Comprendre le Big Bang
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Nous nous plongeons aujourd'hui loin, très loin dans le passé de notre univers avec un ouvrage de la série 3 minutes pour comprendre consacré à la grande théorie du Big Bang.

Quand les frères Bogdanov ne font pas les guignols à la télé, il leur arrive d'écrire de passionnants ouvrages de vulgarisation. Celui-ci, bien que s'intéressant en apparence à un sujet bien délimité, va en réalité couvrir de vastes domaines et donner de nombreuses pistes d'approfondissement pour les plus curieux.
Le livre, d'un peu plus de 180 pages, ne se lit évidemment pas en trois minutes, le titre fait référence à son découpage particulier, permettant une grande clarté et facilitant la compréhension de chaque notion. Tous les thèmes sont en effet abordés sur une double page, avec d'un côté l'explication thématique (sur Hubble et la fuite des galaxies, la conjecture de Poincaré, les corps noirs, le boson de Higgs...) et de l'autre diverses illustrations, schémas et précisions.
En trois minutes, l'on peut donc saisir l'essentiel d'une théorie ou d'une notion particulière. L'approche reste généraliste et succincte mais donne une belle vision d'ensemble du sujet qui nous intéresse, le Big Bang.

Les auteurs commencent très logiquement par les conceptions antiques de l'univers, parfois surprenantes par leur justesse au regard des avancées actuelles. Ainsi Pythagore (le mec qui vous a tant emmerdé au bahut avec son fichu théorème) est convaincu que "tout est nombre" et que l'univers a donc nécessairement eu un "début". Il s'inspire notamment de certains sages qui, 1000 ans avant lui, parlaient déjà d'œuf cosmique pour désigner le point d'origine de l'univers.
Plus tard, Platon lui-même va sentir d'instinct [1] que l'univers est né d'un chaos primordial, que le cosmos provient d'une source qu'il appelle "le monde des idées".
Malheureusement, c'est la conception d'Aristote, d'un univers figé et éternel, qui va l'emporter et s'imposer pour longtemps...

L'on fait un bond ensuite jusqu'à Galilée qui considère que l'univers est mathématique et a forcément un "commencement", tout comme la suite des nombres. Les découvertes majeures se bousculent alors (et font donc l'objet de chapitres thématiques) : Romer, en 1676, qui démontre par l'observation astronomique que la vitesse de la lumière n'est pas infinie [2], Newton qui passe à un cheveu de devenir le père de la théorie du Big Bang, Leibniz qui évoque des lois physiques mais aussi métaphysiques et part du calcul binaire pour concevoir une émergence de la réalité à partir du néant primordial... les avancées sont incroyables, les idées stupéfiantes, le génie de ces hommes indéniable.

Certaines réflexions, pourtant très simples, plaident en faveur d'un univers n'étant pas infini et ayant donc une origine. Notamment le paradoxe de la nuit noire. Cela peut sembler étonnant mais le fait que le ciel nocturne soit sombre et non d'un blanc argenté uniforme démontre clairement que l'univers n'est pas infini, puisque dans un tel cas, des étoiles au nombre infini émanerait une lumière éternelle recouvrant l'intégralité des cieux.
Certains chapitres sont ainsi plus proches du jeu intellectuel que du traité d'astrophysique, abscons et ardu. L'on surfe sur les idées avec aisance et un plaisir réel.

La période moderne est tout aussi excitante sinon plus. Hubble révolutionne l'astrophysique dans les années 1920 en parlant d'univers-îles et en imposant l'idée que la Voie Lactée n'est pas la seule galaxie de l'univers. Gödel et son théorème d'incomplétude [3] font également pencher la balance en faveur de ce Big Bang si décrié. Son nom vient d'ailleurs d'une moquerie de Sir Fred Hoyle qui, en 1949, à la radio, va parler de Big Bang de manière ironique. Ainsi, le nom qui passera à la postérité et désignera la théorie provient d'un de ses plus ardents adversaires.


L'on voit qu'à travers ce livre, l'on aborde une partie de l'Histoire de la science (il sera même question de la Cosmologie Glaciale du Troisième Reich). Mais ce n'est pas tout, des données essentielles (sur lesquelles l'on pourra méditer longuement) sont livrées, les théories les plus récentes sont abordées, même les hypothèses sur l'avenir lointain de l'univers sont décrites.
Voyons un peu ces chiffres justement, qui donnent le tournis et échappent totalement à nos efforts de représentation de part leur nature si profondément éloignée du champ humain. Remontons le temps en nous rapprochant de ce fameux Big Bang, l'univers est de plus en plus jeune, de plus en plus ramassé et dense. À un cent millionième de milliardième de milliardième de milliardième de seconde après le Big Bang, l'univers, replié sur lui-même, a une température de 10 milliards de milliards de milliards de degrés. Cette minuscule étincelle de réalité au milieu du néant atteint la densité stupéfiante d'un milliard de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de tonnes par... millimètre cube !! 

