UMAC's Digest #45
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Les sélections UMAC dans l'actu de la pop culture





-- THE LAST JEDI (sans spoilers) --

Après un épisode VII raté (et décevant), que vaut la huitième salve de Star Wars sous l'égide de Rian Johnson, réalisateur du très bon Looper et d'excellents épisodes de Breaking Bad ?
Clairement, Les Derniers Jedi s'avère être aussi divertissant que… clivant. En effet, le metteur en scène, auteur également du scénario, semble balayer ce qu'avait mis en place J.J. Abrams dans l'épisode précédent mais aussi - et surtout - une certaine idée de la "mythologie" Jedi. Cette désacralisation va clairement déstabiliser un paquet de fans. Du reste, on retrouve la jeune Rey en pseudo formation Jedi chez Luke (épatant Mark Hamill), isolé et reclus, tandis que la Résistance, en petit comité, fuit le terrible Premier Ordre. En découle un surplace narratif et temporel assez pénible, des séquences interminables (le film dure 2h30 !), parfois totalement inutiles (tout l'arc avec Finn et Rose) ou peu cohérentes.
Le cruel manque de fond géopolitique génère une première partie hyper convenue et poussive (à l'exception notable de la superbe scène d'introduction). Un humour trop prononcé et "marvelien" ainsi que des loupés épiques (qu'on ne spoilera pas) constituent d'autres points négatifs de l'œuvre. MAIS… Rian Johnson ose et s'aventure loin de certains sentiers battus et délivre des morceaux d'histoire originaux, il prend des risques et propose quelques surprises (et réponses) bienvenues. Techniquement irréprochable et esthétiquement époustouflant, Les Derniers Jedi comporte son lot de plans iconiques et de scènes épiques. Les 45 dernières minutes sont magistrales.
Un huitième épisode qui innove, bouscule et déçoit/surprend par ses choix. On le conseille pour cette audace et le spectacle visuel proposé.
#blockbuster





-- BATMAN NIPPON --

Ceux qui suivent la page facebook UMAC ont pu voir il y a quelque temps cette bande-annonce que nous avions relayée. Il s'agit de Batman Ninja, un dessin animé mettant en scène le Dark Knight dans un Japon médiéval.
L'on sait d'ores et déjà qu'il s'agit bien du Batman classique, expédié dans le passé, donc aucunement une réinvention de sa mythologie. En ce qui concerne les adversaires, outre le traditionnel Joker, seraient présents le Pingouin, Harley Quinn ou encore Double-Face. Batman pourra compter, lui, sur l'appui de Robin, Catwoman et Nightwing.
Warner Bros. Japan annonce la série pour 2018. Au vu des premières images, animation et character design semblent soignés et devraient emballer les amateurs de combats au katana. En ce qui concerne les fans du justicier de Gotham, ça reste à voir... 
#MartyMcFlycagoulé






-- GOODIES POUR RUPINS --

Vous venez de gagner au loto ou bien vous avez une vieille tante richissime qui est particulièrement généreuse à Noël, allez donc faire un tour sur le site de Hollywood Collectible où même un vague support pour poser un flingue coûte la peau du cul.
Bon, pour être honnête, c'est très joli, les répliques sont magnifiques, les statues aussi, mais les prix sont véritablement ahurissants (et la vaseline n'est même pas fournie avec votre achat). Allez, juste quelques exemples pour rire, le blaster de Blade Runner 2049 à 900 $ (avec le support en sus, à 70 ou 80 $, suivant que vous le preniez en plastoc ou en bois), ou encore un Rocky Balboa (certes d'une cinquantaine de centimètres) à 400 $. Si vous êtes plus Batman, vous avez un joli masque sur son support, à 600 $. Pour les fans d'Aliens, un bon vieux M56 vous tend les bras pour 1200 $. Ou encore les gants d'Edward aux mains d'argent, pour à peine 800 $. Bref, c'est donné, à ce prix-là, ce serait dommage de s'en priver. Argh...
#AspirateuràPognon







