Tokyo Revengers - Retour vers le "furyo" futur
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Le troisième tome de Tokyo Revengers sera en vente le 21 août. Celui-ci poursuit l'histoire originale de Takemichi, jeune délinquant revenu douze ans dans le passé pour empêcher la mort de son ancienne petite amie "dans le futur". Étrange mélange des genres, Tokyo Revengers est un manga de type "furyo" (sur les délinquants), rappelant parfois les célèbres GTO ou encore Bleach et Erased. L'œuvre flirte aussi avec le fantastique voire la science-fiction (l'inépuisable thématique du voyage dans le temps) mais aussi le thriller bien ficelé et, évidemment, la baston. Découverte.

Dans les tomes 1 et 2, on suit Takemichi. En 2017 : le jeune homme est brun, célibataire et enchaîne les petits boulots peu glorieux. Un jour il entend aux informations que Hinata est morte, ainsi que son frère Naoto, victimes collatérales d'une guerre des gangs urbains. Il se rappelle alors de son adolescence, au collège, quand il sortait avec Hina. Peu après, quelqu'un le pousse sous un métro et Takemichi atterrit en 2005, précisément en quatrième, quand il était blond et une petite racaille. Ce saut dans le temps (qui trouve une explication par la suite) est l'occasion de modifier le passé et, peut-être, sauver Hina et Naoto.

Takemichi ne reste pas "coincé" dans le passé, il peut revenir dans le présent/futur (2017) en serrant la main de Naoto (le frère d'Hina). De la même manière, Naoto peut renvoyer Takemichi dans le passé, faisant ainsi des "allers-retours" entre les deux époques et pouvant constater si ses actions de 2005 ont une répercussion "dans le futur", sur des évènements qui devaient avoir lieu en 2017. Le destin de chaque personnage peut ainsi se modifier si Takemichi empêche ou provoque une rencontre par exemple. Naoto étant devenu un talentueux policier en 2017, il s'associe avec Takemichi pour comprendre les rouages qui ont conduit à l'affrontement entre les bandes rivales de délinquants 12 ans plus tard.
Surprenante car rarement prévisible (un des points forts de la série), l'histoire se dirige vers des sentiers audacieux propres au genre : Takemichi se retrouve bien vite ami avec le charismatique Mikey, futur responsable de la mort de sa petite amie par exemple.


Tokyo Revengers parvient à maintenir un suspense et un rythme remarquable en partant de ce concept original et intéressant. Tout est parfaitement maîtrisé dans la narration : on navigue avec une fluidité exemplaire dans le temps, on comprend les enjeux, on s'attache aux protagonistes, etc. Il y a très peu à redire, c'est même très drôle, on sourit voire on rit souvent ! Entre les gags visuels, l'absurdité de certaines situations, les échanges entre l'esprit "plus âgé" de Takemichi et son "lui plus jeune", etc. l’œuvre est parsemée d'un humour simpliste et efficace, refusant d'adopter un austère premier degré qui aurait conféré une ambiance sans doute trop sérieuse et trop sombre à l'ensemble pour réellement fonctionner. L'équilibre entre chaque style (humour, baston, science-fiction...) est donc dosé intelligemment. Pour chipoter, on peut évoquer une certaine difficulté à retenir les noms (et "fonctions") de chaque personnages (surtout s'ils n'ont pas les mêmes looks dans le passé et le "présent"), une petite présentation en début d'ouvrage ne serait pas de trop. Chaque chapitre  (nommé épisode) se nomme par un seul mot en anglais commençant par "Re" (Reborn, Resist, Resolve, Relieve et Revolve pour le premier tome par exemple).

Éditée par Glénat dans leur collection Shônen Manga, Tokyo Revengers a débuté en 2017 au Japon et compte actuellement 12 volumes reliés. Le titre est toujours en cours de publication et s'est écoulé à plus de 2 millions d'exemplaires au Pays du Soleil Levant ! La série est arrivée en France en avril 2019. Son deuxième tome est en vente depuis juin dernier, le troisième le sera dans quelques jours (voir premier encadré ci-dessous) et le quatrième (que nous avons déjà lu, voir second encadré) est annoncé pour le 2 octobre prochain. Le cinquième est prévu pour janvier 2020.