Outre ces chiffres qui laissent rêveurs, les auteurs abordent la théorie des cordes, le temps imaginaire (qui est bien réel contrairement à ce que son nom laisse penser), les univers parallèles, les singularités et, entre autres, la probable fin de l'univers et la théorie du Big Freeze. Cette fin, lointaine, est si magique, si empreinte de poésie, de merveilleux et de terreur, qu'il est impossible de ne pas être ébranlé par sa description.
Pendant encore 800 milliards d'années (je rappelle que l'âge actuel de l'univers est estimé à un peu moins de 14 milliards d'années), les étoiles continuent à se former. Dans 5000 milliards d'années environ, elles perdent peu à peu leur énergie et disparaissent. Tout se délite, galaxies, planètes, atomes, il ne reste que les trous noirs qui, eux, vont mettre très, très longtemps avant de s'évaporer à leur tour. Cette évaporation ne commencera probablement que dans... cent milliards de milliards d'années pour les trous noirs les moins massifs. Et elle pourrait durer, accrochez-vous, plus d'un milliard de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards d'années. Cette durée quasiment infinie à notre échelle a pourtant une fin. Cela sera long, mais cela viendra.

Nous sommes maintenant si loin dans le futur que plus rien n'existe. Les derniers trous noirs se sont totalement évaporés. Il ne reste qu'un néant noir et glacé, sans matière, sans énergie. Le temps, privé de ses vecteurs (d'évènements pour marquer son passage) disparait à son tour. Le Tout est revenu à son état initial : l'information.
Ce dernier terme possède deux sens bien distincts et complémentaires. D'une part l'information au sens mathématique et binaire, permettant l'agencement de la matière (les réglages de notre univers sont précis au-delà du milliardième de milliardième de milliardième de milliardième, sans cette précision, la vie n'apparait pas), d'autre part l'in-formation au sens strict, signifiant l'absence de "forme".
Physique et métaphysique se rejoignent, la boucle est bouclée.

Inutile de dire que je conseille cet ouvrage avec enthousiasme en sautillant, en chantant, en allumant des feux d'artifice, bref, en tentant d'attirer votre attention sur ses nombreuses qualités.
Simple, très bien conçu, passionnant, richement illustré, très accessible, il permet non seulement de comprendre l'origine [4] de l'univers mais aussi d'aborder une foule de personnages illustres et un grand nombre de notions fondamentales que chacun pourra approfondir selon ses envies.
Si l'on est un tant soit peu intéressé par l'astrophysique, la cosmologie et la science en général, ce livre, certes très condensé, constitue l'initiation idéale.
Pour forger une passion, il faut en général trouver la bonne manière d'intéresser, de présenter les choses. Cela ne se fait pas à coups d'équations et de calculs mais d'idées et de rêves. La plus grande qualité de ce livre, en plus de son aspect didactique, vient du fait qu'il se base sur le merveilleux de la science, sur ce qu'impliquent les avancées et les théories les plus époustouflantes.
Et contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'ouvrage démontre aussi que scientifiques et auteurs fonctionnent avec le même moteur, fait de songes, de fantastique et de pensées en dehors des normes.

Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Poe




[1] Il est stupéfiant de constater à quel point philosophes et écrivains ont pu, au cours du temps, imaginer des concepts se révélant au final très proches de ce que la science admet aujourd'hui. Saint Augustin va ainsi écrire, vers l'an 400 de notre ère, que l'univers "n'est pas né dans le temps mais avec le temps", ce qui préfigure d'une manière étonnante la conception moderne de naissance de l'espace-temps.
[2] À l'époque, l'idée communément acceptée veut que la lumière atteigne instantanément n'importe quel point, ce qui suppose donc que sa vitesse soit infinie.
[3] Einstein, extrêmement réticent à l'idée d'un début de l'univers, finira par être convaincu par Gödel.
[4] Il s'agit bien entendu d'une origine relative à notre échelle et non absolue, celle-ci étant par nature acausale, donc sans "origine".


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un chapitrage très bien conçu.
  • Textes clairs et bien écrits.
  • Nombreux schémas et illustrations.
  • Des thématiques multiples d'une grande richesse.
  • Se lit aussi comme un condensé historique de la représentation du monde.
  • Présence de lexiques thématiques.
  • Un CD est fourni avec l'ouvrage. 

  • Que dalle.
Maximum Carnage
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Réédition de la saga Maximum Carnage chez Panini en ce début d'année.
Peut-on se passer de cet ancien crossover ou vaut-il le détour ? C'est ce que l'on voit tout de suite.

Tout commence lorsque Cletus Kasady, alias Carnage, s'échappe de l'institut Ravencroft, établissement de haute sécurité (enfin, sécurité finalement toute relative) pour criminels pathologiques. Vite rejoint par plusieurs super-vilains, Carnage fait honneur à son surnom en semant la terreur à New York.
Spider-Man va bien entendu tout faire pour le neutraliser, même s'il doit pour cela mettre en péril son mariage. Il est bientôt aidé lui aussi par quelques alliés, dont Venom en personne, bien décidé à employer des méthodes plus qu'expéditives pour se débarrasser de son terrible rejeton.

Voilà en gros le pitch de ce crossover à l'ancienne qui date de 1993. À cette époque, nous sommes éditorialement peu de temps avant la célèbre Saga du Clone. Peter Parker est marié, ses parents sont de retour et Harry Osborn est par contre très provisoirement décédé.
Toutes les séries arachnéennes vont être impactées par le récit qui va se suivre dans Spectacular Spider-Man, Spider-Man, Spider-Man Unlimited, Web of Spider-Man et la série historique, Amazing Spider-Man.
Au scénario, l'on retrouve Tom DeFalco, J.M. DeMatteis, David Michelinie et Terry Kavanagh. Pour ce qui est des dessins, l'on peut citer entre autres Sal Buscema ou Mark Bagley.


