Astérix et la Transitalique
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Le nouvel album d'Astérix vient de sortir, il s'intitule Astérix et la Transitalique. Tout de suite, l'on passe à l'analyse de cette course, par Toutatis !

Tout commence par un incident sur une voie romaine, mal entretenue. Accusé de détourner des fonds pour financer ses orgies, le sénateur chargé de leur entretien a l'idée d'organiser une grande course, des Alpes jusqu'au Vésuve, afin de prouver leur bon état. Celle-ci sera ouverte à tous, même aux barbares.
César, lui, voit dans ce défi l'occasion de prouver la supériorité de Rome...
Quant à nos amis Gaulois, ils sautent sur l'occasion pour aller taquiner du Romain sur leurs terres.
Mais, dès le début de la course, d'étranges incidents s'accumulent. Prenant du retard, Astérix et Obélix vont devoir affronter de nombreux concurrents pendant une traversée de l'Italie plutôt mouvementée.

Troisième album de l'ère Jean-Yves Ferri (au scénario) et Didier Conrad (au dessin), cet Astérix est évidemment très attendu tant la BD est devenue une véritable institution. Après un Astérix chez les Pictes très décevant et Le Papyrus de César, un peu meilleur mais ayant surtout fait du bruit à cause d'une polémique idiote (cf. cet article), Ferri et Conrad persistent et semblent de plus en plus à l'aise avec leurs si illustres personnages.
Au niveau des dessins, aucun souci, c'est propre et tout à fait dans le style d'Uderzo. La colorisation, elle, est signée Thierry Mébarki, qui livre également un travail soigné. Mais évidemment, c'est surtout sur le scénario que se portent les attentes des fans.

Si cette Transitalique (faisant penser de loin au Tour de Gaule) possède un véritable point fort, c'est du côté de l'humour qu'il faut aller le chercher. Les gags sont souvent bien vus, avec les références habituelles et les différents niveaux de lecture. Les noms des personnages flirtent avec l'actualité (Ecotax par exemple), les particularités des différents peuples sont assez bien exploitées (même graphiquement, avec les hiéroglyphes koushites notamment), et l'une des scènes avec l'équipage anglais, enfin... breton, est hilarante tant le flegme britannique est parfaitement en contraste avec ce qui se déroule à bord du char. Et l'on s'amuse tout le long de l'album à tenter de deviner qui se cache sous le masque de l'aurige romain.
Là-dessus, pas de souci, c'est donc plutôt agréable à lire et l'on a souvent le sourire aux lèvres.


Pour le reste... ce n'est pas encore ça. L'idée de départ, cette course sur fond de détournement de... fonds publics, est très bonne. Par contre, la participation d'Astérix et Obélix n'est pas du tout justifiée dans le récit. Ils y vont parce qu'ils en ont entendu parler et qu'ils n'ont visiblement rien de mieux à faire. C'est un peu léger et ça manque d'enjeux : si les deux Gaulois perdent la course, cela n'engendrera aucune conséquence.
Contrairement à ce qui était constant dans la majorité des albums de la grande époque de Goscinny, les deux compères n'ont aucun but. Rappelons que lors de leurs aventures précédentes, ils devaient délivrer leur ami barde (Astérix Gladiateur), sauver la vie de l'architecte de Cléopâtre (Astérix et Cléopâtre), soigner Panoramix et maintenir à son poste Abraracourcix (Le Combat des Chefs), ramener le fiancé de Falbala, alors qu'il est expédié en Afrique, et cela alors même qu'Obélix est amoureux de la jeune femme (Astérix Légionnaire), éduquer Goudurix (Astérix et les Normands), éviter les discordes et les manipulations (La Zizanie ou Le Domaine des Dieux), venir en aide aux Bretons menacés par les légions de César (Astérix chez les Bretons), sauver la vie d'un Romain (Astérix chez les Helvètes), ramener un prisonnier chez lui (Astérix en Corse), bref, chaque album de l'ère Goscinny (et même en partie de l'ère Uderzo en solo), bien que drôle, reposait sur un véritable enjeu dramatique. Cet élément pourtant central étant ici absent, l'on ressent forcément un manque.
Le final, quant à lui, est non seulement plat et plus ou moins bâclé mais également invraisemblable. [1]

Tout comme pour les deux récits précédents, Astérix et la Transitalique ressemble plus à une suite de sketchs (certes souvent réussis) qu'à une véritable aventure. C'est ce côté épique, cette "profondeur" (toute relative), qui manque encore pour que l'on ait l'impression de lire un "vrai" Astérix.
Si Ferri parvient à trouver l'histoire idéale pour le prochain album, en ne négligeant pas l'aspect crucial de l'enjeu, voire en bousculant un peu les personnages, il y a gros à parier que les deux compères se mettent alors à produire à leur tour des albums mythiques tant ils maîtrisent déjà parfaitement le reste.

En bonne voie.     



