Thorgal #3 : les Trois Vieillards du Pays d'Aran
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Après avoir évoqué les débuts de cette saga quarantenaire dans un "First Look" dédié, et donné notre avis sur quelques-uns des derniers albums en date (Neokora ; le Feu écarlate), nous avons estimé qu'il était bon de revenir sur certains moments-clefs de la série, histoire de faire plaisir aux initiés et d'éclairer les profanes.

Dès le premier album publié, Jean Van Hamme avait insisté sur la fascinante dualité qui allait sous-tendre la majeure partie des récits de notre poète viking, guerrier hors pair mais désireux de vivre en paix avec sa bien-aimée : la science-fiction d'une part (Thorgal est un "fils des étoiles", rejeton d'une race à la technologie assez évoluée pour pouvoir traverser les espaces interstellaires, et ce lourd passé lui vaudra bien des péripéties, souvent pour son malheur ou celui de sa famille) et la fantasy d'autre part avec la mythologie scandinave qui intervient régulièrement dans les tribulations de notre héros à la cicatrice : le panthéon nordique (Odin, Thor, Freya voire Loki), des divinités mineures mais terriblement puissantes comme le serpent Nidhogg, des Valkyries, des Nains, des trolls et autres géants agrémentent les aventures de Thorgal.

L'intelligence de l'auteur se concrétise dans sa façon particulière de mêler - assez adroitement - des origines faisant appel à une science pointue (vaisseaux spatiaux, champs de force, pistolasers et alliages indestructibles) et des événements imputables à la seule magie divine (des portails existent vers les autres mondes peuplés d'étranges créatures, des sortilèges font vieillir ou rajeunir et les objets magiques se rencontrent parfois comme s'ils étaient pondus par un maître de jeu aussi retors que généreux). Thorgal, comme il le lui sera souvent prouvé, est donc un être à part, hors du temps et insensible aux fils du destin. Bien que simple mortel (il ne possède aucune faculté surhumaine, malgré son habileté incroyable à l'arc et sa volonté inébranlable), il est à la fois aimé des dieux et vu comme un élément disharmonieux dans le grand écheveau des existences - ce qui explique pourquoi il s'est retrouvé aussi souvent plongé dans des drames dépassant l'entendement humain. Comme le lui rappellera l'un des personnages, il est quand même mort trois fois, et il est chaque fois revenu à la vie : qui sur Terre peut en dire autant ? Si vous avez soulevé un sourcil intéressé, je vous laisse découvrir de quelle manière il a pu tromper la Faucheuse aussi souvent, grâce à qui et pourquoi...

Après deux albums de mise en place, on peut considérer que Les Trois Vieillards du Pays d'Aran, paru en 1981, est l'histoire qui lance véritablement l'épopée de Thorgal. Van Hamme a cette fois choisi la voie de la légende et de la magie, laissant de côté la facette sciencefictionnesque du personnage pour la développer ultérieurement. 


Les récents événements (cf. L'Ile des Mers gelées) ont convaincu notre héros que sa place n'était plus aux côtés de ses compatriotes vikings : là où ils cherchent la gloire et/ou le butin, il n'aspire qu'à une vie paisible avec son aimée. Poète à ses heures, barde lamentable, il nourrit une philosophie qui va à l'encontre de celle de ses compatriotes. Quand sonne l'heure des combats, il est pourtant en première ligne, à condition qu'il ne s'agisse que de défendre sa peau ou celle de ses proches : toutefois il n'a pas le goût du sang, n'éprouve jamais le besoin de tuer et se montre même souvent trop crédule, trop confiant. C'est pourquoi Aaricia, par amour (elle est princesse viking après tout), a accepté de le suivre vers le sud dans l'espoir de trouver un coin tranquille pour y vivre en couple et fonder une famille loin de la fureur des conquêtes, des pillages et des batailles qui forment le lot de ces tribus des terres boréales. 

En chemin, les voilà abordés par un curieux petit bonhomme qui les invite à une fête donnée par les Bienveillants, un triumvirat régnant sur le Pays d'Aran. Malgré la méfiance de Thorgal (toujours suspicieux dès lors que des hommes en dominent et en exploitent d'autres), sa femme accepte et se retrouve, par un coup du sort, prisonnière des dirigeants de cette contrée. Thorgal est aussitôt réduit à l'impuissance et laissé pour mort... 
Bientôt, un tournoi est organisé auquel sont conviés les champions des royaumes environnants : le vainqueur des trois épreuves rituelles aura l'honneur d'épouser Aaricia, la nouvelle reine du pays et pourra du même coup mettre la main sur le fabuleux trésor d'Aran...