Tout tourne ici principalement autour des fameux symbiotes. Rappelons que le premier, qui donnera naissance à Venom, a été à l'origine récupéré par Spidey (qui l'avait pris pour un simple costume bien pratique) lors des Guerres Secrètes. C'est en s'échappant de prison qu'Eddie Brock (ex-journaliste et nouvel hôte du premier symbiote) laisse involontairement un morceau de symbiote derrière lui (ça se sème facilement apparemment ces trucs-là), résidu qui va finir par s'associer avec un serial-killer et donner Carnage (cf. également ce Minimum Carnage, datant de quelques années et revendiquant fièrement sa filiation). Ce n'est pas fini puisque bien plus tard, Carnage donnera naissance (de manière asexuée, on vous rassure) à Toxin, dont l'hôte sera un policier.
Mais ici, seuls Venom et Carnage nous intéressent.

Nous avons fait le point sur le pitch, les auteurs, la situation éditoriale et les symbiotes, il faut maintenant en venir à l'essentiel, le récit en lui-même.
Clairement, il ne restera pas dans le top des meilleures histoires du Monte-en-l'air. C'est de la baston de base, esthétique certes mais peu passionnante, avec un dilemme moral très naïf (les gens sont-ils naturellement bons ?) et une dimension psychologique très réduite. Pire, l'habituel humour de Spidey est totalement absent (ou presque). L'on est balloté d'une confrontation à une autre, sans énormément d'enjeux, de dramatisation ou d'originalité. Même les dialogues sont assez plats et redondants.
Niveau dessin c'est plutôt pas mal même si la colorisation sans nuances de l'époque rend le tout assez criard. Heureusement le papier mat utilisé n'amplifie pas ces défauts.


L'on est ici devant un crossover à taille humaine (14 épisodes, ça reste raisonnable) qui fait dans le classique peu inspiré, à base de castagne, poses étudiées et nanas sexy. L'on peut noter la présence de nombreux personnages secondaires (Doppelganger, Carrion, Black Cat, la Cape et l'Épée...), parfois intéressants mais relativement mal employés (ils sont là pour distribuer des coups ou en prendre et n'influent pas vraiment sur le déroulement des évènements). Même Carnage n'est guère effrayant et a un côté clownesque agaçant.
Du coup, cette lecture vaut-elle le coup ?

Eh bien, ça peut être sympa si l'on aime se replonger dans les comics un peu datés et que l'on n'a rien contre une écriture simpliste. Cela aurait même pu être à conseiller aux plus curieux si la totalité du crossover avait été regroupée dans un seul ouvrage. Là, se taper ce truc en deux parties pour 40 euros (alors que l'on trouve l'ensemble à moitié prix en VO), ça fait clairement mal au cul portefeuille. Surtout que niveau valeur ajoutée, ben c'est du Panini, donc il n'y a rien, aucun effort rédactionnel, aucun bonus, pas de présentation même succincte des personnages, nada. La traduction n'est pas mauvaise mais pas totalement exempte non plus de maladresses (en même temps, 24 ans, ça leur fait court pour se retourner) [1].

Bref, si vous voulez de l'historique, c'est plutôt vers la Saga du Clone qu'il faut se tourner (ou les Intégrales malgré leurs trads calamiteuses), et si vous voulez de la qualité, l'on ne peut que très vivement conseiller les Icons consacrés au run de Straczynski.
Ce Maximum Carnage, laborieux et sans panache, aurait dû rester dans les tiroirs ou bénéficier d'un prix bien plus avantageux.



[1] Je suis ironique mais il faut reconnaître, par souci d'honnêteté, qu'il n'y a rien de honteux non plus, surtout au regard des "normes" actuelles, ou de l'état actuel de l'édition disons. Une grosse coquille, des élisions hasardeuses, une expression fausse... pas parfait mais on a vu vraiment, vraiment pire.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des dessins loin d'être désagréables.
  • Un grand nombre de personnages.
  • Une curiosité : les parents Parker.

  • Un récit monotone et répétitif.
  • Une thématique niaise.
  • Des dialogues ternes.
  • Une colorisation affreuse (mais en rapport avec les moyens techniques de l'époque).
  • Une édition trop chère et sans aucune valeur ajoutée.
Comment la science-fiction peut-elle se renouveler au cinéma ?
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Pas de chronique culturelle aujourd'hui mais une réflexion autour de la science-fiction sur grand écran, qui doit faire face à un nouveau défi. Qui dit « SF » dit « futur » : quel avenir pour un genre qui semble avoir déjà exploré les moindres recoins de l'univers ? Tentative de réponse avec également un calendrier des sorties les plus attendues de cette nouvelle année.


Le genre existe depuis la nuit des temps, évidemment en littérature (au hasard la saga Les Rois des Étoiles dont nous parlions début janvier) mais aussi, et surtout, au cinéma. Du célèbre Voyage dans la Lune de Georges Méliès (en 1902 — déjà inspiré de romans : De la Terre à la Lune de Jules Verne (1865) et Les Premiers Hommes dans la Lune de H.G.Wells (1901)) à Matrix des Wachowsky (1999) en passant par les cultissimess Metropolis de Fritz Lang (1927) et 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968), sans oublier les Star Wars et les Star Trek, tout semble avoir été fait en matière de science-fiction. Le genre explose réellement à partir de la fin des années 70 avec évidemment La Guerre des Étoiles (1977) et Alien (1979) puis continue avec brio durant les années 80 avec Blade Runner, Terminator [1], Tron, Mad Max, ET, etc. Les sous-genres de la SF font rêver toute une génération de spectateurs. De nombreuses franchises voient le jour. Ce sont désormais entre dix et vingt films de science-fiction qui sortent chaque année !

