Publié le
4.9.18
Par
Nolt
Le Dark Knight est-il vraiment le héros qu'il prétend être ou serait-il... la pire menace pour Gotham ? C'est ce que l'on découvre dans Batman : White Knight.
Tout commence par une folle course-poursuite. Encore une fois, Batman tente d'appréhender le Joker. Leur virée dans Gotham cause d'énormes dégâts. Et lorsque, enfin, tout prend fin, Batman craque. Ivre de rage, cédant aux provocations de son pire ennemi, il lui enfourne de force un tas de pilules dans la gorge. Devant une foule de témoins et les caméras !
C'est alors le début d'un retournement de situation incroyable.
Lorsqu'il reprend connaissance après cette nouvelle défaite qui a failli lui coûter la vie, Jack Napier tire un trait sur son passé criminel. Il va même tenter d'améliorer les choses dans Gotham. Et pour cela, il va mener une offensive médiatique contre Batman, contre la police, contre les nantis qu'il accuse d'avoir laissé proliférer la super-criminalité et le vigilantisme.
Il était le pire cauchemar de Gotham, il deviendra son sauveur.
Voilà une excellente mini-série de huit épisodes, hors continuité, écrite et dessinée par Sean Murphy (Punk Rock Jesus, Joe : l'aventure intérieure).
L'auteur se sert du cycle infernal de violence généré par la lutte sans fin entre Batman et le Joker pour inverser les rôles des deux protagonistes. Il parvient ainsi à montrer le côté sombre de Bruce Wayne, perdant ici régulièrement tout contrôle, tout en dévoilant une facette plus humaine de l'individu qui se cache sous le maquillage du Joker. Un bouleversement qui va avoir un impact sur toutes les personnes qui gravitent autour du justicier masqué et du plus célèbre pensionnaire d'Arkham.
Le Joker dont il est question dans ce récit prend l'identité de Jack Napier, nom à l'époque portée par Jack Nicholson dans le Batman de
Tim Burton, en 1989. Ce n'est d'ailleurs pas le seul clin d'œil à l'univers DC au sens large, puisqu'un grand nombre de batmobiles célèbres apparaissent dans ce récit, que ce soit justement le modèle de 89, la version de la série TV de 1966, le tumbler de 2005 ou encore le véhicule issue du dessin animé de 1992, Batman : The Animated Serie (cf. la Parenthèse de Virgul #7, consacrée à l'évolution de la batmobile).Outre cet ennemi emblématique et les légendaires véhicules, une foule de personnages secondaires interviennent dans cette histoire. Dick Grayson (ancien Robin et actuel Nightwing), Barbara Gordon (Batgirl), James Gordon, quelque peu déstabilisé par la situation, et un tas de super-vilains, dont Mr Freeze, Gueule d'Argile ou le Chapelier Fou. C'est cependant Harleen Quinzel, alias Harley Quinn, qui va jouer un rôle crucial et faire le lien entre Wayne et Napier. La relation entre ces éternels ennemis est d'ailleurs particulièrement creusée, l'auteur dévoilant la fascination (voire même plus) que le Joker éprouve pour sa Némésis.
Peu à peu, la situation se trouble, les frontières deviennent floues, même les anciens alliés de Batman doutent de lui ou s'en détournent. Quant à la population, elle souhaite clairement en finir avec les exactions de celui que l'on présente maintenant comme un fauteur de troubles.
Le scénario est très habile et contient quelques scènes émouvantes (le dernier épisode est plutôt chargé en émotion) pour les deux camps. L'intrigue
permet également de s'interroger sur les limites des Masques et de leurs interventions musclées, les dégâts qu'ils causent à la ville ou aux habitants, la légitimité de leurs actions et de leurs identités maintenues secrètes, même l'utilisation des gadgets de Batman est remise en cause (à partir d'une interrogation somme toute très logique : pourquoi Batman ne fait-il pas profiter la police de ses équipements sophistiqués et fort utiles ?).Toute une thématique qui n'est pas sans rappeler, il y a quelques années, celle de Civil War chez Marvel, bien que le traitement soit ici bien différent.
Visuellement, Murphy compose des planches sombres et soignées, installant une atmosphère sinistre qui convient parfaitement aux dédales de Gotham. Les décors sont très détaillés et d'une grande beauté, les personnages, Batman en tête, font montre d'un charisme indéniable, la moindre expression faciale étant parfaitement retranscrite.
Notons également la très belle colorisation de Matt Hollingsworth, qui donne aux planches de Murphy un aspect aussi esthétique que parfois sinistre.
Au final, un très bon récit, réservant quelques belles surprises et ayant son lot de scènes choc et de bonnes idées, le tout sublimé par une écriture intelligente qui enrichit grandement les personnages et leur donne une réelle profondeur.
