Dragon & Poisons (les deux tomes)
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J'ai un jour vu un gars jeter une pièce dans un puits aux souhaits... et je me suis dit :
"Je piquerais bien une tête là-dedans, histoire de choper la petite monnaie des touristes."


Eh bien, je ne suis visiblement pas le seul à y avoir pensé... Isabelle Bauthian a eu la même idée, mais en mieux. En carrément vachement méchamment foutrement sacrement mieux !

Mais avant d'aller plus loin dans cette chronique, il me faut vous narrer un étrange épisode de ma vie. J'étais sur le point d'entamer mon travail de décorticage de bande dessinée lorsque mon épouse vint me voir dans le bureau et vit "Bauthian" écrit sur la couverture de la BD. S'ensuivit cette réaction on ne peut plus irréaliste et pourtant réelle (dans ma vie étrange) où ma femme s'enflamma parce qu'elle reconnut le nom de la dame apparemment perpétuellement en colère qui signait des coups de gueule mémorables dans Lanfeust Mag. Mais comment se souvenait-elle de ça, elle ? Il faut dire qu'elle était encore plus dingue de ces magazines que moi... elle lisait même l'ours en fin de magazine. C'est que les cintrés du Studio Gotferdom glissaient des gags jusque là-dedans, aussi !
Toujours est-il que Madame GriZZly (si vous lui dites que je l'ai appelée comme ça, je vous suicide par pendaison avec votre grand intestin) avait raison (ça non plus, vous ne le lui dites pas, vu que c'est une femme... elles ne doivent jamais savoir que ça peut arriver, c'est la règle numéro 24 de "Vie de couple et vérité, le grand mensonge" aux éditions Tanksadur).

Alors en l'honneur des bons moments de rigolade et de réflexion que nous offrit Isabelle Bauthian, je me préparais à me lancer dans cette chronique lorsque... par les gonades de Galahad ! Mais ce n'est pas là que j'avais lu ce nom à la cloison de séparation... euh... non, attendez. Au paravent ! Ce n'est pas là que j'avais lu ce nom auparavant !
En effet, j'ai déjà chroniqué en ces pages un ouvrage signé de ce nom, un petit livre très malin et intéressant : L'esprit critique ! Mais c'est super pratique, ça ! Ça veut dire que je n'aurai pas à causer durant des plombes de la scénariste, vu que je l'ai déjà fait avant.

Euh, oui : je viens de pondre deux paragraphes entiers pour dire que je n'aurai pas à les écrire...
Mais oh, ça va bien, hein ! On occupe ses soirées comme on peut : j'ai un max de temps libre, peu d'amis, pas assez d'argent pour m'en acheter et pas assez de courage pour faire l'effort de m'en faire. Alors lâchez-moi l'argenterie, merci bien !

Venons-en à la présentation de la dessinatrice : Rebecca Morse. Eh bien, voilà une artiste qui a énormément de chance d'avoir un talent dingue qui me permettra de me concentrer sur autre chose que les trouzaines de jeux de mots pourris qui me viennent à l'esprit à la lecture de son patronyme. Je vais me promettre de ne pas en faire un seul, tiens... par respect. Et parce que j'aime m'infliger des souffrances, aussi : ça me rappelle le catéchisme !
Rebecca Morse, donc (hèhè !), est diplômée en option Animation de l'école Emile Cohl (l'école Cohl... et Robert Hue, il a un lycée à son nom ? Le bahut Hue). 
Après avoir développé des concept arts pour le monde vidéoludique, elle rencontre Isabelle Bauthian (mais où ai-je déjà vu ce nom ?) avec qui elle signera Yessica Voyance et les quatre tomes (on en veut davantage, sans déconner, c'était juste génial !) de la série Alyssa, série adorée par toute la famille chez moi (ma propre fille se reconnaît pas mal en l'héroïne, d'ailleurs) et également signée, donc, de cette Isabelle Machin, là... Et dire que je ne parvenais pas à me souvenir d'où j'avais vu ce nom. Mais partout, pauvre vieux plantigrade sénile ! Rigoureusement partout dans ta bédéthèque !

