Bad Fucking Resolutions (Résolutions #01 & #02)
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Une nouveauté aujourd'hui sur UMAC : la rubrique Bad Fucking Resolutions.
Il s'agit de pastilles humoristiques qui aborderont divers domaines, souvent rattachés à la pop culture (cinéma, jeux, comics, figurines...), et apporteront un regard décalé sur nos petites habitudes, réelles ou fantasmées par les médias. Cela se présentera sous la forme d'un petit dialogue et d'une illustration, les dessins étant réalisés par Sergio Yolfa, mon compère sur The Gutter.
Le principe de base est simple : il s'agit de mettre en scène l'échec d'une "bonne résolution".
Il n'est pas impossible que l'on retrouve de temps en temps notre mascotte Virgul dans ces scènes du quotidien, car comme tout chat qui se respecte, il s'incruste partout et s'installe souvent là où il gêne le plus. ;o)
Exceptionnellement, pour lancer la rubrique, nous vous proposons deux "résolutions". Pour la suite, pas de rythme réellement fixé ni de jour de publication particulier, mais la rubrique devrait revenir au moins une fois par mois.

Follow the White Rabbit

— Tu penses quoi de ces figurines Pop là, avec les grosses têtes ?
— Pfff, mais c’est tellement de la merde. Faut être un pigeon pour acheter ça. C’est moche et hors de prix en plus. Et regarde Sheldon Cooper ou Cersei Lannister, d’où c’est ressemblant ça ? Ça pourrait aussi bien être mon facteur et ma boulangère. C’est vraiment un attrape-couillon. Je chie sur ces figurines.
— Tiens, t’as vu, ils ont aussi Neo.
— Oh putain ! Je le veux !!!!!


Résolution #001  plus d’achats compulsifs : failed


                    
Vu à la télé

— Il t'arrive de regarder parfois les émissions sur le paranormal à la télé ?
— Ah, ces conneries ! Oui, ça m’arrive. C’est naze non ?
— Heu… oui. Mais bon… il y a des cas parfois…
— Pfff, c’est de l’esbroufe. Et c’est mal foutu en plus. Attends, les objets qui volent, le sang qui sort des murs, mais ça fait peur à qui ?
— Il arrive quand même que ce soit impressionnant, attention, je ne parle pas pour moi hein, mais par exemple, si tu regardes ça seul…
— Je ne regarde jamais ça seul.
— Ah putain !! Tu me rassures, haha ! J’avais l’impression d’être une fiotte ! Toi aussi ça te fait flipper ? Tain, mais moi pareil, un jour ma femme était à une soirée avec des copines, je suis tombé sur ça, j’osais même plus aller aux toilettes tout seul. J’ai pas pu attendre qu’elle rentre, j’ai pissé dans une boîte métallique pour pas sortir de la chambre. Une boîte Magic qui m’avait coûté la peau du cul, dans laquelle je rangeais mes cartes, pfff. J’ai dû la jeter…
— Heu… non, moi c’est ma plus jeune fille qui aime ces émissions. C'est pour ça que je ne regarde pas seul. Et… quand elle regarde, elle arrive à aller aux toilettes après. Et elle n’a que douze ans.


Résolution #002 – ne pas trop se livrer sur les programmes télé : failed

Iron Maiden : The Book of Souls
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Nous vous en avions déjà parlé au mois de juin (cf. cet article), cette fois c'est fait, le nouvel album d'Iron Maiden, intitulé The Book of Souls, est sorti.

L'album est disponible en plusieurs versions : 3 vinyles, 2 CD ou l'édition Deluxe qui contient, en plus des CD, un livret. Pour la différence de prix minime (deux euros), autant opter pour ce coffret, dont le contenu se révèle tout de même un peu décevant.
En effet, le livret ne contient que trois illustrations et une photo du groupe, plus les paroles des chansons évidemment. Ça reste léger même si l'objet est joli.

Rien de terriblement surprenant pour ces onze titres qui, comme souvent avec Maiden, demanderont plusieurs écoutes avant de livrer pleinement leur potentiel tant certains se révèlent complexes.

On retrouve les thématiques classiques, notamment métaphysiques, et un son puissant et mélodique.

