La Pro : du trottoir au super-héroïsme
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Petit coup d'oeil sur une parodie décapante signée par un auteur habitué à ne pas faire dans la dentelle : La Pro. Moins de 18 ans s'abstenir.

C'est une prostituée. Elle a un gosse à nourrir, des clients à satisfaire et une vie passablement glauque. Un jour, un être cosmique souhaitant mener une petite expérience sur l'héroïsme va la doter de super-pouvoirs. Elle est maintenant plus rapide, plus forte, elle peut voler... mais est-ce suffisant pour changer vraiment ?
En rejoignant la Ligue d'Honneur, elle va être confrontée à un autre monde, policé et respectable en apparence mais loin d'être parfait. Peut-on changer de vie en endossant un autre costume ? En a-t-elle seulement envie ?

C'est Garth Ennis que l'on retrouve au scénario de cet album datant de 2003. Si le scénariste est parfois considéré comme un spécialiste du trash, l'on voit tout de même ici, derrière les scènes osées et les gros mots, poindre une vision anticonformiste et acide qu'il confirmera dans d'autres œuvres comme The Boys (très proche au niveau de la thématique) ou Preacher.
Les dessins, de fort bonne facture, sont l'œuvre d'Amanda Conner.

L'entrée en matière est directe, avec une scène explicite décrivant les "conditions de travail" de l'héroïne principale. Très vite, l'on bascule dans la franche parodie avec une Ligue d'Honneur s'inspirant des personnages de DC Comics. Le Saint campe un Superman propret et quelque peu niais, Le King et le Sous-Fifre forment un duo très tendancieux librement inspiré de Batman & Robin, Le Citron Vert remplace Green Lantern dans un style très hip-hop, bref, tout le monde en prend pour son grade, Wonder Woman et Flash ayant également leurs pendants.


La Pro, sous la plume de Garth Ennis.


— La prochaine fois que je dis merde ou putain ou trou du cul ou bite, jetez un coup d'oeil par la fenêtre. Je vous parie cinquante dollars que le monde ne s'arrête pas de tourner.



Il faut l'avouer, le cocktail, à base de fellations, d'hémoglobine et de langage de charretier, est corsé et est à déconseiller aux âmes sensibles. Pourtant, malgré une forme très..."rock n'roll", le fond est loin, comme souvent avec Ennis, d'être stupide. L'on sent au contraire une critique très acerbe du politiquement correct à travers la mise à mal des mythes super-héroïques classiques.
Mieux encore, l'auteur s'autorise même un début de réflexion sur le pouvoir et son apparente incapacité à changer les choses. Ainsi, alors que l'un des personnages se vante des périls qu'il a pu vaincre dans sa carrière, la Pro a cette réflexion douloureuse : "dommage que vous ne puissiez pas faire en sorte que je ne suce plus de bites pour nourrir mon gosse."
La sentence est cruelle mais loin d'être gratuite, quant au côté brut du style, il est presque ici nécessaire, tant pour crédibiliser ce personnage malmené par la vie que pour bousculer des oreilles (ou des yeux dans notre cas) habitués à recouvrir les vilaines blessures de notre société par de beaux mots bien plus acceptables.

Bon, bien entendu nous ne sommes pas ici dans un traité de philosophie, mais tout de même, pour qui sait voir au-delà des apparences, Ennis devient alors plus qu'un scénariste un peu trash.
Ceci dit, le but de la manœuvre reste essentiellement de divertir. Vous aurez ainsi l'occasion de voir ce que donne une éjaculation de surhomme par exemple. Eh, c'est logique non ? Super vitesse, super force, super éjac ! Et gros dégâts.

Une version française de La Pro est disponible aux Éditions USA. On peut encore trouver assez facilement l'ouvrage d'occasion et à un prix abordable. La traduction aurait mérité un plus grand soin, l'album comportant tout de même son lot de fautes de frappe ou même de sens ("peut" au lieu de "peu", "sensée" à la place de "censée"...).

