Artbook John Howe
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Un magnifique artbook consacré au travail de John Howe était sorti en 2004. Pour célébrer les 15 ans de cette publication, les éditions Nestiveqnen lancent une campagne de financement participatif afin de rééditer l'ouvrage, agrémenté de pages supplémentaires.

John Howe est spécialisé dans la fantasy, il est notamment l'auteur de nombreuses illustrations tirées de la célèbre saga de Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, mais il s'est aussi attelé à mettre en images les univers de George R.R. Martin ou Robin Hobb.
Et il est peu de dire que ses dessins sont franchement somptueux.

Cette nouvelle édition bénéficiera d'une biographie, d'une maquette légèrement différente, et surtout de 16 planches supplémentaires.
En tout, il s'agira de plus de 230 illustrations, commentées et enrichies d'anecdotes diverses, le tout au format 25 x 32.

L'on peut dores et déjà commander ce livre sur la page Ulule consacrée au projet. N'hésitez pas à jeter un œil à cette vidéo pour en savoir plus.



A God Somewhere
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Superbe récit que ce A God Somewhere, qui montre l'évolution tragique d'un homme dont la vie est bouleversée par les pouvoirs qu'il acquiert subitement.

Eric Forster a un projet : acheter, avec son meilleur ami Sam, un bateau afin de passer un peu de bon temps ensemble. Il propose également à son frère Hugh et son épouse Alma de faire partie de l'aventure. Ensemble, ils passent une soirée tranquille à discuter de leurs futures virées. Ce sera leur dernier moment d'insouciance...
Dans la nuit, l'immeuble d'Eric explose. Ce dernier est miraculeusement indemne. Mieux que ça, il se sent bien, serein, "complet". Rapidement, il se rend compte qu'il possède maintenant des dons extraordinaires. Il peut voler, est doté d'une force exceptionnelle et semble invulnérable.
La presse et le monde politique s'empressent autour du héros afin d'en savoir un peu plus sur ce bien réel Superman.
Mais quelque chose a changé dans l'esprit d'Eric. Son pouvoir a modifié sa vision des choses. Peu à peu, il s'éloigne de ses proches et s'enferme dans un délire mystique.

Le scénario de ce comic, issu de la gamme WildStorm, est de John Arcudi, les dessins sont de Peter Snejbjerg. Ce dernier possède un style brut et expressif, reposant notamment sur le travail des ombres et des effets de lumière. Cela donne des planches très esthétiques, avec cependant une représentation très crue, voire gore, de la violence.
La thématique, quant à elle, n'a rien de bien révolutionnaire. Moore, avec le Dr Manhattan dans Watchmen, avait déjà en son temps livré une vision comparable d'un homme qui, peu à peu, en devenant l'égal d'un dieu, se détache de l'humanité. Plus récemment, Ellis, avec No Hero ou Black Summer (cf. ce dossier), ou encore Waid, dans Irrécupérable, ont traité le genre super-héroïque avec une approche réaliste (pour peu que l'on accepte le postulat de départ), bien souvent en prenant en compte l'impact des surhumains sur la société mais également l'effet de leurs propres pouvoirs sur leur psyché, un angle psychologique que l'on retrouvera également chez Marvel avec le personnage de Sentry par exemple.


Nous sommes donc sur un terrain largement défriché mais Arcudi parvient néanmoins à rendre son récit original et prenant.
Les rapports entre les quatre personnages principaux sont notamment très bien décrits et évitent les clichés. Malgré le lien familial qui unit les deux frères, l'on sent un peu de jalousie chez Hugh, bien avant l'apparition des pouvoirs de son frère d'ailleurs. Sam, qui fantasme de manière assez malsaine sur Alma, est également un personnage aussi touchant que complexe. Il profite un peu de la célébrité de son ami, condamne par la suite ses actes, mais conserve pourtant un lien fort avec lui.
Lorsque la situation dégénère vraiment (à ce moment, le basculement total d'Eric semble un peu rapide), ce qui se produit est si impensable, si injuste, si choquant que cela entraîne essentiellement une question, qui deviendra obsédante pour Sam : pourquoi ?