L'ensemble de l'album (du double album en fait) s'inscrit dans la continuité du groupe (cf. ce dossier pour en savoir plus, notamment sur leurs textes), parfois même un peu trop. L'intro de Shadows of the Valley est une copie quasiment conforme de Wasted Years. On pourrait croire qu'il s'agit du même morceau réarrangé.  
D'autres titres sont parfois proches au niveau des sujets abordés. Death or Glory, qui évoque le fameux Baron Rouge, fait songer au déjà aérien Where Eagles Dare

Parmi les curiosités, l'épique Empire of the Clouds, qui dure 18 minutes et dont les riffs lancinants rentrent aisément en tête. L'efficace The Book of Souls risque également de figurer parmi les classiques du groupe, tout comme If Eternity should Fail, qui file immédiatement des frissons.

Entre brutalité et sophistication, empruntant à la puissance des premiers albums tout en assumant un virage plus progressif, Maiden continue de livrer des titres au lyrisme impressionnant, évoquant la destinée de l'univers, la folie de l'Homme ou ses moments de grandeur, le tout porté par un Bruce Dickinson au mieux de sa forme malgré ses ennuis de santé et un Steve Harris toujours brillant à la basse.

Un putain de bon album de plus. 



Les Monstres de l'Univers
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Le dernier hors-série en date du magazine Science & Vie Junior fait le point sur les "géants" du cosmos qui s'avèrent aussi dangereux que fascinants. Le tout avec l'aide de quelques super-héros en prime. On décortique immédiatement tout ça.

On apprend dès l'édito que ce numéro de Science & Vie Junior (qui, comme son nom ne l'indique pas, peut très bien être lu par un public adulte) est centré sur ce qui, dans l'univers, dépasse l'entendement. Trous noirs, pulsars, sursauts gamma, planètes océaniques, matière noire, collision de galaxies, le sommaire est suffisamment riche et éclectique pour titiller la curiosité de tous ceux que le ciel intrigue et fait rêver.

On commence "léger", si j'ose dire, avec quelques petites comparaisons entre divers curiosités cosmiques et nos références terriennes. La tempête de Jupiter (la fameuse tache rouge/ocre), grande comme la Terre ; un cratère grand comme la France à la surface de Mercure ; le mont Olympus sur Mars, qui fait passer notre Everest pour une chiure de moineau... il y a déjà de quoi relativiser, bien que l'on n'en soit encore qu'aux hors-d'œuvre.

Les véritables festivités commencent avec une extrapolation sur une hypothétique planète Mer constituée à 50% d'eau liquide (les océans de notre planète constituent à peine 0,023% de la masse terrestre) : le monde obtenu est ahurissant, des océans profonds de 7000 km abritent des monstres marins à la taille virtuellement sans limite. Bien entendu, l'article en profite pour aborder certains astres bien réels (Pluton, Europe...) qui contiennent une immense quantité d'eau sous forme de glace.

Valles Marineris, sur Mars, est un canyon qui pourrait relier New York à Los Angeles.

L'on a droit également à un portrait complet du Soleil, étoile si essentielle pour nous et pourtant dangereuse également. Outre quelques notions fondamentales sans doute connues, l'article décrit, à l'aide d'un schéma très simple, le trajet d'un photon, du cœur du Soleil à sa surface. L'on apprend ainsi que pour traverser l'enveloppe radiative, un photon va mettre environ... 10 000 ans (résultat d'une progression en zigzags, freinée par un plasma d'atomes qui conservent parfois leur électron, ce qui contribue à "capturer" puis relâcher un peu n'importe comment les fameux photons) !

L'on aborde ensuite des étoiles différente de notre Soleil, comme Rigel, une supergéante bleue, Nova Delphini 2013, une naine blanche, ou encore W. Ursae Majoris, une étoile variable binaire à éclipses (en réalité un système composé de deux étoiles si proches qu'elles partagent une partie de leur matière).
Le chapitre sur les supernovae nous dévoile tous les éléments dont nous devrions nous passer si ces astres explosifs et ultra-violents n'existaient pas : calcium, cuivre, fer, aluminium, néon, mercure, sodium, souffre, carbone... tout cela et bien plus est fourni par la fée supernovae. En réalité, le Big Bang a produit relativement peu d'atomes différents : hydrogène 1, deutérium, tritium, hélium 3, hélium 4, une pincée de lithium 7 et... rideau, on remballe les gaules, c'est fini, démerdez-vous avec ça ! En effet, après une quinzaine de minutes, l'univers s'était si étendu et si refroidi qu'il ne pouvait plus poursuivre ses petites expériences d'alchimiste ivre. Il passa donc le relai.

