Penguin Classics : Amazing Spider-Man
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Sortie d'un nouvel ouvrage revenant sur les débuts du Tisseur.

C'est dans la collection Penguin Classics que les lecteurs quelque peu nostalgiques pourront retrouver (encore !) les débuts de Spider-Man en version originale.
350 pages regroupant les épisodes Amazing Spider-Man #1-4 ; #9-10 ; #13-14 et #17-19 ainsi que divers articles introduisant chaque saga. Les débuts du Monte-en-l'air sont également présents avec le tout premier épisode tiré du mythique Amazing Fantasy #15. Petite originalité, c'est cette fois tout ce magazine qui est reproduit, avec donc les histoires courtes (du fantastique soft) qui accompagnaient ce premier récit mettant en scène Peter Parker.

Tout le reste est parfaitement reproduit, covers et courrier des lecteurs compris. Quelques suppléments font office de bonus, comme par exemple le How Stan Lee and Steve Ditko create Spider-Man, une BD de trois pages tirée du premier annual de la série. 
Une élégante softcover avec vernis sélectif emballe le tout. Notons que l'éditeur a intelligemment opté pour un papier mat, qui s'accorde beaucoup mieux avec les couleurs criardes de l'époque (contrairement au papier glacé dégueulasse des intégrales Panini).
Voilà de quoi assister dans de bonnes conditions aux premiers pas de l'Homme-Sable, du Bouffon Vert, d'Électro ou, entre autres, de Mystério ! Et en anglais, on évite les coulomberies incompréhensibles. 

Déjà disponible, pour environ 25 euros. 






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des épisodes historiques.
  • Papier de bonne qualité.
  • Au moins, en VO, on évite les saloperies de Panini.
  • Contenu intégral du Amazing Fantasy #15.
  • Prix raisonnable.


  • Attention, il s'agit d'une sélection d'épisodes, tous ne sont pas reproduits chronologiquement, ce qui pourrait gêner certains collectionneurs.
  • La présentation très austère de la partie rédactionnelle.


Les Marqués #2
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On conserve la même recette à base de magie, de culture geek et punk-rock, de tatouages et de filles de 200 ans affichant un physique d'ado mais on secoue le cocktail plus fort, nettement plus fort, au point d'éclabousser partout autour du shaker comme un sagouin de barman parkinsonien formé par un épileptique.


Marqués #2
est la suite de... Marqués #1 (admirez la cohérence d'ensemble du projet, au niveau des titres, déjà... parce que vous en trouverez moins en feuilletant cet album). On retrouve donc naturellement notre petite Saskia, toujours aussi aveugle mais néanmoins capable de voir (ta gueule, c'est magique !) et désormais affublée d'yeux synthétiques cachant sa cécité pour les gens qu'elle croise. Oui, bah, elle n'est plus aveugle, quoi, c'est bon ! Ce ne serait pas terriblement "validiste", comme approche du handicap ? J'dis ça, j'dis rien, moi, hein ! Non, je rigole ; c'est juste ridicule d'offrir à un personnage une caractéristique encombrante pour la faire ensuite disparaître magiquement, voilà tout.

Globalement, ce qui a été dit dans la première chronique sur l'atmosphère, le dessin, la mise en couleurs ou les inspirations n'a pas changé. Ne nous répétons pas.
Néanmoins, il est important de noter que, si le tome 1 parvenait à distiller ses mille idées en gardant une certaine unité narrative, il n'en est rien pour cette suite.
On sent bien que l'ambition fut de créer un univers à travers plusieurs petites histoires successives mais plus le tome approche de son terme et plus tout est précipité, au point d'en devenir parfois brouillon et ridicule de maladresse.
On imagine aisément le bidule qui a dû être bouclé à la va-vite suite à l'annonce de la mort de la série.
Ce n'est pas compliqué : la plupart des problèmes de ce tome sont conclus dans les deux dernières planches, à l'aide d'une présentation du futur des principaux protagonistes, façon "que sont-ils devenus". C'est triste de s'être autant dispersé ; le premier tome était prometteur mais aucune promesse ne fut tenue.

