Réflexion sur un droit fondamental
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J'aimerais revenir aujourd'hui sur une anecdote, somme toute banale, mais dont je vais me servir pour élargir un peu mon propos à la nécessaire (et encore réelle) liberté des auteurs.

Il y a quelques semaines, j'ai posté sur la page facebook UMAC une image tirée de The Gutter, la BD dont Sergio Yolfa et moi-même sommes les auteurs. C'était une simple "pub", basée sur l'illustration de quatrième de couverture, montrant divers personnages.
La voici.



Alors, suite à ça, nous avons eu plutôt des réactions positives. Quelques dizaines de likes, et, sur plus de 3500 personnes ayant vu apparaître ce dessin, une seule réaction à la fois hostile et idiote. Mais une réaction si représentative de certaines dérives qu'il est intéressant de la commenter (ce que je n'ai pas pu faire en direct, l'individu ayant été banni aussitôt, ce qui est très bien, c'est une règle que j'ai instaurée moi-même : "si pas d'arguments valides, ça gicle !", mais du coup, je ne suis pas toujours au courant de tout en temps réel).

L'internaute laisse à l'époque (courant juillet) ce message : "Dommage qu'il faille que la seule femme de l'illustration soit nue..."
C'est court comme message, mais ça contient un max de conneries.
On va détailler ça.

1. Ce n'est pas la seule femme.
2. Elle n'est pas nue.
On peut déjà faire une pause à ce stade. Le but implicite du post de cet internaute, c'est bien entendu de faire passer l'idée que ce dessin est misogyne. Pour cela, il se base sur des sophismes et des inventions. Les deux affirmations sont fausses. Il y a une autre femme sur ce dessin, et Wonder Woman n'est pas nue.

3. Wonder Woman n'est pas la seule dans cette tenue.
Spider-Man et Hulk ne sont pas plus habillés qu'elle. Il n'y a donc aucune raison de supposer que sa tenue est basée sur son sexe.

4. La tenue légère est justifiée par un contexte explicite.
Le fait que certains personnages soient légèrement déshabillés (et non nus) se justifie par le fait qu'ils jouent au strip poker, ce qui est immédiatement décelable. Là encore, contrairement à ce qui est avancé, le fait que Wonder Woman soit légèrement vêtue ne vient pas du fait qu'elle serait la seule femme parmi un groupe d'hommes, mais juste du fait qu'elle perd à un jeu, tout comme Peter Parker, à côté d'elle.

5. Une partie d'un travail est implicitement mis en cause pour des raisons qui n'ont rien à voir avec son propos véritable.
Tout le propos de The Gutter, bande dessinée parodique ayant un certain recul sur les pratiques constatées chez les grands éditeurs de comics, vise justement à se moquer (gentiment, et sans leçons de morale) de certains "tics", comme la résurrection systématique des héros ou, justement, les tenues très sexy des héroïnes.
Si l'auteur du commentaire s'était intéressé ne serait-ce que deux minutes à ce qu'il commentait, il aurait suivi le lien accompagnant l'image et aurait pu découvrir les planches (présentes ici) de l'épisode Pretty Women, qui évoque, avec une certaine bienveillance, la propension des éditeurs de comics à représenter leurs héroïnes comme des nanas très bien gaulées dans des tenues moulantes.
D'ailleurs, à l'époque, la coloriste de The Gutter, qui avait posté sur l'un de ses réseaux sociaux son travail (que l'on peut voir sur les planches évoquées ci-dessus, rien à voir avec l'illustration de quatrième de couverture), sans le texte de la BD, avait obtenu quelques commentaires acerbes, du genre "ça te dérange pas ces nanas avec des gros nibards ?", etc.
Et oui, quand on ne prend pas la peine de s'intéresser à ce que l'on condamne, on a de grandes chances de dire des conneries. C'est cependant un biais très connu : les gens ne prennent pas la peine de vérifier ce qu'ils pensent reconnaître comme allant dans le sens de leurs idées préconçues.

6. Malgré tout, si l'internaute avait eu raison, il est important que les auteurs ne soient pas soumis à ce genre de pression liberticide.
Même si tout était vrai... imaginons que Wonder Woman soit la seule femme, qu'elle soit réellement nue, qu'elle soit nue uniquement parce que c'est une femme, qu'elle soit la seule dans ce cas, que rien dans le reste de la BD ne justifie cette situation... et après ?
Cela permettrait, à un parfait inconnu, de venir condamner des auteurs juste parce qu'il n'apprécie pas leur travail et qu'il ne rentre pas dans le carcan de ses critères subjectifs personnels ?
Ben non, tout cela ne semble pas être une bonne raison, lorsque l'on est auteur, pour reculer et frissonner. C'est même une raison suffisante pour résister et distribuer des baffes.
N'oublions pas non plus que tous ces brillants "humanistes" du net ne défendent jamais réellement quelqu'un (ici, il s'agit du dessin d'un personnage imaginaire), ils essaient simplement de contrôler ce que vous faites, ce que vous dites et même ce que vous pensez. Leur but n'est pas la justice mais le contrôle. Et si vous ne rentrez pas dans le rang, la tactique de tout extrémiste, puisqu'il ne peut l'emporter sur le terrain des faits, sera de nier votre existence, votre droit à la parole (en vous accusant de tout et son contraire, suivant les dogmes et modes du moment, si par exemple vous êtes "sexiste", alors, vous n'êtes déjà plus un citoyen comme les autres, mais un "déviant", peu importe que vous soyez réellement misogyne ou pas).