Un comic drôle, osé et loin d'être bête.
Comme le dirait Ennis sur la planche finale, c'est déjà pas mal.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'humour.
  • Le côté trash et rentre-dedans.
  • Une véritable réflexion qui soutient le propos.
  • Quelques moments émouvants.
  • L'aspect parodique et les références.

  • La VF de piètre qualité.
Enquêtes, Magie & Gargouilles
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La ville de Partington peut s'enorgueillir d'abriter le plus grand détective du monde. Faisons connaissance avec le personnage en parcourant les pages de Ruse.

Simon Archard est un détective aux capacités intellectuelles extraordinaires. Il résout régulièrement les affaires les plus complexes et finit même par s'ennuyer ferme, sans véritable défi à relever. L'arrivée de Miranda Cross va pourtant bouleverser le quotidien de Simon, la baronne de Kharibast va en effet bientôt mettre dans sa poche les notables de la ville et discréditer l'habile investigateur.
Emma Bishop, partenaire - ou assistante selon les points de vue - d'Archard va bien entendu lui apporter son aide. La jeune femme est non seulement débrouillarde mais possède aussi quelques dons et un bien curieux secret. Décidément, cette bonne ville de Partington est pleine de mystères, jusque dans son ciel où volent d'improbables gargouilles.

À première vue, voilà une histoire des plus classiques où un personnage à la Sherlock Holmes cherche à résoudre divers crimes. Pourtant le scénariste, Mark Waid (Fantastic Four, Captain America, Spider-Man : House of M), ajoute à sa recette quelques ingrédients inattendus. La magie tout d'abord. La blonde Emma a en effet le pouvoir d'arrêter le temps bien que cela ne soit apparemment pas sans danger. Les gargouilles ensuite, animaux communs dans la ville imaginaire, type Londres du XIXe siècle, où se déroulent les évènements. Ces éléments étranges tiennent un rôle important dans l'espèce de méta-intrigue sur laquelle viennent se superposer les affaires policières plus traditionnelles. Et si ces dernières sont résolues dans chaque recueil, de nombreuses questions restent posées à propos du passé des deux personnages principaux.


Les dessins sont l'œuvre de Butch Guice (Ultimate Origins, Iron Man) et sont réellement splendides. La ville est déjà fort belle mais certains décors intérieurs sont à tomber par terre, le simple parquet d'une salle de bal devenant soudainement un régal pour les yeux. Les nombreux détails dont fourmillent les planches incitent d'ailleurs à s'attarder longuement sur elles. Signalons, pour être complet, l'encrage de Mike Perkins mais surtout les couleurs de Laura Depuy, ces dernières venant magnifier les traits de Guice.

Trois volumes sont disponibles en version française chez Semic : L'affaire Miranda Cross, Némésis et Apparences. On peut encore les trouver en neuf, mais ils se font de plus en plus rares.
Notons que la traduction est plutôt soignée. Les livres arborent une élégante couverture en dur, un papier glacé et se présentent dans un format à l'italienne tout à fait approprié. La série a malheureusement été arrêtée aux États-Unis après la faillite de CrossGen en 2004. Onze épisodes demeurent totalement inédits en France, quant aux droits des séries CrossGen, ils appartiennent maintenant pour l'essentiel à Disney Publishing.

Une série très bien réalisée, à l'esthétisme envoûtant, qui n'a guère porté chance à ses éditeurs, américains ou français, et qui aurait mérité une plus longue vie.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'aspect fantastique.
  • Les magnifiques dessins de Guice.
  • Le principe de la méta-intrigue se superposant aux enquêtes.
  • Le charme de Partington.
  • Le format à l'italienne.