Au scénario et aux dessins, Ken Wakui, quasi inconnu chez nous. Si cet artiste a déjà signé quatre autres titres avant Tokyo Revengers, c'est la première fois qu'une de ses séries est traduite et disponible en France. Pour les curieux, il a notamment débuté en 2005 avec Shinjuku Swan qui s'est achevée en 2013 après 38 volumes, puis Abaddon en deux volets (2010 et 2012) avant d'être mise en pause. De 2014 à 2015, il produit Sekisei inko (5 tomes) et, enfin, Dessert Eagle en 2015 et 2016 (là aussi complet en 5 tomes). Ses œuvres, orientées seinen, évoquent ses thématiques fétiches (violences, délinquance…) qu'il a donc à nouveau repris dans Tokyo Revengers, considérée comme son œuvre la plus aboutie et réussie. Ken Wakui reconnaît s'être inspiré de sa propre personne au début des années 2000, quand il était un jeune voyou, pour nourrir son manga. Son style graphique est relativement simple mais efficace, un côté étonnamment "propre" confère à l'ensemble un aspect doux et lisse très agréable. Le tout est suffisamment détaillé pour être beau et juste assez pour ne pas être trop surchargé. Wakui excelle aussi quand il lorgne vers les grimaces et l'absurdité de certaines scènes. Seul point à déplorer : un manque de fond et de décors dans certaines cases, privilégiant un blanc trop présent.



Critique du tome 3 | Sortie le 21 août 2019

Après un affrontement entre le clan Tokyo Manjikai et le clan Moebius, Takemichi se retrouve à l'hôpital. Quand il se réveille, il apprend que Mikey et Draken, numéros 1 et 2 du gang, se sont disputés. Cette embrouille pourrait bien conduire à la mort de Draken et par ricochet du destin au funeste sort qui attend Hina. Takemichi ne doit plus sauver une personne mais plusieurs, sa quête se poursuit avec pour nouvelle mission la réconciliation entre Mikey et Draken. Kyomasa, ancienne victime de Draken, cherche aussi à tuer ce dernier…

Ce troisième tome reste dans la même lignée que les précédents avec une mise en avant plus prononcé du couple Takemichi/Hina, assez touchant au demeurant, et à nouveau beaucoup d'humour. Les interrogations effleurées dans les deux volets précédents quant au voyage dans le temps sont, elles aussi, plus accentuées : et si Takemichi était responsable, à cause de ses nouvelles actions dans le passé, des conséquences dans le futur ? À ce stade, difficile de trancher pour comprendre la direction empruntée par la série, il semble pourtant (comme vu dans le premier tome), qu'un évènement chamboulé dans le passé modifie bien le futur tout en restant dans la même ligne temporelle (façon Retour vers le futur). Cela ne créé donc pas des mondes alternatifs ou une boucle ultime (cf. cet article). Ces trois façons de travailler la thématique du voyage dans le temps sont les plus populaires (et a priori les seules existantes tant le sujet est dense et complexe).










Critique du tome 4 | Sortie le 2 octobre 2019

Draken est sévèrement blessé. Takemichi doit le sauver coûte que coûte mais il doit (à nouveau) affronter Kiyomasa. Un nouvel ennemi charismatique, Hanma, apparu à la fin du volume précédent, se dévoile davantage…

Ce quatrième tome perd un peu de sa singularité — surtout dans sa première partie — à cause de quelques clichés propres au genre shônen : dépassement de soi, force de l'amitié, combat interminable, vrai-faux suspense sur le sort d'un personnage, etc.  La seconde partie renoue avec l'humour et le côté "bad boy comique" (un des points forts de la série) puis retourne dans "le futur" (donc le présent initial). La tournure de la fiction rappelle alors l'excellent film L'Effet Papillon dans lequel le héros cumulait les allers-retours dans le passé afin de modifier son avenir mais sans trouver le futur parfait où tout son entourage est en vie et épanoui. De quoi relancer efficacement Tokyo Revengers, surtout avec la promesse de la fin de l'ouvrage.

Pour l'anecdote, les dix chapitres qui composent ce tome (épisodes 24 à 33), ainsi que ceux des volumes précédents, sont toujours composés de la même formulation évoquée plus haut, fidèle à cette nomination en "Re" en anglais : Realize, Respect, Revenge


Tokyo Revengers est donc fortement conseillé, ne serait-ce que pour l'originalité de son histoire et le mélange des genres atypique ! On peinait, ces dernières années, à trouver un shônen marquant, audacieux et qui pourrait devenir tout aussi culte que nombre de ses prédécesseurs, dans le genre furyo, on tient sans doute le digne héritier de GTO !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un concept original qui tient sur la longueur.
  • Beaucoup d'humour.
  • Une narration fluide et exemplaire.
  • Deux timelines passionnantes.
  • Un mélange des genres qui fonctionne et respecte un équilibre pourtant fragile.
  • Imprévisible, malin et captivant.
  • Des dessins élégants et "propres".
  • Une galerie de personnages très attachants...
  • ... que l'on peine parfois à identifier.
  • Quelques cases sans fond.
Intégrale Fantomiald
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L'on retrouve le plus cool des canards avec le premier tome de l'intégrale Fantomiald.

