Metropolis
Publié le
15.4.26
Par
Nolt
Nous embarquons aujourd'hui pour Metropolis, cité uchronique et mystérieuse.
La Première Guerre mondiale n'est jamais survenue. Au lieu de s'entretuer, Français et Allemands ont édifié une immense ville dans l'Interland, symbole de la réconciliation. La mégapole n'est cependant pas exempte de crimes. Après un attentat particulièrement meurtrier, l'inspecteur Faune découvre des cadavres dans les sous-sols de la ville. De "vieilles choses mortes", déshumanisées et abandonnées.
Pour mener à bien cette enquête, Faune va devoir faire équipe avec le commissaire Lohmann, sous la supervision du docteur Freud. Un psychiatre ne sera en effet pas de trop car, outre le fait que les deux flics ont eu des problèmes psychologiques par le passé, d'étranges événements commencent à survenir dans Metropolis : la statue d'un soldat remplace celle d'un philosophe, des livres étranges apparaissent dans les librairies... quelque chose est en train de modifier l'Histoire.
Romancier, auteur de nouvelles et d'essais, Serge Lehman avait déjà fait montre de ses talents de scénariste avec La Brigade Chimérique, œuvre qui se penchait sur les super-héros européens et commentait leur quasi absence dans notre culture. Cette fois, l'auteur reprend le concept de Metropolis mais, au lieu d'en faire un nid de surhumains, il la présente comme le lien entre deux nations ennemies ayant grandement contribué à façonner l'Europe moderne.
Metropolis, littéralement "ville mère", devient ainsi un élément central du récit. Elle vit, parle, cache des secrets dans ses entrailles tout en pointant ses tours vers le ciel...
Avec Lehman, comme souvent, il faut s'attendre à ce que tout fasse sens (le type étant l'un des meilleurs et des plus brillants scénaristes français). L'inspecteur Faune, par exemple, est ainsi lié à la cité de manière presque charnelle, la ville étant présentée comme sa "grande mère".
Mais tout ne se limite évidemment pas aux ruelles et aux immeubles...
Après une première touche de fantastique, l'on plonge dans un thriller sombre, aux références nombreuses et aux non-dits subtils. Churchill, Freud, Fritz Lang ou Briand sont de la partie, ancrant l'intrigue dans un passé fragile, malmené et habilement revisité.
Techniquement, Lehman fait preuve d'une rare virtuosité dans la narration. Les personnages principaux prennent peu à peu de l'envergure alors que des pans de leur passé sont dévoilés. L'exploit est triple puisqu'il faut dans le même temps installer l'intrigue policière, donner de l'épaisseur aux protagonistes et rendre crédible et intelligible une utopie hors du temps, uniquement rattachée à nous par quelques noms célèbres.
Graphiquement, le travail de Stéphane De Caneva est tout simplement exemplaire, tant pour ses plans spectaculaires sur la ville que dans la manière de traiter les personnages, avec une touche rétro qui ne verse jamais dans le "vieillot". La colorisation, de Dimitris Martinos, est également pour beaucoup dans la réussite de cette ambiance visuelle.
Le premier tome a été publié en 2014 chez Delcourt, qui a ressorti l'intégrale des quatre tomes en 2024 (toujours disponible pour environ 35 euros).
Démesurée, multigenre, addictive, cette BD bénéficie de la maîtrise d'un auteur qui a les moyens, intellectuels et techniques, de son ambition, ce qui n'est finalement pas si courant que ça.
À posséder absolument.
BONUS
Entretien avec Serge Lehman (publié à l'origine dans le magazine Geek d'octobre 2010, à l'occasion de la sortie de La Brigade Chimérique)Nolt : Serge Lehman, vous êtes le co-auteur de La Brigade Chimérique, comment est né cet ambitieux projet ?
Lehman : D’une question que je me suis posée enfant en découvrant les comics US : pourquoi n’y a-t-il pas de super-héros en France et, plus largement, en Europe ? C’est idiot, évidemment, mais je n’ai jamais réussi à passer outre, jamais réussi à me contenter de « c’est comme ça, c’est un truc purement américain ». À la fin des années 90, quand j’ai découvert que la vieille SF française de l’entre-deux-guerres contenaient des dizaines de super-héros potentiels, je me la suis posée à nouveau et j’ai fini par écrire une histoire pour y répondre.
— La série mélange personnages réels, comme Irène Joliot-Curie, et des héros de fiction, comme le Nyctalope ou le Passe-Muraille, sur quelles bases s'est effectué ce casting assez exceptionnel ?
— Pour les personnages de fiction, on a reproduit ce qu’on pense être le processus créatif originel des comics, cette simplification/amplification qui a permis de passer de héros bigger than life comme Doc Savage ou The Shadow aux vrais surhommes : Superman et Batman. Le Nyctalope est une création du feuilletonniste Jean de la Hire, qui date d’avant la Première Guerre mondiale. Il est riche, il voit la nuit et possède un cœur artificiel, il fréquente le grand monde ce qui garantit sa mobilité, il dirige une organisation anti-criminelle, etc. À la fin d’un de ses romans, la Hire écrit en substance : « le Nyctalope, c’est la France. » Bon, on ne peut pas être plus clair. On a puisé dans ce vivier-là. Parce qu’on ne fait pas de distinction a priori entre haute et basse culture, on s’est aussi intéressés à l’autre bord de l’échiquier littéraire, en détournant Gregor Samsa, le héros de La Métamorphose, pour en faire un super-héros maudit : « le Cafard ». Ou l’horrible vieillard de Papini, Gog. Tout ça est assez infantile, je le reconnais, mais aussi très amusant. Pour les personnages réels, d’une certaine manière, c’était plus facile. Dans les années 30, le radium était vraiment la « matière miracle » dans l’imaginaire, une préfiguration de la kryptonite, alors, les Curie, Rotblat, les premiers chercheurs atomistes, c’était évident. Quant à Breton et aux surréalistes, dissidents ou non, ils ont eux-mêmes avoué leur passion pour les feuilletons – pour Fantômas en particulier. Ça coulait de source.
