Providence 3 : l'Indicible
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Avec ce tome, Alan Moore clôt son cycle consacré à la réécriture de l'œuvre de Lovecraft (et consorts, car il en aura eu des continuateurs, le pauvre qui n'a connu la gloire que posthume) en bouclant la boucle avec Neonomicon : ainsi, le périple de Robert Black dans la Nouvelle-Angleterre de l'Entre-Deux-Guerres trouve une résonance attendue mais stupéfiante avec l'enquête contemporaine du FBI sur des meurtres en série commis par des déséquilibrés sans (apparemment) aucun lien entre eux.

Pour ceux qui prendraient les chroniques sur Providence en cours de route, voici un petit topo sur les épisodes précédents, avec des articles rédigés par Neault et moi-même :


  1. Côté cour / Neonomicon : un agent du FBI est chargé de trouver un lien entre plusieurs meurtres d'apparence rituelle et remonte jusqu'à un réseau de trafic d'une drogue inconnue ; ses collègues poursuivent ensuite son enquête jusqu'à un établissement vendant du matériel pornographique.
  2. Providence tome 1 : Un journaliste new-yorkais désœuvré, Robert Black, décide de rédiger un traité sur les traditions cultuelles de la Nouvelle-Angleterre et explore la région de Providence, y découvrant des personnages étranges et une congrégation ancienne ainsi qu'un livre antique au centre de tout.
  3. Providence tome 2 : Après avoir consulté le livre qu'il convoitait, Robert Black continue à dévoiler l'influence de la mystérieuse Stella Sapiente et rencontre quelques auteurs qu'il admire, dont un certain écrivain prometteur, Lovecraft lui-même !

Les précédentes chroniques ont souligné l'importance de l'écriture d'Alan Moore, savante, maligne, cherchant constamment à surprendre, intriguer, dérouter et stimuler l'intellect du lecteur : le Massachussets, en 1919, donne cette subtile impression de glisser hors du temps dont la perception même joue des tours au pauvre Robert Black, pivot du récit malgré lui, acteur dans une tragédie post-biblique dont il n'a qu'une vague conscience des rôles (avec cette agaçante manie de nier l'évidence des faits qu'il a vécus, des expériences dont il a été témoin). C'est là que son carnet de pensées devient capital : ce qui a longtemps semblé une redite confuse et maladroite (quoique à la première personne) des pages dessinées s'avère la clef de compréhension des intrigues menant Black vers l'accomplissement de son destin. Le lecteur, s'il demeure attentif et méticuleux, aura sans doute besoin de revenir en arrière afin de corroborer certains faits, d'illuminer ce faisant les échos d'histoires qui se télescopent et se synchronisent : cela s'avère moins ennuyeux que bizarrement jouissif, et on se surprend à tenter de décrypter certaines cases afin d'y trouver des indices nous faisant rechercher un nom, un lieu, une date.

Avec l'Indicible, Moore donne à son malheureux héros une place qu'il ne convoitait sans doute pas et qu'il se refusera à embrasser le moment venu, enfin conscient du poids des responsabilités et de son impact sur le monde qui se meurt autour de lui. Mais c'est avant tout un second rôle qui se voit magnifié : Howard Lovecraft lui-même va également endosser un destin inconcevable, complémentaire et parallèle de celui du journaliste, essentiel dans les manœuvres insensées des fondateurs de la Stella Sapiente. Lequel sera le Héraut annoncé, lequel le Rédempteur ? A moins que ce ne soit encore un autre, à venir celui-là ? 
Si le temps se fluidifiait dans les précédents épisodes, c'est la réalité elle-même qui se dissout dans celui-ci, une réalité fluctuante qui se voit assiégée par les êtres et les choses tapis dans l'ombre, blottis à la frontière de nos cauchemars. Rien ne sera jamais plus comme avant, qu'on se le dise, mais il faut avant la conclusion étonnamment épique assister aux répercussions de chacun des faits auxquels on a assisté. Ainsi, dans un chapitre accélérant follement, le lecteur découvrira ce qui s'est poursuivi jusqu'à nos jours par le biais d'événements et de personnages-clefs (pour lesquels une certaine connaissance des arcanes de la littérature fantastique est recommandée), jusqu'au bouclage de l'enquête de FBI par Carl Perlman lui-même, le supérieur des agents précédemment envoyés en mission, et récipiendaire du testament de Black qui, à ce titre, fait délicieusement penser au journal de Rorschach concluant la fin de Watchmen, témoignage d'un passé équivoque et évangile de jours terribles.

Éclairant savamment le travail de l'auteur de Dagon, créateur du Mythe de Cthulhu, Alan Moore réussit une œuvre majeure qui réinterprète les codes du genre et perturbe notre sens du réel à la manière d'un Philip K. Dick


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une écriture stimulante et riche.
  • Des séquences éclairantes faisant le lien avec les précédents tomes.
  • Des illustrations parfaitement en accord avec le récit, jouant constamment sur les symboles, les points de vue et la symétrie.
  • Un récit qui parvient à boucler la boucle avec Neonomicon.

  • Parfois ardu dans son déroulement, faisant souvent appel à la mémoire du lecteur.
  • Beaucoup de personnages évoqués que le lecteur ne connaît pas forcément.
L'Homme qui tua Lucky Luke
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Superbe hommage à une légende de la BD et du far west avec L'Homme qui tua Lucky Luke.

Nous avions rapidement évoqué ce titre l'année dernière (dans ce Digest), nous allons cette fois l'aborder plus en profondeur, car il mérite largement que l'on s'attarde dessus.
Cet album, ayant reçu de nombreux prix depuis sa sortie, est un one-shot de Matthieu Bonhomme, qui signe ici scénario, dessin et colorisation. Si le célèbre héros de Morris est parfaitement respecté, l'auteur parvient cependant à en donner une version personnelle, plus sombre que ce que les aventures du cow-boy qui "tire plus vite que son ombre" réservent habituellement.
Voyons déjà le pitch.

Lucky Luke arrive dans la petite ville, plus boueuse que charmante, de Froggy Town, juste après l'attaque d'une diligence transportant l'or des mineurs. Après une altercation avec le shérif local et ses frangins, les habitants décident de mandater Luke pour qu'il reprenne l'enquête. Pas évident à première vue puisqu'il vient tout juste de se faire confisquer son arme et qu'il doit en plus faire face à une pénurie de... tabac. Ce qui à tendance à le rendre nerveux.
Mais attention, lorsque l'on est une célébrité, l'on doit faire face à divers inconvénients, comme le fait que certains rêvent de se faire un nom en vous affrontant. Ou en vous abattant dans le dos.


Une couverture presque apocalyptique, sous un déluge de pluie, un titre accrocheur et explicite, des premières planches à l'atmosphère tendue, l'on sait que l'on s'engage dans une lecture qui risque de faire mal et de dérouter.
Cet album-hommage, parfaitement maîtrisé, peut se lire de différentes manières. Comme une aventure crépusculaire du vieux Luke, bien entendu, mais également comme un commentaire sur l'œuvre de Morris. Ainsi, dans le récit, Luke est une célébrité, certains personnages vont lui demander de faire attention à ses choix, de rester lui-même, les double-sens sont nombreux. Même la tombe de Morris himself sera présente dans une scène.