7. Je précise que cette position anti-censure ou anti-bien-pensant n'est en rien contradictoire avec ma condamnation, sans réserve, de l'ouvrage pédopornographique Petit Paul (cf. cet article).
Pourquoi ? Quelle est la différence ?
Eh bien, elle est tout simplement légale. Il est interdit en France de représenter des enfants dans des scènes pornographiques. Et franchement, j'estime que cela relève plus du bon sens que de la censure, mais même sans faire appel à une morale relativement évidente, l'on comprend que la représentation de Wonder Woman, dans The Gutter, n'a rien d'illégal. Si ça choque certains, ben... tant pis, ou tant mieux, je m'en fiche un peu, mais nous ne violons aucune loi. Ce personnage pourrait bien être entièrement à poil que nous serions toujours dans la légalité.

Passons sur cet exemple particulier et tentons d'élargir maintenant le propos.

Écrire, dans le sens "raconter une histoire à la manière d’un conteur", n’est pas un acte anodin. Ce travail demande des compétences et, même si de nos jours beaucoup d’auteurs et éditeurs amateurs improvisent avec maladresse, nous avons encore en France quelques maisons d’édition sérieuses et quelques plumes habiles.
Écrire est avant tout un travail reposant, comme tout travail, sur des techniques. Je suis souvent revenu sur cet aspect (cf. cet article), parfois négligé ou méconnu. Mais écrire, c’est aussi prendre des risques. Celui de déplaire, d’être jugé, de blesser même peut-être. Cela fait partie du job et en constitue même l’essence.

Un chat nazi, ce n'est pas juste un chat que l'on accuse
d'être nazi, il faut apporter comme preuve des
 éléments spécifiques au nazisme lui étant liés,
 sinon, c'est juste un argument non valide.
Rares sont les auteurs qui plaisent à tout le monde. Même ceux qui essaient en restant fades. Même ceux qui ont un talent certain. Mais plus que simplement ne pas plaire, certains auteurs parviennent, parfois bien malgré eux, à déchaîner des passions et des polémiques.
L’accusation de racisme avancée même à l’occasion de la sortie d'un album d’Astérix est un exemple parfait de l’étendue de la médisance qui peut frapper n’importe quelle œuvre, même la plus innocente (car enfin, si Astérix est raciste, alors toute la production française l’est).

Il convient ici de faire un distinguo important entre le droit à la critique et l’attaque diffamatoire qui vise à nuire aux auteurs ou à tenter de les effrayer. Une œuvre artistique peut se juger, s’analyser, l’on peut s’enthousiasmer ou au contraire dénoncer ce qui nous semble maladroit ou inintéressant, mais s’en prendre à des auteurs en raison de l’idéologie du moment est indigne. 
Indigne et dangereux.

Peu importe la raison pour laquelle l’on condamne et gesticule, la traque de ceux qui ne pensent pas dans la norme ou s'affranchissent du carcan du moment conduit à une vision totalitaire et sclérosée de l’écriture.
Toutes les dérives extrémistes, qu'elles proviennent d'un régime d’état ou de factions plus marginales, s’en sont toujours pris, dans l’Histoire, partout dans le monde, aux Mots et au Papier. Les nazis brûlaient des livres, les islamistes font perdurer la même pratique (plusieurs milliers de livres sont partis en fumée il n'y a pas si longtemps à Mossoul). Si le livre est aussi maltraité par ceux qui n’acceptent aucune remise en cause de leurs certitudes, c’est parce qu’il demeure l’unique endroit où l’on peut construire un raisonnement argumenté.

Ce n’est en effet pas à la télévision que l’on va pouvoir expliquer une théorie nécessitant plus de deux minutes d’explications. L’on sait bien le culte que voue ce medium au rythme saccadé et à la phrase courte. Internet ne peut guère jouer le rôle de medium alternatif, ne serait-ce que parce que les rares textes valables qui y sont postés sont noyés dans un océan de conneries (et que ce sont ces mêmes conneries qui sont reprises et valorisées par la télévision, medium-roi qui fait et défait les starlettes au gré de ses modes). Et puis, le net est volatil. Ce qui y est écrit se modifie aisément.

Le livre reste à l’opposé une valeur sûre, permettant de prendre le temps de la démonstration et fixant sur le papier une réflexion construite. L’on pourrait croire que seuls les livres considérés comme "sérieux", les pamphlets et autres traités de philosophie, font peur, mais la fiction elle aussi a toujours terrorisé les bien-pensants, les fanatiques et les extrémistes de tout bord.
Parce qu’elle est une forme de liberté totale, fondamentale et enivrante.

Il m'est arrivé, parfois, dans un élan enthousiaste, de dire "qu'écrire c’est insulter". Ce n’est évidemment qu’un raccourci. Il ne s’agit pas de balancer deux gros mots à la face d’un cuistre ou d’un margoulin. Non, cette insulte est plus subtile, plus violente aussi.
Ce que l’auteur véritable insulte en écrivant, ce sont nos habitudes, nos certitudes, notre confort ronronnant, notre passivité, notre renoncement. La fiction peut déranger, elle devrait même toujours déranger quelque chose en nous. Ce n’est pas grave car il s’agit d’une baffe virtuelle, d’un coup de pied au cul qui ne laisse pas de marques sur nos fragiles postérieurs, habitués à se prélasser sur des coussins trop mous.

Mais dans notre société actuelle, où règnent le "buzz" facile, la fausse polémique et le culte de la frilosité, il devient de plus en plus difficile de conserver cette capacité à déranger et activer les neurones engourdis. Surtout lorsque l’on s’en prend aux publications les plus innocentes en leur prêtant des intentions qui ne sont pas les leurs.
Si un accent ou le dessin de simples lèvres peuvent déjà faire lever les boucliers de certains nigauds, qu’en sera-t-il des futures publications, plus engagées, moins fédératrices ?

