Sex Shop Wonderland (adults only)
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Un dessinateur obligé de bosser dans un sex-shop pour gagner sa vie, voilà qui n'est pas banal. Et ça l'est encore moins lorsque l'on sait qu'il s'agit d'une histoire vraie dont l'auteur a tiré une BD : Sex Shop Wonderland.

L'auteur, Boris Tchechovitch, est à la base illustrateur, spécialisé dans les publications pour enfants. Comme beaucoup d'artistes, il a du mal à joindre les deux bouts et, devant les factures qui s'accumulent, se voit obligé de trouver rapidement un job alimentaire. Il se retrouve alors à postuler pour une place de vendeur dans un "magasin de DVD pour adultes" (qu'il pense naïvement être des films d'horreur) et débarque ainsi dans le merveilleux monde du sexe et de son commerce.
Commence alors le défilé des pervers, des curieux, des gens bizarres ou juste seuls. Et la découverte également des gadgets, multiples, et de certaines spécialités pour le moins... étonnantes.

Ce premier tome de Sex Shop Wonderland (un second est prévu) est une véritable curiosité, au sujet original et au traitement habile. L'auteur parvient en effet à prendre énormément de recul sur un domaine qui pourrait paraître a priori assez scabreux, mais en plus, il retourne la situation et parvient à faire en sorte que la galère dans laquelle il est tombé puisse alimenter son art.
Graphiquement tout d'abord, le style très enfantin et les couleurs pastel ou acidulées permettent de garder une certaine distance avec les sujets les plus glauques. Ce contraste apporte déjà un décalage qui désamorce les pires situations (le nettoyage des cabines de peep-show par exemple). Mais c'est l'écriture, très second degré, qui rend l'ensemble suffisamment drôle et décalé pour ne jamais tomber dans le vulgaire.


Entre les anecdotes assez incroyables, la longue liste des pratiques exotiques (naines, poilues, massage, fat, uro, scato, enceinte, trans, bi, lesbo, éjac, squirt, zoo, teen, fist, exhib, géronto, spank, sodo, voyeur...) et la faune plus ou moins sympathique qui est décrite, l'auteur nous fait pénétrer (ouais non mais, j'ai cherché, il n'y a pas de terme qui n'ait pas de double sens...) un monde méconnu qu'il parvient à dédramatiser tout en conservant un regard aiguisé sur ses travers. Les sujets les plus divers sont abordés (souvent en une ou deux planches), que ce soit les propositions étranges faites par certains clients, le regard extérieur de ceux qui jugent - forcément mal - les employés de ce genre d'établissements, ou même la pédophilie, évoquée avec tact et une grisaille appropriée.

Et bien entendu, une fois passé le temps de la découverte, l'innocent employé de sex-shop se rend compte qu'il fait partie d'une entreprise, avec son chef d'équipe bien casse-coui... embêtant ou son patron inquisiteur. S'ajoute à cela quelques scènes parodiques (sur Star Wars ou Matrix) et même un hommage appuyé au grand Moebius, dans un énorme trip psychédélique.
La balade de 46 planches est plutôt jouissive agréable et sortira forcément le lecteur des sentiers habituellement battus. Une belle démonstration permettant de constater, s'il en était encore besoin, que tous les sujets sont abordables à partir du moment où l'on trouve le bon angle pour s'y attaquer.

À réserver à un public adulte, curieux et pas obligatoirement branché cul.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Du vécu parfaitement recyclé et distancié.
  • Un style graphique convenant bien au sujet.
  • Un humour qui masque parfois, avec pudeur, une certaine gravité.
  • Un texte propre et sans coquilles.

  • Quelques planches manquant de finition au niveau du rythme ou des chutes.
Match Marvel/DC Comics : une étude donne l'avantage à DC
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Idealo, un comparateur de prix en ligne, a sorti ce mois un communiqué de presse révélant les tendances mesurées sur son site, sur une année, lors d'une étude portant sur les produits dérivés Marvel et DC Comics.
Nous vous en livrons les conclusions.

Tout d'abord, gardons à l'esprit qu'il s'agit d'une étude basée sur les clicks (ou "demandes") des visiteurs du site Idealo. Cela donne donc une tendance significative mais qui n'est pas forcément représentative de l'ensemble des sites commerciaux. De plus, il ne s'agit pas de ventes à proprement parler, bien qu'il y ait forcément un lien entre les clicks sur les pages des produits et leur achat éventuel.

Batman Number One
En ce qui concerne le match des franchises, c'est DC Comics qui l'emporte d'une courte tête face à Marvel (53% des demandes en faveur de la Distinguée Concurrence, contre 47% pour les produits de la Maison des Idées).
L'étude met en avant le rôle moteur de Batman dans cette victoire. Le Dark Knight comptabilise à lui seul 7200 demandes alors que le plus populaire des héros Marvel, Spider-Man, n'en engrange que 3700 sur la même période.
Batman se hisse donc facilement au rang de super-héros le plus populaire (et rentable).

Pour ce qui est de la popularité des personnages, elle est sans surprise chez DC, où l'on retrouve les grosses têtes d'affiche derrière Batman : Superman, Wonder Woman, Flash et le Joker.
Chez Marvel, si l'on a bien Captain America ou Iron Man dans le top 5, l'on constate l'absence de Thor et la présence surprenante de... Groot.



Lego rules !
En ce qui concerne les produits dérivés, ce sont les produits Lego (37,4% des demandes) qui arrivent en tête devant les jeux vidéo (28,9%), les déguisements pour enfants arrivant en troisième position (15,4%). Les figurines ne représentent, elles, que 8% des demandes.
Chez Marvel, le coffret Lego le plus prisé est La mission spatiale dans l'Avenjet. Chez DC, Il s'agit du Cambriolage de la Batcave (un produit à plus de 90 euros tout de même...).
Niveau jeux vidéo, C'est The Amazing Spider-Man 2 qui arrive en tête chez Marvel, alors que DC obtient les meilleurs résultats avec le pack démarrage de Lego Dimensions.

Bien sûr, tout cela ne nous dit rien sur l'essentiel : la vente des comics en France.
Batman semble en tout cas s'imposer comme personnage phare, toutes licences confondues, et donne l'avantage à un DC qui bénéficie aussi, depuis quelques années, de l'excellente politique éditoriale d'Urban Comics, un plus non négligeable après les années de disette Panini.


L'Équipe Z
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La sortie du deuxième tome de L'Équipe Z nous permet de faire le point sur cet excellent manga.

Les clubs de football de Bordeaux viennent d'être rachetés par un milliardaire afin de créer une seule équipe, à l'ambition affichée : le Metropolis Bordeaux Football Club. Deux philosophies s'affrontent déjà au sein de l'organisation. Alors que l'entraîneur principal ne jure que par les résultats, son assistant, le coach Adrien, prône un football "total", plus humain et fondé sur des valeurs communes et un collectif soudé.
La fille du propriétaire du club a alors une idée : laisser Adrien former sa propre sélection de u15 qui affrontera l'équipe A. Les recalés et laissés-pour-compte commencent alors un entraînement intensif. Parmi eux, Hugo, un garçon timide et extrêmement doué, Majid, adolescent turbulent et sûr de lui, Johnny, jeune SDF ayant fui la violence familiale, ou encore l'androgyne Charles-Henry.
Ensemble, ils vont tout tenter pour aller au bout de leur passion...

À la base, je n'aime pas beaucoup le foot et je déteste les livres en français imprimés dans le sens de lecture japonais (je ne reviens pas sur le hold-up intellectuel des éditeurs de manga, cf. l'article Sens interdit pour plus de détails), autant dire que je ne dois clairement pas être dans le public cible. Et pourtant, j'ai passé un bon moment, car non seulement ces deux tomes, bourrés de qualités, sont très agréables à lire mais ils donnent également une vision (certes idéalisée mais fort belle) du football qui rehausse clairement l'image (assez désastreuse) de ce sport.
Le scénario est l'œuvre d'Edmond Tourriol et Daniel Fernandes, les dessins sont signés Albert Carreres.


Commençons par l'aspect graphique. L'ensemble est de grande qualité, les personnages sont tous facilement identifiables, les scènes d'action sont dynamiques et inventives et le découpage clair et efficace. Bien que les auteurs soient européens, les habitués des manga ne se sentiront pas dépaysés et retrouveront notamment les expressions nippones si particulières et exagérées dans certaines scènes. Les bordelais devraient, eux, reconnaître quelques décors.