[1] Attention, énorme spoiler dans ce qui suit.
Si le final est aussi raté, c'est non seulement parce qu'il n'y avait aucun enjeu véritable mais aussi parce que César n'est pas du tout bien utilisé, et ce pour deux raisons. D'une part, alors que le mec est ivre de rage quand il apprend que les manigances du sénateur ont échoué, et qu'il fait tout pour préserver l'image de Rome (et donc la sienne), il finit, sans raison, par s'en foutre et remettre la coupe le sourire aux lèvres. Scénaristiquement, rien ne justifie cela. D'autre part, que vient foutre César en remplaçant de l'aurige ? Cela n'a aucun sens.
Dans les précédents albums où César intervient, il peut être certes colérique ou magnanime, mais il conserve sa stature, son rôle de général, de dictateur et d'Imperator. On l'imagine mal faisant la vaisselle, aller traire les vaches ou essayant de remporter lui-même une course. Ce n'est pas parce que l'on est dans une BD humoristique que l'on peut se permettre n'importe quoi. Au contraire, le comique des situations repose normalement sur la vraisemblance du contexte.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Souvent amusant.
  • Bourré de références plutôt bien trouvées.
  • Un dessin irréprochable.

  • Le côté "aventure", toujours aussi mal exploité.
  • Aucune prise de risque quant aux personnages.
  • Un côté artificiel (et trop "respectueux"), généré par le manque d'enjeux.
  • L'assaisonnement de naguère devient l'essentiel, sans matière première. 
  • Une conclusion maladroite. 
UMAC's Digest #43
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Les sélections UMAC dans l'actu de la pop culture



-- VOGUE LA GALÈRE --


Ça fait un bon moment que la franchise Pirates des Caraïbes a perdu de sa superbe (dès le deuxième volet en fait) et il faut reconnaître que ce cinquième opus, La Vengeance de Salazar, rehausse un peu le niveau du quatrième, La Fontaine de jouvence (sorti en 2011), qui était catastrophique. C'est pas des masses mieux pour autant et ça sent un peu le réchauffé : on remplace Orlando Bloom par Brenton Thwaites, pas très charismatique, et qui joue justement le fils de Bloom (qui revient brièvement ici) et Kiera Knightley par la jeune Kaya Scodelario. 
L'ensemble est un divertissement sympathique mais pas très solide non plus, la faute à Johnny Depp qui cabotine pas mal (sa voix en VO est affreuse, paradoxalement) et les autres rôles s'en sortent à peine mieux malgré le puissant Javier Bardem et l'excellent Geoffrey Rush. Pas déplaisant certes, pas non plus extraordinaire. La fin relance par contre brillamment la saga et un sixième film pourrait réconcilier la critique et le public.
Dispo en DVD et Blu-Ray depuis le 6 octobre. 
#TropdeRhumpourJohnny






-- TÂTE-MOI LES NICHONS --


Octobre, ce n'est pas juste la fête de la bière et Halloween, c'est aussi Octobre Rose, un mois dédié à la prévention du cancer du sein. Cette année, c'est la vingt-quatrième campagne de prévention et d'information qui a débuté avec une jolie illumination du gros échafaudage dont les parisiens sont si fiers. 
En pratique, il existe une association dont on vous encourage à aller visiter le site. Vous pouvez même écrire directement à un médecin qui répondra à vos questions (sur le sujet, pas sur la grippe du petit dernier). Vous pouvez bien entendu également faire un don pour aider la recherche ou simplement faire connaître l'activité de l'association autour de vous.
Et puis, l'aspect le plus sympa, on vous recommande de palper du nibard en guise de prévention. Alors, attention, n'allez pas palper n'importe qui dans la rue hein, c'est pas chacun palpe qui il veut, c'est réservé à votre copine. En tout cas à une personne consentante. C'est mieux. Et les filles, vous pouvez aussi palper les mecs. Là par contre, même si vous ne les connaissez pas, je ne pense pas qu'il y aura énormément de plaintes... 
Plus spécifiquement, si vous êtes en Moselle, on vous recommande aussi l'association Les Dames de Cœur, qui propose des activités, comme le dragon boat, la marche nordique, l'escrime, le Qi Gong et un tas d'autres trucs sympa. Et plus sérieusement, si vous devez lutter contre cette saleté, ne restez pas seul. Dans tout combat, l'on s'en sort mieux à plusieurs. Et puis, si vous n'avez personne pour le faire à votre place, en attendant de trouver un volontaire, n'oubliez pas de vous palper vous-même.  
#touchme







-- WANKIL SHOW --


Si vous farfouillez régulièrement sur youtube et que vous vous intéressez aux jeux vidéo, peut-être connaissez vous Laink et Terracid, deux streamers sympathiques et carrément drôles. Leur chaîne youtube, Wankil Studio, ayant récemment dépassé le million d'abonnés, les deux compères ont organisé un show pour fêter ça.
L'énorme fiesta commencera dès 16h00, le 11 novembre, au théâtre Barrière de Toulouse. Les inscriptions (sur ce site) sont gratuites, les heureux gagnants étant tirés au sort.
Au menu : des vidéos inédites, de nombreux invités, des goodies, de la bouffe, de la boisson et, bien sûr, des jeux. Pour ceux qui n'auront pas la chance d'assister à la soirée, un live sera disponible sur le net.
Quant aux vidéos du duo, on vous conseille, entre autres, celles consacrées à Arma 3 RP.
Site Wankil
#gamersrigolos






