Rester « crédible », ou l'art de ne pas céder à la facilité
Publié le
11.5.17
Par
Thomas

Par exemple, quelques épisodes de Black Mirror sont tout à fait crédibles là où d’autres vont « trop loin » pour s’imaginer qu’un jour « notre vie sera comme ça ». J’apprécie également le cadre très réaliste confiné à un drame ou un thriller, pouvant imaginer que ce que je vois pourrait se passer « dans la vraie vie ».
Après plusieurs discussions avec des collègues, je me suis
aperçu que j’étais trop exigeant sur le terme « crédible » aux yeux
de beaucoup. Je m’en explique. Un film de science-fiction, prenons Interstellar
par exemple, m’apparaît totalement crédible quand son histoire est cohérente et les
explications apportées logiques. La frontière parfois floue entre le registre
fantastique et de science-fiction sous-entend que l’on peut « tout se permettre »
de montrer à l’écran vu que « de toute façon c’est pas possible ». J’ai
horreur de cet argument. Il est ridicule. Ce n’est pas parce que l’on est dans
une fiction qui propose des créatures, des monstres, des super-héros ou des
extraterrestres qu’on peut tout faire ! Au contraire, on se doit d’être
plus exigeant avec les règles que l’on a créées dans un monde totalement imaginaire.



Dans The Dark Knight Rises, de Christopher Nolan, un film somptueux mais comportant un paquet de défauts, de nombreuses « incohérences » ont été pointées du doigt, à juste raison. Une fois encore, c'est lors d'une discussion, durant laquelle je défendais le long-métrage tout en évoquant ses cruelles incohérences, que l'on m'a rétorqué « mais on s'en fout de ça, c'est pas grave, c'est un film de super-héros de toute façon, évidemment que tout ne vas pas être crédible ». J'ai failli m'étouffer. J'ai beau aimer le film, en bon BatFanBoy que je suis, force est de constater qu'il y a des problématiques qui piquent les yeux (en plus de la mort pitoyable de Marion Cotillard). Lorsque Batman revient à Gotham City, devenu un No Man's Land géré par Bane, trois situations sont assez improbables (qu'on soit dans un cadre « réaliste » ou de « science-fiction », ne change rien).
Premièrement, Batman sort de sa prison souterraine (on ignore où elle est située mais très certainement à l'étranger à des heures d'avion) et se retrouve à Gotham sans que son voyage soit montré. Pas forcément « important » de le dévoiler de prime abord car « c'est Batman, il peut faire ce qu'il veut », mais tout de même… Bruce Wayne a-t-il utilisé son influence ? De l'argent caché (à ce moment-là il est censé être ruiné) ? Comment est-il rentré dans une ville coupée de tout ? Pour ce dernier point on s'en fiche un peu, mais l'ensemble des questions que ça soulève sont pertinentes… Deuxièmement, une fois à Gotham City, le justicier marche sur un lac gelé sans faire fissurer la glace ni tomber dedans. Pourquoi pas. Sauf que le film nous montre exactement la même scène avec une autre personne qui, elle, tombe et finira noyée (et/ou congelée). Batman doit peser une centaine de kilos et arbore un costume pesant certainement un poids assez élevé. Il n'est donc pas logique que la glace ne cède pas sous ses pieds aussi !
Troisièmement, un logo d'une chauve-souris en flamme est montré sur la façade d'un immeuble en ruine, pour indiquer à tout le monde que Batman est de retour, que le symbole de l'espoir est là, etc. Une fois encore, même si cela n'a pas été dévoilé à l'écran, on ignore un peu quand et comment le Chevalier Noir a mis cela en place. Comment est sans doute simple à deviner, mais quand ? Si on étudie quelques instants le retour de Bruce Wayne à Gotham, nous avons un homme blessé, à l'autre bout du monde, qui arrive à revenir à Gotham City, qui prend le temps d'enfiler son costume, d'aller concevoir son emblème en haut d'un immeuble avec de l'essence, puis qui marche sur la glace sans qu'elle se fissure ! Incroyable… L'entrée est soignée, le spectacle est là, mais on manque cruellement d'indices ou de pistes de réflexion pour comprendre un peu la cohérence de tout cela. L'excuse du « c'est bon c'est Batman, en plus c'est un film de science-fiction » a du mal à passer. Et on pourrait continuer longtemps avec ce film, avec par exemple les policiers intégralement cloitrés sous terre qui restent plutôt propres durant des semaines et sont directement motivés pour se battre une fois remontés à la surface…