Si la partie visuelle est impeccable, l'écriture est, elle aussi, très habile. Les personnages ont tous un parcours qui leur est propre et que l'on découvre peu à peu. D'une manière très ludique, les auteurs abordent le traitement de la différence dans la difficile période adolescente. Sans jamais en faire trop, ils évoquent le handicap, la misère sociale ou encore l'ambivalence sexuelle, ainsi que la mise à l'écart qu'ils peuvent engendrer.
Même si l'on a bien entendu droit à des phases de jeu, le football fait plus office de liant et sert à faire passer un message universel résolument optimiste sur l'entraide et le dépassement de soi et de ses conditions.

La lecture est rythmée par des révélations (parfois vraiment surprenantes, notamment dans le tome #2), des confrontations (pas uniquement sur le terrain), des histoires de cœur naissantes et des... éliminations. Car l'intrigue tourne pour le moment autour de la formation de l'équipe. Petit à petit, le groupe se soude alors qu'il se réduit et l'on finit par s'attacher à la petite bande qui gagne en cohésion et en empathie.
Ajoutons à cela un texte d'une qualité exemplaire (pas une seule coquille en vue !) et l'on se retrouve avec une bonne BD, fun et intelligente, qui s'adresse à un lectorat qui va bien au-delà des seuls fans du ballon rond.

Une très bonne série qui, si l'on en juge par sa qualité, devrait compter à l'avenir de nombreux autres opus.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un scénario futé et prenant.
  • Des personnages variés, au background intéressant.
  • Graphisme léché et dynamique.
  • Tout public.
  • De belles valeurs véhiculées, sans pour autant tomber dans le moralisme rigide.

  • Sens de lecture absurde.
UMAC's Digest #36
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Les sélections UMAC dans l'actu de la pop culture



-- I, CYBORG --

Le deuxième et dernier tome de La Vision est sorti chez Panini Comics il y a quelques jours. À peine mieux qu'une bête est brillamment écrit par Tom King (la série Grayson chez DC) et poursuit la volonté de La Vision de s'intégrer dans la société avec sa famille (une femme, un fils et une fille — tous trois conçus par lui-même). Après les problématiques liés au voisinage, au communautarisme et à la peur de l'autre dans le premier volume, King poursuit son interrogation psychologique sur l'humain et la machine. Avec un ensemble porté sur l'échange et le dialogue plutôt que l'action, sans oublier quelques retournements de situation et des dessins de toute beauté (par Michael Walsh et Gabriel Hernandez Walta) sublimés par une colorisation élégante et jouant efficacement sur l'ambivalence de lumière. Le récit jongle entre des souvenirs, le présent et des illusions ; à la fois touchant et mature, une mini-série à ne pas louper !
#bonnesurprise





-- MS ROBOT --

Dans la même thématique, classique et éternelle du rapport de l'homme à la machine, l'adaptation de Ghost in the Shell s'avère assez réussie malgré des écarts monstres (dans la seconde partie notamment) liés à l'obligation d'un long-métrage (côté Hollywoodien oblige). Des interrogations psychologiques parfois bavardes, parfois complexes, du manga originel et des deux films de Mamoru Oshii, il ne reste qu'un enchaînement (prévisible) d'un récit très (trop ?) simplifié. Mais en piochant dans ces sources ainsi que les différentes séries et nombreux OAV, Rupert Sanders s'en sort plutôt bien et Scarlett Johansson est très convaincante. Reste un cast secondaire nettement moins charismatique mais la photographie extrêmement soignée de l'ensemble du film et ses effets spéciaux permettent de passer un agréable moment, n'en déplaisent aux haters puristes. Le public convaincu ne pourra qu'avoir envie de découvrir les animes et les livres, c'est toujours ça de pris.
#LaVeuveNoireModeCoquillage





-- NOSTALGIE FACILE --

La « vraie » suite de Dragon Ball est enfin disponible en manga papier. Dragon Ball Super se déroule juste après la fin du quarante-deuxième tome publié il y a des années. Rappelons que Dragon Ball en livre, c'est « juste » 42 volumes. L'adaptation en dessin animé les a transformés en Dragon Ball (Goku enfant) puis Dragon Ball Z (Goku adulte) avant d'enchaîner sur du gros n'importe quoi (Dragon Ball GT et tout plein d'OAV divers) et rien de finalement vraiment canonique ou adoubé par Akira Toriyama, le créateur du titre. 
Dragon Ball Super - Les Guerriers de l'Univers 6 sent bon la nostalgie, reprend les ingrédients qui ont fait le sel de la série : les personnages emblématiques, l'humour léger (et la naïveté de Goku), un tournoi pour savoir qui est le plus fort, etc. Même schéma transposé avec cette fois des Dieux de la Destruction et du multivers (piochant dans l'anime éponyme, qui en est déjà à 86 épisodes). Rien de très original, aucune prise de risque (un peu comme pour l'épisode VII de Star Wars) mais un moment divertissant et agréable. Notons que Toriyama est au scénario et que Toyotaro reprend fidèlement les traits de son mentor. Le dessinateur est le digne héritier du mangaka mais il gagnerait à ajouter un peu plus de détails ou de fonds dans ses cases.
#semi-deception/semi-réussite





-- BATTLE ROYALE SAUCE MARVEL --

Boss de fin, le second et dernier tome de la mini-série Avengers Arena (cf. cet article) achève le concept de Sa Majesté des Mouches pour jeunes super-héros. Au programme : des élèves enlevés dans des écoles pour surdoués, mutants, avengers et tout le tralala sont piégés sur une île et doivent s'entretuer pour survivre. Ce Battle Royale séduit par ses surprises d'écriture mais déçoit d'un simple constat : les super-héros ne sont pas très connus (certains créés exprès pour l'évènement) et génèrent peu d'empathie, à l'exception d'X-23, trônant fièrement en couverture, et de Nico Minoru (cf. Runaways). 
Le scénario de Dennis Hopeless est divertissant et non-prévisible à défaut d'être épique et transcendant, les dessins de Kev Walker sont pas des masses réussis. L'ensemble se lit bien mais sans plus, impression mitigée donc. Difficile de comprendre la politique de Panini Comics qui avait publié le premier tome (l'excellent Alliés Mortels) en compilant douze chapitres alors que ce deuxième n'en a que six ! Moitié moins grand, moitié moins cher, mais nettement moins classe dans une bibliothèque là où deux volumes reprenant neuf chapitres auraient été plus logiques, d'autant plus que la composition générale était connue depuis trois ans…
#mieuxqueHungerGamesquandmême





-- HANNIBAL SAUCE FRANCO-BELGE --

Une jeune végétarienne intègre une école vétérinaire et mange de la viande pour la première fois. Obsédé par ce nouveau mets, elle devient peu à peu cannibale. Tel est le résumé, très sommaire, de Grave, réalisé par la française Julia Ducournau. Loin d'un long-métrage d'horreur classique, le film est un étrange mélange des genres : drame touchant sur le passage à l'âge adulte et le bizutage en milieu scolaire, avec de l'humour noir et des scènes gore particulièrement réussies. Grave a été primé et a reçu un accueil critique et public favorable, largement mérité. C'est aussi la révélation d'une actrice, Garance Marillier, lunaire et perdue dans ces multiples mondes. 
Tragique et bizarre, ce premier long prometteur inaugure un boulevard des possibles pour la réalisatrice française, qui renouvelle avec brio un genre souvent mésestimé (et raté) dans l'Hexagone.
#NePasOublierLeSacÀVomi





-- LA MUSIQUE NE PREND PAS --

Glénat Comics propose le premier tome (sur trois) de Phonogram, première œuvre commune de Kieron Gillen et Jamie McKelvie, duo à l'origine de The Wicked + The Divine, qu'on avait beaucoup aimé. Usant des mêmes thématiques (récit mi-urbain, mi-fantastique, où des divinités côtoient le monde musical), l'alchimie n'opère hélas pas du tout ici. On n'a même rien compris à l'histoire, ce qui est assez embêtant. Certains diront que le propos est moins accessible, sauf que bien des récits complexes stimulent et donnent envie de relire l'ouvrage une fois terminé pour bien tout comprendre, mais ce n'est pas le cas pour Phonogram. Les tribulations de David Kohl n'émeuvent pas, cet anti-héros est antipathique au possible, un protagoniste le qualifie même de personne la plus agaçante qu'il connaisse, ce qui est bien vrai. C'est le problème principal :  on ne s'intéresse pas du tout à cette espèce de sorcier qui navigue maladroitement entre le passé et le présent, sur les cendres de la déesse de la pop Britannia, morte dix ans plus tôt. On ne saisit pas les relations entre les protagonistes et les différents enjeux. L'auteur cite constamment des tonnes de références musicales (période Britpop) mais l'ensemble sonne creux : parsemer un texte de références n'a aucun intérêt si elles ne servent pas le récit. Les leviers narratifs sont artificiels à cause de cela et quelques autres aspects (aucune empathie pour qui que ce soit, incompréhension totale du sujet, zéro fluidité, etc.). Les dessins minimalistes et les tons pastels, ainsi que le bon travail de Glénat niveau bonus, ne sauvent pas cette bande dessinée, qu'on déconseille fortement.
#remboursez