Épopée galactique, voyage dans le temps, anticipation, uchronie, robots, horreur et super-héros : tous les thèmes ont déjà été abordés au cinéma. Depuis combien de temps n’avons-nous pas eu l’impression de découvrir quelque chose de vraiment nouveau, aussi bien dans la forme que dans le fond ?

Si la culture de l’imaginaire permet de générer de fantastiques retombées économiques quand elle fonctionne (Star Wars [2], Matrix, Avatar…), elle reste étrangement perçue comme quelque chose de « non-sérieux », à l’instar de plusieurs bandes dessinées. C'est un genre réservé, dit-on, à une certaine frange de la population, ceux qu'on appelle désormais les geeks, ou bien aux enfants. Très étonnant quand on constate les qualités d’écriture et de mise en scène de bon nombre de longs-métrages de SF. Alors qu’en littérature la culture de l'imaginaire prolifère (romans, comics, mangas...), avec plus ou moins de bons auteurs, la science-fiction devient la matière première de scénarios au cinéma qui, lui, atteint une certaine saturation. En témoignent les récentes adaptations, bien fades, de Divergente, Le Labyrinthe ou Hunger Games.

Sur la technique, il n’y a plus rien à prouver. On a connu plusieurs révolutions successives, des premiers effets spéciaux en carton pâte du siècle précédent aux trouvailles les plus ingénieuses, en termes de bricolage de décors et de costumes. Les débuts des effets spéciaux numériques étaient affreux, flinguant la crédibilité de films qui proposaient des univers « non-réalistes ». Mais cette époque est révolue.

James Cameron et Ridley Scott,
dignes réalisateurs d'un genre qu'ils ont popularisé avec brio

Depuis une vingtaine d’années, tout est à la portée des habiles techniciens du numérique. Dernier jalon révolutionnaire en date : Avatar (2009). James Cameron (déjà metteur en scène de films cultes de science-fiction comme Terminator (1984), Aliens, le retour (1986), Abyss (1989) et Terminator 2 : Le Jugement Dernier (1991)) a recyclé une histoire tenant sur une ligne mais en proposant une 3D innovante, très détaillée et non floue, de l’ensemble, avec une carte blanche pour concevoir la faune et la flore d’un monde nouveau. Avatar est peut-être surestimé, mais d'un point de vue technique il est irréprochable.


Quatre suites sont prévues : la première en 2018, les autres en 2020, 2022 et 2023. Des dates qui s'expliquent par le retard de production (ce qui n'est pas très grave, autant prendre son temps pour parfaire une œuvre) mais surtout pour éviter la concurrence des nouveaux Star Wars

L’image a beau être magnifique, la base de tout ce qui fonctionne, de ce qui fait rêver, quel que soit le terrain exploré (ou son genre, autre que la SF) est la même : il faut que le spectateur soit transporté par l’histoire. Une histoire si possible originale. Le principal souci de la science-fiction au cinéma est là : comme dans d’autres genres, on ne conçoit plus que des suites, reboots, remakes et autres spin-offs (un peu comme dans les comics…). Le tout à travers des univers déjà très riches et mis en place depuis longtemps.

En 2015, il y avait eu le retour (en force) de deux célèbres franchises Mad Max, avec le très réussi Fury Road puis Star Wars avec le très moyen nouvel épisode VII : Le Réveil de la Force. Cette année, on pourra découvrir (en vrac, liste non exhaustive) le dernier volet de Resident Evil (Chapitre Final, qui sort le 25 janvier) continuité d'une saga de cinq films (pas terrible) basés sur celle, culte, des jeux vidéo. L'adaptation du manga Ghost in the Shell titille la curiosité (29 mars) puis  Alien : Covenant (10 mai), la suite directe de Prometheus, risque de proposer quelques belles frayeurs.

C'est le second métrage d'une nouvelle trilogie dirigée par Ridley Scott, qui avait mis en scène le premier Alien (1979) dont ce nouvel opus se situe avant. Scott avait également réalisé le cultissime Blade Runner (1982) qui connaît une suite : Blade Runner 2049 (4 octobre 2017), mis en scène par Denis Villeneuve. Ce dernier a signé en 2016 le très beau Arrival (Premier Contact en version française), qui était à nouveau une adaptation d'un roman.

« Un seul film de SF ne sera pas tiré d'un livre ou suite d'une franchise en 2017 »

Michael Bay revient également avec un nouvel opus de Transformers : The Last Knight (21 juin). Valérian et la Cité des mille planètes (26 juillet) ne rassure guère avec sa première bande-annonce. Cette adaptation de bandes dessinées françaises — dont Georges Lucas a toujours assumé l'inspiration pour Star Wars — par Luc Besson fera-t-elle mieux que son culte Le Cinquième Élément (1997) ? Le troisième volet d'une saga déjà rebootée, La Planète des Singes (elle-même déjà adaptée de romans), sortira cet été (2 août), ainsi que l'adaptation de La Tour Sombre de Stephen King (9 août). La fin d'année proposera l'épisode VIII de Star Wars (15 décembre), réalisé par Rian Johnson, qui avait écrit et mis en scène l'original Looper (2012), un des rares films de science-fiction qui n'était pas une adaptation ni un métrage d'une franchise. Seul Life, Origine Inconnue (31 mai 2017) concourt dans cette catégorie cette année.

