Chroniques des Classiques : Le Horla
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Un classique un peu particulier cette fois puisqu'il s'agit d'une nouvelle, Le Horla, qui va nous permettre d'évoquer Maupassant et sa manière de concevoir l'écriture.

Si le nom de Guy de Maupassant est passé à la postérité, tout le monde n'a pas pour autant une idée bien nette du personnage et de son style. L'homme est un auteur qualifié de "réaliste" en cela qu'il s'oppose au romantisme, notamment à son emphase et son exaltation des passions. Pourtant, Maupassant aborde tout de même le fantastique dans ses œuvres, le réalisme dont il se réclame visant surtout en fait à donner sa propre version de la réalité, en cherchant l'émotion dans la simplicité du réel. Le réalisme à la Maupassant n'est donc pas une vision objective du monde mais bien une vision personnelle, clairement revendiquée.
L'écrivain s'oppose également aux dérives de l'écriture artiste en lui préférant un style tout aussi soigné mais s'appuyant sur la précision des mots et l'habileté dans la construction de la phrase, plus que sur la rareté des termes et le jargon technique. Comme tous les bons auteurs, Maupassant a une idée précise de ce que doit être son Art. Et comme certains auteurs, même mauvais, c'est un chieur qui aura à cœur de s'isoler et de se brouiller avec ceux qu'il considère comme des cuistres, les frères Goncourt en tête.

Il lui arrivera aussi de proférer des âneries, notamment que la nature de la langue française est d'être "claire et logique" [1]. Il est comme ça le Guitou, parfois, il s'emballe.
Il écrit Le Horla (qui connaîtra en fait trois versions) quelques années seulement avant sa mort, alors qu'il est déjà sérieusement diminué. D'ailleurs, l'on ne sait si c'est à force de côtoyer Zola, mais ses derniers jours sont aussi joyeux qu'un roman de son pote. Alors qu'il est déjà paranoïaque, dépressif et victime d'hallucinations, il fait une tentative de suicide (il essaie le classique pistolet avant de briser un miroir et d'essayer de s'égorger avec un morceau de verre). Son état se dégradant, il finira paralysé, à moitié dans le coma, avant de mourir de la syphilis. Ah ben question ambiance, c'est plus marche funèbre de Beethoven que tube mal torché à la Magic System quoi.
Maintenant que l'on a un peu défini le gaillard, passons à ce fameux Horla.

La nouvelle (du moins sa version ultime) se présente sous la forme d'un journal intime. Le narrateur y expose son mal-être puis son inquiétude croissante face à des phénomènes étranges qui surviennent la nuit et troublent son sommeil.
Écrit il y a 130 ans, ce texte s'avère étonnamment moderne, ou plutôt suffisamment habile pour que les principes qu'il contient soient encore largement employés de nos jours.
Tout d'abord, Maupassant va prendre soin d'ouvrir "les portes du fantastique", de clairement mettre le lecteur en condition, pour que l'irruption du surnaturel soit accepté. Les premiers incidents sont légers, presque anecdotiques (une carafe d'eau dont le contenu a diminué par exemple). L'auteur justifie également l'existence du Horla et le fait qu'il soit pourtant inconnu de l'humanité en le comparant au vent, réel bien qu'invisible. Même s'il s'agit là de sophisme plus que d'un syllogisme, l'effet est suffisant pour préparer le terrain. D'autant que Maupassant utilise ensuite des peurs universelles pour renforcer son propos : peur du noir, de l'inconnu, de la perte de contrôle...

Le Horla, de par sa nature, est également universel. Quoi de mieux qu'un être invisible pour convenir à tous les regards ? Là encore Maupassant fait preuve d'une grande minutie dans la construction de son récit, en évoquant certains mythes, comme les vampires, mais aussi de possibles vies extraterrestres, voire même l'évolution de l'espèce humaine.
Son fantastique, ancré dans le réel et faisant référence à divers domaines scientifiques, n'en est que plus vraisemblable.
Laissant de côté les scènes trop spectaculaires, Maupassant parvient à créer une tension en se basant sur les non-dits, la suggestion, l'atmosphère. Certaines entrées du journal, dans lesquelles il ne se passe pourtant rien de notable, rendent compte de l'état d'angoisse du personnage et de son obsession galopante. La peur du surnaturel prend plus d'importance que son irruption réelle.

Enfin, le thème de la suggestion est parfaitement employé et se décline sur plusieurs niveaux. La suggestion réaliste, lorsque le personnage est confronté à l'hypnose, la suggestion surnaturelle, lorsque le personnage est forcé d'accomplir certains actes contre sa volonté, et même la suggestion de l'auteur, lorsqu'il laisse le lecteur imaginer l'issue de ce récit brutalement interrompu.
Et, comme souvent lorsque l'on a affaire à une bonne histoire, le fait qu'elle soit classée dans un genre (fantastique ici, mais il en serait de même pour le polar, la comédie, etc.) n'empêche nullement un propos sérieux (Maupassant égratigne au passage le peuple qui se conduit en mouton, les dirigeants qui obéissent à des idéaux par nature imparfaits, et même la religion) et une forme soignée (certaines images, comme le papillon imaginaire, décrit comme une fleur qui vole, qui pourrait avoir la taille de cent univers et aller d'étoile en étoile, sont à la fois poétiques et servent la thématique en nous amenant au bord de la folie).

