Chroniques des Classiques : Des Fleurs pour Algernon
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Remarquable roman, Des Fleurs pour Algernon fait partie de ces rares œuvres qui laissent une empreinte durable dans l'esprit de ses lecteurs.

Après Sa Majesté des Mouches, 1984 et Le Maître du Haut Château, nos chroniques des classiques nous permettent aujourd'hui d'aborder le chef-d'œuvre de Daniel Keyes. Considérer par de nombreux ouvrages comme un classique de la science-fiction, Des Fleurs pour Algernon est à la fois moins (l'aspect science-fiction étant ici bien peu présent) et bien plus que cela (il s'agit d'un classique de la littérature tout court).

Charlie Gordon est un attardé mental plus ou moins autonome qui travaille dans une boulangerie. Ses collègues se moquent régulièrement de lui et lui jouent de mauvais tours mais Charlie s'en fiche : il ne s'en rend même pas compte, il est heureux d'avoir des amis et de rire avec eux. Charlie aimerait cependant être un peu plus intelligent, car il sent bien qu'il est différent. Il suit avec assiduité les cours de miss Kinnian, s'appliquant et faisant preuve d'une détermination sans faille.
Un jour, des scientifiques contactent Charlie. Le voilà sélectionné pour une opération révolutionnaire qui pourrait lui permettre de rattraper son retard intellectuel, peut-être même le rendre supérieurement intelligent. Il est cependant prévenu, les progrès seront lents. Les premiers tests commencent. Charlie doit maintenant affronter une petite souris, Algernon, dans un jeu dont le but consiste à sortir le plus rapidement possible d'un labyrinthe...

Il est impossible de lire ce récit et de ne pas être bouleversé par ce qu'il évoque. Par bien des aspects, Des Fleurs pour Algernon illustre parfaitement le principe d'identification par l'affect (détaillé dans cet article), procédé certes connu mais parfaitement employé par Keyes. Tout repose en effet sur la sympathie que va immédiatement susciter Charlie, brave demeuré à la gentillesse désarmante, victime d'une mère pas vraiment aimante et de collègues franchement odieux.
Keyes, qui travailla notamment aux côtés de Stan Lee, évoque ici une transformation spectaculaire, un poignant voyage des ténèbres vers la lumière.

D'un point de vue pratique, le récit se présente sous la forme de comptes-rendus écrits par Charlie qui, pour les besoins de l'expérience, doit noter son évolution et tout ce qui lui passe par la tête. De ce fait, les premiers chapitres sont un peu délicats à lire car le personnage utilise un langage et une orthographe clairement déficients. Peu à peu, le traitement s'avérant efficace, l'écriture s'améliore au même rythme que le quotient intellectuel de Charlie.
C'est là que les ennuis commencent pour lui, car cet accès à la réflexion s'accompagne de révélations douloureuses. Charlie voit son passé sous un autre œil, il comprend le petit manège malsain des gens qu'ils prenaient pour ses amis, il découvre la souffrance, la solitude, les tares des professeurs que, dans son innocence, il imaginait parfaits.

Keyes manipule le sujet pourtant sulfureux du retard mental avec une intelligence et une sensibilité extraordinaires. Il dépeint un Charlie "affamé de contacts humains" et évoque d'une façon poignante ceux qui sont atteints du même trouble, considérant d'une manière poétique qu'ils restent à jamais des enfants.
Une infirmière aura ainsi ces mots en évoquant ses patients : "Les enfants normaux grandissent trop vite, ils cessent d'avoir besoin de vous... ils s'en vont de leur côté, oublient qui les a aimés et a pris soin d'eux. Mais ceux-là ont besoin de tout ce que vous pouvez leur donner... toute leur vie."
Et c'est clairement de cela qu'il s'agit, Charlie, l'enfant éternel, devenant (trop) rapidement adolescent puis adulte, découvrant la sexualité, la musique, les romans mais aussi la mesquinerie, les déceptions, la petitesse du monde réel.

L'histoire, magnifique, se transforme en tragédie humaine lorsque ce que Charlie soupçonnait se réalise : la transformation n'est que temporaire, son état va se dégrader et le replonger vers la bêtise et son néant. A partir de cet instant, il tente de tout faire pour profiter des derniers moments de lucidité, pour conserver ce savoir qui l'a ébloui et a fait de lui un phénomène aussi calé en langues qu'en mathématiques ou en économie. Il tente de maintenir la tête hors de l'eau, d'aspirer la connaissance comme l'on recherche l'oxygène après une trop longue apnée. Mais ces enfants-là ne sont pas faits pour grandir...

Les thèmes soutenant le roman sont clairement universels et intemporels (la solitude provoquée par la différence, la possible froideur d'une intelligence inhumaine, la recherche désespérée des blessures anciennes et refoulées qui ont façonné notre personnalité...), tout comme le style employé, totalement moderne bien que le récit date de 1966. Quant à Charlie et la petite Algernon, il serait illusoire de penser ne pas s'y attacher.
Des Fleurs pour Algernon se révèle une démonstration magistrale et brillante, un exemple parfait de ce qu'une lecture peut offrir comme choc émotionnel et réflexion en profondeur.

Un livre totalement indispensable, autant pour le plaisir et l'émotion qu'il engendre que pour l'élégance technique de sa construction.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Personnage attachant.
  • Intelligence du propos.
  • Intensité de l'aspect émotionnel.
  • Techniquement brillant.

  • D'une tristesse infinie (pas un défaut en soi, mais ne vous attendez pas à vous poiler toutes les deux pages, même si une certaine forme d'humour est présente parfois).