-- EN ATTENDANT LES DERNIERS JEDI --


Le one-shot Dark Maul, publié chez Panini Comics, s'attarde, comme son nom l'indique, sur le fameux Sith au double sabre-laser rouge. Se déroulant avant l'épisode I (La Menace Fantôme), ou brièvement en marge de celui-ci, les cinq chapitres du comic, sous-titré Soif de Sang, sont très agréables à lire.
La première partie surtout, sujette à quelques surprises, durant laquelle on découvre Maul impatient de tuer des Jedi. Mais dans l'ombre, son maître Dark Sidious l'interdit formellement de dévoiler sa vraie nature de Sith à quiconque. Le scénariste Cullen Bunn livre une histoire cohérente, des dialogues savoureux mais a du mal à conclure son récit. On ne l'oublie pas sitôt achevé mais il n'est pas si marquant que cela. Heureusement, les somptueuses planches de Luke Ross, aux traits élégants, équilibrent brillamment les quelques faiblesses de l'histoire.
Conseillé aux fans de Star Wars, forcément, idéal pour se remettre dans le bain avant Les Derniers Jedi, huitième épisode de la saga (neuvième film en comptant le très réussi Rogue One), sur nos écrans le 13 décembre prochain.
#TeamCôtéObscur





-- MILLAR BOF BOF --


Autre one-shot, toujours chez Panini Comics : Huck, de Mark Millar (scénario) et Rafael Albuquerque (dessins). Les deux artistes nous proposent l'histoire d'un « super-héros » simplet et discret. Huck donc, qui s'efforce de faire une bonne action chaque jour, peut retrouver n'importe quoi et possède une force surhumaine.
Étrange mélange de Hulk et Superman, ce pompiste est bouleversé le jour où les médias apprennent son existence et où son frère débarque dans sa vie. À la recherche de sa mère biologique, Huck va découvrir le secret de ses origines… Hyper prévisible et guère passionnant, ce nouvel opus du « Millarworld » — mention trônant fièrement en couverture sans qu'on sache clairement si l'ensemble des œuvres de l'auteur se situe dans le même univers ou non, et si ça a une réelle importance — a peu d'intérêt. L'auteur (clairement surestimé) réussit à générer une certaine empathie pour son nouvel héros, avec un point de départ vaguement original, mais s'essouffle très vite. Les jolies planches d'Albuquerque ne suffisent pas à sauver cette bande dessinée.
#WhatTheHuck?





-- MILLAR TOP TOP --


En adaptant la bande dessinée Kingsman : Services secrets de Dave Gibbons et (à nouveau) Mark Millar en 2015, Matthew Vaughn (déjà responsable de Kick-Ass, autre version cinéma d'une œuvre de Millar) avait dévoilé une étonnante comédie d'action.
Donnant un nouveau souffle certain au film d'espionnage, le premier Kingsman, mêlant humour, ultra-violence et casting de luxe, avait été un joli succès. Sans surprise, cette suite, Kingsman : Le Cercle d'or, reprend les mêmes ingrédients en… mieux ! Plus drôle, plus déjanté, plus assumé, les agents Kingsmen, aidés de leur homologues américains (les Statesmen) affrontent cette fois Poppy Adams (délirante Julianne Moore).
Difficile d'en dire plus sans dévoiler des éléments de l'intrigue ou des scènes vraiment drôles (Elton John jouant son propre rôle), mais ce second opus est très réjouissant. Divertissement assuré !
#MieuxQueLeDernierBond





-- WOLVERINE EST DE RETOUR --


Difficile de suivre l'univers Marvel et ses multiples changements. Pour synthétiser, Wolverine est mort (dans une série de comics franchement oubliables et décevants), X-23 a pris la relève et son pseudo.
L'event Secret Wars a ensuite débarqué, à la fois complexe et plaisant, ennuyeux et fascinant, relançant quelques séries inédites ou des arcs avec un certain intérêt (encore et toujours via le multivers, bon d'accord, cette fois c'est intitulé Battleworld mais dans le fond ça ne change pas grand-chose). C'était l'occasion de retrouver Old Man Logan, poursuivant la version de Mark Millar (encore lui, à l'époque où il était à son meilleur niveau) du titre éponyme.
À la fin de la mini-série Old Man Logan se situant durant l'event Secret Wars (vous suivez toujours ?) — avec Brian Michael Bendis à l'écriture, tout de même, et Andrea Sorrentino aux pinceaux —, ce bon vieux Wolverine revenait « dans le présent », c'est-à-dire à la période où… il est censé être mort. Bien sûr, le mutant griffu ignore cela et va surtout vouloir tuer les responsables de l'apocalypse qu'il connaîtra des années plus tard, ainsi que les tueurs de sa future famille.
Jeff Lemire (scénario) et Andrea Sorrentino (à nouveau aux dessins), le duo d'artistes déjà à l'œuvre sur l'excellente série Green Arrow (période New 52) revient donc pour cette nouvelle salve de Old Man Logan. Le premier tome (sur au moins six) de la collection Marvel Now ne comporte que quatre chapitres mais ils sont superbes. Grâce aux compositions si cinématographiques de Sorrentino et son style hors-norme, classieux et hypnotique. Envoûté dès la première planche, il est bien difficile de décrocher, d'autant plus que notre bon vieux Griffu retrouve aussi Captain America qui a vieilli lui aussi mais… vient du passé ! Quelques bonnes scènes d'action et retournements de situation sont aussi au programme. Une tuerie.
#Snikt



Bone (série et artbook)
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Cette chronique, remaniée, est basée sur deux articles publiés, en 2009 et 2010, sur l'ancienne version du site.