Les références à l'univers de Lucky Luke sont nombreuses également, outre les Dalton, l'on trouvera une allusion à Phil Defer ou encore le choix de Laura Legs dans le rôle du personnage féminin principal. L'auteur fait également allusion à de véritables légendes, comme Wild Bill Hickok, explicitement évoqué, ou Doc Holliday, transformé ici en Doc Wednesday.
Si la trame principale est plaisante, elle est enrichie par une utilisation très habile d'éléments réels ayant impacté la BD. L'on sait par exemple que dans les années 80, Luke troque sa célèbre cigarette contre une brindille, plus politiquement correcte et, il faut le reconnaître, moins nocive. Matthieu Bonhomme se sert de cette anecdote pour placer un running gag savoureux, Luke étant sans cesse empêché de fumer par un tas de catastrophes (son tabac s'envole par la fenêtre, ou bien il est mouillé, il perd un cigare à cause d'une poche trouée...).


Si le récit est plus sombre, c'est aussi parce qu'il est, par bien des aspects, plus réaliste que ceux de la série principale. Jolly Jumper par exemple, bien qu'il ait un rôle comique et ne soit pas laissé de côté, n'est nullement doté de la parole (on ne "lit" pas ses pensées non plus). L'humour est pourtant présent, mais la tragédie annoncée (le cadavre de Luke est visible dès la première planche) donne à cet album une atmosphère particulière.
Graphiquement aussi, même si l'on n'aura aucun mal à reconnaître le personnage et son univers, le style de l'auteur apporte une dimension plus dramatique, un côté oppressant parfois (ça reste du Lucky Luke hein, mais par rapport aux BD habituelles, c'est une autre ambiance). Les plans sont soignés, certaines cases, de nuit par exemple, sont magnifiques, et la colorisation est excellente, moins flashy que celle de la série mère, avec des effets de lumière plus travaillés, mais reprenant tout de même certains codes (par exemple le fait d'utiliser parfois des décors ou personnages d'une seule couleur, pour mettre en relief un élément particulier, ainsi l'intervention de Laura Legs fera jaillir une explosion de rose).

Niveau texte, c'est plutôt bon même s'il y a une ou deux petites anicroches. D'abord, non, on ne peut pas avoir le doigt sur la "gâchette" d'une arme, c'est une pièce du mécanisme interne. Le truc sur lequel on appuie pour faire "pan pan", c'est une queue de détente. Ou une détente pour abréger (ça ne s'abrège pas en "queue", on s'est vite rendu compte que "le doigt sur la queue", ça n'allait pas trop comme expression).
On remarque aussi un "ils faudra", coquille unique mais qui picote un peu la rétine quand même.

Cet album, édité chez Lucky Comics (filiale de Dargaud), est une pure merveille. Si l'on n'est pas fan du personnage à la base, il peut se lire comme une très bonne histoire indépendante, dans le cas contraire, il permet de redécouvrir Luke d'une nouvelle manière, en savourant les références, le côté respectueux de l'hommage et les frissons que l'on éprouve à l'idée d'assister à la fin d'un mythe. [1]
Brillant.

   

[1] ATTENTION énorme SPOILER dans ce qui suit. Si vous n'avez pas lu l'album, ne lisez pas cette note.
Pour être vraiment certain que personne ne se prend l'info dans la tronche par inadvertance, je mets la note sous forme d'image. Si vous souhaitez la lire, à vos risques et périls, cliquez ici.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel hommage à Morris et son personnage.
  • De superbes planches.
  • Un habile mélange d'humour, de tension, de rebondissements et de références.
  • Le côté plus sombre et réaliste.

  • Pratiquement rien, si ce n'est ce qui est expliqué dans la note-spoiler ci-dessus.
10 "secrets" de fabrication sur Le Sang des Héros
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Mon roman, Le Sang des Héros, étant passé récemment en Top Ventes sur le site Cultura, j’avais envie de marquer le coup en vous montrant, un peu, l’envers du décor et en dévoilant quelques anecdotes sur son écriture et sa réalisation. Et des trucs un peu plus couillons aussi, parce que bon, on va pas changer les habitudes de la maison. 

1. La première version du manuscrit ne mettait pas en scène des surhumains aux États-Unis mais… des Anges déchus, en France.
Forcément, cela changeait énormément l’aspect du récit. Plusieurs problèmes se posèrent cependant rapidement, le principal étant que l’une des thématiques (sur la société et son évolution) devenait beaucoup moins lisible, puisqu’il s’agissait d’un évènement extérieur à elle. La description du Paradis et de son organisation, en perpétuelle guerre avec d’autres mondes métaphysiques, m’entrainait également vers un chemin que je ne souhaitais pas prendre.
Au final, l’utilisation de suprahumains, déjà bien connus de tous et intégrés dans la société, régla un grand nombre de problèmes narratifs. Le plus dur a été à l’époque de tout reprendre à zéro et de ne pas exploiter l’énorme documentation accumulée sur les anges…
Mais quand on se rend compte que l’on ne va pas dans la bonne direction, mieux vaut faire demi-tour que s’entêter.

2. L’exploration télépathique tient une place importante dans le roman, j’avais une idée assez précise, dès le départ, de la manière dont je voulais la représenter (avec des zones bien délimitées, des couleurs, des « parfums »…).
Je me suis aidé d’un magnifique schéma, que je dévoile ici. Régalez-vous ! ;o)
Bon, OK, c’est pourri. Mais j’ai souvent besoin de visualiser les choses de cette manière, je suis notamment un grand amateur de cartes, qu’il s’agisse d’une ville ou d’un continent entier (et oui, elles sont aussi « bien » réalisées que ce petit schéma mental, mais bon, pour ma défense, je ne suis pas schémalier à la base… heu… schématiste ?).
Je prends donc régulièrement le temps de réaliser ce genre de pense-bête, voire même donc des cartes de différents lieux (quand ils sont imaginaires hein, quand ce sont des lieux qui existent, ben je suis pas plus con qu’un autre, je me procure la carte).

3. Il n’y a pas d’introduction dans la version finale du roman, mais j’avais pensé au départ commencer par un dialogue entre Kennedy et l’un de ses conseillers.
Outre le fait que c’était parfaitement inutile, cela avait surtout pour conséquence de gêner l’immersion, le lecteur mettant forcément un certain temps à se rendre compte que le premier chapitre se déroulait bien longtemps après cette intro. J’ai finalement opté pour un « cours » dans Powertown afin d’aborder la (quasi) destruction de l’Europe.
Je reproduis juste la fin de cette introduction abandonnée, qui devait donner tout de même le ton dramatique (et cynique) du récit.

— Vous… vous êtes en train de me dire que je suis responsable du plus grand génocide de l’histoire de l’humanité ?
— Non monsieur le président. Je suis en train de vous dire que vous êtes à la tête d’un monde en paix.

4. La fin du roman a été grandement modifiée (et améliorée) grâce à une suggestion de mon éditeur.
Pour être un peu sérieux sur ce point particulier, il faut savoir qu’un travail commun, en amont, entre l’auteur et l’éditeur, est tout à fait normal et même souhaitable. C’est, entre autres, pourquoi je déconseille si souvent l’auto-édition ou certaines microstructures peu fiables. Car, outre les problèmes financiers, logistiques (diffusion, distribution, gestion des stocks, de l’administratif…), promotionnels, etc., dont un éditeur s’occupe, son travail a aussi pour but d’améliorer au maximum le manuscrit avant publication.
Bien entendu, il n’impose rien, l’auteur a le dernier mot sur ce qu’il écrit. Parfois, il est possible de ne pas tenir compte d’une suggestion si l’on est certain que la modification proposée n’est pas bonne, mais il serait absurde de se priver d’une telle aide.
Pour Le Sang des Héros, les modifications apportées ont été assez anecdotiques (suppression d’un passage inutile, d’une répétition, amélioration d’une scène pas assez claire, etc.), mais le plus important a été la réécriture du final, qui est bien meilleur (à mon sens) et bien plus impactant. Là encore, précisons qu’il n’y pas de « dirigisme » de la part de l’éditeur, on ne vous dit pas « il faut faire ça » mais par exemple « cette partie est un peu floue ». À l’auteur ensuite de repenser et retravailler sa scène.
J’en profite pour remercier chaleureusement Chrystelle Camus, directrice de la collection Fractales/Science-Fiction chez Nestiveqnen, pour ses remarques judicieuses, son tact et son immense patience. Oui, parce que je suis parfois casse-couille, même sur des trucs en apparence anodins, comme la place d’une virgule ou la manière d’écrire « WC ». ;o)