En vrac, Que trouvons-nous dans cet album ?
Pour commencer nous avons évidemment la suite de l'histoire de Liz, devenue plus ou moins abrutie depuis les événements du 1. Ça, d'accord, c'est logique.
Nous avons ensuite l'explication de l'identité de Lovecraft, le majordome qui nous faisait penser à Lurch dans La famille Addams. C'est amené par le biais d'un flashback où l'on comprend qu'il s'agit bel et bien du Maître de Providence mais que, suite à des événements d'une ironie assez malheureuse, il se retrouve désormais enfermé dans un corps difforme et parasité par une créature d'un autre plan... c'est vaguement intéressant mais long et honteusement caricatural, tout ça pour expliquer la mythologie d'un personnage secondaire et la résurrection d'un second protagoniste dont on n'aura dès lors plus rien à battre !
Ça continue avec l'apparition en plein Manhattan de monstres gigantesques apparemment liés à un leprechaun qui devient vite la priorité de nos sorcières... tout ça les amène dans un monde parallèle où une jeune cliente de leur boutique d'articles magiques préférée a été tenue en esclavage durant une année entière. Mais comme le temps y passe plus lentement, à son retour sur Terre, seules quelques heures se sont écoulées et elle a développé pour nos héroïnes et pour Lady Killdare (ah oui, parce qu'il y a un crossover avec Lady Killdare parfaitement inutile) une haine farouche. Cela pourrait faire d'elle une grosse méchante bien puissante qui deviendrait la nouvelle Némésis de nos héroïnes, mais... bah non. Et pourtant, elle est remontée, hein, la gamine ! Mais non.
Ajoutez à ça l'inspection académique qui déboule en la personne d'Eden. Un personnage hyper puissant, influent et important qui arrive à vingt pages de la fin du second tome de la série, c'est louche, non ? Parce que second, ça veut bien dire deuxième et dernier ! Eden aura en effet quelques œufs à peler avec la directrice de notre petite école de sorcières, vu la quantité de catastrophes racontées en deux tomes sous la supervision de Mavin ; lesquelles ont occasionné plus de morts que dans n'importe quelle assemblée depuis des décennies... mais on s'en fout, la série est sur le point de se clore.

Je retiens de ce tome un gâchis au goût amer. Je le glisse dans ma bédéthèque avec la ferme intention de ne jamais le voir en sortir à nouveau... alors que le premier tome, lui, en sortira à coup sûr pour être à nouveau feuilleté.
Étrange sensation d'insatisfaction, d'occasion manquée... ils tenaient un truc et l'ont laissé s'échapper, connement. Tant pis, ma foi.
L'idée de mélanger technologie et magie que le premier tome présentait comme enjeu principal pouvait sans difficulté tenir sur la longueur et offrir un univers opposant traditions et modernité, croyances et sciences, archaïsme et transhumanisme... 

Pourquoi avoir abandonné une piste si prometteuse pour nous faire un "Buffy chez les tatoués" ? 
Aucune idée ! Mais ce n'était guère inspiré !

C'est d'autant plus triste qu'il y a de-ci de-là des idées amusantes ou sympathiques que l'on aurait en effet apprécié voir mieux exploitées. Mais non, elles sont esquissées puis abandonnées au profit d'une suite d'enfilages de perles et d'une bouillabaisse d'idées peu intéressantes ou usées jusqu'à la lie et balancées aléatoirement. À trop vouloir en faire, on ne fait rien de bien, disait le plombier-menuiser-archéologue-thanatopracteur-vétérinaire-proctologue qui a fait le gâteau de mariage de ma voisine... la salmonelle, ce fléau !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La série commençait bien.
  • La partie graphique conserve ses atouts.
  • Scénaristiquement brouillon et confus, ça ne vaut pas une série des années 1980 !
  • Un beau gâchis qui se conclut dans la précipitation... 
Ce que nous sommes
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"En cinq millénaires, nous n’avons pas développé de sens nouveau. Nous vivons dans une hypratechnologie que presque aucun individu n’est capable de comprendre ou de maîtriser… Une illusion d’évolution alors que nous sommes devenus plus fragiles que nos ancêtres. On voulait faire un humain augmenté… on a créé l’humain assisté."