Un point sur la série Bone, riche saga mêlant humour, heroic fantasy, romance et drame.

Ils sont trois. Trois cousins chassés de Boneville à cause des malversations de Phoney, un arriviste grincheux prêt à tout pour quelques piécettes. Fone Bone, n'écoutant que sa gentillesse naturelle, n'a pu se résoudre à laisser le grippe-sou partir seul. Ils sont accompagnés par le troisième larron, Smiley, qui a toujours le sourire aux lèvres mais n'est pas bien futé.
Après s'être perdus dans le désert et avoir ensuite traversé de hautes montagnes, les voici arrivés dans une vallée dont ils ignorent tout, peuplée de bien singulières créatures. Il y a les bestioles, plutôt amicales, mais aussi ces saletés de rats-garous, dont la bêtise n'a d'égale que l'appétit. Et puis Fone va également découvrir la douce et belle Thorn, sans savoir que la jeune fille est menacée. Car le Sans-Visage a décidé de mener une vaste offensive et, surtout, le Seigneur des Criquets est de retour.
Pour les Bone, c'est le début d'une aventure extraordinaire qui leur fera découvrir l'amour, la guerre, quelques secrets et... les courses de vaches !

Si vous ne connaissez pas encore Bone, je vous envie presque car le meilleur est devant vous. J'ai moi-même mis un certain temps à m'intéresser à ces personnages au gros nez, un peu simplistes, avant de devenir complètement accro à cette œuvre magistrale de Jeff Smith. L'auteur, qui signe scénario et dessin, sort le premier épisode, qu'il auto-édite, en 1991. Plus de dix ans plus tard - et quelques prix prestigieux en poche - il met un terme à cette épopée qui, si elle se veut humoristique, prend le temps également de s'aventurer sur le terrain de l'émotion et du suspense.
C'est avec un talent peu commun que Smith nous plonge, dès les premières planches, dans son petit monde. Les personnages principaux sont vite cernés et deviennent bigrement attachants alors que nous découvrons avec eux les us des habitants de la vallée ainsi que la faune locale. Bien que les gags soient souvent présents, une trame sérieuse se dessine peu à peu. Fone découvre l'amour d'une manière naïve et attendrissante alors que la menace se concrétise au fil des tomes. Et si l'on finit par ne plus trop craindre ces gros idiots de rats-garous, le lecteur sent très vite que derrière eux, quelque chose de noir et malsain est tapi dans l'ombre.
Bien sûr les sources d'inspiration sont nombreuses, l'on peut voir si l'on y tient la trace de Tolkien ou Uncle Scrooge, mais Smith s'approprie suffisamment les mythes qu'il revisite pour que l'on parvienne aisément à oublier les références, volontaires ou non.

Pour ce qui est de l'aspect visuel, Jeff Smith mélange un dessin très cartoony avec des décors et personnages plus réalistes mais aux traits doux et charmeurs. La saga est publiée en France chez Delcourt. Il existe une première version, en noir & blanc, et une seconde, colorisée. C'est sans conteste cette version en couleurs que l'on vous conseille. Le travail subtil et délicat de Steve Hamaker permet, dans la plupart des cas, de magnifier l'histoire et d'ajouter un vrai pouvoir de séduction supplémentaire à l'univers de Smith (voir à ce sujet les comparaisons à la fin de ce paragraphe). Belle manière de clouer le bec aux snobinards toujours prêts à se palucher sur de la grisaille sans pour autant comprendre s'il s'agit d'une volonté artistique ou au contraire d'une simple contrainte économique ou technique.
Attention cependant, pour ceux qui auraient déjà commencé à acheter les premiers tomes en noir et blanc, les deux versions ne sont pas découpées de la même façon. La première comporte onze tomes alors que la version colorisée n'en comptera au final que neuf. Signalons que les livres en couleurs sont également dotés d'une carte de la vallée, absente des anciens volumes (certains contiennent même, plus anecdotiquement, des magnets en cadeau).
Notons qu'il existe également une intégrale (noir et blanc) en un seul volume, pas franchement pratique à manipuler.





La traduction est bonne à part une énorme et irritante faute qui se trouve sur la première planche du premier tome. Si je vous dis "au temps pour moi", vous vous doutez un peu de la manière dont le traducteur a déformé cette expression... je ne vais pas en rajouter, j'ai tellement parlé de cette mauvaise habitude que ça va finir en running gag.

Pour prolonger le plaisir, l'on peut également se plonger dans Le Projet Bone, un imposant artbook qui s'avère un complément indispensable à la série de Jeff Smith.
L'ouvrage est publié par Presses Aventure, une maison d'édition canadienne, québécoise même précisément, ce qui nous permet d'avoir droit à des textes d'accompagnement en français.
Déjà, le livre est plutôt esthétique et imposant. Grand format, titre en relief, papier glacé, couverture souple mais épaisse, un bien bel objet. L'intérieur va vite se révéler à la hauteur de la première impression que l'ouvrage dégage.