Élégance ultime, Maupassant laisse au lecteur son libre-arbitre puisque le récit peut s'interpréter comme le viol ultime et malsain d'un individu lambda par une entité surnaturelle ou tout simplement la lente descente aux enfers d'un dépressif qui sombre dans la folie pure.
C'est efficace, c'est propre, c'est joli et c'est bien pensé sans être pédant.
Ah ben, Maupassant, même avec la syphilis, c'est pas Angot, c'est clair. [2]
De plus, joie et bonheur ô noble lecteur, la nouvelle étant tombée dans le domaine public, tu pourras donc te ruer dessus sur le net sans bourse délier ni auteur voler.


(re)découvrir d'autres classiques : Flatland Des Fleurs pour Algernon / Ubik / 1984 Le Maître du Haut Château / Sa Majesté des Mouches



[1] Prenons un exemple édifiant, l’accord du participe passé. À moins d’être particulièrement versé dans l’écrit, fort peu de gens en comprennent les méandres. Il faut dire que c’est une usine à gaz totalement absurde. Qu’il y ait deux règles d’accord, suivant les auxiliaires, peut déjà se discuter, mais ce serait acceptable si l’on en restait là. Or, il n’en est rien. Les exceptions se multiplient selon les cas. Ainsi, le participe passé de « faire », devant un verbe à l’infinitif, ne s’accordera pas.
L’on dira « tu te l’es faite ? » en parlant avec peu de courtoisie d’une demoiselle, mais « je me suis fait niquer », même si l’on est une femme.
Les exceptions tiennent aussi à la forme pronominale du verbe. L’on va accorder différemment si les verbes sont essentiellement pronominaux ou de sens passif, auquel cas il conviendra de s’interroger sur la… fonction du pronom réfléchi.
Tout cela n’est pas forcément compliqué, c’est comme tout, ça peut s’apprendre. Mais est-ce utile ?
Là est la question. Car simplifier une langue est une erreur si elle perd au passage du sens et de l’information, mais si elle gagne en clarté, alors c’est presque un devoir.
Autre aspect du français : son rapport avec les autres langues.
La langue française gère très mal l’incorporation des mots d’origine étrangère. Voyons cela avec quelques termes japonais par exemple.
Karaté, qui se prononce ainsi en japonais, est adapté en français sous une forme phonétique semblable. Kamikazé, qui ne présente aucune difficulté de prononciation et pourrait bénéficier du même accent aigu, est par contre adapté en… kamikaze. Pour quelle raison ? On ne sait pas. Deux cas semblables donnent deux décisions différentes. Absurde.
Et des exemples idiots, il en existe des tonnes.
Voyons l’accord des adjectifs de couleur. Là encore, ce n’est pas triste, on a l’impression que les règles ont été inventées par un sociopathe un lendemain de cuite.
En gros, la règle principale (ah oui, il y a toujours des exceptions en français) veut que l’on accorde les adjectifs qui désignent seulement une couleur (bleu) et pas ceux qui désignent une chose (marron). Bon, bizarre mais OK.
Mais (ah, c’était trop beau !), si la couleur simple est affublée d’un autre adjectif, elle ne s’accorde plus (des citrons jaune pâle). Mieux encore, dans la catégorie des couleurs qui font référence à des choses (des fleurs par exemple), il existe des exceptions qui… s’accordent quand même (des culottes roses) !!
Non mais… on ne va pas me dire que là, il n’y a pas volonté de nuire. Voire de faire copieusement chier. Les mecs sortent une règle, puis des exceptions à la règle, et des exceptions aux exceptions !!
Ben… on est déjà arrivé au pugilat pour moins que ça dans bien des domaines.
Donc non Guy, sauf le respect dû à ta mémoire de grand homme de lettres, non, le français n'est ni clair ni logique. C'est normal, la langue est à l'image du peuple.
[2] Ce qui n'empêche pas certains de le juger très durement, comme Armand Lanoux qui, dans son ouvrage, Maupassant, le Bel Ami, indique que "nul auteur n'était plus propre à faire accéder de plain-pied à une sorte de basic-french littéraire, où manquent tous les éléments subtils". Argh, ça fait mal au cul d'entendre ça. Surtout lorsque l'on voit la "subtilité" de certains écrivains contemporains. Hmm ? Non, je n'ai pas cité Legardinier, vous y avez pensé tout seul, ne me mettez pas tout sur le dos.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très bien construit.
  • Excellente gestion du surnaturel.
  • Élégance de la forme.

  • Un contexte qui n'est évidemment pas moderne et qui peut éventuellement gêner.