La série Lost touche à plusieurs genres également :
aventure, drame, thriller, fantastique, science-fiction… C’est ma série
favorite et je dois souvent justifier et réexpliquer bon nombre de détails (ce
qui va déboucher sur un livre à venir d’ici la fin de l’année, mais ceci est
une autre histoire). On reproche beaucoup de choses à Lost, à commencer par sa
fin qui a été mal comprise mais nous ne reviendrons pas dessus. La série est
accusée de partir dans « le n’importe quoi » à partir de la saison 4.
En cause : des voyages dans le temps. Un aspect donc totalement emprunté à
la « science-fiction ». D’autres éléments sont plutôt dans une veine « fantastique », à commencer par
le fameux monstre de fumée noire, qui n’a jamais bénéficié d’une explication
rationnelle pure et dure mais plutôt d’une origine mystique, donc fantastique. Cela
n’intervient pas comme un cheveu sur la soupe, au contraire : l’épisode
pilote de Lost nous dévoile cette entité mystérieuse, ainsi qu’un
personnage « fantôme ». Nous sommes donc dans un univers bien
distinct au registre fantastique et ce, dès le début de la série. Même si cet
aspect est mis de côté par la suite et qu’il reviendra par petites touches, le
spectateur n’est absolument pas trahi. Le côté science-fiction intervient principalement
en saison 4 puisque les auteurs se refusaient de le faire avant. Mais l’ensemble
conserve une grande cohérence et s’inscrit dans une suite d’évènements logiques
(et « plausibles » puisqu’ils répondent à de nombreux mystères).
Les films d’horreur aiment particulièrement basculer
dans l’explication surnaturelle, à base de fantômes ou démons, après avoir laissé penser que la « menace »
pouvait être purement humaine. Cette façon de procéder est quelque peu déplaisante, elle reste
une solution de facilité. Pour revenir à Get Out, qui n’appartient à aucun genre
précis — ce qui est à la fois sa force et sa faiblesse (à mon sens) — et pour
dévier un peu de ce que je viens d’évoquer, on peut souligner la place de l’hypnose, qui est au
centre du récit. Ce n’est pas forcément LA révélation (d’autant plus qu’elle
est très prévisible assez tôt) mais c’est un élément important du film, qui reste délicat à traiter si l'on veut conserver l'aspect plausible du récit.
Le manga Doubt a utilisé l’hypnose comme étant l’explication à tout ce qui se
déroulait dans ses pages, idem pour le manga King’s Game dont l’explication finale est
un étrange mélange d’hypnose et de jeu vidéo. Tout cela décrédibilise le récit
en amont et apporte une justification beaucoup trop simpliste (une
explication d’un mystère déçoit souvent, mais quand elle est aussi « facile », c’est frustrant et donne l’impression d’être pris pour un abruti). L’hypnose existe
bel et bien dans notre monde mais quand c’est poussé à l’extrême au point de
pouvoir manipuler plusieurs personnes – comme dans la fin de Batman & Robin Eternal – on perd en crédibilité. Si cela passe déjà mal sur papier, c’est
(souvent) pire à l’écran. Pour rester dans les livres, Nolt a également évoqué récemment le manque de vraisemblance du dernier roman de Musso.
Même traitement pour les sectes et les gourous. Représenter des êtres manipulés sans se dire qu’ils sont des abrutis naïfs et continuer à trouver ça réaliste est très difficile ! La série The Following en est le parfait exemple, si le gourou est charismatique et certains de ses fidèles un peu développés pour comprendre leur attitude, l’ensemble pèche par un manque d’empathie et d’intérêt pour les personnages. Get Out évoque aussi ce côté secte. Le film reste bien, il faut aller le voir, surtout pour l'angoisse qu'il génère (habitués aux films de genre vous ne serez guère surpris) et son message anti-raciste global. Mais clairement, même si j’ai passé un bon moment, je ne comprends pas l’engouement général.
Même si cela aura eu le mérite d'aboutir à cette réflexion ;o)

Même traitement pour les sectes et les gourous. Représenter des êtres manipulés sans se dire qu’ils sont des abrutis naïfs et continuer à trouver ça réaliste est très difficile ! La série The Following en est le parfait exemple, si le gourou est charismatique et certains de ses fidèles un peu développés pour comprendre leur attitude, l’ensemble pèche par un manque d’empathie et d’intérêt pour les personnages. Get Out évoque aussi ce côté secte. Le film reste bien, il faut aller le voir, surtout pour l'angoisse qu'il génère (habitués aux films de genre vous ne serez guère surpris) et son message anti-raciste global. Mais clairement, même si j’ai passé un bon moment, je ne comprends pas l’engouement général.
Même si cela aura eu le mérite d'aboutir à cette réflexion ;o)