Bien entendu il y a énormément d'illustrations, avec de magnifiques pleines pages et des extraits de la série, mais c'est également à un voyage dans l'univers de Smith auquel le lecteur est convié. L'on peut voir des photos de lieux dont s'est inspiré l'auteur pour ses décors, des ébauches, des comparaisons entre différentes versions d'une même planche ou encore quelques petites pépites, comme la reproduction du premier récit mettant en scène les cousins Bone, BD réalisée au stylo à bille alors que Smith n'avait que... dix ans. Et je vous assure que sa technique, pour un gamin, est impressionnante !
Les commentaires qui accompagnent les illustrations sont souvent intéressants, avec des explications techniques sur les effets recherchés par le cadrage ou encore l'utilisation ou non de "bruits". Certains dessins sont incroyablement drôles ou, au contraire, dégagent une émotion étonnante en regard de l'économie de moyens et du style particulier employé par Smith, l'un des rares génies à pouvoir, en quelques traits, capturer l'essence même d'un personnage.

L'on pourra trouver également d'autres petites choses plus anecdotiques, comme des cartes de vœux, des dessins préparatoires pour la réalisation de figurines et même une Thorn dessinée par Frank Miller.
Un superbe livre, qui permet de mieux comprendre le travail de Smith ou, tout simplement, de se laisser emporter par la magie des dessins.
Attention cependant, si vous n'avez pas encore lu la série, Le Projet Bone contient quelques spoilers importants. Si par contre vous connaissez déjà la saga, pour moins de 25 euros, voilà un excellent moyen de continuer à rêver...

Une œuvre drôle, tendre et passionnante. Du très grand art à la frontière de genres multiples.


Galerie











+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La richesse de l'univers dépeint.
  • Les personnages, originaux et attachants.
  • L'humour.
  • Le côté attendrissant.
  • Le style graphique.
  • L'esthétisme de la version colorisée.
  • La diversité et la beauté de l'artbook.

  • RAS.
Strangers in Paradise : Amours, Flingues et Petites Culottes
Par
Cet article, réactualisé, a été publié en 2009 sur l'ancienne version du site.

Habile mélange de romance, comédie et polar, Strangers in Paradise est l'une des grandes réussites de la bande dessinée indépendante US.

Francine Peters et Katina Choovanski, alias "Katchoo", sont amies depuis très longtemps et partagent le même appartement. La brune est douce, romantique et court après une hypothétique relation amoureuse idéale. La blonde est une artiste vive, violente même parfois, qui se verrait bien partager le lit de Francine et qui n'hésitera pas à la venger d'un rustre particulièrement odieux.
Au milieu de ce duo arrive David, subjugué par la personnalité de la jolie Katchoo qui, elle, aime plutôt les femmes.
Passé mystérieux, ennuis avec la police, accointances mafieuses et autres moments joyeux ou douloureux se succèdent pour ces trois personnages attachants qui, sans amour, se sentent comme des étrangers au paradis...

Attention, ne vous laissez pas abuser par ce résumé qui peut paraître sirupeux, car nous sommes ici devant un comic particulièrement brillant, sorte de soap expurgé de toute niaiserie. Mais commençons par le début. SiP est une - longue - série de Terry Moore (Echo), qui signe dessins et scénario. Elle est divisée en trois "volumes" (un genre de "saisons" en fait) qui contiennent respectivement 3, 14 et 90 épisodes.
En France, le parcours éditorial de Strangers in Paradise va se révéler pour le moins chaotique. Les premiers épisodes sont publiés chez Le Téméraire, c'est ensuite Bulle Dog qui reprend le titre qui échouera, enfin, chez Kymera (un petit éditeur qui abrite quelques perles comme Luther Arkwright). Pour compliquer le tout, les premiers tomes, présents au catalogue de ces trois maisons d'édition, ne possèdent pas les mêmes titres (et apparemment pas le même découpage pour les deux premières versions). Enfin, tout récemment, c'est Delcourt qui a repris le flambeau en sortant le premier tome d'une intégrale qui en comprendra trois (dans les 600 pages chacun, pour 39,95 euros pièce, c'est du lourd et ça les vaut).


L'histoire en elle-même se révèle difficile à résumer. Ou plutôt, en la résumant, on ne lui rend pas service. Notamment parce que Terry Moore la sert avec un traitement narratif particulièrement intelligent qui lui donne toute sa saveur. Dès la première planche d'ailleurs, le lecteur est tout de suite accroché par un style direct et inspiré. Sa grande force réside surtout dans le mariage d'un humour efficace et d'une poésie touchante, ce qui constitue un sacré tour de force tant il n'était pas évident de parvenir à des moments de vraie émotion entre deux rires. Le but est pourtant parfaitement atteint.
Les dessins sont en Noir & Blanc, le trait est économe et, là encore, une facilité et une grande élégance se dégagent des planches. Les visages notamment sont particulièrement expressifs et bien réalisés. Katchoo, loin des caricatures habituelles et des formes très exagérées des super-héroïnes, est une pure merveille de charme et de sensualité. Rarement une fille de papier aura été aussi séduisante et charismatique !

