Les aventures éditoriales du Docteur Justice
Publié le
12.6.26
Par
Nolt
Retour sur le parcours d'un héros (presque) oublié.
Qui se souvient encore de Benjamin Justice ? Médecin à l'OMS, le Docteur Justice parcourt le monde, de conférences en missions spéciales en tout genre. Charismatique, élancé, doté de hautes valeurs morales et expert en judo, l'homme a tôt fait, lorsqu'il croise margoulins et crapules, de les remettre à leur place à coups d'atemi bien placés (car en fait, il pratique aussi visiblement le ju-jitsu et le karaté).
Voilà le personnage. Un physique à la Michel Vaillant mâtiné d'Alain Delon, des compétences en tabassage de brutes et, de temps à autre, une petite prise de tension. Même Bob Morane, en comparaison, paraîtrait le summum du héros à la psychologie surdéveloppée, c'est dire ! Mais revenons dans un premier temps sur sa création.
C'est en 1970, sous la plume du scénariste Jean Ollivier, que naît celui qui a failli s'appeler Docteur X, Docteur Rush, Docteur Jet ou... Docteur Casse-Cou. Le dessinateur italien Raffaele Carlo Marcello va, lui, donner forme au personnage. Durant 20 ans, Justice (déjà évoqué dans cet entretien avec Maître Habersetzer, qui fut l'une des sources visuelles et techniques d'inspiration pour le dessinateur) va connaître plus de 150 aventures, en général de 12 pages (en couleurs) ou 20 pages (en noir et blanc), même si certaines histoires seront légèrement plus courtes ou plus longues. Preuve que le personnage connaît un certain succès à ses débuts, il aura droit à une adaptation cinématographique en 1975. Il sera interprété par John Phillip Law, un acteur américain déjà connu pour avoir incarné Diabolik (un classique des fumetti transalpins), qui sera accompagné par une certaine Nathalie Delon. Tout se rejoint. Mais revenons à la BD.
Le parcours éditorial du Docteur Benjamin Justice va être relativement mouvementé. Il commence par faire ses débuts dans Pif Gadget. Puis, il aura droit à son propre trimestriel, publié par les éditions Vaillant. Plusieurs maisons vont ensuite sortir des albums : Hachette, les éditions du Kangourou, GP Rouge et Or (un éditeur spécialisé dans les publications jeunesse, dont la collection Rouge et Or visait les moins de 20 ans), puis Messidor-La Farandole (qui appartenait au groupe éditorial du... Parti Communiste Français !).
Des tentatives de regrouper tout cela sous forme d'intégrales vont également avoir lieu. C'est Soleil qui s'y colle en premier en 1996, avec "Tout Docteur Justice", trois tomes d'aventures en couleurs (d'environ 115 pages chacun) plutôt mal nommés puisqu'ils sont loin de "tout" regrouper. En 2006, les éditions Thot prennent la suite, avec un premier volume (de près de 200 planches, cette fois consacrées aux premières aventures en noir & blanc) d'une intégrale qui ne verra jamais la parution du tome 2. Tout cela demeure donc très fragmentaire (et un cauchemar pour les complétistes).
Mais qu'en est-il de la qualité de ces bandes dessinées ? Eh bien, il faut reconnaître que ça ne vole pas très haut. Les défauts sont nombreux et énormes. Tout d'abord, les intrigues sont d'une grande simplicité. En ce qui concerne la narration, il s'agit plus d'un récit illustré que d'une BD moderne classique, dans le sens où l'action est surdécrite par des pavés de texte presque à chaque case. Cela alourdit considérablement l'ensemble et gêne l'immersion. Et on est loin d'avoir fait le tour de ce qui cloche ! Les personnages sont tous transparents et fades, sans aucun développement réel (même le héros en personne !). Quant au texte, il est blindé de fautes. Ah la mule est chargée, aucun doute là-dessus. Et en prime, l'auteur aligne les approximations et les erreurs. Certes, se documenter était plus difficile au début des années 70, sans internet, mais tout de même, de nombreux ouvrages étaient disponibles en bibliothèque. On s'étonne donc de certaines idioties, comme le "kiai" par exemple. À plusieurs reprises, Ollivier le décrit comme un cri presque magique, qui foudroie l'adversaire (une légende qui a certes circulé à une époque, mais qui paraît bien naïve). En réalité, le cri ne s'appelle même pas "kiai" mais "kensei". Il est l'une des conséquences du kiai (que l'on pourrait traduire par "harmonisation des énergies" et qui est traduit, sous la plume d'Ollivier, par un plus ésotérique "union des esprits"), ce dernier étant une sorte de point culminant, une concentration d'énergie physique et mentale, qui accompagne le coup d'un pratiquant. C'est donc bien un coup porté qui a un effet, et non simplement le fait de hurler. D'ailleurs, parfois, le Docteur Justice crie carrément le mot "kiai", ce qui n'a aucun sens. Isolément, c'est anecdotique, mais ces histoires sont pleines de raccourcis, maladresses et erreurs de la sorte.
Alors quoi ? C'est nul, c'est ça ? Hmm... c'est plus compliqué que ça. La série n'est clairement pas écrite par un virtuose à la Charlier (qui avait, dès les années 50 et 60, une plume largement plus intemporelle et efficace), cependant, elle est tout de même dotée d'un certain charme. La partie graphique est très réussie et fait penser à certains fumetti feuilletonnant. Le côté très expéditif des récits permet de changer rapidement de décor et d'imposer un rythme élevé. Et le style à la fois moderne mais aujourd'hui très désuet des années 70 a un parfum plutôt agréable. Ajoutons que le côté caricatural, les bons sentiments à foison et l'exotisme facile font penser à un OSS 117 (le vrai, pas la parodie) où l'un de ces héros "larger than life" d'antan. Et nul doute que certains titres (Otages au Nicaragua ; Neuf Hommes sur la Banquise ; Le Secret des Klimaks ; La Folie du Ronin ; Branle-bas aux Bahamas ; La Nuit d'Amsterdam ; 60 heures à Rio ; Opération Panther ; Dr Justice à Istanbul ; S.O.S. Égypte ; Le Château du Burgrave...) devaient faire rêver à l'époque. Enfin, certaines thématiques, même survolées, ne sont pas inintéressantes (comme les effets psychologiques de l'isolement durable sur un groupe de scientifiques).
Au final, voilà un personnage trop lisse et des aventures trop convenues et embryonnaires pour avoir véritablement marqué les annales des grandes heures de la BD européenne. Reste toutefois un nom et des titres qui évoquent, comme dans un rêve, la brume diffuse d'une époque révolue et, de ce fait, magnifiée.
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