-- DE LA VIE SUR ENCELADE ? --

L'une des lunes de Saturne, Encelade, pourrait bien abriter la vie. C'est ce que la NASA a annoncé il y a peu, rendant ainsi publiques les dernières données issues de la sonde Cassini. Nous savions déjà que le sixième satellite de Saturne (qui en compte... 67) possédait de l'eau à l'état liquide (sous une couche de glace de surface), ce qui a été détecté ici est en fait un panache de vapeur - sorte de geyser provenant d'une fissure dans la couche de glace évoquée plus haut - contenant hydrogène et dioxyde de carbone. La présence de ces éléments est capitale car il s'agit d'une source d'énergie essentielle pour que la vie microbienne puisse se développer dans les profondeurs d'un océan dépourvu d'énergie solaire. Il ne s'agit donc pas encore d'une preuve d'une vie extraterrestre (la sonde n'est pas équipée pour aller farfouiller dans les eaux d'Encelade), mais de la découverte d'une source d'alimentation de la vie. Pour caricaturer et simplifier un peu, après avoir découvert un bon gros fauteuil moelleux (présence d'eau liquide), la NASA vient de mettre la main sur un joli paquet de cacahuètes juste à côté. Reste à savoir si de proches voisins (des organismes probablement très simples tout de même) utilisent ou non l'ensemble.
Si le sujet vous intéresse, voici un lien vous permettant de voir, sous forme graphique, les différents mondes océaniques de notre système solaire, et donc les potentiels candidats à la vie extraterrestre.   
#bestioleslunaires




Résolution #20 : Mise au Vert
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— Si tu avais un anneau de Green Lantern, tu ferais apparaître quoi ?
— Un Big Mac.
— Quoi ??
— Ben… j’ai faim.
— Mais, tu réalises l’énormité de l’ânerie que tu viens de proférer ? Je te propose d’utiliser l’un des artefacts les plus puissants de l’univers, et toi, tu t’en sers pour matérialiser un sandwich ? Que l’on ne pourra même pas manger en plus !
— Bah, c’est bon, j’ai pas réfléchi… tu matérialiserais quoi toi ?
— Samantha Fox.
— En quoi c’est mieux que mon sandwich ?  Elle n’est pas réelle non plus.
— Réfléchis.
— Ben je vois pas…
— Réfléchis mieux.
— Les machins que l’on fait apparaitre ne sont pas réels, consistants, OK, mais pas réels, donc on ne peut pas les manger ni les… ah putain…
— Voilà, tu les bouffes pas, mais c’est consistant quand même. Tu peux les…
— Oui, oui, j’ai compris. Alors je choisis Heidi Klum. Et un Boxmaster, parce que je te jure, j’ai la dalle…

Résolution #20 – concilier créativité et poésie : failed
Mendeleïev vs la Police de l'Écriture
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Parfois, le politiquement correct menace l'imaginaire. Voyons pourquoi.

Je crois que les âneries et pratiques douteuses surgissent à un tel rythme que je n’aurai bientôt plus le temps de faire un billet pour chacune d’entre elles. Celle d’aujourd’hui me paraît quand même si dangereuse que je ne pouvais guère la laisser passer en faisant semblant de ne pas la voir.
Par contre, je sens que je pourrais dire beaucoup de gros mots tellement le sujet m’irrite. Du coup, pour ne pas verser dans le vulgaire et rester dans le Très Saint Politiquement Correct, je vais remplacer chaque invective par un élément du tableau périodique (de manière invariable). 
Enfin, s’il y a assez d’éléments. Sinon, on improvisera.
Je m’excuse auparavant envers tous les membres de la communauté scientifique qui se sentiront insultés par l’utilisation que je fais des travaux de Mendeleïev. Je présente également mes excuses à la famille et aux descendants du célèbre chimiste. Ainsi qu’au peuple russe. Et aux argon qui ne comprendront rien à ce qui va suivre.  

Tout provient d’un article de Slate.fr sur les détecteurs de « faux pas » littéraires aux États-Unis. Je vous invite à lire l’ensemble du texte, assez nuancé tout de même, mais en gros, il s’agit de lecteurs spécialisés dans un domaine (enfin, un « domaine »… ça peut être un handicap, une religion, une nationalité, une orientation sexuelle… le domaine d’expertise peut même être la pauvreté), qui vont lire les manuscrits avant publication pour indiquer ce qui les choque afin que l’auteur puisse « corriger » son tir lorsqu’il écrit « hors de son champ d’expérience ».
Wow… mais tungstène de baryum ! Qu’est-ce que c’est que cette manganèse ?!

En gros, cela veut dire que si vous êtes hétérosexuel, vous n’êtes pas capable en tant qu’auteur de décrire correctement un personnage gay. Ou si vous êtes athée, ou catholique, vous ne pouvez pas décrire un personnage juif ou musulman. Ou scientologue.   
Prenons un exemple cité dans l’article.
Becky Albertalli a fait relire son premier jet par 12 experts ! (avec parmi eux, entre autres, des experts LGBTQ [1], Noirs, coréens-américains, juifs, ainsi que des experts de l’anxiété et de l’obésité). Et effectivement, cette cadmium a réécrit ses personnages en conséquence. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de l’énormité et de la gravité de cette pratique (qui débarquera en France tôt ou tard, surtout vu l’ampleur que le culte du politiquement correct a pris chez nous [2]).
Cela veut dire qu’il n’est plus possible, si l’on en croit ces experts et les éditeurs qui les encouragent, d’écrire hors de son « champ d’expérimentation direct ». Ou alors, ce sera une écriture sous tutelle. Donc si vous êtes Blanc, athée, électricien et boulimique, vous pouvez manipuler sans problème des personnages Blancs, athées, électriciens et boulimiques. Pour le reste, ça passe par le comité de censure. Enfin, les « experts ».

Je n’ai jamais rien entendu d’aussi flérovium de toute ma vie. Et d’aussi désespérant. Car cela nie le savoir-faire de l’auteur, réduit sa liberté et condamne les livres à l’uniformisation.
Et tout cela part de deux idées totalement molybdène, qui supposent que :
1. le lecteur ne doit pas être blessé/choqué par ce qu’il lit,
2. l’auteur doit refléter non pas la réalité ou ce qu’il pense, mais uniquement la réalité vue par le prisme des représentants de certaines communautés, voire de certains marginaux pensant être les porte-paroles d’une particularité qu’ils confisquent.
Oui, on se rend bien compte que c’est complètement bismuth.

Tout d’abord, pourquoi diable le lecteur devrait-il être artificiellement protégé ou conforté dans sa propre perception ? D’où sort une idée pareille ? On ne lit pas pour se faire passer de la pommade mais pour expérimenter justement. Pour ressentir. Être bousculé.
Mais surtout, depuis quand est-on blessé par une fiction ?
Sommes-nous devenus fragiles à ce point qu’il faille nous protéger des agressions imaginaires ? Oh, les mecs, c’est du lanthane d’imaginaire ! Pas un strontium de documentaire !

Ensuite, dans les libertés de l’auteur, figurent aussi celles de manipuler des clichés, de se tromper, d’écrire contre le sens des vents dominants, de créer comme il l’entend, cobalt ! Ce diktat des minorités (si tant est que les obèses, les pauvres ou les victimes de mauvais traitements se sentent proches au point de former une « communauté ») ne peut être que contre-productif et aboutir à l’inverse de l’effet désiré. Si un auteur Blanc ne peut plus faire d’un personnage Noir un personnage négatif sous prétexte qu’il est Blanc (l’auteur), il s’agit donc de… racisme. Et d’apartheid littéraire. Concept complètement technétium imposé par ceux qui pensent lutter contre la ségrégation. À force de manipuler des haches trop aiguisées pour élaguer des mots bien innocents, l'on finit souvent par se blesser soi-même. 