Le Soleil, immense à notre échelle, est un nain insignifiant à l'échelle cosmique.

Bien que l'on ait déjà vu cela dans de nombreux ouvrages, l'on dispose également ici d'un comparatif entre le soleil et des astres bien plus volumineux. Pour cela, une technique simple mais très efficace : on compare la Terre et le Soleil, puis on réduit le Soleil à un minuscule cercle et on l'entoure, sur deux belles grandes pages, d'immenses étoiles. Arcturus ou Aldébaran font déjà passer notre étoile pour un gringalet ridicule, mais d'autres, comme Deneb ou NML Cygni, défient l'imagination et ne tiennent même pas sur cette double-page. Cette dernière étoile est 4,5 milliards de fois plus volumineuse que le Soleil...

On arrive ensuite à un match entre super-étoiles et super-héros. L'on pourrait croire que, comme Roland Lehoucq (cf. cet article) se plait à le faire parfois, les journalistes scientifiques se sont amusés à faire des comparaisons "sérieuses", en extrapolant sur les pouvoirs des fameux super-héros, en fait il n'en est rien, ils servent juste d'illustration. Nous reviendrons plus tard sur cet aspect.
En tout cas, les super-étoiles méritent bien leur nom. Entre R136A1, si lourde qu'elle ne devrait pas exister, l'étoile à neutrons, dont une cuillère à café de son cœur pèse un milliard de tonnes ou encore le magnétar (moins connu que le pulsar), dont le champ magnétique pourrait vous buter à 15 000 km de distance, là encore il y a de quoi être stupéfait.

Un peu de matière de PSRJ1614-2230 dans une cuillère et même Hulk peut aller se rhabiller. Ce "carré de sucre" pèse un milliard de tonnes !

Et l'on monte encore en puissance avec la suite !
Les terrifiants sursauts gamma sont parfaitement décrits, avec notamment une sorte de schéma/fresque qui explique les effets désastreux d'un sursaut gamma touchant la Terre. Et je vous assure que le "moins" pire sera les communications radio brouillées et les satellites hors service. Entre la destruction de la couche d'ozone, les pluies acides, la destruction du plancton qui aboutit au bouleversement de tout l'écosystème et autres joyeusetés, ça ne donne pas envie de découvrir le phénomène en vrai.

Cap ensuite sur un trou noir, aux propriétés tout bonnement presque "magiques". Là encore, de nombreux dessins et schémas expliquent parfaitement le principe de la déformation du tissu de l'espace-temps. On nous rassure aussi en nous expliquant que si un trou noir possède un appétit certes vorace, il doit être relativement "proche" pour réellement constituer une menace (41 millions de km, en comparaison, si le trou noir au centre de notre galaxie occupait la place du Soleil, il ne représenterait pas un danger pour la Terre qui se trouve à 150 millions de km).
Le magazine se penche ensuite sur la collision future entre notre galaxie et celle d'Andromède, sur la théorie de la matière noire, et cette incroyable épopée se conclut par quelques conseils de lecture pour approfondir le sujet.

Le sursaut gamma : l'une des plus terrifiantes menaces venues de l'espace.

