Tarzan #2 - Au centre de la Terre
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Tarzan fait de la spéléologie en zeppelin et rencontre les fameux Vikings de la préhistoire.
Kamoulox !


Après un tome 1,Tarzan, Seigneur de la Jungle, tellement viscéral et sans concession, je m'attendais à découvrir avec ce tome 2 une suite prétendant au même type de réalisme cru. J'espérais de sombres forêts humides à la faune cruelle et de violents corps à corps aux conclusions funestes. Et cet album nous en offre en effet... c'est tout le reste qui m'a décontenancé.

J'avais apprécié le choix de Christophe Bec de revenir au texte initial d'Edgar Rice Burroughs en offrant à son Tarzan un regain de bestialité bienvenu après une multitude de déclinaisons plus pondérées et parfois loufoques sous d'autres plumes. C'est que notre pauvre homme-singe en a vu de toutes les couleurs, ces dernières décennies, avec ses innombrables itérations.

Mais Bec choisit ici de faire comme Burroughs avant lui et d'user de Tarzan comme d'un trait d'union entre quelques chroniques sauvages à l'âpreté semblant issue de la nature primitive et ces récits d'aventures stéréotypés passablement absurdes qu'affectionnent les amateurs de pulp magazines.
Car oui, le mot est lâché : cet album est pulp. J'imagine même que ses auteurs s'en félicitent tant il est évident que telle est l'intention d'écriture. J'ai toujours trouvé que cette approche du personnage était regrettable, même sous la plume de son créateur initial ; le concept de l'homme sauvage qui se dresse au-dessus des animaux tout en faisant pourtant partie du peuple de la jungle au même titre que n'importe quelle autre bestiole du coin est bien suffisant pour passionner le lecteur, nul besoin de le faire redevenir Lord Greystoke ; son retour en Europe est d'ailleurs peu crédible, hormis dans une cage estampillée "authentique homme-singe, prière de ne pas lui lancer de bananes". Quand on sait que la Belgique organisait encore un zoo humain peuplé de captifs africains lors de son exposition universelle de 1958, difficile de croire l'Europe prête à restituer un titre et des richesses au roi de la jungle !
Mais force est de constater que Bec a choisi de marcher sur les pas de Burroughs... et de nous faire du pulp !
En tant que lecteur de 2021, j'avoue n'avoir jamais trouvé à ce genre délaissé le charme que d'aucuns lui prêtent. Alors imaginez l'effet que peut bien me produire une nouveauté se revendiquant comme telle !

Spoil de pulp.


Mais laissez-moi vous narrez les grandes lignes de cette intrigue afin que vous puissiez vous faire votre propre opinion.
Tarzan apprend le mariage prochain de Jane. Pour fuir sa douleur, il décide de filer à toute vapeur vers l'Europe. C'est à Paris qu'il décidera de s'installer temporairement sous l'identité de Mister Grey. Aspirant à une vie d'anonymat, il espère bien sûr que personne ne reconnaisse en cette féline masse de muscles surmontée d'une tête hirsute le désormais célèbre Lord Greystoke, revenu à la civilisation il y a peu... autant dire qu'il aurait mieux fait d'investir dans des lunettes ringardes, en plus de son joli costume. C'est une astuce que je tiens d'un copain journaliste.
À Paris, il écume les bars, fréquente des artistes, visite des musées et autres bibliothèques. Le terrible seigneur de la jungle est devenu une sorte de dandy séduisant le beau monde.
Lors d'une soirée à l'Opéra Garnier, il retrouve une connaissance croisée lors de la traversée vers le vieux continent. On l'a présentée à lui comme étant Olga de Coude, femme du Comte de Coude.
La dame ne lui cache nullement son attirance pour lui et tout s'accorde pour arriver à une situation où Tarzan devra, à l'aube, assumer les conséquences de ses jeux de séduction dans un duel à mort, pistolet à la main, face à l'un des tireurs les plus redoutables de l'époque... mais quand on est Tarzan, qu'est-ce qu'une balle ? Mon ami journaliste a souri en lisant cette réflexion.
Ces quelques cases m'ont rappelé à quel point le personnage fut parfois traité comme une sorte de super-héros par le passé. Et c'est bien ici le sort qui lui sera réservé. Cela ravira sans doute les fans des comics initiaux... mais ça ravive mes regrets : un Tarzan réaliste aurait été tellement plus intéressant !

Une fois débarrassé de ce fâcheux contre-temps, Tarzan veut retourner dans la jungle profonde, auprès des siens. En quelques planches, il sauve d'une mort certaine le meilleur chasseur de la tribu des Waziris et découvre que ces derniers détiennent une grande quantité d'or qui n'est en réalité qu'une infime partie d'un trésor colossal gardé par d'affreux prêtres hallucinés et difformes. Il s'empare du trésor, devient roi des Waziris puis tombe, au détour d'une marche dans une jungle sans doute trop petite, sur Jason Gridley. Ce dernier lui annonce que le Capitaine d'Arnot et Jane sont en danger et qu'il faut, pour les sauver, organiser une expédition jusqu'à Pellucidar, sous la surface de la Terre. Mais il faudra pour cela créer un zeppelin pouvant se glisser dans la faille qui mène dans la Terre creuse, faille située au Pôle Nord. Problème : un zeppelin géant expérimental, ça coûte bonbon ! Bah, ça tombe bien : Tarzan a plein d'or depuis la petite aventure qui a fait de lui le monarque des Waziris. Ni une ni deux, on embarque quelques guerriers de la tribu qui n'a sans doute pas besoin d'eux et on se barre pour le Pôle Nord où ils pourront frimer torse nu.

Là, on n'est pas à la moitié de cet album de 78 pages.
La suite nous réservera des créatures préhistoriques, des Vikings, des hommes préhistoriques qui parlent un langage que peut comprendre un chasseur d'Afrique équatoriale et pas mal d'autres choses... Je continue ? Bah non, inutile : c'est pulp, on vous dit !


Je sais que certains aiment ce genre de narration naïve, dépaysante et un rien régressive...
Je sais que c'est vraiment typique de la série Tarzan. Je connais Pellucidar, ce monde préhistorique préservé dans la Terre creuse (lisez les théories à ce sujet apparues dès le XVIIème siècle, il y a un potentiel qui vaut bien celui de la Terre plate !). Dans les récits de Burroughs, David Innes (l'autre héros emblématique de l'auteur, sorte de double inversé de Tarzan qui est tout ce que l'homme-singe n'est pas) a découvert le monde sous-terrain de Pellucidar grâce à l'emballement d'un système de forage novateur. C'est dans ce monde en dehors de notre perception que Tarzan et Innes se retrouveront pour leur unique rencontre dans un crossover qui a dû flanquer des crises d'épilepsie au palpitant de plus d'un fan du Burroughs Pulp Universe, il y a quelques poignées de décennies.

Je sais que cette bande dessinée exploite ce background et offre une histoire dont le rythme et les 
péripéties sont calqués sur les romans originaux et les bandes dessinées qui en ont été adaptées... 
Je sais tout ça... mais c'est pile poil ce que je lui reproche !

Ces cases datent de 1932 !
Si vous aimez ça, foncez à vous en arracher les semelles, le contrat est plus que rempli ! En plus, Stefano Raffaele (déjà associé à Bec sur Prométhée) et Roberto Pascual De La Torre (un artiste venant du monde de l'animation qui a dû souffrir, gamin, quand il a dû apprendre à écrire son nom) livrent des planches d'une qualité graphique respectable (même si moins poignantes que le travail de Stevan Subic sur le premier album). Ma préférence va au traitement plus détaillé de De La Torre sur les 56 premières pages mais Raffaele ne lui fait pas injure en terminant l'album.

Une continuité dans l'esprit de Seigneur de la Jungle aurait été préférable. En plus, la belle couverture signée Eric Bourgier semblait avancer cette promesse.
Difficile d'accrocher à ce type d'histoire qui semble être improvisée par un élève de dix ans : "Et... et... et alors, Tarzan, il tue un lion ; et alors, il devient ami avec le chasseur Waziri ; et... et alors, le chasseur l'amène à son village ; et Tarzan... Tarzan, il... il va jusqu'aux montagnes et là... là... là, il cherche avec les Waziris la cité écroulée pour trouver le trésor qu'il y a dedans ; et alors, on l'assomme mais il se réveille et ça va mieux et il voit une dame avec des gros nénés et elle le libère parce qu'il est beau et... et... et il se sauve et il prend l'or ; et... et... et alors, il devient le roi de Waziris parce que l'autre roi, il est mort."

Ma déception ne tient qu'à cela. Mais je sais que cela contentera, à l'inverse, nombre d'amateurs du genre.

Pour rester objectif, il faut admettre que ce type de narration est bien un genre à part entière. Et dans ce genre, le travail de Bec tient presque du tour de force : parvenir à nous balader de l'Afrique équatoriale au Pôle Nord en passant par l'Europe dans le même album de moins de 80 pages, le tout en alignant les phases d'action... c'est fortiche, même si certaines ellipses taillées à la tronçonneuse et dissimulant à nos yeux les voyages de Tarzan peuvent parfois rendre les transitions entre les environnements trop abruptes. Pour qui aime les récits d'aventures et se fiche pas mal de la crédibilité de l'ensemble tant que le souffle épique les embarque, ce doit être une réussite. Après tout, regardez cette case à gauche et osez me dire que ça ne sent pas la démesure de la grande aventure !