Une interrogation qui n'a pas forcément de réponse claire mais entraine une réflexion sur l'absence totale d'empathie liée à un état de conscience particulier, mais également sur la véritable nature des super-héros (souvent trop rapidement considérés comme "bons" et capables de gérer leur différence).
La dérive mystique d'Eric est également des plus intéressantes car, là encore, elle permet de s'interroger sur la véritable "psychologie" (si tant est que le terme convienne ici) d'un dieu. Une entité qui est capable de créer la multitude de merveilles de l'univers, de contempler les galaxies en se disant "bon moi-même ! c'est moi qui ai fait ça !", peut-elle se soucier du destin de l'Homme ?

Pour donner une idée d'échelle, la Terre est un point minuscule de 12 760 km de diamètre. Pluton, la planète la plus éloignée du Soleil, est située à un saut de puce ridicule de 5,9 milliards de km. Il faudrait voyager pendant plus de quatre ans à la vitesse de la lumière pour atteindre l'étoile la plus proche, Alpha du Centaure. Et pour parcourir notre galaxie, la Voie Lactée, d'un bout à l'autre, toujours à la même vitesse, il faudrait 100 000 ans. On estime qu'elle contient environ 200 milliards d'étoiles. Et toute cette immensité inconcevable n'est rien, juste une minuscule poussière en comparaison de l'univers et des amas et superamas de galaxies. À cette échelle, que vaut la destruction du milliardième de grain de sable qu'est la Terre ? Et donc, pire encore, de quelques-uns de ses habitants ?
Le Mal existe-t-il encore lorsqu'il est dilué dans l'indicible terreur mathématique qui se cache derrière l'infinité de zéro qui sert à mesurer d'infimes parties de l'univers ?

Cet aspect (la relativité des actes et de leurs conséquences) aurait pu être davantage creusé, mais il a tout de même le mérite d'être présent.
L'ouvrage de 150 pages, publié en VF par Panini en 2011, contient quelques croquis en bonus et bénéficie d'une traduction correcte. Il est encore facilement trouvable d'occasion à un prix correct.

Une œuvre de qualité mélangeant de subtils rapports humains et d'inquiétantes interrogations métaphysiques.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une thématique fascinante.
  • Un style graphique brut et efficace.
  • Des personnages fort bien écrits.

  • Pas vraiment un point forcément négatif, mais un parti pris et une ultra-violence assumée qui destinent ce récit à un public adulte uniquement.
Loki
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Retour sur un graphic novel mettant en scène Loki, le dieu du mensonge.

Loki Laufeyson règne sur Asgard, le royaume des dieux.
Il a enfin vaincu Thor. Certains le pressent d'ailleurs d'en finir avec lui et de le mettre à mort. Mais est-ce seulement ce que voulait vraiment Loki ? Plus que jamais solitaire, il repense à son enfance, à la mort d'un père, abattu par Odin qui, plus tard, l'adoptera. Il songe également aux humiliations subies. Car c'est ainsi que se nourrit la haine d'un être, fut-il un dieu. À coups de quolibets, de railleries et de quotidiennes méchancetés arrosant et entretenant une graine que tous voudraient mauvaise.
Mais alors que l'on imaginait le cœur de Loki uniquement rempli de haine et de malice, voilà qu'en fait, il déborde d'une peine enfantine.

Si l'on connaît bien Thor, membre du panthéon des dieux nordiques et illustre personnage du vaste univers Marvel, on a moins l'habitude de côtoyer son demi-frère, Loki. La mini-série de Robert Rodi et Esad Ribic nous conte, pour une fois, une saga de son point de vue.
L'idée est originale et même excellente. Le personnage prend tout à coup une tout autre stature. Moins monolithique, il en devient émouvant alors que Thor et les siens, Dame Sif surtout, apparaissent parfois terriblement odieux et insensibles. Le final est à l'image du destin de Loki, pathétique et inéluctable. Tout comme Balder le lui dira, il existe de nombreux mondes dans lesquels vivent d'autres Thor, d'autres Loki, tous différents, mais tous unis par la même destinée, telles les branches d'un même arbre. Des paroles bien amères venant résumer le destin de ce héros contrarié, condamné à jouer les super-vilains.


