En route vers la Tour sombre, étape 2 : les Trois Cartes
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Ce qui s’annonce sera grandiose, ou ne sera pas.
Ainsi s'achevait l'article que j'avais rédigé sur la première étape de cette longue et passionnante route que constitue la lecture du Grand Œuvre de Stephen King, lecture que j'ai interrompue à dessein et sur les conseils de Neault afin de lire trois des romans du maître qui m'apporteraient des éléments de connaissance sinon nécessaires, du moins importants afin de mieux intégrer les références qui parsèment la saga.
J'avais vraiment adoré le Pistolero même, ou peut-être à cause, des imperfections d'un style mal dégrossi que l'auteur regrettait à cor et à cris dans sa préface largement postérieure. Il y avait dans ces poses solennelles un incontestable souffle épique, une forme de majesté presque surannée qui me parlait et laissait augurer de grandes choses.


Avec les Trois Cartes, j'ai eu la très nette impression que Stephen King avait décidé de surprendre les attentes des amateurs de la première heure, un peu comme s'il voulait les prendre à rebrousse-poil. Après un duel statique aux confins du monde, qui concluait le récit d'une poursuite implacable entre le dernier pistolero d'un univers à l'agonie et une forme d'incarnation du Mal absolu, on s'attendait à du spectaculaire, du faramineux : de ces récits qui bâtissent les légendes. Pensez-vous : notre satané écrivain va s'évertuer à démanteler le mythe qu'il avait patiemment élaboré, à quasiment le saboter avant de nous laisser mariner, amers et orphelins, emplis de rage et de frustration.
Pour mieux nous prendre par la main et reconstruire son épopée, sur une autre dynamique, avec d'autres ambitions.
C'était incontestablement osé. Cela aurait pu ne pas être payant. Néanmoins, le potentiel de la saga entrevue est tel que le jeu devait en valoir la chandelle.
L'édition que j'ai eue entre les mains (ça me fait penser que lorsque je regarde les ouvrages dont je dispose, j'ai un peu mal au cœur en voyant à quel point ils sont dissemblables ; il fut un temps où mon besoin irrépressible de constituer une belle bibliothèque m'aurait poussé à acquérir des exemplaires issus d'une même collection) datait de 2011, une version poche de chez J'Ai Lu, donc dérivée de la nouvelle version revue et corrigée en 2004 afin de mieux se fondre dans l'esprit de la continuité. Elle débute par une rapide présentation du premier tome, une table des illustrations (il y en a 10) et des matières (avec déjà une énorme coquille, ce qui n'augure rien de bon) et un prologue qui nous précipite à nouveau dans le monde déliquescent du Pistolero, quelque temps après sa confrontation avec l'Homme en Noir. Il est seul, un peu désemparé et un premier danger improbable le guette...
Ce prologue m'a choqué. Voilà que notre héros, cette réplique tendancieuse du Clint Eastwood éclaboussant de son mutisme les chefs-d'œuvre de Sergio Leone, se retrouve très rapidement diminué et presque impotent. Si vite ! Si tôt ! D'une manière tellement dérisoire, face à des créatures si ridicules qu'on se retrouve perdu, sans repère. Car c'est difficile de perdre un héros, un symbole de force imperturbable, l'axe autour duquel gravite notre monde imaginaire. Avec le Pistolero, Roland de Gilead était venu à nous et s'était placidement imposé comme tel, bras armé d'une Justice immanente, figure tutélaire issue des plus vieux fantasmes de garçons enjoués : ni beau, ni parfait, mais magnétique, impressionnant, doté de suffisamment d'impact sur la réalité pour forcer notre admiration. Par la façon dont il avait suscité celle du petit Jake, qui fut un temps son compagnon, le lecteur développait sa propre forme de reconnaissance, son propre culte pour ce chevalier moderne aux méthodes expéditives.