5. J’ai pu « scénariser » la magnifique illustration de Johann Bodin.
Ce n’est pas forcément chose courante, ça dépend de la souplesse des éditeurs (et de l’intérêt de l’auteur), mais j’ai eu la chance de pouvoir décrire la scène que j’imaginais être la couverture idéale pour ce roman.
Le résultat final m’a clairement emballé.
Je ne sais si c’est parce que je suis aussi auteur (cf. The Gutter) et lecteur de BD, mais l’aspect visuel d’un livre m’a toujours paru important. C’est après tout la cover qui vous fait de l’œil dans les longs rayonnages d’une librairie. Il convient donc de ne pas la négliger.  
Et là pour le coup, elle fait de l’œil, elle montre ses seins et elle écarte même les jambes !
(ne cherchez pas une fille à poil sur la couverture, c’est une métaphore pour dire que Johann a particulièrement assuré)

6. Les lecteurs connaissant la BD américaine auront remarqué que tous les personnages du roman ont des noms inspirés du patronyme de dessinateurs ou scénaristes américains. Tout sauf… un. Sordate.
Ce personnage (très secondaire dans le récit) est en fait un « rescapé » de la première version du roman (la version française, avec les anges, pour ceux qui suivent). C'était, dans cette version, l'un des personnages principaux, et je n'ai pas eu le cœur de le renvoyer dans les limbes de l'Imaginaire sans lui permettre de faire au moins une petite apparition.
Ah, c'est mon côté sentimental.  

7. Il existe un mini-scénario humoristique (de cinq planches) se déroulant dans l’univers de LSDH et décrivant un braquage assez particulier chez James Cameron.
Je viens de retomber dessus en farfouillant dans mon DD (mon disque dur, pas mon Daredevil, même si je possédais Daredevil, ce qui n’a pas de sens, je ne rangerais rien dedans, enfin, un peu de respect pour lui).
Du coup, pas impossible qu’on en fasse quelque chose un jour si Sergio Yolfa (mon compère sur The Gutter mais aussi notre dessinateur UMAC, qui réalise notamment les BFR et les dessins de Virgul) est partant. À voir. ;o)

8. Il n’y aura pas de suite directe au Sang des Héros, mais un autre roman, se déroulant dans le même univers, est prévu. En tout cas, c'est prévu par moi. Pas certain encore que ce soit validé par mon éditeur. Il sera assez différent sur la forme (puisque écrit à la première personne) et dévoilera le parcours chaotique et très, très sombre de Sweetlord, personnage cité dans LSDH mais qui n’intervenait pas directement dans le récit.

9. Le concept de Powertown provient d’un très ancien récit feuilletonnant que j’avais commencé à publier il y a des années sur la version précédente de UMAC. Il ne s’agissait que de quelques chapitres (pas très bons, et plus disponibles, ne cherchez pas), dont je n’ai rien réutilisé (même pas les personnages), mais le lieu me semblait idéal pour démarrer mon histoire.
Ouais, quand on écrit, on apprend vite à recycler. Même au sein d’une histoire naze, il y a parfois une bonne idée.

10. Là, il ne s’agit plus du travail sur le roman mais plutôt d’une réaction quant à sa réception.
Mon éditeur m’avait prévenu que son service presse avait envoyé un exemplaire à Lanfeust Mag (qui fait aussi des critiques de romans, malgré le nom axé BD). Je suis un jour dans un centre culturel Leclerc (où l’on trouve aussi les publications presse) et je tombe sur Lanfeust. Je feuillette pour voir, persuadé que c’était encore trop tôt, et je découvre la critique (visible dans la section presse de mon site perso) portant sur Le Sang des Héros. Je suis un peu anxieux, c’est quand même un mag national, à gros tirage. Et là, non seulement la critique est bonne, mais je lis que le journaliste compare mon style narratif « aux meilleurs romans de Stephen King »…
Pour expliquer ma réaction, il faut savoir que King est pour moi une influence majeure dans la construction des personnages. Je ne trouve pas que King est le « maître de l’horreur » ou qu’il fait peur, je trouve qu’il est efficace et émouvant grâce notamment à des personnages auxquels il parvient à donner de la densité, de l’épaisseur.
Le compliment me touche donc, me rend même euphorique, et ma femme (et quelques clients interloqués) ont pu me voir en train de sautiller dans les rayons, en souriant comme un benêt. Ils ont dû se dire que j’aimais vraiment beaucoup ce magazine. Parce que, avouons-le, même en Moselle, c'est quand même rare de partir en simulation de trampoline sous prétexte que l'on a mis la main sur le journal ou le mag que l'on cherchait... 


Merci encore à vous, lecteurs, pour votre confiance et vos retours ! ;o)


ps : je rappelle que le roman est également disponible en version numérique, sur kindle, kobo et en pdf, pour 3,20 euros. Bon, honnêtement, autant les liseuses c'est cool, autant le pdf, c'est pas trop ce que je vous conseillerais pour un maximum de confort de lecture...



Moore dans les Inrocks
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Les Inrockuptibles ont publié une interview très intéressante d’Alan Moore dans leur dernier numéro. L’auteur revient sur différents sujets à l’occasion de la sortie prochaine de son roman, Jerusalem (dont nous vous parlions dans ce Digest).
Et comme toujours, Moore s’avère aussi irritant que profond, à tel point que l’on ne saurait dire si c’est un génie qui sort régulièrement des énormités (cf. cet article) ou un type réellement frappadingue qui parvient à scotcher par sa force de travail et sa lecture atypique du monde.

Alan Moore a le don d’émerveiller et d’agacer avec la même intensité (mais pas pour les mêmes raisons). Il peut se montrer totalement buté et sectaire, plonger dans un auto-apitoiement à peine freiné par une mégalomanie galopante, et la minute d’après, développer une analyse juste et futée sur l’art ou la politique. Il faut donc aimer le chaud et le froid, les montagnes russes émotionnelles [1], mais après tout, n’est-ce pas là aussi la naturelle complexité d’un homme, impossible à résumer par ses seuls qualités ou défauts ?

L’échange avec les journalistes venus le questionner commence, de son côté, par « fuck ». Puis il apparait, un pétard à la main. Sans doute ce qui lui donne cet air si jeune et frais (car à seulement 63 ans, il a la chance d’en faire à peine 80).  
On tombe tout de suite dans l’irritant mais c’est de la faute du journaliste qui qualifie Jerusalem, avant sa sortie, de chef-d’œuvre et même de « classique ». Alors, c’est peut-être un très bon roman [2], mais un classique… c’est quand même quelque chose qui s’inscrit dans le temps, on ne décerne pas des points de classicisme à l’avance. Moore, par contre, désamorce son défaut principal avec une élégante lucidité en annonçant que « le problème avec lui, c’est qu’il a tendance à croire qu’il a tout inventé ». On confirme. Mais c’est aussi le problème d’auteurs bien moins talentueux et bosseurs.