Dans ce tome 2, il y a encore deux autres détails qui peuvent faire sortir du récit : le langage et les rapports sociaux.

Le tome 1 nous offrait de nombreuses planches muettes. Pour ce héros qui avait grandi loin des hommes, quoi de plus logique ?  Le lecteur pouvait accepter le contrat tacite l'obligeant à suspendre son incrédulité et à gober que le simple fait d'avoir essayé de répéter les paroles d'une chanson sur gramophone avait permis de stimuler chez Tarzan ses capacités linguistiques et de ne pas faire de lui un être inapte au langage une fois arrivé à l'adolescence, ce qui est pourtant le sort effectif de tous les enfants sauvages recensés : au-delà de quelques années, le cerveau n'est plus apte à réveiller la zone du langage si elle n'a pas été stimulée.
Dans ce tome 2, Tarzan parle et écrit comme le Lord qu'il aurait dû être. Il a, pour ce faire, été formé à ces subtilités par le Capitaine d'Arnot entre le tome 1 et le 2... suis-je vraiment le seul que cet apprentissage improbable aurait au moins autant intéressé qu'un face à face avec une tortue géante ou des Vikings en armure ? 
Pour ma part, ça ne passe pas. Autant le "Moi Tarzan, toi Jane" de certains anciens films peut sembler naïf, autant je le préfère pourtant aux soliloques poétiques quasi baudelairiens et totalement improbables que l'on accorde ici à cet homme élevé par des singes.
De toute façon, l'ouvrage entier fait clairement fi de la barrière de la langue, comme le prouve l'image ci-dessus.

Il y a aussi les rapports sociaux que nourrit Tarzan avec son entourage.
J'adhère sans peine à l'idée qu'il devienne le roi des Waziris tant sa force leur inspire le respect (il pourrait être des leurs, il vit selon les mêmes codes qu'eux). 
Je peux comprendre la confiance et l'admiration que lui portent les occidentaux l'ayant vu à l'œuvre et lui devant parfois la vie (c'est que le gars impose le respect, quand même !).
J'ai déjà plus de mal à le croire aussi facilement accepté parmi la bonne société parisienne...
Mais on ne me fera pas gober que les membres de l'équipage du zeppelin acceptent de le prendre pour chef et de mettre leur vie entre ses mains sans trop sourciller. Après tout, ils ne savent rien d'autres de lui que des rumeurs et des récits de faits héroïques dont ils ont toutes les raisons de douter de la véracité... 

Mais il nous faut une conclusion, un avis, une sentence... eh bien soit, faisons cela.

Au centre de la Terre est un album rédigé comme on le faisait "dans le temps". Ceux qui aimaient et aiment encore cela seront conquis. C'est en ce sens un bon album : aucun des auteurs ayant travaillé dessus ne se moque de nous, c'est comme ça qu'on fait ce genre de BD...
Mais Au centre de la Terre pourra sembler hautement improbable, voire absurde ou ridicule à certains parmi nous dont je regretterais presque de ne pas faire partie. Ce doit être agréable de pouvoir se laisser porter par le fil des événements sans chercher la petite bête, agréable de ressentir l'appel tonitruant de l'aventure épique... Là où d'autres bloquent sur une case où deux gars qui ne devraient pas se comprendre tiennent une conversation, là où je m'envoie un facepalm à me projeter le lobe frontal au fond du cervelet en voyant Tarzan se prendre une bastos sans frémir...

Si vous avez gardé suffisamment votre âme d'enfant ou êtes très indulgent envers les aberrations scénaristiques, vous aimerez cet album. Et tant mieux pour vous comme pour les auteurs !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un album ambitieux, dépaysant et respectueux de la période pulp de Tarzan.
  • Un dessin et une mise en couleurs mêlant les inspirations des comics originels et une approche plus moderne.
  • Plus pulp que le tome 1. Peut-être même trop. Le scénario en devient parfois difficile à accepter, voire devient carrément risible... surtout après un tome 1 bien plus réaliste.
  • Globalement une déception... mais si vous aimez le pulp, foncez ! Le travail des auteurs est très honnête !
Un jeu vidéo Star Wars durant La Haute République !
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Le célèbre studio français Quantic Dreams, responsable entre autres des excellents jeux Heavy Rain, Beyond : Two Souls et Detroit : Become Human, travaille sur un jeu vidéo Star Wars depuis quelque temps. L'information avait déjà circulé mais ce qu'on ignorait a été révélé dans la nuit du jeudi au vendredi 10 décembre lors des Game Awards 2021 : ce nouveau jeu, intitulé Star Wars Eclipse, se déroule durant l'ère de La Haute République ! Tout de suite la bande-annonce.


S'il n'y a pas d'extraits de gameplay ni encore de synopsis officiel, on sait quand même que le jeu permettra d'aller à la fameuse Bordure Extérieure de la célèbre franchise (un lieu jamais exploré en jeu vidéo jusqu'à présent). Comme tous les jeux de Quantic Dreams, les choix opérés par le joueur auront plusieurs conséquences directes sur le déroulé de la narration. C'est la grande force du studio dirigé par David Cage qui arrive toujours à mélanger émotions et mystères au service d'une histoire souvent bien écrite et qui bénéficie systématiquement d'une direction artistique soignée voire en avance sur son temps. Ce qui semble être, sans surprise, à nouveau le cas pour ce Star Wars Eclipse.

On peut apercevoir Yoda dans la vidéo et (étrangement) C-3P0 ou un de ses semblables. Le jeu orienté action-aventure n'a pas encore de date de sortie (au plus tôt 2022) ni de supports proposés (probablement la PlayStation 5, la Xbox Series X|S et les PC) mais a un site officiel sur lequel l'on peut suivre les mises à jour : starwarseclipse.com.


Halloween Kills
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Halloween Kills, réalisé par David Gordon Green, se situe dans l’univers façonné par John Carpenter. Il s’agit du onzième long métrage consacré au tueur Michael Myers et à la survivante Laurie Strode.
Comme tout film qui a donné lieu à une tripotée de suites, Halloween : La Nuit des masques (1978) a en son temps marqué les esprits par son approche du genre horrifique, en introduisant le tueur en série surnaturel, véritable incarnation du croque-mitaine (Boogeyman, en VO). Cette nouvelle mouture, Halloween Kills, et le précédent - sobrement intitulé Halloween - se placent dans la continuité de l’opus originel, balayant les visions proposées par les autres réalisateurs depuis près de 30 ans.

Prévus pour être une trilogie, Halloween (2018), Halloween Kills et Halloween Ends, le dernier à venir, offrent une conclusion au récit de Carpenter. Ils se recentrent sur la ville natale du tueur masqué, Haddonfield, ainsi que ses habitants, dont Laurie Strode — désormais sa némésis — et sa descendance.

Halloween (2018) replongeait dans les fondements de l’histoire écrite par John Carpenter et Debra Hill : Michael Myers a été arrêté après son petit massacre de 1978 [1]. Il moisit dans un asile psychiatrique jusqu’à ce que deux journalistes avides de scoops juteux l’appâtent avec son ancien masque inexpressif, le poussant à répondre à leurs questions. Cette scène d’ouverture, assez remarquable, métamorphose une interview en invocation : Michael Myers, vieilli mais toujours redoutable, est cerné par une sorte de frontière/pentacle qui délimite le territoire alloué aux fous dans la cour. Le journaliste endosse alors le rôle de l’apprenti sorcier appelant une force qui le dépasse. Myers s’extirpera de sa torpeur et commencera son massacre en fracassant la tronche de son invocateur !

Le récit tourne autour de la relation entre le tueur masqué et Laurie Strode (toujours incarnée par Jamie Lee Curtis), ainsi que sur l’obsession et la fascination qu’éprouvent ceux qui gravitent dans leur orbite, le journaliste, responsable de la transgression initiale, mais aussi le psychiatre de Myers. Le praticien ira même jusqu’à commettre un meurtre sur un policier pour organiser de manière artificielle la rencontre entre ce duo maudit. Laurie, névrosée, obnubilée par ce croque-mitaine, réussira de justesse à l’emprisonner avec l’aide de sa fille et de sa petite fille, dans sa maison transformée en piège grâce à la plus redoutable des armes cinématographiques : le hors-champ ! Cet opus met en avant un trio de femmes face à une menace transgénérationnelle implacable. Armées jusqu’aux dents, elles sont prêtes à tout pour se débarrasser de Myers. Mais peut-on tuer un croque-mitaine ?
Halloween peut servir de conclusion "heureuse" au film de John Carpenter. Le mal ayant été purifié par les flammes...

Le premier volet de cette trilogie exploite les rapports entre Laurie Strode et Michael Myers, enterrant au passage de manière définitive la parenté entre les deux [2]. Le second explore les liens qui existent entre la petite ville d’Haddonfield et son boogeyman, que plusieurs habitants ont eu le malheur de rencontrer.