Cette triste mais pertinente sentence, nous la devons à Zep, dans son dernier ouvrage aux éditions Rue de Sèvres : Ce que nous sommes.
Dans cet album, le papa de Titeuf délaisse une fois de plus le jeune public et le héros à la mèche qui a fait son succès pour nous livrer un récit d'anticipation humaniste de 88 pages au format imposant (24 x 32 cm). 
Il y traite de la première génération d'humains augmentés qu'il imagine vivre en 2113. 
Constant y est un jeune homme vivant avec un second cerveau connecté au DataBrain Center. Ce projet, lancé 30 ans auparavant, permet aux plus riches d'accéder à des connaissances encyclopédiques stockées dans leur mémoire informatique et de jouir d'expériences virtuelles se confondant avec la réalité.
Mais, comme tout a toujours un prix, le DataBrain consomme quasiment toutes les ressources mondiales en énergie et c'est donc au détriment de la plupart des gens que ce projet, dans un espace protégé par une barrière mortelle, prospère en affamant l'Humanité.
Constant n'a jamais connu l'école et maîtrise pourtant, grâce à sa capacité de stockage, nombre de langues et de savoirs... jusqu'au jour où un piratage l'isole du réseau. Le voilà privé de toutes ses connaissances acquises sans peine, livré à lui-même, paniqué.
Il sera bientôt recueilli par Hazel, ancienne chercheuse du DataBrain vivant recluse dans la forêt et bien trop consciente des dangers de cette technologie pour ne pas vite comprendre le désarroi de Constant.
Ce dernier ne sait plus rien : ni écrire, ni lire, ni même qui il est vraiment.
Voici donc le récit initiatique d'un jeune homme qui savait virtuellement tout et qui part en quête de savoirs réels une fois coupé de ce réseau qui lui conférait l'illusion de maîtriser tant de connaissances.

Ce résumé doit donner envie à tous les professeurs (dont je suis) de faire lire cette BD à leurs élèves. La génération "Pourquoi l'étudier ? C'est sur Google !" se verrait si démunie sans son smartphone (ne serait-ce que pour entrer en contact avec autrui) que l'on se dit que la prophétie pessimiste de Zep n'a rien de bien irréaliste. Après tout, ce petit objet n'a presque plus rien de différent avec le second cerveau de Ce que nous sommes, en dehors du fait qu'il tient dans la main et ne fait pas encore partie intégrante de nous. Pas encore !


Zep, depuis qu'il a gagné en liberté grâce au succès phénoménal de son blondinet fétiche, se lance fréquemment dans des projets de rupture, développant des nouvelles thématiques qui lui sont chères en expérimentant ou non au niveau du dessin.

Les Happy Books (Happy Sex, Happy Parents, Happy Rock, Happy Girls…) sont des bandes dessinées humoristiques visant un public adulte. Il a aussi publié What a Wonderful World (un recueil de dessins) et Découpé en tranches. Mais Ce que nous sommes fait, lui, partie des albums en style réaliste de l'auteur. Il rejoint, dans cette catégorie, Une histoire d’hommes, Un bruit étrange et beau et The End. 

La question posée ici par Zep n'est pas tant une interrogation sur les potentielles dérives des progrès scientifiques comme on peut en rencontrer dans la série télévisée Black Mirror mais plutôt un questionnement sur la valeur de nos connaissances et l'intérêt de les avoir acquises par l'apprentissage et l'expérimentation. L'important est-il la destination ou le chemin parcouru ? 
Zep tranche en faveur du chemin, de l'expérience authentique et, comme toujours dans ses histoires matures, de la nature.

