs nombreuses, même si le choix des plans et la colorisation parviennent à éviter qu'elles ne soient trop gore.
Graphiquement, si Robertson ne s'en sort pas trop mal avec les personnages costumés, ce n'est pas vraiment son meilleur travail en ce qui concerne les visages et les décors, quelque peu simplistes voire même parfois malhabiles. Les scènes d'action, souvent bien glauques, sont par contre bien plus réussies.

En résumé, voilà donc un comic bien écrit et plutôt haletant, disposant en prime d'un personnage principal réussi, au fort potentiel. Il est d'ailleurs un peu dommage qu'il n'ait pas été plus employé depuis par la Maison des Idées, même si l'on ne doute pas qu'il fera son retour un jour.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La relation Toxin/Mulligan.
  • Razorfist, parfait en adversaire sadique.
  • L'atmosphère sombre et violente.

  • Graphiquement, tout n'est pas parfait.
  • Grosse difficulté pour trouver la VF à un prix raisonnable.
Maudit sois-tu 1/3 - Zaroff
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"Tu ne tueras point, ou du moins... pas tout de suite.
Laisse ta proie s'épuiser... Laisse-lui respirer l'odeur âcre de la peur qui suinte par les pores de sa peau ruisselante...
Car l'homme sait. L'animal n'a pas conscience de sa propre mort, contrairement à l'homme. L'homme, lui, sait qu'il va mourir.
Il te tourne le dos, mais tu l'imagines hagard. Il te fuit et tu le devines terrorisé... car il sait. Il sait qu'il est maudit !
Dans l’œil de la bête, il y a l'innocence. Mais le regard de l'homme devenu proie révèle cette vérité : « Je suis moribond ».
Si l'animal meurt, l'homme, lui, périt. Nul n'y échappe..."


Le titre du premier tome de cette trilogie ne laisse que peu de doutes quant au sujet de cet album : c'est le comte Zaroff qui va ici nous intéresser.
Pour ceux qui l'ignorent, Zaroff est une figure emblématique du cinéma de genre depuis Les chasse du comte Zaroff tourné en 1932 et inspiré d'un roman de Richard Connell.
Ce film décrit un homme pervers, fasciné par la chasse à l'homme, allant jusqu'à présenter à ses futures victimes sa salle des trophées (comptant nombre de têtes de ses précédentes proies humaines) et ne montrant à leur égard aucune forme de pitié.
N'hésitez pas à regarder ce film en passant outre les décors en carton et le surjeu de certains comédiens : non seulement le propos est dérangeant au possible pour l'époque mais, en plus, cela donne une idée de l'audace dont le cinéma d'alors était capable. À notre époque où les réalisateurs pensent un peu trop souvent qu'il nous faut des monstres en CGI à l'écran pour que l'on frissonne (alors que je ne pense pas être le seul à m'être bidonné comme un gamin devant un Bugs Bunny en regardant le remake de Ça), ça fait du bien de se rappeler que la vraie horreur, l'authentique frisson innommable n'est pas le fait d'un monstre mais plus certainement d'un humain se conduisant monstrueusement. La bête hors de nous ne sera jamais aussi terrifiante que celle que chacun de nous pourrait bien porter en lui (et non, je ne parle pas de femmes enceintes, faites un effort !).


Mais c'est bien d'une BD que nous allons parler : le premier tome de la prometteuse trilogie Maudit sois-tu, imaginée par Philippe Peleas, dessinée par Carlos Puerta, et dores et déjà disponible aux éditions Ankama




Un, dos, tres

Cette trilogie prend le pari de réunir en une seule histoire trois icônes romanesques : ledit Comte Zaroff, le docteur Moreau (oui,celui qui recrée la vie, sur son île) et la romancière, ayant bel et bien existé, Mary Shelley.
Le projet présent, faisant fi de ce que l'on sait de ces personnages, les réemploie dans une chronologie alternative et les lie scénaristiquement pour en faire les trois protagonistes d'une histoire originale contée à rebours. Nous commençons donc ici avec ce qui est vraisemblablement la conclusion de la malédiction touchant les protagonistes qui ont pour point commun évident une forme du "complexe de Dieu", tantôt destructeur, tantôt créateur mais toujours sacrilège.

Le scénario global de la trilogie devrait receler bien des surprises déjà amorcées ici mais ce premier tome n'est, pour sa part, "que" le récit de la traque vengeresse de Zaroff visant à mettre fin aux lignées des quatre personnes selon lui responsables de la malédiction des Zaroff, vieille de plusieurs siècles.
C'est bien écrit, tant au niveau de la trame que des dialogues et il est agréable de voir à quel point les mots que Peleas met dans la bouche des protagonistes trouvent échos dans la moindre mimique tracée par un Puerta dont le travail impressionne par son style si particulier.

Et Zaroff de nous énumérer les victimes de son plan à venir...