L’on a reproché à Hergé d’être raciste, accusations qui ont touché aussi Tolkien, Lovecraft, Peyo (les Schtroumpfs Noirs, une métaphore sur la pureté raciale ?? arf…), maintenant les auteurs d’Astérix, même le Kaamelott d'Astier a été jugé par certains "oppressif", demain sans doute portera-t-on les mêmes soupçons stupides sur d’autres plumes, d’autres crayons. Cela pourrait être risible si cela n’installait pas une ambiance malsaine qui pèse forcément sur les auteurs mais aussi les éditeurs, certainement pas à la recherche d’une si absurde publicité.
Cela va si loin qu'un youtubeur populaire et spécialisé en astronomie, domaine qui me passionne, a très récemment imité un accent russe dans l'une de ses vidéos (qui parlait des Soyouz), pour aussitôt dire "oui, c'était raciste", afin de "désamorcer" le truc. Ben non, imiter un accent, ce n'est pas raciste, ça n'implique aucune hiérarchisation entre les races (là, il ne s'agit même pas d'une race en plus), et ça n'implique pas plus un a priori négatif concernant l'imité.

Si l’on traque le "crimepensée" même dans des ouvrages où il est bien difficile de le déceler, qu’adviendra-t-il des romans ou BD qui osent vraiment s’affranchir des codes du soi-disant bon goût et des idées dominantes ?
Attention, il ne s’agit pas de réclamer un chèque en blanc ou une irresponsabilité totale. Si demain un auteur défendait l'idée qu’un Noir est inférieur de par sa naissance à un Blanc, je m’en offusquerais. Parce que je crois sincèrement que l’on est le produit de son environnement et que les gens doivent se juger sur ce qu’ils font, non ce qu’ils sont. Mais, au nom de ce principe noble qui tend à considérer chaque individu sur sa valeur personnelle et non sa couleur ou son origine, je me refuse à hurler avec la meute lorsqu’un Noir est caricaturé dans une BD dont le principe est de caricaturer tous les peuples (Anglais, Corses, etc.).

Ce lent glissement sociétal qui touche tous les domaines culturels, économiques et judiciaires nous conduit, si nous continuons à l’accepter, à un totalitarisme qui n’a rien à envier à ceux que nous avons combattus ou que nous combattons encore. Et parce qu’il avance masqué, se réclamant de valeurs en apparence nobles, il s’avère d’une dangerosité incomparable. En effet, quand un extrémiste vous disait que vous n’aviez pas la bonne religion ou la bonne couleur de peau, il était facile de démonter son raisonnement. Quand un fanatique religieux vous propose de fermer votre gueule parce que c’est lui qui a raison, sous prétexte que c’est marqué dans son guide du routard personnel, là encore, la parade est aisée. Mais lorsqu’un putain de taré vient vous emmerder au nom de la liberté, de la tolérance et de l’antiracisme, comment faire face ? Eh bien c’est tout de même possible.

Tout d’abord, le jeu sur les termes, visant à dédramatiser et cacher l’action véritable, c’est un peu connu. Le ministère de l’Amour, dans 1984, ne s’occupe guère de la chose amoureuse, mais même dans notre réalité, le ministère de la Guerre est devenu celui de la Défense. Parce que la guerre c’est caca, mais se défendre est un droit.
Le glissement sémantique tend à remplacer la réalité par un symbole qui tiendra lieu de forteresse imprenable visant à supprimer l’idée de débat ou la possibilité de remise en cause. Imposer une censure directe à un auteur est compliqué, mais critiquer un auteur au nom de l’antiracisme par exemple revient à sortir une carte "gentil" de sa manche, ce qui permet tous les excès (comme dans l'exemple visant les auteurs d'Astérix).

Les mots, ça coupe. S'ils sont mal aiguisés et maîtrisés,
 ils font encore plus mal et charcutent n'importe qui. 
Il est donc important de bien comprendre le sens des mots et les valeurs qu’ils recouvrent.
La tolérance par exemple n’est pas un absolu. Ça ne veut rien dire, c’est de la novlangue moderne. Tolérer, c’est par définition accepter quelque chose que l’on serait en droit de refuser. Et il est des comportements intolérables. Être tolérant n'est pas une qualité en soi. On peut être tolérant et être un vrai con (en tolérant la violence envers les femmes) et l’on peut avoir des principes rigides et être respectable voire généreux.

En plus de ne pas se laisser abuser par des termes fallacieux, il est urgent et nécessaire d’affirmer une liberté d’auteur tout aussi noble et essentielle que celle de la presse (malgré sa dérive actuelle).
Ce n’est pas parce que les journaleux (la majorité en tout cas, mes excuses aux Résistants) ont depuis longtemps accepté de plier la réalité aux exigences de la pub et de la bien-pensance, en aseptisant les faits, tordant les mots ou cédant au "putaclick", que la fiction doit suivre le même chemin. Car le pire des totalitarismes est certainement celui qui s’insinue dans le Papier pour lui imposer des règles absurdes.

Il m’arrive souvent de lire des romans ou BD de mauvaise qualité. Et même des œuvres pas trop mal foutues au niveau de la forme mais ennuyeuses sur le fond. Il peut m’arriver d’être blessé parfois. D’être énervé. Il m’arrive de ne pas terminer la lecture d’un livre parce que je juge que c’est une perte de temps. Mais il m’arrive aussi d’être émerveillé. D’être tiré vers le haut. D’être étonné, d’apprendre, de douter, de frissonner… d’être heureux même, en lisant.
Et tout cela, ce n’est possible que parce certains maintiennent encore, difficilement, des portes ouvertes alors que des tas de gens, menaçants, hurlent qu’il faut les fermer au nom d’opinions qui ne concernent qu’une minorité et certainement pas les auteurs et éditeurs.
Non, caricaturer un Noir dans Asterix ou ailleurs n’est pas raciste, surtout lorsque l’on caricature cinquante Blancs à côté. Et non, montrer un personnage imaginaire un peu déshabillé, ce n'est en rien misogyne. Ce qui serait raciste, c’est d’admettre qu’un Noir ne sera jamais un "gentil", un héros. Ou qu'une femme ne peut être représentée autrement que faiblement vêtue. Et je ne vois aucun auteur tenir de tels propos. 
Ne laissons pas les accusations puantes et stupides devenir banales. Elles sont le terreau nauséabond qui permet aux pires fanatiques, aux pires censeurs, de croître et de croire que leur futur passage à l’acte est légitime.