À une exception près (une seule !), nous avons donc encore droit à des suites ou des adaptations… et on ne parle même pas des films de super-héros (qui rejoignent un sous-genre de la science-fiction). Côté Marvel il y a la suite des Gardiens de la Galaxie (6 avril) et le troisième Thor (25 octobre) mais aussi le nouveau Spider-Man (12 juillet). Chez DC, en plus de Wonder Woman (7 juin) il y a le très attendu Justice League prévu en fin d'année (15 novembre). D'une manière plus anecdotique, le film Power Rangers (5 avril) tentera de séduire les spectateurs de plusieurs générations : ceux qui ont grandi avec la série et les plus jeunes, désirant découvrir un nouvel univers.

En panne d’idée les scénaristes ? Pas sûr, quelques nouveautés de science-fiction non adaptées de romans et de comics (qui, eux, continuent de fleurir sur le marché) ou étant des suites de films connus sortent chaque année mais de moins en moins. La plupart font des flops (par exemple Jupiter : Le Destin de l’Univers et À la poursuite de demain en 2015). Aussi, les studios investissent dans des projets « sécurisants », donc des franchises, des suites, des spin-offs avec des risques limitées. Quelques pépites indépendantes sortent directement en DVD ou Blu-Ray, voire dans une confidentialité presque absolue avec uniquement de la publicité sur Internet. C'est le cas de Predestination ou plus récemment de Time Lapse, tous deux très réussis sur la thématique du temps. Le premier avec le voyage temporel, le second avec la connaissance d'un futur proche. Les réalisation de Jamin Winans méritent aussi largement le coup d'œil : Ink et The Frame. Le point commun de ces quatre films ? Une histoire totalement originale, sans support matricielle, peu de moyens mais une réussite scénaristique, et globalement artistique pour les deux de Winans, totale ! Seul le casting manque parfois cruellement de charisme.


En France, on est encore loin de voir de la SF conçue par des Français rassembler des foules : les longs-métrages ne sont pas forcément bons d'une part, et il y a en a très peu d'autre part. Citons parmi les plus emblématiques Dante 01, Renaissance, Eden Log et le plus récent Virtual Revolution. Ces quatre là peuvent fièrement revendiquer l'exclusivité de leurs scénarios, tous issus de l'imagination de leurs auteurs respectifs et non adaptés d'une base littéraire. Mais cela n'a pas suffit pas à contribuer à leur succès (artistique et populaire).

Faudra-t-il une nouvelle ère technologique pour que le genre retrouve des couleurs ? On a du mal à concevoir un cinéma en 4D, proche d’attractions dans un parc, ou bien d’une immersion totale façon Oculus Rift. La science-fiction se rapproche d’une certaine façon d’un jeu vidéo. Mais là où le joueur est actif, le spectateur, lui, est passif. Et il veut simplement voir un bon film…

La science-fiction n’a pas besoin d’un regain d’intérêt, il n’a jamais été aussi fort pour elle : elle fait se déplacer les foules, permet de faire gagner de l’argent à de grands studios et bénéficie même, en certaines occasions, de retours positifs critiques du public, de scientifiques (un point particulièrement mis en avant pour la promotion du formidable Interstellar de Christopher Nolan, nouveau maître en la matière, à qui l'on doit aussi Inception et la trilogie The Dark Knight) et de critiques de cinéma [3]. Alors, qu’est-ce qui cloche ? Tout et rien à la fois ! Le plaisir d’un long-métrage oui, mais l’envie folle de découvrir quelque chose de nouveau, ça compte aussi. Tant pis si cela passe par la case « adaptation » d’une œuvre non-connue à la base, comme cela a été le cas pour des films de SF devenus cultes (Blade Runner, La Planète des Singes, 2001 : L'Odyssée de l'espace…).

Le format du septième art convient-il ? Peut-être est-ce là une piste de réflexion. Plusieurs séries télé de science-fiction se sont cassé la gueule au terme d’une ou deux saisons. Gageons que la superbe Westworld et l'agréable Stranger Things — toutes deux bonnes surprises de 2016 — sortent du lot. Même les projets portés par Steven Spielberg, pourtant maître en la matière du genre au cinéma (Minority Report, La Guerre des Mondes, ET…) n'ont pas décollé sur le petit écran : Extant, Terra Nova, Minority Report… Faute de moyens ? De scénario consistants ? Faut-il aller piocher dans de véritables livres de référence pour arriver à quelque chose de correct ? Peut-être bien. Le joli succès du Maître du Haut Château, (de Philip K. Dick, l’auteur qui inspire toute une partie de la SF, cf. cet article dédié au roman), renouvelé pour une seconde saison, va dans ce sens. On se plaît à imaginer le monde d’Hyperion de Dan Simmons adapté par Netflix, avec de talentueux réalisateurs derrière la caméra.

Alors, comment la SF peut-elle se renouveler ? Peut-être qu’elle ne le peut tout simplement pas. Et que ce n’est pas si grave que cela. Il y a toujours un nouvel univers de science-fiction qui voit le jour au cinéma. Parfois ça fonctionne, parfois non. Il y en a moins qu’avant — la faute aux producteurs — mais une certaine tendance se dégage. Auparavant, quand un film fonctionnait en salle, son univers était étendu à des bandes dessinées, des jeux vidéo, des séries, des romans, d’autres films, etc. Star Wars et Matrix en sont les parfaits exemples. Ce système, appelé Transmedia Storytelling, commence à connaître l’effet inverse. Les romans Game of Thrones ont nourri l’excellente série de HBO. Un jeu vidéo (par Telltales) a vu le jour. Pourquoi pas un film en guise de conclusion ? De la même manière, les comics Walking Dead sont devenus la chair fraiche (et morte) de leur pendant télévisuel, lui aussi enrichi en romans et jeux interactifs.