Sombres dessins pour sombres desseins

N'hésitant pas à flirter avec le photoréalisme, le dessin et la mise en couleurs de cet album m'ont presque parfois donné une sensation de roman-photo... Le style des expressions faciales et la gestion de la lumière fait de chaque case une sorte de mini-tableau et, parfois, seules quelques hachures bienvenues nous rappellent encore, à ce stade, que tout cela est le fruit du travail d'un dessinateur. 
L'aspect visuel vous fera immanquablement penser au style des affiches de ces vieux films où l'on peignait les visages des comédiens au lieu d'utiliser des photographies (dès que j'ai vu le dessin de Zaroff, je n'ai pu m'empêcher de penser à la représentation de Clark Gable sur l'affiche de Autant en emporte le vent).
Dire que cet album est beau serait un euphémisme, même si je sais pertinemment que ce style ne saurait plaire à tout le monde (mais si même moi qui suis initialement un lecteur de BD "à gros nez" admire ce genre d'ouvrage, c'est que le travail des auteurs a quand même quelque chose de remarquable).

Méticuleusement choisies, les proies de Zaroff doivent lui permettre de prendre sa revanche sur le passé.


Écriture à l'encre noire

Scénariste et dessinateur se sont bien trouvés. Tous deux semblent soucieux du détail, avides de recherches et méticuleux. Les images que je joins ici doivent vous convaincre de la qualité du travail graphique mais sachez également que la psychologie des personnages est travaillée et crédible.
C'est bien simple... elle semble même plus réaliste que celle de certains de nos contemporains dont la personnalité semble être le énième calque d'un PNJ ("personnage non joueur", c'est un terme de jeux de rôles... vous faites pitié si vous ne savez pas ça, les amis !) écrit sur un coin de table branlante.
Qu'il s'agisse des personnages empruntés à la culture populaire ou de ceux inventés pour ce seul récit, aucun ne semble creux ou incohérent. Et ça, les amis, après des mois de consommation de séries Netflix parfois peu reluisantes, ça fait du bien.
Ici, c'est noir parce que c'est fantastique, c'est noir parce que c'est une histoire de vengeance, c'est noir parce que c'est une enquête portant sur des meurtres horribles... ce n'est pas juste "noir parce que ça fait stylé, t'as vu ?".

Ces proies n'ont souvent rien de bien reluisant et cela nous amène, en tant que lecteurs, à souvent accepter le point de vue de Zaroff...
Oui, le point de vue du chasseur d'hommes !


Générosité

En plus d'être déjà bien foutu à la base, cet album a le bon goût de partager avec vous sa passion et sa culture puisqu'il s'achève sur quatre pages intéressantes au sujet de Zaroff, de ses adaptations au cinéma et de leur contexte historique.
Et, comble de générosité, il se termine sur trois planches préfigurant à n'en pas douter le tome suivant, consacré, lui, à Moreau.

Quatre proies, pour une seule partie de chasse. "Si l'animal meurt, l'homme, lui, périt."


La complexité du complexe

C'est un peu capillotracté, je l'admets, mais je trouve ironique (et flatteur pour les auteurs) qu'une BD traitant d'êtres d'exception, tentant chacun à leur façon de supplanter Dieu (en copiant son œuvre, en voulant la surpasser ou en s'arrogeant le droit de la détruire), aille elle aussi jusqu'à ce niveau de réalisme dans les traits de crayons et les traits de caractère.
Cette mise en abîme des auteurs traitant du complexe de dieu et s'adonnant au plaisir de créer une œuvre réaliste au possible est d'une grande élégance et, rien que pour cela, cet album est une découverte à conseiller.
J'espère que cet humble avis aura titillé votre curiosité ; Maudit sois-tu vaut le détour !
Prenez l'objet en mains, ouvrez-le et, si le style graphique ne vous déplaît pas (ça peut arriver, c'est particulier), foncez !




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un scénario efficace et intelligent présageant bien meilleur encore pour la suite de la trilogie.
  • Des dialogues bien écrits.
  • Une maîtrise graphique indéniable.
  • Un réemploi pertinent de personnages charismatiques de la culture populaire, titillant notre imaginaire collectif.

  • Le style graphique peut ne pas plaire, ce mélange de réalisme et de peinture pouvant dérouter.
  • C'est une trilogie... il nous faudra attendre encore deux ans pour savoir où les auteurs veulent en venir.
  • Une couverture somme toute bien moins belle que certaines cases, étrangement.
Doggy Bags - Saison 2, tome 14
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"DoggyBack" !

Tel un macchabée sorti de terre après une macération trop longue pour en faire un figurant potable dans un film de zombie, DoggyBags (du label 619) ressuscite et vomit ses tripes à nouveau, au plus grand mépris de la symbolique puissante que sa disparition au tome 13 avait pu générer dans vos cerveaux féconds (et fait cons aussi, d'ailleurs, par excès de consommation de nouvelles horrifiques à l'humour noir foncé).

Alors oui, je vois d'ici le Jean-Kévin du fond de la classe me demander de sa voix de puceau tardif voulant se donner le genre d'un sample humain de PNL en parlant à deux syllabes par minute :
" C'est quoi, ça, DoggyBags ?"
Mais fais-toi pousser de la virilité et apprends à lire, Jean-Kévin. Même ta copine Samantha dont la culture a paumé son "ture" à tes yeux depuis que ses t-shirts lui vont comme des brassières de sport a lu l'excellente critique que Neault (que sa semence soit bénie jusqu'à ce qu'il féconde le sol de son être entier) a écrit sur ce sujet en 2011 déjà. Je ne répéterai rien de ce qui y était déjà dit... alors bouge ta flemme et va donc lire cet article ; clique sur ton nom si tu es un Jean-Kévin.