En avril dernier, Glénat publiait le premier volume d'une intégrale consacrée à Fantomiald (cf. la Parenthèse de Virgul #9). L'éditeur avait déjà sorti des ouvrages consacrés à la version "super-héroïque" de Donald il y a quelques années, cette fois cependant, les épisodes sont repris dans l'ordre chronologique de leur parution en Italie. Ce qui devrait ravir les plus anciens fans.
Les lecteurs moins versés dans les personnages de Disney seront peut-être étonnés d'entendre parler de publications italiennes à leur sujet, pourtant, Fantomiald (ou Paperinik en VO) est une invention purement transalpine, due au scénariste Guido Martina et au dessinateur Giovan Battista Carpi.
Ces derniers, en 1969, profitent de la très grande popularité de Donald (et de quelques suggestions de lecteurs) pour explorer une autre facette du personnage, à la base plutôt malchanceux et souvent grand perdant des récits dans lesquels il figure.
 Ainsi naît Fantomiald, plutôt gentil brigand rusé que véritable héros, en tout cas à ses débuts.

Tout commence lorsque Donald reçoit un courrier lui annonçant qu'il vient de remporter une villa à la loterie. L'heureux gagnant pense que sa chance a tourné avant de se rendre compte que la poste a commis une erreur (ah, en Italie aussi...) et que le prix était destiné à Gontran. Mais pas question pour Donald de rendre ce bien, synonyme de nouveau départ, à son légitime propriétaire. Il part donc découvrir la bâtisse et se rend compte que celle-ci aurait tout de même besoin d'un sérieux ravalement de façade. Fort heureusement, la villa contient aussi quelques surprises, notamment le journal de Fantomius, un justicier masqué qui s'attaquait aux puissants et disposait de nombreux gadgets pour l'aider dans sa tâche.
Ainsi germe donc, dans l'esprit de Donald, l'idée de Fantomiald, un alter ego lui permettant de se venger de ses ennemis, de ceux qui ont l'audace de vouloir le faire travailler ou des impudents qui essaieraient de tourner autour de Daisy.


Ce tome comprend cinq histoires, publiées entre juin 1969 et octobre 1971. Pour chaque épisode, une page dédiée présente une illustration récente, la cover originale en miniature, les noms du ou des scénaristes et dessinateurs, ainsi que les dates de première publication, en Italie et en France, avec les références des revues concernées.
Après ses premières incartades, le canard masqué va devoir faire face à un imposteur ou encore à une crise de claustrophobie de l'oncle Picsou, tout en étant aidé par le brave Géo Trouvetou, qui lui fournira bon nombre de gadgets fort utiles.
Bien entendu, Fantomiald, tout comme les autres publications de la famille Duck, est plutôt destiné à un jeune public, mais pouvoir se replonger ainsi dans ces anciens récits génère inévitablement chez le lecteur adulte un petit pincement au cœur nostalgique. Si en tout cas vous avez lu quelques-unes de ces histoires étant jeune, sinon, à moins que ce soit la première fois que vous ouvriez un livre depuis votre enfance, il n'y a aucune raison pour que vous soyez nostalgique.

Niveau traitement éditorial, c'est très correct. La version française est plutôt bonne si l'on excepte quelques répétitions, rien de dramatique. Quelques petites maladresses cependant : un cadre bleu qui n'a pas été nettoyé dans un phylactère, ou encore le titre du dernier épisode, différent dans le sommaire et les pages BD. Encore une fois, rien de bien méchant, pas de quoi en tout cas arracher trois plumes à un tadorne.
Signalons également une petite intro présentant la collection, agrémentée de quelques couvertures du Journal de Mickey, dont une grand format.
Bref, un honnête recueil regroupant plus de 280 pages BD dévoilant les premiers coups du célèbre Fantomiald.
Vivement conseillé si vous aimez le personnage !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Fantomiald !!
  • Un bel ouvrage, plutôt soigné.
  • Enfin une intégrale dans l'ordre chronologique.

  • Quelques coquilles sans gravité.
Spider-Man par Peter David
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Retour sur une ancienne aventure du Tisseur intitulée : La mort de Jean Dewolff.