-- TERREUR FROIDE --

The Terror, la nouvelle série d'AMC, basée sur le roman éponyme de Dan Simmons (cf. dans un autre registre sa trilogie d'Elm Haven), sortira sur les écrans en mars 2018 (le 26 exactement).
Ce thriller horrifique, qui met en scène une véritable expédition arctique britannique, qui a eu lieu au milieu du XIXe siècle, est produit par Ridley Scott. Si les bases sont historiques, l'on basculera rapidement dans le fantastique et l'épouvante avec une menace étrange et sanguinaire qui rôde sur la glace...
Un petit trailer pour se faire une (vague) idée.
#bestiolepolaire








-- SÉQUESTRATION SOPORIFIQUE --

Parmi les auteurs de thriller qui connaissent un certain succès actuellement figure Hans Koppel, alias Petter Lidbeck. Châtiments, réédité l'année dernière en poche, semblait être une bonne manière d'aborder ce romancier suédois. Malheureusement, malgré un début intrigant et un pitch qui se voudrait sulfureux, l'histoire tombe vite dans le fade et l'invraisemblable. Alors qu'Ylva est enlevée de manière rocambolesque par un couple cherchant à se venger d'un passé dont on ne sait rien, son mari, mou et pleurnichard, tente de convaincre les autorités qu'il n'est pour rien dans la disparition de la jeune femme.
Le thème de la séquestration, décidément à la mode (cf. Captifs dans le Digest #19), est ici survolé avec maladresse et une touche de voyeurisme érotique. Les situations, lorsqu'elles ne sombrent pas dans le cliché, frôlent parfois l'absurde. Quant aux personnages, ils sont aussi développés que le QI d'un présentateur télé. Restait le cadre, la Suède, sur lequel on comptait pour être au moins dépaysé, malheureusement, le récit pourrait se dérouler n'importe où ailleurs tant le décor importe peu. Pire, les seules touches "d'exotisme" viennent de noms certainement connus en Suède mais incompréhensibles la plupart du temps pour un lecteur gaulois. Ainsi, l'on ne sait jamais si l'auteur évoque une rue, une place, une galerie marchande ou un fleuve. Quelques notes de bas de page de la part de l'éditeur français n'auraient pas été superflues. Encore que... vu l'intérêt du truc. Ouais, on s'en fout en fait.   
#cale-meuble 








-- LES DÉCASTÉS D'ORION --

Sur une planète de la constellation d'Orion, les Hommes ont oublié leurs origines terrestres. Ils ont développé un système de castes rigide que Kohlen, un guerrier, se voit obligé de quitter après être tombé dans un piège. Le voilà seul, décasté, portant désormais la croix des parias. Il va cependant faire une rencontre qui pourrait bien bouleverser son destin, et pas seulement le sien : une femme disant venir d'une lointaine planète et possédant un incroyable véhicule volant...
Ce court récit de science-fiction, en deux volumes, est scénarisé par Corbeyran et dessiné par Jorge Miguel. Il s'agit de l'adaptation d'une histoire de l'écrivain (non, on ne dit pas "écrivaine" ou "auteure", allez vous faire mettre !) Julia Verlanger.
Un coffret réunissant les deux tomes est disponible chez Les Humanoïdes Associés. L'ensemble est gentiment sexy, superbement colorisé et plutôt prenant, le tout dans des décors très réussis.
Un beau conte SF/fantasy. 
#mondelointain



Avant-Première : Bustes Star Wars Altaya
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Le père Noël est passé avec un peu d'avance à la rédaction et nous a laissé de jolis bustes Star Wars.

Après les bustes Marvel, dont nous vous avions déjà parlé, Altaya lance cette fois une collection de bustes Star Wars. Nous avons reçu les trois premiers que nous vous présentons ici : Dark Vador, un Stormtrooper et Boba Fett.
Les personnages sont en résine, peints à la main, et font de 10 à 12 cm de hauteur environ, pour une envergure pouvant aller jusqu'à une bonne quinzaine de centimètres. Les finitions sont de bonne qualité, c'est particulièrement visible sur Boba Fett notamment, avec des impacts, usures et autres traces de combat sur la tenue.

