Le Roi en jaune
Publié le
19.2.26
Par
Vance
Depuis quelques mois, un livre hante les chroniques chez Univers Multiples, un livre régulièrement référencé, cité, qu'on aperçoit même glissé dans des étagères de bibliothèques, un livre dont le nom a ressurgi, entouré d'un vent de passion, lors de la diffusion de la première saison de True Detective : il s'agit, bien entendu, du Roi en jaune.
Voilà une œuvre dont le nom résonne chez bon nombre de lecteurs : ils en ont perçu les échos dans de lointaines références égarées dans leurs souvenirs embrumés. Y aurait-il un rapport avec Le Masque de la Mort rouge ? Non, on s'aperçoit qu'on fait fausse route, néanmoins l'on sent, au fond de de soi, intimement, qu'on n'est pas loin d'Edgar Poe. C'est alors que des images, des bribes fuligineuses tentent de faire sens : des landes désolées, une cité en ruine, un ciel nocturne aux constellations inconnues, un lointain passé dont les réminiscences viennent ronger les consciences de certains élus...
Le Roi en jaune est véritablement un livre étrange, dont il se dégage une atmosphère particulière. La remarquable édition Callidor, déjà vantée ici-même, en sublime le contenu avec une présentation très détaillée de l'auteur, dont il s'agit de l'œuvre la plus connue, notamment parce qu'elle a profondément marqué et influencé nombre d'artistes du XXe siècle, à commencer par Lovecraft.
Ah ! Nous y voilà ! Lovecraft, et tout s'éclaire ! Car l'illuminé de Providence a fortement contribué au regain d'intérêt dont a joui Robert W. Chambers après la Première Guerre mondiale, en insistant sur les traces laissées par ses récits dans sa propre mythologie.
Pourtant, Chambers avait déjà eu son heure de gloire : si Le Roi en jaune l'a propulsé sur le devant de la scène à son retour de longues études à Paris, il s'était ensuite fait un nom avec ses histoires romantiques, pleines de beaux sentiments et de personnages énamourés. Certes, on est loin des ambiances morbides, parfois sinistres et éthérées, de ce qui a attiré Lovecraft et sa cohorte de fans, mais l'auteur, s'il a parfois cherché à reproduire le succès surprise de ce qui est considéré comme son chef-d'œuvre, ne s'est jamais renié, montrant constamment une véritable sincérité dans sa littérature.
Penchons-nous donc sur le contenu de l'ouvrage, dont on saluera encore la qualité éditoriale (une longue préface du nouveau traducteur, une postface aussi éclairante d'un spécialiste des études lovecraftiennes, un addendum de l'illustrateur, des lettrines en début de chapitre, du papier de qualité, l'une des polices les plus élégantes de la sphère typographique - la Garamond). Les premières nouvelles, avec leur phrasé précieux, leur rythme languissant et surtout la permanence d'une référence à une mystérieuse pièce de théâtre en deux actes ("le Roi en jaune" justement) qui plonge ses lecteurs dans l'effroi, le désarroi ou une profonde nostalgie, installent une ambiance fuligineuse rappelant souvent Poe : le style, les personnages et la manière d'évoquer par petites touches un discret et sournois fantastique attisent la curiosité et font écho à de nombreux éléments de la culture contemporaine : ainsi, la cité de Carcosa, le Masque jaune et quelques noms de lieux (ou d'entités ?) se retrouvent-ils dans notre imaginaire collectif. La couverture nous plonge d'ailleurs dans cet ailleurs un peu gothique, avec un rappel d'une phrase censée être tirée de la pièce de théâtre :
Belle économie de termes, capable de susciter nostalgie et malaise, plantant un décor ésotérique. Décor qui prend ensuite forme dans le texte qui introduit le recueil (suivant la volonté de l'auteur), une sorte de quaterne intitulé La Chanson de Cassilda, dont il est précisé qu'il est extrait de la pièce Le Roi en jaune. Il s'ouvre sur ce quatrain :
Au long du lac se brisent les vagues de nuagesLes deux soleils jumeaux se meurent sur ses rivagesEt les ombres s'allongentSur Carcosa.
Là encore, l'imagination est stimulée et l'on s'apprête à des voyages en des contrées oniriques, à la lisière de la réalité, quelque part au bord du monde entouré de ruines cyclopéennes sur lesquelles planent de lourds secrets. Ulthar, Celephais, Kadath et le légendaire plateau de Leng ne sont pas loin.