Le capitaine Jean Dewolff vient d'être retrouvée chez elle, abattue par un tueur en série. L'homme, qui se fait appeler le Rédempteur, va rapidement allonger la liste de ses victimes en s'en prenant à un juge, puis un prêtre.
Spider-Man est bouleversé par la nouvelle de la mort de la jeune femme et va tout faire pour retrouver son assassin. Mais alors que d'habitude, seul son sens de la justice le guide, il a cette fois envie d'autre chose. De vengeance.
Et si après toutes ces morts autour de lui, Peter allait trop loin ? Après son oncle Ben, Gwen, le capitaine Stacy, maintenant Jean... il est plus que jamais décidé à protéger les innocents des criminels. Quitte, peut-être, à en devenir un lui aussi.

En 2012, Panini sort ce Marvel Best-Of consacré au Tisseur. Les sept épisodes regroupés dans ce volume sont signés Peter David (Hulk, Spider-Man 2099, Madrox) et dessinés par Rich Buckler et Sal Buscema. La première saga (tirée de Peter Parker, The Spectacular Spider-Man #107 à #110) date de 1985/1986 et est suivie par un récit contant, un an après, le retour du Rédempteur (dans Spectacular Spider-Man #134 à #136).


Graphiquement, c'est surtout la colorisation qui s'avère grossière et particulièrement flashy, mais bon, rien de surprenant si l'on se réfère aux standards de l'époque. L'histoire, par contre, est plutôt quelque peu en avance sur son temps, avec une thématique sombre et adulte. Spidey est confronté à ses propres pulsions violentes mais, surtout, Peter David parvient à n'être jamais manichéen et à ne pas imposer un point de vue absolu. Les failles de la justice sont notamment évoquées, tout comme la peur des victimes, les risques de débordements liés à l'auto-défense, la force abêtissante et brutale des mouvements de foule, et cetera. Même le tueur en série est décrit de manière très humaine et inspire plus pitié et amertume que sentiments revanchards.

Les auteurs glissent également quelques messages "subliminaux" en forme de clins d’œil, avec par exemple un passant ressemblant curieusement à Charles Bronson (interprète de la série, polémique à l'époque, des Death Wish) tenant un journal titrant "un soi-disant justicier". N'oublions pas de signaler également l'humour propre à David, avec quelques répliques plutôt savoureuses (voir encadré ci-dessous).
Avec la justice comme sujet principal, l'on ne s'étonnera pas de voir en guest Daredevil, alias l'avocat Matt Murdock. Electro joue également un rôle dans la deuxième partie de l'ouvrage, dont la lecture s'avère plutôt agréable.
Enfin, la traduction est correcte mais signalons tout de même un petit problème technique sur quelques planches : un texte en italien, en bleu, apparaît parfois en dessous de la traduction française. Cela ne pose pas trop de problèmes sur des phylactères blancs, mais lorsque ceux-ci ont un fond de couleur, l'ensemble a un côté "gribouillis" peu esthétique et difficilement lisible.

Un bon comic, bénéficiant d'un sujet sérieux traité avec intelligence.


Peter Parker et Matt Murdock sous la plume de Peter David.


— En entendant les battements de cœur de Peter Parker puis, plus tard, ceux de Spider-Man, tu as su que c'était la même personne ? Comment tu appelles ce pouvoir ?
— Écouter.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une thématique intéressante et intelligemment traitée.
  • La subtilité et les traits d'humour de David.

  • Une colorisation souffrant des limites techniques de l'époque.
  • Des problèmes d'impression pour la VF (Marvel Best-Of/Panini).
Sélections UMAC : cinq polars, à voir ou revoir
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Nous vous proposons aujourd'hui une petite sélection de polars, bien écrits, bien réalisés, et disponibles pour la plupart à petit prix.

Bound : sexe & mafia

Avant de réaliser leur mythique trilogie Matrix, les frères Wachowski (enfin, sœurs maintenant apparemment...) sortent discrètement un petit film, léché et très maîtrisé, qui se veut être une sorte de huis clos sulfureux.

Corky, une jeune femme qui vient de sortir de prison, est employée pour retaper un appartement qui jouxte celui d'un mafieux. Elle rencontre rapidement la petite amie de ce dernier, Violet, qui tombe sous son charme et la drague lourdement.
Alors qu'une relation plutôt risquée s'installe, Violet confie à Corky vouloir changer de vie. Pour cela, elle pourrait compter sur deux millions de dollars (un petit pécule, ça aide toujours à démarrer dans la vie) qu'elle envisage de piquer à son mec. Qui est donc un gangster de la mafia, si vous avez bien suivi. Et ces gens étant connus pour être plutôt ombrageux, rancuniers et pas spécialement enclins à distribuer leur pognon, cela pourrait causer quelques problèmes...