Les seules limites qui devraient retenir les plumes des auteurs ne sont pas les minorités, les frontières, les sujets supposés tabous ou les couleurs, mais le contexte. Et le contexte se mesure à l’aune de deux éléments : le public visé et la manière de délivrer un message négatif ou violent.
Prenons un exemple récent avec le film (une belle hydrogène !) Gangsterdam. Il y a (au moins) deux éléments qui ont choqué et engendré une polémique. D’une part la mention de « viol cool », d’autre part le final, où les personnages s’en sortent en provoquant une relation sexuelle forcée qui sera filmée.
En aucun cas ces éléments, pris isolément, ne sont choquants. Un personnage bien vanadium peut très bien parler de « viol cool » dans une fiction. Le problème vient ici du contexte. Non seulement le public visé est très jeune (les fans de Kev Adams, sans avoir fait de sondage au préalable, je suppose que c’est quand même plus des 10-12 ans que des adolescents ou adultes) mais en plus, les éléments négatifs sont portés, sans recul, par des personnages positifs. Là, il est important de faire intervenir la notion de vecteur.

Nous allons prendre un exemple pour bien comprendre l’importance du vecteur du message (son « support » disons). Si dans un récit se déroulant pendant la guerre civile américaine, un auteur fait tenir des propos violents à un négrier, il n’y a rien de choquant. Car le vecteur (l'esclavagiste) est compris comme un élément non seulement historique (l’on rend compte d’une situation réelle) mais aussi négatif. Les éventuels propos insultants sont donc désamorcés par le contexte.
Si par contre un jeune acteur un peu yttrium oblige un mafieux à sucer un type, filme le tout et se marre à cette idée, le vecteur ne désamorce rien puisque c’est le héros positif du récit. Le spectateur (ici en plus des enfants) se prend donc un paquet de praséodyme dans la tronche.

Est-ce que pour autant un « expert » serait capable de juger le contexte des propos tenus ? Pas sûr. Et même si ces fameux « experts » (qui ne sont, rappelons-le, que des gens avec des étiquettes, rendus « experts » par la grâce de leur situation et non par leur étude de cette même situation) étaient capables de faire un tel tri sans se tromper (en jugeant à la fois le passé et la psychologie du personnage, l’époque du récit, la progression narrative, le public visé, etc.), serait-il seulement souhaitable de jeter les pires films ou romans à la poubelle ? Car nous ne mettons pas tous le curseur au même endroit. Si nous devons expurger la littérature et l’imaginaire en général de tout ce qui est ou paraît sexiste, raciste, homophobe, osé, incomplet, hasardeux, clivant, approximatif ou choquant, l’on peut d’ores et déjà faire le deuil de 99% des romans.
Plus de licences poétiques, de caricatures, d’ironie, de prises de position, d’analogies, de métaphores scabreuses, de styles rugueux, d’expérimentations, de risques, de tâtonnements, de diversité dans les pages, juste une fadeur adoubée par les plus pointilleux et sectaires des pré-lecteurs. Tantale de dubnium, est-ce cela que l’édition souhaite faire naître en son sein ?

Combien d’œuvres essentielles, ou seulement agréables, ne verraient pas le jour avec de telles pratiques ?
Le Club serait recalé par un expert lesbien pour son traitement de Claude.
Quelques experts amérindiens ou africains feraient sauter deux ou trois albums de Tintin.
Madame Bovary serait certainement revu par les experts féministes.
The Sopranos refusé par les experts italo-américains.
Le Dracula de Bram Stoker serait envoyé au bûcher par les experts souffrant de porphyrie.
Les experts juifs et chauves récuseront les personnages de Seinfeld.
Quant à un Koontz, vu les clichés qu'il trimballe d'un roman à l'autre, il peut déjà chercher une reconversion. 
Et il y aura bien quelqu’un pour interdire Lovecraft, King ou Shakespeare. Après tout, certains reprochent déjà à Tolkien son traitement des… orques (une race imaginaire… une carbone de race imaginaire !).

Il faut bien également se rendre compte qu’outre la liberté essentielle de faire ce qu’il souhaite de ses personnages, un auteur construit aussi son style sur ses aspérités, ses faux-pas, ses tics qui, à un certain niveau de maîtrise, deviennent aussi une signature. Si l’on cherche à enlever « ce qui ne va pas » dans un texte, on enlève aussi ce qui fait sa force.
Attention, bien des choses « qui ne vont pas » objectivement sont à corriger absolument (la syntaxe, les lourdeurs, les répétitions, le flou non voulu, les invraisemblances, les sous-intrigues non élucidées, etc.), il faut comprendre ici le « ce qui ne va pas » au sens de « ce qui choque ». Lisser un texte (une fiction), ce n’est pas le rendre accessible à tous, c’est le rendre trop commun pour mériter d’être lu. Lorsque vous lâchez un roman en cours de route, c'est rarement parce qu'il vous retourne l'estomac, mais bien parce qu'il vous ennuit profondément.    

Il est impossible d’imposer aux auteurs les idées, obsessions ou revanches du moment. Parce que la fiction ne sert pas à modeler la société ou compenser ses tares. 
Interdire qu'un élément négatif (ou supposément faux ou imprécis) soit associé à un personnage à cause de la sexualité, les origines, les croyances de ce personnage, ce n’est pas lutter contre les stéréotypes, c’est les renforcer. Une société qui a peur de la fiction admet implicitement qu'elle est trop fragile pour supporter une simple bulle d’imaginaire. Régir l’imaginaire, c’est admettre une forme d’échec dans la réalité. Puisque l'on ne peut changer le réel, alors sa représentation fictionnelle est mise en cause, quitte à prendre les auteurs pour des roentgenium.

Tant pis si cela peine les lecteurs, mais les auteurs n’écrivent pas « pour » eux. Ils écrivent « malgré » eux, malgré le fait qu’ils seront lus. C’est la seule bonne manière de procéder. Cela peut (doit même) engendrer des déceptions, des grincements de dents, des scandales car c’est la seule manière d’engendrer également du sens, des orgasmes, des pleurs, des rires et des réflexions.

Ces « détecteurs de faux pas » peuvent aller se faire néodyme.
En passer par exemple par des nains pour décrire des nains, ou des obèses pour décrire des obèses, ça suppose des choses atroces. Ça suppose que « nain » ou « obèse » soient des états absolus qui en impliquent des autres, ce qui est faux. Ça suppose aussi qu’un auteur ne peut pas mettre en scène un inuit s’il n’a pas un… conseiller inuit ? Ridicule.
Dans le travail de base de l’auteur, il y a une étape peut-être méconnue qui s’appelle la documentation. Cela permet de mettre en scène un pilote de ligne sans être soi-même pilote (mais en sachant tout de même comment se comporte un avion si une partie de l’intrigue est basée sur ça). Et dans le travail essentiel de l’auteur, il y a la sublimation. Partir du commun et en faire non forcément de l’or mais quelque chose sur laquelle le lecteur peut s’attarder, réfléchir, se projeter. En manipulant des idées, en tordant des stéréotypes ou même en les renforçant pour les besoins d'une scène, d'une intrigue. On ne construit pas un récit en le nettoyant des "faux pas" de l'auteur, encore moins en tremblant à l'idée de ce que pourrait bien en penser le lectorat.  
C’est à l’auteur de secouer le lecteur, pas aux lecteurs craintifs de lui restreindre son horizon.


Avec deux lignes de l'écriture d'un homme, on peut faire le procès du plus innocent.
Cardinal de Richelieu

L'écriture est le seul espace de liberté absolue.
Nicolas Fargues

— Heu… Batou, je pense que tu as une attitude qui sort de ton champ d’expérimentation direct. Je vais chercher un expert SM pour… mais qu’est-ce que tu… lâche-moi !
— Justement, on va bien expérimenter tous les deux ! Et ne t'inquiète pas, ce qui se passe dans la batcave reste dans la batcave…


[1] LGBTQ : lesbien, gay, bisexuel, transgenre, queer.
[2] En réalité, cette pratique a déjà commencé, même si elle se passe pour l'instant d'experts autoproclamés, cf. cet album d'Astérix et la polémique qu'il a engendrée. 