Ce qui fait la réussite de l'album tient déjà dans la teneur du récit : l'héroïsme, la vertu, l'honneur et la roublardise seront successivement mis en lumière par les aventuriers venus tenter leur chance au long de ces défis qui les feront entre autres passer par le Deuxième Monde pour y affronter la troublante Gardienne des Clefs (individu qui deviendra récurrent dans la série). Le connaisseur pourra également relever deux intéressantes références à la mythologie de William Blake avec l'utilisation des noms Jadawin et Urizen - à moins que les auteurs aient puisé leur inspiration dans la saga des Faiseurs d'Univers de Philip José Farmer où ils sont attribués à deux des personnages les plus importants.



Ajoutez-y un petit paradoxe temporel (le temps, il est vrai, est une composante essentielle de la saga) et vous tenez un scénario efficace, enlevé, rythmé, doté de décors variés et de personnages hauts en couleurs. Thorgal devra y faire non seulement preuve de ténacité (après tout, il a une vengeance à assouvir vu qu'on lui a enlevé sa femme) mais aussi de jugeote en plus de ses qualités naturelles : sa force, son extraordinaire habileté, son sens de la justice et sa compassion ne lui seront pas ici d'un grand secours ; il lui faudra se montrer résolu et rationnel. Ce n'est pas pour rien que les Bienveillants diront de lui qu'il est un peu moins bête que les précédents concurrents... 

Les dessins de Grzegorz Rosinski se sont nettement affinés depuis 1977 : les postures sont plus naturelles et les visages mieux détaillés que dans La Magicienne trahie. L'accent est également porté sur la colorisation qui permet de caractériser avec une réelle efficacité les différentes séquences et paysages, et l'emploi plus marqué des ombres renforce l'aspect inquiétant de certains passages ; on note aussi que les arrière-plans sont nettement plus détaillés. Quant au découpage, il devient plus ludique et certaines planches, parmi les plus réussies, savent se passer de bulles et autres phylactères pour conférer un plus grand impact visuel à ces scènes.

Sans constituer un sommet dans la saga (on peut déplorer que les personnages secondaires soient dépeints de manière assez sommaire), ce troisième épisode donne un excellent aperçu des capacités de notre héros, ses forces et ses faiblesses, et des possibilités de l'univers immense qui s'est un instant entrouvert pour lui - et pour nous, lecteurs.
 
Nombre des éléments abordés ici seront repris, réinterprétés et assortis à ce récit plus intense, plus puissant et émotionnellement plus éprouvant qu'est Au-delà des ombres (1983, Grand Prix Saint-Michel). Notons que plusieurs des personnages referont leur apparition tout au long de la saga, parfois brièvement, parfois en temps qu'élément récurrent. 




Pour en savoir plus, cliquez sur l'image ci-dessous afin d'accéder au Dossier Thorgal :




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un héros charismatique.
  • Une aventure enlevée dans des décors surréalistes.
  • Des brutes, des traîtres, des sortilèges, des mages et un paradoxe temporel.
  • Des dessins qui ont gagné en précision et en harmonie.


  • Des personnages manquant encore de profondeur.
Red Hood : Souriez !
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Jason Todd est Red Hood. Bruce Wayne est Batman.
Ils furent un duo dynamique. Mais ça, c'était avant...


Jason Todd eut mille vies avant cet album et littéralement une mort véritable ! Renseignez-vous : il a été tué par le Joker... On vous résume ça vite fait ?

Initialement, il remplace Dick Grayson dans le costume de Robin alors que celui-ci prend son envol pour peu à peu devenir Nightwing. C'est petit à petit un Robin plus torturé qui se dessine, un Robin qui a même recours au meurtre. Ça dérape, Joker le fracasse à coups de battes pour obtenir la véritable identité de Batou (Un deuil dans la famille). Il est alors laissé pour mort et remplacé par Tim Drake dans la tenue du moineau. Il reparaît ensuite dans la peau de Silence, un criminel qui n'est en fait qu'un leurre créé par Gueule d'argile (Silence/Hush). Les rares fans de Jason ont été bernés. Sauf qu'il reviendra bel et bien mais ressuscité par Ra's al Ghul dans son Puits de Lazare (L'Énigme de Red Hood). Et comme c'est un fieffé galopin farceur, il aura pris pour son comeback le premier surnom du criminel qui deviendrait ensuite son bourreau : Red Hood, le futur Joker ! Sous cette identité, il va devenir la honte de la Bat Family, celui qui considère que le Joker aurait dû se prendre une balle dans le front bien avant de rencontrer sa route. Il va donc s'attaquer à la pègre de la façon la plus radicale qui soit, se mettant les pipistrelles à dos. Depuis quelques temps, il conserve ses armes à feu mais ne garde que des munitions incapacitantes, jugeant qu'il n'a pas plus que les truands le droit de prendre des vies. Sanguin, ce justicier borderline nous offre ici un tome intéressant et explorant les zones grises des vigilantes.

