Coups de Théâtre dans les comics
Publié le
18.10.26
Par
Nolt
L'art de la narration repose sur de nombreux effets techniques, pour certains bien connus, voici cinq manières très différentes de maintenir le lectorat sous tension et de le surprendre.
Attention : ce qui suit contient des éléments révélant tout ou partie de l'intrigue des œuvres dont il est question.
1. X-Factor : un bébé... surprenant !
Procédé : la rupture
Peter David a signé, il y a maintenant quelques années, un excellent run sur Madrox et sa suite, X-Factor. Dans cette longue saga, l'auteur a asséné un énorme coup de massue en mettant en place une naissance bien particulière. À l'époque, Cyrène (Theresa "Terry" Cassidy) attend un enfant de Madrox (rappelons que ce dernier a le pouvoir de créer des doubles de lui-même, doubles qu'il réabsorbe ensuite, en profitant de leurs expériences, de leurs informations, etc.). Madrox accepte d'épouser Terry alors que celle-ci vient juste d'accoucher. L'ambiance est détendue, émouvante même lorsqu'ils décident d'appeler leur enfant Sean, en mémoire du défunt père de Terry. L'heureux événement apaise toute l'équipe, réunie pour l'occasion à la maternité. Et, quand Madrox prend son fils dans ses bras pour la première fois... il l'absorbe involontairement !
Il s'avère en fait que c'est un double qui avait couché avec Theresa (Jamie n'en savait rien car il était ivre ce soir-là et, ayant absorbé ensuite le double, il en avait les souvenirs). Le bébé n'est donc pas vraiment humain (et s'est évaporé !), ce qui n'a pas empêché sa mère de nourrir des sentiments à son égard pendant de longs mois. Une sorte de méga fausse couche en quelque sorte.
Choc, larmes, hystérie, Terry brise l'un des doigts de son ex "futur" mari et lui demande de partir. Inutile de dire que la suite sera très dure à gérer pour James et son équipe...
En France, l'histoire a été publiée dans Astonishing X-Men.
On assiste ici à un effet de rupture particulièrement bien amené. Alors que Peter David met le lecteur en confiance et qu'il installe une ambiance paisible et joyeuse, l'histoire bascule subitement dans le drame. Pour réussir un tel coup, il faut non seulement avancer masqué mais également pouvoir disposer de personnages crédibles et humains, que le scénariste étoffe sur le long terme. Sans eux et le nécessaire attachement que le lecteur éprouve pour ces héros familiers, l'effet tombe à plat. C'est peu de dire qu'ici, il est parfaitement réussi et illustre une grande maîtrise narrative. Évidemment, il n'est pas conçu pour être répété régulièrement, ne serait-ce qu'en raison de la lente mise en place qu'il nécessite.
2. Walking Dead : le grand ménage
Procédé : l'élimination
La série horrifique de Robert Kirkman fut sans doute l'une des plus réussies jusqu'aux environs du numéro #60, avant de progressivement se transformer en gros ratage inintéressant (cf. cet article). À l'approche du numéro #50 (dans le #48 précisément), l'auteur a tourné définitivement la page de la fameuse prison, refuge dans lequel vivait, depuis un certain temps, le petit groupe de survivants. La transition ne se fait pas sans casse puisque de nombreux protagonistes se font massacrer lors d'un assaut mêlant zombies et membres d'un groupe rival.
À ce moment, la série change complètement d'orientation avec l'arrivée de nouvelles têtes et la mise en place de nouvelles intrigues (qui se sont révélées malheureusement poussives et répétitives).
C'est un peu ici d'arme de destruction massive du scénariste dont il est question. Massacre en règle et grand spectacle qui permettent bien sûr de tirer un trait sur un certain immobilisme mais aussi de tenir l'une des promesses les plus importantes (à l'époque) de Kirkman, à savoir le fait qu'aucun des personnages n'est à l'abri dans Walking Dead, même les plus importants. Rien de mieux pour tenir en haleine des lecteurs habitués, dans les séries mainstream, à des résurrections et fausses morts en tout genre.
La péripétie est de taille et permet, en plus de faire avancer le récit, de renforcer le climat de confiance entre lecteur et auteur, ce dernier montrant qu'il n'hésite pas à prendre des risques avec son propre univers. Là encore, impossible d'employer cette technique à tort et à travers. D'ailleurs, elle ressemble fortement à la rupture évoquée dans le premier cas, si ce n'est une différence d'intensité et un aspect irrémédiable plus prononcé encore. L'effet, massif, peut générer de l'enthousiasme autant qu'il peut dérouter le lecteur. Dans cette série, ce n'est toutefois pas l'effet en lui-même qui a été fatal à la qualité globale du récit, mais la gestion des intrigues suivantes.
3. Preacher : toujours plus trash
Procédé : l'intensification
Garth Ennis (cf. cette rétrospective) est connu pour manier assez habilement le trash et la démesure. Ses livres sont hantés par une galerie de personnages tous plus pervers et ignobles les uns que les autres. Les scènes choc, où violence et sexe sont très présents, ne manquent pas. Dans Preacher notamment, l'auteur s'amuse à faire durer le suspense sur les pratiques très... spéciales d'un industriel régnant sur une petite bourgade américaine (cf. le tome Salvation). On s'attend à quelque chose de gratiné, mais la découverte de ce type et de ses ébats sexuels avec une sorte d'ersatz de poupée gonflable à base de morceaux de viande reste tout de même choquante. Le dégoût est à peine atténué par un second degré appuyé et une mise en scène de vieux briscard.
Avec Ennis, la surenchère est permanente. Cela demande une bonne dose d'imagination et de solides histoires. Car, là où certains pourraient se contenter de l'outrance et de la démesure, le scénariste parvient à mettre son sens de la transgression au service d'un propos souvent bien plus intelligent qu'il n'y paraît (cf. The Boys ou encore La Pro).