Sur le fond, c'est tout simplement passionnant. C'est de la très bonne vulgarisation, autrement dit, une maîtrise parfaite de l'art qui consiste à mettre l'ahurissant à la portée de tous. La magie sans les équations rébarbatives disons.
Sur la forme, je suis un peu plus réservé. En effet, Science & Vie a opté pour des mises en scène parfois un peu lourdes. Par exemple, l'article sur le Soleil utilise la première personne, comme si l'astre s'adressait à nous et livrait ses états d'âme. Pour la partie sur les étoiles pas "ordinaires", l'auteur de l'article tente de nous plonger dans une fiction ayant pour point de départ la recherche d'une planète habitable. Même chose pour le sujet sur les trous noirs, qui met en scène une expédition fictive et le récit d'un adolescent qui y prend part suite à une petite annonce lue dans l'astroport de Nouvelle Brest, avec une ambiance qui se veut un peu "pirate de l'espace".
Je suppose que tout cela est lié à l'aspect "junior" (un peu comme les dessins de super-héros, qui sont finalement sans rapport avec le contenu). Ce n'est pas tellement gênant mais ça reste tout de même de la mauvaise fiction qui me semble alourdir le propos. On se fiche pas mal du délire des rédacteurs et l'on a plutôt envie de rentrer tout de suite dans le vif du sujet (ce qui n'empêche pas le côté didactique et accessible, voire l'humour, cf. les ouvrages de Brian Greene).
Enfin, bon, ça reste tout à fait lisible et ça amusera peut-être les plus jeunes.

La lumière d'une naine rouge comme l'étoile de Barnard teinterait le ciel d'une planète dotée d'une atmosphère d'un magnifique rose.

Voilà donc un excellent magazine, richement illustré et regorgeant d'informations fascinantes. Pour 5,50 euros, prix modique en regard de la somme de travail, il serait dommage de s'en priver.
Les adultes ne doivent pas se sentir freinés par le "junior", le contenu est suffisamment riche, varié, dense et hallucinant pour convenir à tous les âges.
Totalement conseillé.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • De la vulgarisation de qualité.
  • Fascinant.
  • Nombreux schémas et illustrations.
  • Rappel de définitions importantes grâce à un très pratique système de surlignage et d'encadrés.
  • Grande variété des sujets abordés.
  • Le parti pris du récit tirant parfois sur la fiction de seconde zone.
Bedlam : meurtres, rédemption et... déception
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Serial-killers et crimes violents sont au menu de Bedlam, un comic publié chez les Humanoïdes Associés.

Fillmore Press a de nos jours une vie presque normale. Il suit bien une psychothérapie, est sous médicaments et a des réactions parfois étranges, mais il n'est plus un danger pour la société.
Autrefois, il a été Madder Red, un effroyable tueur dont la spécialité était le massacre de jeunes enfants. Après avoir été considéré comme mort, l'auteur de ces atrocités finit par subir un traitement médical pour le moins... spécial.
Au bout de dix longues années, le traitement semble avoir fonctionné : Fillmore ne souhaite plus que s'intégrer et faire le bien autour de lui. Aussi, quand il découvre une affaire sordide dans les journaux, il décide de tout faire pour aider une jeune inspectrice à découvrir le coupable.

Les Humanos, maison déjà bien célèbre dans le monde de la bande dessinée et qui a fêté ses 40 ans d'existence l'année dernière, lancent leur propre collection comics avec notamment au menu ce titre écrit par Nick Spencer (Ant-Man, Morning Glory Academy, Ultimate X-Men, Superior Foes of Spider-Man) et dessiné par Riley Rossmo.

Évidemment, vu le propos, le ton est assez sombre (et donc très différent de l'excellent Superior Foes évoqué plus haut par exemple). Spencer débute son récit par une scène choc dans laquelle l'on découvre Madder Red dans ses œuvres. Les bribes de conversation radio entre flics laissent entrevoir la confusion qui règne alors que le lecteur pénètre lentement dans une salle de spectacle qui accueillait une sortie scolaire et regorge de cadavres.
Le récit principal, qui se déroule de nos jours et suit un Fillmore "guéri", est entrecoupé de flashbacks revenant sur ses "exploits" passés et les soins prodigués ensuite par un médecin lui-même assez flippant.

Le style graphique, brut, nerveux, sert bien l'ambiance. La colorisation permet également de bien séparer visuellement les scènes passées et présentes (les analepses sont en noir et blanc, seulement rehaussées de pointes de rouge sang).
Cependant, malgré une bonne idée de départ et quelques trouvailles intéressantes, l'histoire peine à convaincre vraiment. Pour plusieurs raisons d'ailleurs.

