À la découverte du manga "GUNNM"
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Fin novembre, l'éditeur Glénat a proposé un coffret rassemblant les neuf tomes du manga Gunnm, écrit et dessiné par Yukito Kishiro, ainsi qu'une nouvelle édition de sa suite, Gunnm Last Order. Une aubaine pour les néophytes qui peuvent découvrir cette bande dessinée de science-fiction devenue culte, dont l'adaptation sera visible au cinéma le 13 février prochain. Tour d'horizon.


Le film Alita : Battle Angel devait sortir le 26 décembre en France avant d'être repoussé à début 2019. Glénat n'a pas changé son planning éditorial pour autant puisque, depuis le 21 novembre, les fans et les curieux peuvent se procurer l'édition dite « originale » (comprendre dans le sens de lecture japonais et, entre autres, dans un format agrandi) du premier tome de Gunnm Last Order (les suivants sortiront au rythme d'un nouveau tous les deux mois) et, surtout, un joli coffret regroupant l'intégralité de la série Gunnm (soit neuf volumes). Œuvre très importante, débutée en 1990, qui a révolutionné le genre et inspiré les plus grands (dont James Cameron — on en reparle plus loin), Gunnm narre la vie de Gally, une cyborg amnésique, sur une Terre post-apocalyptique.
Après une collision avec une météorite, la Terre a subi une catastrophe naturelle (notamment une vague de froid comme on l'apprendra ultérieurement) et, en plusieurs années, les survivants ont conçu une ville suspendue, Zalem, réservée à une certaine élite, tandis que le reste de l'humanité survit au sol, entre bidonvilles, déserts et territoires hostiles.

C'est principalement dans « la décharge » qu'évolue la première saison de la série (les neufs tomes de Gunnm donc). On y suit la (re)naissance de Gally, découverte par le scientifique Ido, spécialiste en cybernétique — la plupart des humains ont recours à des membres mécaniques pour se perfectionner. Dans ce monde violent, Gally se démarque grâce à une puissance hors du commun (on décèle un passé de guerrier) et une certaine candeur (son esprit est proche de celui d'une enfant, du moins au début). Elle devient chasseuse de primes puis participe aux tournois du Motorball, un sport extrêmement dangereux — clairement inspiré du film de SF Rollerball de 1975, mais aussi du Rugball de la série Cobra, comme le reconnaît volontiers le créateur, puisant aussi ses sources dans la trilogie Mad Max de Georges Miller pour un autre arc narratif). Sans trop en dévoiler : Gally découvrira l'amour mais continuera sa voie de combattante en travaillant pour Zalem, en croisant des personnages atypiques qui souhaitent la destruction de la citée flottante et en poursuivant un mystérieux savant fou spécialiste des nanotechnologies, Desty Nova.


Fin 1995, Gunnm s'achève sur une conclusion bancale. Son auteur, Yukito Kishiro (52 ans l'année prochaine) évoquait depuis presque deux ans (février 1994) un accident qui l'a profondément marqué (physiquement et psychologiquement) et qui l'empêche de terminer correctement sa création. Près de vingt-cinq années après, on ignore toujours la teneur de cet évènement mystérieux. L'artiste désirait notamment explorer le côté spatial de son récit, en axant la suite de son histoire sur Zalem, les satellites autour, les planètes du système et, bien sûr, le passé de Gally. Il faudra attendre cinq années (donc fin 2000) pour que la deuxième série (devenue une deuxième saison) de Gunnm voit le jour avec Gunnm Last Order. Entre-temps, Kishiro a peaufiné son univers avec la création d'un jeu vidéo, des publications diverses d'histoires courtes liées à Gunnm (et même une plus longue, Aqua Knight, se déroulant dans le même cadre mais inachevée après trois tomes), un roman, une adaptation en dessin animé, etc.

Frustré et déçu de ne jamais avoir réellement finalisé son œuvre, il profite d'une réédition de Gunnm (équivalente à celle en grand format en six tomes qu'a proposé Glénat après les neuf tomes plus classiques) pour enlever un chapitre afin que son récit se termine plus tôt et permette la création d'une suite officielle. C'est ainsi que naît Gunnm Last Order, une épopée spatiale qui s'achève en 2014 après 19 tomes et quelques déboires éditoriaux au Japon mais aussi en France. Sans rentrer dans les détails, il est surtout important de mentionner que Glénat continue son travail de publication de mangas de SF cultes (après Akira et  The Ghost in the Shell notamment, voir encadré en bas d'article) en respectant au maximum le support originel.

