Avengers : la Rage d'Ultron
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Le choix d'abandonner définitivement dans leur version kiosque la lecture des comics Marvel n'a pas été aisé à prendre, pour des raisons avant tout sentimentales. Mais la déception consécutive aux faux events, la médiocrité généralisée dans les scripts, l'accent mis sur le spectaculaire plutôt que le passionnant, le recours trop systématique à des ficelles bien trop usées pour être efficaces et surtout la multiplication des titres avaient sonné le glas de ma relation intime avec l'éditeur de mes idoles de jeunesse. Néanmoins, je me rassurais alors à l'époque de cette rupture sur le fait que les arcs narratifs les plus intéressants étaient régulièrement repris en albums. Du coup, cela me permettrait, de loin en loin, de suivre l'évolution de l'univers de mes super-héros préférés (et puis, ça fait plus joli dans une bibliothèque que des petits fascicules).


Le seul hic avec cette décision, c'est la disparition de la continuité. Le fait de lire chaque mois la majorité des titres édités évitait le piège de s'embrouiller avec les noms et les lieux, la constitution des équipes et l'évolution de la situation familiale des protagonistes. Cela créait une complicité qui a sans aucun doute constitué l'atout principal de Marvel face à ses concurrents. Ainsi, et jusque lors, je pouvais m'appuyer sur mon expérience de lecteur au long cours pour mettre un nom, voire une histoire, sur chacun des personnages apparaissant dans les films. Il m'était même assez facile de le replacer dans son contexte et même de déterminer les raisons de sa présence dans le script.


Avec Avengers, la Rage d'Ultron, je me retrouve soudain pris au piège dans lequel tombe le lecteur occasionnel. Cette perte de repères est, ma foi, fort désagréable.
Mais tout d'abord, répondons à la question : pourquoi ce titre ?
Comme souvent, chez moi, ce sont les noms des artistes qui me font franchir le Rubicon (les Avengers m'ont toujours paru moins flamboyants et attirants que les équipes mutantes, même si je reconnais la qualité de certains grands arcs qui m'ont bien fait vibrer) : l'association Rick Remender et Jerome Opeña avait de quoi me ravir. Leur travail proprement remarquable sur Uncanny X-Force (the Apocalypse Solution est l'un des rares événements réellement enthousiasmants de la dernière décennie Marvel) m'incitait à croire que je pourrais retrouver dans ce récit vraisemblablement commandé pour coller à l'actualité filmique l'énergie, l'inventivité et le brio qui me manquaient [édité chez Marvel en mars 2015, en France chez Panini en novembre de la même année].

Or, déjà, le sujet n'est pas évident. Ultron a laissé des traces indélébiles dans la psyché du lecteur assidu : Némésis régulière des plus grands super-héros de la Terre, il a été à l'origine de sagas parfois enlevées et fédératrices (voir par exemple Ultron Unlimited disponible à bas prix désormais), mais souvent brouillonnes et prétentieuses. Se réincarnant et évoluant à chaque fois, c'est le genre d'ennemi qui ne meurt jamais véritablement et complique à chaque fois la tâche des héros qui l'affrontent. Heureusement que, comme pour Thanos et sa fameuse propension à échouer alors même qu'il avait toutes les cartes en mains (faiblesse expliquée assez élégamment dans la conclusion d'Infinity Gauntlet), Ultron, malgré son armure indestructible et sa capacité à diriger les machines, se fait inéluctablement trahir par les pions qu'il a mis en place dans sa stratégie de destruction/domination - et se retrouve confronté à son créateur, ce père qu'il hait au-delà de tout : Hank Pym.
La Rage d'Ultron est ainsi construite sur ce dernier point, qui sert à la fois de pivot et de pierre d'achoppement, préparant le terrain pour un finale forcément grandiose et terrible - mais qu'on a l'impression d'avoir vécu mille fois. Vous l'aurez compris, je n'ai pas été emballé par ce produit, un peu trop artificiel d'autant que Jerome Opeña et son compère encreur Dean White ne s'occupent que d'une partie de l'album que Remender a construit en deux temps, sur deux époques (le passé, le présent, donc) afin de mettre en évidence certains faits et surtout les rapports conflictuels entre Pym, Ultron, des avatars exutoires comme Vision et les autres Avengers.

Le ton est donné dès le premier chapitre : ce sera à la fois bavard et échevelé, péremptoire et violent, tour à tour plombé et rehaussé par des sentences assénées sur un ton docte presque caricatural (nos héros, en plein combat, philosophent à qui mieux mieux tandis que les méchants soliloquent). Ce n'est qu'en de très rares occasion que pointe cet humour particulier, très noir, dont Remender fleurissait les planches de ses précédents exercices (j'ai en mémoire le très décousu mais réjouissant Franken-Castle mais plus récemment Neault nous avait parlé du très bon Deadly Class). L'ambiance est plutôt à une forme de solennité un peu impersonnelle, avec des intervenants trop nombreux pour être véritablement présentés - et tant pis pour les néophytes qui n'auront droit qu'à une galerie de personnages, dont les Avengers d'hier et d'aujourd'hui (ces derniers étant déjà des étrangers pour moi), l'introduction n'étant là que pour raconter Ultron à travers les âges.
Un intermède donnera en outre l'occasion de rencontrer les Descendants, des individus très peu connus que Remender avait insérés dans un volume de Secret Avengers. Tout ce beau monde s'ébat dans des décors peu fouillés (seules les premières pages inscrivent les combats dans un milieu urbain et habité) permettant de mieux distinguer les êtres qui s'affrontent, au premier rang desquels on retrouve immanquablement Pym, toujours aussi tourmenté et instable, vrai génie méconnu et pathétique raté, qui ne parvient à se transcender qu'en présence de sa création, son fils en somme - lequel, lorsqu'il est acculé par les trouvailles de son père, joue mécaniquement la carte de l'œdipe, la Vision intervenant comme troisième larron. Dans tout ce dispositif assez lourd (les affrontements physiques, quoique titanesques, ne servant qu'à ralentir le robot tueur) j'ai eu l'agréable surprise de trouver un revenant, Starfox de Titan, qui m'a rappelé les grandes et belles heures de l'épopée de Captain Marvel et de la saga du Cube cosmique.

C'est un certain Pepe Larraz qui vient remplacer Opeña en cours de volume, avec un graphisme plus souple, une mise en page plus statique quoique élégante, des silhouettes similaires mais des visages moins distincts.
Les pertes seront lourdes, les conséquences dramatiques. Néanmoins, la nature même de l'œuvre fait qu'on en ressent peu les effets : ça manque d'émotion, de vie, de réelle surprise. D'ailleurs, cela semble s'inscrire très timidement dans la continuité, avec une sorte de réticence. La Rage d'Ultron désappointera les puristes et désarçonnera les nouveaux venus.
Toutefois, ça vaut le coup d'œil.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un casting d'artistes alléchant.
  • Plus des deux tiers du volume consacrés aux combats : ça dépote grave.
  • Les Avengers d'hier ont encore la classe.
  • Starfox.

  • Plus des deux tiers du volume consacrés aux combats : ça lasse, à force.
  • Un ton trop solennel : le récit manque de vie et de panache.
  • Opeña n'intervient qu'au début.
  • Ça manque d'humour et de recul.
  • Les ressorts dramatiques sont usés.