  • Pas de conclusion.
UMAC's Digest #48
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Les sélections UMAC dans l'actu de la pop culture




 -- SAPÉS COMME JAMAIS --

C’était une rumeur en 2017, désormais l'on est sûr que l’automne 2018 verra apparaitre sur les étagères des libraires Devil’s Relics, un manga (Glénat) imaginé par Maître Gims et son frère. Au scénario, Jean-David Morvan qui n’en est pas à son premier album aux influences nippones. Le japonais Yoshiyasu Tamura se chargera de la partie graphique.
Quant à l’histoire, le résumé éditeur demeure confus : un quasar qui a anéanti la Lune, un monde plongé dans le chaos, le diable qui a disparu et, au milieu de tout ça, des justiciers/hors-la-loi en pleine quête pour retrouver des reliques qui refilent un max de pouvoirs.
À voir.
#tantqu'ilchantepas





 -- DRAGUE & ENQUÊTES --

En février 2019 débarquera sur les écrans français l’adaptation de City Hunter, manga de Tsukasa Hôjô, plus connu sous le nom de Nicky Larson. Réalisé par  Philippe Lacheau, qui joue le rôle titre, cette comédie d'action transpose le récit de base à Paris. Dorothée, la célèbre présentatrice jeunesse, y fera une apparition et Elodie Fontan jouera Laura. L'histoire, validée par l'artiste japonais, se rapprochera de la version française du dessin animé (les répliques cultes et délirantes seront-elles conservées ?).
Après Nicki Larson (City Hunter/Sing si lip yan, de Wong Jing avec Jackie Chan en 1993) et Mr Mumble (de Jun-Man Yuen avec Michael Man-Kin Chow en 1996), ce sera la troisième adaptation cinéma avec des acteurs en chair et en os. Les coréens ont aussi eu leur Siti Hyunteo, sous la forme d'une série TV de 20 épisodes, en 2011.
Pour l'occasion, Mr Mumble est ressorti en juin.
#ClubDo




-- BRAZIIIL LALALALALALALALAAA --

On est en plein dans le football ces temps-ci, du coup c'est l'occasion de vous signaler la sortie, le mois dernier, de Neymar Style, une BD consacrée au célèbre champion de roulé-boulé qui s'est fait offrir un billet de retour pour Brazilia par nos amis Belges.
L'ouvrage est sorti chez Hugo BD et est réalisé par le studio Makma (Edmond Tourriol, déjà scénariste de L'Équipe Z, figure parmi les auteurs).
Bien entendu, l'ambiance se veut légère et humoristique, les gags étant basés par exemple sur les difficultés d'adaptation du joueur à la capitale française. Franchement, devoir habiter à Paris, on souhaiterait ça à personne non plus !
Plus d'infos sur Superpouvoir.
#personnageà222millionsd'euros




-- ARSENAL MÉCANIQUE --

En pleine Renaissance, des factions rivales se disputent le contrôle de l'arsenal destructeur de Léonard de Vinci. La seule chose qui leur barre la route est la jeune apprentie de Léonard et son garde du corps mécanique de neuf pieds de haut. Ensemble, Isabel et la Machine vont tout faire pour que l'héritage du Maître ne tombe pas entre de mauvaises mains.
Le premier TPB de Monstro Mechanica, regroupant les épisodes 1 à 5, sort en septembre (en VO) chez Aftershock Comics. Paul Allor est au scénario, Chris Evenhuis au dessin.
Graphiquement, même si ça reste propre, ça manque un peu de caractère. Reste que le sujet est suffisamment riche et original pour mériter que l'on s'y attarde.
À tester donc.
#bricoleur




-- LOST PARODIQUE --

On vous en avait déjà parlé il y a deux ans (cf. le Digest #23), Wrecked, la parodie de Lost, sera diffusée à partir du 25 juillet sur Warner TV. Autrement dit, si vous avez une Freebox, c'est gratuit.
Rappelons qu'il s'agit d'un groupe de survivants qui, suite à un crash, doivent apprendre à cohabiter sur une île déserte.
Plutôt sympa et rafraichissant, idéal pour l'été.
Notons qu'une saison 3 a été commandée par TBS.
#RobinsonFun