Si le pitch peut sembler banal, le traitement de l'histoire par les Wachowski va transcender ce petit film. Les deux actrices principales - Gina Gershon et Jennifer Tilly - apportent bien sûr un indéniable atout charme (une "sex consultant" sera même embauchée sur le film), mais l'ambiance chaude, feutrée et sombre sera également cruciale. Les Wachowski et le directeur de la photographie, Bill Pope, ont d'ailleurs admis avoir trouvé l'inspiration visuelle dans  les films "noirs" et certains comics, dont le Sin City de Frank Miller.

Avec un budget limité, peu de décors et sans débauche d'effets spéciaux, voilà un récit mené de main de maître et qui se revoit encore avec plaisir.
Pour l'anecdote, un studio, à la lecture du scénario, avait proposé de transformer le personnage de Corky en homme. Les Wachowski ont refusé. Et on ne va pas s'en plaindre.




Un Plan Simple : neige & pognon

Sam Raimi n'a pas à son actif que la trilogie Spider-Man, il a aussi réalisé de bons films. Un Plan Simple, finalement peu connu, est probablement pourtant son meilleur boulot.

Un petit bled du Minnesota, en hiver. Hank Mitchell et sa femme, Sarah, mènent une vie paisible, rythmée par leurs boulots alimentaires respectifs. Hank est raisonnable, plutôt intelligent, probablement heureux. Un jour pourtant, sa vie va basculer. Alors qu'il se retrouve au milieu des bois en compagnie de son frère, Jacob, et de l'ami de ce dernier, Lou, les trois hommes découvrent l'épave d'un petit avion de tourisme.
À l'intérieur : plusieurs millions de dollars.
Hank prend les choses en main. Parce qu'il est instruit et que son frère est un paumé, au chômage. Il va élaborer un plan simple pour leur permettre de bénéficier de cette manne financière inattendue en toute sécurité.
Malheureusement, même les plus simples des plans ne se déroulent pas toujours sans accroc.

Ce long métrage est en fait basé sur le roman éponyme de Scott Smith (qui va d'ailleurs signer le scénario de cette adaptation). Et avec une matière première pareille, difficile de se planter.
L'histoire policière, qui connaît un dénouement très... énergique on va dire, est en fait sous-tendue par une exceptionnelle étude de mœurs, un drame humain où les gens "bien comme il faut" vont se révéler cruels ou insensibles, alors que les benêts, en tout cas les types habitués à être méprisés et regardés de haut, vont balancer quelques vérités bien senties. Car visiblement, dans la fiction comme dans la vraie vie, ceux qui ont des grands principes plein la bouche sont ceux qui les appliquent souvent le moins.

La relation entre Hank et Jacob est à ce titre une pure merveille, et la composition de Billy Bob Thornton est aussi juste qu'émouvante. Bridget Fonda, en implacable libraire transformée par l'appât du gain, tient également un rôle discret mais crucial.
Le suspense est constant et la situation s'aggrave jusqu'au dénouement final, sans jamais tomber dans le grand n'importe quoi. Quant au décor, rural et magnifié par la neige, il permet, en plus de ses qualités esthétiques, de renforcer encore, par contraste, la noirceur cachée de certains protagonistes.

Un magnifique récit, profond et jamais ennuyeux.




The Big Lebowski : pipi & bowling

Difficile de ne pas caser, dans cette sélection, ce film culte des frères Coen.

L'histoire est si étrange que je m'en étais servi pour tenter de démontrer, dans ce dossier sur l'écriture, que l'histoire - en gros ce que l'on peut "pitcher" - est sans doute ce qu'il y a de moins important dans un récit. Tout dépend en effet de la manière de raconter, et les frères Coen sont loin d'être des manchots à ce petit jeu.
Mais, voyons tout de même de quoi il retourne.

"Dude" (le "duc" en VF) Lebowski est un glandeur fini, perpétuellement dépenaillé, amateur de Russe Blanc [1] et qui n'a qu'une passion : le bowling.
Un jour, à cause d'une homonymie malheureuse, des types débarquent chez lui et le menacent. Ils font même plus que le menacer : ils lui foutent la tête dans les chiottes et pissent sur son tapis. Un tapis auquel il tenait. Tout cela parce que sa femme leur devrait du pognon. Or, le Duc n'est pas marié.
Alors qu'il tente de tirer cet imbroglio au clair, avec les conseils de son meilleur ami, Walter - un vétéran du Vietnam - le Duc se retrouve embrigadé dans une affaire d'enlèvement, dans laquelle on lui demande de jouer le rôle d'intermédiaire entre les kidnappeurs et la famille de la personne enlevée. Entre des histoires de tricherie au bowling, une nana qui aimerait bien emprunter le sperme du Duc pour tomber enceinte et les idées, aussi saugrenues qu'inefficaces, de Walter, notre brave Lebowski va connaître la période la plus mouvementée de sa vie !