Il s'agit de l'une de ces sagas, rares, qui permettent de découvrir un autre aspect d'un personnage, de creuser sa personnalité, de l'enrichir, tout en préservant son essence. Une sorte d'histoire annexe qui, mine de rien, servira énormément à donner de l'amplitude aux autres récits où Loki incarne son rôle de salopard manipulateur.
Une belle manière aussi de tenter de s'éloigner du manichéisme parfois ridicule des comics super-héroïques.

Au niveau graphique, c'est tout bonnement superbe. Ribic livre des planches somptueuses et parfaitement construites. Les personnages sont à la fois grandioses et réalistes, le dessinateur parvenant même à sublimer la laideur de certains. Les décors sont imposants, les couleurs parfaitement choisies viennent les magnifier. Même les angles de vue et les ombres sont parfaitement employés.
Le monde dépeint en devient magnifique et teinté de cet aspect onirique et crépusculaire qui convient parfaitement à Asgard.

Ce récit a été publié en 2005 par Panini, dans sa collection Graphic Novel. Il n'est plus disponible en neuf en VF et son prix, raisonnable à la base (14 euros), s'est envolé depuis jusqu'à atteindre des sommets ridicules (entre 60 et 140 euros), une pratique entretenue par la politique éditoriale pour le moins singulière de Panini France (l'ouvrage est toujours disponible en neuf chez Panini Allemagne par exemple).
Donc, à moins d'un coup de chance, ou de maîtriser l'anglais (ou l'allemand), il va falloir vous armer de patience si vous ne voulez pas engraisser de vils spéculateurs.

Un comic visuellement magnifique et très bien écrit, qui permet d'insuffler une profondeur rare à un Loki que l'on ne verra plus jamais de la même façon ensuite.
Conseillé.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des peintures sublimes.
  • Une manière intelligente et originale de traiter le personnage de Loki.
  • Le panthéon nordique façon Marvel.
  • Difficile de trouver l'ouvrage en VF à un prix raisonnable.
Liberty Meadows
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Humour, bestioles déjantées et psychologue sexy sont au menu de Liberty Meadows.

Liberty Meadows est une série de strips, écrite et dessinée par Frank Cho (Hulk, New Avengers, Shanna), qui avait déjà été adaptée en France (sous le nom Psycho Park) par Vent d'Ouest dans une version colorisée et à la traduction parfois contestée.
C'est ensuite Canto Editions, revenant au noir & blanc, qui a publié deux tomes, en apportant un meilleur soin à l'adaptation des gags. Il faut dire que l'humour de Cho repose sur des références souvent typiquement américaines et peu connues du lectorat français. Il y a donc deux choix possibles au niveau du texte : trouver des équivalents français pour favoriser l'immersion (ce que Vent d'Ouest avait apparemment fait) ou tenter de rester le plus fidèle possible à l'œuvre originale en renvoyant, lorsque cela s'avère nécessaire, à des notes pouvant éclairer le lecteur sur un point qui pourrait lui échapper.

Les deux approches ont leurs avantages et leurs inconvénients mais j'avoue préférer celle que Canto développe ici. Non seulement parce que des références trop françaises peuvent sembler, dans certains cas, inappropriées mais aussi parce qu'après tout, lire une BD américaine (ou japonaise, ou italienne...) c'est aussi se plonger dans la culture d'un pays dont on apprend, peu à peu, à connaître les codes et maîtriser les particularités. Et avouons-le, avec la grande influence exercée par les séries et les films US, nous sommes plutôt bien armés pour nous confronter à l'humour d'outre-Atlantique.
Précisons également que l'éditeur se montre particulièrement didactique puisqu'il explique clairement ses choix et ce qui les a motivés.


Passons maintenant au contenu. Liberty Meadows est en fait le nom d'un refuge pour animaux dans lequel travaillent Frank, un vétérinaire un peu timide, et la magnifique Brandy, psychologue pour animaux. Oui, heu... entre autres particularités, les animaux présents suivent une thérapie. Et ils parlent, entre eux mais aussi avec les humains. Parmi eux, l'on trouve par exemple Ralph, un ours nain, ou Leslie, une grenouille en mal d'habitat.
Les gags sont en gros de deux types : du slapstick [1], forcément très visuel, ou des vannes plus recherchées, basées sur les dialogues. Tout ne fonctionne pas toujours à 100% mais l'ensemble est tout de même plutôt drôle et agréable à lire (les fans de Peanuts ne devraient pas être trop déstabilisés).

