Retroreading Iron Man : le Diable en bouteille
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Alors que je m'apprête à finaliser l'article, une question me taraude : pourquoi Iron Man ? Ben oui quoi, pourquoi lui, pourquoi maintenant, et pourquoi des anciens épisodes ?
Allez, je dois me faire vieux, c'est sans doute un accès de nostalgie. Ce petit pincement au cœur de ne plus suivre mois par mois les tribulations de mes héros costumés venus d'outre-Atlantique. Et de constater que, parfois, ces sacripants hauts en couleur me manquent. Un peu. Parfois.
Et tant qu'à plonger dans le passé, autant le faire en toute connaissance de cause et s'équiper dignement en retournant aux époques que j'ai préférées. Car, figurez-vous qu'Iron Man n'a pas toujours fait partie de mes séries favorites : dans le défunt Strange, je lui préférais de loin les aventures de Spider-Man ou Captain Marvel, voire celles des X-Men originaux. Je trouvais Daredevil chiant et Iron Man un peu ridicule - vous savez comment on est quand on est jeune. Jusqu'à ce que Michelinie s'empare du personnage et qu'il prenne une nouvelle dimension graphique avec Bob Layton. Là, soudain, Tête de Fer avait la classe, le style : un héros glamour et high-tech et des histoires de plus en plus denses et intenses.

L'album le Diable en bouteille constitue un des sommets de la collaboration entre David Michelinie et Bob Layton, le second intervenant progressivement davantage dans la série en coécrivant certains scripts tout en continuant à encrer les crayonnés d'un John Romita Jr pas encore totalement dégrossi mais déjà sorti de l'ombre de son père et diablement dynamique. Les personnages secondaires gagnent en consistance, les combats en armure deviennent plus percutants et sophistiqués. Et ce trio d'artistes hausse le niveau des aventures d'un personnage nettement moins premier degré dont la dualité sera soumise à des tensions de plus en plus irrésistibles : perdant peu à peu le contrôle de l'armure qui lui avait sauvé la vie et donné un nouveau sens à son existence, Tony Stark, désormais moins play-boy qu'entrepreneur dans le vent (mais tiraillé entre son goût pour l'ingénierie et son devoir de capitaine d'industrie), voit également son entreprise lui filer entre les doigts, le gouvernement s’immisçant insidieusement dans son capital dans le but non avoué d'en contrôler les rênes. Inacceptable pour un Stark qui a déjà tourné le dos aux contrats juteux avec l'armée et tente de thésauriser sur ses nouveaux brevets tout en développant un caractère philanthropique prononcé. Toutefois, le S.H.I.E.L.D. ne voit pas d'un bon œil que l'ancien fournisseur privilégié des États-Unis cesse de fabriquer des armes. Les plus jeunes parmi nos lecteurs tiqueront immédiatement en constatant qu'il s'agit d'une des trames majeures des films Iron Man et ils auront raison.
Pourtant, de tous ces maux, ajoutés aux ennemis habituels de son alter-ego en armure rouge et or, le plus redoutable, le plus difficile à stopper n'est pas le plus visible. Car Tony, malgré le soutien de la jolie détective Bethany Cabe certainement capable de combler le vide affectif qui le taraude, de l'inaltérable Jarvis qui l'a vu grandir, de l'indéfectible Rhodey qui en a vu d'autres depuis le Viêt-Nam (l'album nous propose d'ailleurs en épisode bouche-trou une énième relecture des origines de "l'Invincible Iron Man" avec Carmine Infantino aux crayons - ça ne nous rajeunit pas), essuiera déconvenue sur déconvenue, connaîtra des victoires à la Pyrrhus et nombre de désillusions, avant le drame, sec, brutal et fatal. Un mort sur la conscience, tâchant malgré tout de surnager dans ces eaux de plus en plus troubles où les considérations politiques sapent toutes les confiances, où chaque ami de naguère devient un potentiel traître, Stark va commencer à s'adonner à la boisson, histoire d'effacer les souvenirs de la veille, jusqu'à ce que le "Démon" de l'alcool devienne son adversaire le plus farouchement implacable et qu'il ne reste d'autre choix que de sombrer... ou de lutter.


La lecture est parfois déconcertante : on n'est pas franchement devant un arc tel quel, le "Diable en bouteille" se concentrant surtout dans le dernier épisode. Du coup, en dehors de la suite du complot ourdi par le fourbe Justin Hammer pour porter un coup fatal à Stark, les deux premiers épisodes semblent assez anodins, bien qu'ils permettent à Iron Man de se frotter au Prince des Mers... avant de s'allier à lui contre une faction militaire. Plus loin, lorsque Iron Man est donc accusé de meurtre, Michelinie va nous surprendre une nouvelle fois en lançant cette fois son alter-ego sur la piste de Hammer, dans un épisode très "bondien" avec casinos, belles pépées et infiltration.
Bien entendu, le point culminant sera la confrontation attendue entre le héros et une foultitude d'anciens ennemis ligués contre lui par contrat. Comme souvent dans les cycles Iron Man, l'une des clefs de la victoire de notre héros sera l'upgrade de son armure qui lui permet de prendre le dessus sur des opposants en retard d'une génération. Cela apporte un côté ludique à la saga, lui permettant de ne pas tourner en rond et de proposer des versions toujours plus impressionnantes de Tête de Fer (la stealth armor noire, l'armure spatiale, la version War Machine ou hulkbuster...). Lorsque la tension retombe, il reste un épisode qui intervient comme une sorte d'épilogue tragique : c'est celui qui donne le titre à l'album, et il est remarquable.


Franchement stupéfiant à l'époque (autant que la mort de Mar-Vell rongé par le cancer), le sujet de cette histoire sombre s'est retrouvé en filigrane dans la plupart des grands arcs ultérieurs - et on n'est en face, ici, que des prémisses de la descente aux enfers de l'industriel fortuné. Dommage qu'elle n'ait été qu'à peine suggérée dans les films, qui délaisseront l'alcoolisme au profit d'une quête plus technologique mais nettement moins profonde. Plus dure sera néanmoins la chute...
Un style clair, fin et enlevé, un design recherché et une histoire à tiroirs remarquablement écrite et dont la fin hantera à jamais la série.

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un classique à la réalisation remarquable.
  • Une histoire dont l'influence ne se tarit pas.
  • Un trio d'artistes dont la conjonction des talents fait merveille.
  • Malgré l'âge, le style des personnages prête moins à sourire que dans les épisodes des années 80.
  • Tony Stark adopte une attitude très James Bond et on retrouve quelques jolies filles au long de ces cases.
  • Une collection peu onéreuse.

  • L'arc couvert dans ces épisodes manque un peu d'intérêt, l'essentiel étant concentré sur la fin.
  • Les dialogues ont pris un méchant coup de vieux.