Le Sauveur
Par
Mine de rien, les éditions Delcourt ont peut-être frappé un grand coup en misant sur la nouvelle série de Todd McFarlane & Brian Holguin : après avoir longtemps (et brillamment) collaboré sur la série Spawn, indissociable du premier cité, on les retrouve à la genèse d'une histoire dans l'air du temps, axée sur cette fascination qu'éprouvent les grands auteurs de comic books pour le rapport entre les pouvoirs et la divinité.
L'album intitulé sobrement Le Sauveur reprend les huit premiers épisodes de l'histoire de cet inconnu qui surgit de nulle part au milieu du gigantesque crash d'un Boeing et sauve une jeune fille promise à une mort certaine. Alors que la petite bourgade de Damascus dans l'Iowa s'apprête à pleurer ses morts, une journaliste, une fliquette locale et un jeune délinquant désœuvré se posent des questions sur cet amnésique providentiel. Qui est-il, en effet ? Un super-héros ? Un messie ? Un bon samaritain traumatisé par la catastrophe aérienne ? Un fantasme ? Un souvenir ? Lui-même est en quête d'identité, et d'un sens à sa vie fragmentée, ponctuée de décès et de résurrections... Et au milieu de tout ça, l'Église de la Vérité Divine cherche à remuer les consciences et s'apprête à provoquer une émeute...

La lecture du résumé de la quatrième de couverture semble nous orienter vers ces histoires un brin eschatologiques que Warren Ellis (No hero), Mark Waid (Irrécupérable) ou John Arcudi (A god somewhere) ont rédigées sur la condition et le destin de ces êtres ayant acquis des pouvoirs les plaçant au-dessus (ou au-delà ?) de l'humanité. Flanqué des interrogations subséquentes qui en font la richesse, ces titres avaient su avec plus ou moins de rigueur traiter le sujet de la responsabilité de ces personnages envers l'espèce dont ils étaient issus plutôt que de s'épancher sur les origines de leur incommensurable potentiel.
Tout en abordant des thèmes similaires, Le Sauveur utilise des biais différents, multiplie les points de vue et insiste sur le caractère religieux (ou du moins théologique) de la question. Le "super-héros" en question n'est en soi qu'un gars complètement inconnu (on ne sait même pas s'il était à bord de l'avion qui s'est crashé) qui a préservé une petite fille de la mort. Ce ne sont pas tant ses facultés extraordinaires (dont on ne sait rien, dont on ne voit d'ailleurs - au départ - aucune manifestation) que l'acte lui-même qui suscite les interrogations avant d'engendrer une vague exponentielle de rumeurs : il suffit que le mot "miracle" ait été employé une fois pour que les réseaux sociaux s'en emparent et enflent artificiellement sa portée. S'il y a eu un miracle sur la route de Damascus (puisque les millions de vues sur Internet l'attestent) : c'est qu'il y a un faiseur de miracle. Or, ni la journaliste Cassie (présente sur les lieux du crash), ni l'officier de police Natalie ne paraissent persuadées de ce fait : comme l'affirme cette dernière, le bon Samaritain de Damascus semblait davantage avoir besoin d'être sauvé que d'être un sauveur. Mais de quoi ? En parallèle, Malcolm, lui, est certain que cet étrange personnage n'est rien d'autre que la manifestation d'une réponse divine à sa question existentielle : il quémandait un signe du Ciel afin de prouver l'existence d'une force supérieure à laquelle il pourrait se référer. Il n'en démordra pas : voici le Messie tant attendu. Et si ce dernier refuse de se révéler au monde, il l'y forcera. C'est là sa mission, et ces abrutis illuminés de l'Église de la Vérité Divine ne seront que les vecteurs de sa démarche militante et radicale.

Entre ces questionnements et ces doutes, McFarlane & Holguin insèrent quelques flashes mémoriels, quelques souvenirs fragmentaires, à moins que ce ne soient des cauchemars récurrents : l'homme est une énigme, tant pour lui-même que pour les autres. Il se sait doué de dons inexplicables mais il ne les contrôle pas et, chaque fois qu'il tente de les mettre au service du Bien, les conséquences sont inexplicablement néfastes. Alors il se fait discret et tente depuis des lustres de s'intégrer dans des communautés reculées, au gré de ses errances, cherchant à ne pas oublier le peu qu'il sait de lui. Et à trouver du sens à ce qu'il est.

Sans être révolutionnaire, l'album interpelle dans son traitement, mettant le doute en exergue en misant sur les fausses vérités véhiculées sur le net et la fragilité de la mémoire. Le lecteur se retrouve ainsi tiraillé entre son envie irrépressible de croire en ce qui est possible (oui, cet individu est doué de pouvoirs divins ; oui, il est peut-être une manifestation cosmique ou une transcendance qui bouleversera le sort de l'Humanité) et se contenter de ce qui est établi (par les enquêtes conjointes de la journaliste et des spécialistes de la DARPA - Defense Advanced Research Project Agency - ou les témoignages recueillis par les policiers). Entretemps, il pourra profiter du travail graphique somptueux d'un grand Clayton Crain qui se permet le luxe d'insister sur des détails physiques ou vestimentaires afin de nous permettre de nous retrouver dans cette galerie de personnages dont on sait que chacun aura un rôle crucial à jouer. Le texte non linéaire, très peu mouvementé (il n'y a pas vraiment d'action à proprement parler), commençant quasiment par la fin et revenant en permanence sur des moments dispersés dans le temps, achève de nous plonger dans la perplexité et l'expectative puisqu'il se conclut sur un happening aussi attendu que révélateur. Une suite est évidemment nécessaire, tant pour calmer nos ardeurs impatientes que pour confirmer qu'on tient là une pépite.

Prometteur, donc.

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un trio de grands artistes en verve.
  • Un récit discontinu qui sait ménager la tension et le suspense.
  • Des réflexions intéressantes sur la religion et la place de la rumeur dans la société, sur la notion de héros et le sens du devoir.
  • Des personnages écrits avec finesse.

  • Manque d'action et de punch.
  • Les scènes de foule sont assez peu intelligibles, un défaut dû à l'encrage particulier du travail de Crain.
  • On reste quand même sur notre faim à la fin.
la Maison Usher ne chutera pas
Par

Sous ce titre ô combien référentiel et péremptoire se cache en fait un recueil de trois nouvelles de Pierre STOLZE, trois nouvelles assez longues de cet auteur né à Metz qui ne se prive pas de situer ses récits dans notre belle région lorraine et, plus précisément, dans un secteur compris entre Metz et Thionville, ce sillon mosellan à l'histoire plusieurs fois millénaire et qui fut fortement impacté par l'abandon irrémédiable des industries lourdes.

Stolze, professeur de Lettres classiques semble écrire de la SF pour s’amuser ; en tous cas, dans ces nouvelles, il est évident qu’il prend un plaisir non dissimulé à jouer avec les mots et à étaler avec brio sa grande culture par le biais d’expressions imagées et populaires, de références culturelles et de citations savantes. Ses personnages principaux, narrateurs acerbes et volubiles, apparaissent bien souvent comme des extensions de lui-même et les dialogues sont empreints d’un humour bon enfant et éclairé, malgré la longueur de nombreuses tournures et la richesse d’un vocabulaire encyclopédique, autant de fioritures chargées sur une structure narrative finalement très simple. Pour ainsi dire, la première nouvelle (Élucidation du Gouzipanpan), charmante, est presque comique.  

Pourtant, l'auteur messin ne prend pas la science-fiction à la légère : constamment, au-delà de ses mots, on perçoit un amour respectueux envers ce genre trop longtemps marginalisé en France. La douce folie qui baigne ses phrases paraît ainsi comme une sorte de manifeste pour défendre les littératures de l'Imaginaire.

Du coup, pour peu qu'on adhère à son style malicieux et un peu bavard, bourré d’aphorismes et d’allitérations, on se prend à suivre avec intérêt les mésaventures des deux déménageurs dans la seconde nouvelle, avec cette association mystérieuse d’intellectuels rappelant, en plus léger, ceux qui président à la naissance du Rosemary’s baby (le film de Polanski ou le roman d'Ira Levin). La dernière, qui donne son titre au recueil, est encore davantage chargée de références et d’hommages (Edgar Poe, bien sûr, mais aussi Corneille – le narrateur se nomme Rodrigue et sa fiancée Ximena - ou encore Borges) tout en s'aventurant dans le monde mystérieux des fractales et en se plongeant carrément dans l’ésotérisme. Toutes trois ont en commun non seulement de trouver comme point d’ancrage géographique les quartiers bourgeois de Thionville, les vieilles rues de Metz et l’inquiétante présence de la centrale nucléaire de Cattenom, mais aussi et comme en parallèle cosmique, certaines constellations comme Cassiopée ou la chevelure de Bérénice, la nébuleuse d’Andromède et l’étoile Aldébaran.

