Polémique autour de Ghost Recon Wildlands
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Il m’est souvent arrivé de m’insurger contre des inepties proférées à l’encontre des comics, des jeux, de certains pans de la pop culture (cf. cette chronique ou celle-ci). En général, il s’agissait d’énormités balancées par des journalistes peu scrupuleux ou des auteurs sectaires (cf. cet article ou celui-ci). Mais il s’agissait toujours d’affirmations négatives, qui tendaient à déprécier un domaine (cf. cet article qui revenait sur la manière honteuse de présenter les jeux vidéo comme une addiction, au même titre que l'alcool ou le cannabis).
Or, tenter de glorifier une activité en utilisant un argumentaire fallacieux sans rapport avec la dite activité est tout aussi coupable. Encore plus si cela est relayé avec complaisance par la presse. 

Le point de départ est cet article du Monde, qui relate la déception d’un responsable d’Ubisoft devant la réaction du gouvernement bolivien face à la présentation de leur pays dans Ghost Recon Wildlands, un TPS dans lequel le joueur lutte contre le cartel de la drogue dans une Bolivie futuriste.  
La présentation par le journaliste du Monde, dès les premières lignes, est partisane et s’éloigne clairement du but a priori recherché : informer de manière objective. La voix de Tommy François, reporter de terrain en charge de récolter diverses informations pour enrichir les jeux, est décrite comme « penaude » (recherche d’empathie, rien à faire dans un article) et l’on déclare de but en blanc que c’est son travail (présenté comme essentiel) qui est visé indirectement par le gouvernement bolivien. Oh, les salauds de Boliviens qui n’ont même pas le respect du travail d’autrui et s’insurgent quand on associe leur pays aux seuls narcotrafiquants, alors que l’on a poussé l’effort jusqu’à modéliser la moindre motte de terre !

Les Boliviens en colère ont été jusqu’à convoquer l’ambassadeur français, tombant certainement des nues devant le motif du grief.
L’ambassadeur actuel, Denys Wibaux, est diplomate de carrière, juriste de formation, et il a une bonne tête à bien s’éclater sur Call of Duty. J’avoue, c’est totalement gratuit, m’enfin, ça m’amuse de l’imaginer en train de s’occuper très sérieusement d’un incident déclenché par un jeu vidéo. Bref, les responsables boliviens ne sont pas contents parce qu’ils estiment que ce jeu caricature leur pays, non sur la forme (apparemment respectée jusqu’à la moindre touffe d’herbe) mais sur le fond. C’est un peu comme si les anglais sortaient un jeu se déroulant en France, basée uniquement sur le délit d’initié et les emplois fictifs. C’est pas totalement faux mais ça emmerde un peu les responsables de l’office du tourisme. Mais le problème ne vient pas tant de la réaction bolivienne, excessive mais attendue, que des arguments développés par l'employé d'Ubisoft pour défendre son job. 


Bon, Tommy continue de dire qu’il est désolé (il « soupire » en faisant acte de contrition, bravo encore pour le côté froid et pas du tout orienté de l’article) et pense que « cela ira mieux quand ils verront le travail monstrueux que l’on a mis (sic) à retranscrire le monde ».
Prenons un exemple. Imaginons que l’on fasse un jeu sur votre famille. Basé uniquement sur les ennuis judiciaires de l’oncle Anatole. Ça va un peu vous surprendre, vous froisser certainement. Et l’on vous répond : « attends de voir comme on a super bien modélisé la table de la salle à manger ! »
Ah oui, en effet, je suis pressé de voir la réaction des autorités boliviennes devant cet argument imparable.

Alors, pour être honnête, je ne crois pas une seconde qu’il faille se baser sur la diplomatie pour estimer ce que l’on a le droit ou pas de montrer ou extrapoler dans une création, qu’il s’agisse d’un jeu, d’un roman ou de n’importe quelle œuvre artistique ou à but ludique. Autrement dit, la réaction des autorités boliviennes est inappropriée, mais la réaction des responsables du jeu (de celui-ci en tout cas) n’en est pas moins spécieuse et même parfois très... limite.

Le journaliste nous explique ensuite le métier de Tommy. Il s’agit d’apporter « un supplément d’âme », de « rencontrer des gens, des visages, de partager ».
Putain, c’est beau comme du Manu Chao.
Avant de chialer d’admiration devant la noble mission du globe-trotter, rappelons que tout auteur se documente toujours un minimum. C’est normal. Ça fait partie de l’écriture (d’un jeu, d’un roman, d’une BD…). Lorsque le grand nombre d’intervenants (400 !! dont 50 à 80 directement sous ses ordres) est évoqué, on se dit que le journaliste va poser la question qui vient automatiquement à l’esprit : avec autant de gens, n’y a-t-il pas un risque de diluer l’information, de la lisser, pour qu’au final il n’en reste qu’une caricature, sorte de plus petit dénominateur commun ?
Mais non, pas de réaction, encore moins un début d'approche contradictoire. 


