The Wretched
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Aujourd'hui, chronique du film-événement du confinement covidien. 
Aujourd'hui, on se penche sur le film d'horreur qui a rempli les drive-in américains.
Aujourd'hui, on parle de frissons à l'ancienne.

zē ˈreCHəd

Qu'il me soit tout d'abord permis de remercier UMAC d'être un site écrit et non (ou non encore ?) un podcast : me voici donc dispensé d'avoir à prononcer ce titre qui m'aurait à coup sûr valu une triple torsion du genioglosse et une luxation de l'hyoglosse.
The Wretched est donc ce film à petit budget des frères Drew T. et Brett Pierce (Deadheads) qui fit les gros titres des journaux pour son succès dans les salles et les drive-in.
En cette période de pandémie, les studios ont retardé la sortie de leurs blockbusters. C'est pour cela que, en l'absence notable du sans doute très sobre Black Widow ou de l'intimiste Fast and Furious 9 (pour ne citer qu'eux), ce petit film à l'ancienne s'est vu propulsé par sa sortie en plein désert à la première place du box-office américain. 
En un petit mois, il récolta 360 000 dollars. Alors certes, ça en fait le numéro un du box-office le moins impressionnant de ces dernières années, mais ça en fait aussi un succès d'une ampleur que même les deux réalisateurs n'avaient pas anticipée.
Mais ce succès n'est-il qu'une heureuse coïncidence ou est-il néanmoins mérité ? La sortie des éditions francophones en bluray et DVD chez Koba Films au prix de 14,99 € va nous permettre d'en juger. 


Ben a peur

À ce propos, il sortira bientôt Winter is for lovers, un album instrumental... Comment ça "Qui ?"... Ben Harper, essayez de suivre ! Pardon ? Oui, bien sûr que j'ai honte de mon jeu de mot pourri. Oui... Évidemment !

Mais venons-en au film. Tout commence avec une introduction ressemblant à un court métrage. Une introduction se déroulant 35 ans avant notre histoire où l'on fait connaissance avec une créature anthropomorphe qui semble féminine et qui, apparemment, aime beaucoup les enfants... en guise de goûter.  
Vient ensuite l'histoire en elle-même, 35 ans plus tard. Ben (John-Paul Howard) est un enfant du divorce, un ado de 17 ans qui a fait une bêtise suffisamment importante chez sa mère pour se casser l'avant-bras gauche qu'il a désormais plâtré et pour se faire renvoyer chez son père.
Là-bas, il devra supporter de vivre avec papa Liam (Jamison Jones), de travailler avec papa et de rencontrer la nouvelle conquête de papa. Mais papa est du genre sympa, la conquête aussi (même si ce petit ingrat ne lui laisse pas d'emblée la moindre chance), et le job à la marina locale pourrait être bien pire, d'autant que les demoiselles (clientes comme collègues) y sont avenantes.
Jusque-là, on est sur du teenage movie classique avec un parfum d'amourette de vacances... sauf que certains détails peuvent, dès les premières secondes du film, mettre la puce à l'oreille.
Au fil du récit, on se rendra compte que l'ami Ben est observateur (et un peu voyeur), ce qui lui permettra de constater d'étranges événements dans son voisinage. Les gens y ont des comportements pour le moins particuliers.

La plus intrigante des personnalités du coin est sans doute sa voisine, Abbie (Zarah Mahler), mère de deux enfants, qui semble avoir pas mal changé depuis ce jour où elle a percuté un chevreuil avec son véhicule et qu'elle s'est mis en tête de vider la bête comme le faisait son paternel.
On va donc suivre Ben et ses conquêtes plus ou moins heureuses, Ben et ses incartades adolescentes, Ben et sa paranoïa grandissante, Ben et... son combat contre le fantastique !


Agrougrou, le monmonstre !