Dans cet album à la narration assez classique, Chip Zdarsky (Batman : The Knight, Batman : Dark City) nous invite à suivre Red Hood dans une enquête sur une nouvelle drogue qui fait des ravages baptisée "gouttes de joie". Désinhibant ses consommateurs et leur livrant des visions de bonheur, cette substance malheureusement souvent léthale (suite à des accidents subis lors d'hallucinations trop crédibles) fait forcément un carton dans les rues la ville la plus criminogène de l'univers DC : Gotham. Mais opérer sur le territoire de la Chauve-Souris signifie pour lui une modération accrue et un respect minimal des codes de Batman. Bien vite, en raison d'un jeune garçon risquant lui aussi à son tour de devenir orphelin, les deux héros vont se retrouver à enquêter bon gré mal gré sur la même affaire et vont devoir réapprendre à s'apprivoiser, tissant à nouveau un fragile lien de confiance malgré les débordements évidents de Jason et la psychorigidité digne d'une posture de parangon affichée par Bruce.

Le récit offre des flashbacks qui, une fois n'est pas coutume, s'avèrent bel et bien utiles en ce qu'ils permettront au lecteur d'apprendre ou de se souvenir des origines de la relation conflictuelle mais néanmoins poignante entre le jeune Jason et son ombrageux mentor. C'est que Jason Todd reste aux yeux de Bruce Wayne une sorte d'échec personnel... Or, les dernières pages vont offrir aux lecteurs une révélation bienvenue quant aux remords que nourrit le pourtant si vertueux Batman, lui qui porte son code moral de façon aussi visible que la cape dont il se drape... mais, comme sa cape dissimule son vrai visage, son code ne cacherait-il pas bien des doutes ?
Après tout, si Jason est devenu un assassin, n'est-ce pas parce qu'il a mal été encadré ? Mais, pire que tout, si Jason est mort, n'est-ce pas parce que Bruce n'a jamais, quant à lui, voulu franchir le cap et abattre le Joker alors que, pourtant, mille occasions s'étaient offertes à lui ?
Voyez ce tome au titre ostensiblement lié à Killing Joke comme une nouvelle réflexion sur le recours à la violence ultime pour mettre fin au parcours de criminels jugés irrécupérables ; un héros de Gotham doit-il se permettre l'usage des armes à feu au risque de prendre la vie d'autrui et de s'abaisser au rang de ceux qu'il combat ?
La relation tendue entre les deux hommes, le rythme haletant de la narration et les questionnements éthiques se devaient d'être soutenus par un dessinateur à la hauteur. C'est Eddy Barrows qui s'y colle avec une patte classique et mature aux traits expressifs légèrement contrebalancée par les couleurs très ombrées mais assez vives d'Adriano Lucas. Cela donne au volume une ambiance sombre mais très lisible loin d'être désagréable. 
Ajoutons à cela que le dessinateur ne lésine jamais sur les angles de vue audacieux, les postures héroïques les découpages originaux et les contrastes très prononcés et l'on a un comic qui tient ses promesses et est, au final, aussi sec et brutal que son personnage central.

Notons, en bonus bienvenu, les interventions de Barbara Gordon dans son rôle d'Oracle qui, à plusieurs reprises, semble être le Jimini Cricket de Jason, lui offrant de l'aide et une oreille attentive, rappelant au jeune homme que, même s'il est sorti du cadre depuis longtemps, la Bat Family reste pour lui un recours possible et une famille dont on ne se défait pas si facilement : Batman voudra toujours l'arrêter dans ses tueries, mais ne pourra jamais s'empêcher de tenter de le sauver et le voir comme un fils dont il se sent responsable ; Red Hood aura beau toujours en vouloir à Batman pour maintes raisons, il ne tolérera jamais qu'on mette celui-ci en danger sans pouvoir réagir.