Le récit, plutôt à la base une sorte de polar sombre ou de thriller horrifique, verse également dans le genre super-héroïque. On ne peut en effet s'empêcher de penser au Joker et à Gotham, d'autant que Bedlam se voit affublée d'un super-héros local, en apparence sans pouvoirs, et qui s'apparente franchement au Dark Knight (bien que son look évoque plus Moon Knight en réalité).
On se demande presque si ce côté super-héroïque, bien que light, n'est pas en trop et simplement présent pour s'assurer quelques ventes en plus (on sait que c'est le genre roi au Etats-Unis en matière de BD). Sans The First (le justicier en question), tout pourrait exactement se dérouler de la même manière (on peut parfaitement imaginer un détective privé ou un chasseur de prime tenant son rôle) [1].


Outre ce mélange non fondé des genres (si cela servait l'histoire, cela ne poserait aucun problème), l'aspect gore et ultra-violent parfois peut également se discuter. On a l'impression, ces dernières années, que les comics "voulant faire sérieux" n'ont que deux choix : ou verser dans la surenchère au niveau de la barbaque et du ketchup sur les murs, ou pondre des trucs imbitables et chiants qui se veulent intelligents. Si ce sont bien ces derniers les pires, cela ne nous dispense pas d'une réflexion sur la violence lorsqu'elle devient systématique et outrancière [2].

On ne peut pas non plus se débarrasser d'un vague mais constant sentiment de déjà-vu. Bedlam emprunte sa thématique à un grand nombre de films (Seven, Le Silence des Agneaux, Le Sixième Sens (de Michael Mann, à ne pas confondre avec Sixième Sens de Shyamalan) et même Destination Finale d'une certaine façon) ou romans.
Le tueur en série qui aide la police n'a rien de nouveau, pas plus que le côté christique et religieux des meurtres. De plus, l'aspect qui aurait pu être réellement intéressant, à savoir la psychologie de l'ancien serial-killer, sa manière de voir le monde, les actes des autres tueurs, reste très peu développé.
Il faut dire que le support BD ne se prête pas naturellement aux longues séances d'introspection (plus aisées à rendre dans un roman) et que Spencer ne parvient pas à trouver un moyen de transcender son personnage principal ou de simplement le rendre réellement intéressant.

C'est au final sans doute le principal défaut de Bedlam, un défaut malheureusement rédhibitoire : Fillmore Press est fade et ennuyeux, trop normal pour être bandant. Alors que c'est au contraire le genre de personnage décalé qui pourrait avoir un regard original (drôle, acide, désespéré, peu importe) sur le monde, il n'est qu'un enquêteur doué, un peu perturbé, et encore, mais sans rien de bien passionnant. En près de 200 pages, il n'y a qu'une scène ou cette inadaptation du personnage est bien exploitée (dans un dialogue, vers la fin) [3]. C'est carrément rageant. C'est comme si un auteur disposait d'un type comme Superman, qui peut voler, et qu'il le gardait au sol tout le temps, le faisant se déplacer en taxi, en bus, etc.
Parce que Fillmore Press est socialement inadapté, parce qu'il a énormément souffert, parce qu'il était complètement dingue et a fait souffrir également, sa psyché, forcément peu commune, aurait dû sous-tendre le récit, lui donner une véritable épaisseur et un goût inimitable.
En cela, c'est totalement raté.


Difficile pourtant de rendre une sentence définitive. Croyez-moi, Virgul était bien embêté. Vous savez que notre sympathique mascotte a une mission : vous indiquer, en fin d'article, si l'achat est vivement conseillé, conseillé, déconseillé ou vivement déconseillé. Dans le cas présent, il a été difficile de trancher. Car si Bedlam n'est pas un chef-d'œuvre et comporte des aspects putassiers ou maladroits, l'on ne peut pas dire non plus que ce soit un ratage complet ou que l'on passe un mauvais moment en lisant ce premier tome. Au terme d'un long échange, où j'exposais mes arguments tandis que Virgul grignotait quelques croquettes en lorgnant paresseusement vers la fenêtre où s'agitait un moineau ou quelque pipit farlouse, il me posa finalement la question la plus sensée : miaw ? (ce qui, en langage chat, veut dire "est-ce que tout bêtement tu achèterais le tome #2 ?").
Eh bien non [4]. Pas parce que je n'aime pas (au contraire, le thème, le personnage, le style graphique, tout cela m'attirait, bien que l'on se fiche pas mal ici de mes goûts personnels) mais parce que ce récit n'est pas bon, au sens où il n'est pas suffisamment abouti.