La version française (240 pages) de cette bande dessinée, inaugurant le Black Label de DC Comics, sortira le 26 octobre chez Urban Comics. À noter qu'une version en noir & blanc est également prévue, mais vu la qualité du travail du coloriste, on ne vous la conseille pas vraiment. Par contre, vous pouvez vous jetez sans hésitation sur ce comic qui a en plus le bon goût d'être très accessible, même pour ceux qui seraient parfaitement étrangers à l'univers de Batman.
À ne pas rater.
Batman, s'adressant à Batgirl et Nightwing.— Ce n'est pas une question de devoir ou de vengeance. Si je continue à me battre, c'est pour vous. Pour vous laisser un Gotham plus sûr, dont vous puissiez être fiers. Et pour qu'un jour, enfin, vous puissiez ôter vos masques.
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Publié le
2.9.18
Par
Nolt
La saga Spider-Man : The Other avait à l'époque été présentée comme une étape cruciale dans la vie du Tisseur. Point complet sur l'histoire et ses éventuelles conséquences.
Après une blessure par balle reçue lors d'une confrontation avec un nouveau super-vilain, Spidey se voit dans l'obligation de passer quelques tests médicaux. Les résultats sont aussi clairs que terrifiants : il est condamné. La source radioactive de ses pouvoirs semble être en train de le détruire...
Parker tente d'abord de faire le tour des génies scientifiques qu'il connaît (ce n'est pas cela qui manque dans le marvelverse) avant de se rendre à l'évidence et de profiter du temps qui lui reste en le passant avec sa famille.
Mais l'Araignée réserve encore quelques surprises à l'Homme. S'il accepte d'évoluer, Peter pourrait renaître et découvrir enfin toute l'étendue de ses pouvoirs...
En 2006, ce crossover interne aux séries du Tisseur avait été largement survendu. C'est en général souvent le cas, quel que soit l'event, mais contrairement à House of M ou Civil War, dont les effets ne se font pratiquement plus sentir aujourd'hui mais qui avaient tout de même eu un impact à court et moyen termes, The Other détient sans doute la palme du récit ayant eu le moins de conséquences, malgré pourtant des changements radicaux pour Spidey. Ses nouveaux pouvoirs (des dards au niveau des poignets, la capacité de voir dans le noir et celle de tirer des informations des vibrations de sa toile) ne seront par exemple quasiment jamais réutilisés par les différents auteurs (c'était bien la peine d'en faire tout un plat !).
L'intérêt de ce récit est donc ailleurs.
Au niveau de l'équipe créative, J.M. Straczynski, Peter David et Reginald Hudlin sont aux commandes en ce qui concerne le scénario. Les dessins sont réalisés par Mike Deodato Jr, Mike Wieringo et Pat Lee.
La principale force de ces épisodes réside dans le fait qu'ils se basent sur l'origine mystique des pouvoirs de l'Araignée, une théorie mise en place par Straczynski lors de son long run sur Amazing Spider-Man. Cela permet d'opposer une sorte de but métaphysique au simple hasard qui, jusqu'ici, tenait lieu de point de départ des aventures du Monte-en-l'air. Cela permettra aussi de développer divers éléments, comme la société secrète
dont on parlera surtout dans la série consacrée à Araña (cf. cette Parenthèse de Virgul), mais aussi un vilain assez impressionnant : Morlun.Ce dernier fait ici son retour et offre à Spider-Man l'un de ces plus épiques combats, dans lequel il se fera même dévorer un œil ! (cf. scène #4 de l'Anthologie des Combats Marvel). Il tiendra d'ailleurs un rôle important bien plus tard dans Spider-Verse.
Outre un adversaire franchement costaud, l'intrigue permet également de faire la part belle aux guests : Hulk, Strange, Black Panther ou encore Daredevil font tous une apparition. Comme à cette époque Peter et sa famille (MJ mais aussi évidemment la tantine !) vivent dans la tour des Vengeurs, l'on retrouve donc aussi Tony Stark (qui commence à prendre Peter sous son aile, on le voit d'ailleurs travailler sur le costume que Spidey portera pendant la guerre civile, ces épisodes se déroulant juste avant) ou Captain America (pour l'anecdote, l'on pourra même assister à une séance de Tai Chi Chuan avec Cap). Même Wolverine est de la partie.
Les sous-intrigues, qui ne commencent pas toutes dans cette saga et ne sont pas toutes réglées (il s'agit d'un morceau arraché à la continuité, pas d'une véritable histoire complète), sont tout de même intéressantes et exploitent au mieux la situation, que ce soit les tensions avec Wolvie ou les potins autour de Mary Jane et Tony. Tout cela contribue à donner à l'ensemble un aspect crédible et humain.