Pour tous les autres, ou pour les Jean-Kévin enfin instruits, oui : la série de recueils de nouvelles graphiques horrifico-violento-fantastico-rigolotes DoggyBags est bien de retour et comme son créateur, Run (Mutafukaz), se fout pas mal de ce que tu en penseras, Jean-Kévin, il pose d'emblée tout son mépris sur la table d'autopsie de tes remarques à base de "Tiens, c'était pas censé être fini ?" en présentant ce quatorzième tome comme le premier de la... "saison 2".
Bim.
Dans tes dents.
Et t'es prié de dire merci quand Run te met un coup de pelle derrière la nuque, s'il-te-plaît : c'est de la clémence de sa part ; moi, je t'enterrerais sans t'estourbir !

Vu qu'on ne change pas les recettes qui marchent issues des vieilles marmites qui font la meilleure des soupes, la formule reste inchangée : trois histoires sanglantes pour lecteurs avertis inspirées de tout ce que la culture populaire, le cinéma, les traditions et le reste peuvent engendrer de macabre, cynique et dérangeant.

Si rien ne vous fait davantage prendre votre pied que relire les Achille Talon ou que seul Snoopy a grâce à vos yeux en terme de bande dessinée, passez votre chemin ou vous risquez fort de finir roulé en boule sous les jupes de votre mère, pris de spasmes nerveux malheureusement susceptibles de rappeler à maman ce jour maudit de votre arrivée en ce bas monde de douleurs.
Pour les autres détraqués qui aiment se gaver de fantastique, de films d'horreur, de documentaires sur le paranormal et de vidéos de chatons (c'est bon, on le fait tous, arrêtez de vous la jouer !), welcome back, vous allez vous sentir comme chez vous : rien n'a changé et c'est tant mieux.


Première histoire : DA SMYERT (de Armand Brard et Prozeet)


Et évidemment, Jean-Kévin se demande ce que ça veut dire, hein oui ?
Mais qu'est-ce que j'en sais, moi ? En bulgare, "da smert" signifie "la mort"... j'ignore d'où sort le "y" alors je suppose que ça signifie "la couscous party" en russe... non ?

La Mort himself (ouais, depuis Sir Pratchett, je me refuser à envisager La Mort comme étant féminine, je fais ce que je veux !) vous y raconte une histoire prenant place dans une ville déserte du Kazakhstan où une bande de blaireaux se lancent dans des chasses à l'homme jusqu'à y être pris pour gibiers à leur tour par un chasseur aussi improbable que déterminé.
Ça fume, ça jure, ça shoote, ça bute, ça gicle, c'est tout sauf snowflakes-compatible et c'est très bien ainsi...

C'est sympa mais c'est à mon sens l'histoire la plus dispensable des trois : le côté Tales of the crypt où la mort raconte un de ses souvenirs pose bien l'ambiance, le dessin est rude et efficace mais le degré de lecture unique rend le truc un peu plat.
Ça reste agréable mais je suis content d'avoir davantage apprécié la suite parce que cette entrée en matière manquait de profondeur.

La BD est suivie d'une nouvelle écrite par Tanguy Mandias, intitulée "Ceux qui vont mourir te MP", qui vaut le détour. Elle m'a fait penser à une réactualisation de "Le veston ensorcelé" de Dino Buzatti... et si Jean-Kévin n'a pas ma référence, c'est sa faute, pas la mienne !


Deuxième histoire : GLASGOW (de Mud et Ivan Shavrin)

 

Ouais, Glasgow, comme la ville d’Écosse, ouais...
Tu vas en poser beaucoup des questions comme ça ou on peut imaginer que tu vas prendre quelques congés, là, Jean-Kévin ? T'as pas mal donné, jusque-là.
Sauf qu'ici, on cause en réalité de "l'échelle de Glasgow" qui sert à mesurer l'état de conscience d'un patient dans le coma pour permettre aux médecins de choisir une stratégie de soins en fonction de réponses physiques (comme l'ouverture des yeux), verbales et motrices.

Mud, dans une interview à glacer le sang, nous explique que, en dehors de la fin, la nouvelle graphique raconte son vécu...
Sachant que le récit nous présente les tortures que le cerveau d'un comateux imagine être la réalité à chaque fois que le corps inerte souffre, vous comprendrez que l'auteur a dû bien morfler. Si tirer une fiction de cette qualité de son expérience est admirable, j'en arrive quand même à regretter pour lui qu'il ait eu matière à trouver de l'inspiration tant ce qu'il décrit avoir imaginé durant son coma est horrible. Glaçant et effroyablement intime, servi par un dessin acéré... une sorte de récit de Hellspawn en pire, pour ceux qui situent. Et oui, Jean-Kévin, c'est encore une référence que tu n'auras jamais.



Troisième histoire : SHADOW OF DEATH (de Run et Neyef)


Ce titre en anglais pourrait donner à l'histoire une dimension nanardesque mais ce serait la sous-estimer.
Du coup, ce titre est bien sa seule faiblesse.