Ce qui suit peut être divisé en deux parties, les radotages de Moore sur Watchmen et cie, et ses réflexions, plus inspirées, sur l’art, la société ou la politique.
Commençons par la première catégorie. Il nous refait le coup de l’artiste dépossédé de ses droits par une compagnie tentaculaire et ignoble (et il y va franchement hein, en parlant d’un « contrat compliqué et tordu passé entre un jeune gars [lui] qui a grandi sans avoir l’eau courante chez lui et une société hyper-puissante », ah ben, c’est du Zola quoi...).
C'est pourtant un peu plus complexe que ça.
D’abord, le contrat spécifiait que Moore récupérerait les droits de Watchmen lorsque l’œuvre serait épuisée (si j’ai bien compris, je n'ai pas eu le contrat entre les mains non plus), or, DC n’a jamais laissé l’ouvrage s’épuiser et l’a toujours réédité. Heu… comme manœuvre, ça n’a rien de compliqué et tordu, ça semble même très simple et prévisible.
Ensuite, travailler pour une énorme compagnie reste tout de même le rêve de bien des scénaristes et dessinateurs, qui en retirent souvent plus visibilité et dollars qu’amertume.
Enfin, tous les auteurs, Moore compris, savent très bien que l’on n’est pas propriétaire de ce que l’on écrit lorsque l’on bosse pour DC ou Marvel. Si la pratique ne lui convenait pas, il suffisait d’aller voir ailleurs ou de se lancer en indépendant. Il ne l’a pas fait parce que, évidemment, l’auto-édition est bien hasardeuse en comparaison du luxe logistique et médiatique offert par un éditeur bien installé.
Moore va même jusqu’à dire qu’on l’a dépossédé de ses droits sur ses BD Batman… enfin, franchement, comme si Batman lui appartenait. Il y a là une mauvaise foi évidente et un manque de mesure éhonté. Car, où en serait Moore aujourd’hui sans DC et les « vols » dont il se plaint ?

La seconde partie est plus sympathique puisque Moore cesse de pleurer sur son sort d’auteur adulé et de star internationale pour s’intéresser à autre chose que lui. Et c’est dans ce registre qu’il devient passionnant.
Il évoque notamment l’origine sociale des auteurs et la manière de décrire la working class, soit de façon caricaturale (et haineuse presque, le pauvre étant sévèrement jugé s’il a l’outrecuidance d’être de droite), soit avec pitié. Si ce que dit Moore sur la contre-culture est déjà plus sujet à débat (comment déjà seulement la définir ?) [3], ce qu’il dit de l’art, considéré par certains comme du seul entertainment, est aussi sensé et exact qu’effrayant (au moins sur le plan créatif).
Sa vision de la prose, comme outil aussi magique que puissant, comparable à de la réalité virtuelle, emporte également l'adhésion. Mais comment diable Moore a-t-il pu faire aussi longtemps de la BD sans se rendre compte que sa nature imposait forcément des limites ? Ou bien s’en contentait-il, comme il semble le dire, par « facilité » ?

Avec une simple anecdote (des figurines trop chères, aperçues dans une vitrine quand il était enfant), Moore parvient aussi à illustrer l’importance de l’imagination, que nous appellerons ici la compensation, car elle naît en fait d’une frustration.
Je ne sais plus qui a dit ou écrit, récemment, que l’on avait perdu l’habitude de s’ennuyer. Que l’on pouvait immédiatement, de nos jours, trouver quelque chose à regarder pour nous empêcher de penser (télévision, internet…). C’est très vrai. Et la disparition de l’ennui est une catastrophe, car avec lui disparait notre capacité à nous adapter à cette étrange errance de l’esprit qui nous conduit à la pensée divergente, voire à la divagation métaphysique.
Moore, ici, parle de compenser une frustration plus pragmatique, qui le conduit à inventer des super-héros à partir de petits soldats, mais le principe reste le même. Il est important que tous nos désirs ne soient pas comblés facilement, que notre temps libre ne soit pas automatiquement rempli par de la soupe tiède à portée de main, trop fade et trop bon marché pour être bénéfique.  
Car comme le dit Moore, d’une manière incroyablement juste, lorsque l’on a accès à tout, « l’on cesse d’imaginer et l’on devient le réceptacle des idées des autres ». En tant qu’individu, cela peut déjà être perturbant, en tant qu’auteur, c’est dramatique.

Moore aborde également la science (par le biais de l’éternalisme [4]) et même la magie. Attention, pas seulement de manière métaphorique en parlant de l’écriture, mais de manière concrète, en évoquant des démons qu’il semble considérer comme parfaitement réels. Réels en tout cas pour lui, et il sera bien difficile de prouver le contraire.
Du coup, ce vieil anarchiste serait-il fou ?
Pas tant que ça, puisqu’il pleure encore sur du fric que DC ne lui donne pas. ;o)
Mais il est très certainement gentiment fou, oui. Au point d’imaginer des histoires qui peuvent nous éblouir et nous émouvoir, au point de croire fermement que l’encre et le papier peuvent changer le monde, au point de rêver encore à un art pur, essentiel, débarrassé des mirages hollywoodiens. Au point de mettre dix ans à écrire un roman qu’il veut incroyablement ambitieux. Au point de continuer à fasciner ceux qui peuvent encore percevoir, derrière le phénomène Moore, l’artisan Alan.

Cette folie-là, ma foi, l’on s’en accommode fort bien.
Moore est taré, soit, c’est un putain de radoteur, mais il est aussi visionnaire, souvent lucide malgré les psychotropes, passionné, ambitieux, royal… et utile. Parce que même s’il lui arrive de proférer des énormités, après tout, on ne lui demande pas d’être bon en interview ou d’avoir un avis sur tout. Juste d’écrire. Ce qu’il fait plutôt bien.


Quelques œuvres de l'auteur, vivement conseillées :
et une bien ratée...



[1] Pour être franc, quand Thomas me montre un extrait très ciblé de l’article, je suis un peu courroucé, je me dis que le mec pète plus haut que son cul, qu’il a définitivement perdu tout contact avec la réalité. Puis, en lisant l’article dans son ensemble (et en sachant que les propos sont forcément réduits et déformés), je tombe de nouveau sous le charme du divin barbu, ses anecdotes me parlent, ses propos me paraissent parfaitement intelligents et intelligibles, et sa manière de voir l’écriture (de roman) fait écho à certains principes que je défends. Ce type est une énigme, on ne sait jamais si ce qui va sortir de sa bouche vous fascinera ou vous mettra hors de vous. Par contre, ce qui sort de sa plume, à quelques exceptions près, est souvent très bon. Il a en tout cas une vision personnelle, une réelle maîtrise technique et une intégrité non feinte. Cela mérite tout de même plus de respect que de mépris.
[2] Pour avoir lu le début, j’avoue ne pas être du tout réceptif au style lourdingue. Mais il fallait s’y attendre, Moore a besoin de démontrer, d’écrire pour écrire, d’allonger ses phrases comme il se perdait, naguère, dans les longues descriptions des cases de ses scénarios (cf. cet ouvrage pour découvrir sa manière d'écrire un document technique destiné à un dessinateur). Après, si vous aimez les fioritures et les mecs qui se regardent écrire (à la Proust), vous allez jouir.  
[3] Moore vilipende notamment le « recyclage » qui a cependant toujours existé, et dans tous les domaines (musique, BD, cinéma...). Cela ne veut pas dire que rien ne se crée. Moore voit également dans l’auteur (ou l’artiste au sens large) un héros épique qu’il n’est pas. L’art, contrairement à ce qu’il pense, ne peut empêcher les catastrophes ou réduire la capacité de nuisance des « monstres ». Il est illusoire de penser que l’homme de lettres est investi d’une mission quelconque. Le monde, avec ou sans auteur, s’écroulera. Et l’appétit des tyrans n’a jamais été modifié par un livre. Vide culturel ou pas, l’intelligence et la compassion sont l’exception, la bêtise et le manque d’empathie la norme. C’est triste, mais c’est ainsi. L’art ne sert pas à protéger des saloperies mais à les supporter. 
[4] Point de vue que je partage et que j’ai quelque peu développé dans mon roman, Le Sang des Héros. ;o) En gros, le présent, le passé et le futur sont une illusion, une manière de « lire » le monde. En réalité, tout se déroule en même temps, ou plutôt, en dehors du temps, ce qui donne une impression d’éternité mais aussi de destin figé, ce qui est faux pour cette dernière partie. Chacun est libre de ses choix, mais ceux-ci existant en dehors du temps, ils semblent, dans notre approche humaine, déjà inscrits dans notre parcours, comme si nous n’avions rien à décider. C’est seulement lié au fait que le temps est nécessaire à la lecture humaine et intelligible du monde, avec l'habituel rapport cause/conséquence. Les choix que vous faites de toute éternité n’en sont pas moins vos propres choix. 