Or, si mettre à terre un héros permet justement de lui permettre de révéler toute sa volonté dans la difficulté à remonter en selle, le diminuer aussi radicalement c'est carrément poignarder le cœur de ses admirateurs. Toutefois, toutefois, s'il perd incontestablement en charisme, ne va-t-il pas ressortir grandi (quoique forcément transformé) de cette épreuve ? Le héros ne se résume pas, il est vrai, qu'à des pouvoirs hors du commun et une bonne gueule : il n'est pas une star du cinéma, mais une icône transcendante. Amoindri physiquement, Roland était condamné à lutter pour sa survie avant de lutter pour prolonger sa quête. Lutter misérablement, ramper, s'avilir même. Au point d'envisager l'inenvisageable, de percevoir l'échec, d'être noyé sous le doute.
Les Trois Cartes, c'est le récit de ce combat et de sa quête, l'un interpénétrant l'autre. Trois Cartes de tarot tirées par l'Homme en Noir : trois portes donnant sur notre monde, notre Terre (mais pas toujours notre époque), cette Terre d'où venait déjà Jake, l'enfant qu'il a sacrifié à la poursuite de sa Némésis. Et trois compagnons d'infortune, trois personnages destinés à jouer un rôle majeur dans le destin de Roland, à le seconder, l'assister... ou pas.


En intriquant plus profondément et plus explicitement ces univers parallèles entrevus dans le premier tome, King se revendique d'une SF plus classique tout en continuant à y plaquer une structure particulière, une narration collant aux individus, riche en dialogues et surtout en pensées exprimées. La recherche de la Tour sombre demeure comme le But ultime mais s'avère désormais plus éloigné, plus confus car Roland doit d'abord vivre, et ses heures sont comptées. Il le sait, et ce qui subsiste en lui du pistolero lui permet d'anticiper, d'exercer une certaine clairvoyance sur chacun des événements auquel il assiste, de sélectionner l'attitude nécessaire pour entrevoir l'espoir d'un avantage à tirer. On s'amuse ainsi du premier chapitre, narrant la rencontre avec Eddie, jeune camé revenant à New York après un trafic de drogue ayant mal tourné. L'irruption de Roland dans les pensées (puis, radicalement, dans son existence même) d'Eddie est source de quiproquos drôlissimes et engendre bon nombre de situations tendues. On sent tout de suite que l'heure n'est plus aux divagations métaphysiques, mais à l'action - et dans l'urgence.


Le second chapitre est plus grave aussi, nous présentant un personnage encore plus improbable puisque souffrant d'un grave problème mental et d'une déficience physique. Sera-t-il ami ou ennemi ? Ou les deux ?

Quelle forme de sadisme est-ce là de nous présenter des justiciers perclus d'autant de handicaps ? Mais voilà que se profile déjà la troisième carte/porte, la Mort - et les enjeux se précipitent. Des enjeux plus proches de nous et de Roland que cette mythique Tour qui n'existe peut-être pas, mais qui pourraient contribuer à stabiliser sa psyché commençant à sérieusement dérailler, et à donner un sens plus concret à ses actions.


Les Trois Cartes constitue un véritable challenge et, contre toute attente, parvient à générer un réel suspense de chaque instant : la vie de tous ces êtres singuliers est en jeu, leur raison également. D'unique et singulier, le Héros devient pluriel. Roland va souffrir, et en souffrant, il deviendra un peu plus humain - et un peu plus héroïque encore. Lorsqu'on finit par se rendre compte que la quête de la Tour n'est même pas entamée, on se demande par quelles autres épreuves innommables ses compagnons improbables et lui devront passer pour avancer.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • D'une fluidité exemplaire, une narration percutante.
  • Souvent drôle, notamment dans la manière dont Roland perçoit notre monde et s'étonne de certains faits.
  • Des personnages complexes et d'une richesse insoupçonnée.
  • De l'action, parfois brutale, et beaucoup de suspense.
  • Roland, déjà iconique, devient un héros romantique.

  • Assez déstabilisant au départ, avec ce pari de radicalement diminuer le héros.
  • Adjoindre des compagnons à la quête, c'est aussi amoindrir l'aura du personnage principal. A moins qu'il n'en sorte enrichi.
  • Un troisième chapitre complexe et ardu par les implications psychologiques et temporelles (le lecteur doit jongler avec quatre réalités parallèles).