Amateurs de tortures médiévales, d'exécutions ; fans de têtes tranchées, de vertèbres brisées, de poumons noyés... accueillez votre fournisseur officiel en sentences capitales : Chris Denfer, officier des basses œuvres au XVIème siècle mais actuellement attaché, de nos jours, à une table où il va sous peu recevoir son injection létale des mains d'un confrère.

En suivant la longue vie de 400 ans de ce bourreau maudit, le lecteur apprend, au fil des pages, l'évolution de cette fonction. Chargé tout autant de faire avouer tout suspect par les moyens les plus originaux et ingénieux que l'Homme a malheureusement pu imaginer, que de se faire le bras mortel de la justice, Chris Denfer traversera les siècles après avoir conclu un pacte lui offrant autant de longévité supplémentaire que ce qu'il ôtera d'espérance de vie à chacune de ses victimes.
Bien traitée, bien dessinée, quasi uniquement narrée en voix off, cette nouvelle est ma préférée par bien des aspects dont, entre autre, son ironie finale...




Dans une flaque de sang séché, DoggyBags renoue sans peine avec son ADN et nous offre une fois de plus un objet intrigant, dérangeant et de bonne qualité.
Puisqu'il semblerait que cette saison 2 soit supposée compter elle aussi 13 tomes si elle trouve son lectorat, je ne peux que vous suggérer vivement de faire partie de celui-ci : en cette période où l'on ne peut plus rien dire, rien écrire... cette collection fait un bien fou !






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un côté Tales of the crypt décalé, ironique, morbide mais assumé finalement trop peu présent dans le monde de la BD.
  • Trois histoires très différentes permettant de plaire à un peu tout le monde (parmi les amateurs de frissons, j'entends).
  • Trois styles graphiques différents mais plaisants et cohérents avec les récits.
  • Une nouvelle et une interview de qualité.
  • Un jôôôôôôli poster détachable.
  • Une maquette fleurant bon le sens du détail et l'hommage au vieux cinéma de genre.

  • Une première histoire plus dispensable.
  • Quelques notes d'humour noir parfois un peu faciles (mais il faut bien réviser ses classiques).
  • Un bouquin à ne pas mettre entre les mains du premier Jean-Kévin venu : le ton décalé est bien plus qu'il pourra en supporter... mais euh... attendez... c'est un point positif, ça, en fait !
Just a Pilgrim
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Western post-apocalyptique bien corsé à la sauce Ennis : Just a Pilgrim.

Après la Brûlure, le monde a changé.
Les forêts ont brûlé, les océans se sont asséchés, découvrant leurs fonds plein de trésors et de monstres... la population a été décimée et les survivants errent dans un monde sans loi.
Parmi les rescapés de cette époque maudite : le Pèlerin. Un ancien soldat. Un ancien criminel. Un cannibale aussi. Il est aujourd'hui repenti et voue sa vie au Seigneur. Il parcourt l'Atlantique pour accomplir son destin. Pour anéantir l'œuvre du démon et servir le dessein du Tout-Puissant.
Mais pour les innocents qu'il rencontre, il s’avérera peut-être pire encore que les Hyènes, ces pillards fanatiques à la solde d'un monstrueux chef de guerre.
Sur cette terre de poussière et de rocaille, le bras armé de Dieu est encore là. Et il est encore plus dur que l'époque.

Lorsque l'on voit le nom de Garth Ennis sur une couverture, on sait en général à quoi s'en tenir. Le scénariste a prouvé, à travers diverses œuvres telles que Preacher, The Boys, La Pro ou encore son run, chez Marvel, sur la série Punisher, qu'il n'avait pas peur d'aller dans l'extrême et de coucher sur le papier les pires horreurs imaginables. Là encore, dans Just a Pilgrim, l'on va retrouver l'ultra-violence dont il est coutumier ainsi que certaines transgressions parfois difficilement supportables. Cannibalisme, rapports sexuels avec les animaux (qui ne sont ici qu'évoqués mais de quelle manière !), mutations horribles jusqu'au ridicule (qui font penser un peu à l'univers des romans Ranger), rien ne sera épargné au lecteur. L'on retrouve également quelques-uns des tics propres à Ennis, comme le fait de malmener la religion. Un style trash donc mais qui, encore une fois, sert le récit.
Just a Pilgrim a été publié par Semic en 2002 et 2003. Ces tomes, facilement trouvables d'occasion à prix raisonnable, regroupent en fait deux mini-séries de 5 et 4 épisodes.


Le cadre de l'histoire est à mi-chemin du western classique et de la SF post-apocalyptique à la Mad Max, avec des cinglés enfourchant d'improbables machines bricolées à partir d'on ne sait trop quoi. Et au milieu de tout cela, le Pèlerin. Large chapeau, cache-poussière dégueulasse, yeux à jamais plissés, visage fermé et buriné, une sorte de Clint Eastwood, un peu cliché, mais fort bien dessiné par Carlos Ezquerra, dans un style rugueux et brutal.
Les deux volumes sont relativement différents sur le fond. Si le premier raconte le passé du Pèlerin et montre son intransigeance, le second, tout aussi jusqu'au-boutiste dans la forme, nous dévoile la sensibilité sous le roc ainsi que l'existence, peut-être, d'un chemin vers la véritable rédemption. Deux livres vont prendre une importance capitale dans l'existence du Pèlerin. La Bible, à laquelle il se rattache lorsqu'il est à la dérive, privé du cadre militaire qui était toute sa vie. Il l'interprète de la seule façon qu'il connaisse : d'une manière stricte et rigoureuse. Le second, qui viendra plus tard, sera le journal d'un petit gamin de dix ans dont il a sacrifié la famille pour accomplir ce qui lui semblait juste.