Cette réflexion sur un progrès technologique inégalitaire est servie par un dessin semi-réaliste agréable auquel on commence à s'habituer de la part du dessinateur suisse. L'on pourrait lui reprocher une mise en couleurs des plus simplistes mais elle ne nuit en rien à la lisibilité et ne devrait gêner qu'un nombre limité de lecteurs trop habitués à la flamboyance d'autres titres.

Une lecture intimiste impossible à ne par rapprocher de certains projets que les géants de l'informatique nous concoctent et dont ils annoncent déjà certains avancements avec une fierté parfois cynique. Rappelons que nombre des professionnels de la Silicon Valley sont terriblement réticents lorsqu'il s'agit de confier leurs propres inventions à leurs gamins, pour qui ils préfèrent encore et toujours la craie et le crayon au stylet...



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un thème intéressant de plus en plus traité mais approché ici de façon très intime.
  • Un dessin agréable et très lisible.
  • Un message qui interpelle avec une fin... déroutante par ses promesses.
  • La mise en couleurs pourrait rebuter certains par sa simplicité anachronique.
  • La fin amène un retournement de situation qui peut passer pour une sorte de deus ex machina bien commode.
The Paybacks & CrossOver #1 - Kids love chains
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The Paybacks narre les premiers pas de personnages que l'on retrouvera assez ironiquement dans Crossover. Crossover, de son côté, promet un melting-pot super héroïque jouissif débarquant dans notre monde. 


Commençons par The Paybacks.
Avec ce comic, Donny Cates lance un concept original et plutôt intrigant. Conscient que les multiples gadgets de nos amis super-héros doivent coûter une blinde, il invente une société de recouvrement de dettes spécialisée dans les affaires super-héroïques. En effet, pour s'offrir tout leur matériel de haute technologie, leurs costumes, leurs véhicules, les héros doivent vraisemblablement emprunter un max. Et lorsque vient l'heure du paiement, si l'activité n'a pas fait florès, c'est par une saisie façon huissier testostéroné que cela se conclut. Parce que c'est bien beau de jouer les cadors, mais tout se paye, mon bon monsieur.
The Paybacks, c'est donc une bande de super-héros hétéroclites peu convaincants totalement ruinés, enrôlés dans l'équipe des Impayés. Ils se spécialisent dans le recouvrement de dettes de super-héros mauvais payeurs tels qu'ils le furent eux-mêmes.
La série met en scène toute une flopée de super-héros originaux bénéficiant de pouvoir plus ou moins inspirés de comics de toutes origines, que l'on traite ici avec une irrévérence et une ironie de bon aloi.
Sous les traits semi-réalistes et dynamiques de Geoff Shaw et Stephen Green, le tout fleure bon les clins d'œil aux comics des années 80 et 90 ; ça sent un peu les films bourrins de la fin du siècle passé et ça n’hésite jamais devant une bonne grosse blague bien grasse des familles.
Quelques idées sont extrêmement pataudes mais d'autres sont vraiment plus originales. Nombre d'emprunts sont également les bienvenus comme, par exemple, ce van (centre névralgique des opérations des Impayés) qui n'est absolument pas un van mais bien une sorte de clone du T.A.R.D.I.S. : minuscule à l'extérieur, gigantesque à l'intérieur.

Bien qu’originale et plutôt intéressante, la série n'a pas vraiment rencontré son public (comme on le dit pudiquement dans les milieux autorisés lorsque le flop est manifeste) et fut donc arrêtée quelques temps après ses débuts. 
L'auteur envisage clairement ce titre comme une sorte de déclaration d'amour à tout ce qu'il a apprécié, enfant, dans les comics. Et comme "qui aime bien charrie bien", c'est dans la moquerie qu'il trouve le moyen d'exprimer son affection.