Cho se montre très à l'aise et emploie souvent des effets basiques tout en s'autorisant parfois à jouer avec la structure même des strips (les cases ou le "gutter" [2] devenant alors des éléments à part entière du gag). L'on passe du truc le plus simple (une chute par exemple) à une situation plus complexe, basée sur les relations sociales, le tout servi par un style fluide et particulièrement efficace, surtout au niveau des expressions des personnages.
Si la traduction de Benjamin Rivière est irréprochable (car exempte de coquille, intelligente et assumée), l'aspect global du comic est moins enthousiasmant. La cover et le grand format font un peu penser à... un cahier de coloriage. L'on peut également regretter l'élégant format à l'italienne, particulièrement adapté aux strips, choisi à l'époque par l'ancien éditeur et remplacé ici par un standard européen.
Malgré tout, le plus important n'est pas l'emballage et l'ouvrage reste donc hautement recommandable, d'autant plus que les séries humoristiques américaines ne sont finalement pas très nombreuses en VF.

Si la tristesse ou l'effroi sont provoqués presque universellement par les mêmes causes, l'on est loin d'avoir tous le même sens de l'humour. Pour peu que vous accrochiez à celui de Cho, vous passerez un excellent moment dont le sel et le sens sont préservés par une adaptation sérieuse.



[1] Le slapstick est un genre d'humour, très visuel, basé notamment sur une violence volontairement exagérée.
[2] Littéralement "gouttière". Espace séparant les cases dans une BD.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des personnages attachants.
  • Un mélange bien dosé de deux styles d'humour fort différents.
  • Le soin apporté à l'adaptation.
  • Exit la colorisation, pourtant tout à fait honnête, de la première édition.
  • Un format un peu cheapouille.
Dans la tête de Sherlock Holmes : L'affaire du ticket scandaleux 1/2
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Ma courte présence en ces pages m'a amené à donner mon avis sur la série britannique Patrick Melrose mettant en scène Benedict Cumberbatch, aussi interprète du savoureux Sherlock de la BBC. Mais je me suis également prêté à cet exercice au sujet de la bande dessinée The Wendy Project, où l'on explore le fonctionnement mental d'une jeune fille endeuillée en entrant dans son esprit...
C'est donc presque logiquement que je mêle ici les deux en parlant d'une bande dessinée où l'on entre dans la tête du mondialement célèbre Sherlock Holmes, l'un des héros de fiction les plus (si ce n'est le plus) adaptés au monde !

Attention, toutefois : en guise de préambule, je tiens à signaler qu'il s'agit là du tome 1 de cet épisode inédit des aventures de Sherlock Holmes et du docteur Watson. L'histoire s'étendra sur deux albums et le premier n'offre qu'une première partie d'enquête et aucune résolution. Vous voilà prévenus!

Élément Terre

La terre... car il faut bien entendu revenir là où cet album plonge ses racines pour en saisir la pertinence et la légitimité.
Tout comme les auteurs le mettent en exergue, Sir Arthur Conan Doyle avait, dans Étude en rouge, fait dire à son enquêteur fétiche : "Voyez-vous, je considère que le cerveau de l'Homme est à l'origine comme une petite mansarde vide. L'ouvrier adroit prend grand soin de ce qu'il met dans sa mansarde, dans son cerveau."
C'est cette métaphore qui vaut à cette bande dessinée toute l'originalité de son approche : nous n'allons pas, contrairement à la démarche choisie par Doyle, avoir droit un récit des événements narrés par le docteur Watson mais bien à une enquête vue entièrement par les yeux de Holmes qui, dès que cela sera possible, usera du visuel de ladite mansarde pour représenter le travail mental du célébrissime locataire du 221B Backer Street.