Les étapes sont peut-être à imaginer de cette façon, le socle de toute bonne histoire restant l'écriture. Si celle-ci trouve sa source dans un bon roman, une bonne BD ou un bon jeu vidéo et qu'elle vient alimenter un scénario, ce n'est pas important finalement. Si la base scénaristique est bonne — faute d’avoir un support originel novateur — et que la qualité artistique et technique est, en plus, au rendez-vous, alors continuons vers cette voie, il y a largement de quoi nourrir la culture de l'imaginaire pendant des siècles. Qui dit « SF » dit « futur ». L'avenir est incertain mais il n'a jamais été aussi excitant pour la science-fiction.



[1] Dont l'une des sources d'inspiration provient de Mondwest, un film de science-fiction de 1973, écrit et réalisé par Michael Crichton. Ce dernier est l'auteur de nombreux romans dont certains de science-fiction comme Sphère, Prisonniers du temps, Jurassic Park et sa suite, tous adaptés au cinéma (forcément !). Quant à Mondwest, sa création originale, elle est désormais plus connue sous son nom originel : Westworld. La série éponyme de HBO s'est en effet inspirée du long-métrage de Crichton. Le résultat est saisissant et la première saison, diffusée fin 2016, est une totale réussite.
[2] À la fin de la première semaine de janvier 2017, le génial Rogue One : A Star Wars Story (sorti mi-décembre 2016) cumulait quasiment 850 millions de dollars de recette dans le monde entier. Le film de Gareth Edwards n'a coûté « que » 200 millions.
[3] À ce sujet, la fin de l'année 2016 a été une réussite pour la science-fiction dans le septième art. Ainsi décembre a accueilli les sorties du nouveau Star Wars, mais aussi de l'acclamé (à raison) Arrival / Premier Contact. Les bons retours du moyen et très sexiste Passengers et les nombreuses entrées, en France tout du moins (bientôt 1,5 millions de spectateurs cumulés à la fin de la première semaine de janvier 2017), pour Assassin's Creed, pourtant raté, permettent à la SF d'avoir un bilan positif sur cette période de l'année, surtout dans l'Hexagone.

Cet article a été publié dans le magazine Ciné Saga #14 en août 2016. Il a bénéficié d'une (grande) mise à jour pour sa réécriture.

DragonBall Evolution : Réhabilitation
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DragonBall Evolution mérite-t-il vraiment son titre de pire navet de l'histoire du cinéma ?

Surprise hier en découvrant le programme de soirée de SyFy, la chaîne diffuse le si décrié DragonBall Evolution. Je ne l'avais jamais vu mais le film est précédé d'une telle réputation que je suis persuadé à l'avance qu'il s'agit d'un truc épouvantable. Les critiques sont si mauvaises (14% sur Rotten Tomatoes) et si nombreuses que je ne résiste pas à la curiosité et m'installe confortablement, convaincu que je vais assister à un désastre d'ampleur cosmique.
En réalité, il n'en est rien et je me sens franchement stupide d'avoir parlé de "nanar" [1] avant même de l'avoir vu. Comme quoi les réactions de masse, ça reste tout de même très aléatoire [2].

Alors, c'est spécial c'est sûr, il y a un côté cheapouille, les effets spéciaux et les décors sont parfois moyens, mais le film ne s'en sort pas si mal. Le casting est bon (j'y reviendrai plus tard), c'est souvent drôle, ça a le bon goût de ne pas se prendre au sérieux et c'est très fidèle à l'esprit des premières aventures du manga [3]. En fait, bien qu'adapter Dragon Ball au cinéma avec de véritables acteurs ne soit pas vraiment l'idée du siècle, l'on a du mal à imaginer ce que le pauvre James Wong aurait pu faire de plus.
L'adaptation n'a rien de honteuse et est même carrément au-dessus des merdes pompeuses et ennuyeuses inspirées de l'univers Marvel par exemple.


Du coup, je me suis amusé à voir un peu ce qui revenait le plus dans les critiques sur les sites francophones et anglophones. Beaucoup n'avancent pas le moindre argument et décrètent simplement qu'ils n'ont pas aimé. Mais quand arguments il y a, ils ne sont très souvent pas franchement pertinents ou objectifs. Voyons un peu ça.
Tout d'abord, certains trouvent le film trop court. Étrange de ne pas aimer et dans le même temps trouver le moyen de se plaindre qu'il n'y en a pas assez. Je suppose que cela revient à dire que c'est insuffisant pour développer le récit, ce qui est faux. Au contraire par exemple de La Bataille du Sanctuaire, qui abordait une portion épique de Saint Seiya en bâclant concepts et personnages, DBE propose un récit complet tout à fait compréhensible.