Halloween Kills commence par la résurrection symbolique de Myers par le feu. Après avoir trucidé des pompiers (profession considérée comme héroïque), il reprend le chemin de sa ville natale. Laurie Strode, méchamment blessée dans le film précédent, n’est plus capable de s’opposer à lui. La tragédie de 1978 a laissé une empreinte indélébile sur la petite communauté et le retour de Michael dans les environs va attiser les haines et les passions. Les habitants de la bourgade décident d’en découdre, mais comment tuer le mal absolu ?
Ce second opus a déplu à de nombreux spectateurs si l’on se fit aux notes, avis et billets divers sur internet. Déroutant pour certains qui voulait admirer une Laurie surpuissante — alors qu’il ne s’agit que d’une vieille femme —, sentiment de trahison pour d’autres selon qu’ils aient adhéré à l’entièreté des films de la franchise ou qu’ils ne vénèrent que l’œuvre de Carpenter. Dans tous les cas, ils projettent leur idée du mythe canon sans comprendre qu’il n’y a que le réalisateur originel (à une certaine époque dans un certain état d’esprit) qui peut faire du "Carpenter" : toute tentative de se rapprocher au plus près de l’original aurait fait hurler au plagiat. Il est préférable de voir un auteur proposer sa vision, que l’on cautionne ou pas. Comme le mythe arthurien, chacun y va de son interprétation.

Si le film matriciel de Carpenter donnait dans la suggestion, ce nouvel opus est un des plus brutaux et des plus gore de la saga. Les meurtres ont lieu en plein cadre et jamais les coups n’ont été aussi douloureux. Cette violence exacerbée fait partie de l’esthétique choisie [3]. Ce déchaînement ahurissant nous rappelle que nous ne sommes rien d’autre que des morceaux de viande. Un être humain chutant de plusieurs étages ne rebondit pas sur le béton, il se brise et s’étale, n’en déplaise aux productions Disney/Marvel/DC, dont la vision de la violence "inconséquente" des super-héros n’est pas sans poser quelques problèmes moraux. Les conséquences sont ici exposées de manière crue et sans artifice, et c’est un choix radical qui acquiert tout son sens quand on le compare au cinéma de super-héros, car aux gnons sans une égratignure, Halloween Kills oppose un gore brutal, presque clinique, qui remet au cœur de la fiction la fragilité du corps, une des grandes thématiques de l’horreur... dont le slasher [4] est une (et pas des moindres) branche.

Sur le chapitre de la violence, impossible de ne pas relever l’inefficacité totale des armes à feu, la plupart des personnages visant mal, quand ils ne se tirent pas eux-mêmes dessus. Même un policier — pourtant entraîné — n’y parviendra pas dans une situation de stress extrême, tuant son coéquipier. Des scènes qui inspireront d’ailleurs quelques ricanements, mais là encore, Green connaît son sujet. Dans Diary of the Dead, Georges A. Romero avait exposé le paradoxe du film d’horreur comme cela : le spectateur a une longueur d’avance sur les protagonistes et se complaît à croire qu’il aurait fait mieux, alors qu’en cas de panique, celui-ci aura souvent le même genre de réactions instinctives et stupides [5]. D’où le peu d’utilité des armes à feu dans cet Halloween Kills : nos protagonistes sont des gens lambda, ils ne sont pas entraînés à faire face à cette violence. De plus, la perception qu’ils ont de celle-ci s’est souvent faite par l’intermédiaire du petit écran (Haddonfield étant une modeste ville américaine de classe moyenne, on peut supposer qu’aucun des protagonistes n’a eu affaire à plus dans son existence qu’à des joutes verbales ou hiérarchiques, rarement une bagarre.). Au surnaturel du croque-mitaine s’oppose la prosaïque réalité de l’humain.

Dès l’ouverture du film, policiers ou pompiers se font démolir par un Michael Myers qui possède littéralement la ville. Et si des gens entraînés se révèlent incapables de contrer ce monstre, ce ne sont pas des milices de "vigilantes" amateurs qui lui opposeront un antagonisme crédible. Toutes les tentatives héroïques seront méthodiquement sanctionnées par une mise à mort cruelle, quand elles ne vont pas déboucher sur l’exécution d’un innocent des mains d’une foule ivre de vengeance. Les protagonistes de Halloween Kills sont plus que jamais des victimes, de leurs conditions, de leurs illusions et de leur bêtise. Ils sont prêts pour la sentence expéditive du bourreau Myers qui retourne au bercail pour achever sa sinistre besogne.
La structure narrative du métrage oscillant entre passé et présent peut évoquer celle du roman ÇA, de Stephen King. Ce jeu de ping-pong entre deux temporalités, particulièrement réussies, consolide l’aura d’antagoniste légendaire de Michael Myers.

Dans ce film, Myers embrasse totalement son statut de spectre invincible : il ne fait que revenir dans sa maison pour revivre le drame fondateur de sa folie, comme l’indique le flash-back du début, en regardant son reflet superposé à la ville par la vitre. Mise en abîme du soi à l’infini, Myers est-il l’égocentrisme d’une société arrivée à sa quintessence ? À noter que si, dans le premier film, Myers symbolisait la pression sociale qui s’exerçait sur des adolescentes sur le point de devenir des femmes (le croque-mitaine punit les enfants pas sages ; MM tue-t-il les filles des années 70 qui s’émancipent ?), ici sa nature a changé. Il retrouve son statut d’incarnation de mal absolu [6]. Quelle que soit votre couleur de peau, votre orientation sexuelle, Michael Myers vous unira dans une atroce agonie, aussi brutale qu’elle est en général injustifiée et inexplicable.

Sur le perron de sa demeure, rachetée par un couple, se tiennent deux épouvantails parodiant le célèbre tableau de Grant Wood, American Gothic. Il représente un homme et une femme d’apparence austère, une fourche dirigée vers le ciel, devant la façade d’une maison de style gothique, où la fenêtre est occultée par un rideau en pleine journée. Ouvrant tout un champ de conjectures, la présence d’un détournement de cette œuvre intrigue. La position de l’outil indique qu’il protège les habitants et le bâtiment, mais de quoi ? Certaines interprétations penchent pour le Diable, la vertu de la femme (puritanisme oblige) ou les secrets inavouables. Le tableau a été peint en 1930, pendant une crise économique qui toucha durement le monde rural américain. Les personnages semblent aussi être en deuil de quelque chose. Au final, si les épouvantails ne préservent pas de Myers, la présence de ce tableau possède une signification.
David Gordon Green se sert sans doute de cette œuvre en écho à l’actualité et à la crise qui se déroule en ce moment pour faire rentrer la saga Halloween dans le gothique américain, quittant le cadre du slasher pour embrasser quelque chose de plus universel, à l’image de son croque-mitaine qui n’est qu’une "forme" indéterminée, une silhouette aussi anonyme que son masque (tous les personnages qui en parlent l’appellent littéralement "the Shape" en VO). 

Green place sa caméra à hauteur d’homme, avec peu de plans larges. Ce sera parfois un défaut pour la spatialisation des scènes d’action, mais il met un point d’honneur à travailler le ressenti de ses personnages plutôt que la compréhension directe des événements. Les nombreuses séquences de meurtre sont filmées avec une caméra fébrile, saisie de tremblements, accentuant la terreur des protagonistes confrontés à ce prédateur sans pitié. La vue subjective, habituellement dévolue aux tueurs, se déplace de manière maligne sur celle des victimes, amplifiant encore leur position d’infériorité, et la nôtre par la même occasion. Le réalisateur possède un certain talent pour caractériser en quelques plans les personnages, évitant ainsi de se perdre dans des discussions oiseuses. Le film étant par ailleurs mieux interprété que la moyenne du genre, on se retrouve devant des protagonistes bien campés, brossés en quelques répliques. Certes on n’atteint pas ici une profondeur psychologique à toute épreuve, mais le sens de la gestuelle et du détail compense le manque de temps d’installation. En revanche, on peut regretter une mise en scène très plate en ce qui concerne les dialogues (champs/contre-champs et basta...) qui leurs confèrent parfois, lors de courtes séquences, des airs de téléfilm.

N’en déplaise à ceux qui ont détesté cet opus, il semble que John Carpenter ait adoubé son successeur sur la franchise Halloween, d’une part en se taillant une place de producteur exécutif, mais aussi à la musique. Un poste qu’il n’aura occupé sur la saga qu’à l’occasion du deuxième et troisième volet, signe que le créateur de Michael Myers considère cette itération comme étant canon. Il nous offre donc une nouvelle variation de son thème culte hantée par des rythmes lancinants, des accélérations brutales et des riffs de basses dévastateurs. Un très bon cru Carpenterien qui prouve que le bonhomme n’a rien perdu de sa fougue musicale.

Après 40 ans, la saga Halloween traverse les décennies sans prendre une ride, ce qui en fait une des plus longues du slasher. Là où les Freddy & autres Jason Voorhes ont fini par ranger les lames, Michael Myers se montre particulièrement résilient au temps qui passe. Pensée comme le mal absolu anthropomorphe par John Carpenter, son abstraction s’avère féconde dans le sens où elle permet d’y placer tous les commentaires possibles et imaginables. Au fond, Michael Myers n’est qu’un révélateur du caractère humain. Malgré des hauts [et plus de bas], la franchise perdure et David Gordon Green se confirme comme un réalisateur capable de travailler la matière du cinéma horrifique pour commenter son temps, ce qui a toujours été une des plus grandes qualités dudit cinéma.