Venons-en à Cross Over.
Urban à la bonne idée de nous offrir sa traduction en français le même jour que celle de Paybacks, permettant de cette façon aux lecteurs de comprendre d'où sort cette équipe de bras cassés lorsqu'ils la rencontreront dans l'œuvre que nous allons majoritairement traiter ici.
Car si cette chronique a un intérêt, selon moi, c'est bien parce qu'elle va traiter d'un événement original dans le monde des comics : un cross-over prétendant réunir toutes les figures importantes de toutes les industries.
Calmez toutefois vos ardeurs, je vous vois venir. Bien entendu, il n'a pas été possible à notre auteur de dessiner des combats héroïques entre Spider-Man et Superman sous le regard de Spawn. Tout au plus ces derniers sont-ils suggérés, esquissés, dessinés en ombre chinoise. Et oui, évidemment, ce comic doit, comme tous les autres, respecter les droits d'auteur. 
Néanmoins, le pitch initial nous amène vers une invasion de notre monde par tout ce que les comics comptent comme super-héros ou super-vilains dérangés. 
En effet, Donny Cates (encore lui), après une expérience de mort imminente, s'est rappelé l'excitation qu'il éprouvait à l'idée de retrouver chaque mois, adolescent, les héros de ses comics préférés. Eux qui, à cette époque, débordaient de partout dans sa vie furent pour lui les compagnons qu'il eut envie de mettre en scène dans une série les mélangeant tous. Il lança donc ce projet avec son complice Geoff Shaw au dessin, pour un trait semblant miser sur le compromis entre la modernité et un clin d'œil appuyé aux comics de leur enfance.


Il va en profiter pour aborder un commentaire sur la place actuelle des comics dans la pop culture et même une réflexion assez intéressante sur la propension à la radicalisation de certaines couches de la population américaine.
L'idée de base de ce titre est finalement toute bête et nous en avons tous rêvé un jour : les héros de papier de toutes les séries de comics font brusquement, sans que l'on sache pourquoi, irruption dans notre réalité. L'épicentre de ce malheureux phénomène n'est autre que Denver, qui sera tout simplement rasée par les combats que ces personnages ne manqueront pas d'y mener. Bientôt circonscrite à l'intérieur d'un champ de force, cette zone de bataille devient comme une parenthèse dans notre monde où s'affrontent à longueur de temps les personnages de comics que notre Terre a, depuis lors, appris à détester.
Outre l'intérêt du collectionneur de voir s'agglutiner dans un seul album des tas de super-héros, cette œuvre a pour essentielle qualité d'offrir métaphoriquement une réflexion sur des thèmes comme l'immigration, l'acceptation d'autrui et de ses différences, le fanatisme religieux ou la radicalité politique.

Dès sa couverture, l'album revendique un caractère méta. Nous y voyons en effet un enfant tenant entre les mains, le même comic que nous et subissant une explosion de trames d'impression. 
Il faut savoir, en effet, que dans cet album, tous les personnages supposés réels sont dessinés de façon très conventionnelle, alors que les personnages issus de l'univers des comics, traité comme un monde parallèle, se retrouvent avec des trames d'impression extrêmement apparentes.
C'est une caractérisation d'autant plus intelligente qu'elle permet un petit clin d'œil aux vrais fans de comics que sont les cosplayeurs puisqu'un peu de maquillage suffit à un personnage issu du monde parallèle pour nous ressembler trait pour trait. Nous n'avons donc plus ici des gens normaux, se déguisant en héros, mais des héros se déguisant en gens normaux. Et, une fois de plus, les comic books sont donc vus comme des reflets de notre société dans lesquels nous nous mirons mais qui, eux aussi, bien naturellement, s'inspirent de nous.

Pour poser le décor : nous avons donc une ville de Denver ravagée par des super-héros, des super-vilains, des monstres, des zombies, des robots géants et autres entités. Grâce au champ de force généré par un des héros, plus personne ne peut théoriquement entrer ou sortir de la cité. 
Dans un monde ayant subi telle catastrophe, tout autour de ce dôme qui enferme les activités super-héroïques, les comics sont brûlés ou soumis à la propagande gouvernementale. Les super-héros (surnommés "les masques") sont détestés et certains de leurs auteurs se font même tuer par des fanatiques conservateurs n'hésitant pas non plus à brûler les librairies spécialisées. 