Bedlam aurait pu être drôle, ce n'est pas la piste qui a été retenue par l'auteur, c'est tout à fait son droit.
Bedlam aurait pu être émouvant, il ne l'est pas (Press n'est pas spécialement sympathique, on se fout de ce qui lui arrive).
Bedlam aurait pu être innovant, il ne l'est pas non plus (la moindre scène a déjà été vue ou lue de nombreuses fois).
Bedlam aurait pu enfin tenter le pari du réellement bizarre (et intellectuellement excitant) en nous proposant de nous engouffrer dans les méandres d'un esprit "dérangé" en quête de rédemption et de sens, là encore ce n'est pas le cas.
Et... à force de ne rien exploiter, on finit par ne pas raconter grand-chose.



[1] Dans un genre certes très différent, Dan the Unharmable piochait déjà, sans que l'on comprenne pourquoi, dans les poncifs super-héroïques.
[2] Les exemples de titres très violents, ne lésinant pas sur le gore, ne manquent pas : No Hero, Luther Strode, Crossed, Black Summer... cette violence est parfois justifiée, d'autres fois moins. Il ne s'agit pas non plus de tomber dans le politiquement correct et d'interdire la représentation de cette violence, mais les auteurs, les éditeurs (et pourquoi pas les lecteurs) peuvent - et sans doute doivent - s'interroger sur sa pertinence.
[3] Attention Spoiler. Quand Press rencontre le type qui "pilote" le serial-killer, cela donne lieu à un long dialogue et notamment à un échange excellent que je reproduis ci-dessous.
- Vous voulez qu'on parle de mon cher Eric ?
- Ben, faut dire qu'il est en train de tuer beaucoup de gens.
- Savez-vous qu'il m'a rendu visite chaque semaine depuis que je suis ici ?
- Désolé, je n'ai pas voulu insinuer qu'il n'avait pas de bons côtés.
Cette partie-là est très finement écrite. D'abord c'est drôle, même si la drôlerie d'une scène est une affaire d'appréciation personnelle et d'inclinations, mais surtout c'est la seule fois où la particularité psychologique de Press est bien employée. Il n'essaie pas de manipuler son interlocuteur ou de faire de l'ironie, il pense ce qu'il dit. Et c'est cette franchise qui, dans le contexte, rend drôles les propos tenus ("drôle" pas seulement au sens humoristique mais aussi au sens "bizarre"). Personne ne cherche à savoir si un tueur en série a de bons côtés, c'est une démarche socialement mal acceptée, sans doute avec raison, mais ce décalage, cette froideur, cette "innocence" presque (même si le mot semble difficilement employable à l'égard de Press) aurait dû faire tout le sel du personnage, et donc du récit.
[4] Même si le prix est très correct pour la version papier (une quinzaine d'euros) et encore plus pour la version Kindle : 1,99 € ! Pour une fois que le prix du support numérique n'est pas honteusement élevé (cf. Légendes de la Garde par exemple)... Attention cependant au niveau des Kindle, il en existe plusieurs, ceux qui sont particulièrement bien adaptés à la lecture de romans (notamment le Paperwhite, cf. cet article) ne sont pas du tout conçus techniquement pour lire de la BD dans de bonnes conditions. Et inversement.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Ambiance graphique.
  • Scène d'ouverture.

  • Déjà-vu.
  • Une complaisance pas toujours indispensable pour le gore.
  • Un personnage à la richesse réelle mais totalement inexploitée.
  • Platitude de tous les personnages secondaires.
  • Un lien avec le genre super-héroïque qui semble au minimum superflu.
Atlas des reflets célestes : l'art du voyage immobile
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Atlas des reflets célestes fait partie de ces livres qui, malgré la présentation de l'éditeur, le résumé de 4e de couverture ou l'avertissement de la préface d'Alberto Manguel, finissent par vous interloquer, vous surprendre, vous charmer et vous faire rêver. Quelle que soit l'oeuvre artistique présentée, parvenir à engendrer ces réactions est signe d'une réussite presque absolue. Presque parce que, de par sa nature même, sa narration particulière et sa présentation, le livre aura peut-être du mal à passionner. Mais quel pouvoir de séduction dans ces phrases, quelle richesse de l'Imaginaire entrevu !