Les thèmes abordés vont du plus courant (la recherche de l'âme sœur) au plus dramatique (le viol) et sont enrobés de scènes plus anecdotiques mais souvent très acides (un voisin voyeur par exemple). Rien n'est jamais vulgaire ou raté, tout tombe juste et finit par avoir l'effet voulu, que ce soit un sourire ou un sentiment plus poignant qui soient recherchés. Et si les personnages se construisent sur la durée, avec fort peu d'informations sur eux dans un premier temps, ils possèdent tout de suite une réelle consistance, un caractère, un côté réaliste qui les rend, sinon proches, du moins infiniment sympathiques (pour ceux qui sont censés l'être bien sûr), à un point qu'une fois commencée, il serait étonnant que vous abandonniez cette série en route, son pouvoir addictif étant peut-être le seul reproche que l'on puisse lui faire.

Une série drôle, sensible et intelligente. Du grand art. Elle a, paraît-il, un grand succès parmi la gent féminine. Mais ne vous inquiétez pas messieurs, les bonnes histoires sont, par nature, destinées à tout le monde. ;o)


- J'ai entendu quelque chose ! Comme des coups de feu... dans la chambre de Katchoo !
- C'est sans doute son vibro qui a encore explosé ! Je te dis que cette nana devrait sortir plus.
Francine et Freddie, sous la plume de Terry Moore.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un mélange subtil d'humour et d'émotion.
  • Des personnages attachants et particulièrement bien écrits.
  • Des dessins efficaces, au charme certain.
  • Carrément hors des sentiers battus et trop fréquentés.

  • Absence d'une version colorisée, le noir & blanc n'étant en rien ici justifié par un choix artistique mais plus probablement imposé à l'époque par les contraintes financières.
Les Enfants dans l'univers de Stephen King
Par
Cet article a été publié en 2014 dans la version précédente de UMAC.

L'enfance, que ce soit au travers de sa magie ou de ses ténèbres, est un thème que l'on retrouve régulièrement dans les romans ou nouvelles de Stephen King. Mais comment l'auteur utilise-t-il réellement les gosses qui peuplent ses histoires ?

Il n'est pas étonnant que l'on puisse retrouver un thème aussi générique que l'enfance dans les nombreuses œuvres de King. L'auteur a néanmoins une manière particulière d'utiliser ou malmener les plus jeunes de ses personnages. Quatre façons de procéder semblent se dégager. Dans trois d'entre elles, l'enfant lutte contre une entité ou un contexte, dans la quatrième, il devient lui-même menaçant.
Voyons cela en détail.

L'enfant face aux monstres
Les monstres existent ! King se plait à nous le répéter depuis des lustres. Et à en croire la longue liste de leurs victimes, il semble ne pas avoir tout à fait tort.
Cette catégorie est bien entendu la plus imagée, la plus métaphorique. Le jeune Danny, dans Shining, va ainsi sentir la présence de fantômes, alors que Mark Petrie, douze ans, va affronter des vampires dans SalemPour compléter le bestiaire, l'on peut également aller jeter un œil du côté de Peur Bleue, où cette fois le jeune Marty, qui est en plus paraplégique, va combattre un loup-garou avec l'aide de sa sœur ainée. L'on notera que c'est le plus jeune enfant qui parvient à convaincre l'autre de la réalité du danger. Une sorte de capacité, liée à l'enfance, que l'on retrouvera d'une manière plus nette encore dans Ça, certains éléments (le sang qui gicle du lavabo, les photos qui s'animent, le clown lui-même...) n'étant visibles que par les enfants.
Et si dans L'homme au costume noir, Gary, neuf ans, semble rencontrer le diable en personne, le monstre revêt parfois une apparence plus banale, comme dans Cujo où c'est un gentil toutou (gentil à la base disons) qui va causer la mort d'un jeune garçon.

Jusqu'ici, à part un don pour percevoir parfois ce qui échappe aux plus âgés, l'enfant n'a en réalité rien de spécifique : il lutte contre des entités maléfiques qui s'en prennent aussi aux adultes. Il faut attendre la deuxième catégorie pour commencer à mieux appréhender le rapport de King à l'enfance.

L'enfant face au monde de l'enfance
Contre toute attente, l'enfant génère aussi sa propre violence, issue d'un monde échappant presque totalement au contrôle des adultes. Nous sommes ici dans un contexte plus réaliste qui en devient d'autant plus effrayant.
Si "l'Homme est un loup pour l'Homme", chez King, l'enfant est parfois un épouvantable prédateur pour l'enfant. Carrie, dans le roman éponyme, subit ainsi un harcèlement douloureux de la part des élèves de son école. Lorsqu'elle a pour la première fois ses règles, dans les douches communes (pas de bol !), les autres filles de l'école, presque hystériques, l'humilient en lui jetant des tampons hygiéniques. Cette même hystérie se retrouve dans Ça, alors que Ben Hanscom, souffrant de surpoids, est obligé de fuir un vestiaire sous les insultes et les coups. Il ne fait pas bon être "différent" des autres dans les romans de King (mais n'est-ce pas le cas aussi dans la réalité ?). 
Dans Dreamcatcher, les personnages principaux rencontrent pour la première fois Duddits, un garçon handicapé, alors qu'il a été violemment agressé par d'autres gamins. 
L'effet de meute joue à plein contre des cibles isolées, mais des bandes s'affrontent parfois. Le Club des Ratés, toujours dans Ça, doit affronter à plusieurs reprises la bande de Bowers, jusqu'au point culminant de la mythique bataille des cailloux. Et dans Le Corps, une nouvelle issue de Différentes Saisons (et connue aussi sous le titre de son adaptation à l'écran : Stand by me), là encore une bande, dont certains membres sont les propres grands frères des personnages principaux, va se révéler menaçante.

