Publié le
10.7.26
Par
Nolt
Gros plan sur un espion à l'ancienne ayant eu un énorme succès à son époque : Francis Coplan.
Après le Docteur Justice, nous continuons notre passage en revue des anciens héros français avec Coplan. Pour la naissance de ce dernier, il faut remonter jusqu'au début des années 1950. Des débuts fort pragmatiques puisque, à cette époque, Jean Bruce, auteur de la célèbre série OSS 117, vient de quitter la maison d'édition Fleuve Noir. Son directeur, soucieux de conserver ce genre de héros dans son catalogue, va alors demander à deux auteurs belges, Gaston Vandenpanhuyse et Jean Libert, de créer un personnage plus ou moins similaire. Sous le pseudonyme de Paul Kenny (oh mon dieu, ils ont... non, pardon), les deux écrivains vont alors lancer les aventures de Francis Coplan, alias FX 18, agent du SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage).
Et le moins que l'on puisse dire, c'est que les deux compères (et leur successeur) vont être prolifiques, puisqu'ils vont signer 237 romans le mettant en scène. Autant dire que le style va être "simple" et aller à l'essentiel. Impossible de pondre des romans au kilomètre sans sacrifier subtilité et profondeur. Mais il y a à l'époque un vrai public pour ce genre de littérature, et la série va cartonner, se vendant à plus de 3 millions d'exemplaires par an (dans le monde entier) au début des années 1970. Forcément, une telle manne financière a de quoi motiver les auteurs. De 1953 à 1996 (à partir de 1989, c'est Serge Jacquemard qui prend la suite, toujours sous le même pseudonyme), c'est un rythme ahurissant (surtout les premières années) de six nouveaux romans par an qui va être maintenu ! Autrement dit, Vandenpanhuyse et Libert tournaient chacun à un roman tous les quatre mois. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de quatre mois d'écriture et de réflexion, mais de quatre mois en tout, relectures, validation par l'éditeur, impression et distribution comprises.
On retrouve, au niveau des romans, certains signes typiques des séries fleuve, notamment les titres un peu "génériques" et qui ne reflètent pas forcément l'intrigue : Machin joue et gagne, contre-attaque, mène la danse, se rebiffe, se distingue, gagne la belle, voit rouge, s'expose... autant de titres fourre-tout que l'on retrouvait déjà dans OSS 117 (ou dans certaines séries jeunesse). De plus, les récits sont relativement brefs et laissent de côté sous-intrigues ou personnages trop complexes.
Par contre, on voit du pays : l'agent FX 18 se rend dans bien des lieux exotiques, de l'Iran à l'Australie, en passant par la Roumanie, le Cambodge ou encore la Suède. Mais là où un Vernes par exemple (cf. l'article revenant sur Bob Morane) se contentait du strict minimum et ratait complètement la description des lieux censés apporter de l'évasion, le duo "Paul Kenny" va, lui, effectuer un véritable travail de documentation, ce qui apportera une touche de réalisme à leur saga.
En ce qui concerne le personnage principal, là encore, peu de surprises. Le gars est intelligent, courageux, athlétique et d'un calme olympien dans les pires situations. Par contre, signe des temps anciens, il fume, ne refuse pas un verre de whisky de temps à autre et aligne les conquêtes féminines.
Cependant, contrairement à un James Bond, il ne joue pas les dandys mondains au volant de belles voitures et n'est pas bardé de gadgets. Ingénieur et homme de terrain froid et discret, il apparaît, toutes proportions gardées, comme un agent relativement crédible dans le contexte de l'après-guerre et de la guerre froide.
Comme souvent lorsqu'une série de romans rencontre le succès, des adaptations BD ont rapidement vu le jour. Outre des strips à destination des journaux (plus de 2600 sur près de 20 ans, d'après nos recherches), c'est surtout Arédit, dans sa collection Comics Pocket, qui va publier des adaptations en noir et blanc, petit format. En tout, 45 tomes (de 160 à 192 pages), parfois repris en recueil de deux numéros, vont être réalisés, avec, entre autres, la contribution aux crayons du dessinateur espagnol José de Huéscar ou de l'italien Francesco "Frank" Privitera.
Les couvertures sont typiques de ce genre et de cette période : flingues, héros viril et jeunes femmes quelque peu dénudées (une tendance sexy qui s'accentuera au niveau des romans dans les années 1970). Mais ce qui est intéressant, c'est surtout la démarche éditoriale.
En effet, la série Coplan est vendue dans les kiosques, à bas prix et sur du papier de piètre qualité. C'est une production typique de cet "âge d'or" du véritable comic "à la française". Car, contrairement à ce que certains nommeront, des décennies plus tard, les "french comics" (qui en anglais désigne tout bêtement l'ensemble des BD françaises), il ne s'agit pas ici de singer, souvent de manière très maladroite, des histoires de super-héros bien mieux produites par les géants américains de l'édition. Par contre, c'est "l'esprit comic" qui est ici repris. Autrement dit, des publications accessibles, produites à flux tendu et encore considérées, à ce moment, comme un bien de consommation éphémère, et non de véritables pépites pour collectionneurs.
Et bien entendu, avec un héros français, intégré dans un environnement très "gaulois", il ne s'agit pas de se calquer sur les grandes figures d'outre-Atlantique, mais bien de reprendre une façon de produire de la BD grand public en l'adaptant au marché français. Ainsi, de 1969 à 1981, le très français Francis Coplan, inventé par deux Belges, va profiter d'un système économique italo-américain (car, même si Arédit mettra le terme "comic" dans le nom de sa collection, il ne faut pas oublier la tradition des fumetti en Italie, très proche sur le principe du système US).
Mais revenons maintenant aux BD elles-mêmes avec la grande question : méritent-elles véritablement le détour et l'achat d'occasion qui va avec ?
Eh bien, déjà, d'un point de vue historique et sociétal, oui. Indéniablement, il s'agit là d'un morceau de notre passé, d'une fenêtre sur une époque révolue et fascinante à plus d'un titre. Au niveau de la qualité, dans l'absolu, la réponse serait plus mitigée. Le style graphique a un charme certain, malgré parfois quelques faiblesses. Et la plupart des intrigues, adaptées des romans, sont au minimum divertissantes. Toutefois, les défauts des romans (et d'une production intensive) se retrouvent aussi sur ces planches : personnages peu développés et caricaturaux, narration privilégiant l'action pure, récit allant à l'essentiel sans beaucoup de finesse. Le côté nostalgique est présent, la qualité pas toujours. Mais cet aspect, vite fait, désuet et peu abouti, finit aujourd'hui par faire partie du charme de la série, bien réel pour peu que l'on ne soit pas allergique au style "romans de gare".
Tout comme Bob Morane ou Benjamin Justice, Francis Coplan fait partie de ces légendes populaires ayant autrefois enchanté des bataillons entiers de lecteurs. Ancré dans son époque, victime d'un système éditorial qui a certes fait son succès mais lui a imposé aussi des limites, Coplan s'en retourne aujourd'hui tranquillement dans les limbes de l'Imaginaire, attendant qu'un producteur fainéant ou audacieux ait l'idée de remettre au goût du jour le glacial FX 18, ou qu'un éditeur un peu fou ait l'idée d'une intégrale regroupant ses aventures. Trouverait-elle son public dans la France actuelle ? Rien n'est moins sûr...
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| En haut : romans datant des années 60, 70 et 80. En bas et de gauche à droite : un roman datant des années 60 et deux recueils BD datant du milieu des années 70. |
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