 -- MANGA GAULOIS --

Encore un éditeur de manga qui débarque (cf. le Digest #47) !
Sa spécialité, en tout cas pour le moment : le "manga français" (ou manfra), avec deux titres plutôt orientés action : Ragnafall et Imperium Circus. Ils sortiront chez Tsume, créateur de figurines de luxe principalement issues de licences japonaises (Dragon BallGoldorak...), mais aussi de vêtements et jeux de société. Le tout est plus qu’ambitieux.
#Clowns&Vikings

Imperium Circus, de Robin Dall Armellina (scénariste), Guillaume Lapeyre (dessinateur, ayant œuvré sur les manfras City Hall et Booksterz) et Alexandre Desmassias (dessinateur), proposera entre 3 et 4 tomes par an. Une traduction en japonais est même prévue.
Résumé éditeur : Le Golden Tempo était l’âge d’or des cirques. Les profits engendrés par leurs représentations étaient tels que les villes du monde entier s’arrachaient les meilleurs spectacles. Mais l’apparition de la Commission a mis fin à cette ère. L’Imperium Circus, texte de loi rédigé par la Commission, impose son diktat à tous les cirques. Désormais, pour avoir le droit d'effectuer des représentations officiellement dans une ville, les cirques doivent s’adonner à un spectacle macabre dans les Underground Circus.
Voir ce site pour en savoir plus.

Ragnafall, de Shizuha (dessins) et Marujirushi (Cyril Marchiol, scénariste) et Kitahara (Romain, consultant sur la mythologie nordique), annonce pas moins de 40 tomes, avec une version numérique, puis papier et, pourquoi pas, une adaptation animée.
Résumé éditeur : Northia, également appelé le territoire des neufs mondes, est actuellement la cible d’évènements étranges. Suivez le chemin d’Adalrik, jeune forgeron viking, qui se retrouve dans une position délicate, l’amenant à accompagner et protéger une personne avec laquelle il ne partage aucune valeur. Entraîné malgré lui dans une quête de vengeance, il rencontrera des races et créatures que tout oppose, ralliant certains d’entre eux dans la confrontation finale qui les opposera à la puissance destructrice des dieux nordiques.
Voir ce site pour en savoir plus.

Ours, Finlande et Heavy Metal
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Avec Perkeros, c'est à une plongée dans le quotidien d'un groupe de metal amateur que l'on est convié.

Axel est un jeune étudiant, passionné de musique, qui est guitariste et chanteur dans un groupe. Son groupe. Celui pour lequel il est prêt à tout sacrifier, même sa vie amoureuse.
Autour de lui, la jolie Lily est au synthé, Kervinen, un vieux concierge, est à la basse, et les percussions sont aux mains d'un... ours.
Mais Axel a deux défauts majeurs. Il a un énorme trac, qui le conduit parfois à gerber sur scène au lieu de chanter, et il se met parfois à... bégayer au plus mauvais moment. Un nouveau chanteur semble donc indispensable pour que le groupe puisse prendre son envol. Mais pour cela, il va falloir mettre sa fierté de côté...

Le duo aux commandes de cette bande dessinée finlandaise, sortie en 2014 chez Casterman, est composé de JP Ahonen et KP Alare. Deux parfaits inconnus, mais des mecs qui aiment le hard rock et la BD ne peuvent pas être de mauvais bougres.
Le récit se concentre donc, comme on l'a compris, sur les déboires et petits succès d'un groupe de passionnés qui tentent de percer dans le monde de la musique, en écumant les bars pour accumuler un peu d'expérience et de public. Mais, et c'est là où ça devient intéressant, l'histoire va bien plus loin que ce simple cliché et parvient à se transformer tour à tour en love story contrariée, en métaphore brillante sur le pouvoir de la musique et même en récit fantastique à tendance horrifique.
C'est riche, très riche. Et bien foutu.