Comme toujours avec ce genre de collection, l'abonnement (sur ce site) vous permettra d'obtenir quelques cadeaux : des posters, un chargeur Han Solo (possédant deux ports USB), le numéro #3 gratuit, un t-shirt, un mug, et même deux bustes supplémentaires (Légion 501 et Soldat Clone d'Utapau) si vous vous abonnez avant le 10 janvier. L'option de prélèvement automatique vous donne, quant à elle, droit à trois autres bustes bonus : Yoda, un Ewok et un Jawa.
Enfin, avec l'offre premium (qui vous coûtera 60 centimes de plus par numéro), vous aurez accès aux cinq bustes des musiciens de la cantina de Mos Eisley.

La collection comprendra 60 numéros, au prix de 17,99 euros chacun, sauf pour les deux premiers, moins chers (ce à quoi il faudra ajouter 75 centimes de frais de port). De quoi avoir un large panel de Jedi, Sith, princesses, drones, mercenaires, contrebandiers, soldats impériaux et autres extraterrestres.
Chaque buste, numéroté, est accompagné d'un fascicule abondamment illustré. Celui-ci contient un topo sur chaque personnage (ou race, type de soldat, etc.) concerné, avec ses caractéristiques et origines, les détails de son armure de combat, ses armes, son évolution et diverses informations sur la création des différents protagonistes (par exemple, les premières esquisses de Boba Fett ou encore sa première apparition sur le petit écran, dans un dessin animé).

Tout cela est donc assez complet et soigné. Il ne reste plus, si vous êtes tenté, qu'à trouver une place de choix pour loger toute la troupe ! 
Sortie en kiosque prévue pour le 27 décembre 2017.





Extrait du fascicule #2.

Extrait du fascicule #3.

Alan Turing ou l'énigme de la pensée
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Il y a parfois des films sur lesquels l'on ne s'attarde pas, parce que l'on n'a pas accroché à l'époque sur le pitch. Et puis, un soir, par hasard, on tombe dessus. Et c'est alors une incroyable découverte, drôle, bouleversante, enivrante, tragique. Et à travers Imitation Game, ce n'est pas seulement la guerre, les mathématiques, la logique, la philosophie et l'Histoire que nous abordons, mais aussi l'Homme, parfois seul, perdu, encagé par sa différence. C'est quand même pas mal pour un film d'environ deux heures.

Imitation Game, de Morten Tyldum, est un long-métrage contant l'histoire d'Alan Turing, mathématicien et cryptologue de génie, à travers la quête qui l'a rendu célèbre bien après sa mort : le décryptage d'Enigma, la machine qui servait à coder les transmissions militaires du IIIe Reich. Sur le coup, ça peut sembler un peu ardu, voire chiant, mais en réalité, peu importe l'intrigue, c'est la manière dont on la met en scène qui fait tout l'intérêt (ou pas) du récit.
Et dans ce cas, c'est magnifiquement fait.

Il faut mettre tout d'abord en avant l'interprétation, fantastique, de Benedict Cumberbatch (surtout, voyez ce film en VO ! ne vous imposez pas une barrière inutile entre ce putain d'acteur et vos sens). Le rôle n'est pas évident, loin de là, mais le comédien britannique parvient à lui donner une véritable épaisseur et des tas de nuances. En gros... imaginez une sorte de Sheldon Cooper tragique. Quelqu'un dont l'intelligence le coupe déjà du monde, qui a aussi du mal à décoder les gens, les émotions courantes, et qui, en plus, sera poursuivi à cause de ses préférences sexuelles. C'est extrêmement difficile de ne pas en faire trop, de parvenir à le rendre sympathique, parfois drôle, parfois touchant. Eh bien Cumberbatch fait un carton plein. Il n'était pas le premier choix pour le rôle, mais c'est une chance que DiCaprio ait décliné l'offre tant l'interprète de Sherlock Holmes (la série TV de la BBC) livre une composition magistrale de justesse.