Autre point qui revient souvent, le casting, jugé archi-nul. Heu... à la base, il ne faut pas oublier que Goku, c'est un petit garçon potelé, avec une queue de singe et une coupe à la con. Il aurait fallu prendre qui ? Mimie Mathy avec une perruque ? Chatwin fait aussi bien l'affaire qu'un autre. L'on a une très jolie Bulma, un Chow Yun-Fat qui est dans le ton de Tortue Géniale... ça reste une adaptation, mais au vu du matériel de départ, ça n'a rien de grotesque.
Autre critique souvent entendue : ce n'est pas assez "sérieux" ou encore "il n'y a pas assez de combats". Là encore c'est oublier que Dragon Ball est à la base un univers loufoque, avec des petits garçons qui volent, des extraterrestres improbables qui bouffent des cyborgs et des véhicules ou des maisons contenues dans de petites pilules. Le ridicule aurait justement consisté à tenter de prendre trop au sérieux cet univers déjanté. Quant à ceux qui ne jugent la qualité d'un film que par le nombre d'explosions et de castagnes, ils peuvent toujours se rabattre sur DBZ et ses confrontations qui durent 25 épisodes chacune. Les combats de DBE sont relativement bons, fidèles (l'on parle bien du début du manga, pas de sa dérive DBZ) et même amusants (la baston tout en esquives lors de la fête est très réussie).


Il y a parfois ensuite des critiques plus précises et totalement farfelues qui touchent divers domaines très anecdotiques. L'un va par exemple reprocher le fait que Bulma n'ait pas les cheveux bleus (ah ces salauds de réalisateurs qui ne respectent même pas les teintures !), un autre que Goku soit ado (imaginez la gueule du film si le héros était un gamin de dix ans !), ou encore que l'un des acteurs avoue n'avoir pas lu Dragon Ball, crime apparemment impardonnable (pour le réalisateur ou le scénariste, ça se comprend, mais qu'est-ce qu'on s'en cogne que les acteurs aient ou pas lu la BD ?).
Bref, tout cela est très exagéré mais resterait anecdotique si, à force de menaces et de messages haineux, le scénariste n'avait pas été carrément poussé à... présenter ses excuses aux fans de la saga !!
Hallucinant.

Déjà, on se demande bien en quoi les lecteurs de Dragon Ball (dont je fus) mériteraient des "excuses" (cf. cet article revenant en profondeur sur les fans et leur rapport aux œuvres). Si l'auteur original, à la limite, n'est pas content, ça peut se comprendre, c'est son œuvre, mais que les fans choppent la chiasse parce qu'ils n'apprécient pas le travail d'un scénariste, c'est déjà plus étonnant. L'on peut ronchonner bien sûr, et même critiquer sans problème, mais que Ben Ramsey, ledit scénariste, en vienne, selon ses propres termes, à recevoir des "messages de haine du monde entier", ça donne une assez bonne idée du niveau des fameux fans. La déception peut à la rigueur se comprendre, la haine à l'encontre d'un inconnu qui ne vous a rien fait, beaucoup moins.
Mais bon, donnez aux gens un peu de temps libre et un anonymat virtuel et ils passeront leur frustration sur le premier venu, surtout s'il est à un continent de distance et que des milliers d'autres hyènes hurlent avec eux. Je suppose que ça doit être du "courage", je ne me rends pas bien compte.

Bref, je ne sais pas ce que les gens attendaient d'une telle adaptation, mais celle-ci remplit parfaitement son rôle. C'est un honnête divertissement pour enfants que les adultes peuvent suivre avec plaisir. DBE n'est clairement pas un chef-d'œuvre mais il n'est pas plus une bouse non plus. Juste une comédie d'action sympa que l'on peut apprécier avec un peu de recul.
Le film repasse dimanche 22 à 18h00 sur SyFy. Si vous ne l'avez pas vu, faites-vous votre propre idée, d'autant qu'on a déjà vu bien pire.




[1] Uniquement sur facebook dans un post lapidaire, mais une connerie reste une connerie, ne pas la reconnaître serait ajouter l'entêtement à l'erreur.
[2] Il faut aussi comprendre certaines réactions émotionnelles totalement subjectives, comme ces jeunes gens qui, naguère, n’aimaient pas Astérix dans les adaptations en DA, sous prétexte que le personnage principal n’avait pas… la même « voix » que dans les BD.
[3] Petite précision sur la fameuse fidélité à l'esprit du manga. Certains s'insurgent en ergotant sur la taille du singe, la chorégraphie du kaméhaméha ou le fait que Goku fasse des études, mais tout cela reste des détails insignifiants, cela ne change pas la nature du récit. Rester fidèle à "l'esprit" d'une œuvre, c'est donc bien prendre des libertés sur l'anecdotique (changements rendus de toute façon nécessaire à cause du support différent) et conserver le ton, l'ambiance générale. DB est un manga complètement barré, certainement pas réaliste ou sérieux (surtout les premiers tomes) et très second degré, et le film qui en est tiré possède exactement les mêmes caractéristiques. 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Fidèle à l'esprit du manga.
  • Drôle.
  • Un film familial sympa.
  • Un casting réussi.

  • Un côté parfois cheap qui n'en fait pas pour autant un navet absolu.
  • Quelques plans pas très inspirés.
Providence : Lovecraft à la sauce Alan Moore
Par
Adapter l'œuvre de Lovecraft n'est pas une mince affaire. Pourtant, quasiment tout le monde sachant plus ou moins écrire s'y est mis. Il y a eu les continuateurs, fidèles parmi les fidèles et contemporains de l'écrivain, puis d'autres plus tard, lorsque le mythe fut remis au goût du jour, modernisé et assujetti d'extensions dans les domaines naissants du jeu de rôle (l'Appel de Cthulhu) et du jeu vidéo (Alone in the dark). Lovecraft, le sombre écrivain de Providence, devenait soudain un mythe, ses personnages des archétypes et ses sources (plus ou moins) fictives prirent corps (je me souviens des frissons de joie lorsque je dénichais dans une librairie d'occasion un exemplaire du Necronomicon en version poche !). Sujet de thèses et inépuisable inspirateur, parfois critiqué pour son style pesant, sa misogynie latente et ses personnages monolithiques, il n'en reste pas moins un de ces intouchables qu'on aime citer et dont on aime se prévaloir. Se frotter à lui par son œuvre est donc une entreprise assez risquée, d'autant qu'elle ne touchera qu'une frange particulière de la population, des lecteurs chevronnés qui seront forcément très sévères dans leurs jugements.