Pour le reste, elle illustra ponctuellement les pages de feu Lanfeust Mag (je vous ai déjà dit qu'on aimait bien le Lan... oui, je crois, oui), bossa sur des storyboards pour la pub et, selon le dossier de presse, se chargea d'un webcomic sur Deviantart... tout en assumant apparemment avec fierté ses tendances geek (ah, une femme selon mon cœur) et féministes (ah, une femme...) ainsi que son amour de la fantasy un peu ringarde.

Pardon ? "Ringarde" ? Mais pourquoi alors n'en fait-elle pas ? Parce que non, alors là non : on n'a pas avec Dragon & Poisons ce que l'on pourrait qualifier de fantasy ringarde ! On a de la light fantasy rigolote, bien écrite, illustrée avec talent, porteuse de messages, tantôt drôle, tantôt tragique, maniant les rouages d'un univers original et d'un voyage dans le temps crédible malgré le côté casse-gueule de l'exercice ! C'est bien simple : cette BD, je vais l'offrir autour de moi à tous mes amis... mouais... ça ne va pas me coûter bien cher...

On pourrait aussi parler de la mise en couleurs parce qu'elle envoie elle aussi du pâté de foi persillé ! Aurélie F. Kaori est une coloriste qui comprend ce qu'elle fait et qui le fait si bien qu'elle en vient à ajouter une dimension à la BD, un supplément d'âme et de lisibilité. Avec ses teintes vives jamais criardes sans raison, ses ombres crédibles, ses éclairages atmosphériques, elle fait partie de ces professionnels dont je ne comprends pas l'absence en couverture. Moi qui suis peintre sur figurines, elle m'a clairement donné tout du long une tonne d'idées de schémas de couleurs pour mes pièces. 

Allez, penchons-nous sur ce diptyque, alors. Je vous préviens : vous n'êtes pas à l'abri de lire quelques adjectifs qualificatifs mélioratifs... Mais je comprends que ça puisse vous embarrasser, autant d'amour. Alors, pour ceux qui s'attendent à ce que je boude mon plaisir par masochisme, j'accepte de chicaner par moments et de faire preuve d'un rien de mauvaise foi. Mais juste pour le jeu, hein, parce que, soyez prévenus : j'adore ces deux albums !


Pourquoi cette illustration ? Eh bien parce que le premier album commence lestement en nous montrant Natch se livrant à des jeux coquins (oui, bon, vous trouverez le vrai terme vous-même, hein : elle est avec trois mecs). En quoi est-ce pertinent de vous parler de ça de suite et non de l'univers original créé pour abriter le récit ? Eh bien parce que ça annonce bien la couleur : tout ici sera à considérer selon les deux faces de la pièce, rien ne sera jamais complet sans son autre facette.

Nous avons un dessin très caricatural et rondouillard mais bourré de détails réalistes illustrant une histoire de fantasy comique et légère mais pour adultes aussi bien sensuellement que narrativement.
Nous avons une histoire au présent bénéficiant d'une longue ellipse pour nous présenter sans transition son tragique futur plusieurs années plus tard mais aussi un retour en arrière permettant potentiellement de corriger les erreurs du passé.
Nous avons une idée de base simple en apparence mais utilisée de façon assez futée pour se complexifier sans jamais perdre le lecteur.

Le tome 1 nous narre le triangle amoureux conflictuel entre Greyson (un guerrier sans peur), Nevo (un médecin roublard) et Natch (une ingénieure avec une forte personnalité). Nevo est un des nombreux amants de Natch mais c'est Greyson qui aime sincèrement cette dernière en secret. 
Leur aventure se déroule à Pâmoison où, depuis la création de la ville, les habitants doivent composer avec un environnement où quasiment tout est empoisonné et où leurs esprits aventureux les amènent sans cesse à se mettre en scène et à théâtraliser leurs existence... au point que nombre de grandiloquents duels aux armes enduites de poison éclatent constamment aux quatre coins de la cité. 
Aux abords de la cité se situe un puits aux souhaits dans lequel les crédules balancent des pièces d'or... mais un puits, ça n'a pas la capacité d'exhausser des souhaits. Par contre, au fond du puits, au bout d'une caverne recelant mille dangers toxiques et parfois dentus, sommeille un dragon sur un lit de pièces balancées par les crédules. Un dragon qui, lui, est une créature magique parfaitement apte à réaliser vos vœux les plus fous. Le plan de Natch est d'aller voir ce reptile et de lui dérober son trésor. Mais c'est sans compter sur la rouerie de Nevo qui lui vole ses plans, son prototype d'arme et, équipé de poisons et d'antidotes, se lance à l'aventure au fond du puits avec son farouche comparse.
Au fond du puits, les choses, évidemment, ne se passent pas bien. Pas bien du tout !
À la suite de ces événements, la BD nous offre une longue ellipse et nous retrouvons un Nevo cardiaque et alcoolique, endeuillé et en proie à des ennuis terribles. Il lui faudra, à l'aide d'un renfort inattendu, redescendre dans ce puits et affronter ce dragon afin de lui demander une faveur lui offrant une chance de réparer ses erreurs (je me fais flou mais le scénario est trop bon pour que je vous en gâche la découverte en trois lignes).