Évidemment, si l'interprétation est excellente, elle repose aussi sur un matériel de base fascinant, à savoir le fameux Alan Turing. Grosso modo, il est l'un des pères de l'informatique, il pose des questions essentielles et fascinantes (ce en quoi il rejoint largement le cercle des philosophes modernes) et il a donné son nom à un test qui est en soi un défi. Le test de Turing [1] consiste en fait, pour un individu, à discuter à distance avec "quelqu'un" et à déterminer s'il s'agit d'un humain ou d'un programme. Jusqu'à présent, même si des avancées ont eu lieu en la matière, il est assez aisé de mettre les bots en défaut. Si ça vous amuse, vous pouvez tester un chat avec A.L.I.C.E., Cleverbot ou encore Eliza. Et, bien qu'elles soient intéressantes, ces tentatives d'intelligence artificielle sont encore loin du but, à savoir "penser", même différemment.


Le "différemment" est ici d'une importance capitale, bien rendue dans le film qui montre à quel point Turing souffre de sa non-adaptation sociale. Celle-ci prend d'ailleurs plusieurs formes. La cruauté de ses "camarades" de classe lorsqu'il était plus jeune, l'hostilité de ses collègues ensuite, mais aussi sa condescendance, amusante, ses tentatives touchantes de se faire accepter (à l'aide de pommes distribuées et d'une blague), et sa solitude, extrême, étouffante, inacceptable.
Je ne basculerai pas dans le "spoiler" en dévoilant la fin, puisque cette fin est déjà connue et qu'elle ne gâchera en aucun cas le film, qui est un monument de délicatesse et de subtilité. Turing, homosexuel à une époque où c'est un crime en Grande-Bretagne, se voit proposer un choix épouvantable : la prison ou la castration chimique à base de prise d'œstrogènes. Il grossit, développe une poitrine féminine et tombe en dépression. À partir de là, les versions divergent...

Certains pensent qu'il a pu mourir par accident, lors de l'une de ses expériences. Pratique, non ? Le film, lui, choisit la thèse du suicide. Qui ne semble pas idiote. Après tout, vous êtes un génie, vous avez permis à votre pays de gagner la guerre, mais vous n'avez pas le droit d'aimer qui bon vous semble. Au contraire, l'on vous met devant une alternative atroce : la prison ou une chimie ignoble qui détruit non pas vos envies, mais ce que vous êtes, votre corps, votre esprit. Voilà à quoi l'a conduit la défense de ces "grandes" démocraties dont on vante tant les mérites. Car le monstre, bien entendu, c'est le vaincu. Le vainqueur, lui, est forcément bon, peu importe l'horreur de ses actes.
Le 8 juin 1954, Alan Turing est retrouvé mort chez lui. L'autopsie conclut à un suicide au cyanure.
En 2009, à l'initiative d'un informaticien, John Graham-Cumming, une pétition est envoyée au premier ministre britannique pour demander des excuses officielles du gouvernement, accusé d'avoir, par ses poursuites, précipité la mort d'Alan.
En 2013, dans ce qui reste comme l'un des actes les plus cyniques de notre temps, la reine Elisabeth II "gracie" Alan (comme s'il était coupable de quelque chose) et signe un "acte royal de clémence".

Ah ben, quand on peut faire preuve de "clémence" et que ça coûte rien, on va pas se gêner. Mec, on t'a conduit au suicide après que tu aies sauvé nos nobles culs de demeurés, mais 60 ans après, OK, on est clément, on admet que bon, même si tu aimais la bite, ça méritait pas qu'on te drogue et qu'on te pousse au désespoir.
Belle leçon de tolérance à rebours, vraiment, on se dit qu'il a bien fait de rouler pour l'Angleterre ce pauvre Alan.

À travers ce fantastique film qu'est Imitation Game, et au travers de la non moins fantastique vie que fut celle d'Alan Turing, c'est un questionnement essentiel qui se pose. Sur l'intelligence, artificielle ou non (et la plus artificielle parfois n'est pas nécessairement celle des machines), sur l'isolement et les dogmes sociaux, sur la cruauté de régimes présentés comme "bons" et... peut-être aussi sur notre époque.