[1] 5 morts dans ce film-ci.
[2] Lien de parenté que John Carpenter avait installé dans le Halloween II de 1981, qui faisait directement suite à celui de 1978, et qui était selon lui une erreur. Il a toujours regretté cet ajout scénaristique. Michael Myers n’est pas mû par une quelconque haine pour Laurie. Elle n’est qu’une de ses victimes. C’est une force de la nature, indifférente au sort des humains qui l’entoure.
[3] Les excès du torture-porn, dans les années 2000-2010, ont plus ou moins étouffé le gore dans le sens où cette violence n’était encadrée par aucun projet esthétique. Les effusions de sang sont devenues une provocation un peu gratuite, satisfaisant les pires penchants voyeuristes des spectateurs. À titre d’exemple, le fameux Saw III (le premier n’étant pas si porté sur la boucherie et possédant pour le coup un propos) pousse très loin les manettes dans la violence crapuleuse, car gratuite. Le film d’horreur s’est ensuite réfugié dans une suggestion qui, si elle est de bon aloi, n’a pas tardé à se transformer en cliché vide de sens, ne fonctionnant plus que sur la recherche du jump-scare, autre technique putassière de petits malins. Une spécificité qui est devenue l’apanage des productions Jason Blum (dont, douce ironie, cette nouvelle mouture Halloween fait partie). Aussi voir débouler cet Halloween Kills très cru est une très bonne surprise, car ici la violence n’est pas seulement spectaculaire, elle fait partie intégrante du projet esthétique de son réalisateur qui porte son attention sur les conséquences de celle-ci.
[4] Un slasher, sous-genre du film d’horreur, met en scène les meurtres d’un tueur psychopathe, au visage parfois défiguré ou masqué, qui élimine les membres d’un groupe très souvent à l’arme blanche.
[5] Une des scènes d’ouverture du long métrage, qui sert aussi de note d’intention de la part du réalisateur, présente les protagonistes en train de tourner un film d’horreur dans laquelle les personnages courent, pourchassés par un seul zombie, lent de surcroît, et finissent par tomber dans ses griffes. Une séquence qui sera étrillée par leur professeur de cinéma jusqu’à ce qu’elle se répète à l’identique, mais dans la diégèse du film, alors que ceux qui se gaussaient accomplissent EXACTEMENT les mêmes erreurs que les personnages dont ils se moquaient dans l’introduction. Sauf que cette fois, ils ne rient plus, ils meurent...
[6] Cette thématique était déjà abordée dans un script non tourné d’Halloween II, que Carpenter avait confié à l’écrivain Dennis Etchison.

Article réalisé à partir du film projeté en salle.

+ Les points positifs
- Les points négatifs
  • Le retour réussi d’une icône de l’horreur.
  • Une photographie soignée.
  • Du changement dans la continuité.
  • La musique de John Carpenter.
  • Un slasher jouissif bourrin et gore.

  • Sûrement trop gore et brutal pour certains spectateurs.
  • Une réalisation parfois plan-plan.
  • Un recours à l’explication dialoguée parfois embarrassant, d’autant que le réalisateur sait comment faire passer une idée, un concept par la force d’un simple cadrage. C’est un défaut (du cinéma) contemporain.
Lanfeust de Troy #9 - La forêt noiseuse
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"Ouh bé ! 'faut pas aller vers la forêt ! C'est dang'reux ! N'y va pu, nous. Pasqu'elle est pas aimab'."


Qui ne connaît pas Lanfeust, le personnage emblématique des éditions Soleil né sous la plume de Christophe Arleston et le crayon de Didier Tarquin ? Mais si, Lanfeust : le rouquin qui a sauvé le monde de Troy grâce à la puissance du Magohamoth qui lui confère le pouvoir absolu... 
Non ? Si vous ne connaissez pas, vous avez un peu de lecture à rattraper : ce jeune forgeron doté du pouvoir de faire fondre les métaux d'un seul regard a en effet accompli sa destinée à travers 26 albums répartis en trois cycles (8 albums de Lanfeust de Troy, 8 albums de Lanfeust des étoiles et 10 albums de Lanfeust Odyssey), de 1994 à 2018. Il a aussi donné naissance à 48 albums spin off dont la série Trolls de Troy dont nous avions évoqué le 25ème tome (On ne badine pas avec les mouches) il y a peu.

Le héros de Troy nous revient donc ici dans le tome 9 de Lanfeust de Troy. Cet album fait suite aux aventures originelles, c'est donc un retour aux sources... mais 12 ans après les évènements de Lanfeust de Troy #8 (le temps qu'il aille dans l'espace et vive son odyssée, vous l'aurez compris) !

Désormais, chaque album de Lanfeust devrait entrer dans la continuité de celui-ci et l'on amorce donc, avec La forêt noiseuse, une nouvelle étape dans cette saga : celle des histoires complètes en un seul album. Petite révolution dans le monde de Troy, ce format n'est pas encore totalement maîtrisé, dans ce volume-ci : la mise en place prend pas loin de 20 pages et l'aventure doit donc être relativement vite bouclée... mais ce n'est pas une maladresse d'Arleston, que l'on ne peut guère soupçonner de faire des bévues de ce genre. C'est tout simplement dû à l'obligation d'exposition de la nouvelle situation, à la présentation des nouveaux personnages et à cette habitude que nous avions de vivre une aventure s'étalant sur plusieurs albums. À la fin de la première lecture, je n'ai pu m'empêcher de me dire que c'était là un ouvrage agréable et assez drôle mais à la conclusion précipitée... Je pense que c'était un sentiment plus ou moins inévitable.

Notre forgeron a bien entendu gagné en maturité ; c'est que le bougre doit avoir environ 35 ans, désormais. Retourné à l'anonymat après avoir sauvé maintes fois les fesses de sa planète (si une planète a des fesses, ce qui serait bizarre, puisqu'une planète est un fruit... sinon, pourquoi parler de son noyau et de son écorce ?), le voici devenu forgeron itinérant, allant par monts et par vaux, forger de-ci et rémouler de-là divers ustensiles, au gré des demandes des villageois croisés en chemin. 

Mais une menace se lève peu à peu et les sages d'Eckmül (relais vivants de la magie dans tous les territoires suite à un rituel de renonciation à leurs pouvoirs personnels) disparaissent ou meurent les uns après les autres, rendant la magie impraticable. 

Les sages du Conservatoire, désormais dirigés par la vénérable Flarpaite (la première femme à ce poste... j'imagine que les auteurs tiennent à se mettre à la page), délèguent alors le Maître-Bibliothécaire de la Grande Bibliothèque du Conservatoire auprès de ce bon vieux Lanfeust qui ferait bien de redevenir héroïque fissa et de sauver la situation. Pourquoi y envoyer le Maître-Bibliothécaire ? Parce que (et vous le savez si vous avez suivi les tomes précédents) c'est un vieil ami de notre héros : il s'agit d'Hébus, le premier troll à avoir volontairement choisi de vaguement se domestiquer sans y avoir été contraint par un enchantement.
Nos deux compagnons historiques vont donc chercher qui kidnappe les jeunes sages et perturbe la magie et les pouvoirs... Ils seront, pour ce faire, flanqués de deux ados aussi utiles qu'ils peuvent être encombrants : le sage apprenti Atastrophe qui aida Hébus à retrouver Lanfeust ; et Aspette d'Oraze, fille de deux anciens personnages et désormais apprentie auprès de Lanfeust en matière de forge et de travail de héros.

Au rang des personnages centraux, nous avons donc :
- Lanfeust qui s'est un rien assagi et va donc se retrouver avec un autre pouvoir que le sien, vu que la magie déconne ;
- Hébus qui reste toujours sympathique et aussi jouissif dans sa brutalité décomplexée et son humour à base de crânes broyés ;
- Aspette qui a le pouvoir de forcer les gens à lui faire une révérence ample et décente au prix de la fraîcheur de son épiderme, puisque utiliser son pouvoir a pour effet de lui faire attraper des boutons (voilà qui rappelle furieusement les contreparties magiques que l'on subit dans le jeu de rôles inspiré de l'univers de Troy, pour mon plus grand plaisir). C'est une ado avec tout ce que cela comporte de fougue, d'impertinence et de râleries en mode "tête de mule" ;
- Atastrophe qui est... le personnage le plus superflu et le plus dispensable, à mon sens. Il craque sur Aspette et sert de relais à la magie, dirons-nous...
 

Alors, que vaut ce cru 2021 ? 
Outre son déséquilibre narratif laissant au final trop peu de pages à mon goût à l'aventure, il ressemble bel et bien à ses glorieux ancêtres du premier cycle. On y retrouve l'humour d'Arleston hyper référencé et parfois même autoréférencé, les situations grotesques se mêlant aux actions héroïques, les jeux de mots juste assez lourdingues pour devenir drôles, la bonhommie de personnages attachants et niais, la violence décomplexée source de gags divers...