Un album certes dispensable, mais très honnête et parfois un peu audacieux, dont le message est au final porteur d'espoir et d'une possibilité de rédemption pour un personnage parfois trop facilement relégué au rang de chien fou du Batverse...
Batman tire sa légitimité de son refus de tuer des criminels, mais au prix de combien de vies innocentes, en retour ? Partant de là, Red Hood est en réalité une création malheureuse de cette rigidité morale... comment un père pourrait-il totalement renier un fils dont il a indirectement provoqué la chute ?
 
[Retrouvez également la critique de Thomas, un brin plus élogieuse, sur son site consacré aux comics Batman.]


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un récit classique offrant un questionnement éthique intéressant.
  • Un personnage de Red Hood dont on peut entrevoir les prémices d'une rédemption toute personnelle.
  • Un dessin et une mise en couleurs cohérents avec le message global. 
  • Au final, l'album peut sembler être parfois une redite tant on a souvent vu Batman et Red Hood revenir sur ces questionnements.
Happy City
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On se penche sur un petit jeu bien sympathique : Happy City ! 

On laisse de côté, aujourd'hui, les grosses bastons en armure, les wargames complexes, les duels dans l'Ouest sauvage ou les jeux de foot pour vous proposer un jeu de société tout mignon dont le but est de construire la ville du bonheur ! Graphisme tout en rondeurs, couleurs pastel et monstres rigolos sont au sommaire de Happy City et de son extension, Grozilla. 

Concentrons-nous tout d'abord sur le jeu de base. La mécanique est simple : vous devez, à l'aide de jetons que vous gagnez à chaque tour, acheter divers bâtiments pour embellir votre ville. Certaines cartes vont vous faire gagner de l'argent, des habitants (des petits bonhommes) ou des points de bonheur (des cœurs). À la fin (quand un joueur a posé 10 cartes devant lui), le but est d'avoir la population la plus heureuse (on multiplie les habitants par le nombre de cœurs). 

La zone centrale est composée de différentes piles de cartes. Des cartes habitations (maison, immeuble, résidence de luxe) toujours disponibles, mais dont vous ne pouvez détenir qu'un seul exemplaire de chaque ; des cartes de bâtiments spéciaux (que vous n'achetez pas, il faut remplir certaines conditions pour pouvoir en obtenir une et une seule) et enfin une rivière alimentée par trois pioches. La première pioche regroupe des bâtiments valant 1, 2 ou 3 pièces, la deuxième des bâtiments valant 4 ou 5 pièces, et enfin, la troisième est composée de bâtiments valant 6, 7, 8 ou 9 pièces.

Lors de votre tour, vous pouvez soit obtenir une pièce (en ne jouant aucune carte) ou acheter et poser un bâtiment (ou obtenir un bâtiment spécial). Vous pouvez toujours choisir de remplacer une carte de la rivière (par une carte issue des trois pioches) et, bien entendu, s'il manque des cartes dans la rivière, vous les remplacez également (en choisissant la pile de cartes dans laquelle piocher, donc le coût des bâtiments disponibles).

Tout cela est relativement simple et accessible mais la part de stratégie et de réflexion est bel et bien présente. Il faudra non seulement développer sa propre ville mais aussi éventuellement empêcher les autres joueurs de poursuivre leur but. Une ou deux parties sont nécessaires pour se rendre compte de la richesse du jeu. L'ambiance est très agréable et renforcée par du matériel et des illustrations de qualité (avec bien souvent des références sympathiques à la pop culture).

Une extension, Grozilla, permet en outre d'ajouter un peu plus de sel à la compétition grâce à l'apparition de monstres qui vont avoir de vilains effets sur vos possibilités de jeu ou vos bâtiments.
L'extension propose également des cartes de bâtiments supplémentaires qui sont, elles, multicolores (ah oui, la couleur des cartes a son importance), ce qui rajoute encore de la profondeur de jeu. Notons que la position de vos cartes (vous devez construire deux lignes de 5 cartes) a aussi des effets non négligeables. 

Si l'on ajoute à ça deux modes de jeu (famille et experts), permettant de se familiariser avec l'environnement en douceur, et un prix modique (15 euros pour le jeu de base, 10 euros pour l'extension), voilà quasiment un sans faute ! C'est fun, simple mais suffisamment prenant et l'univers possède un véritable charme. 

De 2 à 5 joueurs, pour des parties n'excédant pas 30 minutes. 