Tommy continue à vanter l’intérêt de son poste en prenant comme exemple le niveau de Tchernobyl dans Call of Duty : Modern Warfare. Il ne dit d’ailleurs pas que c’est mauvais, mais que les gens qui ont créé ce niveau se sont basés sur de la doc (comme 99 % des auteurs, qui n’ont pas les moyens de parcourir le monde). Pas de bol, Tchernobyl n’est vraiment pas un bon exemple car il n’est évidemment pas souhaitable, pour des raisons de santé, de s’y rendre. Il termine avec cette sentence : « tu peux passer trois ans sur wikipedia (argh) tu ne me raconteras pas les dix secondes de l’arrivée à l’aéroport, à sentir des odeurs différentes, à voir des couleurs différentes, des voitures différentes, etc. »
On va s’attarder un peu sur cette phrase qui vaut vraiment le coup.

1. Passer trois ans sur wikipedia.
Autrement dit, très longtemps (trop longtemps) sur une encyclopédie collaborative réputée pour ses erreurs. Est-ce là tout ce que le net ou les ouvrages papier proposent ? Non.
Il y a ici une mauvaise foi qui vise à opposer dans un cas une mauvaise documentation (comme si la bonne n’existait pas) et dans l’autre un travail sur le terrain, certes potentiellement riche mais nullement systématiquement nécessaire.

2. Tu me raconteras pas les 10 secondes de l’arrivée à l’aéroport.
Ben… si.
C’est clairement ce qu’un auteur va faire.
Cet exemple est tellement con qu’il revient à dire que pour raconter un crime ou un viol, il faudrait tuer ou violer soi-même. Heureusement les auteurs n’en sont pas encore là. Et s’ils peuvent se renseigner sur de tels actes, extrêmes, ce n’est pas trop leur accorder en termes de confiance que de penser qu’ils parviendront à imaginer une arrivée dans un aéroport.

3. à sentir des odeurs différentes.
Probablement la partie la moins stupide, bien que je ne sois pas persuadé de la variation de l’odeur d’un tarmac d’aéroport selon les pays. Oui, je sais qu’il ne parle pas spécialement de l’aéroport là. Ceci dit, il serait surprenant qu’une forêt exhale des effluves de charquekan sous prétexte qu’elle est bolivienne.
Et si les mecs de Modern Warfare s’étaient rendus à Tchernobyl, un endroit interdit à juste titre car encore radioactif, par quel procédé auraient-ils rendu les « odeurs » du décor dans leur niveau ? Ah oui, tout ce qu'il dit est systématiquement débile. C'est rare. 

4. à voir des couleurs différentes.
Non. Impossible factuellement. Les couleurs ne sont pas différentes en Bolivie de ce qu’elles sont au Japon ou en France. Il s’agit donc d’une licence poétique, d’une formule destinée à faire « joli ». Ce qui serait très bien dans une fiction, mais pas dans une interview censée justifier l’approche artistique polémique d’un jeu.

5. des voitures différentes.
Il y a vraiment besoin d’aller en Bolivie pour, de nos jours, voir des  voitures « différentes » ?
D’une part, il suffit de se balader sur Google Earth pour voir des véhicules tout à fait identifiables dans les rues des villes boliviennes, d’autre part, même si effectivement une certaine « atmosphère » peut être liée à une présence sur place, elle est ici décrite avec un manque d’à propos désarmant.


Certains éléments viennent ensuite (enfin !) apporter du crédit à la fonction assurée par Tommy et son staff. Ils se sont notamment intéressés au travail des militaires ou encore à la culture locale, aux pratiques religieuses. Plutôt bien ça. Sauf que, de nouveau, les arguments avancés sont sujets à caution.
Le type explique par exemple qu’un « mec » (l’on appréciera la qualité de la source) lui a dit qu’une maison avait abrité Klaus Barbie. Non seulement il prend ça pour argent comptant mais en profite pour en remettre une couche sur wikipedia, comme s’il n’existait que ce moyen pour s’informer en dehors de l’enquête (ou plutôt des rumeurs) sur place.

La suite est encore pire. Si jusqu’à présent, l’on en restait aux élucubrations et aux facilités, l’on en vient maintenant à une forme de condamnation étrange, incompréhensible même.
Ainsi, en parlant de la cocaïne, le fameux spécialiste de la Bolivie va balancer que c’est une forme de colonialisme pour « les petits cons blancs (ah ben carrément des propos racistes maintenant, et ça passe dans Le Monde sans problème... parce que ça vise des Blancs je suppose, ceci dit, ça tombe sous le coup de la loi quand même) dans les boîtes de nuit de Miami ou Paris, qui s’en mettent plein le nez. »
D’une part, je ne suis pas persuadé que seuls les Blancs se droguent en discothèque dans les pays occidentaux, d’autre part, il faudra m’expliquer par quel putain de miracle les consommateurs, en bout de chaîne, sont considérés comme « colonialistes » ? Ceux qui « colonisent » ne sont-ils pas les producteurs et les acteurs économiques de ce commerce ? Ou alors le type a voulu dire l’inverse et dans ce cas il s’y est tellement mal pris que ses propos sont incompréhensibles en plus d’être insultants (et illégaux).