Les tentatives de création de machines pensantes nous seront d'une grande aide pour découvrir comment nous pensons nous-mêmes. 
Alan Turing   

L'histoire est écrite par les vainqueurs.
Robert Brasillach 



[1] Il existe une blague "geek" assez connue qui consiste à dire à quelqu'un qu'il a échoué au test de Turing lorsqu'il profère quelque chose de stupide ou de particulièrement inadapté à une situation, sous-entendant ainsi que l'individu en question a la maladresse d'une machine. Après, bon, quand on connaît bien les humains, on se demande si échouer à ce test n'est pas plutôt une bonne chose... 

Tokyo Kaido 1 : les Enfants prodiges
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Le Festival d'Angoulême 2017 a remis son Prix de la Série à Minetarô Mochizuki pour Chiisakobé, son adaptation d'un roman de Yamamoto. Le mangaka était déjà connu dans l'Hexagone pour son travail sur Dragon Head qui le promettait déjà à un grand avenir avec un style singulier et son intérêt pour les altérations subjectives de la réalité. Toutefois, avant de voir de quoi retourne ce titre, il serait pertinent de se pencher sur Tokyo Kaido, une œuvre antérieure (2008) du même artiste que le remarquable éditeur Le Lézard Noir a décidé de publier cette année, avec la même application, en trois tomes luxueux.

Tokyo Kaido nous plonge dans le quotidien improbable de jeunes patients internés à la clinique Christiania, spécialisée dans les troubles du cerveau, sous la houlette de l'intriguant Docteur Tamaki, dont le look androgyne laisse rêveur. On y trouve ce jeune homme qui ne peut s'empêcher de dire ce qu'il pense, sans aucun filtre, déversant à ses interlocuteurs malchanceux sa haine pour le monde qui l'a fait ainsi (il a été victime d'un accident qui lui a laissé un fragment dans le cerveau). Tout le contraire de cette jeune femme, patiente douce et attentive, qui est la proie d'orgasmes incontrôlés et imprévisibles dont l'origine est inconnue. A leurs côtés, il y a cette petite fille qui vit dans une réalité dont les humains sont absents, s'émerveillant de tout ce qui l'entoure et incapable de communiquer avec autrui, et ce garçon seul survivant d'un drame, qui se prend pour un surhomme prêt à sauver la planète d'une invasion extraterrestre.


Aussi déroutant que fascinant, le premier tome fait partie de ces œuvres inclassables qui suscitent des sentiments contradictoires. Le style épuré mais ciselé, d'une netteté presque chirurgicale, induit pour chaque case des interprétations équivoques mêlant symbolique et onirisme. C'est incontestablement beau, par moments teinté d'une sorte d'innocence puérile, d'autres fois admirable dans sa conception graphique, sa recherche de l'épure signifiante et sa composition savante. Tout en multipliant les angles de vue, Mochizuki ne pratique pas l'ostentatoire et nous laisse le soin de voyager au-delà des cases millimétrées. D'autant que les personnages, tous plus énigmatiques et singuliers les uns que les autres (tant les patients que les praticiens de cette clinique du cerveau), interpellent automatiquement l'imaginaire du lecteur qui parviendra pourtant difficilement à s'identifier, cherchant constamment à anticiper sur des caractères et des situations qui finissent immanquablement par lui échapper. Rien n'est figé, rien n'est certain dans ce récit particulier, parfois sobrement angoissant, parfois délicatement émouvant comme dans la partie "livre dans le livre" où l'on explore le manga - intitulé "Tokyo Kaido" ! -  que Hashi, le garçon mal dans sa peau, est en train de créer en y injectant toute sa frustration et sa douleur.