Au rang des idées vraiment typiques de la série, notons les allusions à notre monde :
- Par exemple les sblüts, petites créatures télépathes volantes formant un réseau de communication permettant de relayer des informations sur de larges distances... informations sérieuses, rigolotes, correctes et erronées se côtoyant allègrement au point qu'un paysan en vienne à déclarer : "Les sblüts y nous ont tout espiqué. Que la magie, c'est mauvais pour l'corps ! C'est un complot des sages d'Eckmûl, ça ! Si on s'en sert, 'y a des effluves qui nous rent' d'dans, et ça pourrit les organes, à force !"... Toute ressemblance avec un réseau social charriant des prises de position complotistes au sujet de découvertes récentes serait sans doute foutrement fortuite, bien entendu.
- Il y a aussi ce méchant dont l'ambition est de canaliser vers lui la majeure partie des ressources magiques pour la redistribuer à une élite autoproclamée (lui et quelques copains, en somme)... hum... pas sûr que le message parvienne à Jeff Bezos, Elon Musk et compagnie mais si vous achetez ce tome sur la plateforme de vente en ligne bien connue (celle qui arbore une flèche dessinant un sourire sympa), vous pourrez affirmer avoir fait œuvre d'ironie !

Au rang des références qui me caressent dans le sens du poil, il y en a au moins deux à l'œuvre incontournable de Sir Terry Pratchett : 
- Un fourbi géant, sorte de catalyseur de flux magique en perpétuelle évolution créé de façon intuitive et empirique et constitué de composants minéraux, végétaux et organiques... Il rappelle furieusement celui d'Eskarina dans Je m'habillerai de nuit, quatrième des cinq tomes des Annales du Disque-Monde consacrés à la jeune Tiphaine Patraque, sorcière de son état.
- Une faux au fil de la lame si fin qu'il peut trancher jusqu'à la magie elle-même... qui est selon moi une allusion évidente à celle que brandit la Mort dans Les Annales du Disque-Monde quand il (oui, La Mort est un mâle, il faut vous y faire !) compte couper les fils de nos vies et dont on dit qu'elle est aiguisée au point de pouvoir trancher l'espace-temps.

La "forêt noiseuse" de l'album est une sympathique trouvaille elle aussi, amusante et lourdement chargée en références diverses. Elle cherche des noises, en effet. Mais je vous laisse le plaisir de la découvrir. 


J'aime Troy, son univers, son bestiaire et ses héros emblématiques... et j'ai aimé cet album. Mais je ne suis pourtant pas débordant d'enthousiasme. La formule "un album / une histoire complète" me semble encore devoir faire ses preuves et, même en dehors de cela, ce tome 9 n'est pas le plus abouti. 
Scénaristiquement, il vaut plus pour ses trouvailles formelles que pour son fond.
Et en ce qui concerne le dessin, il y a par moments des cases qui m'ont laissé un rien perplexe. Ce n'est jamais raté : Tarquin dessine bien et son style est très adapté à Lanfeust. Il l'a même toujours été au fil de son évolution. Mais regardez Hébus, ci-dessus, par exemple... même si c'est indéfinissable, je lui trouve des traits autrement plus grossiers que dans d'autres cases. Le personnage d'Atastrophe a parfois des traits simplifiés à l'extrême, lui aussi ; ça fonctionne mais, visuellement, ça jure un peu avec le reste.
La mise en couleurs (apparemment faite sur ordi) de Lyse Tarquin (épouse du dessinateur) est on ne peut plus fidèle à l'esprit de la série et ne saurait être prise en défaut ; si vous connaissez Lanfeust, vous ne serez pas dépaysé... enfin, pas plus que les autres fois que vous avez visité Troy !

Les collectionneurs ne seront pas déçus mais peut être un rien mitigés.
Les nouveaux venus devraient apprécier, tant Troy est toujours aussi rafraîchissante.
Pour ceux qui aiment la light fantasy qui ne se prend pas au sérieux.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Retour à Troy en mode "full fantasy". Ça fait plaisir.
  • Tous les ingrédients habituels y sont.
  • L'introduction est amusante mais monopolise trop de pages pour que le récit soit équilibré.
  • On regrettera l'absence de certains personnages secondaires majeurs de la série... mais ça renouvèle les possibilités. Un mal pour un bien.
  • Quelques rares dessins semblent un peu légers par rapport aux autres.
"Trois Jokers" (Batman) vs "Harley Quinn" (Batman White Knight)
Par

Comment une humble itération d'Harley Quinn limitée à l'univers White Knight développé par Sean Murphy
met une fessée au très fanfaronnant trio de Jokers davantage taillé pour la continuité officielle
et imaginé par Geoff Johns.


UMAC : À l'occasion de la sortie chez Urban de Batman White Knight : Harley Quinn et de Batman : Les trois jokers, nous recevons ces deux étranges personnages en guise d’invités exceptionnels. Harley, Joker, bonjour à vous et merci d'avoir accepté de nous rejoindre. Pouvez-vous, dans un premier temps, nous parler de ces albums qui vous ont amenés parmi nous ?

Harley :
Bonjour. Moi, mon histoire se passe dans un univers dans lequel Bruce Wayne est toujours enfermé en prison pour les différentes exactions qu'il a pu commettre à Gotham (cf. Batman : White Knight)… et je me rapproche de lui de plus en plus étant donné qu'on se trouve pas mal de points communs. Comme vous le savez sans doute, dans le dernier tome, j'ai malheureusement dû précipiter mon ex-compagnon, Jack Napier (celui que tout le monde connaît sous le nom de Joker, chez moi), vers une mort certaine, faisant de moi une maman isolée avec mes deux adorables jumeaux (dont il est le papa, bien entendu). Évidemment, l'album ne raconte pas simplement ma vie de famille, sinon il n'y aurait pas grand-chose à dire. Quoique… avec mes bébés, la vie est agitée. Mes bébés, ce sont mes hyènes, pas les jumeaux. Eux, ce sont mes enfants !
En gros, à peu près deux ans après l'incarcération de Bruce, un tueur en série nourrissant l'ambition de recréer une nouvelle association de super-vilains sévit dans Gotham City. Il tue d'anciennes vedettes de cinéma et il repeint leur cadavre en noir et blanc, ce qui est un choix esthétique intéressant mais, avouez-le, plutôt pas banal. D'ailleurs, ça donne l'occasion de mettre en scène en chair et en os Simon Trent, le fameux acteur qui joue le Fantôme Gris qui apparaît dans l'épisode Le plastiqueur fou dans la série animée Batman ; c'est l'épisode 18 de la première saison. Ici, il fait partie des anciens comédiens mis en danger par le criminel que je pourchasse. Pour ceux qui l'ignoreraient, le personnage est clairement adapté d'Adam West. C'est d'ailleurs lui qui doublait Trent dans l'épisode en question. Oui, Adam West : l'homme qui incarnait Batman dans la série télévisée bien kitsch des années 60 qui nous a tous fait découvrir le personnage. Comme vous le voyez, mon album est élégant, il se permet même des clins d'œil un peu méta de ce genre.

Mais revenons à ces meurtres de tous ces anciens comédiens et à toute la mise en scène qui est faite autour. Si moi je suis au courant de tout ça, c'est parce que Duke Thomas est venu me contacter afin que j’intègre le GCPD dirigé par Renée Montoya. Ils sont persuadés que je suis la plus apte à comprendre les motivations et le modus operandi d’un criminel aussi tordu que celui-là. La première piste sur laquelle je me lance est évidemment celle de Néo-Joker (mon ancienne rivale qui est une espèce de copycat du Joker) car vous connaissez comme moi son goût pour la grandiloquence et les mises en scène. Ça s'avèrera être une fausse piste extrêmement éloignée de la véritable solution. Comme quoi, parfois, il faut éviter de se fier à sa première impression. Regardez-moi, par exemple, j'ai l'air très sage maintenant... mais je vous réserve des surprises.
Fort heureusement, je vais avoir le soutien de Bruce, qui est désormais mon ami, même s'il reste toujours en prison (mais on ne retient une chauve-souris en cage qu'en lui tranchant les ailes)... Et même, dans une moindre mesure, de ma vieille pote Ivy. C'est en définitive un album qui parle de la façon dont je tâche de concilier un nouveau métier de consultante-enquêtrice au sein du GCPD, une ancienne identité de criminelle de haut vol et la vie compliquée de maman… qui est un rôle pour lequel je suis loin de me sentir à la hauteur. 
Cet album a ouvertement un ton qui fait penser à un polar psychologique, ce qui devient assez classique finalement sur les albums qui parlent uniquement de moi. Comme l'a dit Katana Collins, la scénariste : "À l’époque on regardait la série Mindhunter, et c’est un peu comme ça qu’est née Harley la détective. […] Harley n’a jamais su qui elle était, elle oscille toujours entre de nombreuses personnalités, entre être un médecin ou un arlequin. Maintenant c’est une mère. Elle peut s’adapter à tout.". Matteo Scalera, grand fan de Sean Murphy et ami proche du dessinateur ajoute même : "Le cœur de l’histoire, ce sont les gens. C’est un mélange d’interactions humaines et d’émotions."

UMAC : À vous, Joker, que raconte votre album ?