(Évolution des couvertures des différentes éditions mises en vente — 2018, 2012 et 2002
obligeant le fan complétiste à repasser à la caisse…
)

C'est donc sous l'appellation « Édition originale » qu'est ressorti le premier volume de Gunnm Last Order le 21 novembre dernier (voir couverture ci-dessus, à gauche). Cette seconde saison lève le voile sur la cité de Zalem évidemment, mais aussi sur l'époque où la Terre subissait un froid mortel et où des vampires ont survécu (une incursion dans le registre fantastique bien écrite et qui s'est remarquablement ajustée à l'orientation science-fiction nettement plus présent depuis le début de la série). Toujours orientée vers l'action, une grande partie de la saga se déroule durant un tournoi regroupant les meilleurs combattants de plusieurs planètes, tout en analysant les colonisations de l'espace, la puissance de l'intelligence artificielle et en philosophant sur la vie. Des thèmes récurrents chez l'auteur (avec la mort et le deuil bien sûr) mais qui atteignent désormais une certaine maturité.

Gunnm Last Order propose aussi des passages plus légers avec quelques gags et personnages humoristiques bienvenus. Il faut dire que cette nouvelle série, encore plus nihiliste et politique que la première, atteint son paroxysme « scientifique » en dévoilant des tonnes de notes explicatives sur l'histoire de Zalem et sur les technologies diverses pour conserver une grande crédibilité et plausibilité futuriste (au risque de démystifier un univers qui était jusqu'ici baigné de mystère et d'inconnu). « Le désespoir du début de "Gunnm Last Order" tient plus de mon intuition quant à ce que la jeunesse d'alors [fin des années 1990] devait ressentir face à la société » confiait l'auteur dans le huitième numéro de l'excellent magazine spécialisé Atom, sorti en novembre 2018 (un trimestriel consacré à la culture manga).

Précurseur du genre, Yukito Kishiro est un des premiers dessinateurs nippons à s'assister d'ordinateurs (dès 1996 !) pour croquer certains personnages et réaliser les couvertures de Gunnm. Il tient également son propre site Internet et on lui doit aussi, au beau milieu des années 2000, l'utilisation de QR Codes (ce carré de pixels à scanner ou photographier avec son smartphone) pour... imager le langage d'un peuple extraterrestre ! Comme évoqué, Gunnm a été révolutionnaire dans le domaine (par son originalité et sa qualité d'écriture, en plus du soin graphique apporté à chaque planche) et a bien évidemment intéressé l'un des créateurs de films de science-fiction emblématiques les plus populaires : James Cameron. Il a notamment mis en scène les deux premiers volets de Terminator, ainsi qu'Aliens, second opus de la franchise à l'époque. 

En 2003, c'est-à-dire après son Titanic et avant son Avatar, le réalisateur canadien achète les droits de Gunnm, dont il est un grand fan. Entre la cybernétique, le côté space-opera et la science-fiction qu'il qualifie « d'intelligente », pas étonnant que Cameron rêve d'adapter le manga (qu'il a connu grâce à… Guillermo Del Toro). Qui plus est, comme pour Sarah Connor et Ellen Ripley, c'est une « femme forte » qui est au centre de l'histoire. Jean-Pierre Dionnet, entre autres journaliste et figure importante dans la popularisation du cinéma asiatique en France, s'apprêtait également à récupérer les droits (il se murmure que Cameron a tout simplement proposé une somme plus élevée). Dionnet soulignait que Cameron avait déjà emprunté des idées du manga pour sa série Dark Angel...