Le conseil tactique de la Rédac : s'assurer des revenus suffisants dans les premiers tours pour pouvoir ensuite acheter des bâtiments offrant de gros avantages. L'essentiel est de bien déterminer à quel moment l'on bascule du mode "enrichissement" au mode "population & bien-être". 





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Système de jeu simple et efficace.
  • Graphismes tout mignons.
  • Des bâtiments (et donc des stratégies) variés.
  • Une extension bien pensée et amenant de véritables nouveautés sans dénaturer le jeu.
  • Petit prix.
  • La taille des cartes aurait pu être un poil plus grande.
Eternalis
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C'est l'été et quoi de mieux qu'un bon roman policier truffé d'énigmes, de symboles occultes et de références historiques ? Parce qu'il n'y a pas que Dan Brown et Umberto Eco dans cette catégorie de plus en plus prisée, laissez-nous vous présenter quelques ouvrages naviguant dans ces eaux sulfureuses, où chaque enquête menace de mettre au jour une conspiration ou une découverte pouvant changer la face du monde...

Eternalis
est un roman de Raymond Khoury, édité en France aux Presses de la Cité en 2007, avec une traduction de Jacques Hubert Martinez. 

L'action commence d'abord à Naples, en 1750. Dans les profondeurs de la nuit, trois hommes armés pénètrent le palais d’un marquis, l’accusent d’être un imposteur et le somment de révéler un certain Secret. Ledit marquis réussit malgré tout à prendre la fuite, laissant derrière lui un palais en flammes… 
Puis nous voici en 2006, à Beyrouth. Mia a à peine le temps de faire connaissance avec sa mère, Evelyn, archéologue émérite et passionnée, que celle-ci est enlevée sous ses yeux. Un antiquaire venait de lui parler d’un codex orné d’un symbole antique, l'ouroboros – le serpent qui se mord la queue – et Evelyn avait compris la portée vitale d’une telle relique. Avec l’aide d’un agent de la CIA, Mia va tenter de démêler l’écheveau de cet enlèvement, lié à une conspiration qui pourrait bien, donc, "changer la face du monde…" (puisqu'on se tue à vous le répéter !).

Ceux qui avaient déjà lu Le Dernier Templier savent avec quelle efficacité Khoury promène son lecteur entre les lieux et les époques : ici, nous naviguerons au sein d'un bassin méditerranéen historique, depuis l'âge de l'Inquisition jusqu'aux Lumières, de Naples à Lisbonne en passant par Paris, jetant un regard aussi émerveillé que franchement critique sur cette société libertine qui, après avoir goûté aux espoirs humanistes, s'abreuvait de connaissances dans une débauche décadente tandis que grondait le peuple en mal de pain. Les palais et hôtels particuliers de la capitale française contrastaient par leurs fastes avec la puanteur d'une Seine surchargée d'immondices flottant entre deux eaux : des images aussi évocatrices que les geôles étouffantes de l'Inquisition dans laquelle œuvre Sebastian, personnage central de la partie historique, qu'on retrouvera sous différentes identités – dont celle, plus illustre, du Comte de Saint-Germain qui époustoufla (bluffa surtout) la cour du roi de France par ses dons prodigieux, son savoir étrange et… sa longévité.


Ces passages situés quelques siècles en arrière viennent ponctuer une enquête assez classique par sa facture, se déroulant essentiellement au Liban : une archéologue américaine vient de se faire enlever en plein jour par une bande lourdement armée. Officiellement, elle est soupçonnée de trafic d’œuvres antiques (dans une région qui a subi le pillage de son patrimoine depuis la Guerre du Golfe - il s'agit d'une accusation grave), ce qui plonge l’ambassade dans un malaise évident. Toutefois l'on découvre qu’elle est mêlée malgré elle, en raison d’une découverte qu’elle avait faite quelques années plus tôt, à la quête d’hommes soucieux de mettre la main sur un secret millénaire. Le symbole ornant la couverture, le titre français un peu trop évocateur mettront très vite le lecteur même profane sur la piste. Cette fois, même s’ils sont mentionnés, les Templiers [1] ne sont plus les dépositaires de la clef de l’énigme sacrée. On évoque ainsi aussi bien l’alchimie que la thérapie génique, la pierre philosophale ou les cellules souches. L’auteur cite aisément ses sources et l’on se surprend à voir dans certains personnages des éminences historiques (tel ce Di Sangro dont on peut voir une très belle chapelle à Naples ainsi que d'effrayantes « machines anatomiques »).