Terra Formars : Asimov
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Eh non, il ne s'agit pas d'une œuvre posthume d'un des plus grands écrivains de science-fiction (Isaac Asimov, auteur multi-récompensé du Cycle de Fondation et père des Trois Lois de la Robotique) mais d'un add-on à la série Terra Formars de Yu Sasuga & Ken-Ichi Tachibana, un manga qui en est à présent à son dix-huitième tome au Japon (déjà quinze ont été publiés en France par Kazé) et s'est vu adapté en OAV et en film live (réalisé par Takashi Miike, rien que ça !), en raison du succès rencontré. Les séries annexes n'ont donc pas tardé à fleurir, confiées à des équipes artistiques différentes et visant à toucher un public plus large ou à relancer l'intérêt.

Terra Formars est donc un seinen (manga destiné aux jeunes hommes, donc volontairement violent et/ou sexuellement explicite) fortement orienté SF puisqu'il raconte l'échec de la colonisation terrienne de la planète Mars au XXVIIe siècle. En effet, 500 ans auparavant, les Hommes ont tenté de la terraformer en en réchauffant l'atmosphère résiduelle (par le biais de l'implantation de plantes et insectes) mais n'avaient pas anticipé les mutations génétiques qui en résulteraient et la première expédition s'est vue massacrée par des cafards géants anthropomorphes. Les missions suivantes se sont donc préparées en conséquence avec des volontaires humains génétiquement modifiés afin de pouvoir combattre ces monstres sur leur propre terrain. Parallèlement, un virus est en train de se propager sur la Terre, nommé Alien Engine car on le soupçonne d'avoir été transmis par les mutants martiens. C'est donc une course contre la montre qui s'opère, les missions ayant pour but non seulement d'éradiquer les cafards mais aussi de trouver un remède contre le virus.
La troisième de ces missions est également la plus importante en effectif, qui se retrouve divisé en plusieurs équipes menées par des commandants surpuissants. Sylvester Asimov est l'un d'eux, doté d'une réputation sans égale due à son combat sur Terre au moment d'une guerre qui a opposé son pays à la Russie. Il a accepté d'être modifié par le procédé Mosaic Organ et de participer à la future mission Annex 1 car non seulement il n'adore rien tant que la confrontation physique mais il pense aussi à la survie de sa fille atteinte du virus A.E.


Les deux tomes de la mini-série Terra Formars : Asimov (disponibles aisément en coffret chez Kazé, annoncés à grand renfort de publicité lors de la récente Japan Expo de juillet) racontent comment, alors même qu'il rassemble une équipe destinée à l'opération Annex 1 (le vaisseau n'étant pas encore construit), Asimov est sommé par l'U-NASA d'arrêter les agissements d'un terroriste agissant vraisemblablement pour le compte d'une mafia locale. L'individu s'avère monstrueusement efficace et son modus operandi rappelle quelques souvenirs au commandant qu'on surnomme encore, avec un profond respect mêlé de crainte, le "Dieu de la Guerre'". L'équipe d'Asimov devra en outre procéder avec la plus grande prudence lorsqu'elle apprend qu'un trafic d'œufs de cafards cosmiques est sur le point d'être finalisé.
Précisons qu'il n'est nul besoin de connaître la (longue) série de base pour comprendre les tenants et aboutissants de ces deux volumes : les résumés, sans être répétitifs, sont parfaitement explicites et l'auteur s'amuse en outre à insérer quelques éléments de la culture russe (la littérature classique comme l'alimentation) afin de densifier son propos. Lequel s'avère une histoire vraiment très banale articulée sur d'anciennes amitiés, des trahisons et le sens du devoir, ménageant des choix cornéliens (la patrie ou la famille) et son lot de bastons dantesques : si Sylvester Asimov est à la base un redoutable combattant (n'ayant jamais perdu le moindre duel), sous sa forme transformée (son ADN étant boosté avec celui d'un crabe géant) il s'avère dévastateur. Sauf qu'en face, le monstre est encore plus terrifiant et Asimov aura donc fort à faire, tandis qu'il charge sa jeune équipe de faire le ménage parmi les opposants, tout en devant à tout prix se préserver (la mission Annex 1 ne devant pas être compromise par la mort de l'un d'entre eux). Très peu de surprises au final, avec des retournements de situations tellement vus que ça en devient un peu ridicule, d'autant que l'auteur ne se prive pas d'en rajouter avec les exclamations de circonstance.


La mini-série n'aurait donc été qu'une annexe essentiellement destinée aux amateurs de Terra Formars s'il n'y avait un certain Boichi au dessin. Ce mangaka Sud-Coréen commence à se faire un nom dans notre pays avec sa série Sun-Ken Rock et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il dispose d'arguments frappants. S'il se débrouille honnêtement dans les combats, parfois un peu brouillons dès lors que les protagonistes sont nombreux (avec une gestion de l'action déjà floue rendue encore plus complexe par le sens de lecture inversé), il fait montre d'un réel dynamisme dans son découpage avec une recherche graphique impressionnante. Ses personnages masculins sont musculeux et imposants, ses femmes sont immanquablement séduisantes avec des silhouettes ostensiblement fantasmatiques. Quelques recherches suffisent à vérifier que le dessinateur a souvent donné dans le hentai, avec une prédilection pour les nymphettes, mais c'est avant tout le personnage de l'agent Elena qui frappe les esprits avec ses formes parfaites systématiquement mises en avant, d'autant que Boichi n'aime rien tant que les contre-plongées accentuées (on ne comptera plus le nombre de fois où la case est centrée sur l'entrejambe de l'une des femmes de l'équipe). Ce qui donne un résultat assez déstabilisant, avec les petites facéties coutumières des mangas qui viennent entrecouper les batailles d'une violence sismique et les dialogues terriblement niais.
Mine de rien, une excellente entrée en matière pour qui voudrait entamer la série principale.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une mini-série courte et dynamique.
  • Des personnages assez fascinants, quoique très archétypaux (le colosse invincible et inflexible, le jeune mal dégrossi, la bombe anatomique).
  • Un graphisme réussi.
  • Quelques notions de culture russe assez surprenantes.

  • Des dialogues indigents et des situations éculées.
  • Des combats parfois peu intelligibles.
  • Une fâcheuse tendance à se focaliser sur les petites culottes (mais certains peuvent y voir un atout).
La Tour sombre corps et biens !
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Chronique d'une catastrophe filmée : l'adaptation de The Dark Tower.