Le Papier peut se corner, se déchirer, jaunir même, mais entre les mains de bons auteurs, il ne plie pas facilement. 

Prenons un exemple aisément compréhensible. Si vous êtes enfermé dans une prison, vous n'êtes pas libre. Si vous êtes en dehors de la prison, sans entraves, vous avez l'impression de l'être, même si en réalité, vous subissez des contraintes évidentes (mais intégrées, donc non perçues comme limitatives). Vous ne pouvez pas décider de ne plus manger, d'aller vivre sur la Lune ou même de vous balader entièrement nu. Ces exemples sont volontairement absurdes mais il existe des tas de "petites" contraintes qui font partie de notre culture, des impératifs sociétaux, et qui ne nous semblent pas bien graves mais qui n'en demeurent pas moins limitatives. Laissons là cette approche philosophique audacieuse et revenons à la seule liberté d'expression.
Tout comme pour la liberté physique, la liberté d'expression ne peut exister réellement dans une unique alternative absolue (en prison/totalement libre). L'on peut être totalement muselé, mais la liberté d'expression s'accompagne toujours de limites, qu'elles soient ou non perçues ou pertinentes.
Il s'agit donc plutôt d'une échelle de liberté, dépendant des époques, pays, croyances, etc.
Et tout ce qui est "intégré" ne sera en général jamais remis en cause, car ce n'est tout simplement pas perçu comme une limite.

La liberté de l'artiste, qui n'est donc jamais totale, est d'autant plus limitée qu'il est, en général, le premier censeur de son discours. Il est des sujets que certains auteurs n'aborderont jamais, ou des dessins que ne s'autoriseront pas certains artistes. La limite, même non imposée, est toujours là. Omniprésente, à la fois odieuse et fascinante.
Lorsque l'on crée, lorsque l'on écrit, l'on est amené, à un moment, à définir cette limite. À justifier les bornes qui marquent le début et la fin de notre univers créatif.
Et ces bornes, j'en suis persuadé, sont pour l'essentiel l'affaire de chacun.

Les lois communes se doivent d'éviter les dérives malsaines, bien entendu, mais pour le reste, il me semble inconcevable de demander à un auteur de rester à l'écart de territoires qu'il n'est pas censé fouler.
Le propre de l'artiste, c'est justement, entre autres, d'explorer tous les chemins qui l'inspirent. Quitte à enjamber quelques barrières.
La voilà peut-être cette véritable liberté. Ne pas tenir compte des bornes des autres. Casser les murs, ramper sous les menaces, et, au final, pouvoir atteindre un endroit supposément interdit. Soit parce que l'on aime cet endroit, soit parce qu'il nous fascine par le fait même qu'il soit interdit et dangereux.
Il ne s'agit pas de faire du mal ou d'imposer un point de vue.
Il s'agit de ne pas céder, ou de ne pas céder trop facilement, devant ceux qui nous expliquent, avec un décret, deux arguments bidons ou un flingue, que l'on n'a rien à faire là.

Un artiste a tout à faire là où il dérange. Et là où il se sent utile.

Cette liberté toute relative, il nous appartient de l'entretenir.
Il ne devrait exister aucun idéal, aucun dogme, aucun bunker à l'abri de nos plumes.
Cela n'exclut aucunement l'acceptation de limites, notamment légales. Ces limites existent déjà et sont nécessaires, mais jamais elles ne pourront être prises comme justification pour imposer un contrôle sur ce qui ne rentre pas dans le cadre de la loi.
Car la liberté, ce n'est pas tout et n'importe quoi, c'est ce que nous jugeons honnête et indispensable. Ce n'est pas ce qui est facile et encouragé, c'est ce qui demande un peu d'effort et laisse parfois des écorchures.

La liberté, ce n'est pas faire avec une limite implicite imposée, surtout par la menace, c'est notre capacité à aller au-delà des barbelés.
S'arrêter avant, c'est déjà être en prison.

Parmi ces criminels s'est caché un effroyable auteur coupable de crimepensée.
Sauras-tu le reconnaître pour le dénoncer au NKVD ou au FBI ?

Batman : Terre-Un
Par


Les débuts du Dark Knight, revisités par Geoff Johns, c'est ce que propose Batman : Terre-Un.

Thomas Wayne est candidat à la mairie de Gotham. Face à lui, le maire sortant, Oswald Cobblepot, qui tient les syndicats, les juges, la police, la pègre... facile alors pour lui d'ordonner l'assassinat de son adversaire.
Un enfant échappe cependant au massacre.
Bruce Wayne va devoir surpasser le traumatisme de la disparition brutale de ses parents. Il va aussi grandir en ruminant l'injustice dont ils ont été victimes.
Et puis, un jour, dans une Gotham rongée par la corruption et le vice, il décide que la peur doit changer de camp.
L'enfant a grandi, l'homme a pris sa décision.
La légende peut naître...