Le portait continue. On nous vante son bureau à Montreuil, ouvert sur le monde. Forcément. Et la malice du gars. Son « appétit » de rencontre (un appétit de rencontre qui pousse à tenir de tels propos caricaturaux et méprisants, on s'en passerait). Sa « bi-nationalité de nature » (je ne sais pas ce que ça veut dire, j’ai toujours cru qu’avoir une bi-nationalité relevait de l’administratif, donc du domaine culturel au sens strict, et non de la nature).
Et l’on en vient aux propos les plus crétins (ah tiens, il lui restait de la marge) : « le jeu vidéo est une forme d’apprentissage de demain. »
Misère.
Quand on voit ce que donne un système d’apprentissage dédié, avec plus d’un million de fonctionnaires en France (uniquement dans ce seul domaine, oui) et un budget de plus de 150 milliards d’euros… (en tout cas en 2014. Ça a certainement un peu augmenté depuis, vous savez ce que c’est), eh bien… on se rend compte que c’est très compliqué l’apprentissage et l’éducation. Même quand on les laisse à des professionnels (le niveau des collégiens et des bacheliers en témoigne, je ne parle même pas des universités françaises, totalement méprisées – à raison – sur la scène internationale). Alors avancer qu’un domaine ludique a une « mission » de ce genre, c’est de la pure science-fiction. C’est même totalement mensonger. Bien entendu, cela peut arriver que l’on apprenne quelque chose avec un jeu, mais c’est un effet secondaire, ce n’est pas ce qui le caractérise et ce n’est surtout pas son putain de but !!
Il y a des gens qui sniffent de la colle, mais vous bousiller les neurones n’est pas l’objectif premier de la colle. La colle, c’est fait pour… coller. Donc un jeu, c’est fait pour… ? « Apprendre » ? Non, comme son nom l’indique, c’est fait pour jouer. Et ce n’est pas péjoratif. Le jeu a une fonction psychologique essentielle, même les adultes jouent (ou devraient jouer), ça n’a rien de régressif, c’est un signe de bonne santé mentale. La mission réelle du jeu est suffisamment noble et utile pour que l’on ne soit pas obligé de mentir à son sujet. 
Ainsi, Gabriel Balbo, psychanaliste, directeur du Journal français de Psychiatrie, explique qu’historiquement, les jeux étaient destinés aux adultes et que les historiens qui se sont penchés sur l’évolution du jeu défendent l’idée que l’esprit ludique est l’un des ressorts principaux, pour les sociétés, des plus hautes manifestations de leur culture. Et pour les individus, de leurs progrès intellectuels (source : psychologie.com).
Concepteurs et programmateurs, réjouissez-vous : le jeu est utile en tant que jeu. Nul besoin donc de mettre en avant des qualités imaginaires pour le défendre.  

Suit ensuite une condamnation (un comble !) de l’aspiration des joueurs (qui ne demandent qu’à… jouer) face à l’incroyable mission dont le mec se sent investi. Ou face à un égo démesuré qui se prend pour un professeur. Et drôle de professeur, parce qu’en fait, le mec fait peur. Surtout lorsqu’il dit que son objectif, c’est de faire en sorte que ses deux enfants « ressortent plus intelligents lorsqu’ils auront passé 300 heures sur un jeu ».
Ah, 300 heures quand même... c’est pratiquement deux semaines non-stop à ne faire que ça. Un mois entier si l’on prend le temps de dormir un peu et se nourrir. Hmm… c’est pas un peu trop pour des enfants ? Surtout que, pour qu’ils deviennent plus « intelligents » (ou cultivés plus exactement), il existe tout de même des activités plus appropriées. Aller quelques heures en cours par exemple. Ou lire.
Donc, clairement, non.
Non, les jeux vidéo ne sont pas dangereux mais non, ils ne sont pas pour autant éducatifs, en tout cas, ce n’est pas leur mission. En réalité, les jeux vidéo clairement pointus ne vont pas « éduquer » les joueurs mais attirer les joueurs éduqués ou déjà curieux. C’est différent.

Ce Ghost Recon Wildlands propose certes apparemment un vaste monde ouvert, des graphismes qui claquent leur race, mais sa valeur didactique reste à démontrer, surtout en sachant que la même chose pourrait être proposée dans un monde totalement imaginaire. Et puis, qu’un jeu du genre Civilization ait une valeur ajoutée éducative, on l’imagine facilement. Pour un jeu de tir, c’est déjà moins évident. Cela n’est pas trop s’avancer que de dire que rares seront en tout cas les enfants qui l’achèteront pour « découvrir » la Bolivie.  


Providence 2 : l'Abîme du temps
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Intrigant, fascinant, déstabilisant, le second tome de la série Providence est à la fois plus audacieux, plus fermement ancré dans la mythologie lovecraftienne et plus déroutant dans son déroulement que le premier qui s'avère du coup, et a posteriori, plus aisé et linéaire dans son approche, constituant simultanément un excellent prologue pour une œuvre qui s'avère d'ores et déjà ambitieuse et une introduction étonnamment moderne au Mythe de Cthulhu.  