Comme souvent, l'on retrouve ici ce qui justifie pleinement les excès apparents d'Ennis : l'intelligence et la grande humilité qu'il met dans ses histoires. Intelligence car il se sert ici de deux textes fort différents pour montrer l'effet que les mots peuvent avoir sur les individus, en bien ou en mal, et dénoncer l'importance parfois trop grande que l'on peut leur accorder si l'on oublie de garder contact avec la réalité. Humilité car, là où certains auteurs bien connus utilisent des engins de terrassement pour imposer leur point de vue au lecteur, Ennis, lui, travaille à la serpette. C'est un artisan, rusé, rieur, qui accepte de passer pour un bourrin aux yeux de ceux qui ne s'attachent qu'à l'apparence mais qui n'oublie pas de s'adresser aussi aux patients aventureux qui vont gratter un peu la surface pour découvrir le véritable sens de ses récits ainsi que l'émotion, immense, qui s'en dégage.

Des cérémonies initiatiques à base de boucs, des calmars géants qui se servent de vous comme réceptacle pour leur progéniture, des gros flingues et des repas à base de types à peine refroidis, il y a tout ça dans Just A Pilgrim. Et un peu plus aussi...
Pour lecteurs avertis, dans tous les sens du terme.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le cadre post-ap.
  • Un comic d'Ennis assez peu connu.
  • Un personnage principal bien badass.
  • La forme violente et transgressive associée à un fond pertinent.
  • Encore facilement trouvable en occasion.

  • Certaines cases aux décors parfois minimalistes.
  • Une colorisation un peu trop flashy.
Docteur Strange par Aaron
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Plongée dans l'ésotérisme et les Arts Mystiques avec la série Doctor Strange.

Un magicien surpuissant n'est clairement pas un personnage aisé à manier tant il peut rapidement sembler invulnérable. Probablement pas autant anachronique qu'un Thor, Stephen Strange demeure tout de même un héros à part (cf. encadré ci-dessous), important dans l'univers Marvel mais ne rivalisant certainement pas, sur le plan éditorial, avec les têtes d'affiche de la Maison des Idées.
Aussi, se lancer dans l'écriture d'une on-going lui étant consacrée peut s'avérer risqué. Brian K. Vaughan, par exemple, pourtant brillant scénariste de titres tels que Y, the Last Man ou Runaways, s'était cassé les dents sur l'exercice il y a quelques années, en tombant dans le kitsch, les clichés et l'ennui profond. Pourtant, il arrive que certains auteurs parviennent à s'approprier l'univers étrange du Docteur et même à le sublimer en y apportant leur touche personnelle.
C'est le cas de Jason Aaron (Scalped, Southern Bastards) dans le quatrième volume de la série Doctor Strange, publiée en version française dans quatre 100% Marvel (20 épisodes), tous encore disponibles en neuf (le premier tome datant de 2016, c'est très inhabituel chez Panini, signe probablement que la série ne s'est pas très bien vendue en France).

Voyons tout d'abord l'idée de départ.
Après avoir aidé un enfant à se débarrasser d'une tribu nomade de dévoreurs d'âmes qui avait élu domicile dans son esprit, Strange commence à constater diverses anomalies dans les forces mystiques qu'il perçoit. Certains sorts ne fonctionnent plus. Il croise une sangsue psychique, collée à un passant et qui n'a rien à faire là. Une jeune fille, victime de parasites assez épouvantables, vient lui demander son aide. Un grimoire ancien se vide subitement de toute sa puissance. Les signes s'accumulent.
Finalement, Strange va découvrir que la cause de tous ces troubles est une grave menace qui pèse non seulement sur les utilisateurs de la magie, mais sur la magie elle-même ! Dans tous les univers, quelque chose traque et massacre les Sorciers Suprêmes. Et purge les livres, les lieux, les artefacts de toute énergie mystique.
Un monde sans magie est un monde qui se meurt. Strange le sait fort bien. C'est donc l'un de ses plus importants combats qu'il s'apprête à mener... contre l'Empirikul.

Le monde est bien différent quand on le voit à travers les yeux du Docteur Strange !

Aaron se lance, dès le début de son run, dans une intrigue ambitieuse qui va lui permettre d'explorer la thématique de la magie, et notamment du prix qu'il faut payer lorsqu'on la manipule. En effet, l'auteur part du principe qu'à chaque fois que Strange lance un sort, il est victime d'un effet "boomerang" et subit un choc physique et psychique en retour. Et depuis le temps que Strange balance des incantations, autant dire qu'il a accumulé les contrecoups est qu'il est plutôt dans un sale état.
C'est là que se situe l'idée de génie d'Aaron. Pour éviter que la magie apparaisse comme un élément trop puissant, sorte de deus ex machina un peu trop pratique, il en fait une force certes efficace mais aux conséquences terribles. Le scénariste laisse donc de côté l'aspect facile ou kitsch des arts mystiques pour installer une atmosphère assez glauque voire gore.