Niveau dessins, c'est aussi beau qu'inventif. On ressent "physiquement" la puissance des riffs et des mélodies inspirées lors des concerts : rarement un objet pourtant silencieux aura été aussi loin dans l'évocation du son et des sensations qui vont avec (nous n'avons pas mis ce genre d'exemple dans les photos qui illustrent cet article, car en général, il s'agit de doubles-pages, précédées par une construction et mise en condition complexes, qu'il vaut mieux découvrir lors de la lecture).
Pourtant, inutile d'être un mélomane (ou un metalleux) pour apprécier ces 180 pages. Le propre d'une bonne histoire est de transcender son sujet, et Perkeros y parvient de bien des manières. L'humour tout d'abord est constant. Certaines répliques fusent avec brio et intelligence et nous cueillent lorsque l'on s'y attend le moins. Et le personnage principal est un monument de savoir-faire : passionné, maladroit, buté, parfois de mauvaise foi, il n'en est que plus humain, réel et sympathique.


Quant aux références musicales, elles sont bien présentes et plutôt bien trouvées. Elles sont même parfois utilisées pour balancer des vannes. Par exemple quand le leader du groupe annonce qu'ils vont faire un "petit Ace of Base pour se chauffer", avant de se reprendre et de préciser, paniqué : "Ace of Spades ! Spades !"
Il faut connaître Motörhead et le groupe précité pour apprécier la vanne, mais avec la tronche des personnages en plus, elle est purement magique.
Il y a bien sûr également quelques "reprises" dans l'ouvrage, notamment de Protest the Hero et Pain of Salvation. Pas la peine de s'attendre à trouver ces groupes sur NRJ ou à la télévision, c'est un peu trop "pointu" on va dire.
Pas de panique, il y a cependant aussi (pour les besoins de vannes, souvent) des références à des trucs plus connus, comme Britney Spears. Les termes techniques (djent, tapping, outro...) sont rares et relativement compréhensibles dans le contexte.

Mais ce qui emporte vraiment le morceau (c'est le cas de le dire), c'est cette facilité à rendre tout crédible, d'une situation dramatique à un moment de doute, en passant par un questionnement amoureux ou même un trajet (très rock n'roll aussi) en scooter. On est dedans, du début à la fin (et pourtant, le batteur est un ours !).
D'un point de vue pratique, c'est du grand format avec hardcover. Et pour le prix très raisonnable de 17 euros ! (180 pages tout de même).
On trouve à l'intérieur un petit fascicule qui présente les membres du groupe et liste leurs sources d'inspiration ou leurs formations antérieures (Kervinen étant le plus vieux, on va remonter jusqu'à Simon & Garfunkel, King Crimson ou Genesis).
La traduction est nickel à part deux "kestu" et "kesta", qui n'ont pas lieu d'être (en quoi un "qu'est-ce tu" serait moins signifiant ?). Vraiment pas grand-chose à reprocher sur l'ensemble.

Une excellente BD, véritable hommage graphique à la musique en général et au metal en particulier.
Drôle, beau, original, intelligent : un putain de "perfect" !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • De superbes planches qui permettent de rendre compte de la puissance magique de la musique.
  • Des personnages attachants et bien pensés .
  • Un humour imparable, qui tape fort et juste, en se moquant même des a priori véhiculés au sein du milieu metalleux.
  • Un mélange des genres bien dosé.
  • Des références pointues qui ne nuisent cependant pas à la compréhension de l'ensemble.
  • Une adaptation française de qualité.