Le scénario ne tarde pas à se concentrer sur Ellipse, une jeune cosplayeuse bossant précisément dans une de ces boutiques de comics, et sur Ryan, le fils d'un pasteur menant une lutte acharnée contre les super-héros. Ces deux personnages que tout oppose vont nous permettre de nous interroger sur la censure et le fanatisme que génèrent parfois, aux États-Unis, les œuvres de fiction.

En conclusion, The Paybacks est amusant et irrévérencieux... mais n'est guère mémorable. Crossover est autrement plus ambitieux et donne envie d'une exploration bien plus poussée de son propos. Il offre, en plus, l'opportunité de suivre malgré tout les suites des aventures des héros de The Paybacks... Alors que demander de plus ? C'est un bon compromis.
Toutefois, The Paybacks était parfois tellement pataud que l'on espère que l'auteur parviendra à conserver le ton de Crossover. Y distiller un peu d'humour et de second degré est bienvenu mais les personnages de The Paybacks ont intérêt à modérer leur impact sur la suite, histoire que l'on puisse continuer à adhérer à cette histoire supposée se passer dans notre monde.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • The Paybacks est amusant et irrévérencieux.
  • Crossover est ambitieux et considérablement plus riche dans son propos.
  • The Paybacks n'apporte au final au genre que quelques idées cosmétiques amusantes.
  • Espérons que Crossover ne cède pas à la facilité, l'auteur en étant capable.
Conan le Cimmérien tome 13 : Xuthal la Crépusculaire
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Le treizième album de la collection "Conan le Cimmérien" des éditions Glénat est consacré à Xuthal, la crépusculaire, adaptation de l'une des nouvelles écrites en 1933 par Robert E. Howard, le père du héros barbare dont les aventures, souvent teintées de mysticisme lovecraftien, ont jeté les bases de la fantasy anglo-saxonne et engendré bon nombre d'éditions avant d'être portées à l'écran avec plus ou moins de bonheur (on fête d'ailleurs le quarantième anniversaire du film de John Milius co-écrit avec Oliver Stone et qui demeure parmi ce qui se fait de mieux dans cette catégorie).

Des comics sur Conan, il y en a à la pelle, et parfois dans de très belles séries. Même Panini avait réussi son coup en sortant sous forme d'intégrales en noir & blanc les épisodes de the Savage Sword of Conan, des volumes denses signés des artistes qui ont laissé une empreinte durable tant sur le personnage que sur le genre en lui-même : difficile de passer après les textes soignés de Roy Thomas et le style puissant et fougueux de John Buscema (auquel certains aficionados préfèrent celui, plus élégant peut-être, de Barry Windsor Smith) dont les productions ont bien mieux vieilli que dans le domaine super-héroïque (cf. la Guerre Kree/Skrulls). Ne manquait à cette collection qu'une dimension oversized et quelques suppléments cartographiques, éléments que reprit Soleil lorsque ses décideurs lancèrent leur propre anthologie à partir des mêmes sources.

Avec Glénat, on suit le même chemin avec un format album à l'européenne, mais un contenu moins imposant (une histoire par volume) quoique enrichi par nombre de petits bonus appréciables (des couvertures alternatives, une présentation de l'œuvre d'Howard et surtout une carte). Enfin, leur ambition est également différente puisqu'ils ambitionnent de proposer une vision alternative et moderne des pérégrinations de Conan en donnant carte blanche à de nouveaux artistes. Une démarche salutaire qui permettra notamment de s'affranchir des règles éditoriales américaines qui empêchaient les dessinateurs d'aller trop loin dans l'illustration de la violence et du sexe, leitmotivs pourtant présents en permanence chez l'écrivain qui avait d'ailleurs misé sur de très nombreuses allusions de type BDSM pour ses premières nouvelles, ce qui convenait parfaitement aux directeurs de publication des pulps, avides de chair dénudée susceptible de capter l'attention du public ciblé. Ainsi, plutôt que la musculature imposante du Cimmérien, c'est invariablement les courbes révélées d'une jeune femme qui s'exposaient sur les premières couvertures dans les années 30, qu'elle soit fouettée ou menacée par des êtres aussi laids que répugnants.