Alan Moore y déploie cette fois toute son immense culture en évitant de justesse tout pédantisme et manifeste davantage son goût visiblement immodéré pour l'auteur de la Couleur tombée du ciel, des Rats dans les murs ou de l'Abomination de Dunwich, trois des œuvres presque ouvertement citées dans ce second tome d'une densité hallucinante. Intriquant la quête du candide (et souvent agaçant dans son apparente naïveté) Robert Black - un journaliste qui s'est mis en tête de rédiger un traité sur le folklore magique de la Nouvelle-Angleterre à partir de livres prétendument maudits - avec la réalité fuligineuse dissimulée sous la verdure austère de la campagne du Massachusetts, il titille constamment, avec une malice sadique, l'intelligence et le pouvoir de concentration du lecteur en le fourvoyant et le poussant à revenir régulièrement en arrière afin de corroborer ses hypothèses et vérifier la cohérence de sa progression. Ceux qui avaient goûté à Neonomicon seront dès lors préparés à une telle dynamique, d'autant que ce volume revêt certains des flamboiements eschatologiques quasi-nauséeux qui caractérisaient cette œuvre de la même équipe artistique. 

Cette fois, le procédé utilisé dans Providence tome 1 (l'alternance savante entre des pages de comics architecturées avec soin par un Jacen Burrows au sommet de son art et celles d'un recueil de pensées du personnage principal aussi précis que redondant) atteint ici ses limites, et vraisemblablement la patience de nombre de profanes. Dans un premier temps, on est tenté de sauter ces lignes manuscrites serrées, de lire en diagonale ces paragraphes étouffants, conférant un éclairage parfois ambigu sur les événements déjà racontés en images tout en agrémentant le récit de sensations, d'émotions ou du compte-rendu millimétré de rêves obscurs qui serviraient de base à de potentiels romans, puis on se rend compte qu'on n'avait peut-être pas tout compris dans les dérapages temporels, les itérations narratives et les fausses ellipses relatées dans les cases illustrées et leurs phylactères ambivalents. C'est alors que, dans un second temps, on se rend compte de l'acuité perverse de cette technique, qui permet de se plonger dans la psyché de plus en plus perturbée de cet écrivaillon en train de découvrir l'horreur rampant dans les recoins les plus mystérieux de la région de Boston tout en persistant à en nier l'évidence (c'en est presque comique de le voir tenter de donner une explication vaguement psychanalytique à tous les actes immondes et les choses indicibles dont il a été témoin - voire acteur malgré lui) : le dialogue dans lequel il rationalise puis réinterprète les informations données par le photographe underground Ronnie Pitman (au nom volontairement très proche du Pickman de Lovecraft) est un pur délice en ce sens. 

Du coup, se dévoile en filigrane une forme de complot millénaire ourdi par des sectateurs vaguement conscients de la portée de leurs actes et dans lequel notre pauvre Robert Black s'avère (mais en toute inconscience) sinon une pièce maîtresse, du moins un pion aux pouvoirs insoupçonnables. On savoure ainsi le décalage incroyable entre ce qu'on voit ou aperçoit, ce qu'on devine (dont la monstruosité est directement proportionnelle à la connaissance préalable qu'on a de l'univers de Lovecraft) et surtout ce qu'en déduit péniblement le héros qui s'entête à nier l'évidence - ce qui lui permet, paradoxalement, de conserver un semblant de santé mentale. Encore un point à mettre au crédit des anciens joueurs de l'Appel de Cthulhu (le jeu de rôles de Chaosium) qui avaient assimilé que, parfois, il valait mieux pour leurs personnages qu'ils ne se rendent pas compte des ignominies qui se déroulaient devant leurs yeux afin d'espérer survivre dans une bienheureuse ignorance. D'autant que Black se retrouve non seulement spectateur innocent, témoin malgré lui d'évidences liées à une réalité parallèle et ô combien terrifiante, mais également participant de premier plan d'un acte fondateur qui renvoie encore une fois, par-delà les abîmes du Temps, à celui évoqué dans Neonomicon.

Souvent perturbante, la lecture de ce second tome réveillera sans nul doute l'intérêt des anciens amateurs de Lovecraft (les références sont légion, amenées finement, jusqu'à ce qu'apparaisse HPL lui-même, personnage-clef de sa propre mythologie), qu'ils aient été Maîtres des Arcanes de l'Appel de Cthulhu ou fans tardifs de Reanimator. Les frontières entre les univers adjacents s'effritent et on a des aperçus de plus en plus prégnants de ces Contrées du Rêve à la lisière desquelles rôdent ou se terrent, attendant leur heure, les êtres qui naguère régnèrent sur notre réalité. Ces visions oniriques viennent encore davantage troubler la tangibilité des faits racontés, d'autant que cela est souvent fait avec une élégance et une virtuosité rares pour ce type d'ouvrages. Les entretiens avec l'écrivain Randall Carver revêtent ainsi ce raffinement suranné, empli de tournures fleuries et de métaphores alanguies, qui relèvent le niveau déjà élevé de cette œuvre singulière, de plus en plus difficile d'accès mais si terriblement séduisante.

A présent, les dés sont jetés, les pions ont été avancés sur le Grand Echiquier cosmique et la Terre est évidemment condamnée, tout comme l'âme maltraitée de notre pauvre héros. A moins que...




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Cette fois, on y est : en plein dans le mythe de Cthulhu. Ne manquent plus que les Grands Anciens...
  • Plus littéraire, plus sombre, plus sournoisement terrifiant.
  • On y rencontre Lord Dunsany et... Lovecraft lui-même !