  • Le fantastique "light", remplacé sur la fin par des monstres qui n'étaient peut-être pas indispensables.
Isaac Asimov : le Club des Veufs Noirs
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Isaac Asimov est l’un des plus grands écrivains de tous les temps. Par la quantité et la qualité de ses textes, par la pertinence de ses propos, par l’immensité de sa culture, par la portée de ses visions ou par le nombre incroyable de récompenses qu’il a glanées. Quel que soit l’angle que vous choisirez, impossible de passer à côté de ce monument de la littérature. Et notez bien que je n’ai pas choisi les termes « Littérature de l’Imaginaire » ou « écrivain de science-fiction ». Certes, il est avant tout connu pour ce genre dans lequel les critiques français n’aiment rien tant qu’enfermer un artiste, si talentueux soit-il, avant que de le dénigrer en le prétendant comme inférieur (mais à quoi ? et sur quels critères ?), mais le "Bon Docteur", comme ses pairs aimaient à l’appeler (en référence à ses nombreux diplômes et à sa gigantesque aptitude à la vulgarisation scientifique), a écrit sur tant d’autres domaines ! Hormis ses traités sur la physique et la chimie, il a publié des guides d’une rare densité tant sur Shakespeare que sur la Bible et semblait inépuisable sur l’Histoire de l’humanité.

De fait, Asimov avait des choses à dire et il possédait cette qualité merveilleuse de pouvoir écrire très vite et sans brouillon. Davantage qu’une passion : la littérature semblait un devoir pour cet homme qui adorait également parler de lui (on l’imagine fort bien inonder son compte Twitter d’innombrables anecdotes sur sa vie professionnelle). Et donc, outre des chefs-d’œuvre de la SF régulièrement réédités (Fondation serait en passe d’être adapté au cinéma !) et des ouvrages de science destinés au grand public, Isaac Asimov s’est frotté également au genre policier. Une frange de la littérature qui avait tout pour lui plaire : le côté millimétré et méthodique des récits d’Agatha Christie l’ont bien évidemment inspiré, ainsi que cet humour bon enfant dont faisaient preuve Miss Marple ou Hercule Poirot au cours de leurs enquêtes. Les habitués de ces récits reconnaîtront sans peine la référence, Le Club des Veufs Noirs rappelant celui du Mardi dans lequel officiait l’héroïne de Christie, cette détective « en fauteuil » qui connaissait si bien la nature humaine.
L’auteur de I, Robot ne s’est cependant pas cantonné à ces personnages de salon puisqu’il a publié quelques nouvelles mettant en scène Wendell Urth, un détective au puissant esprit d’analyse rappelant l’Auguste Dupin d’Edgar Poe. N’oublions pas non plus les romans les Cavernes d’acier et Face aux feux du soleil dont le héros est un policier pugnace flanqué d’un robot humaniste.

Mais revenons aux Veufs Noirs. Au début des années 70, après avoir accepté la commande d’une nouvelle pour un célèbre magazine spécialisé dans les histoires policières, Asimov s’est vite aperçu qu’il aimait beaucoup les personnages qu’il avait créés pour l’occasion – dont certains étaient directement inspirés de ses proches dont les écrivains Lester Del Rey et L. Sprague de Camp. Il a donc poursuivi l’aventure jusqu’à avoir suffisamment de matière pour un premier recueil, en appelant d’autres (il en existe 5 volumes à présent, trouvables aisément dans différentes éditions, dont une Omnibus). Un recueil plaisant où l'on retrouve la verve inimitable du Bon Docteur, sa manière bien à lui d'accompagner ses textes de petites anecdotes sur leur conception, le contexte de leur création voire la manière dont ils ont évolué ; les amateurs de ses Histoires Mystérieuses et de ses recueils de nouvelles de SF de jeunesse comprendront aisément.