Que dire ? Ce film est génial. Une pure merveille. La casting y est pour beaucoup : John Goodman notamment, extraordinaire en vétéran monomaniaque et hargneux, ou John Turturro, en "Seigneur des Boules" pédophile... Mais tout en fait est parfaitement calibré, de la bande son (The Man in Me, de Dylan, ou encore le Hotel California, version Gipsy Kings) à la distribution (Julianne Moore, Steve Buscemi, Sam Elliott...) en passant par les dialogues, réellement hilarants (ce que bien des comédies échouent à produire).

C'est drôle, brillant, inattendu et parfaitement rythmé.




Arnaques, Crimes et Botanique : drogue & gros flingues

Premier film de Guy RitchieLock, Stock and Two Smoking Barrels a été complètement descendu par la presse spécialisée lors de sa sortie, en 1998. On se demande bien pourquoi, car il recèle de nombreuses qualités (que l'on retrouvera par la suite dans Snatch ou RocknRolla, du même metteur en scène).

Eddy a réussi, en empruntant du pognon à ses trois meilleurs potes, à se faire admettre à une partie de poker illégale, où l'on mise très gros. Seulement, la partie est en fait truquée et Eddy se retrouve avec 500 000 livres de dette. Dette qu'il contracte envers un type de la pègre, pas vraiment réputé pour plaisanter avec les mauvais payeurs.
Eddy et sa petite bande n'ont pas d'autres choix que de trouver l'argent. Heureusement, ils ont pour voisins des types louches qu'ils se proposent de braquer...

Personnages franchement hors normes et "larger than life", récits parallèles qui finissent par se percuter avec force et habileté, le tout sur une bande-son particulièrement bien choisie, pour un premier essai, il est largement transformé.
Même techniquement, entre la photographie travaillée et pas dégueu et les effets (ralentis, plans fixes...) bien employés, ce film est clairement abouti.

Une plongée, pleine d'humour noir, dans le milieu des malfrats londoniens.




Kiss Kiss Bang Bang : Hollywood & détectives privés

Vous connaissez très certainement Shane Black, réalisateur de cette excellente comédie policière. D'abord parce qu'il a mis en scène Iron Man 3 ou The Predator, mais aussi parce qu'il est le scénariste d'une flopée de films très connus (de L'Arme Fatale au Predator original, en passant par Le Dernier Samaritain ou Last Action Hero).
Il délaisse ici les super-héros et les aliens agressifs pour s'intéresser à un tandem plutôt savoureux, composé de Robert Downey Jr et Val Kilmer. On a vu pire comme casting pour un premier film !

Harry Lockhart est un petit voleur qui, en cherchant à échapper à la police, va se retrouver par le plus grand des hasards au milieu d'une audition. Blessé, il semble jouer si bien qu'il décroche un rôle pour un polar hollywoodien. Et pour préparer au mieux le personnage qu'il doit incarner, la production engage même un véritable détective privé, censé lui fournir quelques astuces.
Mais Harry, qui joue de malchance, va bientôt être entraîné dans une véritable affaire criminelle, avec de bien réels cadavres.

Outre une satire du milieu hollywoodien, Black propose ici une comédie futée qui s'amuse avec les codes du polar et se permet de tourner en dérision les clichés présents dans ce genre de films (le dialogue au téléphone, quand Harry annonce à Gay comment il a laissé son ADN sur un corps, est par exemple une pure merveille de drôlerie et d'ingéniosité).

Mélange d'humour féroce et de dialogues finement ciselés, KKBB demeure un incontournable pour les amoureux des classiques qui ne craignent pas les moqueries et l'impertinence intelligente.




[1] Le Russe Blanc, ou White Russian, est un cocktail à base de vodka, liqueur de café et crème liquide (ou lait). Ajoutez des glaçons, passez au shaker et servez dans un verre "old fashioned". À consommer sans modération, sauf si vous avez moins de 12 ans, auquel cas, limitez-vous à 5 verres par jour.
Hulk : période David & Keown
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Le début des années 1990 a constitué un tournant décisif dans la série Hulk : approchant les trente ans d’existence  du personnage (célébrés en 1992 aux alentours du numéro 400 de The Incredible Hulk), il lui fallait se renouveler tout en conservant les qualités qui avaient contribué à sa durée, qualités soulignées par le travail extraordinaire du scénariste Peter David, désormais indissociable du titre et dont l’un des arcs avait engendré le remarquable Point Zéro. Ce renouvellement s’est opéré suivant trois axes, deux scénaristiques et le troisième artistique.