Le découpage du livre s'effectue par le biais de chapitres brefs, où l'action prédomine, afin de privilégier le suspense et les variations de rythme (l'agent Corben et Mia, tout en enquêtant dans le but de retrouver Evelyn, sont régulièrement aux prises avec les commanditaires de l'enlèvement ; fusillades, explosions et accidents scandent la progression de leurs recherches) : dès que cela commence à tirer en longueur, on saute à une autre époque. C'est parfois frustrant, souvent artificiel, mais cela permet d'entretenir la tension. En revanche, par rapport au Dernier Templier, les personnage semblent assez mal dépeints : l'on peine à éprouver de l'empathie pour Mia, pourtant volontaire et courageuse, et on définit mal les contours de la personnalité de Corben, de l'intrigant Kirkwood (un représentant des Nations Unies) ou de ce hakim sans nom, sorte de savant fou mâtiné de chef maffieux.

Cela dit, les décors sont engageants, même si l'auteur ne dédaigne pas insister sur les dessous de ces cités qui font rêver (le Paris ou la Lisbonne du XVIIIe siècle, la Beyrouth contemporaine) : cela n’en confère que plus de poids au contexte, sans s’appesantir outre mesure – il s’agit avant tout d’un livre fondé sur l’action.

La révélation finale, quoique poétique, est loin de remplir les espoirs qu'on pouvait décemment nourrir tout au long du périple de ces aventuriers : le gran finale s'avère bien pauvre, malgré quelques discussions intéressantes sur l'opportunité de dévoiler un secret qui bouleverserait la société humaine. Là où Spielberg choisissait de ne pas consumer la magie de la découverte et d'entretenir le mythe dans Indiana Jones & la Dernière Croisade, Khoury dévoile un mystère bien loin des attentes enflammées qu'on était en droit de nourrir.

Cela reste néanmoins divertissant et efficace.


[1] Les amateurs de Templiers ont déjà pu avoir sur Univers Multiples, Axiomes & Calembredaines un aperçu d'une petite partie de ce qui a été écrit sur ce sujet passionnant (en bande dessinée, comme dans la Fin des Templiers, en comics comme avec 1602 ou en roman avec le Secret du Treizième Apôtre).


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un mystère enveloppé dans un mystère.
  • Une écriture efficace avec un découpage et des changements d'époque maîtrisés.
  • Un contexte historique et des décors fascinants.


  • Des personnages manquant de profondeur ou aux motivations pas toujours évidentes.
  • Certains thèmes ne sont pas traités à la hauteur des attentes.
Lois Lane : Ennemie du peuple
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Elle porte la culotte, bien que son mec exhibe la sienne.


Tout le monde connaît Lois, non ? La meuf de Superman. La donzelle n'est pas fille facile mais est pourtant passée entre les mains de bien des scénaristes. Au fil des années et sans prendre une ride, elle est passée de love interest de l'homme d'acier à journaliste respectée et crainte. Elle est désormais l'épouse à la ville de Clark Kent, le bouseux de Smallville cachant derrière une paire de binocles son identité secrète de Superman (parce que tous les reporters un peu bêtas ont la carrure d'un frigo américain, c'est bien connu ; nul risque donc d'être reconnu parmi eux tant il se fond dans la masse).

L'histoire débute lorsque Loïs Lane écrit un article dénonçant les détournements de fonds de la sénatrice Ann Mac Carthy et son exploitation de la misère de certaines familles américaines. Autant dire que, dans sa chambre d'hôtel bordélique devenue son "chez elle", Loïs ne laisse aucun doute quant aux intentions de caractérisation que lui réserve son auteur Greg Rucka : elle est une femme forte, indépendante malgré sa liaison avec l'être le plus puissant de ce système solaire et déterminée à présenter au grand jour des éclats de vérité.
Comme le lui rappellera Perry, l'indéboulonnable rédacteur en chef du Daily Planet, ce genre d'article peut mettre en danger une carrière journalistique. Mais si Loïs en est bien consciente, ce genre de menace est pour elle le gage qu'elle fait bien son travail.
Perry lui parle ensuite de la mort d'une journaliste russe avec qui Loïs entretenait des rapports conflictuels mais dont elle respectait l'intégrité : Marissa Vorovna. Cette dernière a souvent ouvertement critiqué le Kremlin et elle a aujourd'hui "été suicidée" dans son appartement. 
Bien vite, cette nouvelle affaire va monopoliser Loïs qui va activer ses contacts pour en savoir plus, allant jusqu'à faire intervenir des personnages plutôt mystérieux...
Côté couple, Loïs vit toujours le parfait amour avec Clark Kent, même si les médias montrent à longueur d'antenne une photo volée où on la voit galocher Superman comme une affamée se jetant sur un steak.
Entre véritable enquêtes journalistiques, gangsterisme, paparazzades, interventions de Superman vite déclinées, péripéties métahumaines, occultisme et complications multidimensionnelles, rien ne sera épargné à Lane qui en devient certes un personnage fort mais aussi de moins en moins crédible, tant il devient improbable de voir une simple humaine tenir le coup émotionnellement face à tout ce qu'elle vit. Toutefois, la fin de ce tome offre à cela une explication originale et plutôt prometteuse en lien avec le multivers et la prise de conscience de son existence.