  • Ardu à lire, de par sa narration perturbée et ses références innombrables.
  • Les passages du recueil de pensée peuvent s'avérer plus que fastidieux, même s'ils se révèlent, sur le long terme, nécessaires.
Chroniques des Classiques : Le Horla
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Un classique un peu particulier cette fois puisqu'il s'agit d'une nouvelle, Le Horla, qui va nous permettre d'évoquer Maupassant et sa manière de concevoir l'écriture.

Si le nom de Guy de Maupassant est passé à la postérité, tout le monde n'a pas pour autant une idée bien nette du personnage et de son style. L'homme est un auteur qualifié de "réaliste" en cela qu'il s'oppose au romantisme, notamment à son emphase et son exaltation des passions. Pourtant, Maupassant aborde tout de même le fantastique dans ses œuvres, le réalisme dont il se réclame visant surtout en fait à donner sa propre version de la réalité, en cherchant l'émotion dans la simplicité du réel. Le réalisme à la Maupassant n'est donc pas une vision objective du monde mais bien une vision personnelle, clairement revendiquée.
L'écrivain s'oppose également aux dérives de l'écriture artiste en lui préférant un style tout aussi soigné mais s'appuyant sur la précision des mots et l'habileté dans la construction de la phrase, plus que sur la rareté des termes et le jargon technique. Comme tous les bons auteurs, Maupassant a une idée précise de ce que doit être son Art. Et comme certains auteurs, même mauvais, c'est un chieur qui aura à cœur de s'isoler et de se brouiller avec ceux qu'il considère comme des cuistres, les frères Goncourt en tête.

Il lui arrivera aussi de proférer des âneries, notamment que la nature de la langue française est d'être "claire et logique" [1]. Il est comme ça le Guitou, parfois, il s'emballe.
Il écrit Le Horla (qui connaîtra en fait trois versions) quelques années seulement avant sa mort, alors qu'il est déjà sérieusement diminué. D'ailleurs, l'on ne sait si c'est à force de côtoyer Zola, mais ses derniers jours sont aussi joyeux qu'un roman de son pote. Alors qu'il est déjà paranoïaque, dépressif et victime d'hallucinations, il fait une tentative de suicide (il essaie le classique pistolet avant de briser un miroir et d'essayer de s'égorger avec un morceau de verre). Son état se dégradant, il finira paralysé, à moitié dans le coma, avant de mourir de la syphilis. Ah ben question ambiance, c'est plus marche funèbre de Beethoven que tube mal torché à la Magic System quoi.
Maintenant que l'on a un peu défini le gaillard, passons à ce fameux Horla.

La nouvelle (du moins sa version ultime) se présente sous la forme d'un journal intime. Le narrateur y expose son mal-être puis son inquiétude croissante face à des phénomènes étranges qui surviennent la nuit et troublent son sommeil.
Écrit il y a 130 ans, ce texte s'avère étonnamment moderne, ou plutôt suffisamment habile pour que les principes qu'il contient soient encore largement employés de nos jours.
Tout d'abord, Maupassant va prendre soin d'ouvrir "les portes du fantastique", de clairement mettre le lecteur en condition, pour que l'irruption du surnaturel soit accepté. Les premiers incidents sont légers, presque anecdotiques (une carafe d'eau dont le contenu a diminué par exemple). L'auteur justifie également l'existence du Horla et le fait qu'il soit pourtant inconnu de l'humanité en le comparant au vent, réel bien qu'invisible. Même s'il s'agit là de sophisme plus que d'un syllogisme, l'effet est suffisant pour préparer le terrain. D'autant que Maupassant utilise ensuite des peurs universelles pour renforcer son propos : peur du noir, de l'inconnu, de la perte de contrôle...

Le Horla, de par sa nature, est également universel. Quoi de mieux qu'un être invisible pour convenir à tous les regards ? Là encore Maupassant fait preuve d'une grande minutie dans la construction de son récit, en évoquant certains mythes, comme les vampires, mais aussi de possibles vies extraterrestres, voire même l'évolution de l'espèce humaine.
Son fantastique, ancré dans le réel et faisant référence à divers domaines scientifiques, n'en est que plus vraisemblable.
Laissant de côté les scènes trop spectaculaires, Maupassant parvient à créer une tension en se basant sur les non-dits, la suggestion, l'atmosphère. Certaines entrées du journal, dans lesquelles il ne se passe pourtant rien de notable, rendent compte de l'état d'angoisse du personnage et de son obsession galopante. La peur du surnaturel prend plus d'importance que son irruption réelle.

Enfin, le thème de la suggestion est parfaitement employé et se décline sur plusieurs niveaux. La suggestion réaliste, lorsque le personnage est confronté à l'hypnose, la suggestion surnaturelle, lorsque le personnage est forcé d'accomplir certains actes contre sa volonté, et même la suggestion de l'auteur, lorsqu'il laisse le lecteur imaginer l'issue de ce récit brutalement interrompu.
Et, comme souvent lorsque l'on a affaire à une bonne histoire, le fait qu'elle soit classée dans un genre (fantastique ici, mais il en serait de même pour le polar, la comédie, etc.) n'empêche nullement un propos sérieux (Maupassant égratigne au passage le peuple qui se conduit en mouton, les dirigeants qui obéissent à des idéaux par nature imparfaits, et même la religion) et une forme soignée (certaines images, comme le papillon imaginaire, décrit comme une fleur qui vole, qui pourrait avoir la taille de cent univers et aller d'étoile en étoile, sont à la fois poétiques et servent la thématique en nous amenant au bord de la folie).