Une nouvelle évolution de la personnalité de Hulk

Vous le savez, Hulk n'a pas toujours été de cette belle couleur émeraude : il était même gris à l'origine, émergeant de la nuit tel un succédané de Mr Hyde. Après être passé au vert (car cela rendait mieux à l'impression), il est beaucoup plus tard redevenu gris et y a gagné suffisamment d'intelligence pour trouver du travail (comme videur à Las Vegas sous le pseudonyme de Joe Fixit) et pouvoir tenir une conversation normale, quoique un peu trop ponctuée de jurons. Ces variations dans sa personnalité ont poussé le Docteur Samson à retenter une thérapie précédemment avortée (mais qui lui a quand même fourni de beaux muscles et une abondante crinière verte) : il soupçonne en effet Bruce Banner de souffrir de troubles de la personnalité, chacune de ses facettes entrant en conflit avec les autres. Ainsi, puisque le Hulk vert était sans conteste l'enfant taciturne et émotif, le Hulk gris incarnait l'adolescent expansif et passionné tandis que le professeur Robert Bruce Banner prenait le rôle de l'adulte responsable et timoré.
Au cours d'une ultime session mouvementée, en quête de l'élément ayant engendré cette dichotomie, il parvient à faire fusionner les entités psychiques, les faisant ainsi coexister : Banner ressort sous une apparence différente, un géant ultra-musclé, sûr de lui, voire goguenard mais doté à la fois de la puissance de Hulk et de l'intelligence du physicien. Ce que Samson considère comme une réussite majeure (et sans doute inespérée) n'est cependant pas du goût de Betty qui ne retrouve pas dans cet être le mari chétif et craintif qu'elle aimait. Ce nouvel individu est trop grand, trop beau, trop imposant et surtout trop confiant, tout ce que n'était manifestement pas l'homme qu'elle avait épousé. Banner, mortifié, cherche alors une solution à un problème qu'il ne comprend pas. Il n'aura dès lors de cesse, et malgré tous les adversaires qu'il va immanquablement affronter, de tenter de reconquérir sa femme en lui prouvant que ce qu'elle voit, c'est bien lui, le vrai Banner, la fusion de tous les alter ego dissidents, enfin débarrassé de cette culpabilité et de ces doutes qui le rongeaient depuis un traumatisme infantile. Il passera à la postérité sous le doux sobriquet de "Professor Hulk".


Une idée de génie, osée, à mi-chemin entre le changement de tenue basique (par exemple les évolutions des armures d'Iron-Man ou le passage du vieux costume bleu et rouge au très cool costume noir de Spider-Man hérité des Guerres Secrètes [cf. ce dossier sur les différents costumes du Tisseur]) et le changement de personnage, plus risqué encore (un Thor femelle ou les différentes incarnations de Captain Marvel). Les perspectives sont nombreuses et donneront un certain piment aux combats dans lesquels notre héros, s'il perd son traditionnel pantalon violet, échafaudera différentes tactiques, tentera le compromis mais n'oubliera jamais d'affirmer que, même à présent, il reste "le plus fort de tous".
Ce nouveau Hulk se cherche toutefois encore un équilibre, tant dans ses relations que dans ses affrontements ; moins bestial, moins brutal, il se laisse souvent surprendre tout en ayant théoriquement une puissance équivalente à celle que le Titan vert possédait. Cependant, son intelligence supérieure lui permet de s'en sortir différemment, de ne pas tout miser sur une escalade de force pure. C'est particulièrement visible dans la mission en Israël avec le sort d'un garçon censé devenir un dictateur de la trempe d'Hitler : Banner a beau essayer de se justifier, il reste considéré par certains de ses pairs super-héros comme une bête destructrice, un léviathan sans âme. Toutefois, à présent qu'il laisse libre cours à ses émotions, on constate qu'il perd souvent patience et déchaîne sa puissance en oubliant de tenir compte de son environnement.