Comme The Wendy Project, du même éditeur (Ankama), Dans la tête de Sherlock Holmes propose dès la couverture une vue de profil de la silhouette de son héros (ici représenté de façon architecturale pour coller à la métaphore susmentionnée) et nous offre ce qui se passe à l'intérieur... Mais cet album va plus loin encore puisque la couverture est découpée et donne à voir la page suivante représentant la mansarde que nous allons apprendre à bien connaître (on verra souvent un petit Holmes fureter dans cette mansarde à la recherche de liens logiques entre les indices, allant d'une pièce à une autre dans cette tête représentée comme une vue en coupe d'un grenier débordant de documentation).
Un procédé de trompe-l’œil très sympathique qui, toutefois, me fait un peu craindre pour la longévité de l'objet même si l'exemplaire en ma possession ne présente aucun signe de faiblesse.
Même si c'est insignifiant, je tiens aussi à dire qu'en raison de cette découpe, j'ai lu cette BD posée à plat sur mon bureau, pour ne pas que, machinalement, mes doigts jouent avec ce trou dans la couverture en tenant l'ouvrage, au risque d'en abîmer les bords... C'est un détail mais j'aime parler de l'objet-livre et les auteurs, Cyril Lieron et Benoît Dahan, semblent tant avoir, eux aussi, prêté attention au moindre détail que c'est leur rendre hommage que de faire part de cette réserve. Dans cette position, toutefois, je fus sans doute plus attentif que si je m'étais avachi quelque part avec le livre en mains. Je doute fort que cela ait été anticipé par le duo en question mais l'effet n'en reste pas moins finalement positif.

Élément Eau

L'eau... avec ce récit qui s'écoule non pas comme un gentil ruisseau en rase campagne mais comme une vieille pluie chargée de tous les fluides qu’exsude un centre urbain du XIXème siècle s'insinuant entre les pavés d'une ruelle londonienne.
Le récit débute lorsque l'on amène à Watson un confrère médecin désorienté ayant été trouvé en habits de nuit en pleine rue. L'incongruité de la situation attire l'attention de Holmes et parvient pour un temps à le détourner de ses paradis artificiels.
Au fil de l'enquête que mèneront nos deux comparses pour comprendre l'infortune du sympathique docteur, ils découvriront que cette escapade nocturne cocasse dont le docteur n'a plus aucun souvenir cache en réalité une tentative d'enlèvement.
De fil en aiguille, guidés par les talents de logicien de Sherlock, nous allons découvrir les rouages d'une machination plus vaste en cherchant des indices dans la salle de spectacle où furent sélectionnées les victimes, aux abords d'un cimetière, dans un hôpital, une morgue...
Le scénario est d'un grand classicisme pour tout amateur du détective britannique et il est malaisé d'en dire davantage tant que l'on n'a entre les mains que la première moitié de ce récit. Sachez simplement que l'idée consistant à voir la scène par les yeux de Holmes fonctionne à merveille et que la fidélité au matériau d'origine démontre un respect particulier du scénariste Cyril Lieron pour l'œuvre de Conan Doyle. Ajoutons à cela que la brève apparition du pauvre Lestrade nous le montre plus pathétique et ridiculement poussif que jamais (mais c'est bien le regard de Sherlock, après tout !) et que la BD a le bon goût d'être moins lourdingue que moi et de n'utiliser le terme "élémentaire" qu'une seule fois... et il n'est même pas destiné au "cher Watson", qui plus est!