Parce que ce film ne fait pas semblant : il vous montre clairement au bout de quelques minutes qu'il compte bien vous mettre face à du fantastique pur et dur. On n'est pas dans le tiède avec des doutes permanents sur la possible origine humaine des événements... Non, ici, il y a une créature fantastique qui nourrit pour le quartier des desseins peu bienveillants et qui, d'ailleurs, a des seins et se nourrit du quartier pourtant bienveillant... c'est incontestable !
Si la créature est rapidement identifiée, le dévoilement de ses objectifs et de son modus operandi, lui, est plus progressif et égraine lentement des indices jusqu'à ce que les intentions de la bestiole ne fassent plus aucun doute. 
Par contre, j'en viens à regretter la candeur avec laquelle les victimes du fantastique compulsaient de vieux grimoires, dans les films des années 80, pour se renseigner sur la menace... ici, Ben va sur internet et "paf" (ou "bim", hein, je ne suis pas sectaire), grâce aux occultes arcanes de Google, il trouve vite des légendes locales décrivant un peu trop rapidement le monstre auquel il est confronté. Heureusement, les réalisateurs semblent conscients que, pour crédible que soit ce réflexe de recherche sur le net, cela ôte un peu de sel à l'aventure et ils s'empressent de se moquer du procédé grâce au personnage de Mallory (Piper Curda) qui se gausse du ridicule du site "Witchypedia". D'ailleurs, à mon tour de rigoler : un symbole est utilisé ici pour représenter la malédiction, la possession par l'entité en question... eh bien c'est le même que le symbole représentant Le Roi Cornu dans le lore de Warhammer (la divinité des Skavens - les hommes-rats - qui ronge inlassablement l'édifice de l'univers). Voilà, ça ne sert à rien de le savoir mais c'est un truc que ne vous dira pas le journaliste du Monde qui a analysé le film.


Papaoutai, mamanoutai ?

De prime abord, le film peut sembler répondre à un schéma narratif des plus classiques jouant sur le dévoilement progressif du fantastique et accumulant les transgressions conscientes et le manque de prudence du héros. Mais s'il n'y avait que ça, je me serais effondré, assoupi et bavant, ma joue s'imprégnant peu à peu de la forme de la poignée du tiroir de la table basse du salon, et ce avant même la fin de la dixième minute. 
Parce que, mine de rien, ma génération en a bouffé à toutes les sauces depuis le biberon, du fantastique ! Ça a commencé par Scooby-Doo, Duckula (Comte Mordicus, amis français) et autres dessins animés, ça a suivi avec les Goosebumps (Chair de poule, amis français) puis une avalanche de séries plus sérieuses avec X-Files (Aux frontières du réel, amis français) en tête de gondole. De la comédie avec Ghostbusters (S.O.S. Fantômes, amis français) jusqu'au séries avec Buffy the vampire slayer (Buffy chasseuse de vampires, amis français) et aux films vachement plus sérieux (j'en ai marre, trouvez des madeleines cinématographiques pertinentes vous-mêmes), les quarantenaires comme moi avons eu la possibilité de ne littéralement nous divertir qu'avec du fantastique si on le voulait... et je dois bien avouer que je suis un peu dans le cas.

Du coup, j'ai appris deux choses de cette overdose de surnaturel de fiction...
Premièrement : les Belges comme moi savent tous que nos amis français traduiraient le papier toilette si quoi que ce soit était écrit dessus en anglais.
Deuxièmement : le schéma narratif de base du fantastique ne surprend plus personne au bout de quarante ans d'exposition à son effet.

Ici, il y a un rien plus d'élégance dans la narration. Certes, ça commence par cette séquence dans le passé relatant un cas précédent d'apparition de la créature mais ça devient un procédé assez classique. Certes, il y a des retournements de situation mais ça aussi, paradoxalement, on s'y attend.
Par contre, il y a dans cette histoire une construction en miroir intéressante... et si vous ne voulez pas que je vous divulgâche quelques éléments sympas (comment ça, vous utilisez le verbe "spoiler" ? vous ne traduisez pas tout ?), sautez jusqu'à l'intertitre suivant. Mais ne vous faites pas mal, hein !

Alors voilà : la créature est une chasseuse redoutable qui se nourrit des "oubliés" après avoir pris la place de leur mère... ce qui rappelle ironiquement que l'ami Ben en a pris plein la tête avec le divorce de papa et maman et que Sarah, la nouvelle copine de papa, creuse son trou dans son univers...
Il y a une scène, par exemple, où Ben déplie une photographie de famille aimantée au frigidaire parce que son père l'avait pliée de façon à cacher sa mère... Rien que par ce geste, il est déjà en train de combattre l'oubli. Et pourtant, le film nous prouvera que cet oubli s'est déjà emparé de lui dans un plot twist (oui, amis Français, un retournement de situation !) certes classique lui aussi mais vraiment bien exécuté.

