Les Fabricants d'Eden, de Frank Herbert
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Frank Herbert
est universellement connu pour avoir créé Dune, saga puissante et épique dans laquelle il transpose certaines de ses préoccupations majeures comme l’écologie. Une œuvre monumentale, justement récompensée d’un prix Hugo, et qui lui assura une vie confortable grâce à des suites distillées progressivement. Le cycle de Dune a d'ailleurs tendance à éclipser ses autres œuvres, dont certaines valent le détour et s’intéressent à quelques autres de ses sujets de prédilection comme l’intelligence artificielle, la parapsychologie ou le développement des capacités humaines.

Parmi ses romans connus pour le coup des amateurs de SF, figure Les Fabricants d’Eden, publié en 1969 sous le titre The Heaven Makers. 

Résumé : Les Chems sont immortels. Ils ne craignent qu’une chose : l’ennui. Pour éviter d'y sombrer, ils usent de tous les expédients possibles, mais celui qui a le plus de succès est le senso-total : un spectacle conçu par l’un des leurs, qui met en scène des peuplades inférieures de la galaxie, lesquelles sont incitées malgré elles à les divertir en se livrant à des guerres, des crimes passionnels et autres turpitudes, sans savoir que, tels des dieux invisibles, les Chems les observent et se régalent de leurs émotions. Des dieux qui, parfois, ne dédaignent pas se mêler aux hommes, engendrant ainsi les mythes fondateurs de leurs sociétés…

Kelexel est un Chem. Il a été envoyé sur le monde de Fraffin pour enquêter sur ce dernier, ses agissements vis-à-vis de la population indigène inquiétant la Primatie. Car si Fraffin est le producteur de senso-total le plus célèbre parmi les siens, sa notoriété pourrait lui avoir conféré trop de libertés avec les humains. On raconte même qu'il serait possible qu'il ait réussi à concevoir des rejetons hybrides avec ces créatures inférieures, tellement proches d'eux sous bien des aspects. Cependant, Kelexel se méfie, il sait qu'il va devoir jouer serré : les autres enquêteurs ont fait chou-blanc, il lui faudra se montrer plus malin que Fraffin. Mais celui-ci n'a pas envie qu'on le prive de ses jouets préférés : ces humains sont tellement réjouissants dans leurs conflits ! Il va dès lors faire tomber le redoutable investigateur dans son piège, en l'attirant dans une de ses productions conçue spécialement pour lui.



Plutôt que de lui proposer une guerre, il le fait assister à un meurtre. Un homme, pris d'une impulsion subite (induite par les appareils du Chem), assassine sa femme. Avant de se rendre aux forces de l'ordre, il demande à voir un psychologue, qui a été le compagnon de sa fille Ruth. Le psychologue, Andy Thurlow, pourtant persuadé de la folie de l'assassin, découvre alors qu'il aurait été manipulé à son insu par d'étranges petites créatures invisibles aux autres humains...

La première partie du roman est une sorte de jeu du chat et de la souris entre Fraffin et Kelexel : l'un ayant pris soin de séduire l'investigateur en le faisant participer à l'une de ses super-productions adroitement castée, l'autre étant fermement persuadé qu'il saura déjouer toutes les chausse-trappes qu'on lui tendra. On remarquera très vite le style ampoulé d'Herbert, qui insère bon nombre de néologismes dans ses phrases alambiquées en comptant sur l'intelligence du lecteur pour qu'il en comprenne le sens. Il use également énormément de la voix intériorisée, transcrite dans l'édition Jean-Claude Lattès 1980 en italiques : les dialogues et la narration sont régulièrement interrompus par les pensées directes des protagonistes - un élément que David Lynch avait tenté de reproduire dans sa version de Dune, et qui a disparu de celle de Villeneuve. C'est assez déstabilisant, enrichissant le contexte mais brisant constamment le rythme de lecture. Cela confère également un côté un peu pédant à l'écriture de Frank Herbert, un aspect pompeux et bavard.




La seconde partie introduit donc les protagonistes humains, qui mènent tranquillement leur vie sur leur petite planète sans se douter que des créatures omnipotentes se régalent de leurs vicissitudes depuis des millénaires, influent sur leur destin, s'insinuent dans leur mythes uniquement dans le but de tromper l'ennui. Thurlow, encore amoureux de Ruth qui l'a pourtant quitté pour se marier avec un autre, se retrouve profondément impliqué dans cette histoire de crime passionnel. Convaincu de l'instabilité de son patient, il se heurte à la résolution de celui-ci, qui refuse de se considérer dément et exige de mener le procès à son terme en se déclarant totalement responsable du meurtre. Sauf qu'Andy a vu ces étranges gnomes invisibles, et il est de plus en plus certain de leur ingérence dans cette affaire. 

Des "gnomes" omnipotents qui ne sont pas du tout insensibles aux charmes des jolies Terriennes, et voilà que Kelexel enlève Ruth et en fait son jouet, manipulant ses émotions et abusant d'elle. C'est sans doute le segment qui pose le plus de questions, étrangement pervers dans ses intentions (même si les descriptions restent très sages), rappelant bon nombre de passages de La Semence du démon de Koontz, alors qu'on avait plutôt en tête, au départ, une référence comme Les Enfants d'Icare d'Arthur C. Clarke - cette réécriture des mythes et légendes de l'humanité, c'est un peu comme si les thèmes abordés dans ce dernier avaient été exploités comme Philip José Farmer l'avait fait dans Comme une bête (le côté pornographique en moins). Les Chems n'ayant d'autre morale que ce qui leur permet de survivre à l'ennui, les considérations philosophiques se télescopent dans des dialogues assez nébuleux, parfois spécieux. On se projettera évidemment sur le rôle d'Andy dont le traitement n'en fait toutefois pas un héros, juste un pion dans une affaire qui dépasse les êtres humains - mais un pion sensé, revêche et moralisateur, qui parvient à tenir la dragée haute à ces créatures quasi-divines, allant jusqu'à pousser l'un d'entre eux à commettre l'impensable.

Ce qui permet une fin assez subtile, nimbée d'une certaine poésie. Cela risque de ne pas sauver l'ensemble qui laisse un sentiment de malaise et d'inachevé, d'autant qu'on peut également être déçu par l'édition dans la collection "Titres SF", parsemée de coquilles parfois impardonnables (des participes passés mués en infinitifs, des accords non respectés) : on était en droit d'attendre davantage de cette collection dirigée par Marianne Leconte, qui proposait des œuvres non consensuelles, parfois réservées "à un public averti" (la couverture de ce roman est d'ailleurs plus que suggestive, je laisse les petits coquins curieux aller la voir sur internet).





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman méconnu d'un grand auteur de SF.
  • Un ouvrage abordant des thèmes intrigants (l'immortalité, l'origine des mythes).
  • Une collection proposant des œuvres singulières et adultes, n'hésitant pas à évoquer des sujets controversés.


  • Un style redondant et bavard, fortement axé sur les introspections.
  • Les motivations des personnages nous échappent un peu.
  • L'édition Lattès comporte trop de coquilles.