Par où commencer... ah, oui, vous pouvez sans aucun problème allez voir ce film si vous nourrissez le projet de lire ensuite les romans de King, aucun risque de spoiler, ça ne vous dévoilera rien de la saga. C'est d'ailleurs un bel exploit des scénaristes (ils sont quatre tout de même) de disposer d'un matériel si riche et de réussir à en faire quelque chose d'aussi vide, fade et étriqué.
Mais revenons tout d'abord à la base. Car La Tour Sombre, avant d'être une bouse cinématographique, c'est une magnifique saga de huit romans, contant l'épopée d'un pistolero et de son ka-tet. Le récit est un mélange de science-fiction, d'heroic-fantasy sauce western et de tragédie épique. Une pure merveille, pleine d'intelligence, de suspense, de concepts fascinants et d'émotion. Mais, ça, ce sont les romans.

Difficile de savoir ce qu'a voulu faire Nikolaj Arcel (le réalisateur et l'un des co-scénaristes) avec cette soupe tiédasse de seulement 1h35 mais qui contient cependant quelques longueurs (un autre exploit). L'intrigue puise des éléments dans tous les romans de la saga, même les derniers, mais en les survolant ou en les dénaturant totalement.
Voyons tout de même les points positifs, car il y en a. Peu, mais il y en a.
Tout d'abord, le personnage de Jake Chambers bénéficie d'une longue exposition, plutôt bien faite. C'est d'ailleurs devenu le personnage principal.
L'on a droit à deux scènes marrantes (à l'hôpital et dans le bus (ou le métro, je ne sais plus)), grâce aux réactions décalées de Roland par rapport à notre monde moderne.
Et enfin, seul moment un peu classe qui donne des frissons (en tout cas lorsque l'on sait ce qu'il y a derrière) : la litanie du Pistolero.


Voilà, on a fait le tour du positif, passons au reste.
Roland... mais bordel, qu'est-ce que c'est que ce traitement pourri du personnage ? Et moi qui me souciais du casting, parce que je pensais que la couleur du personnage allait poser problème lorsqu'il en viendrait à rencontrer Susannah, pfff, mais non, hahaha, suis-je bête, je m'en faisais pour rien ! En fait, ça ne pose aucun problème vu que Susannah n'est pas là et que, de Roland, il ne reste que des lambeaux. Exit le héros tragique, profond et hanté, Roland de Gilead n'est ici qu'un vague tireur sans âme, sans passé, sans épaisseur.
L'Homme en Noir, devenu ici un sorcier finalement lisse et endimanché, est à peine mieux.

Niveau intrigue et concepts, c'est d'une pauvreté stupéfiante. La Tour est présentée d'une manière simpliste, tout comme la façon de "l'attaquer", la quête de Roland est remplacée par une simple vengeance, les Tahines sont également vite expédiés, pas de traces de robots et très peu de la technologie des Grands Anciens, aucun réel élément du monde de Gilead et des baronnies, rien sur Roland et les épreuves traversées dans sa jeunesse, bref, c'est le néant.
Et bien entendu, lorsque l'on rogne sur les personnages, l'intrigue et les concepts qui la sous-tendent, il ne faut pas s'étonner de vider le récit de ce qui fait sa réelle substance. Rien ici ne parvient à intriguer ou émouvoir, l'on est face à un film fantastique basique, sans originalité ni enjeux (cf. à l'inverse cet article faisant le point sur les romans, ou cette chronique de Vance sur la conclusion du récit).


Alors, vous allez me dire que Stephen King, lui, parait très content du résultat. Ben oui mais, en la matière, c'est l'antithèse de cette pleureuse d'Alan Moore, il est toujours content. On lui aurait annoncé que c'était Jackie Chan qui allait interpréter Jake, il aurait twitté que c'était le plus beau jour de sa vie. Donc son avis est, au minimum, à relativiser.
Autre point, c'est une mauvaise adaptation (bien pire que la version comics, déjà pas terrible), d'accord, mais est-ce un bon film ? Non plus. Juste une vague histoire de lutte entre le Bien et le Mal, avec en plus une happy end débile (et à mille lieues du caractère de Roland).

Bien entendu, l'on ne peut pas s'attendre à ce que tout soit fidèle aux romans, c'est impossible, ne serait-ce que parce que le cinéma a des impératifs techniques différents. Il est normal aussi qu'un réalisateur donne sa propre version d'un récit, on ne lui demande pas d'être fidèle au poil de cul à l'histoire originelle. Mais tant qu'à dépenser du pognon en droits, c'est peut-être pour se servir quand même de deux ou trois trucs non ? Là il n'y a rien. Au final, on a juste un type qui sait super bien se servir de ses flingues. Et quand on sait ce qu'est réellement La Tour Sombre, à quel point c'est un récit puissant, bien écrit, qui vous hante longtemps après avoir tourné la dernière page, eh bien ça fait forcément mal au cœur de voir un tel saccage.

Le verdict est évident : n'allez pas voir ce truc (mais ça n'a pas l'air d'attirer les foules, nous étions sept dans la salle) et lisez les romans à la place (et même cette petite sélection avant) !
  


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Jake, bien campé.
  • Quelques traits d'humour.

  • Le personnage de Roland, anéanti.
  • Le côté métaphysique, passé à la trappe.
  • Les autres membres du ka-tet, évacués.
  • Le final, propret et nunuche au-delà du raisonnable.
  • L'univers de l'Entre-deux-Mondes, réduit à une simple ébauche.
  • L'Homme en Noir, plus agaçant qu'effrayant dans son accoutrement de dandy. 
  • Le scénario, plat, convenu et soporifique. 
  • Cruelle absence de tout ce qui faisait la poésie et la magie de la saga. 
WestWorld : la nouvelle tuerie de HBO
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WestWorld, une énième excellente série HBO, sort en DVD en novembre après avoir été diffusée sur OCS en France. Et même si c’est compliqué sans spoiler, on va tenter de vous expliquer pourquoi c’est LA série du moment à ne surtout pas rater.

WestWorld s’inspire à la base d’un film de Michael Crichton, Mondwest, sorti en 1973. Il a pas mal vieilli (et pas très bien), du coup, vous ne risquez pas de le voir sur une grosse chaîne, mais on peut encore l’apercevoir dans les profondeurs de certaines box. L’on y découvre Yul Brynner en train de jouer les robots détraqués de manière assez froide et monolithique.
Cependant, l’idée de base reste franchement enthousiasmante : imaginez un parc, un monde presque, où une époque lointaine est reconstituée à l’aide de cyborgs ultra-réalistes. En tant que visiteur, vous avez la possibilité de tout faire dans ce monde. Tout, cela veut dire tuer, violer, aller aussi loin que vos fantasmes vous le permettent. Car ce qui se passe à WestWorld reste à WestWorld… les hôtes ne sont là que pour vous servir.

La série TV, créée par Jonathan Nolan et Lisa Joy (que Thomas vous avait déjà vivement conseillée dans ce Digest, rassemblant les coups de cœur 2016 de la rédac), reprend donc le sulfureux concept et le développe de manière incroyablement riche, grâce notamment à un scénario surprenant et intense.
Voyons déjà le casting, franchement réussi. L’on retrouve, dans les rôles principaux, des pointures tels que Ed Harris ou Anthony Hopkins, excellents tous les deux. Les acteurs plus jeunes ne sont pas en reste, avec de belles prestations de la part de Rodrigo Santoro, James Marsden ou Evan Rachel Wood. Le moindre second rôle est soigné, tant dans l’interprétation que l’écriture.