Élégance ultime, Maupassant laisse au lecteur son libre-arbitre puisque le récit peut s'interpréter comme le viol ultime et malsain d'un individu lambda par une entité surnaturelle ou tout simplement la lente descente aux enfers d'un dépressif qui sombre dans la folie pure.
C'est efficace, c'est propre, c'est joli et c'est bien pensé sans être pédant.
Ah ben, Maupassant, même avec la syphilis, c'est pas Angot, c'est clair. [2]
De plus, joie et bonheur ô noble lecteur, la nouvelle étant tombée dans le domaine public, tu pourras donc te ruer dessus sur le net sans bourse délier ni auteur voler.





[1] Prenons un exemple édifiant, l’accord du participe passé. À moins d’être particulièrement versé dans l’écrit, fort peu de gens en comprennent les méandres. Il faut dire que c’est une usine à gaz totalement absurde. Qu’il y ait deux règles d’accord, suivant les auxiliaires, peut déjà se discuter, mais ce serait acceptable si l’on en restait là. Or, il n’en est rien. Les exceptions se multiplient selon les cas. Ainsi, le participe passé de « faire », devant un verbe à l’infinitif, ne s’accordera pas.
L’on dira « tu te l’es faite ? » en parlant avec peu de courtoisie d’une demoiselle, mais « je me suis fait niquer », même si l’on est une femme.
Les exceptions tiennent aussi à la forme pronominale du verbe. L’on va accorder différemment si les verbes sont essentiellement pronominaux ou de sens passif, auquel cas il conviendra de s’interroger sur la… fonction du pronom réfléchi.
Tout cela n’est pas forcément compliqué, c’est comme tout, ça peut s’apprendre. Mais est-ce utile ?
Là est la question. Car simplifier une langue est une erreur si elle perd au passage du sens et de l’information, mais si elle gagne en clarté, alors c’est presque un devoir.
Autre aspect du français : son rapport avec les autres langues.
La langue française gère très mal l’incorporation des mots d’origine étrangère. Voyons cela avec quelques termes japonais par exemple.
Karaté, qui se prononce ainsi en japonais, est adapté en français sous une forme phonétique semblable. Kamikazé, qui ne présente aucune difficulté de prononciation et pourrait bénéficier du même accent aigu, est par contre adapté en… kamikaze. Pour quelle raison ? On ne sait pas. Deux cas semblables donnent deux décisions différentes. Absurde.
Et des exemples idiots, il en existe des tonnes.
Voyons l’accord des adjectifs de couleur. Là encore, ce n’est pas triste, on a l’impression que les règles ont été inventées par un sociopathe un lendemain de cuite.
En gros, la règle principale (ah oui, il y a toujours des exceptions en français) veut que l’on accorde les adjectifs qui désignent seulement une couleur (bleu) et pas ceux qui désignent une chose (marron). Bon, bizarre mais OK.
Mais (ah, c’était trop beau !), si la couleur simple est affublée d’un autre adjectif, elle ne s’accorde plus (des citrons jaune pâle). Mieux encore, dans la catégorie des couleurs qui font référence à des choses (des fleurs par exemple), il existe des exceptions qui… s’accordent quand même (des culottes roses) !!
Non mais… on ne va pas me dire que là, il n’y a pas volonté de nuire. Voire de faire copieusement chier. Les mecs sortent une règle, puis des exceptions à la règle, et des exceptions aux exceptions !!
Ben… on est déjà arrivé au pugilat pour moins que ça dans bien des domaines.
Donc non Guy, sauf le respect dû à ta mémoire de grand homme de lettres, non, le français n'est ni clair ni logique. C'est normal, la langue est à l'image du peuple.
[2] Ce qui n'empêche pas certains de le juger très durement, comme Armand Lanoux qui, dans son ouvrage, Maupassant, le Bel Ami, indique que "nul auteur n'était plus propre à faire accéder de plain-pied à une sorte de basic-french littéraire, où manquent tous les éléments subtils". Argh, ça fait mal au cul d'entendre ça. Surtout lorsque l'on voit la "subtilité" de certains écrivains contemporains. Hmm ? Non, je n'ai pas cité Legardinier, vous y avez pensé tout seul, ne me mettez pas tout sur le dos.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très bien construit.
  • Excellente gestion du surnaturel.
  • Élégance de la forme.

  • Un contexte qui n'est évidemment pas moderne et qui peut éventuellement gêner. 
Dark Night : une Histoire Vraie (mais naze)
Par

Un récit autobiographique très particulier qui part d'une agression réelle : Dark Night - une histoire vraie.