Aux États-Unis, le manga (qui s'exporte, comme en France, avec succès) se nomme Battle Angel Alita, Alita étant le nom de Gally. Le projet de film Alita : Battle Angel démarre donc dans la foulée. Après des années d'errements et de de complications, Cameron (trop occupé avec Avatar et ses quatre suites) cède la réalisation à Robert Rodriguez à qui l'on doit Sin City notamment. Maintes fois repoussé, le long-métrage entre en tournage en octobre 2016 avec Christoph Waltz en Ido et Rosa Salazar en Alita/Gally. Tourné avec une technologie supérieure à celle d'Avatar et en 3D non convertie en post-production, Alita : Battle Angel devait sortir en juillet 2018 avant d'être décalé à décembre de la même année puis à février 2019 (pour ne pas être en concurrence directe avec Aquaman, la suite de Mary Poppins et le nouvel opus de Transformers, Bumblebee).

Selon Jon Landau, également producteur du métrage, le film devrait regrouper les deux premiers chapitres du manga et l'arc du Motorball (devenu incontournable au fil du temps alors qu'il avait été très mal accueilli lors de la publication au Japon et avait été achevé plus rapidement que prévu afin de poursuivre l'édition de la série). Aucune suite n'est prévue dans l'immédiat (Waltz et Landau l'ont confirmé), il n'y a pas de plan d'une saga pour l'instant. Tout dépendra du succès du premier.

Parallèlement à ce parcours cinématographique, Yukito Kishiro achève Gunnm Last Order en 2014. La série n'a pas à rougir de son succès en France avec un nouveau tome vendu en moyenne à 30 000 exemplaires (dont des pics historiques à 70 000 en 2006). La conclusion de cette seconde saison est (à l'instar de la première) froidement accueillie. Mais les fans peuvent se réjouir : ce n'est (toujours pas) la fin définitive ! En effet, le mangaka lance dans la foulée la troisième série/saison autour de son univers : Gunnm Mars Chronicles, fin 2014. Quatre ans plus tard, la série compte cinq tomes (toujours édités en France chez Glénat) et le sixième est attendu en mars prochain, peu après la sortie du film. Cette fois, l'histoire navigue entre le passé et « le présent » (présent qui est toujours le futur de la série originelle). Les flashbacks mettent en avant Gally lorsqu'elle était enfant, sur Mars, et avant qu'elle ne soit amnésique. De quoi découvrir en détail tous les aspects du personnage malgré des planches moins détaillées, avec un trait peut-être plus convenu et un côté presque intimiste, en phase avec cette (nouvelle) histoire.


Salué par son travail graphique très moderne dès le début de la saga, Gunnm ne cesse de fasciner par l'évolution de ses personnages, la richesse de son monde, les questionnements existentielles (« que signifie le fait d'être humain ? ») et le charisme de son atout principal, Gally.
Space-opera cyberpunk imaginatif, s'il y a un manga à faire découvrir aux amateurs de science-fiction, c'est celui-ci !


En plus d'avoir publié Gunnm dès 1995, Glénat a été précurseur du genre en proposant l'inoubliable Dragon Ball bien sûr, mais aussi et surtout des œuvres plus adultes (et désormais cultes) comme Akira et The Ghost in the Shell. Depuis 2016, l'éditeur français réédite ces récits majeurs de la science-fiction. Des publications très soignées qui proposent un sens de lecture de droite à gauche, comme au Japon, dans un format agrandi, plus luxueux et agréable que les anciennes éditions. Les trois tomes de The Ghost in the Shell sont déjà disponibles, le cinquième (sur six) d'Akira sera en vente en janvier prochain et, comme on l'évoquait plus haut, chaque nouveau volume de Gunnm Last Order sera proposé tous les deux mois.


Le premier contient près de 350 pages et est disponible depuis quelques jours. Il inclut l'histoire courte inédite Hito (le peuple volant), datée de 1989. On y retrouve la noirceur futuriste et annonciatrice de quelques idées qui enrichiront Gunnm. Les fans rêvent d'ailleurs de retrouver la version grand format de Gunnm en six volets qui est épuisée et en sens français dans une réédition digne de ce nom. Toujours en poursuivant ce travail, l'éditeur a aussi mis en vente fin novembre un nouveau format pour la série, moins connue, BLAME! (six tomes au total) de Tsutomu Nihei. Là aussi on ne peut que conseiller de découvrir l'univers de cette série, dont une adaptation en film animé est disponible sur Netflix.

Cet article a été initialement publié sur Le Huffington Post.