Tout comme Straczynski l'avait fait pour Superman (cf. notre dossier consacré à l'auteur), Geoff Johns signe ici un récit hors continuité, qui reprend les bases du mythe du Dark Knight. Si la modernisation n'est pas flagrante (le concept au cœur de la création de Batman en ayant moins besoin que celui de Supes), la même recette est toutefois appliquée : ambiance réaliste et grande accessibilité. Johns, en habitué de la réécriture des origines (il s'était notamment déjà livré à l'exercice avec Superman : Secret Origin), maîtrise parfaitement son sujet. Malgré certains passages imposés, que l'on sent venir sans véritable surprise, l'auteur parvient à mettre en place une histoire solide et tendue, avec un adversaire plutôt effrayant et un Bruce Wayne découvrant à la dure les aléas inhérents au rôle de justicier masqué.

Les grandes figures liées à Batman sont présentes également. Alfred Pennyworth tient une place importante de mentor et père de substitution, quant à Gordon, en vieux briscard désabusé, il évolue progressivement, tentant avant tout de ne pas mettre sa fille en danger.
Même les seconds couteaux sont plaisants et loin d'être manichéens, ainsi, l'inspecteur Bullock, agaçant petit arriviste égoïste et héros d'une série TV, va peu à peu dévoiler un caractère plus complexe que l'on n'aurait pu le supposer.
Le combat final est épique et la conclusion fourmille d'excellentes pistes pour la suite.
Visuellement, c'est très beau, Gary Frank livrant de superbes planches qui, entre autres, rendent parfaitement l'ambiance oppressante et angoissante de Gotham.

Disponible chez Urban Comics, au format DC Deluxe, pour une quinzaine d'euros.
Idéal pour un premier pas dans l'univers de Batman, mais les lecteurs plus expérimentés devraient apprécier tout autant.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Tendu et prenant.
  • Un ton réaliste qui fonctionne très bien.
  • Graphiquement superbe.
  • Des personnages secondaires fouillés et crédibles.
  • Accessible.

  • De nouveau le traditionnel couplet sur les origines.
Retroreading : Destination Lune
Par



Retour sur quatre histoires des Quatre Fantastiques, datant de la fin des années 60 mais publiées chez LUG en 1977, et comportant ce mélange d'inventivité folle, de sentimentalisme bon teint, de verbiage agaçant et de résolutions heureuses qui caractérise les récits pondus par le duo magique Stan Lee/Jack Kirby.
Comme souvent à cette époque, l'entame est remarquable et augure du meilleur, quand bien même l'on pourrait décemment hausser le sourcil devant l'aisance avec laquelle le Penseur fou (dans le premier épisode) manque d'anéantir le groupe. Vient ensuite la séquence musclée souvent suivie de l'idée ingénieuse de Richards qui permet de conclure l'aventure de manière plus ou moins hasardeuse. La fin en conte de fées du Penseur fou & ses androïdes de mort fera encore sourire, ainsi que celle du Monstre du Lagon perdu, assez poussive, concluant un récit de vacances mettant aux prises le groupe et un être amphibie assez mystérieux.

Mystère sur la Lune s'avère en revanche nettement plus ambitieux : il y est question à nouveau d'une Sentinelle Kree qui met sa menace à exécution ("empêcher l'Homme d'essaimer dans l'espace") au moment même ou la mission Apollo XI prépare son alunissage historique (c'est assez rigolo de constater que pendant qu'Armstrong et ses potes s'apprêtaient à devenir les premiers humains à fouler un autre astre, les FF naviguaient dans l'espace pour le leur permettre). Si l'on doit encore se farcir le verbiage de la sentinelle qui se croit obligée (mais peut-être est-ce son programmeur un peu farceur ?) de détailler oralement la moindre de ses actions ("Je dois activer le fusil Bêta car seule cette arme est capable de faire surgir l'île sous-marine où se cache le stimulateur ! C'est ainsi que commence ma mission !"), on se consolera devant un rythme endiablé avec robot géant, machine cosmique, combats désespérés et finale enlevé, bel hommage aux vaillants astronautes.


C'est clairement le meilleur épisode de l'album, avec un Reed Richards déjà un peu parano, scrutant (à raison) chaque signal étrange à la recherche de ce qui pourrait compromettre la sécurité des Terriens et mettre son génie à l'épreuve. Susan demeure encore la sage épouse qui se contente d'un "J'ai la chair de poule... je me sens comme envahie par un funeste pressentiment !" Et ce sont malgré tout les hommes d'action, Ben et Johnny qui sauveront la partie, chacun en usant de leur témérité et de leur robustesse. On constatera d'ailleurs que dans ce volume, leurs pouvoirs ont une portée supérieure à ce qu'on pouvait lire précédemment, la force brute de la Chose lui permettant d'arracher un pan de montagne ou de faire des bonds comme Hulk.

Le dernier épisode promettait beaucoup et s'effondre comme un soufflé : Johnny Storm, fou furieux après le départ de sa bien-aimée Crystal, retournée vivre avec les siens, décide de s'en prendre directement aux Inhumains. Il traverse la moitié du globe, menace jusqu'à la famille royale, mais le tout s'achève en une querelle d'amoureux bien morne. On peut également faire la fine bouche devant la représentation complètement ratée de la Tour Eiffel, Kirby se débrouillant mieux avec des machines extraterrestres qu'avec des bâtiments existants.

Un album étonnant, plein de nostalgie et de maladresses, mais proposant aussi quelques morceaux de bravoure et des pleines pages exaltant la puissance du trait kirbyesque.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La magie du duo Stan Lee/Jack Kirby opère encore.
  • Un album dense, avec quatre épisodes "one-shot".
  • Quelques pleines pages impressionnantes.
  • Le Penseur Fou en guest-star.
  • Une histoire rendant un vibrant hommage à la mission Apollo XI.
  • Une équipe plus soudée que jamais, prenant petit à petit ses marques.