L’irruption du Panthéon

Banner a à peine le temps de digérer son changement de morpho-psychologie et la réaction de sa femme qu'il se voit aussitôt offrir d'intégrer le Panthéon, un groupe d'individus surpuissants (se prétendant d'ascendance divine) doté de moyens technologiques inouïs et prétextant oeuvrer pour le bien de l'humanité sans s'arrêter aux impératifs politiques qui ne feraient que freiner leurs entreprises caritatives. Banner n'étant pas né de la dernière pluie acide, il va légitimement hésiter devant cette proposition, cherchant s'il y aurait anguille sous roche. Il fera ainsi connaissance avec le bouillant Ulysse, l'intrépide Hector, le sémillant Pâris, un Ajax en mode bulldozer attardé, une courageuse Atalante, une intrigante Delphes capable de voir l'avenir - par laquelle le lecteur comprendra la sourde menace pesant à la fois sur Hulk mais aussi sur le monde entier, ce qui constituera l'apothéose du travail de Peter David - et enfin, à leur tête, l'énigmatique Agamemnon-avec-deux-m-mais-pas-ensemble.

De son côté, troublée par le nouveau Banner, Betty va être prise en mains par Marlo, l'ex-petite amie de Joe Fixit, une adorable jeune femme un peu délurée et voyant la vie du bon côté, qui compte bien décoincer cette fille de militaire, tandis que l'inamovible Rick Jones servira de trait d'union entre Hulk et les femmes. Ce ne sera pas chose aisée pour madame Banner d'accepter la main tendue de celle qui, après tout, a couché avec son mari, mais la joie de vivre et l'énergie communicative de Marlo auront vite raison de ses réticences et lui permettront d'enfin s'accomplir en tant que femme, de s'intégrer dans le monde civil et y trouver son compte, d'exister en dehors de la double ombre pesante de Hulk et du Général Ross. Un axe dans lequel David va exceller, lui qui a toujours su magnifiquement développer les seconds rôles, déchaînant davantage son sens critique et son humour acidulé : Betty, se libérant, devient une femme fort séduisante et l'on se réjouira des dialogues plein de sous-entendus entre Marlo et elle. 

L’arrivée du dessinateur Dale Keown

Après l'épisode McFarlane, la série se cherchait une identité graphique. L'arrivée de Dale Keown apporte incontestablement un vent de fraîcheur dans les histoires imaginées par Peter David qui puisera dans son trait fin et ses esquisses dynamiques davantage de ressources pour un humour plus présent, parfois caustique et désabusé (Banner constate que son lourd passé destructeur a laissé de nombreuses traces), parfois très "geek" et référencé, avec de nombreux clins d’œil à la pop culture et notamment au cinéma d'action. Voir Hulk sortir des répliques tirées de Terminator est l'un de ces petits plaisirs que l'on n'espérait plus. Ce que la série gagne en dynamisme et en clarté, elle le perd un peu en densité et en noirceur (par rapport à la période précédente avec notamment les conspirations du Leader). L'encrage clair de Mark Farmer ajoute encore à ce contraste avec le récent passé de Hulk : les visages sont à présent agréables tout en demeurant très expressifs, Betty est désormais d'une grande beauté évanescente (et Marlo définitivement un canon), les silhouettes plus sylphides. On remarquera que Keown privilégie un tantinet la tête de ses personnages, un soupçon plus volumineuse que chez d'autres dessinateurs, conférant aux protagonistes un côté un brin enfantin.

L'apparence de Hulk elle-même est esthétiquement réussie : malgré sa mâchoire carrée et en dépit des 2,30 m de muscles, il n'a plus ce côté animal, voire prognathe, des origines.
Les scripts de David semblent préparer la série à un nouveau basculement et optent pour une légèreté inhabituelle, mais ils proposent aussi des histoires plutôt mouvementées, dont deux épisodes directement liés à la saga Infinity Gauntlet.

Une période faste pour Hulk et pleine de possibilités mais qui sera brève, malheureusement (de 1991 à 1992, donc accessible par le biais des deux Intégrales consacrées à ces années-là), Keown quittant le giron de Marvel pour aller développer sa propre série chez Image comics.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une évolution radicale de Hulk.
  • De nouveaux alliés qui donneront plus de possibilités d'action à notre héros.
  • Un dessinateur doué, dont le dynamisme colle à l'esprit que Peter David voulait insérer dans la série, avant qu'elle ne revire au drame.
  • Quelques épisodes de haute volée dont ressortent "Little Hitler" en Israël (contre Sabra) et l'arc "War & Pieces" (contre X-Factor).
  • Un développement intéressant de la personnalité de Betty, définitivement plus une potiche.
  • Des histoires disponibles dans les Intégrales Panini de 1991 et 1992, récemment sorties.

  • Quelques épisodes bouche-trou à l'intérêt moindre.
  • L'intermède "Infinity Gauntlet" manque d'impact.
  • La traduction des nombreux traits d'humour n'est pas toujours pertinente.