Joker :
Oh moi, une fois de plus, je vais vous raconter une bonne blague. J'ignore si vous vous en souvenez mais, en 2016, Geoff Johns (qui scénarisait alors La guerre de Darkseid) concluait le dernier numéro avec une révélation assez marquante. En effet, alors qu'il était assis dans la chaise de Mobius (qui, je vous le rappelle, permet d'accéder au savoir infini et universel) Batman a formulé une et une seule question,  à savoir : "Quelle est l'identité du Joker ?" Ah ben j'étais mal, hein ! Mais en gros, je crois bien que l'auteur, ce jour-là, s'est pris au piège tout seul... parce qu'il lui faudrait dès lors répondre un jour à la question !
C'était un tel piège qu'il n'y a d'ailleurs pas du tout répondu ! En effet, l'unique réponse que nous aurons à cette interrogation un peu plus tard, c'est qu'il n'y a pas une identité de Joker mais trois Jokers distincts ! Avouez que ça n'a rien à voir avec la question, mais peu importe... Geoff n'est pas du genre à se soucier de si peu de chose, apparemment !
Ça a un peu perturbé toute la fanbase, cette idée... Et l'auteur, donc, a promis un comic en trois chapitres qui s'appellerait Les trois Jokers pour expliquer tout ce micmac.
Après, Scott Snyder l'a remplacé en tant que grand architecte de l'univers DC et Geoff Johns s'est mis en tête de superviser le DCEU (avec ce souci de la cohérence tout relatif qu'on lui connaît). Puis, laissant bien mariner les fans, il a imaginé une suite à Watchmen avec Doomsday clock, histoire de mettre un peu le brin dans un écrit d'Alan Moore avant de faire de même chez Batman... Responsable créatif devenu consultant attitré de Warner à chaque adaptation de DC à la télévision ou au cinéma, il s'est embarqué dans la série Star Girl puis a été affilié à des projets comme Green Lantern Corps.
Et ce n'est qu'au bout de quatre longues années qu'il est revenu avec son histoire de trois jokers. En nous promettant "l'histoire ultime entre Batman et le Joker". On n'allait pas être déçus, selon lui. Hahaha !

UMAC : Oui, c'est bien joli, mais ça ne me dit pas de quoi parle l'histoire.

Joker : Oui, effectivement, mais je vous assure que c'est par là qu'il faut commencer parce que ça explique un petit peu tout le brol que ça va donner par la suite. Alors, en gros, il a tenu parole : on se retrouve dans une histoire où, effectivement, je suis trois... ou plutôt on est trois à être moi, enfin non, je veux dire, je fais partie de trois personnes qui sont... c'est très compliqué. Mais en réalité, pour le lecteur, c'est beaucoup trop simple ; le scénario ne demande rigoureusement aucun effort d'attention, si ce n'est pour distinguer ces trois Jokers qui n'ont même pas le bon goût d'être suffisamment différenciés ! 
L'histoire commence avec une enquête menée par Batman, Bat Girl et Red Hood. On comprend très vite que trois meurtres qui sont signés par le Joker ont été commis exactement au même moment. Pas besoin d'avoir fait de grandes études pour deviner dès lors qu'il y a sans doute des personnes agissant sous le même nom à des endroits différents. Je ne vous dirai pas lequel je suis. Mais chacun de nous a une identité particulière. Il y a parmi nous le Clown, le Criminel et le Comédien. Chacun correspond à une période dans l'histoire des comics de Batman. En gros, il y a plus ou moins celui des années 1940, celui de l'Âge d'Argent et puis celui de Killing Joke.


UMAC : Mais... mais celui des années 40, il doit avoir à peu près 100 ans voire plus, non ? Et vous vous ressemblez pourtant, tous les trois... Vous ne vieillissez pas ? 

Joker :
Oh, mon petit vieux, si vous vous arrêtez à ça, vous n'avez pas fini. Ne traquez pas les incohérences dans ce bouquin, Il y en a absolument partout. D'ailleurs, il y en a une dès le départ ! Honnêtement, si vraiment vous découvrez qu'un mec comme moi existe en trois versions (pour trois fois plus de fun ! Hum...), que vous vous appelez Batman et que vous décidez d'arrêter les trois versions de ma personne... Qui employez-vous comme alliés ? Les personnes que j'ai le plus traumatisées au monde ou bien des personnes aptes à répondre de façon efficace ? Mauvaise réponse ! Batman a un esprit complexe et donc, forcément, il va prendre des décisions complexes qui sont très éloignées de vos raisonnements stupides de simple mortel trompé par le bon sens ! Du coup, les alliés de Batou dans cette enquête ne seront autres que Red Hood et Bat Girl. Oui, précisément, les deux personnes que j'ai fait le plus souffrir dans son entourage. Ah, ben ce serait dommage de pas pouvoir raconter une bonne petite histoire de traumatismes avec un bon petit couteau remué dans la plaie, vous ne trouvez pas ? Enfin, moi je dis ça, ça m'arrange : ça m'amuse. Mais évidemment, je comprends bien que pour le lecteur, tout de suite, ça semble être une incohérence assez coupable.

UMAC : Mais... c'est complètement con !

Joker : 
Ah mais je ne vous le fais pas dire ! Mais l'idée de base est débile dès le départ, comment voulez-vous bâtir un truc sympa par-dessus ? Il y a une raison à ça et je l'ai suggérée dès le début : un auteur à la recherche d'une idée qui paraîtra originale aux yeux de tout le monde à tout prix. Quitte à écrire de la merde, peu importe ! C'est un mauvais plan, tu vois : et je connais bien ça, en tant que méchant de comics... l'idée paraît géniale de loin mais de plus près, c'est une collection de failles. 

UMAC : Non mais là vous êtes sévère quand même, c'est un professionnel, il sait un peu ce qu'il fait.

Joker : 
Non ! Le gars nous raconte une enquête criminelle sur un triple meurtre et l'enquête met la Bat Family au contact de plusieurs centaines de gars disparus infectés par le produit qui transforme en Jokers. Plusieurs centaines ! Mais la police n'a remarqué que trois meurtres... c 'est tout ? Ce flots de mecs devenus des zombies-Jokers, là... personne n'a signalé leur disparition ?
Et ce n'est pas faute d'avoir envie que ça marche, hein... Moi, j'aurais bien aimé, je vous assure. Avoir une histoire emblématique de plus à mon palmarès, ça ne m'aurait pas gêné.
Quand Grant Morrisson m’a présenté comme une sorte de malade enfermé dans Arkham et qui se réinvente chaque jour en réécrivant ses origines, ce qui permet effectivement d'avoir des tonnes d'albums sur moi racontant mes débuts, tous cohérents avec ce background... j'ai trouvé ça simplement génial.
Quand Scott Snyder a fait de moi une espèce de légende urbaine dans son très bon Mascarade, avouez que ça avait de la gueule !

Mais là, non, non, non, je ne peux pas cautionner ; je ne sais pas ce qu'il a voulu me faire exactement, mais c'est foiré. Normalement, on fait de moi un personnage complexe, ambigu, aux multiples personnalités. C'est précisément ce que les gens aiment chez moi. Enfin, "aiment", c'est sans doute ce qui les effraie, aussi. Mais c'est cool, les gens doivent avoir peur de moi. Et ce qui fait peur chez moi, c'est que je suis totalement imprévisible. Ah, ben forcément, puisqu'on est plusieurs dans ma tête. Mais Johns, lui, il fout tout ça en l'air. Je ne suis plus un être unique complexe aux multiples personnalités. Je suis trois êtres fades au possible sans aucune forme d'excentricité ! Non mais sans blague : dans tout ce récit, on est chiants comme une boîte sans clown à ressort ! Parce que, outre mon teint blafard séduisant et mes cheveux verts, avouez quand même que c'est aussi ma personnalité qui vous plaît. C'est mon sens de l'humour. C'est le fait que je sois capable d'illuminer vos vies grâce à mes farces et attrapes au beau milieu d'une scène de crime. Mais ici, rien de tout ça. On est juste un trio de méchants qui a l'air de se rendre compte qu'il n'est plus vraiment à la hauteur.
Du coup, on prétend vouloir créer un quatrième Joker adapté à la nouvelle génération. Et vous savez quoi ? C'est une idée qui aurait pu être sympa... Mais vous connaissez la meilleure ? Ça n'arrivera pas ! Du tout ! Mais de toute façon, même si c'était arrivé, pour incarner le joker en question, on a choisi le pire bonhomme possible: un mec qui n'a plus du tout envie de s'en prendre à Batman ! On est allé déterrer l'assassin des parents de Bruce. En fait, quand je dis "déterrer", c'est parce qu'il est en taule. On est allé le kidnapper alors qu'il est à l'article de la mort : le pauvre est en phase terminale. Et le plan serait de lancer le type dans la cuve du produit toxique qui fit de nous des Jokers... Ah oui, c'est brillant : il est sur le point de crever ! Ça va être palpitant, les aventures de Batman à venir si jamais le plan réussit : "Batman contre le Métastaseman qui rit."
Oh bah, de toute façon même Batman n’est que l'ombre de lui-même. J'ai déjà été déçu par nos héros dans certaines aventures mais, ici, on les a promenés du début à la fin. Honnêtement, ce n'est jamais eux qui décident. C'est nous qui faisons tout et eux, ils suivent comme des petits chiens partout. De toute façon aucun des héros n'a de personnalité dans ce tome.
Red Hood ressasse à longueur de temps le fait que Batman l'ait abandonné, le fait que personne ne soit jamais là pour l'aider et du coup, il veut tout prendre en main tout seul, au point parfois de faire n'importe quoi et de se jeter la tête la première dans le premier piège venu.
Bat Girl est devenue l'espèce de boussole morale du trio, l'incarnation de l'effort et du courage. Ah ça, elle en a, du courage, la fillette. Non, parce que pour faire les cabrioles qu'elle fait encore maintenant, alors qu'il n'y a pas si longtemps que ça je l'avais clouée d'une balle dans une chaise roulante... Il faut avouer qu'elle a de la suite dans les idées et un super kiné ! Haha !