— Avec d'aussi nombreux précédents, il n'était pas facile de présenter des super-héros sans tomber dans le déjà-vu, pourtant, l'on dépasse complètement le cadre du simple hommage, avec des personnages qui n'ont rien à envier à leurs cousins américains et s'imposent avec une identité propre. Qu'est-ce qui les différencie, sur le fond, des super-héros les plus connus de Marvel ou DC ?
— Ils sont de leur temps : racistes, antisémites, nationalistes, pleins de morgue impériale… Ils adhèrent au mauvais système de valeurs, on ne peut que les détester. Le problème, c’est qu’il suffit de les voir à l’œuvre pour les aimer aussi. Pour se demander comment on a pu vivre un demi-siècle sans eux. Une culture digne de ce nom ne peut pas se passer de super-héros. Si elle n’en produit pas, elle vit par procuration à travers ceux des autres.
— Vous abordez dans ce récit des domaines aussi sérieux que la physique quantique ou la psychanalyse, la science en général est-elle pour vous une source d'inspiration ?
— Une source d’histoires et une source poétique, oui.
— Le concept de surhomme est très différemment interprété par le Dr Mabuse et Nous Autres. Cet aspect politique, presque philosophique même, était-il présent dès le départ ?
— Ça fait partie du projet. C’est parce que le concept de surhomme est fondamentalement ambigu, y compris et surtout chez Nietzsche, qu’il peut être tiré dans tous les sens, du saint catholique à la « bête blonde » nazie en passant par les super-héros classiques ou, aujourd’hui, le posthumain qui récupère une bonne partie de tous ces fantasmes. Dans le corpus idéologique des nazis, le surhomme est une structure. On ne pouvait pas parler des années 30 sans prendre en compte toutes ces choses.
— Les références, notamment à la littérature d'avant-guerre, sont incroyablement nombreuses. Est-ce là le résultat d'une passion ancienne pour ce genre de récits ? Les précisions que vous apportez sur votre site ont dû demander un travail de documentation colossal !
— Oui et non. La Brigade a demandé dix ans de maturation mais pour l’essentiel, j’ai lu les livres, vu les films, admiré la peinture et accumulé la documentation par plaisir ou curiosité intellectuelle, sans savoir vraiment ce que j’en ferais. Pendant un moment, j’ai essayé de construire un roman uchronique inspiré de Fritz Lang, Metropolis. Des bribes de ce projet se retrouvent dans la BD. Mais je me suis aussi servi du même matériel pour faire une longue nouvelle intitulée Superscience, une anthologie sur la vieille science-fiction française chez Omnibus et bientôt un essai pour Gallimard. Disons que j’ai passé une décennie à rêvasser sur l’entre-deux-guerres.
— Au final, la Grande-Bretagne mise à part, qu'est-ce qui explique selon vous que le genre super-héroïque n'ait pas réellement connu de succès en Europe ? À quoi pourrait-on attribuer ce que vous appelez ce "manque" dans notre imaginaire ?
— Il faut nuancer les formulations : les histoires de super-héros ont toujours eu du succès en Europe, même après la guerre. Simplement, elles n’étaient plus produites ici, il a fallu les importer. Superficiellement, on pourrait croire que c’est un cas d’idiosyncrasie : les super-héros seraient une spécificité américaine, comme les cow-boys disons… Mais dès qu’on regarde en profondeur, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas, que des personnages-sources comme le Nyctalope, Félifax, Fantômas et d’autres pullulaient dans la fiction européenne de la première moitié du XXe siècle. Donc : il y a eu des super-héros européens. Et puis, un jour, ils ont disparu. Comment et pourquoi ? C’est ce qu’on raconte dans La Brigade. Disons pour faire simple qu’après le nazisme, la catégorie du surhomme est devenue impensable pour les créateurs du continent. Elle a littéralement cessé d’exister. Le vrai héros européen d’après-guerre, ce n’est pas le surhomme mais celui qui l’affronte : le résistant. Le Nyctalope de la Hire fournit un bon exemple de cette inversion : sa dernière aventure se déroule pendant l’occupation et il est clairement du côté des Allemands. Bref, nous n’avons plus de surhommes ici parce qu’ils se sont discrédités au moment critique, parce qu’ils ont choisi le mauvais camp, parce qu’ils nous ont trahis. L’exception anglaise s’explique d’elle-même dans cette optique et fournit un cadre de lecture général : créer des super-héros est un privilège de vainqueur.
— Vous êtes l'auteur de romans et de nombreuses nouvelles, est-ce que La Brigade Chimérique, dans un avenir plus ou moins proche, pourrait se décliner autrement qu'en bande dessinée ?
— Je ne sais pas.
— Vous rappelez volontiers que vous êtes un ancien lecteur de la revue Strange, est-ce que vous suivez encore régulièrement certaines séries américaines ?
— Pas le mainstream mais des auteurs en particulier. Moore, Ellis, Mignola… Je ne suis pas très original.
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