L'enfant ici ne combat plus un quelconque Dracula ou de vagues esprits frappeurs, mais bien d'autres enfants. La menace vient des "camarades" de classe ou des grands frères, plus costauds mais moins sages. 
Cette manière de mettre en scène l'enfant révèle l'une des grandes vérités prônées par King : les adultes n'ont aucun contrôle sur le monde où évoluent leurs chères têtes blondes. L'on peut parfois se convaincre du contraire, imaginer que professeurs et parents ont suffisamment de clairvoyance et d'autorité pour régenter l'univers des plus petits, mais si vous êtes honnêtes, si vous faites l'effort de vous rappeler ce qu'était réellement l'enfance, vous conviendrez que nous savions pertinemment tous que les adultes n'étaient pas en mesure de nous protéger de certains dangers. 
D'autres lois règnent dans les cours de récréation et les aires de jeu à l'abri des regards...

L'enfant face à la trahison des adultes
La troisième catégorie découle un peu de cette impuissance des adultes à garantir la protection qu'ils sont pourtant certains d'offrir.
Dans La petite fille qui aimait Tom Gordon, Trisha, une gamine de neuf ans, se perd dans les profondeurs des Appalaches. Ce qui est intéressant, c'est que si la petite fille se perd, ce n'est pas à cause d'un esprit aventureux ou d'une volonté de désobéir, mais parce que sa mère et son grand-frère sont en perpétuel conflit et finissent par ne plus prêter attention à elle.
Dans Charlie, une jeune enfant est poursuivie par une agence de barbouzes à cause d'une expérience à laquelle ses parents ont participé étant plus jeunes. L'enfant subit ici les choix de l'autorité, qu'elle soit paternelle ou gouvernementale.
Jusqu'à présent, l'adulte ne trahit que par défaut. Il n'assume pas son rôle ou fait de mauvais choix sans le vouloir. Mais parfois, la trahison est bien plus odieuse.

Ainsi, Blaze, dans le roman du même nom, va devenir mentalement déficient à cause des mauvais traitements infligés par son père. Encore dans Ça, la douce Beverly est régulièrement frappée par son paternel. 
Et, comble de l'horreur, la trahison est parfois motivée par le sens du devoir, une quête, ou en tout cas un but que l'adulte place au-dessus du bien de l'enfant, comme dans La Tour Sombre, quand Roland entraîne la mort de Jake.
Et que reste-t-il alors comme choix aux gamins, s'ils ne peuvent compter sur leurs propres parents, si ce n'est devenir eux-mêmes des monstres ?

L'enfant monstrueux
On l'a vu, l'enfant, chez King, doit faire face à des monstres symboliques mais aussi à ses pairs. Et cela sans pouvoir compter sur l'aide systématique des adultes, certains n'hésitant d'ailleurs pas à le trahir.
De menacé, l'enfant peut alors devenir menaçant. 
Dans Les Enfants du Maïs, c'est toute une communauté enfantine qui instaure sa loi dans un trou perdu du Nebraska. Dans le même recueil, Danse Macabre, la nouvelle Cours, Jimmy, cours ! dévoile un professeur qui est terrorisé par de bien inquiétants élèves. Et le plus récent Sale Gosse inverse les rôles prévisibles pour nous faire basculer du côté de celui qui a tué un ignoble et infernal 
rejeton.
Dans Simetierre (cf. cet article), l'enfant devient effrayant et perd son humanité, mais c'est là encore la faute d'un adulte qui commet, pensant bien faire, l'irréparable. 

Les plus épouvantables enfants-monstres de King proviennent cependant de deux autres récits.
Le premier s'appelle Un élève doué et est issu de Différentes Saisons. Dans cette histoire, Todd Bowden, treize ans, se révèle fasciné par les meurtres perpétrés par les nazis. Surtout, il reconnait par hasard un ancien criminel de guerre et, loin de le dénoncer, il va s'en servir pour nourrir son goût pour le macabre. 
Les deux passions morbides de Todd et du vieillard nazi s'entretiennent l'une l'autre jusqu'à la chute finale, le mal ayant totalement corrompu le jeune garçon. 
Bien que l'on puisse penser que les actions passées des adultes ont joué un grand rôle sur la transformation de Todd, son côté calculateur, froid et même son intelligence en font l'un des personnages les plus effrayants de King.