Ce quatrième roman (car c'en est un) du serbe Goran Petrovic sera peut-être plus aisément abordé par les lecteurs réguliers, les bibliophiles avides de nouveauté ou d'exotisme, les clients de chaque Goncourt ou Renaudot ou les piliers des librairies mainstream. Pour quelqu'un comme moi qui préfère de loin la littérature de genre, l'ouvrage est assurément étonnant. Mais dans le bon sens. 

L'étonnement émane d'abord de la lecture de la préface, dans laquelle l'écrivain franco-argentino-canadien, lauréat de nombreux prix et distinctions, dit non seulement son admiration pour le texte à suivre de son homologue serbe, mais choisit d'insister sur la nature de l'ouvrage, cette manière particulière de présenter des planches (on est plus près du traité d'histoire naturelle ou du catalogue d'exposition que du répertoire cartographiques comme le suggère le titre) en choisissant la description littéraire de l'œuvre d'art représentée (photo, triptyque, statue, miroir, miniature, toile, monument, etc.) plutôt que son image : ainsi, plutôt que de nous montrer, par exemple, une photo de ce portail de marbre au visage d'ange sculpté, on aura droit à un encadré contenant un texte inspiré par l'œuvre elle-même, suivi d'un cartouche contenant toutes les caractéristiques (titre, auteur, dimensions, dates et propriétaire ou lieu d'exposition). 52 planches forment ainsi le squelette de cet Atlas à nul autre pareil.

Heureusement, pour le lecteur lambda, habitué aux récits plutôt qu'à une liste d'éléments apparemment sans lien entre eux, les planches sont séparées par des petits paragraphes dans lesquels nous faisons la connaissance de huit individus logeant dans une maison sise dans un quartier tranquille. Construite comme une série de tranches de vie, l'histoire que le narrateur nous rapporte à la première personne (presque toujours du pluriel, car il ne nous est jamais donné la possibilité de déterminer lequel des personnages cités il incarne) nous dévoile les petites manies de chacun de ces hommes et femmes, leurs envies, leurs craintes, leurs passe-temps et, surtout, leurs rêves. Et c'est dans ces petits sketches, écrits avec une élégance presque surannée et une méticulosité confinant à la maniaquerie, le long de ces phrases-gigognes alignant les compléments et transformant chaque récit en recette de cuisine illusoire, qu'on ira de bizarreries en songeries, basculant avec une infinie délicatesse entre les réalités, accélérant ou ralentissant le temps, figeant les ombres et modelant la lumière.
Il y a de la magie dans cet Atlas étrange, une magie puisant dans nos mémoires, nos traditions et chaque élément de notre culture, mais sans ces constants coups de coude et clins d'œil appuyés des auteurs et réalisateurs contemporains : oui, on trouvera des références, de Borges à Vian pour les plus parlantes, mais on y trouvera aussi le surréalisme d'André Breton, la féérie de Tolkien et même un peu du Lovecraft des Contrées du rêve (j'ai parfois eu des réminiscences des Chats d'Ulthar). Ce qui est frappant, c'est que nonobstant le fait de citer sans vergogne Umberto Eco, Salman Rushdie ou Dante, l'auteur insère des références plus obscures et parfois totalement fantaisistes, brodant une trame où réalité et fiction s'entremêlent inextricablement, créant comme pour un manuel de jeu de rôles des lieux, des bibliothèques et des musées imaginaires.