Avec le recul, ces nouvelles policières perdent, il faut bien l’avouer, beaucoup d'impact, en tous les cas davantage que ses histoires de science-fiction. Construites sur des enchaînements de dialogues dont Asimov a le secret (il n'est pas un écrivain d'action et préfère faire parler ses personnages plutôt que de décrire des événements ou des décors), ces historiettes se rapprochent davantage des enquêtes d'Agatha Christie (quand bien même il s'en défende dans la préface) que des thrillers modernes. Pas de sang, pas de violence et surtout pas d’investigation sur le terrain : l’on est dans la subtilité, l'analyse rhétorique, la déduction à distance - puisque ces enquêteurs en herbe, dont ce n'est pas le métier (on parle de quadras en goguette se réunissant une fois par mois loin de leurs femmes pour parler de tout et de rien avec cette toute-puissante dignité caractérisant le mâle en meute), ne se déplacent jamais sur le lieu du forfait. Questionnant un invité venu leur soumettre (malgré lui) un problème quelconque, souvent vraiment futile, parfois ayant des répercussions possibles sur la Sécurité Nationale, ils tentent de disséquer l'énigme en morceaux signifiants sur lesquels ils exercent leur savoir-faire (chacun d'entre eux, sans être expert, a de sérieuses compétences dans un domaine différent : écrivain, artiste, spécialiste des codes pour le gouvernement, avocat ou chimiste). Méthodiques ou fougueux dans leurs démonstrations, n'hésitant jamais à s'apostropher sur un détail, ils en viennent systématiquement à la conclusion qu'ils ne parviendront pas à trouver la solution, ou en tous cas pas une suffisamment satisfaisante. C'est là qu'intervient l'ineffable Henry, homme distingué et racé, d'une politesse exquise, qui se trouve être leur serviteur au restaurant où ils organisent leur réunion mensuelle. Et Henry trouve toujours la réponse, s'effaçant invariablement derrière un constat tout en modestie : les Veufs Noirs ont défriché le terrain, il ne restait donc que la dernière possibilité. Henry, l’homme de l’ombre, incapable de la moindre malice mais dont l’intelligence et le bon sens sont bien supérieurs à ceux de tous les autres. Sa présence même, ainsi que ses interventions, font tout le sel des récits.

Reste que les résolutions dans ces nouvelles peinent à présent à surprendre, ou en tout cas à stimuler véritablement, bien qu'Asimov parsème son récit d'indices permettant parfois de devancer la chute finale. C'est souvent gentillet, lié à un défaut d'observation, une précision linguistique, une interprétation erronée pour lesquelles un peu de logique mais tout de même une sérieuse culture (pour le dernier récit, il fallait bien connaître Alice au pays des merveilles ; une autre nouvelle s’épanche sur le contenu des pièces de Shakespeare) permet de démêler le vrai du faux - et accessoirement à Asimov de faire étalage de sa culture monumentale avec élégance et style. L’inéluctabilité de la conclusion (Henry finira par trouver lorsque tous les autres auront épuisé leur savoir) confère en outre un petit côté amusant, bien que répétitif - c'est souvent le défaut des anthologies thématiques. On est tout de même encore loin d'un texte comme Le Crime Ultime (paru dans un recueil ultérieur) dans lequel les Veufs noirs tenteront de déterminer de quoi pouvait bien parler le seul ouvrage que, selon Conan Doyle, Moriarty aurait publié, une nouvelle bien plus complexe et dense où chacun des protagonistes se voit valorisé dans ses compétences.
Agréable, avec un doux parfum distingué de nostalgie.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un style aisé à lire, confortable, alerte, construit sur une série de dialogues piquants.
  • Des personnages intéressants, dont on découvre à chaque fois un petit trait de caractère, un détail signifiant de la vie privée.
  • Des situations stimulantes pour lesquelles on se prend à se creuser également les méninges.
  • Henry, l'homme à tout faire dont la subtile intelligence, la capacité de raisonnement et surtout l'exquise modestie rehaussent les divagations parfois vaines des Veufs Noirs.
  • La perspective de trouver des enquêtes de plus en plus fouillées et surprenantes dans les tomes suivants.

  • Des intrigues manquant de sel ou de poids (l'un des Veufs noirs, se prenant au jeu de l'investigation, finit d'ailleurs par demander plus de crimes sordides).
  • Un côté répétitif (Henry finit toujours par trouver la solution).
  • Un côté suranné (ces Veufs noirs font en outre très bobo avant l'heure).