La magie et les entités surnaturelles auront en effet rarement été mises en scène de la sorte. L'on découvre peu à peu les créatures, toutes plus bizarres les unes que les autres, qui peuplent le monde et qui élisent domicile, pour certaines, sur ou dans les humains, comme des saloperies d'acariens géants mais invisibles.
Du côté de Strange, le pauvre n'est guère mieux loti. La liste de ce qu'il doit endurer pour continuer à protéger le monde et employer ses sorts est ahurissante. Comme il le décrit lui-même de manière peu ragoutante, il "ne dort que trois heures par nuit, a des ulcères gros comme des rats d’égout, et expectore des morceaux de son âme deux fois par jour". Ce n'est pas tout, le Docteur ne peut se nourrir que de plats très... spéciaux, préparés par Wong, car son estomac ne supporte plus la nourriture normale. Et il peut lui arriver de saigner des yeux ou de vomir trois jours de suite. Ouais, la magie, c'est vraiment rock n'roll.

Outre la magie et Strange, le lieu d'habitation du Sorcier Suprême est lui aussi habilement décrit et revisité, l'endroit regorgeant de dangers et de merveilles. Il faut d'ailleurs à ce sujet souligner le travail de Chris Bachalo (Uncanny X-Men, Amazing Spider-Man), qui parvient à retranscrire toute l'étrangeté du manoir à travers un style adapté et en jouant sur la géométrie des lieux (confusion entre haut et bas, lignes de fuite tordues...).
En ce qui concerne la magie elle-même, les entités, les sorts, voire la nourriture de Strange, là aussi le dessinateur excelle. Les planches sont parsemées d'éléments bizarres, de tentacules, de choses qui rampent ou dégoulinent, le tout étant renforcé par des effets de contraste, des passages en noir & blanc ou encore des éléments se répandant sur les planches.
D'un point de vue graphique, c'est donc là aussi une belle réussite.

Au final, voilà une excellente série (au moins tant que Aaron est resté aux commandes), accessible et originale, permettant de (re)découvrir le personnage de Strange et d'explorer le côté sombre de son art.

Stephen se nourrit d'aliments vraiment très... exotiques.



WHO'S THE DOCTOR ?


Le docteur Stephen Vincent Strange fait partie de ces personnages récurrents qui, sans être l'une des têtes d'affiche les plus populaires de la Maison des Idées, ont acquis au fil du temps le statut particulier de pilier, certes discret mais inébranlable, du vaste univers Marvel.
Tout comme les héros ont tendance à se tourner vers Reed Richards lorsqu'ils sont confrontés à un problème nécessitant de sérieuses connaissances scientifiques, c'est au Sorcier Suprême de la Terre qu'ils font appel lorsque la menace est de nature paranormale.

Strange tire ses pouvoirs de trois sources : ses propres capacités psychiques, l'invocation d'entités et la manipulation de l'énergie magique ambiante de l'univers. Il possède également divers objets magiques comme sa cape de lévitation ou encore l’œil d'Agamotto, une amulette lui permettant, entre autres, de sonder les esprits ou d'ouvrir des portes dimensionnelles. Adepte de la méditation, il peut aussi se projeter sur le plan astral, un mode de déplacement quand même plus sympa que le métro.
Voilà donc un sorcier puissant et manipulant des forces occultes et immenses ! Il reste néanmoins discret, humble, conscient de la charge qui pèse sur lui, tout le contraire de ce qu'il était lorsqu'il exerçait encore la profession de neurochirurgien. Son influence sur l'univers de la Terre-616 est plus grande qu'il n'y paraît, même si elle demeure souvent discrète. Il fut l'un des membres des Illuminati, puis, pendant Civil War, des Secret Avengers, deux groupes qui ont comme point commun la clandestinité. Stephen a également fait partie des plus folkloriques Defenders aux côtés de Namor, du Silver Surfer ou encore de Hulk. Cette dernière équipe, sans réels règlements ou charte, lui permettant de conserver une grande liberté personnelle.

Le docteur Strange vit dans un manoir (le "sanctum sanctorum", lieu le plus étrange de New York) qu'il partage avec son fidèle serviteur Wong (c'est un peu son "Kato" à lui, sauf que là, il n'essaie pas sans cesse de le surprendre en l'attaquant), dans le quartier de Greenwich Village.
Le personnage joue souvent un rôle important dans les grands events Marvel. C'est notamment lui qui identifia la menace que représentait Wanda Maximoff lors des événements qui ont abouti à la séparation des Avengers et qui donneront lieu à House of M, c'est également lui qui se tiendra aux côtés de l'Empereur-Dieu Fatalis lorsque le multivers sera réduit au seul monde de Battleworld, constitué de territoires issus de différentes réalités (cf. Secret Wars).