Pour ce premier tome sous-titré les Enfants prodiges, on pense parfois à Twin Peaks, parfois aux X-Files (le lecteur attentif ne peut pas passer à côté de subtiles allusions) avant d'opter, mais sans grande conviction, pour les Nouveaux Mutants : en fait, on ne sait pas vraiment où l'on va avec cette œuvre délicieusement poétique semblant construite sur une multitude d'images subliminales, toujours à la lisière du fantastique mais sans jamais l'aborder de front - surtout que la question de l'interprétation est au centre du récit. Qu'est-ce qui est réel ? Et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Philip K. Dick n'a qu'à bien se tenir. Si ça se trouve, on en ressortira avec de pures tranches de vie de personnes qui se croient différentes et cherchent simplement, avant de comprendre pourquoi, à s'intégrer dans la normalité d'un quotidien qui leur échappe. Leur souffrance, leur incompréhension, leurs joies et leurs peurs sont bien concrètes et nous rappellent qu'il s'agit de patients que leur handicap place à part de notre société. A moins que leur vision de la réalité soit plus effective que la nôtre et que les aliens, qui ont déjà débarqué sur Terre, nous aient clairement éradiqués. 
A vous de voir.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel ouvrage résultant d'une édition soignée : 212 pages d'excellente qualité sous une couverture pelliculée du meilleur effet.
  • Des personnages principaux insolites et accrocheurs dans un contexte étrange.
  • Un récit singulier, multipliant les points de vue, déroutant et plein de charme.
  • Un style agréable par ses traits précis, son cadrage méticuleux et le soin apporté aux détails. 

  • Une impression délétère de ne pas savoir où l'on va : ça peut facilement déstabiliser.
Les royaumes carnivores
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En-cas laissant sur sa faim, les Royaumes carnivores, trouvaille des éditions Akata, se déroulent sur les terres africaines où la tribu des lions exerce la terreur, à cause de leur quête absurde de la chair de goût. Dominant hyènes et gazelles de Thomson [1] dans leur territoire, ils ne remarquent pas la rébellion poindre.

Cérémonieuses, disciplinées, sous le joug des fauves, les Thommies s’inclinent au retour des chasseresses royales. Les carnivores amènent un troupeau de zèbres pour nourrir l’imposant clan. Si les herbivores esclaves ne deviennent que rarement le diner, c’est la faute de leur chair réputée peu savoureuse. En échange de protection et de sécurité, elles servent les lions, mais gare aux débordements ! Une seule incartade et voilà la gazelle incriminée déchiquetée sans pitié devant le peuple réuni. Les hyènes, elles aussi esclaves des grands félins, se délectent des reliefs des repas. Dans ce semblant d’ordre où la loi du plus fort règne, Buena, un bovidé adolescent, refuse le massacre de très jeunes zèbres pour le plaisir du palais des imposants fauves. Idéaliste, il imagine chacun capable de désobéir en face de ce qu’il considère comme une injustice. N’écoutant que son courage confinant à la bêtise, il s’oppose aux lions pour délivrer les jeunes équidés. Alors que tout semble perdu pour lui — il ne fait pas le poids face aux carnivores —, la « démone blanche », dernière représentante des guépards, surgit et massacre une partie des fauves de l’assemblée, donnant l’occasion à Buena de fuir. Elle ne se nourrit que de ces félins à crinière depuis que son espèce a été décimée par eux, guidée par leur goût culinaire. Buena libéré, il ramène les zèbres à leur troupeau et essaye de fomenter une rébellion avec les mammifères des alentours.

Ce titre étonnant, dynamique et bien dessiné est la première œuvre de Yui Hata. Dans son univers, les animaux de la savane anthropomorphes possèdent des caractéristiques humaines : ils ont abandonné la quadrupédie pour la bipédie, ils usent de la parole, et portent des cache-sexes et des colifichets. Les lions façonnent des armes, des bijoux, vivent dans des maisons et, ultime indice d’« évolution » : la gastronomie. La famille royale comporte des mâles aux caractères affirmés : le replet dissimulant une grande force, la brute, le seigneur coquet mais retors, pervers et redoutable, sans que l’on ne rencontre le roi. Les gazelles, toutes semblables jusqu’au slip en tissu, sont de même bipèdes et cantonnées au travail de force. Elles sont surveillées par les hyènes, bipèdes elles aussi. Tous se partagent des territoires et sont hostiles les uns envers les autres, redoutant par-dessus tout les lions, incapables de tenir la moindre parole.