Tous ces détails et références pourraient faire fuir ceux que la hard science [1] rebute. Ce serait un mauvais réflexe : on est moins ici dans la SF pure et dure que dans une sorte de fantastique quotidien, entre Jean-Pierre Andrevon et Daniel Walther, mais sans aucun caractère inquiétant, sans rechercher les coups de théâtre et révélations finales (les explications, lorsqu’elles sont fournies, sont brumeuses et insatisfaisantes). On a parfois l'impression de lire des versions longues de nouvelles de Dino Buzzati. A la frontière entre le merveilleux (il y a des dragons !) et la dark fantasy ou l’anticipation, avec des préoccupations très actuelles (le nucléaire, bien entendu, mais aussi l’écologie, l’éducation et certaines valeurs galvaudées comme la bienséance) et un goût immodéré pour les mots, Pierre Stolze n’hésite pas à dénicher des synonymes improbables pour en constituer des litanies parfois indigestes, quoique proférées avec ô combien de générosité !

Un recueil qui se lit avec le sourire aux lèvres, un sourire incontrôlé exprimant l'incrédulité et la nostalgie. Il fait partie des quelques ouvrages de Stolze qui se trouvent aisément, en librairie ou d'occasion, car édités par Denoël (comme celui-ci) ou J'Ai Lu.


[1] hard science : sous-genre de la SF mettant en avant la plausibilité scientifique des faits avancés en s'appuyant autant que possible sur l'état des connaissances contemporain à l'écriture. Cela donne des récits détaillés dans lesquels les progrès technologiques, minutieusement décrits ou extrapolés, ont tendance à étouffer les personnages (cf. Larry Niven, Greg Egan ou Arthur C. Clarke).


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le plaisir (très chauvin) de connaître les lieux cités.
  • Une langue riche et fleurie, qui interpelle le lexique du lecteur.
  • Un véritable respect pour le genre.
  • Une imagination fertile et des personnages hauts en couleur.

  • L'humour constant tend à dédramatiser les situations.
  • Parfois, les innombrables adjectifs et propositions subordonnées plombent les phrases qui en deviennent presque indigestes (mais on lui pardonne aisément).
First Look : Thorgal
Par

Thorgal est une série qui, mine de rien, fête ses 40 ans. En effet, les toutes premières aventures du Viking-poète-fils-des-étoiles ont été publiées dans le Journal de Tintin dès 1977. Il était normal donc de se pencher sur la Magicienne trahie, premier album de la longue série, édité en 1980 par Le Lombard, dans le cadre de notre nouvelle rubrique "First Look".

Qu'est-ce qui a fait le succès sur quatre décennies de cette saga ? Sans doute ce syncrétisme particulier, cher à Jean Van Hamme, entre plusieurs genres et styles. On ne présente plus le talent à géométrie variable de cet auteur bruxellois qui a accumulé les honneurs dans tous les domaines de l'écriture : plusieurs fois lauréat du meilleur scénario de BD et notamment pour Thorgal mais aussi pour l'universellement renommé XIII, il a également été titré dans le cadre de la littérature dramatique et a rédigé des scripts pour le cinéma et la télévision. Sans doute aussi grâce à l'acuité et la beauté formelle du trait de Grzegorz Rosinski, graphiste émigré de Pologne et très justement récompensé de nombreux prix du meilleur dessin (rien que pour Thorgal, en 1983 le Grand Prix Saint-Michel, en 1987 l'Athis d'Or). 

Pourtant, si les artistes ont tenu l'univers de Thorgal à bout de bras pendant près de trente ans (d'autres ont depuis peu pris le relais tant sur la série principale que sur les dérivées), c'est bien l'univers dense et fabuleux qui a plu aux lecteurs, ainsi que cette incarnation d'un héros terriblement séduisant malgré (ou à cause de ?) ses rares failles. Dès le départ, ce dernier nous est présenté comme un "bâtard", mis au ban de la société des Vikings du Nord que dirige Gandalf-le-Fou. Le décor est planté (les contrées glacées des terres septentrionales, quelque part vers le Haut Moyen-Age), les personnages principaux dévoilés (mais on ne sait pas grand chose d'eux), la magie présente (des objets mystiques et des créatures liés à la mythologie scandinave) et l'on comprendra assez vite le mystère entourant les origines du héros, gaillard séduisant par sa bravoure et son sens du devoir, poète dans l'âme mais guerrier par nécessité.
Si Van Hamme délivre un script intéressant parsemé de suffisamment de zones d'ombre pour nous attirer vers la suite, on reste sur notre faim avec ces enchaînements trop rapides réduisant l'aventure principale à une sorte de prologue trop prompt à se conclure.

L'histoire commence avec le roi Gandalf enchaînant Thorgal à "l'Anneau des Sacrifiés", coupable d'avoir aimé sa fille Aaricia. Avant de l'abandonner à son sort et à la marée qui finira par l'engloutir, un accès de colère lui fera balafrer le visage de Thorgal, cette balafre qui sera pour le lecteur, plus tard, le signe de reconnaissance du héros. Mais Thorgal ne mourra pas, évidemment : c'est Slive, une grande rousse borgne flanquée d'un loup, qui viendra le sauver, en échange d'un an de sa vie à son service. Une offre que notre bâtard ne peut refuser, trop heureux de pouvoir ultérieurement retrouver sa bien-aimée et, accessoirement, prendre sa revanche sur Gandalf. La vengeance est également le moteur des intentions de Slive, laquelle envoie Thorgal récupérer, dans un coffret gardé par deux monstres, les objets qui lui permettront de l'exercer. Il y parviendra, non sans mal, ce qui permettra de montrer aux lecteurs une parcelle de ses capacités.

Le récit avance vite, les péripéties s'enchaînent (Slive parvient à se venger de Gandalf et l'emmène en captivité mais tombe dans un guet-apens qui permet au roi fou de s'échapper, quoique blessé). On se retrouve automatiquement frustré, d'autant que l'histoire s'achève si vite qu'il en faille une autre pour emplir l'album, une sorte de nouvelle fantastique sur le thème de la vallée perdue et hors du temps. Thorgal est encore en devenir mais on apprécie déjà le personnage, tout comme le trait précis et fluide de Rosinski, déjà assez proche de son summum (qu'il atteindra moins de dix ans plus tard avec la saga du Pays Qâ). Le découpage est efficace et on apprécie la grâce implacable des mouvements dans les rares situations de combat, ainsi que l'intensité des regards. Les visages n'ont toutefois pas encore cette méticulosité qui frappera l'œil du lecteur dans les futurs albums, les paysages manquent de relief et la colorisation s'avère perfectible. Enfin, le lettrage demeure le point faible de l'album avec des phylactères mal définis, surtout dans les premières pages, et des lettres manquant de rigueur et de régularité, sans toutefois comporter de coquilles gênantes - cela va d'ailleurs en s'améliorant.


La Magicienne trahie, on s'en doute, n'est pas le meilleur épisode de la série, loin s'en faut. C'est de l'heroic-fantasy légère avec un background encore mal dégrossi : si le second récit, Presque le paradis..., nous évoque les alentours de l'an mille, l'historien amateur, au fil des aventures épiques de Thorgal, y verra plutôt de nombreuses allusions à des événements et personnages des VIIe et VIIIe siècles. On est loin des Vikings entreprenants et sauvages de la série TV éponyme et on n'aura jamais la moindre allusion aux royaumes britanniques ou à celui des Francs (bien que Brek-Zarith pourrait se situer en Écosse et que les derniers volumes semblent parler d'un empereur occidental ressemblant à Charlemagne). Cependant l'irruption d'éléments de SF dans la saga, et très tôt, conduit à définir un univers autrement plus vaste que celui conscrit aux fjords nordiques : oui, oui, il y aura aussi des vaisseaux spatiaux, des pistolasers et même des voyages temporels ! Une série à nulle autre pareille, d'une richesse insensée, qui commencera vraiment à se dévoiler dans le déjà excellent les Trois Vieillards du Pays d'Aran (le tome 3 de la série).


Les points positifs - Les points négatifs
  • Un héros charismatique, immédiatement sympathique.
  • Un univers fascinant entre Histoire et magie.
  • Malgré la brièveté du récit, des renseignements précieux sur le mystère des origines de Thorgal et la mythologie scandinave.
  • Une narration dynamique, privilégiant les dialogues.
  • Un travail graphique déjà remarquable.
  • Deux histoires pour le prix d'un album.