Sur une démarche similaire à celle entreprise dans the Courtyard et Neonomicon, mais en choisissant cette fois de demeurer dans le contexte temporel des histoires de Lovecraft (le lendemain de la Première Guerre mondiale, au moment des premières lois sur la Prohibition), Alan Moore explore le mythe de Cthulhu avec une joie perverse évidente, multipliant les entrées, développant des passerelles vers les précédentes œuvres et tentant, en rationalisant les sources d'inspiration, non pas de quantifier l'Indicible, mais de donner plus de corps et de poids, plus d'épaisseur à cet entre-monde onirique, parallèle et adjacent, dans lequel se terrent des entités sournoises fomentant des complots innommables et des êtres endormis attendant l'heure d'un retour dévastateur. 

Bien aidé par un Jacen Burrows totalement inspiré, travaillant méticuleusement ses angles (Neonomicon s'illustrait davantage dans la profondeur, ici on a constamment un basculement de points de vue, au point d'altérer imperceptiblement la réalité de ce qu'on déchiffre) et parvenant à créer une atmosphère hors du temps d'une folle élégance, Alan Moore use de sa gigantesque culture et de sa science rhétorique pour donner une autre saveur à l'horreur sous-jacente, une autre couleur, mais la même force, la même faculté d'épouvante subliminale que ce que laissaient sous-entendre les écrits de Lovecraft. Comme dans la plupart de ses grandes œuvres, le scénariste use de différents supports pour développer son intrigue, qui s'avère étonnamment linéaire - nonobstant quelques sauts dans le passé pour des souvenirs opportuns - et pratiquement concentrée sur l'enquête menée par son journaliste-écrivain (le genre de personnage principal que n'importe quel rôliste adorait tirer dans l'Appel de Cthulhu). L'histoire nous est donc contée à la fois dans les formidables planches dessinées, dans lesquelles l'architecture particulière de certains lieux joue un rôle non négligeable, mais également dans un carnet de pensées dont les entrées alternent avec les chapitres dessinés, et dont le seul défaut est d'opérer régulièrement une redite avec les événements illustrés auparavant, tout en offrant le point de vue personnel du rédacteur. 

Cela peut agacer et même ennuyer car il faut se farcir plusieurs pages de notes manuscrites qui ne semblent proposer, outre quelques souvenirs fuligineux de rêves étranges pouvant éventuellement servir de base à des nouvelles ou romans futurs, qu'une réinterprétation des faits déjà lus et vus ; néanmoins, cela finit par fonctionner comme lorsque les bons metteurs en scène utilisent la voix off ou over sur certaines séquences, en offrant un éclairage légèrement biaisé sur l'événement décrit, les faits racontés et les renseignements glanés. Ce procédé, à la limite de l'artificiel, est sans doute le point le plus fragile de l'album car il est fort possible qu'il constitue une pierre d'achoppement à la lecture par certains côtés manquant d'audace ou de ténacité. J'ai pu constater sur une plateforme communautaire que quelques-uns avaient même abandonné en se contentant des planches de Jacen Burrows. C'est parfaitement compréhensible, je le répète, mais je pense que ça en vaut malgré tout la peine, tout autant que les annexes et renvois innombrables qui parsèment le texte du Seigneur des Anneaux tout en en hachant la lecture. Peut-être faut-il alors opérer de façon plus stratégique, en lisant le comics puis en se tapant les annexes - comme l'ont fait certains de mes amis lorsqu'ils ont entrepris Watchmen. C'est le genre de démarche que proposent d'ailleurs certaines éditions du long-métrage de Zack Snyder (avec ou sans le film d'animation Tales of the Black Freighter ?).


Quoi qu'il en soit, l'album est de la belle ouvrage, riche, dense, inspiré, méthodique et précis, au suspense savamment dosé ; la série s'annonce grandiose.

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • De grands noms de la culture populaire qui trouvent un point de convergence.
  • Une démarche intelligente et sérieuse, ce qui se fait de mieux en matière d'adaptation de Lovecraft.
  • Une atmosphère délétère qui rappelle les bons souvenirs des nouvelles de naguère.
  • Alan Moore tente de montrer parfois ce que Lovecraft suggérait, mais sans trop forcer le trait, préférant attirer l'attention sur quelques détails et laisser le lecteur faire les rapprochements.
  • Un travail graphique remarquable, tant sur les points de vue que sur l'architecture.
  • Le plaisir ineffable pour un fan de déceler les indices liés au Mythe de Cthulhu dans les noms de lieux, d'ouvrages anciens ou de personnages mythiques.
  • Ça ferait un putain de scénario de l'Appel de Cthulhu.

  • Des redondances inévitables entre ce qui est dessiné et ce qui est rédigé dans le carnet du héros.
  • Une abondance de détails annexes qui rompent le rythme de lecture.