Viennent ensuite les nouvelles proprement dites, des récits qui nous ramènent sur Terre, un peu malgré nous. Le Restaurateur de réputations ouvre le bal et s'avère diablement fascinant, avec une approche presque futuriste dépeignant une Terre alternative des années 1920, une sorte d'uchronie se préparant à l'avènement d'un Grand Monarque, et un personnage principal convaincu d'être l'Élu. Discrètement, saupoudrée au long des pages, l'influence du Roi en jaune se fait prégnante, altérant les âmes et destins de ceux qui le lisent, jusqu'à façonner un nouvel ordre mondial.
Les textes suivants se montrent parfois grandiloquents, parfois obscurs et souvent frustrants avec des fins estompées, tronquées voire escamotées. Les quatre premiers semblent former une entité cohérente, un personnage d'un des récits étant d'ailleurs cité dans un autre. Des nouvelles un peu obsédantes, entre un fantastique un peu gothique et un maniérisme bavard. Quelques noms resurgissent de loin en loin comme les Hyades, Hastur, le lac de Hali, mais sans le côté impérieux et maléfique du Restaurateur de réputations ; néanmoins, ces vocables éveillent à nouveau chez le lecteur de Lovecraft d'intéressants échos liminaires.
La nouvelle La Demoiselle d'Ys se rapproche davantage de ce qu'on attendait au départ, avec ce personnage perdu lors d'une promenade dans le cœur mystique de la Bretagne, et l'on comprend assez tôt qu'il a franchi les barrières du temps et de l'espace, sorte de Voyageur imprudent plongé au milieu d'une légende. L'ambiance et presque féérique mais fortement teintée d'une nostalgie un peu macabre, et l'ombre du Roi en jaune, sans être mentionnée, obscurcit le récit.
Vient ensuite Le Paradis du Prophète, petit texte énigmatique avec un Artiste et son amour perdu, dans un lieu mal défini qui pourrait être un Paris onirique hanté par le Spectre du Passé. Il recèle en lui une forme de désespérance salvatrice qu'on retrouve parfois chez les poètes arabes et semble servir d'entracte introductif des textes suivants.
La Rue des Quatre-Vents, la Rue du Premier Obus, la Rue Notre-Dame-des-Champs et enfin Rue barrée risquent de faire déchanter certains lecteurs. On oublie le mystère, le macabre et la dark fantasy, on oublie même le Roi en jaune et on y suit des étudiants américains en Beaux-Arts fricotant dans la capitale française avec de jeunes demoiselles de petite vertu. C'est mignon, plein de sucre et de miel, d'une élégance très désuète - et assez agaçant tant ces personnages interchangeables (beaux, sans le sou mais vivant pourtant sur un grand train, tombant les filles mais cherchant à conquérir la seule qui se refuse - un temps - à eux). Une sorte de version aristo de la collection Harlequin, qui a le mérite de nous faire circuler dans un Paris puissamment séduisant, aux jardins fleuris bordés de rues aux noms enchanteurs. Là encore, si l'on retrouve des échos entre ces textes, qui paraissent se dérouler dans le même espace-temps (ces jeunes Yankees fréquentent tous le même atelier de peinture), on cherchera en vain les allusions quasi-mystiques à cette pièce de théâtre maudite et à toute la cosmogonie qu'elle a engendrée.
C'est alors qu'on est servis en fin d'ouvrage, mais pas par l'auteur : l'éditeur insère ainsi à la fin du volume une nouvelle d'Ambrose Bierce intitulée Un habitant de Carcosa. C'est incontestablement ce petit texte de l'auteur des Contes noirs qui a insufflé à Chambers l'envie de développer une mythologie autour de "la très antique et très fameuse cité de Carcosa" dans un récit intrigant suivant un personnage errant au milieu de ruines millénaires.
Restent les illustrations de Samuel Araya (ce sont elles qui illustrent cet article) : troublantes, décalées et d'une classe incroyable, elles rehaussent indubitablement l'intérêt de ce très bel objet-livre au contenu déstabilisant, dont on comprend l'intérêt littéraire (après tout, outre Lovecraft, cette pièce maudite et ses personnages énigmatiques ont influencé des auteurs comme James Blish, Robert Heinlein, Robert Silverberg, Charles Stross et jusqu'à Stephen King), mais qui ne semble jamais tenir ses promesses.
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