Et le pire, c'est sans doute Batou. Je lui reproche souvent de ne pas avoir le sens de la blague, mais alors là : c'est tirage de tronche non stop. Il est carré, monolithique, inapte au dialogue… Il s'avère insensible, vaguement rationnel et ne manifeste aucune caractéristique du rôle de leader de la Bat Family qu'on peut le voir endosser dans d'autres albums. Pire : les rares fois où le pauvre Jason essaie de lui expliquer pourquoi il est si mal dans sa peau, sa seule réaction, c'est de le plaquer au mur en lui hurlant dessus. Ah ben bravo, le père de substitution ! J'en suis à me demander si je ne serais pas meilleur papa que lui !

Harley :
Permets-moi d'en douter. Par contre, dans mon monde, je ne serais pas contre le fait d'avoir le soutien de Jack, ton alter ego, malheureusement disparu. Tu sais... Jack ? C'est toi avant que tu deviennes le Joker. Parce que chez moi, tu as un nom !
Mais dis, personne autour de toi n'a jamais remarqué que vous étiez trois ? Dans tes complices, non ? Personne ? 
Et comment se fait-il que la version de moi de ton univers n'ait pas remarqué que tu étais trois personnes différentes ? Elle a quand même bien dû voir que vous n'aviez pas tout à fait le même physique, elle en a été plutôt proche à maintes reprises. Elle a dû entendre que vos voix n'étaient pas les mêmes, quand même. Non ? Vous ne causez pas ?
C'est une psy, elle doit faire la différence entre un schizophrène et trois individus différents, bon sang !

Joker : Non... parce que les femmes, c'est des débiles qui ne pigent rien à rien et qui ne remarquent rien, même quand on le leur agite sous le nez !


UMAC : Mais je vous en prie, vous ne pouvez pas dire ça !

Joker : Mais bien obligé puisque c'est ce que le scénario raconte dans mon album. Je ne vous ai pas dit que je le pense. Les femmes, selon l'auteur de mon album, ce sont visiblement des personnages relativement creux mais rebondis... parce que la seule qu'on y croise, c'est Barbara ; une femme à la psychologie peu travaillée et aux formes hypertrophiées moulées dans la combinaison la plus slim que l'on ait pu voir sur Bat Girl.
Dans mon univers aussi, Harley est brillante. C'est une psy de talent. Mais en effet, apparemment, dans mon univers selon Johns, Harley n'a rien vu venir du tout.
D'ailleurs, elle n'est même pas présente dans l'album. Mais Johns est-il seulement conscient qu'elle est supposée exister ? À ce propos, je vous remercie de l'avoir invitée en même temps que moi. Ça me fait du bien de la revoir. Salut, ma poulette.

Harley :
Pour ma part, je pense avoir compris pourquoi on nous a invités en même temps. En réalité, je suis tout ce que tu n'es pas. Cette idée, qui pourrait paraître originale de prime abord, de faire de toi trois personnes différentes, est un échec total puisque ça fait de toi, finalement, trois personnes trois fois moins intéressantes. D'autant plus que ça ne raconte plus grand-chose, vraiment, sur la façon dont on peut vivre avec différents troubles psychologiques… Ça appauvrit ton mythe. 
Pour ma part, au contraire, cette nouvelle histoire fait de moi quelqu'un de plus complexe : je ne suis plus seulement une bouffonne ou seulement une psychiatre. C'est peut-être même, de toutes les histoires qui ont été racontées sur notre relation (comme Joker/Harley : criminal sanity ou Harleen), l'histoire qui met le plus en avant mes tentatives de conciliation entre ces deux identités. 
Et même, comme je le disais, avec une troisième toute nouvelle : ce rôle de mère. 
Dans mon album, Ivy a un super conseil pour moi. En gros, elle me dit que je peux toujours être moi, que si je suis devenue folle, c'est parce que je pensais que c'était le seul moyen de sauver Jack. Selon elle, on est tous habités par différentes versions de nous-mêmes, différentes personnalités... et la seule manière de survivre, c'est de réussir à les combiner. Parce que, au final, elles font toutes partie de nous. Et c'est comme ça pour Bruce aussi, d'ailleurs... il a essayé de compartimenter Batman pendant des années et ça l'a mené où ? Ben, en taule ! 
Et toi, Joker, séparer tes différentes personnalités, c'est ce qui t'amène à ta perte dans mon monde. J'ai essayé tant bien que mal de séparer mon Jack du Joker et tout ce que j'ai réussi à faire, c'est étouffer Jack sous le Joker. Le seul moment où Jack se portait bien, c'était quand le Joker était au fond de lui et qu'il l'acceptait. 

Si mon album nous apprend quelque chose, c'est qu'on doit apprendre à rassembler tous les aspects de nous-mêmes ; en ce qui me concerne : la mère, le docteur, la femme, la criminelle, la profileuse... Et au bout du compte, il faut qu'on accepte le chaos qui en résulte. Parce que c'est ça, la vie : c'est du chaos. Toi, ce qu'ils t'ont fait, c'est qu'ils t'ont coupé en trois personnalités qu'ils ont mises dans des cases bien rangées ; alors on n'y croit pas. Parce que la vie, ce n'est pas bien rangé ; la vie, c'est chaotique et normalement, c'est encore plus chaotique quand c'est la vie du Joker ! Normalement, le Joker, ça part dans tous les sens, ça ne peut pas être bien rangé, bien organisé et bien compartimenté tout le temps.

Joker : C'est quand je t'entends parler comme ça que je me rends compte qu'effectivement tu es un plus dans mon univers. Te retirer de mon histoire par simple facilité scénaristique, c'est vraiment une erreur grossière. Je pige mieux en quoi tu as aidé ma figure grotesque à survivre depuis ton apparition dans la série d'animation de l'autre pipistrelle, là !

UMAC : Au moins, chacun de vos livres laissera-t-il dans vos univers respectifs un impact important. En effet, la situation change drastiquement entre le début et la fin de l'album.

Harley : Ah ça, clairement ! Moi, j'accepte enfin d'endosser un rôle dont Bruce me croit digne depuis un bon moment. Comme vous le savez, il m'a déjà acceptée auprès de lui pour l'aider et, maintenant qu'il est en prison, ça va être un peu à moi de prendre les manettes des opérations. D'ailleurs, ce n'est pas compliqué : dans mon tout dernier phylactère avant la postface, je dis : "Je ne te décevrai pas, Batman." Avouez que venant de Harley Quinn, c'est quand même un changement assez radical, non ? Et toi, Monsieur, J ? Quelle est ta fin révolutionnaire ?

Joker :
 Bah... la mienne, au moins, elle est à peu près à la hauteur de la qualité de l'album vu qu'il y a un joli retour au statu quo : je redeviens seul. Ouais, les deux autres sont tués. Tu vois, c'est vachement original. La prise de risque optimale ! Oh... Oui, non, j'oubliais : dans ton album, la postface est assez accessoire mais la mienne se permet de se torcher le popotin avec Killing Joke. Sans déconner : les dernières cases de cet album se permettent de dire tout simplement que certains événements de Killing Joke étaient totalement faux, de bons gros mensonges ! Killing Joke, un de mes récits emblématiques ! C'est supposé relancer l'intrigue, j'imagine… mais ça sent surtout la tentative bon marché de vouloir créer un effet de surprise complètement bancal.
D'un autre côté, qui sait ? Cet élément sera peut être repris dans un album inutile tout comme cette idée qu'il existe trois versions différentes de moi a été reprise pour faire un pauvre album qui ne marquera pas l'histoire de ma licence. Parce que, ne nous leurrons pas, le fait qu'il y ait eu à un moment trois Jokers ne va plus rien changer. Je suis à nouveau unique.

UMAC : Vous ne trouvez vraiment rien de bon scénaristiquement parlant dans votre album ?

Joker : 
Je n'irais pas jusque là. Certains clins d'œil sont sympathiques. J'ai bien aimé recommencer à lancer des cartes acérées. J'ai aimé me voir à nouveau utiliser des poissons jokers. Et cette bonne vieille fleur projeteuse d'acide, ça faisait des années qu'on ne l'avait plus vue, hein... Qu'est ce qu'on se marre ! Mais globalement, c'est plat ; c'est archi plat. 
Toute la première partie est précipitée. On aurait au moins pu créer une espèce de suspense, se demander comment les Bat-Détectives allaient réussir à découvrir que nous étions effectivement trois, mais ils le découvrent au bout de quelques planches parce que c'est juste tellement absolument évident qu'il faudrait être aveugle, sourd et muet pour ne pas le comprendre. D'ailleurs, Bats le savait déjà, comme on l'a dit auparavant. 