Faisons immédiatement une mise au point en guise d'introduction. Il y a deux manières d'aborder cette histoire. La première consiste à considérer Paul Dini, l'homme, pour qui l'on va forcément éprouver de la compassion. La seconde, pour laquelle nous allons opter, ne prend en compte que Paul Dini, le scénariste, et nous permet de décortiquer ce livre sans se laisser abuser par la forte charge émotionnelle que la réalité des faits lui confère.
Ce n'est pas parce que l'on s'apitoie sur le sort d'un auteur que ce qu'il écrit est forcément bon.
Profitons-en, puisque l'auteur est aussi le personnage principal de ce comic, pour situer d'ailleurs un peu Dini pour ceux qui ne le connaîtraient pas. Celui-ci a débuté sa carrière de scénariste sur des dessins animés, comme Tiny Toons ou Batman : The Animated Series, avant de passer aux comics. L'on peut citer par exemple Batman : Streets of Gotham, plutôt réussi, ou le plus anecdotique Les Plus Grands Super-Héros du Monde, magnifique visuellement mais naïf et inutilement donneur de leçon au niveau de l'écriture.
Avec ce Dark Night, l'auteur s'essaie au genre particulier de l'autofiction, parfois d'ailleurs synonyme d'œuvres poignantes et riches, comme le magnifique C'est un oiseau. Le résultat est ici plus mitigé...

C'était pourtant bien parti. Toute la première moitié de l'ouvrage (grosso modo jusqu'à l'agression et le retour de Dini chez lui) est d'ailleurs très réussie.
L'on commence par une présentation, très classique mais ultra efficace, de l'auteur enfant, aux prises avec des brutes de son école. C'est du déjà-vu mais ça a le mérite d'être universel et de susciter immédiatement l'empathie (cf. cet article sur l'identification et ses mécanismes). Dini évoque ses rêves, ses premiers boulots, ses flirts malheureux avec une actrice arriviste, son mal-être de "petit bourgeois bohème" [1] psychanalysé, tout cela avec une grande habileté et avec le concours d'Eduardo Risso, qui alterne différents procédés (bic, aplats très contrastés, lavis, style réaliste ou cartoony...).
Le graphisme permet d'ailleurs de conférer à l'ensemble un grand dynamisme, d'autant que les changements de style sont opérés avec intelligence et à-propos.


Cette première partie est donc à la fois touchante, inquiétante, percutante et non dénuée d'humour. Et à ce point-là, l'on se dit que l'on tient peut-être un chef-d'œuvre, l'une de ces BD magiques qui vous hanteront longtemps après la dernière page tournée (les exemples ne manquent pas, cf. notre sélection). Malheureusement, il n'en est rien. Car la seconde partie s'avère totalement ratée.
Alors que pourtant le plus dur était fait, avec un personnage sympathique posé dans un univers crédible, plus une scène violente à la fois réaliste et douloureuse, Dini, l'auteur, s'écroule dans la deuxième moitié de l'ouvrage.
Cette chute qualitative spectaculaire provient d'un seul élément, pourtant essentiel. Dini quitte en effet l'universalité de son propos pour basculer dans un auto-apitoiement qui ne sera brisé que par les leçons naïves qu'il assénait déjà dans certains de ses comics.

Cette histoire d'agression permettait pourtant d'explorer une problématique complexe et riche, que ce soit les effets de tout choc psychologique, la violence et les moyens de la contrôler, le sentiment de culpabilité ou le dégoût de soi qu'une agression peut engendrer. Bien que l'auteur aborde parfois (ou survole plutôt) certains de ces aspects, c'est uniquement pour se complaire dans la seule description de sa descente aux enfers et de sa lente remontée. Tout est bien trop autocentré pour susciter l'intérêt : alors que dans la première moitié, le lecteur était impacté par des affects communs et des situations sur lesquelles il était aisé d'extrapoler, la suite se noie dans de l'anecdotique, certes rythmé par les interventions imaginaires des grandes figures de Gotham, mais trop aride, lent et personnel pour toucher vraiment.


Certaines affirmations, certains comportements, sont même parfois ridicules en plus d'être naïfs (à se demander si l'auteur invente ou non). Lorsque Dini évoque son manque de motivation à retravailler après l'agression, on peut aisément le comprendre, mais lorsqu'il justifie cela par le fait que, tout à coup, Batman lui apparaîtrait comme vain par rapport à la violence de la réalité... là on ne peut s'empêcher de penser que l'on a affaire à un gamin immature [2]. La scène sur les armes à feu est également d'une stupidité sans nom. En gros, Dini recrache ce que la société bien-pensante (en général celle qui est à l'abri des criminels) lui a appris à réciter : "Ouh, pas beau ! Pas bien !"
Pourquoi pas, toutes les opinions sont possibles à ce sujet, encore faut-il qu'elles soient construites et étayées, ce qui n'est pas le cas ici. Un peu léger pour un auteur. Rédhibitoire même.
Même le final tombe à plat, avec une tentative de justification de Dini concernant la nécessité de s'étaler ainsi sur sa vie privée.

En gros, il conclut que si l'histoire peut servir à quelqu'un d'autre, il a raison de la raconter. Alors, sans doute, mais pour qu'elle puisse servir, encore faudrait-il qu'elle contienne des éléments de nature à pouvoir être appropriés par le lectorat. Et une réflexion construite (que ce soit sur la gestion psychologique de l'agression, les changements pratiques qu'elle engendre...) plutôt qu'un descriptif nombriliste.
En somme, quelle leçon Dini retire-t-il de tout cela (après une petite phrase d'un disquaire) ? Qu'il existe des gens moins bien lotis que lui. Wow... ah ben attention, pas trop de philosophie avant-gardiste hein, on risque de se griller les neurones !
Plus sérieusement, tout cela est très dommage car le matériel était là, mais pour avoir quelque chose de mythique à raconter, ou de simplement intéressant, il ne suffit pas de se faire casser la gueule. Il faut avoir envie de creuser un peu, de se salir les mains, de se balader en dehors des voies pavés et trop fréquentées, de réfléchir un minimum.