  • Une tendance, souvent agaçante, au soliloque chez les vilains.
  • Une traduction vieillotte.
  • Des ennemis qui manquent d'envergure... ou n'en sont pas.
  • Des conclusions encore faibles.
Artbook Tim Sale
Par

Avec Black and White, les éditions Akileos proposent à la fois un artbook mais aussi un voyage dans l'intimité artistique d'un des grands du monde des comics.

La réputation de Tim Sale n'est plus à faire. Lui et son compère Jeph Loeb ont marqué durablement les univers de Marvel et DC Comics avec des œuvres comme Spider-Man : Blue ou Batman : The Long Halloween. Sale a même vu sa popularité dépasser le cadre des seuls fans de comics puisqu'il a travaillé sur la série TV Heroes (c'est notamment lui qui signe les peintures de Isaac, l'un des personnages de la série).
Depuis ses premiers pas à l'école Buscema (une sorte d'atelier en fait où Romita Sr officiait également en tant que professeur) dans les années 70 jusqu'à nos jours, l'artiste a largement réalisé de quoi remplir un artbook revenant sur ses travaux les plus connus ou de plus confidentielles illustrations. Pourtant, l'originalité - et une grande partie de l'intérêt - de l'ouvrage ici présent repose sur un entretien, fleuve mais digeste, qui retrace le parcours de Sale. Ce dernier est interrogé par Richards Starkings, lettreur et lui-même auteur.

Le dialogue entre les deux hommes ne manque ni d'intérêt ni d'humour et couvre les grandes étapes de la vie artistique de Sale, voire même de sa vie tout court, les deux étant forcément liées. L'homme parle de ses sources d'inspiration, des aspects techniques de son travail, de ses rencontres... peu à peu, l'on finit par pénétrer dans son univers et comprendre la manière dont il appréhende l'art en général ou certains personnages. Bien entendu, les grandes figures mythiques sont abordées, comme Superman, Batman, Spider-Man, Wolvie ou Conan par exemple. Le point de vue de Sale est bien souvent enthousiasmant, l'auteur privilégiant la charge émotionnelle de ses réalisations plutôt qu'un aspect technique certes valorisant mais manquant parfois d'âme. Et avec ses 272 pages et ses nombreux dessins, ce recueil offre largement à l'artiste de quoi s'exprimer en détails.

Extrait de la conversation entre Tim Sale et Richard Starkings.


— [...] Je travaillais encore à l'épicerie mais je n'avais quasiment besoin de rien pour vivre. Je ne conduisais pas. Je ne buvais pas. Je ne fumais pas. Je n'arrivais pas à me trouver une copine.
— Tu étais Peter Parker ?


Cette édition, mise à jour et augmentée (la publication en VF date de décembre 2008) comprend également un cahier couleur et un carnet de croquis. On a droit à une préface de Starkings mais aussi à une petite intro de Loeb en personne. Le livre est divisé en chapitres suivant une progression chronologique. Le matériel utilisé pour les illustrer est extrêmement divers, cela va des habituels extraits de comics, évidemment, à des posters en passant par des cartes de vœux, des dessins de commande ou effectués pour des fans, des pin-ups, bref, de quoi avoir un large éventail des domaines abordés par Tim Sale.
On peut même découvrir, en bas de l'intro, des croquis spécifiques dessinés par Sale pour servir d'en-têtes de fax à chacun des projets qu'il a réalisés avec Loeb. Anecdotique mais sympa.

Cette rétrospective est autant une œuvre d'art à part entière qu'une clé permettant de mieux comprendre le travail et la volonté d'un artiste talentueux et très attachant. Rien que pour ces quelques pas dans le si précieux domaine réservé de l'auteur, cette lecture est à conseiller à tous. L'on y évoque d'ailleurs parfois des peintres bien connus (et "validés" par les "milieux intellectuels") comme Monet ou Rembrandt. Les fans de comics purs et durs auront également leur dose d'anecdotes et d'incursions dans des séries moins mainstream, comme Grendel ou The Amazon. De plus, quelques encarts viennent parfois renseigner le lecteur sur les artistes que Sale a pu rencontrer ou avec qui il a travaillé. Ces petites digressions, au fort potentiel informatif, conservent d'ailleurs un ton informel qui s'approche plus de la confidence que de la biographie classique et austère.

À la fois passionnant et d'une rare beauté, cet ouvrage est incontournable si l'on apprécie cet artiste. Il faut compter environ 35 euros pour se le procurer, mais le lecteur est loin d'être volé : grand format, couverture en dur, papier glacé, textes denses, traduction de qualité, il sera difficile, à moins d'être allergique à Tim Sale, de trouver un quelconque sujet de mécontentement tant un soin évident à été apporté à la réalisation de ce petit bijou.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très complet, tant sur le plan technique qu'au niveau des anecdotes plus personnelles.
  • Des illustrations variées et souvent magnifiques.
  • Un texte fort intéressant, voire drôle parfois.

  • RAS.
Collection Marvel Transatlantique
Par

La collection Marvel Transatlantique part d'un principe très intéressant à la base : confier, le temps d'un récit, les personnages de la Maison des Idées à des auteurs européens. Dans les faits, ce seront surtout des italiens qui s'y colleront (et un duo de frenchies), pour des résultats allant du calamiteux au franchement sympa.
Nous vous présentons aujourd'hui les ouvrages parus dans cette collection.