WestWorld va bien plus loin que le film d’origine en cela que l'histoire permet de suivre non seulement des visiteurs, aux buts différents, mais aussi les équipes techniques responsables du parc (qui se tirent un peu dans les pattes) ainsi que les « hôtes » eux-mêmes.
Ce sont ces derniers qui offrent la thématique la plus intéressante, à savoir : à partir de quand peut-on considérer qu’une intelligence est consciente ? Donc, digne de respect. L'on sent d'instinct que cette question fascinante ne sera pas résolue aisément.
Les auteurs nous entraînent ainsi à travers de nombreux thèmes, allant de la mémoire, à l’utilité de la souffrance, en passant par la définition du réel. C’est du putain de divertissement intelligent (il est impossible de trop en dire sous peine de dévoiler des éléments qu'il sera jouissif de découvrir peu à peu) et bandant !

La première saison possède une réelle fin que l'on voit certes un peu venir mais qui a l’avantage de se suffire à elle-même et d’être aussi tragique que belle.
Alors, les acteurs, OK, l’écriture, OK, mais c’est loin d’être tout. La réalisation est somptueuse, avec des décors grandioses, des effets spéciaux parfaits, un souci du détail qui se retrouve jusque dans le générique, probablement l’un des plus réussis depuis celui de Game of Thrones (la musique est d’ailleurs du même compositeur, qui ne s’est pas foulé, parce que la filiation mélodique est évidente). L’environnement musical, au niveau de l’atmosphère des scènes, est lui aussi travaillé et permet même de différencier certains évènements a priori « identiques » afin de leur donner une couleur distincte (vous comprendrez pourquoi en regardant la série).


Les références, explicites ou implicites, sont assez nombreuses et habilement disséminées. Les auteurs puisent dans la culture classique et populaire, avec le si sinistre mais élégant leitmotiv "These violent delights have violent ends", du sieur Shakespeare, ou un clin d'œil appuyé à Alice au pays des Merveilles. L'on peut bien évidemment trouver des parallèles avec le film originel (la société Delos, une silhouette faisant penser au personnage de Brynner, etc.). Enfin, la thématique même renvoie à d'autres œuvres, notamment Matrix. En effet, si Matrix mettait en scène des humains piégés dans une réalité virtuelle, WestWorld prend le contre-pied en décrivant des intelligences artificielles piégées dans une réalité atrocement violente et répétitive. Dans les deux cas, le questionnement sur la nature du réel ou la véritable liberté individuelle sont présents.  

La première saison comprend seulement 10 épisodes, mais ils sont assez longs (aux alentours de 60 mn, 90 pour l’épisode final). Certains évènements se voient un peu venir mais n’allez surtout pas vous spoiler l’essentiel de l’intrigue, qui offre de très bons et beaux moments.
Reste à savoir si la saison 2 sera aussi jouissive et bien écrite. Le fait que les producteurs aient pris leur temps (au moins deux ans entre les deux saisons) est plutôt rassurant.
À la fois romance, série de science-fiction, western, thriller philosophique et drame humain, WestWorld démontre encore une fois la capacité de HBO à produire des récits d’une qualité stupéfiante. 

Achat très vivement conseillé, d'autant qu'une deuxième vision permet d'appréhender certaines scènes d'une manière très différente et que les coffrets contiendront apparemment un bon paquet de bonus (dont un bêtisier, assez inattendu, mais qui peut révéler de bonnes surprises).  
Sortie : 8 novembre 2017, en DVD (37,50 €) et Blu-Ray (49,99 €).




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un concept riche et passionnant.
  • Énorme casting.
  • Intelligent, divertissant, poétique et émouvant.
  • Décors et effets au top.

  • Quelques retournements de situation un peu prévisibles, mais rien de grave.
Un film, plusieurs versions
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Final cut, extended cut, director’s cut… Plusieurs appellations peuvent définir la nouvelle version d’un long-métrage lors de sa sortie en vidéo. Si l’idée de base était de proposer la vision initiale du metteur en scène, la pratique est vite devenue un outil marketing. Très efficace ! Retour sur ces nouveaux montages concernant les films de super-héros.

Une scène inédite de la version longue de Batman Vs Superman : l'Aube de la Justice,
développant considérablement le personnage de Clark Kent (Henry Cavill).


Un film connaît une seconde vie au moment de la location, du téléchargement et des ventes de DVD et de Blu-Ray. Au cinéma, les producteurs ont souvent le dernier mot sur le montage final qui sera en salles. Depuis les années 70, pour la sortie de leurs films en vidéo, quelques réalisateurs réussissent à imposer leur propre version. C'est ce qu'on appelle le director’s cut. Leur vision, souvent meilleure, est celle qu’ils souhaitaient proposer au public à la base. On vous renvoie au très bon article de Slate.fr pour découvrir un historique plus détaillé de la pratique et des productions majeures concernées (le culte Blade Runner en tête, les mythiques versions longues de la trilogie Le Seigneur des Anneaux, etc.).

Les films de super-héros ne font pas l’impasse sur cette méthode pour éviter la censure, améliorer le long-métrage lorsque celui-ci a essuyé des critiques ou, de façon très basique, vendre un second montage en plus de celui proposé au cinéma.
En décembre 2016, Suicide Squad a bénéficié d’un extended cut qui ajoutait une douzaine de minutes au film de David Ayer, dont des scènes du Joker, joué par Jared Leto. Cette version ne change pas vraiment la qualité du long-métrage, très moyenne. Quelques mois plus tôt, c’était Batman Vs Superman : l’Aube de la justice qui était sorti dans une ultimate edition, proposant un montage allongé d’une trentaine de minutes et… modifiant considérablement l’ensemble du film. Plus fluide, moins compliqué, tout simplement plus réussi (cf. cette critique sur Comics Batman), ce Bat Vs Sup n°2 de Zack Snyder, coutumier du genre (voir encadré en fin d'article), a connu une autre vie, avec un nouveau souffle apporté par cette version unanimement acclamée par les fans. Problème : ça arrivait trop tard et ça ne sauve pas le désastre critique qui a suivi la sortie cinéma…

Le DCEU (DC Extended Universe) ne proposera pas une nouvelle version de Wonder Woman (succès critique et public depuis sa sortie en juin dernier) pour sa sortie en vidéo en octobre prochain. Pour Justice League (au cinéma en novembre 2017), c'est une autre histoire : le nouveau long-métrage de Zack Snyder a subi d'intenses reshoots (des scènes supplémentaires actuellement en tournage) réalisées par Joss Whedon, qui a repris la direction du film depuis un terrible drame survenu dans la famille Snyder. De quoi alimenter les rumeurs (voire les fantasmes malsains) des fans avides de montages différents.


La Fox tire les (bonnes) conclusions

Autre cas de figure possible : l’envie de vendre encore plus de versions d'un film qui a marché. Succès critique et public, le Spider-Man 2 de Sam Raimi (2004) proposait huit minutes de scènes ajoutées à la va-vite, sans réel changement, dans une optique purement mercantile. Ce Spider-Man 2.1 n’avait qu’un but : vendre plus de DVD. X-Men Days of Future Past a également eu droit au Rogue Cut, une version avec plus de scènes de Malicia (Rogue en anglais). Seulement, celle-ci a été disponible plusieurs mois après la première sortie en DVD/Blu-Ray du film (comme pour Spider-Man 2). Les fans, contraints de repasser à la caisse, ont le sentiment (à raison) d'être pris pour des pigeons.

On notera également quelques minutes en plus pour le premier Hellboy de Guillermo Del Toro, qui avait eu droit à quelques diffusions en salles, et bien sûr le remontage de Superman II de Richard Donner, viré durant le tournage, qui a ainsi le « cut final » près de trente ans après la sortie initiale au cinéma de son film (repris par Richard Lester, crédité au générique de l'époque en 1980 — ce dernier réalisera aussi Superman III trois ans plus tard).