Symboliquement, il y a aussi quelques trouvailles : Ben lutte pour ne pas perdre ses racines, et regardez sur la photo de droite où niche la créature à l'état sauvage : entre des racines d'un arbre qui apparaît et disparaît à loisir ! Des racines qui ne valent rien et peuvent disparaître en un quart de secondes, des racines mensongères, factices... 
D'ailleurs, à la fin du film, papa et maman se retrouvent ensemble et apparemment contents d'être réunis pour ramener Ben chez maman... Ça a l'air de se rabibocher, ça rigole, ça se chamaille affectueusement...
En réalité, donc, là où certains spectateurs verront un film agréable, un divertissement de bonne facture, je vois aussi un plaidoyer pour la famille traditionnelle, celle où les parents sont aussi les géniteurs. J'ignore tout de l'histoire familiale des frangins Pierce, mais s'ils ont grandi dans une famille recomposée, je suis prêt à parier que ça ne leur a guère plu !
Et peu importe si l'on est d'accord ou non avec ce point de vue. Ce qui est positif, c'est qu'un film de genre tout ce qu'il y a de plus classique puisse se permettre le luxe de ne pas être que ça, qu'il puisse aussi faire passer un message. C'est bien le propre de l'art que de faire penser à B en montrant A... Et parvenir à le faire sans grands moyens à travers un genre aussi corseté que le cinéma fantastique tendance "horreur", ça me semble mériter qu'on fasse de ce film autre chose que "le carton drive-in de l'ère covid 19".

Alors oui, certains Jean-Kévin-Premier-Degré me diront : "Tu abuses, mec, c'est même pas dit que les Pierce avaient pensé à tout ça...". Ce à quoi je rétorquerais que, de un, on n'a pas gardé les pangolins ensemble et que je ne leur permets pas de me parler sur ce ton et que, de deux, il en va de même pour toute oeuvre artistique : qu'importe si l'auteur l'avait prévu, si elle évoque quelque chose au spectateur, c'est qu'elle est assez puissante, simplement, pour avoir un pouvoir d'évocation. Elle parvient à faire réfléchir. Et ça, c'est une qualité que je ne reconnais pas à des tonnes de films d'horreur.


L'égo technique

Parlons maintenant de l'aspect technique de ce film... Eh bien on y sent de bout en bout la volonté de bien faire. De faire ça dans les règles, proprement, à l'ancienne, dans le respect des doyens qui ont posé les bases du langage cinématographique.
On vous parlera des effets spéciaux en dur qui sont convaincants, des maquillages qui sont vraiment réussis, du jeu des comédiens toujours au moins acceptable et parfois même très bon, de la lumière avec laquelle les réalisateurs jouent fort bien. 
Juste deux bémols...
D'abord, le 
bruit que fait la créature est un peu proche de celui d'alien... c'est certes angoissant mais pas très original, pour le coup, ce genre de son ayant été maintes fois repris depuis. Notez bien, vu ce qu'en fait désormais Ridley Scott, autant le filer à d'autres, ça ne peut pas être pire !
Ensuite, cette façon dégingandée qu'a la créature de se tenir et de bouger fait furieusement penser aux fantômes des films asiatiques... mais ça fait son petit effet, alors à quoi bon critiquer ?

Toutefois
, en tripatouillant les photos pour faire ma mise en page, une chose m'a sauté aux yeux ; chacune de ces captures d'écran répond à des règles de base du langage photographique et cinématographique : les yeux des personnages importants posés à l'intersection des lignes de force, la symétrie de certains plans... c'est tellement propre que c'en est presque scolaire !
Mais force est de constater qu'un film fantastico-horrifique qui prend un peu son temps, dont la caméra ne tremble pas, qui sait poser ses lumières et ses ombres, qui ne joue pas la surenchère et qui a quelque chose à dire mérite un traitement classique, sobre et (oserai-je le mot ?)... beau ! 
On ne regarde pas le Shining de Kubrick. Ça n'en a ni la profondeur ni l'expertise... mais je ne serais pas étonné, par contre, qu'il y ait chez ces deux frères une passion du cinéma propre et bien fait égale à celle de l'ami Stanley. Je suis sûr que ces gars avaient envie de fournir un produit dont ils pourraient être fiers et qui, techniquement, se rangerait avec aisance au sein des films dont on peut dire qu'ils étaient autrement meilleurs que ce que l'on attendait d'eux.
Et vous savez quoi ? À notre époque, ça me semble tellement rare que je dois bien conclure que ça me fait aimer ce film. Il est bon. Simplement. 

 

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La créature est originale.
  • Sa mythologie fonctionne
  • Les personnages ne sont pas des décérébrés téléguidés par le dieu Scénario.
  • L'image est belle.
  • La technique cinématographique est maîtrisée.
  • Le scénario est plus subtil qu'il n'y paraît.
  • Il n'est pas monté comme un clip musical, ça repose !

  • La nature de la créature révélée par la recherche sur le net, c'est un peu frustrant.
  • Les personnages secondaires sont un peu monolithiques, même si ce n'est pas dramatique en soi.
  • L'originalité n'est pas nécessairement le point fort du film, vu son classicisme.