De fait, ce roman est essentiellement poétique, puisant sa force de persuasion et sa puissance onirique dans la richesse de son vocabulaire et des images qu'il engendre.
Dans cet univers balisé, le quotidien d'une cité européenne, avec les voisins râleurs et le facteur compréhensif, on a tôt fait de s'apercevoir que "ces gens-là" ne sont pas comme nous. D'abord, la première chose qu'ils décident de faire, c'est d'ôter le toit de leur maison. Pourquoi ? Pardi, pour avoir un toit bleu à la place, celui du ciel, à la fois miroir, horizon et destination - et se nourrir de sa bleuissance cajoleuse et bienveillante. Tout se passe dans ces petits épisodes d'une vie en apparence tranquille comme si la fantasmagorie dans laquelle ils évoluent faisait intimement partie de notre monde, bien qu'invisible, "indicible" pour la plupart des esprits obtus qui le peuplent. Car à les voir, on peut cultiver les fleurs de félicité, s'éclairer aux brins de lune, échanger des rêves, des grains de beauté ou des ombres, coudre des oiseaux dans des châles ou en abriter dans des chignons, changer de taille en comblant le Vide, envoyer des lettres depuis le royaume des morts, se mirer dans des miroirs qui peuvent refléter le passé ou le futur ou être muet mais chanter magnifiquement, au point de rassembler les étoiles au-dessus de soi.
Ils ont une tante merveilleuse qui passe par les miroirs chaque année afin de les aider à préparer des amulettes, quand elle ne chasse pas les spectres en Amazonie ou qu'elle ne transforme pas les nuages en géants aimables. Ils ont la possibilité de consulter la Serpentiana, sorte d'encyclopédie absolue et infinie, conçue dans un lieu hors du temps et de l'espace - qui rappellera des souvenirs aux rôlistes -  susceptible de toujours s'ouvrir à l'article voulu. Ils collectionnent les contemplations de couchers de soleil, les allumettes consumées, les odeurs, les pelotes d'énigmes ou les cartes qui ne sont ni du ciel ni de la terre.


Ils préfèrent la vie lente, sans pour autant être contemplatifs et, indéniablement, connaissent les secrets ancestraux de la Nature, ceux que l'Homme a préféré enfouir au plus profond de son âme pour son propre confort. Enfin, surtout, ils font tout pour que leur vie soit emplie de joie, quitte à s'organiser des jeux afin d'éviter de lire de mauvaises nouvelles (on ne sait jamais, avec la poste) : ils s'évertuent perpétuellement à embellir l'Espace dans lequel ils se meuvent. Leur univers est le nôtre, mais un nôtre infiniment plus grand, car ils ne tiennent pas compte de nos barrières : ils peuvent aller où bon leur semble en suivant les dix millions de chemins d'espoir que proposent leurs songes, ils peuvent voler avec leurs cils, et se souviennent des récits racontant comment aller sur la Lune dans des bateaux en papier aux voiles couvertes de poèmes... Leur quotidien n'est pas rose pour autant : ils sentent le Vide autour d'eux, cette ombre pernicieuse qui s'insinue partout, des recoins des maisons aux angles des âmes et il leur arrive d'en subir les attaques de plein fouet. Sacha est amoureux mais ne sait comment plaire ; Andrei vit prostré dans l'ombre de sa compagne disparue et passe ses journées à mémoriser les horaires des transports, persuadé qu'elle reviendra ; Esther est fascinée par un acteur de cinéma qui ne s'intéresse qu'à son âme et Lyslys désespère de ne pouvoir grandir.

Atlas des reflets célestes est un roman d'une beauté stupéfiante, empli d'une poésie tendre festonnée de nostalgie, s'évertuant à replacer les êtres oniriques, les mages et les fées au sein de notre réalité, s'amusant à nous titiller afin qu'on ouvre les yeux et nos esprits un peu plus grand à chaque fois. Les émotions y sont parfois violentes mais sages, narrées avec une pudeur délicate qui trahit l'affection que porte l'auteur à ses interprètes archétypiques d'une romance suave en forme de voyage immobile, comme si l'on lisait un guide du voyageur imprudent sur les routes de l'Imaginaire. On y sent l'amour des mots et cela suffit pour qu'on commence, une fois la dernière page tournée, à emplir de rires des ballons de baudruche afin d'alléger un quotidien empli de Vide.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Edition de qualité, tant dans la mise en page soignée que dans la typographie.
  • Presque aucune coquille relevée.
  • Un style riche et élégant.
  • Un univers singulier et captivant.
  • Une ambiance particulière et originale.

  • Couverture assez laide.
  • Demande un petit temps d'adaptation.
  • Une tendance à l'accumulation dans la prose (beaucoup de listes exhaustives, qui peuvent freiner la lecture).