UMAC : C'est vrai, ça... pourquoi n'en a-t-il jamais parlé à ses proches, d'ailleurs ? 

Joker : Allez savoir ! Le personnage est assez mutique, on va dire. Ou il a oublié parce qu'il a jugé que ce n'était pas important... Hahaha !

UMAC : Rien à sauver, alors ?

Il y a bien cette tentative un peu émouvante de faire de Joe Chill un meurtrier repenti qui écrit à Bruce Wayne depuis des années pour lui demander pardon sans jamais oser envoyer les lettres et qui parvient enfin à le faire lors d'un face-à-face pendant lequel Batman se montrera à peu près aussi intéressé qu'un zombie bouffeur de cerveau face à Marlène Schiappa.
"Je sais qui tu es", lui dit Chill... Ah bon ? Tout le monde sait tout sur tout le monde, dans cet album ! C'est bien la peine de jouer les mystérieux ! Hahaha !

Mais, sérieusement... faire de cette réconciliation entre Bruce et l'assassin de ses parents un des enjeux principaux du livre ? Je dois avouer que même moi je ne l'avais pas vu venir. Et je ne dis pas ça parce que c'est extrêmement original, hein ! Je dis ça parce que ça n'a aucun intérêt et que c'est daubé du croupion. On voudrait vous faire croire que ça a été mon plan depuis le début, de retirer à Batman ce qui fait sa force, cette envie de vengeance ; que le pardon l'affaiblirait, que ça casserait son identité, que ça le foutrait en l'air, et qu’enfin je deviendrais sa seule et unique obsession. 
Mais depuis quand est-ce que je ne suis pas l'obsession de Batman ? 
Et puis, sincèrement : ça fait des décennies que le gars crapahute toutes les nuits sur les toits simplement pour venger de façon virtuelle la mort de ses parents... et sur quelques pauvres lettres découvertes dans une cellule qui n'ont jamais été envoyées et un petit face-à-face avec un criminel en fin de course qu'il vient de sauver d'une transformation en Joker, il faudrait qu'il pardonne tout d'un coup ? 
Vous pensez vraiment qu'un traumatisme, ça se soigne comme ça ? Non, parce qu'à la base, l'auteur avait quand même vendu ce comic en disant que ça allait précisément revenir sur les traumatismes de chacun et les analyser en profondeur comme autant de blessures de leurs petites âmes meurtries ! La blague ! 
On revient sur le traumatisme de Barbara. Oui, il faut le dire vite ! Elle en parle à Jason pendant trois lignes pour bien lui faire comprendre que finalement, bah, sa façon à elle de gérer les choses étaient quand même méchamment plus mature et courageuse.

On revient sur le traumatisme de Jason. Oh bah oui, pour qu'il le vive une seconde fois, dans une scène qui mime son exécution, dis donc ; ça valait bien la peine que je me décarcasse la première fois à l'exécuter de façon bien violente au point de l'envoyer carrément six pieds sous terre pour que, quand il ressorte, on me refasse faire exactement la même chose. Le gars était brisé, il n'a pas réussi à se reconstruire et tout ce qu'on me pousse à faire, c'est quoi ? Le briser à nouveau ? Mais le pauvre n'est même pas reconstruit ! Je pourrais éventuellement avoir eu l'idée saugrenue de faire de lui le nouveau Joker rien qu'en le tabassant. De la même façon que j'ai déjà fait de lui Red Hood (et donc un peu moi) au moment où je l'ai tué. Mais c'est tout pourri. Pourquoi ? Parce que ça ne marche pas ! Non, parce que vraiment, Jason, en nouveau Joker, pourquoi pas ? Cette idée aurait fait changer les choses. Au moins, l'univers aurait un peu avancé. Mais là, c'est tellement le statu quo qu'on dirait un Marvel !

Harley : Dans mon histoire aussi, on revoit la scène où tu veux tuer Jason. Mais ça n'arrive pas parce que je le protège et c'est le moment ou j'appelle Batman. Et c'est d'ailleurs le moment ou tu te fais arrêter. Et c'est malheureusement la fin de tout pour toi. C'est le moment ou je te trahis parce que c'est vraiment le moment où, pour moi, tu vas trop loin. Et ça en dit beaucoup sur mon personnage.


Joker : Ouais et au moins ça raconte quelque chose d'intéressant. Même si j'avoue que je préfère nettement la version où Jason meurt.

Harley :
Moi pas. Parce que dans mon univers, Jason devient quelqu'un de bien : un capitaine de police, puis un directeur de prison. C'est vrai qu'on ne le voit pas beaucoup dans l'album, mais on comprend qu’il a continué sa vie.
Pour revenir un peu à moi, je suis vraiment très contente de ce qu'on a fait de mon personnage. Et du nouvel univers Batman White Knight. Ma transformation en justicière se fait peu à peu. Elle est vraiment justifiée au sein du récit. C'est écrit avec finesse, avec douceur et même un peu de tendresse. 
Et puis toute l'enquête sur laquelle l'album est basée est centrée sur un duo qui peut rappeler ma relation avec le Joker et qui, forcément, va me faire beaucoup réfléchir sur la relation toxique que j’entretenais avec lui, sur cet espoir vain que j'avais de le sauver de lui-même.
De manière générale, l'histoire de mon album ne souffre d'aucun défaut majeur et garde même le lecteur en haleine.
J'ai lu que certains ont regretté que les dernières scènes se déroulent encore dans un cinéma, vu que ça devient un thème un peu récurrent dans les albums liés au Joker... mais toute mon histoire parle d'anciennes gloire du cinéma, alors c'est on ne peut plus justifié !

Joker : Hahaha ! C'est marrant, ça : moi aussi, mon histoire s'achève sur une scène dans un cinéma... mais moi, c'est juste un clin d'œil poussif, tardif et mille fois fait et refait au film que Bruce est allé voir avec ses parents le soir de leur meurtre. Originalité, quand tu nous tiens !
Et tout ça pour projeter l'enregistrement d'une déclaration faite par un personnage de toute façon présent sur les lieux ! Inutile, donc... C'est vraiment une façon, idiote d'affirmer : "Hey, z'avez vu ? J'ai casé la référence au cinéma. C'est bien , hein oui ? Allez, dites qu'il est bien, mon album nul..."


UMAC : Hum... Et graphiquement, que pensez-vous de vos ouvrages respectifs ?

Joker : Ah là, par contre, rien à redire : c'est du beau boulot. Aussi bien au niveau du dessin que de la colorisation. On peut dire que les gars, franchement, ils ont mis le paquet. Je suis juste surpris que dans une BD qui claque autant, on range toute cette action dans des cases aussi ordonnées et aussi scolaires. Au final, avec un dessin d’une telle qualité, je ne pense pas qu'il y ait nécessairement besoin d'une mise en page tape-à-l'œil mais c'est surprenant, ces petites cases bien sages. Ça me ressemble si peu... mais comme le dit Harley : ils ont essayé de contenir et ordonner mon chaos, ces salauds !

Harley : En ce qui me concerne, c'est un trait un peu plus particulier puisque l'univers White Knight bénéficie de la plume de Sean Murphy mais que moi, je suis dessinée par Matteo Scalera. En gros, Matteo a plus ou moins essayé de copier les angles de vue que Sean Murphy utilise dans le reste de White Knight. Du coup, il y a une espèce de cohérence graphique sur tout l'univers mais une identité esthétique propre à mon album. Matteo a une approche plus douce, moins virile. Ça convient parfaitement à cette histoire qui finalement me raconte, moi, devenant une femme pleine, entière et épanouie. Finalement, on me voit quand même assez bien dans des scènes du quotidien où je vis ma vie avec mes enfants et où je soigne mes hyènes… Et Matteo a le chic pour dessiner des visages qui expriment vraiment des émotions en quelques simples traits. Ce n'est pas compliqué : la planche où je rencontre Jack alors qu'ils n'est pas encore le Joker et que je ne suis pas encore une arlequine et où on tombe amoureux l'un de l'autre est sans doute l'une des plus belles et poétiques de l'album simplement à cause de cette légèreté... et pourtant , j'étais quand même gogo dancer à cette époque et lui était déjà un criminel passablement instable !


UMAC : Alors, en résumé ?

Joker : Un très bel album visuellement ; scénaristiquement, totalement dispensable. Préférez les vrais classiques !

Harley : Un album atypique dans un univers atypique de plus en plus indispensable ! 

UMAC : Merci à vous et à la prochaine fois !

Joker : C'est ça, à plus ! Tu ne m'en voudras pas si je te zigouille avant de partir ? Juste histoire de ne pas décevoir ma fanbase. Harley, file-moi mon arme !

Harley : Je ne suis pas cette Harley-là, Monsieur J...

Joker : Raaah ! Décidément, c'est une sale journée. Bon, ben... je vais me le faire à la canne, alors !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Batman White Knight : Harley Quinn. Une relecture de Harley vraiment inspirée et quasi inspirante !
  • Un dessin très sympa dans chacun des deux albums.
  • Batman : Trois Jokers. Une approche du Joker qui se voudrait originale et innovante mais qui fout en l'air le mythe.
  • Un scénario vraiment trop facile pour Trois Jokers où une Bat Family restreinte se fait balader sans jamais vraiment avoir la main sur l'enquête.