Le tome 2, lui, usera de la magie du dragon pour nous narrer le passé de nos personnages et nous montrer en quoi l'intervention de ce Nevo du futur et de son acolyte vont avoir un impact sur le passé. 
Les destins de ce trio vont-ils changer ? Atteindront-ils le bonheur, la richesse et l'amour ? Découvriront-ils qui est ce criminel qui précipitera Nevo dans la dépression et le deuil, par ses actes futurs ?

J'ai bien conscience que, résumée de la sorte, l'histoire est un peu plus obscure mais je ne veux pas la dévoiler davantage tant elle fut pour moi un plaisir de lecture. Soyez-moi reconnaissants de ne pas vous gâcher l'aventure, au moins, bande de petits ingrats !

Puisque j'avais promis un soupçon de mauvaise foi, je relaierai un argument que j'ai lu ailleurs à propos de ce diptyque... En effet, le titre Dragon & Poisons, dont j'ignore s'il a ou non été choisi pour faire référence à un jeu de rôles mondialement connu, ne rend guère hommage à l'ouvrage, même si, effectivement, sans ces deux ingrédients, l'histoire ne saurait exister. Alors au fond : pourquoi pas ce titre. Il est efficace dans sa simplicité et assez évocateur. Le fait que la BD ait bien plus que ça à offrir n'est après tout qu'une bonne nouvelle, après coup.
Je pourrais aussi piocher dans le même article de la concurrence pour prétendre que les couvertures ne font rien pour attirer le lecteur parce qu'elles donnent une impression de farce... la critique allait jusqu'à dire qu'elles n'étaient pas très esthétiques et trompaient le lectorat sur la nature de ces bouquins. Eh bien c'est plus encore du remplissage que mes deux premiers paragraphe vous causant de mon épouse ! Parce que ces couvertures montrent bien l'un des aspects de ces bandes dessinées : elles sont bel et bien comiques. Mais en effet, elles ne se limitent pas à ça. Une fois de plus, le fait que la BD ait bien plus que ça à offrir n'est après tout qu'une bonne nouvelle, après coup. L'auteur de cette critique n'aime pas les bonnes surprises ou quoi ?

Quant au dernier reproche que j'ai pu lire au sujet de Dragon & Poisons, il sonnait comme un avertissement. En gros, il faudrait se méfier des couvertures comiques et du dessin caricatural alors que le contenu ne serait pas destiné aux enfants.
Et là, je m'insurge. Parce que j'en ai marre que l'on limite les œuvres pour enfants à des niaiseries. Nos gosses méritent qu'on ne les prenne pas pour des imbéciles profonds ! 
Enfant, j'ai lu des Astérix que je lis encore avec plaisir aujourd'hui malgré le fait qu'une majorité des subtilités me passaient au-dessus de la tête.
Enfant, j'ai lu Le grand pouvoir du Chninkel que je considère encore comme un chef-d'œuvre à l'heure actuelle en n'étant nullement choqué par le coït entre Jo'n et Gw'el ou même par la tentative de viol que subit cette dernière avant de s'échapper... parce que je n'y pigeais pas grand-chose mais Van Hamme et Rosinski avaient assez de talent pour faire comprendre au gamin que j'étais qu'il y avait de la passion entre les deux Chninkels et que Gw'el venait d'éviter de subir un sort atroce.
Enfant, j'ai lu Pierre Tombal en me demandant parfois ce que je regardais... mais au fil des relectures, ça a développé mon humour noir. À l'heure actuelle, je m'en relis parfois un avec le même souvenir ému de ma naïveté passée que quand je feuillette les Idées noires de Franquin et que je me souviens de l'océan de perplexité dans lequel sa première lecture, quand j'étais gosse, m'avait plongé.
Enfant, j'ai lu le Peter Pan de Loisel et ça n'a pas "ruiné mon enfance" en me montrant le machiavélisme dont une fée peut être capable, ni "traumatisé" quand j'ai pigé ce qu'y faisait Jack the Ripper.
Enfant, j'ai lu des tas d'albums qui m'étaient destinés ou non et qui n'ont jamais rien fait d'autre que m'aider à comprendre l'existence et ce qui m'entourait ; à m'éveiller au monde, aux choses de la vie, à des questionnements dont je pouvais à peine percevoir les enjeux et les implications...