Le féminisme de 2023 ne peut pas être celui de Barbie

Permettez une petite digression ; il faut qu'on en parle ! Si les médias se plaisent à répéter ad nauseam que la réalisatrice de Barbie est la première femme a avoir rentré plus d'un milliard de dollars en un seul film, il n'en reste pas moins que c'est là un résultat économique certes louable mais finalement basé sur l'exploitation d'une œuvre bancale parfois juste assez niaise pour faire sourire, souvent maladroite et toujours mal construite, au service d'un propos peu clair et sans doute bien plus qualifiable de dogme que de réelle réflexion.
Présenté comme tenant un propos féministe, le film acidulé de Greta Gerwig nous présente en effet un Barbieland où le matriarcat est bien plus toxique que le patriarcat dénoncé à dix reprises en moins de deux heures. Il nous offre une héroïne dont l'apogée du féminisme est la fierté d'être en possession d'un vagin et des opposants prétendument virilistes ridicules et ne symbolisant au final qu'une critique idiote et terriblement cynique du capitalisme. Même les discours prétendument galvanisants semblent y être le résultat d'une recherche chat GPT sur le thème des dix concepts creux les plus récurrents du féminisme tels que défendus sur Twitter (désolé, je ne m'habitue pas à X... le réseau engendrant ses propres célébrités, j'ai du mal à les appeler "Stars du X").

En gros : l'héroïne du film Barbie est une cruche, ses ennemis sont des guignols prévisibles et son accomplissement en tant que parangon du féminisme est un pet de fouffe mouillé. Son rapport aux hommes est tellement vicié qu'elle ne peut même être présentée que comme ayant friendzoné Ken depuis toujours.

Loïs, elle, prend dans ce tome l'habitude de refuser l'aide de Superman, la personnification de la virilité s'il en est ! C'est bien entendu et avant toute autre chose un marqueur évident de la volonté de DC de continuer à affirmer qu'un simple être humain peut très bien, par sa grandeur d'âme, son intelligence, sa bonté, son courage, sa perspicacité, sa persévérance, faire le poids et avoir son mot à dire dans ce monde de super-héros et de super-vilains. Après tout, le héros devenu au fil du temps le plus emblématique de la firme n'est autre qu'un homme surentraîné déguisé en pipistrelle (qui fait d'ailleurs ici une courte apparition comme adjuvant très efficace dans la résolution d'une enquête). 
Mais Loïs est aussi le reflet de son époque et se fait symbole d'une féminité certes magnifique mais surtout libre, forte, obstinée, ne s'en laissant compter par personne et mue par une force de caractère refusée la plupart du temps à toutes les héroïnes (surtout à cette connasse de Barbie dont la seule réaction face à l'adversité est de se coucher face contre terre au milieu d'une pelouse synthétique...). Loïs crée même une équipe féminine hétéroclite qu'il serait intéressant de pouvoir suivre plus avant. Voilà une sororité de battantes bien plus dignes d'être qualifiées de féministes que le personnage interprété par Margot Robbie (rien à reprocher au jeu de la comédienne, soit dit en passant, mais bien à l'écriture lamentable de ce nanar bouffi de prétentions illégitimes). 

Loïs Lane : Ennemie du peuple est féministe. D'un féminisme ne faisant aucun doute quant à son message, quant aux qualités réelles de son héroïne, quant aux valeurs qu'il porte. D'un féminisme ne s'opposant pas idiotement aux hommes dans une essentialisation idiote mais sachant juste s'émanciper d'eux.

En gros : Lois Lane est une femme digne et fière, ses ennemis sont multiples, puissants et retors et son accomplissement en tant que femme est de jongler parfaitement entre une vie personnelle d'une rare complexité et une vie professionnelle d'une rare exigence. Son rapport aux hommes est on ne peut plus clair : elle traite d'égal à égale avec le mâle alpha ultime dont elle a fait son mari, son amant et le père de son enfant.