Sans doute aussi mystérieux que les forces qu'il manipule, Stephen Strange s'impose comme une sorte de sage voué entièrement à sa mission, véritable rempart contre les entités malfaisantes qui menacent le monde.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'ambiance magico-glauque.
  • Un aspect intéressant et peu exploité de l'univers du Docteur Strange.
  • Grande qualité d'écriture.
  • Un style graphique approprié.
  • Tous les tomes encore disponibles en neuf en VF .

  • RAS.
Nouvelles figurines Iron Maiden
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Connaissez-vous Edward "Eddie" the Head, la mascotte d'Iron Maiden ?

Le personnage, créé par Derek Riggs (cf. notre grand dossier abordant les textes et l'univers graphique du groupe), est présent sur la couverture de tous les albums, dans diverses incarnations correspondant à la thématique des différents titres.

On peut le retrouver sur un tas de machins, allant du mug au t-shirt, mais évidemment aussi en figurines. Et justement, quatre nouvelles figurines articulées, dont la sortie est prévue en février 2020, sont disponibles en pré-commande.

Au menu : la version très british de The Trooper, un classique ; le fameux Eddie de l'album Killers, avec sa hache ! ; la version "doomsday" de 2 minutes to midnight ; et enfin, un Eddie futuriste issu de Somewhere in Time.
Bon, c'est pas donné (27,16 euros l'unité, quand même), mais c'est clairement collector et si jouissif qu'on en frétille de joie. On a même dû attacher Neault et le bâillonner quand il s'est mis à chanter.

Si ça vous tente d'obtenir un peu de metal en plastique, c'est ici que ça se passe.

Happy wEDnesday !



Chroniques des Classiques : Il était une fois en Amérique
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Ode à une partie plutôt noire de l'histoire des États-Unis, saga poignante et hallucinée sur le destin de quelques gamins, œuvre-testament aux multiples versions, Once upon a time in America est tout simplement l'un des plus extraordinaire (très) longs-métrages jamais réalisés.

New York. 1933.
Le monde de Noodles vient de s'écrouler. Ses proches sont morts, des tueurs le recherchent. Seul, terrassé, il se réfugie dans une fumerie d'opium avant de finalement quitter la ville. Lui qui était à la tête d'un empire, il n'est plus rien...
New York. 1922.
Quelques gamins, vivant dans une pauvreté extrême, survivent grâce à de menus larcins et quelques rapines. Parmi eux, Noodles, qui partagera bientôt la tête de la bande avec Max. De petits boulots en extorsions, les gamins rêvent d'être indépendants, de prendre de l'ampleur, de n'avoir plus aucun maître. Bien sûr, tout cela a un prix.
New York. 1968.
Noodles est de retour chez lui. Après des décennies d'exil, il va se confronter à ses vieux démons. Et à un ennemi inconnu qui a tout fait pour l'attirer de nouveau ici... là où tout a commencé.

Dernier film de Sergio Leone, magnifié par l'envoûtante musique d'Ennio Morricone, Il était une fois en Amérique est basé sur le roman The Hoods de Harry Grey, lui-même ancien gangster.
Mais bien plus qu'un film sur la mafia, Leone va mettre en scène une histoire vibrante, épique et subtile sur le destin, certes dramatique, d'une poignée de jeunes crève-la-faim dans un New York en pleine ébullition, mais dont l'expansion génère aussi pauvreté et corruption.
L'une des particularités essentielles du film est sa narration éclatée, suivant trois fils narratifs habilement entrelacés. Les scènes alternent en effet entre l'enfance de Noodles et ses amis, au début des années 20, le sommet de leur ascension, en 1933, alors que la prohibition va toucher à sa fin, et le retour de Noodles, dans un New York "moderne", en 1968.


La partie sur l'enfance du groupe est si riche qu'elle aurait pu faire, à elle seule, l'objet d'un film. Mais surtout, le procédé consistant à plonger le spectateur dans le passé des personnages, pour dévoiler leurs failles, leurs conditions de vie, leur basculement trop brusque dans la vie adulte, est tout simplement génial. Car l'on ne suivra plus alors, et ce jusqu'au bout du récit, des gangsters, mais des gamins devenus adultes.
Et ça, ça change tout.
Prenons un exemple. Patsy, l'un des membres de la bande, achète une portion de gâteau pour profiter des faveurs d'une gamine, peu farouche, qui vend ses charmes. Il arrive devant la porte de son appartement, toque, la demande, et doit attendre un peu dans le couloir. Il s'assoit alors sur les marches de l'escalier et regarde la pâtisserie, encore emballée. Il dénoue les fils du précieux paquet et goûte d'un doigt à la crème, onctueuse, délicieuse. Il essaie de ne pas trop en prendre, racle avec précaution les côtés du fabuleux dessert... avant de craquer et de le dévorer goulûment.
Cette scène, en apparence anodine, en dit long sur le personnage. À la fois sinistre et comique, elle montre les aspirations adultes et les réactions encore enfantines, elle dévoile le cruel appétit engendré par l'extrême pauvreté, elle modère la vision monolithique du "voyou", permet de creuser dans les strates de ce protagoniste à l'apparence si innocent mais déjà si complexe. Et le plus beau dans tout ça, c'est que l'effet rejaillit sur tout la bande.
Du génie !