Élément Air

L'air... le vide, les espaces. Puis son absence, l'encombrement, l'étouffement. Benoît Dahan aime jouer avec l'aération de ses planches, tantôt épurées tantôt surchargées. Dans cette bande dessinée, il existe un dialogue constant entre le fond et la forme, le propos et la façon de le transmettre. C'est bien là (et de loin) ce qui m'a le plus fasciné : on sent une vraie interaction entre l'écrit et le dessiné. On a sans cesse l'impression d'assister à un florilège d'idées originales en termes de mise en page, de forme de cases, de colorisation et, à chaque fois, lesdites idées sont pertinentes par rapport au propos, comme si écriture et dessin se complétaient et qu'aucun des deux n'était davantage au service de l'autre. Dahan est sans conteste un très bon dessinateur avec une patte personnelle et qui nourrit un goût particulier pour la très saine activité consistant à "se jouer de" et "jouer avec" tous les codes du neuvième art. Tantôt les cases s'organisent comme les vitres d'une fenêtre d'esthétique victorienne, tantôt elles se désagrègent pour sous-entendre les effets d'une drogue, tantôt elles s'organisent toutes autour d'une image centrale qui elle n'est pas cerclée de son bord noir... chaque planche offre une trouvaille ou une audace visuelle. Mais ce n'est jamais gratuit : cela vient toujours se mettre au service de l'idée développée par le scénario de Lieron : on est dans la tête de Sherlock Holmes !
Pour figurer le fil des pensées du grand homme, les pages sont littéralement parcoures d'un fil rouge, symbolisant la piste suivie par nos enquêteurs. Fil rouge passant entre les cases, s'enroulant autour d'elles, accrochant de petits inserts en médaillon représentant chaque indice collecté. Très vite, il nous accompagne et nous indique naturellement, inconsciemment, le sens de lecture de ces planches à l'anatomie bédéistique si particulière.

Élément Feu

Le feu... celui de la passion qui anime les auteurs !
Le papier, de sa couleur sépia à son grammage, donne l'impression de tenir entre vos mains un ouvrage plus précieux que les 14 € que vous aurez déboursés pour vous le procurer.
Chaque environnement a droit à sa teinte dominante (par exemple, les pensées de Holmes, dans sa mansarde, ont une dominante bleue ; là où le théâtre est majoritairement d'un rouge rappelant les lourds rideaux de velours).
Le physique anguleux de ce Sherlock est très clairement inspiré de celui de Peter Cushing (à qui le livre est d'ailleurs dédié), interprète du personnage dans Le chien des Baskerville produit par la Hammer en 1959.
À plusieurs reprises, de petites trouvailles amusantes vous demandent de "jouer" avec l'objet-livre en vous suggérant, par exemple, de rapprocher deux parties d'une même image à deux pages différentes (en recourbant les pages pour qu'elles se touchent)... un peu comme Holmes rapproche deux idées éloignées pour créer un lien entre elles. À dire vrai, j'aurais même apprécié avoir encore un peu plus de ces petits "jeux" tant ils sont originaux et bienvenus. Et pourtant, je ne suis guère friand de cela en temps normal. 
Tout dans cet ouvrage semble avoir été longuement réfléchi afin de faire mouche. Bien des trouvailles ayant forcément nécessité réflexion et temps prouvent qu'il ne s'agit pas là de ce que l'on pourrait appeler une "œuvre alimentaire" comme il en existe trop, mais bien d'un travail d'amoureux de la bande dessinée.

J'ai bien décelé trois erreurs orthographiques et une petite coquille maladroite dans l'album mais je ne doute pas que cela sera corrigé dès la seconde édition. Car oui, j'ose espérer que les bédéphiles auront assez de pénétration et de sagacité pour voir en cet album une des bonnes surprises du rayon BD en cette année 2019, j'ose espérer que les ventes seront à la hauteur de l'investissement et de la passion des auteurs ! 
Pour ma part, j'attends la suite avec impatience, tant pour connaître la conclusion de cet épisode que pour être témoin des nouvelles inventions graphiques de ce dessinateur plein de personnalité.
Et là, mon regard est attiré à nouveau par la couverture... Il semble que L'affaire du ticket scandaleux soit le titre d'un épisode... Se pourrait-il alors que Dans la tête de Sherlock Holmes soit promis à devenir une série comprenant maints chapitres ?
Si c'est le cas, on est preneur !




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une adaptation de Sherlock Holmes respectueuse du matériau original.
  • Une utilisation (et un détournement) des codes de la bande dessinée au service du récit.
  • Une intrigue intéressante.
  • Une charte graphique attrayante.
  • Un bel objet atypique.

  • Quelques rares coquilles.
  • Il faut attendre pour lire la conclusion de l'enquête...
  • Il eut peut-être été amusant de pouvoir encore un peu plus jouer au détective...
  • Non, rien d'autre... vraiment ! Si vous aimez la BD, lisez-moi ça ! Et au trot !