Spider-Man : Le Secret du Verre

C'est le Tisseur qui inaugure, en 2004, le premier album du label.
Ce premier essai est l'œuvre de Tito Faraci, au scénario, et Giorgio Cavazzano, au dessin.
En ce qui concerne l’aspect graphique, c'est assez réussi. Si l'on a un peu de mal à reconnaître immédiatement Peter Parker, Spidey, lui, conserve son apparence classique. Le style est plutôt cartoony, certains décors sont fort jolis et la colorisation donne à l'ensemble une touche d'élégance.
L'on va voir cependant que, niveau intrigue, c'est déjà beaucoup moins bon.

Parker est envoyé en Italie couvrir le carnaval de Venise, il y rencontre un type qui lui parle de la légende du Comte Alvise Gianus, un alchimiste qui détenait autrefois le secret de la fabrication du verre. Flashback sur son histoire au XVIIe siècle. Plus tard Spidey va se balader nuitamment comme il en a l’habitude et il tombe justement sur le fameux Comte avec qui il se castagne avant d’être expédié à la flotte. Il rumine un peu et le retrouve plus tard pour lui régler son compte.
Le tout en 22 planches.

Forcément, c’est court, très court même. Trop court en tout cas pour développer suffisamment une telle histoire (Venise n’est pas très bien exploitée) et pour présenter un nouveau vilain (le Comte est d’ailleurs particulièrement ridicule et peine à constituer une menace crédible). Il n'y a pas vraiment de montée de tension ou d'enquête, tout s'enchaîne de manière précipitée, sans jamais exploiter réellement le cadre ou la thématique de l'alchimie.

Pour combler ce livre désespérément peu épais, quelques pages bonus, pompeusement intitulées « les dessous de l’histoire », ont été rajoutées. En fait de dessous, c’est surtout la même histoire qui est présentée cette fois avec le scénario d’un côté et des crayonnés de l’autre. Plus quelques croquis et de vagues et courts commentaires. L'intention est louable, mais ces quelques pages supplémentaires auraient pu être utilisées pour étoffer un peu l'histoire.

Voilà donc un "comic" italo-italien, dans un style très franco-belge, et au scénario insipide et mal fichu. C’est si étrange que cela fera un bel ovni sur votre bibliothèque si jamais vous cédez à la curiosité !





Wolverine : Saudade

Le deuxième essai de la collection Marvel Transatlantique, en 2006, est cette fois entre les mains d'une team française. Si logiquement Tito Faraci avait situé les aventures de "son" Spider-Man en Italie, les français, eux, ont envoyé Wolverine... au Brésil !

Jean-David Morvan se charge du scénario alors que Philippe Buchet est aux crayons.
Et ils ne s'en sortent pas si mal dans ce grand format (plus grand que l'album précédent, ne vous attendez pas à une collection homogène) de 46 planches.
Logan, parti prendre quelques vacances au Brésil, va faire la rencontre d'un jeune mutant, d'une bande de gamins des rues, des escadrons de la mort et même d'un guérisseur opérant à main nue, largement inspiré par un célèbre imposteur tout à fait réel.

Graphiquement, bien que les décors soient assez dépouillés sur certaines planches, le résultat est très correct, avec des scènes de combat dynamiques et un rendu de la violence assez gore qui tranche franchement avec l'ambiance enfantine du Secret du Verre. Les auteurs se sont même fait un petit plaisir avec une scène où le Griffu se fait cribler de balles et traîner par une bagnole avant d'être jeté à la flotte. Après tout, quand on dispose d'un héros ayant un facteur auto-guérisseur, autant en profiter pour lui en mettre plein la tronche !

L'histoire tient la route et s'inspire de la dure réalité brésilienne, avec gangs, pauvreté mais aussi quelques éléments plus poétiques, comme le terme portugais "saudade", dont le final de l'album donne une jolie définition, et un moment d'accalmie où Wolvie s'essaiera à la samba.

Plus anecdotique que vraiment indispensable, mais dépaysant et pas désagréable.





Daredevil & Captain America : Deuxième Mort

Après les français, retour de la team italienne en 2007 pour, cette fois, un désastre complet.

Nous retrouvons dans ce "récit" deux têtes d'affiche de la Maison des Idées, à savoir Daredevil et Captain America.
Au scénario, le fameux Tito Faraci (qui s'était si bien illustré sur Le Secret du Verre) et un autre dessinateur puisque Cavazzano est remplacé par Claudio Villa. Malheureusement, dans le duo, ce qui continue à ne pas aller... c'est Faraci.

Ne soyons pas trop dur car, visiblement, il a pigé qu'il ne s'agissait pas de réaliser une histoire pour les 5-7 ans (quelqu'un a dû lui expliquer entre-temps). Du coup, ça se veut plus adulte que sa tentative précédente. Voilà, on a fait le tour des points positifs. Passons à ce qui ne va pas maintenant.

D'une part, on a la nette impression qu'il ne connaît absolument pas (ou très vaguement) les personnages qu'il met en scène. On pourrait aussi bien prendre Moon Knight et Iron Man à la place, rien ne changerait, même pas une scène ou une ligne de dialogue. L'histoire en elle-même ne casse rien et s'avère étonnamment ennuyeuse (Daredevil doit faire face à un ennemi qui revient de l'au-delà pour se venger et le menace de buter des otages s'il ne se sacrifie pas, Cap l'en empêche...).
Ce n'est plus une question de place cette fois, puisque, ici, Faraci disposait de 46 planches (plus du double que pour son précédent ratage).
Enfin, les dialogues sont d'une platitude telle que même un épisode d'Hélène et les Garçons paraît, à côté, le sommet de l'inspiration éclairée. Un exemple ?
— Approche Daredevil. À moins que tu aies peur ?
— Pas du tout.
Wow. Magnifique réplique qui transpire le travail, l'imagination et le talent. Les amateurs de punchlines se régalent.