Ces coups de théâtre à répétition, allant de l'horreur pure au burlesque, sont presque devenus la marque de fabrique de l'auteur. Refusant politiquement correct et conventions, Ennis ne ménage ni ses efforts ni ses lecteurs, parvenant ainsi à imprimer un rythme frénétique à des révélations toujours sulfureuses et pourtant bien souvent surprenantes. Le lecteur en a pour son argent mais ne nous méprenons pas, si une forme aussi brutale peut tenir le coup sur la longueur, c'est grâce avant tout à un fond irréprochable et travaillé. Ce n'est pas parce que certains effets sont lourdingues que cela fonctionne, c'est parce que ce qu'il y a autour est particulièrement futé.
4. Identity Crisis : whodunit
Procédé : la mécanique parfaitement réglée
Après la rupture, la bombe atomique et les petits chocs en rafale, voici un autre type de coup de théâtre, plus classique puisque se basant sur les principes de la traditionnelle enquête policière.
Identity Crisis, dont le scénario est écrit par Brad Meltzer, est le parfait exemple du polar bien mené, avec crime horrible, enquête à rebondissements, fausses pistes et final permettant de démasquer un coupable inattendu. Le choc ne provient donc pas d'une rupture dans l'ambiance ou l'état d'esprit des personnages, ni de scènes monstrueuses, mais bien de la conclusion d'un habile jeu de piste.
Si la recette est classique, son application n'en reste pas moins délicate. L'auteur se doit de semer quelques indices, de bien doser la progression vers la résolution du mystère, tout en s'attachant à rendre la conclusion crédible et les motivations des personnages cohérentes. L'idéal étant que le lecteur ait l'impression qu'il possédait depuis le départ des éléments lui permettant de résoudre l'intrigue sans que cela ne soit dans les faits réellement possible. L'environnement super-héroïque permet en plus d'allier les codes du polar à ceux des justiciers costumés, un mélange plutôt sympathique.
Le whodunit (littéralement "who done it ?", ou "qui a fait ça ?", sous-entendu qui a commis le crime) est le ressort des conteurs habitués aux constructions logiques imparables et aux faux-semblants. Néanmoins, contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est sans doute le coup de théâtre qui pardonne le moins le manque de rigueur. Une faille dans la mise en place, et tout s'effondre prématurément. Chaque personnage, chaque indice, chaque scène importante doivent être parfaitement amenés et devenir les rouages d'une mécanique implacable.
5. Spider-Man : éternel surplace...
Procédé : l'effacement
Tout le monde se souvient de One More Day et de sa désastreuse conclusion. Pour sauver sa vieille tante à l'article de la mort, Peter Parker passe un pacte avec Méphisto. Il sacrifie ainsi sa femme et, dans un acte d'un incroyable égoïsme, s'achète une bonne conscience au prix fort. L'histoire, si elle est écrite par J.M. Straczynski après un run exceptionnel, est surtout due à l'époque à l'équipe dirigeante Marvel, Quesada en tête, qui souhaite "rajeunir le personnage".
Ce coup de théâtre est le pire qui soit puisqu'il est perpétré au nom de basses raisons éditoriales, et non pour le bien du récit en lui-même. Pour attirer un potentiel et bien hypothétique nouveau lectorat, le mariage de Peter et Mary Jane est annulé, mais pire encore, l'identité du Tisseur redevient secrète, ses nouveaux pouvoirs passent à la trappe et le quasi trentenaire retrouve une psychologie adolescente datant de 1962.
Narrativement, c'est le pire des choix possibles puisqu'il s'agit, ni plus ni moins, du célèbre syndrome du cauchemar. Le personnage se réveille, il annonce au lecteur dépité que tout n'était qu'un mauvais rêve, et l'auteur (ou l'éditeur dans ce cas, Straczynski ayant largement désavoué le procédé) a ainsi l'illusion d'avoir fait son travail alors qu'il se contente de tomber dans la facilité. Une facilité dramatique puisqu'elle décrédibilise complètement les événements passés et amène le lecteur à la désagréable - mais justifiée - conclusion d'avoir été pris pour un jambon.
Le coup de théâtre est ici totalement artificiel puisqu'il viole toutes les lois tacites de l'écriture, tout en brisant le fragile rapport qui lie auteur et lecteur. Toutefois, puisqu'il est pratiqué sans vergogne, autant le signaler. Ses effets sont énormes, mais d'ordre finalement plus médiatique que littéraire. L'éditeur, si important dans son rôle de cadre, dépasse ici les limites de sa fonction et peut, par cette ingérence malhabile, précipiter le destin d'une série. Effacer d'un coup de baguette même pas magique ce qui a compté pour le lecteur n'est jamais une bonne idée.
Voilà pour ce petit tour d'horizon des bonnes ou mauvaises surprises et des différentes approches sur lesquelles elles reposent.
Évidemment, tout n'est pas aussi simple que ce rapide listing pourrait le laisser croire. De nombreux effets narratifs spectaculaires reposent sur une construction de longue haleine ou, en partie, sur les moments d'accalmie n'ayant, en apparence, pas de rapport direct avec eux.
Quoi qu'il en soit, ces moments extrêmes, qu'ils soient drôles ou émouvants, ont une importance particulière puisqu'ils s'impriment durablement dans l'esprit des lecteurs et finissent par devenir les symboles d'une époque, d'un style ou d'impératifs n'ayant que peu de rapport avec la création artistique. Et puis, avouons-le, ces coups de théâtre sont un peu ce que nous recherchons dans les comics ou plus généralement les livres. Du sens, sans doute, mais surtout des émotions. Fortes si possible.