Pour éviter l’interdiction qui frappe les enfants en salles, les distributeurs sortent aussi une version non-censurée en vidéo. C’est le cas de Daredevil (2003), qui propose des ajouts conséquents (violence et nouvelles scènes) mais qui n’ont pas permis de redorer le blason du film et de son interprète, Ben Affleck, qui a eu beaucoup de mal à s'en remettre. Wolverine - Le Combat de l’Immortel (2013) a également proposé une version longue en vidéo, avec plus de sang à l’écran. Mais, une fois encore, le même constat s'impose : ça ne change pas énormément la qualité du long-métrage…

La Fox semble avoir retenu la leçon en interdisant carrément Deadpool et Logan aux moins de 17 ans aux États-Unis dès la sortie cinéma (aux moins de 12 ans en France), avec le succès que l’on connaît ! Il se murmure que Warner Bros aille (enfin) dans la même direction pour un ou plusieurs de ses futurs films. Vu la complexité du DCEU à se mettre en place, cela peut être n'importe quel film encore à l'état de projet. Ils sont tellement nombreux, près d'une quinzaine annoncée (!), qu'on imagine plutôt une violence accrue pour un de ceux-là : Suicide Squad 2, Deadshot, Nightwing, Gotham City Sirens, Justice League Dark


WATCHMEN : plus c'est long, plus c'est bon !

Snyder a monté deux autres versions de Watchmen : Les Gardiens (2009), malheureusement inédites en France (mais disponibles en import). Un director’s cut (sa favorite) contenant d’autres scènes très violentes et accentuant la fidélisation au comic book originel ; et un ultimate cut incluant un dessin animé (là aussi pour faire honneur à l’œuvre papier) qui dure… 3h35 !

Chez nous, on a pu voir la partie animée, Les Contes du Vaisseau Noir, dans un DVD à part dans l'ultimate edition (qui n'a rien à voir avec l'ultimate cut). [Note de Neault : pour mieux s'y retrouver, nous vous invitons à découvrir Before Watchmen, l'un des sites de Thomas où il aborde notamment l'adaptation au cinéma de Watchmen et ses différentes versions.] Le metteur en scène a également proposé une version longue de Sucker Punch, portant ainsi à quatre sur sept le nombre de ses réalisations bénéficiant de montages différents (avec L'Armée des Morts et les autres films évoqués dans cet article).


Cet article a été publié dans Ciné Saga #18, en avril 2017.
Strange Fruit, de Mark Waid & J.G. Jones
Par
Toujours intéressant de retrouver Mark Waid et ses variations sur le même thème, auquel il s'attache presque avec acharnement, et d'autant plus intéressant que le traitement du surhomme et de sa place dans la société a vu fleurir nombre d'œuvres plus ou moins réussies, mais généralement pertinentes.

Avec Strange Fruit, édité en avril 2017 dans l'Hexagone, on n'a pas affaire à un succédané de Kingdom Come, ou même d'Irrécupérable : on est plutôt dans la veine du Sauveur, paru un mois plus tôt en France (également chez Delcourt), Waid cherchant à évoquer les réactions engendrées par l'irruption d'un être surpuissant dans une communauté frappée par une tragédie. Cette fois, cependant, comme l'auteur l'explique dans sa postface, le script s'intègre dans un épisode historique, la grande crue du Mississippi en 1927, qui a causé des dégâts considérables, entraîné des centaines de morts et des milliers de sans-abri, pour la majorité afro-américains, des déracinés qui avaient auparavant été exploités jusqu'à la corde dans les plantations et avaient tant bien que mal tenté d'endiguer la montée implacable des eaux du fleuve alors que leurs propriétaires blancs s'employaient à sauver leurs biens et leurs miches.


L'action se déroule à Chatterlee, charmante bourgade sudiste de l'état du Mississippi, avec ses immenses propriétés coloniales, ses politiciens véreux et ses administrés nègres [précisons que le terme est usé à propos, sachant que le lectorat français est moins sensible à sa violence intrinsèque que ne l'est celui d'outre-Atlantique, ainsi que le souligne fort intelligemment Elvis Mitchell, le critique de cinéma auteur de la remarquable préface]. Ceux qui ont vu la Couleur pourpre, ou même O' Brother, retrouveront cette palette particulière de sentiments antagonistes, avec les gentils Noirs ployant sous le joug des méchants Blancs, interpellant parfois les pouvoirs publics, se serrant les coudes mais n'allant jamais jusqu'à la rébellion ouverte. Certes, au milieu de ces admirateurs du Klan surnagent quelques figures plus positives, comme la veuve Lantry, plutôt bienveillante, mais on sent bien que tous, du shérif au sénateur, ont en eux cette haine farouche envers l'individu de couleur née de la peur et de l’incompréhension. Leur attitude face à ce curieux ingénieur venu de Washington (un Nègre en costume de ville, lunettes d'intello et au regard aigu) est assez délectable à interpréter et s'ils obtempèrent en maugréant aux indications du bonhomme - l'urgence de la situation ne laisse pas beaucoup de latitude, les digues ont cédé en plusieurs points en amont, les pluies torrentielles ne cessent pas et la ville risque d'être purement et simplement engloutie - ils n'en changent pas pour autant leurs intentions envers les anciens esclaves.


C'est alors que, littéralement tombé du ciel, survient un colosse, d'une force considérable, d'une taille à l'avenant. Sa peau résiste aux balles. Sa peau, qui est noire. Évidemment, les jeunes voient en lui un Messie, qui viendra les extirper de la fange dans laquelle ils pourrissent - quitte à botter le cul de tous les propriétaires blancs. Mais l'Être ne parle pas et, s'il sauve un Noir qui fuyait devant des Blancs déterminés à le lyncher, il ne semble l'avoir fait que par réaction humaniste. Plutôt que de tout détruire, il choisit d'accepter d'être emprisonné, tout en ingurgitant les données contenues dans les livres traitant du seul langage universel : les mathématiques. Un langage que comprend fort bien l'ingénieur qui voit en lui le seul élément capable de sauver la région du désastre imminent : les nouvelles digues ne seront pas achevées à temps et les tensions inter-communautaires ne facilitent pas l'organisation des travaux d'urgence. Mais comment le lui faire comprendre alors que certains rednecks cherchent déjà à le supprimer, lui qui représente tout ce qu'ils exècrent ?


Les illustrations de J.G. Jones, le talentueux graphiste britannique au style photo-réaliste, donnent le ton et confèrent au sujet une ambiance rétro du plus bel effet, avec ces couleurs délavées et ces teintes sépia, ses cases immenses découpant le récit en grandes tranches à savourer paisiblement. Le comic se lit du coup très vite, les dialogues sont rares (d'autant que le surhomme ne dit pas un mot) et le rythme est soutenu. Les quelques séquences de pure action (ne rêvez pas, on n'est pas dans les Avengers, les combats sont très rares et pas du tout chorégraphiés) peinent cependant à convaincre par le caractère trop statique de leurs crayonnés et des changements de points de vue incongrus.
Tout va donc très vite, et on finit par se rendre compte que l'histoire s'avère bien moins surprenante qu'on l'espérait, comme si on avait déjà assisté aux tenants et aboutissants mille fois.
La conclusion laisse un goût amer mais l'ensemble n'a rien d'impérissable, malgré la gravité du thème abordé.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un récit dans l'air du temps.
  • Une histoire rondement menée, prenant place dans un fait historique dramatique.
  • Des illustrations absolument splendides, donnant l'impression de parcourir un roman-photo.

  • Un récit sans originalité, ni dans son traitement, ni dans les personnages dépeints, ni dans sa conclusion.
  • Comme un goût d'inachevé.