Le lieu commun est l'ennemi mortel de l'auteur. Parvenir à en aligner autant, à transmettre si peu, après avoir vécu quelque chose d'aussi effroyable est... vraiment triste.


[1] Il est intéressant de constater que l'auteur ne fait rien pour prévenir l'agression et ce pour une raison bêtement idéologique : il est face à des personnes de couleur et ne veut pas "faire son vieux jeu à changer de direction dès qu'il voit deux Noirs". Or, autant il est ridicule de suspecter un individu à cause de sa couleur, autant il l'est tout autant de ne plus prêter attention à des types louches juste parce que le faire pourrait éventuellement être considéré comme un "a priori" raciste. Il est isolé, de nuit, face à deux types encapuchonnés, bien sûr qu'il faut se méfier ! Qu'ils soient blancs, noirs, verts ou jaunes à pois bleus. Les gens se jugent sur ce qu'ils font, pas ce qu'ils sont.
Ne pas se retrouver là où il ne faut pas (et donc en position d'être agressé) est le premier principe de la véritable défense personnelle, si décriée en France. Un point que l'auteur aurait pu développer, il a choisi au contraire de ne pas revenir sur les mauvais choix (et la méconnaissance) qui permettent parfois l'irruption de la violence incontrôlée. Dommage.
[2] Il est très étonnant pour un auteur d'avoir ce rapport naïf et incongru à la fiction. Celle-ci permet sans doute parfois de supporter le réel, mais elle n'en est évidemment pas l'exact reflet. Dini semble dire ici qu'il est déçu que la vraie vie ne soit pas aussi "juste" que la fiction décrite dans les séries Batman. Si tel était véritablement son état psychologique à l'époque, l'on imagine d'autant plus le traumatisme. Les saloperies nourrissent la fiction, elles ne la tarissent pas. Au contraire, la fiction est là pour permettre l'abréaction (ce qu'il n'a pas tout à fait compris puisqu'il est obligé de se mettre en scène pour parvenir à une forme de catharsis).  


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Les dessins.
  • Toute la première partie, très bien conçue.
  • Un mélange de situations touchantes, d'humour et de références à la pop culture.

  • Indigent sur le plan de la réflexion.
  • Une seconde partie égocentrée et manquant singulièrement d'émotion.
  • Un alignement nauséeux de lieux communs idiots.
  • Une cover et un habillage graphique sans rapport avec le contenu.
Exposition Kazuo Kamimura
Par


Une semaine, c'est le temps qu'il reste pour profiter de la magnifique exposition, située musée d'Angoulême, consacrée au mangaka Kazuo Kamimura.

Kazuo Kamimura est un artiste prolifique, né en 1940, décédé à l’âge de 45 ans. À ces débuts dans le manga, il fut l'assistant d'Osamu Tezuka avant de voler de ses propres ailes.
Le célèbre manga Lady Snowblood, scénarisé par Kazuo Koike, lui doit son dessin au découpage ciselé et à la superbe héroïne torturée. L’adaptation sur pellicule avec l’actrice Meiko Kaji ne se fait pas attendre et elle fera connaitre cette histoire au-delà des frontières insulaires. Quentin Tarantino s’en inspirera pour son film Kill Bill.

En France, ses bandes dessinées (Maria, Lorsque nous vivions ensemble, Le club des divorcés…) sont principalement disponibles aux éditions Kana. Mettant en scène des femmes, les ouvrages exposent leurs turpitudes, leur destin, leur condition dans un Japon de l’après-guerre, l'on trouve également quelques récits historiques. Ils s’adressent à un public mature, car débordant de sensualité, de violence pour certains. 

Kazuo Kamimura pouvait abattre jusqu’à 450 planches par mois, sans compter les illustrations… tout cela grâce à une équipe d'assistants jouissant d’une très grande liberté dans la conception des décors et des ambiances et dont il était le chef d'orchestre. Ces mélanges graphiques apportent une touche singulière, des pattes protéiformes et pourtant des ensembles homogènes.
Son trait à l’encre cerne les contours à la manière d’estampes modernes, qui ont ingéré des influences occidentales — dû à ses études de design, puis son travail dans l’illustration publicitaire. L’impact esthétique est fort délicat et d’une élégance rare. Son découpage, cinématographique.

Exposées pour la première fois en France, près de 150 pièces variées s’offrent à notre regard : planches de manga, illustrations… Les œuvres sont regroupées par thèmes : l’amour, les fleurs, la vengeance, la mode… La scénographie est sobre et soignée : les dessins sont encadrés, sous verre, dans une ambiance feutrée. Discrètement des haut-parleurs diffusent des chansons de Meiko Kaji. Et on se surprend à contempler chaque trait, chaque élément composant l’image. À noter la correction au blanc sur les originaux, la précision des hachures, le découpage délicat de la trame.


Exposition Kazuo Kamimura, Musée d’Angoulême du 26 janvier au 12 mars 2017.