  • Frustrant, car tout va trop vite et on commençait à peine à s'habituer aux personnages.
  • Des décors un peu chiches.
  • Un lettrage perfectible.
  • Une sensation d'inachevé qui en fait davantage un prologue qu'une aventure à part entière.
Plus ou moins pro ?
Par

Je suis tombé sur un extrait de post, sur la page facebook de Et alors la source ? (qui, comme Pigeon Gratuit par exemple, fait un excellent travail de sensibilisation et lutte contre la précarisation des métiers artistiques), qui nécessite une mise au point en profondeur sur l’écriture. J'avais déjà abordé le sujet il y a quelques années (cf. cette chronique), mais étant donné ce que l’on trouve encore sur le net (et dans l’esprit du grand public, voire de certains « professionnels »), un rappel ne sera pas de trop.

Tout d’abord, je précise que l’exemple précis à partir duquel je vais extrapoler est sans importance. La personne (qui recherche un « dessinateur pro ») est apparemment plutôt jeune, sans expérience, et ne pensait certainement pas à mal. S’il est nécessaire de revenir sur ces propos, c’est avant tout parce que cette personne véhicule une idée très largement répandue. Trop largement répandue.
Voyons dans un premier temps ce qui est dit.
« Je pense que l’écriture est quelque chose de subjectif et qu’ainsi tout le monde est plus ou moins pro suivant les idées qu’il peut avoir. »
Ah, on l’avale difficilement celle-là, non ?
Une phrase, trois énormités.
Non, l’écriture n’est pas quelque chose de subjectif (en tout cas, pas essentiellement).
Non, tout le monde n’est pas plus ou moins pro.
Et ce n’est même pas une question d’idées.
Et bien entendu, l’on va essayer de démontrer ces trois points.


1. De l’objectivité dans l’écriture.
Tous les domaines artistiques nécessitent un apprentissage technique. Tous.
Un musicien va apprendre le solfège, des accords. Un architecte va maîtriser des notions mathématiques et physiques afin que ses constructions ne s’écroulent pas. Un cuisinier va apprendre à contrôler la phase de cuisson de ses plats. Un budoka va répéter des gestes, des kata, jusqu’à les intégrer parfaitement dans sa mémoire corporelle.
Et pourtant, tous ces gens inventent et sont, à leur manière, artistes.
Le musicien compose, l’architecte imagine de nouvelles structures, le cuisinier développe ses propres recettes, le budoka peut inventer des chorégraphies martiales. MAIS, et ce putain de « mais » est important, ils créent APRÈS avoir appris leur métier, après avoir acquis les bases techniques se rapportant à leur domaine.
C’est logique, avant de tenter de créer une ballade à la guitare, la plupart des gens se disent qu’il ne serait pas totalement inutile de peut-être apprendre à en jouer.

Le problème avec l’écriture vient du fait que ses bases techniques ne sont pas forcément évidentes, ou décelables par tous au premier abord.
Vous n’avez pas besoin d’être musicien pour reconnaître une fausse note ou vous rendre compte que quelqu’un chante faux. Et vous n’avez pas besoin d’être un chef étoilé pour faire la grimace lorsque l’on vous fait goûter un plat trop cuit ou trop épicé. De la même manière, sans être acteur, vous pouvez vous rendre compte qu’un comédien en fait trop. Ou, sans être réalisateur, un mauvais raccord entre deux scènes vous sautera aux yeux.
Dans la plupart des domaines, le néophyte se rend compte immédiatement de ses propres insuffisances et des insuffisances éventuelles des professionnels. Si l’on n’a jamais appris à jouer de la guitare, l’on peut produire des notes, mais l’on constate vite que ça ne donne rien.
L’écriture n’est pas un domaine plus facile, sa technicité est simplement moins évidente, plus cachée.

Il existe pourtant de nombreuses façons de juger objectivement de la qualité d’un texte. Sans jamais faire intervenir l’inclination personnelle. Les scènes produisent-elles l’effet voulu ? Les personnages sont-ils suffisamment développés ? Le récit est-il cohérent ? L’auteur impose-t-il un rythme particulier ? Si oui, pour quelle raison ? Trouve-t-on des figures de style ? Si oui, servent-elles le propos ? Le processus d’identification est-il facilité ou au contraire consciemment freiné ? Le travail de documentation est-il suffisant ? Et avant ces quelques exemples touchant au fond, l’on peut de manière tout aussi objective considérer la forme. Le texte est-il propre (sans coquilles) ? La ponctuation est-elle bien employée (ça n’a l’air de rien, mais je suis effaré du nombre d’auteurs et correcteurs qui n’y entendent rien) ? Y a-t-il trop de répétitions, de longueurs, d’imprécisions… ?
Il existe des dizaines de manières d’aborder la qualité d’un texte avant d’en venir au goût et au fameux « j’aime/j’aime pas ». Et tout cela s’apprend. Et pas en cinq minutes.

Ensuite, au-delà de la technique, vient un domaine qui effectivement ne fait plus appel au jugement objectif, c’est le ressenti, le goût, ce qui fait que l’on aime ou pas une mélodie, le style d’un auteur, l’assaisonnement d’un plat. Mais le fait qu’il existe un domaine subjectif n’induit en rien la disparition de la technique et du savoir-faire objectivement quantifiable.  

2. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire « plus ou moins pro » ?
Tout le monde est bien évidemment auteur de sa propre création, même imparfaite.
Plus ou moins un Pokemon...
Par contre, sont « pro » les auteurs qui sont publiés à compte d’éditeur et dont les œuvres aboutissent en librairie, ce qui paraît tout de même être le but premier. Cette notion de compte d’éditeur est importante car l’autoédition, même si elle peut avoir son utilité dans le cadre de projets très spécifiques, a permis trop de dérives ces dernières années. Bien des œuvres, non abouties, ont été proposées à la vente par des structures qui, autrefois, auraient été de sympathiques fanzines mais qui, par la grâce du net et des coûts de l’impression numérique, se sont rêvées éditeurs.
L’apport d’un éditeur professionnel dans le processus créatif est essentiel non seulement en amont, afin d’optimiser le manuscrit ou le scénario [1], mais aussi en aval, afin de permettre la diffusion et la distribution de l’œuvre dans les meilleures conditions.

Très peu d’auteurs en France vivent de leurs droits d’auteur parce que les livres se vendent, dans leur grande majorité, peu. C’est un fait. Si en plus l’on se passe d’une structure professionnelle indispensable, effectivement, là on bascule dans le hobby et non l’activité sérieuse. Cela n’aurait rien de grave si le lectorat pouvait immédiatement et instinctivement faire la différence entre un type qui se fait plaisir et un auteur qui a bossé réellement pendant des années pour proposer un boulot correct et propre.
Il n’y a aucune raison valable pour que l’écriture soit le seul domaine professionnel qui échappe à la règle de l’expérience et de l’apprentissage.
On n’est pas « plus ou moins » auteur pro, pas plus que l’on est plus ou moins boulanger.
Il m’arrive de shooter dans un ballon, je n’ai pourtant jamais pensé que j’étais « plus ou moins » footballeur professionnel. Je n’ai tout simplement pas suffisamment de technique dans les guiboles. Et pour l’avoir cette technique, il faudrait que je m’entraîne. Des années durant. Depuis mon plus jeune âge en fait. Parce qu’un passement de jambes ou un petit pont, ce n’est pas « naturel », pas plus que le fait d'écrire. 

3. Et voilà le fameux « j’ai une super imagination, je ferais un super auteur ! »
C’est très classique et très faux. Parce que ce n’est pas, mais pas du tout, une question d’imagination.
Tout le monde imagine des histoires, on l'a tous fait étant enfant en tout cas. Mais tout le monde n’est pas capable d’en écrire.
À ce stade, l’on va refaire une mise au point sur le terme « écrire ». Nous sommes tous capables d’écrire notre nom, une liste de courses, une lettre. Parce que, basiquement, l'on sait écrire au sens scolaire du terme. Comme l’on sait compter. Cela ne veut pas dire que l’on maîtrise l’écriture au sens du Conteur (romancier ou scénariste) qui, lui, va mettre en forme une idée pour la rendre transposable, intéressante, chargée en émotion et/ou en sens.
2 secondes, je flingue une idée reçue...
La plupart des gens qui s'improvisent auteurs, en ignorant tout de ce que cela implique, en arrivent à écrire dans un style « rapport de police », où ils alignent des faits sans jamais insuffler de vie dans leur récit. Or l'on se fout totalement de ce qui se passe si ce n’est pas suffisamment bien amené. Et peu importe l’accumulation des scènes, le nombre d’explosions ou de rebondissements, si l’auteur n’a pas fait le travail nécessaire pour « cueillir » le lecteur, pour construire son récit, tout restera plat et insipide.