C'est de la bande dessinée. Précisément le média parfait, par la distanciation qu'il amène entre nous et lui, avec ses images statiques en 2D, pour amener l'enfant à comprendre des tas de choses sans pour autant le perturber parce que l'identification, l'implication sera toujours un peu moindre que celle des produits culturels impliquant des images en mouvements (films, séries, dessins animés, jeux vidéo...). 

Les enfants ont droit à de la qualité ; ne les prenons pas pour moins esthètes que nous l'étions, au risque qu'ils le deviennent !
Les enfants ont droit à de la complexité ; ne les prenons pas pour plus bêtes que nous l'étions, de peur qu'ils le deviennent !
Et oui : les enfants ont droit à un peu de cul suggéré et à de la violence esthétisée ; ne les croyons pas plus prudes que nous l'étions, ils le sont beaucoup moins (principalement en raison de leur contact avec les médias cités plus haut). Ils pourraient jouer à The WitcherBayonetta ou GTA et pas regarder la case ci-dessus ? Sans déconner ? Ils jouent à des jeux dont un paramètre de programmation se nomme le breast bounce mais seraient inaptes à regarder une case statique où l'on voit un décolleté ? Allons, allons, restons sérieux !

Du coup, voici venir ma façon de penser : ces deux albums sont destinés à tous les humains en âge de lire. Point. Toute violence y est édulcorée grâce à l'humour et l'esthétisation, toute sexualité y est pondérée parce qu'elle est suggérée et non explicite. Si l'histoire peut laisser perplexe les plus jeunes à la première lecture, ils la reliront autant de fois que nécessaire pour comprendre et ça ne leur fera pas de mal.


Ce sont deux bons et beaux albums. Je suis heureux de les avoir en ma possession, heureux que la collection Drakoo ait vu le jour chez Bamboo, heureux de pouvoir un peu contribuer à ce qu'elle gagne encore en lisibilité, heureux qu'Arleston soit à sa tête et, jusque-là, heureux de ce que j'ai pu lire qui sortait de chez eux ! J'avais déjà aimé Les Artilleuses mais Dragon & Poisons me parle davantage encore... peut-être parce que Les Artilleuses n'est pas encore fini, c'est possible.
C'est pas beau, ça, un GriZZly heureux ?
Pour peu, vous me verriez presque sourire. Mais non, il en faut un peu plus... "Rebecca Morse"... Hèhè... ouais, okay, là, je me fais sourire tout seul en imaginant tout ce que je n'ai pas écrit sur ce patronyme rigolo. C'est pas du jeu ! En plus, il se fait très tard et je suis claqué... À cette heure là, je rirais du bruit d'un verre qui fait "pok". Hèhè... "Pok.". Hèhèhè !


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • C'est beau.
  • C'est bien écrit.
  • C'est drôle mais émouvant.
  • C'est malin.
  • Les personnages sont attachants.
  • L'univers empoisonné est original.
  • C'est de l'enfant spirituel de Lanfeust Mag en plein !
  • C'est un diptyque présentant une bonne histoire complète.
  • C'est bien et puis c'est tout, quoi !

  • Peut-être le choix du titre... pas le plus inspiré de tous les temps... Mais "ratatouille" est un mot ridicule et ça n'empêche pas que ça peut être délicieux !
  • Ben non, rien de sérieux à part ça.