Le second récit est de nouveau Ç(cf. cet article), ce roman est d'ailleurs le seul livre de King où l'on peut voir parallèlement à l'œuvre les quatre types d'enfants : face aux montres, évidemment, puisque la bande des "ratés" combat "ça", face au monde de l'enfance, avec Bowers et ses sbires, face à la trahison des adultes, qui non seulement ne peuvent les aider mais les ignorent (Bill Denbrough), les étouffent (Eddie Kaspbrak) ou les frappent (Beverly Marsh), mais aussi grâce à une incarnation monstrueuse qui boucle la boucle.
Car Bowers n'est pas le pire gamin de ce roman. Le pire monstre contenu dans Çs'appelle Patrick Hockstetter. Et pour le comprendre, il faut comprendre Bowers.
Bowers est un abruti. Il plongera plus tard dans la folie, mais à la base, ce n'est qu'un crétin sans cervelle, subissant en plus la mauvaise influence de son géniteur. Bowers est certes antipathique, mais il est relié à la réalité et peut être "contenu" d'une certaine manière, ne serait-ce que parce qu'il effectue les tâches que lui attribue son père, et qu'il respecte donc une forme d'autorité. Il n'est donc pas totalement opaque à la logique. Il comprend certaines choses, au moins instinctivement. Hockstetter, lui, incarne le monstre ultime en cela qu'il est indifférent à tout, même à sa propre souffrance. 
En effet, lorsque Bowers va le frapper, après une offre sexuelle surprenante, Hockstetter ne réagit pas. Pas parce qu'il craint Bowers, mais parce que pour lui, ce qu'il ressent est anecdotique. Et s'il est indifférent à ce point à sa propre douleur, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'il peut faire subir à autrui.

Il est d'ailleurs bien expliqué, dans le roman, que Hockstetter se considère comme le seul être "réel". Ce qui lui confère une liberté d'action terrifiante : les autres ne sont pour lui que de vagues formes avec lesquelles il peut jouer sans se soucier des conséquences. Le garçon, amorphe, avec un sourire sans joie, n'hésite pas à montrer sa collection de mouches mortes en classe. Ou à peloter les filles assises devant lui. Il va également assassiner son petit frère alors qu'il n'était qu'un bébé et rester indifférent à la peine éprouvée par ses parents. Il va aussi se mettre à tuer des animaux, qu'il enferme dans un vieux frigo jusqu'à ce qu'ils crèvent. C'est un petit chien, qu'il vient voir chaque jour, qui résistera le plus longtemps. Et lorsqu'il tente de s'échapper et que Hockstetter le rattrape, il en éprouve une excitation sexuelle.

Avec Hockstetter, l'on a ici la figure type de l'enfant-monstre. Car si Bowers est bête et violent, Hockstetter, lui, n'est pas de ce monde. Il est le monstre pur, tapi dans le placard ou caché dans son château en Transylvanie. Il est le non-sens, ce que l'on ne peut ni comprendre ni admettre. Ce truc, en dessous du lit, dont on nous a pourtant assuré qu'il n'existait pas. Il est le Mal sans but, n'obéissant qu'à des pulsions si violentes, si contre-nature, qu'elles ne sont en général attribuées qu'aux vampires, loups-garous et autres saloperies qui hantent les ténèbres littéraires.

L'enfant comme amplificateur d'émotion
Normalement, l'enfant est, dans notre société, synonyme d'innocence. Il a besoin de protection, une protection d'autant plus logique qu'il est le futur de notre civilisation. Il représente notre immortalité en tant qu'espèce et bénéficie ainsi d'un amour inconditionnel, profondément ancré dans nos gènes (oui, il y a un peu de programmation et d'effets chimiques là-dessous).
Il existe des gamins pourtant bien chiants (aujourd'hui on dit plutôt "hyperactifs", mais ils restent casse-couilles quand même) mais leur fragilité, leur innocence, les rendent précieux.
Faites-les affronter un vampire, et déjà l'on tremble un peu plus que si un vulgaire adulte risquait de se faire mordre.
Montrez-les dans toute la violence de leur monde inaccessible, et d'aucuns, bien que niant la réalité de cette bulle sauvage et magique, trembleront en se souvenant de leur propre enfance.
Rendez-les victimes des adultes (ce qu'ils sont par nature), et vous renforcerez encore ce sentiment d'injustice, d'attachement et d'amertume.

Et, si d'aventure vous les transformez en monstre, pas juste en demeuré violent, mais en vrai monstre, immonde et moralement gluant, alors vous aurez la plus parfaite des créatures de cauchemar. Parce que nous sommes habitués à voir les menaces comme des vikings immenses, des aliens dégueulasses ou des serial-killers grimaçants, et non de doux chatons ou de charmants bambins. 

Eleanor Farjeon a écrit "les choses de l'enfance ne meurent pas, elles se répètent comme les saisons". 
Je ne suis pas certain qu'elle ait réellement saisi le terrifiant potentiel de ce pourtant lucide aphorisme. Car ces "choses" qui vont se répéter peuvent être agréables comme terribles. Et dispensées par de braves gens comme par les pires salopards. 
Mais, ce que l'on sait, ce que les poètes et les psychiatres s'accordent à dire, c'est que cela... reviendra.
L'enfance est une terre si fertile que ce qui y est planté ne pourrit jamais. Même sans soleil, au fond d'une cave, ça continue de pousser.
Cela donne des adultes parfois sympa, des psychopathes dégénérés et quelques bonnes histoires.
Dans quelles proportions, cela reste à définir...



Crédits : la première illustration, issue de It, est de Brendan Corris, la photographie de la petite fille flippante est de Jaded Jennifer, aka WinterRose31.