L’inverse est également vrai. L’on peut passionner, émouvoir, tenir en haleine avec très peu si la forme est maîtrisée. Garde à Vue, de Claude Miller (sur des dialogues de Michel Audiard), est un film qui, résumé à son « idée », est très pauvre : un flic interroge un suspect autour d’une table. Pourtant, malgré le fait qu’il date de 1981, il est toujours aussi efficace de nos jours. Peut-être ne l’aimerez-vous pas pour x raisons qui relèvent de l’inclination, mais d’un point de vue technique, ce film est un exemple de maîtrise narrative. Avec pratiquement rien comme « idée ».
Dans 99,9% des cas, ce n’est pas l’idée qui fait le roman (ou le film, la BD, etc.). 1984 d’Orwell peut sembler un contre-exemple parce que le roman véhicule des concepts énormes (la novlangue, la doublepensée), mais ceux-ci sont tout de même soutenus par une maîtrise narrative indéniable : la tragique histoire d’amour de Winston et Julia est là pour mettre de l’affect sur les concepts et appuyer leur impact. Et le personnage de Winston est patiemment et habilement construit.
Pensez seulement aux polars, tous basés sur les quelques mêmes principes de base : une enquête à résoudre (whodunit), une descente aux enfers (hardboiled), une tension constante (thriller). Les formules ne sont pas multipliables à l’infini, et pourtant, les bons polars sont tous différents les uns des autres. Parce que c’est le style de l’auteur, basé en partie sur la technique, qui lui donne son goût unique. Pas l’idée de départ.
Si l’on prend Un plan simple, de Sam Raimi, un pur chef-d’œuvre, l’idée tient en quelques mots : des gens a priori normaux tombent sur un pactole et se déchirent. C’est ça l’idée du film. Et avec cette même idée, 1000 scénaristes (et réalisateurs) feraient 1000 films différents. De bons films, techniquement aboutis, de mauvais films, avec des insuffisances, mais des films uniques, dont l’originalité n’est pas liée à l’idée mais à sa mise en forme.   

4. De l’inné et de l’acquis.
Personne ne va s’improviser dessinateur, parce que les gens se rendent en général compte qu’ils ne savent pas dessiner. Par contre, ils en tirent souvent une conclusion erronée : je n’ai pas le « don » de savoir dessiner.
Si vous êtes dans ce cas, réjouissez-vous, je vais vous faire une révélation stupéfiante : vous pouvez dessiner !
En apprenant à le faire.
Parce que, bien évidemment, la perspective, les proportions, la gestion des volumes, tout cela ne vous est pas fourni à la naissance par la gentille fée du dessin. Les mecs (et les filles hein) qui « savent » bien dessiner ont bossé pour. Il n’y a rien de plus énervant pour un artiste de s’entendre dire qu’il a un don (ce qui suppose qu’il n’a rien fait pour devenir bon).
Non, le don, OK, ça existe, mais ça joue alors sur la rapidité de l’apprentissage, pas sur l’absence de cette phase de travail essentielle.

L’écriture n’est pas un domaine plus facile d’accès que le dessin. Ou la musique. Ou la réalisation. Personne ne naît en sachant écrire. Personne n’est « plus ou moins » pro (on est amateur ou pro, pas les deux en même temps, nous ne sommes pas dans une superposition d’états quantique). Et aucun récit ne fonctionne grâce à une simple idée.   
L’écriture demande un investissement personnel, un travail sur le long terme, dont on ne peut faire l’économie. Cela ne veut pas dire qu’il faut absolument respecter des règles figées, encore une fois, elles sont (presque) toutes contournables, mais elles ne peuvent être violées toutes en même temps, et certainement pas de n’importe quelle manière.
La construction des personnages, les descriptions, le rythme, les métaphores, le style en général, les dialogues, sans parler de l'hygiène élémentaire que constituent la syntaxe et la sémantique, tout cela repose sur un savoir-faire technique. C'est uniquement lorsque l'on maîtrise ces outils que l'on peut commencer à créer véritablement, en toute liberté, sans contraintes. Mais cette liberté n'est pas accessible directement, en se disant "bah, c'est de l'art, donc on fait ce que l'on veut". Elle provient d'une technique indispensable sur laquelle repose tout récit. Tout comme le pianiste doit passer par une phase d'apprentissage pour ensuite créer son propre style et faire ce qu'il veut vraiment avec son instrument, l'écrivain ne se contente pas d'aligner des mots en partant d'une "bonne idée", il utilise ces mots pour produire des effets qui rendront intelligible et publiable (ou lisible disons) même une idée banale.  

Lorsque que quelqu’un prétendra, sur le net ou ailleurs, être capable de s’improviser écrivain, je vous invite à lui faire lire ce texte. Et à le mettre au défi de vous écrire un petit récit émouvant, ou drôle, ou effrayant. Peut-être cette personne se rendra-t-elle alors compte qu’elle sous-estime grandement un domaine dont elle ignore tout. Mais la plupart du temps, il y a de fortes chances pour qu'elle ne s'en rende pas du tout compte. À cause d'un effet de projection émotionnelle (qui n'a rien à voir avec la projection que l'on retrouve en psychanalyse). Si cette personne veut vous émouvoir par exemple, elle va partir d'une situation qu'elle connaît (situation réelle ou fictive d'ailleurs, peu importe) et en livrer une description écrite. Si cette situation n'est pas préparée (en la chargeant d'affect, en permettant l'identification au personnage qui la vit), lorsque vous lirez le texte, il ne suscitera rien en vous. Parce que vous lirez des faits, dénués de charge émotionnelle. Le but voulu (vous émouvoir) est alors raté. Mais par contre, la personne qui a écrit ce texte, bien souvent, va être émue en le lisant. Non parce que ce qu'elle a écrit est efficace et bien pensé, mais parce qu'elle entretient, elle, un lien émotif réel avec ce qu'elle décrit maladroitement. Elle a l'illusion que "ça marche" parce qu'elle projette son émotion dans ce qu'elle a écrit, alors que l'écriture, c'est exactement l'inverse : permettre par l'écrit de créer chez un inconnu une émotion réelle auparavant absente (voilà pourquoi certains auteurs ne comprennent pas l'indigence de leurs textes et pensent simplement que les critiques ne les "aiment" pas). Tout cela n'a donc rien à voir avec "l'idée".
Prenons un exemple que l'on a tous expérimenté : les évènements historiques relatés dans les manuels scolaires. Certains faits sont atroces, proches de nous, parlent de millions de morts... et l'on sait en plus que c'est bien réel, ce n'est pas une fiction. Est-ce que vous en ressortez en larmes pour autant ? Non. Preuve que l'idée n'a rien à voir avec son impact.
Vous ne chialez pas lorsque l'on vous raconte (de manière froide et factuelle) les affres des poilus dans les tranchées, mais vous êtes ému en lisant La Ligne Verte ou en regardant Le Roi Lion. Pas parce que King ou les studios Disney ont inventé des récits pires qu'une guerre mondiale, juste parce qu'ils savent comment vous toucher, par des moyens techniques qui peuvent se comprendre.

Bien entendu je ne suis pas en train de dire que l'écriture est un domaine uniquement technique. Je dis simplement que c'est un domaine qui ne peut pas se passer de technique. Car c'est elle qui permet l'efficacité et la liberté artistique. Je parle souvent de la "magie" de l'écriture, parce qu'effectivement, un peu d'encre et de papier peuvent modifier l'humeur d'une personne très éloignée dans le temps et l'espace, mais c'est parce que j'emballe ça dans un peu de poésie. Ce n'est ni magique ni inexplicable, c'est le résultat d'un travail. Alors OK, le "travail", ce n'est pas aussi sexy que "l'inspiration" ou des conneries dans le genre, mais c'est la seule chose qui fonctionne pour parvenir au but fixé.
Dans l'écriture comme ailleurs.


Si vous voulez devenir écrivain, vous devez privilégier deux choses : lire beaucoup et écrire beaucoup. Si vous n'avez pas le temps de lire, alors vous n'avez pas les outils pour écrire.
Stephen King

Ce n'est pas parce que certains chient sur notre travail qu'on doit les laisser faire.

[1] Rien de directif ou limitatif, il s’agit de remarques, très souvent pertinentes (suivant la qualité de l’éditeur), qui permettent de gommer les petits défauts ou d’envisager certaines scènes d’une nouvelle manière, l’auteur pouvant alors reconsidérer ses choix à l’aune d’un regard extérieur expérimenté et bienveillant.