Tout le reste est du même acabit, c'est lent, poussif, plat, bref, si mauvais que l'on se demande bien quel intérêt Faraci a pu trouver dans ce projet. On se demande d'ailleurs également pourquoi on continue à lui proposer du travail tant il est visible qu'il n'est absolument pas à l'aise dans ce domaine. Rien n'est en place, il n'y a pas d'ambiance, pas d'âme, pas de parti pris, tout est mou, tiède et insipide. Aussi vibrant qu'une notice Ikea. Peut-être même moins.
Voilà donc un format classique, cartonné et sans intérêt, pour 12,80 €.

La cerise sur le gâteau : quand on lit les crédits, on se rend compte que Faraci a bien scénarisé le tout mais d'après une idée (on la cherche encore) de Marco Marcello Lupoi. C'est presque un gag, il n'y a rien dans cette histoire mais Faraci n'est même pas l'auteur réel du "vide". Hallucinant qu'un tel... truc soit jugé publiable alors que ce serait déjà limite dans le cadre d'un fanzine (si l'on excepte les dessins).

Cette tentative de comic (avec un travail très correct du dessinateur et du coloriste, certaines planches sont même vraiment bien foutues voire carrément impressionnantes) s'intitule Deuxième Mort, très sincèrement, pour ce pauvre Faraci, c'est une de trop, on avait déjà compris sur Le Secret du Verre que son statut de scénariste sentait un peu le cadavre pas frais. Infliger à cet homme la réalisation d'un troisième opus serait presque une atteinte à sa dignité.





X-Campus

Il faut attendre 2008 pour enfin voir débarquer un excellent titre dans la collection.
On peut craindre le pire au départ puisque ce X-Campus a également été confié à une équipe italienne, mais heureusement, cette fois, sans Faraci. Et quand il n'est pas là, ben ça va tout de suite mieux.

Le scénario est de Francesco Artibani. L'histoire met en scène des personnages très connus (Malicia, Wolverine, Cyclope, Emma Frost, Xavier, Magneto, etc.) mais dans un contexte totalement différent. Ils sont en fait tous très jeunes (ou professeurs pour Magnus ou Jean Grey) et étudient à l'institut Worthington. Évidemment, tous ces gamins ont des pouvoirs, mais plus de noms de code ou de costumes, tout le folklore habituel étant remisé au placard pour faire place à un cadre scolaire (presque) normal.
Dans l'ombre, des complots déjà se trament et certains professeurs malintentionnés vont tenter de rallier les élèves à leur sinistre cause. L'on va suivre notamment les premiers pas d'Anna Raven, une adolescente qui peut absorber les souvenirs et même l'énergie vitale des personnes qu'elle touche.
Anna pensait trouver un endroit tranquille où étudier, elle va cependant vite se rendre compte qu'au sein de l'école, d'autres élèves possèdent également des pouvoirs étranges. Certains le vivent comme un don, d'autres ont peur de ces bouleversements incroyables qui affectent leur vie quotidienne.
Et il faudra également faire avec les professeurs, qui ne sont pas tous des mentors impartiaux et bienveillants...

Les dessins, eux, sont l'œuvre de Denis Medri, fort bien secondé à la colorisation par Sergio Algozzino. Le graphisme, moderne et très doux, fait un peu penser à celui de NYX, en plus enfantin. On est d'ailleurs, d'un point de vue narratif, à mi-chemin entre cette œuvre et un titre Marvel Age (comme Emma Frost ou Spider-Man loves Mary Jane). Malgré tout, si le public visé semble jeune, ces premiers épisodes sont suffisamment bien réalisés pour intéresser un lecteur avide de changement, quel que soit son âge.
Et si des éléments importants de la mythologie X-Men sont conservés, le ton est, lui, plus léger et s'adapte au jeune âge des héros.

Pour une fois qu'un titre Transatlantique est vraiment innovant et en tous points réussi, on ne va pas s'en priver, surtout pour 10,50 €.


Par contre, pour ceux qui souhaitaient lire l'intégralité de cette mini-série, il a fallu attendre 2011 et la publication du X-Men hors série #2.

Les lecteurs français ont alors pu bénéficier de huit épisodes a un prix deux fois moins élevé que les deux premiers chapitres en Transatlantique. Bon, outre le fait que ceux qui s'étaient procurés la version librairie se sont fait méchamment pigeonner (difficile de le dire autrement, ou alors il faut être plus vulgaire), Panini trouva le moyen d'être encore très limite sur cette édition. En effet, sur la cover de cet hors série, l'on pouvait lire, en rouge bien voyant : "découvrez les origines des super-héros du cinéma".
Ah.
Heu... sauf qu'en fait, X-Campus, c'est tout sauf les origines des X-Men que les gens ont découvert sur grand écran. En plus de l'impéritie chronique, il y a donc mensonge flagrant. Tout ça pour vendre quelques exemplaires de plus en mentant aux pauvres bougres qui auront le malheur de faire confiance aux vendeurs d'autocollants... c'est pas joli-joli, c'est sûr. Mais bon, on sait depuis longtemps que Panini, c'est plus "je pète, je rote, je te fous la main au cul" que "je t'offre un dîner aux chandelles".
Question de style quoi. Et de morale.

En tout cas, avec l'intro de 2008, l'on sentait un certain potentiel. Ici, avec l'histoire complète, l'on est vraiment transporté dans une sorte de what if? intéressant, prenant en compte l'âge des protagonistes et employant des héros reconnaissables mais subtilement adaptés à une situation de départ bien éloignée de ce que l'on connaissait (en comics ou au cinéma).
Jean, Bobby, Hank, Logan, tous sont familiers mais trouvent, dans ce contexte particulier, une manière différente d'exister. À tel point que l'on ne serait pas contre une suite.

À découvrir (si possible en se procurant plutôt le X-Men HS du coup).