Néanmoins, on s'apercevra que la continuité n'est pas la pièce maîtresse du projet, ce qui permet de lire aisément n'importe quel tome sans avoir à connaître par le menu les circonstances qui ont amené Conan et ses éventuels compagnons face aux périls proposés. C'est Christophe Bec qui se charge ainsi de rédiger le script tiré de la nouvelle écrite voici quatre-vingt-dix ans : pas un chef-d'œuvre, ni même un incontournable, mais une entrée en matière fort pertinente pour qui ne connaît guère le contexte. Car Xuthal porte en germe de futurs récits bien plus denses et profonds tout en se frottant à ces horreurs tentaculaires chères au père du Mythe de Cthulhu avec lequel Howard entretenait une fructueuse correspondance, allant jusqu'à analyser méthodiquement la quintessence de leurs œuvres et références respectives (correspondance éditée récemment, merci Virgul !). 


L'image de couverture choisie est parfaitement annonciatrice du récit : Stevan Subic nous montre un colosse imposant, couvert de sang et de cicatrices, au regard sombre pointé vers sa destination, tenant une épée massive dans une main et tirant de l'autre sa frêle et dénudée compagne, qui porte encore moins de vêtements que Red Sonja. Le couple est à pied au milieu d'une étendue désertique et aride au fond de laquelle se devinent les silhouettes de vestiges inconnus...


Excellente introduction. On y retrouve les motifs visuels déjà classiques, avec des personnages assez proches de ce que John Buscema produisait dans les années 1974 : un barbare massif, aux traits acérés, à la mâchoire volontaire, aux épaules larges et la taille impressionnante ; une femme aux courbes voluptueuses et à la chevelure débridée. Et si Buscema faisait de son mieux pour inspirer la sensualité sans sombrer dans la nudité (par des postures étudiées, ou le placement opportun d'une mèche de cheveux ou d'un bout de vêtement arachnéen), Subic n'a pas les mêmes contraintes : tant mieux pour les petits coquins, mais aussi et surtout pour les amoureux de l'œuvre originelle, souvent suggestive. 


Le fait est que Conan vient d'échapper, en compagnie de Natala, l'ancienne esclave qu'il a prise à son compte, à une horde de cavaliers stygiens, et il fuit vers le sud à travers le désert. Le soleil cogne, les sables ne lui offrent aucune protection et leurs maigres provisions s'épuisent. Conan étant avant tout un survivant, il est sur le point de prendre une décision radicale qui lui permettrait de tenir encore un peu (le retour serait les condamner car il n'est plus en mesure d'affronter une cohorte entière) lorsque quelque chose attire son attention : ce n'est pas un mirage, mais bien une cité. De quoi s'abriter, trouver de l'ombre et peut-être de l'eau et des vivres. Mais la ville qu'ils découvrent a de quoi surprendre : pas âme qui vive. Et puis là, dans une pièce, le corps d'un homme, inerte. Conan sent que cet endroit n'est peut-être pas le havre qu'ils espéraient. C'est alors que le cadavre s'anime et leur saute dessus...


