Les Quinze Premières vies d'Harry August
Publié le
19.5.26
Par
Vance
Catherine Webb est une romancière britannique qui a très tôt percé dans le domaine de la littérature pour jeunes adultes avant de commencer à se tourner vers les genres qui nous intéressent davantage ici : la fantasy (où elle a publié sous le pseudonyme de Kate Griffin) et surtout la SF avec le nom de plume de Claire North, genre dans lequel elle semble plus inspirée et qui lui a valu de remporter des prix prestigieux (le World Fantasy Award et le Prix John W. Campbell). Outre la série de La Maison des jeux qui jouit de critiques enflammées (éditée chez nous dans l'excellente collection "Une heure lumière" du Bélial) - dont nous ne tarderons pas à parler dans ces pages - elle a rédigé des romans indépendants qui ont fait forte impression.
Celui qui nous intéresse aujourd'hui est révélateur par son titre à rallonge - et ne nous a pas déçus malgré son volume de pages conséquent (472 pages dans l'édition Delpierre de 2014). Le style est accrocheur, enjoué, agrémenté d'images attrayantes et non dénué d'une certaine poésie vaguement romantique. Son découpage en chapitres parfois très courts (les plus brefs n'ont que trois pages) engendre un rythme de lecture idéal alternant accélérations et pauses, notamment dans les flashbacks, qui sont aussi nombreux que logiques compte tenu du contexte : car Harry August, héros et narrateur de sa propre histoire, s'il n'est pas immortel, peut vivre éternellement.
Harry est un être à part, en effet. Rien ne le distingue pourtant du commun des mortels, en apparence. Il naît en 1919 dans le nord de l'Angleterre dans une famille de domestiques et mène une vie assez médiocre, évitant les faits d'armes pendant la Seconde Guerre mondiale et finissant par succomber d'une maladie à l'hôpital en 1989. Il n'avait pas un physique hors du commun et son intelligence n'avait rien d'exceptionnel (hormis le fait qu'il avait une excellente mémoire). Bref, il meurt sans avoir atteint le XXIe siècle.
Et il renaît. Exactement au même endroit, le même jour de 1919 et dans les mêmes conditions. Au bout de quelques années, les souvenirs de sa vie précédente lui reviennent et le plongent dans la stupeur, l'amenant aux portes de la folie. Et, petit à petit, une fois la raison revenue, il se rendra à l'évidence : chaque fois qu'il mourra, il reviendra à la vie au même moment et aura une nouvelle chance d'accomplir quelque chose. Ce pouvoir insensé a de quoi donner le vertige : imaginez tout ce qu'on peut acquérir quand on est capable de savoir à l'avance ce qui va se passer ! Pouvoir, richesses - et la capacité de changer l'avenir, d'influer sur le cours du temps.
Tout cela lui trottera dans la tête durant les premières vies, chacune consacrée à des élans différents : l'une d'elles le verra en quête de vérités mystiques et de sapiences religieuses, l'autre le poussera à étudier pour emmagasiner un maximum de connaissances techniques et scientifiques. Jusqu'au jour où il sera arrêté et torturé (après avoir fait des révélations qui sont tombées dans les mauvaises oreilles) : quelqu'un va tenter de lui tirer le plus possible d'informations sur l'avenir, quelqu'un qui a compris qu'il l'avait déjà vécu.
Le roman va dès lors suivre un cours un peu plus dramatique avec deux révélations majeures (l'incipit ci-dessus était déjà bien alarmiste) :
- d'autres individus jouissent de la même faculté que lui, vivant leurs vies à différentes époques et entrant en contact entre eux par des moyens secrets - mais se gardant bien d'interférer avec les événements en cours, se contentant d'archiver les connaissances du futur qui se transmettent ainsi à rebours (lorsqu'un de ces ouroboriens meurt de vieillesse, une fois revenu à la vie, il s'empresse de raconter ce qu'il a vécu à un de ses collègues en fin de vie, qui lui-même pourra informer ses comparses lorsqu'il renaîtra).
- la fin du monde approche. Et à chaque vie, elle intervient un peu plus tôt dans l'histoire de l'humanité.
Toute la première moitié de l'ouvrage, déjà bien riche en révélations, va alterner entre le fonctionnement de ce Cercle Cronus, les atermoiements d'Harry August et ses multiples rencontres, sa manière de gérer son propre passé (il finira par découvrir son véritable père, par exemple) et comment il compte aider ses semblables à empêcher le cataclysme annoncé.
C'est l'une de ses rencontres qui va ensuite orienter drastiquement le roman dans sa seconde moitié : Harry fait la connaissance d'un jeune homme brillant lors d'une vie où il était enseignant. Un jeune homme désireux de percer les mystères de l'univers. Et qui lui aussi s'avère être un ouroborien. Ils deviendront ami, avant que quelque chose ne se dresse entre eux : un projet colossal, d'une ambition folle, mais dont les conséquences pourraient être désastreuses.
Par sa manière un peu nonchalante de décrire des événements parfois terribles, Claire North parvient à coller à l'état d'esprit d'un être qui a vécu tant de vies : le phrasé est léger mais riche en subtilités et en inférences, le ton est un brin désinvolte, ponctué d'incises contemplatives et de réflexions profondes. Harry est un grand-père éternel dans un corps mouvant - et imaginez les efforts considérables à effectuer pour ne pas paraître pédant quand, à sept ans, vous avez davantage de connaissances que tous les adultes autour de vous. Imaginez l'ennui de devoir réapprendre tout ce que vous avez déjà appris, et la douleur persistante de revivre certains malheurs ; la joie renouvelée de refaire la cour à la femme de sa vie, la peine incessante de devoir la perdre ; la perspective de retomber malade et la volonté de tenter de vaincre cette maladie, avant de la considérer comme un simple accident de parcours.
Dans Le Monde du fleuve de Philip José Farmer, Richard Burton usait de la capacité de pouvoir ressusciter pour aller explorer le monde autour de lui : la mort, quoique souvent douloureuse, avait perdu son côté définitif et altérait du même coup la manière de se comporter des moins pleutres, des plus volontaires. On pouvait prendre des risques insensés, on savait qu'on renaîtrait ailleurs et qu'on pouvait retenter sa chance, bénéficiant de l'expérience acquise. Cela dit, la psyché en prenait aussi un coup. Ici, Harry et ses congénères ont également un point de vue différent du nôtre sur la mort, souvent accueillie avec soulagement - mais parfois la mémoire des précédentes vies peut s'avérer trop lourde à porter...
Ces considérations baignent l'ensemble de l'œuvre d'une aura désenchantée, qui en font son charme, mais les implications de ses dernières vies le dressent désormais dans une mission capitale, dont les enjeux et le suspense phagocytent tout le dernier quart. C'est habile, fascinant, captivant même si on y perd la suavité des premiers chapitres. La résolution s'avèrera tout aussi habile, maligne et totalement satisfaisante.
Un grand roman, qui joue avec la notion de voyage dans le temps d'une manière inhabituelle (c'est donc l'esprit qui voyage, et non le corps dans une DeLorean) et renouvelle la question des paradoxes avec pertinence, tout en mettant en scène un des plus vieux fantasmes de l'humanité.
Désormais disponible en poche chez Bragelonne.
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