Alors, vous pourrez bien nous ramener toutes les fans de miss rose bonbon que vous voudrez pour hurler sous nos fenêtres que l'on n'a rien compris et que le film Barbie est un pamphlet magistral contre le vilain patriarcaca oppressif des mâles blancs de plus de cinquante ans, nous n'y verrons qu'un troupeau de gentilles idiotes inconscientes d'avoir enrichi lesdits mâles à la tête de Mattel en allant voir ce film anecdotique et opportuniste.


Le réalisme de 2023 pourra-t-il sauver les super-héros de notre lassitude ?

Dans ce récit noir, DC nous offre une approche plus réaliste et un regard à hauteur d'humain sur le monde des super-héros, comme d'autres séries de chez eux ont toujours eu à cœur de le faire, surtout dans le Batverse avec, en tête de proue, Gotham Central. Cela a bien entendu l'avantage évident de ne pas nous rendre totalement étrangers à l'intrigue mais aussi de conserver aux supers leur inaccessibilité, leur grandeur, leur exceptionnalité. 

Les grands enjeux interplanétaires, c'est bien joli mais notre quotidien, ce sont des histoires de couples, des fake news, nos jobs, nos amitiés... et percevoir la toute puissance d'un héros à travers notre réel lui rend sa grandeur. Voir Superman bourriner un autre extraterrestre pendant des plombes n'a bien vite plus rien d'impressionnant : on est dans leur monde, plus le nôtre. Mais le voir à travers les yeux d'un citoyen de Metropolis, ça change tout !
Et s'il faut pour cela en passer par des moments de la vie quotidienne un peu lents et chiants, s'il faut que les apparitions super-héroïques se fassent plus rares, nous sommes néanmoins preneurs... même si, ici, le dosage est imparfait.
Lane, c'est cela : elle est l'œil à hauteur humaine qui voit ces héros, qui en témoigne et qui sait nombre de choses sur tout ce qui n'est pas réaliste dans les comics... et qui, comme à nous, lui semblent extraordinaires.

Dans un Monde (le nôtre) saturé d'histoires de super-héros souvent plus imbéciles et mal écrites les unes que les autres, souvent dessinées sans distanciation, souvent filmées sans grand talent, on en vient à ne plus les voir que comme des fictions ne faisant même pas l'effort d'une crédibilité minimale. Or, s'il y a bien une recette facile pour éviter le désintérêt du public pour tous ces univers, c'est précisément de les crédibiliser en les montrant du point de vue des humains qui sont témoins de tout cela. 
L'intérêt principal d'un super-héros est précisément d'être super, très au-dessus de la norme. Et cela n'est perceptible que si la norme est elle aussi présente, si des humains normaux peuplent le récit.

Cet album est intégralement à hauteur d'homme. Et c'est aussi en cela qu'il est rafraîchissant : on se surprend à recommencer à comprendre la fascination que l'on peut avoir envers Superman lorsque l'on s'imagine au milieu de la foule qu'il survole. Mais pour ça, il faut que le point de vue offert par le dessinateur soit situé dans la foule et non aux côtés de l'Homme d'acier. Ce que fait très bien Mike Perkins. 
Pour en finir en évoquant la qualité du dessin, d'aucuns, sans doute à raison, lui trouveront des points communs avec Sean Phillips dans sa façon d'appuyer son encrage mais il nous suffira de souligner que Perkins maîtrise les proportions anatomiques et est capable de nous offrir des personnages ayant le même physique plusieurs pages d'affilée pour que vous compreniez que, à style équivalent, nous ne sommes néanmoins pas ici en présence d'un tâcheron délivrant le service minimum. Sans être toujours irréprochable, le trait est ici agréable, reconnaissable et généreux en détails et en expressivité.

Alors si le personnage vous plaît et que vous attendiez une mise en valeur à la hauteur de son potentiel, c'est fait pour vous. Par contre, si vous vouliez des combats de gars en slips, il faudra vous adresser ailleurs.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une Loïs Lane enfin mise en avant de façon à en faire un personnage à part entière.
  • Un féminisme humaniste qui en impose vraiment, ce qui est bien plus satisfaisant à voir que le féminisme d'apparat dogmatique et imbécile habituellement en vogue ces derniers temps.
  •  Un DC vu à travers les yeux de gens du commun.
  • Parfois un peu verbeux, parfois un peu lent...