L’auteur arrive à insuffler une personnalité à chacun de ses protagonistes et utilise avec habileté leurs caractéristiques animales tout en évitant le manichéisme : les carnivores et les herbivores peuvent s’associer pour affronter un ennemi commun. Les expressions faciales et gestuelles soignées paraissent naturelles. Les relations sociales naturelles sont exploitées. Le mangaka adapte les visages : si la majorité des bêtes possèdent une vision sur le côté, ici, les créatures ont quasi toutes des yeux de face ; cela peut être perçu comme un signe d’évolution, la bipédie amenant le regard facial scrutateur. Dans leurs interactions, les combattants que réunit Buena sont tous experts dans leur art bestial. Les affrontements sont brutaux, Yui Hata ne craignant pas de montrer la violence des fauves, les éviscérations, déchiquetages, arrachages de membres. Les organes tombent au sol, étalant l’horreur de la domination.

La tribu des lions apparait comme une métaphore d’une société totalitaire à la recherche du plaisir soi-disant le plus raffiné, le plus inutile pour la survie : faire la fine bouche devant la nourriture, n’hésitant pas à la gaspiller, à la consommer sans prendre soin de renouveler et d’entretenir le cheptel et surtout, imaginant des accouplements inter-espèces pour en dévorer les petits.

En seulement trois tomes, l’auteur ne résout pas son postulat de base : la rébellion contre les lions. Pire, dans le second volume, l’histoire change de cap et se concentre sur la guépard, majestueux personnage, et le sauvetage de son unique progéniture, contre les rois de la savane. L’amour du mangaka pour la blanche féline transparait, ses apparitions sont sublimes, son regard, magnifique. Elle dégage un tel charisme que l’on est irrésistiblement attiré et que l'on attend chacune de ses irruptions. Hélas ! en refermant le dernier volume, un goût amer d’inachevé reste en bouche et appelle irrémédiablement une suite. Ces trois tomes ne sont que les prémisses d’une longue aventure, originale, d’un graphisme de qualité, avec des enjeux certes simples (la loi du plus fort n’est pas forcément la meilleure, la résignation non plus, mais l’entraide peut apporter beaucoup, plutôt que d’être dominé, classé, noté gustativement, les animaux préfèrent être dévorés selon la nature établie, pour la survie...) mais forts et universels, portés par des personnages intéressants.
La version française propose de belles couvertures au logo travaillé, la quasi-totalité des onomatopées adaptées, la traduction soignée, impression de qualité sur du papier assez épais.

Notons que ce manga n’est pas la première bande dessinée animalière asiatique sortie en français qui se consacrent à des bêtes sauvages ; l'éditeur Clair de Lune avait en sont temps, publié plusieurs récits autour des tigres [2].
Les Royaumes carnivores demeure une œuvre que l’on aimerait plus développée avec une conclusion sur le sort des lions et de leurs esclaves. Une histoire à potentiel trop vite terminée, laissant un arrière-gout de frustration, un suspense intolérable.



[1] La Gazelle de Thomson, également appelée Thommie, fait partie de la famille des bovidés. De petite taille, elle se trouve uniquement en Afrique de l’Est.
[2] Tigre (2 volumes), Histoires de tigres (1 volume), le Tigre blanc du mont Baekdu (1 volume), Kaichambi le bébé tigre (1 volume), tous par AHN Soo-Gil. Mais les animaux aux visages expressifs demeuraient sur quatre pattes.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le graphisme soigné et détaillé jusque dans les décors.
  • Un univers vaste amenant de multiples rebondissements.
  • Une édition de qualité.
  • Questionnement social actuel.
  • Un récit prenant mais avec une impression d'inachevée et d'expédié.