Ainsi ira le récit. Plus les deux héros s'enfoncent dans les entrailles silencieuses de l'antique cité, plus les sombres arcanes entourant son passé se révèleront à eux : un secret gît là, sous leurs pieds, qui explique le sommeil dans lequel les habitants semblent plongés. Une ombre rôde et s'empare des corps. Il vaudrait mieux filer, même si le désert n'offre aucune solution de repli viable. C'est alors que survient Thalis, femme sensuelle et peu farouche qui a clairement jeté son dévolu sur la virilité redoutable du guerrier de Cimmérie. Le genre d'invite qu'un homme las ne peut clairement pas refuser. Et pourtant... Thalis est aussi perverse que Natala est innocente, aussi raffinée que l'autre est fruste, mais les deux ont en commun cette volonté de dépasser leur condition féminine pour tenter de survivre à un monde qui les rabaisse. Deux faces d'une même pièce, qui rehaussent l'impact d'un récit très consensuel, rythmé par les découvertes macabres et les confrontations inhumaines. La chose qui régit la vie de cette Cité qui rêve, sensiblement similaire à Imrryr (dans la saga d'Elric le Nécromancien), pourrait directement faire partie des Grands anciens lovecraftiens, quelque part entre Cthulhu et Shub-Niggurath. Et s'il y a bien quelque chose qui peut faire reculer l'invincible Conan, c'est la magie et les dieux qui la génèrent. Encore une histoire mal engagée...


L'album aurait pu être proprement enthousiasmant. Les dessins ravissent souvent l'œil avec quelques décors sublimes et un encrage profondément marqué par les ocres et les rouges qui, s'il dissimule souvent les traits des visages, parvient à mettre parfois en valeur un regard ou un rictus. Subic est généreux dans les proportions de ses personnages, on retrouve quelques invariants mis en place par Buscema mais avec une tendance à privilégier les inserts, des gros plans parfois signifiants (lors des explorations et des combats) et parfois clairement voyeurs : on est manifestement dans une forme d'excès calculé, avec moult découpages et éviscérations lors des affrontements systématiquement déséquilibrés, et moult fesses, cuisses et poitrines opulentes cadrées dans toutes les positions. Le cahier des charges a poussé le curseur au maximum sans pour autant verser dans la pornographie. C'est sans doute plus respectueuse des racines du texte, mais on n'en a pas moins une forte sensation d'œuvre racoleuse, d'autant que le script opte pour une narration très littéraire, plus proche d'un graphic novel, avec de longues et lourdes phrases pas toujours en phase avec les images qui les surplombent. L'équipe artistique déjà à l'origine de la série sur Tarzan chroniquée par ici s'essaie ainsi à d'autres choix, pas toujours aussi évidents. Et si l'option d'un montage parallèle fait sens lorsque nos héros sont séparés, la lisibilité des cases descend clairement d'un cran (on ne sait plus trop dans quel sens il faut les lire) d'autant que le découpage s'étale parfois sur deux pages en regard. On navigue ainsi entre ravissement et agacement, et puis on pousse quelques cris d'admiration devant des cases franchement réussies, où s'épanche le talent du dessinateur avec un souci du détail et de la symétrie que ne renierait pas Druillet.


Une histoire mineure, une tentative intéressante, un choix narratif risqué, des options visuelles osées (dans tous les sens du terme). À découvrir.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel album, doté d'une couverture avenante (il en existe une version collector beaucoup plus raffinée, mais également beaucoup plus chère).
  • Un contenu éditorial riche qui donne un éclairage captivant sur la genèse du personnage.
  • Une aventure de Conan peu connue, même si elle a fait partie des toutes premières publiées par Robert Howard.
  • Du sang, des tripes, de la bravoure, de l'érotisme et un soupçon d'horreur rampante.
  • Un style graphique intéressant, qui confère à Conan une stature imposante dans la lignée de ses glorieux prédécesseurs.
  • Deux personnages de femmes antithétiques qui rehaussent l'intérêt du script.
  • On est enfin débarrassé de cette censure pudique avec laquelle les précédents illustrateurs ont jonglé.


  • La narration très littéraire manque cruellement de rythme. 
  • L'encrage empêche parfois la lisibilité de certaines cases.
  • Peut-être un poil de complaisance dans l'érotisme, avec des gros plans inutiles sur l'anatomie généreusement dévoilée des femmes.
  • Un script un peu vain, essentiellement centré sur la survie de Conan au sein d'une cité morte.