Une fois embarqué dans cette fresque historique, ce polar dramatique à l'amertume savamment dosée, il sera difficile de s'en extirper tant tout fait sens et s'imbrique parfaitement. Les "coups" de la bande, les scènes d'amour (ou de sexe), l'amitié, les trahisons, la violence, la nostalgie, l'enfance, tout s'entremêle dans un délicieux maelstrom. Et toujours ces thèmes mélodiques qui viennent rythmer les bons moments et les tragédies...
Les scènes culte sont d'ailleurs légion, du terrible ralenti devant l'arrivée de Bugsy, au trou dans le mur permettant à Noodles d'observer son premier amour, en passant par le mélange des nourrissons à la maternité ou le sourire final d'un De Niro campant un Noodles brisé mais euphorique grâce aux paradis artificiels des opiacés.


Il était une fois en Amérique peut surprendre parfois par son apparente lenteur, par les longs passages sans dialogues ni action, mais tous ont un sens et servent au mieux le récit. Qui d'ailleurs a connu bien des versions...
Lorsque le film sort en 1984, la version européenne fait 3h40. Pour Leone, qui imagine un récit bien plus long encore, c'est déjà une version "courte". Le studio qui produit le film va imposer par contre une version drastiquement plus courte aux États-Unis. Pire, celle-ci est montée dans l'ordre chronologique, supprimant toute la logique narrative de base et les effets qui vont avec. Pour Leone, c'est une catastrophe, un naufrage artistique qu'il ne pardonnera jamais.
Une version restaurée, augmentée de scènes inédites, sortira en 2012 (malheureusement bien après le décès de Leone), le film dépassant alors les 4 heures. Selon les sources et les versions (cinéma, DVD, etc.), difficile de se faire une idée précise de ce qui constitue aujourd'hui la durée officielle de la version "longue" de ce film. D'autant que Scorsese lui-même aurait annoncé que la version de 4h11 pourrait ne pas être définitive et se voir ajouter de nouvelles scènes...
Tous les précédents ajouts n'étant pas cruciaux, l'on va dire que l'on reste prudent sur un éventuel nouveau remaniement, mais l'on devrait donc arriver petit à petit à environ 4h30. Une durée qui n'aurait probablement par déplu à Leone.

Cette histoire s’avère douloureuse et dure à digérer tant Leone cogne là où ça fait mal. Non pas tant à cause de la violence des gangsters, mais parce que l’on s’attache au terrible destin d’enfants (presque) candides, survivant dans un monde hostile et dangereux.
Leone parvient à faire de Noodles une incarnation parfaite d’une tragique dualité. Le Noodles adulte est un meurtrier, un violeur et un traître, obligé de se réfugier dans la drogue pour oublier ses amis, ses actes, imaginer peut-être une autre vie, dans laquelle il serait moins coupable, plus conforme à l’idée qu’il se fait de lui-même. Le Noodles enfant, bien qu’il soit tout autant bourreau que victime, est néanmoins plus sympathique, déjà plus tout à fait innocent mais capable de nobles sentiments malgré sa lente plongée vers le mode de vie interlope qui lui semble être sa seule planche de salut.
Bien entendu, pas question de proclamer que Noodles a été victime de son passé ou du système dans lequel il s’est débattu. Ce serait une insulte à son intelligence tout autant qu’à ses victimes. Il a fait ses propres choix, largement entérinés une fois adulte. Mais si ce qui le fait basculer totalement est certes un meurtre, il s’agit au final de l’acte criminel pour lequel l’on aura le plus d’indulgence, puisqu’il consiste à se défendre et surtout à venger l’élément le plus jeune du groupe, ce dernier tombant d’une manière très symbolique pour signifier la véritable fin de l’enfance de Noodles.

S’il s’agit bien du récit d’une perdition, celle-ci est suffisamment documentée et brillamment mise en scène pour livrer une vision non manichéenne du personnage principal, à la fois répugnant et attachant, odieux et humain, si loin et à la fois si proche de nous. Comme beaucoup, Noodles a cheminé au bord d’un précipice. Et du tréfonds des abysses, il a entendu les douces mélopées de ces voix enchanteresses qui semblent nous encourager à franchir la limite, à orchestrer notre propre basculement… et entre les Ténèbres et nous, entre les Ténèbres et lui, il n’y a qu’un gamin qui doit se démerder avec quelques notions de morale, acquises tant bien que mal à un âge où il ne les comprenait pas forcément. Au final, Noodles souffre essentiellement à cause de… Noodles. Le fait d’être un voyou n’y change rien. Ce qui l’empêche d’être serein, ce qui le fait se tourner vers l’opium et l’oubli, ce n’est pas forcément le remords ou les regrets, mais plutôt le fait de n’être plus tout à fait lui-même, ou ce qu’il rêvait d’être.  
Car ainsi sont tous les adultes… des prisons plus ou moins bien construites pour les enfants qu’ils renferment.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une saga époustouflante par sa force et son lyrisme.
  • La musique.
  • Les décors.
  • La trame narrative complexe.
  • Le casting.

  • Pas évident de trouver "la" bonne version en DVD ou Blu-ray.
  • Certaines longueurs si l'on n'est pas "complètement" dans l'histoire.