L'intrigue s'encombre cependant parfois de scènes surréalistes, comme lorsque la tante May se retrouve aux commandes d'une armure Mark I d'Iron Man (ce n'est pas une blague !). Un peu too much. D'ailleurs, la tantine, soi-disant si fragile qu'on peut la faire crever si on lui annonce un truc en élevant un peu la voix, commençait déjà à l'époque à reprendre du poil de la bête (expression ô combien de circonstance) puisqu'elle fricotait avec Jarvis (elle traumatisera son neveu - qui n'avait pas besoin de ça - quelques années plus tard en faisant des galipettes devant lui avec le gentil pôpa Jameson).
Mis à part l'incroyable May ("heuargh... brbll... mon cœur... argh... heu... ah non, ça va mieux... il est où Jarvis ?"), cette saga offre donc de bons moments, de l'émotion, un combat franchement éprouvant, un peu d'humour, le tout avec une flopée de personnages secondaires parfaitement employés. Il faut néanmoins attirer l'attention sur le fait que l'intérêt supposé de cette "évolution" est bien moindre qu'à l'époque, puisque l'on sait que ça n'a eu d'impact, même léger, sur rien (ce qui fait tout de même très peu).
Passons maintenant au traitement paninien de la réédition en Marvel Deluxe.
Arf, misère, je ne sais plus quoi dire... c'est un peu comme un gamin qui ne fait que des conneries, au bout d'un moment, on baisse les bras en se disant "tant pis, il finira dealer ou candidat
de télé-réalité".Déjà, on trouve bien trop de coquilles pour une réédition (surtout à ce prix !). Fautes de conjugaison ("dis" au lieu de "dit"), de concordance des temps, mots qui manquent (comme dans "il est temps pour neveu", ou encore "avec l'aide ceux pour qui"), bref, ce n'est pas relu et c'est clairement honteux. Une ou deux coquilles, ça passerait encore (ça arrive à tout le monde), mais là c'est trop en comparaison de la très faible densité de texte. Certains romans de 500 pages comportent moins de fautes.
Et en plus des conneries involontaires, on a droit aussi aux choix idiots, telle que la suppression des adverbes de négation, ce qui a des conséquences fâcheuses sur la fluidité du texte mais aussi sur l'image des personnages (cf. cet article), le lecteur ayant l'impression que ces derniers s'expriment comme des ploucs.
Alors, pas loin de 30 euros pour un truc plein de fautes, sans bonus (à part les covers, et encore, les alternatives sont réduites) ni même une introduction présentant le contexte, et avec une pauvre jaquette faisant office de cache-misère pour la hardcover uniformément noire, ben... ça ne fait pas envie. Pourtant, il aurait été facile de trouver du matériel pour enrichir le binz. Il existe notamment un sketchbook The Other d'une trentaine de pages, vendu aux US à moins de 3$, ou encore un What if...? par Peter David, avec Venom en vedette, qui montrait l'évolution du Tisseur s'il avait rejeté la partie arachnéenne de sa personnalité. Mais bon, vous n'aurez rien de tout ça ! Enfin, pas par le biais de Panini en tout cas.
L'histoire est sympa mais le Deluxe est bien trop onéreux, surtout si l'on considère le manque de travail et d'implication de l'éditeur. Et en plus, comme il n'est plus trouvable en neuf (encore la marque de fabrique de Panini !), des spéculateurs le vendent maintenant à des prix complètement ahurissants. Autrement dit, optez pour la VO si vous maîtrisez l'anglais.
Un récit de qualité mais mal adapté par Panini et ayant trop vite été oublié par Marvel.
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31.8.18
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Nolt
Gros plan sur la longue saga Earth X/Universe X/ParadiseX.
Earth X, Universe X et Paradise X forment une trilogie écrite par Alex Ross et Jim Krueger. Pour les dessins, l'on peut citer principalement Dougie Braithwaite (et Alex Ross pour les covers).
Alors, de quoi est-il question ?
En gros (parce que vous allez voir, même "en gros", ce n'est déjà pas simple), dans un univers parallèle (il ne s'agit donc pas de l'univers 616 classique), l'humanité entière a muté suite à la décision prise par Black Bolt de propager les brumes tératogènes (qui étaient jusque-là réservées aux seuls Inhumains). En fait, on se rend vite compte que les mutations ne sont pas dues au hasard mais servent un projet cosmique de grande ampleur. Les Célestes, de sympathiques extraterrestres aux allures de buildings décorés façon seventies, ont en effet implanté un embryon au cœur de la planète. Les héros et mutants sont en quelque sorte les anticorps de cet organisme géant dont les Célestes ont besoin pour se reproduire (ça va, ça suit toujours dans le fond ?).
Galactus, le dévoreur de planètes, a un rôle important à jouer là-dedans puisqu'en fait, en détruisant les embryons célestes disséminés dans l'univers, il permet de conserver un certain équilibre cosmique. C'est donc grâce à lui que la Terre X est débarrassée de l'embryon qu'elle contenait. Malheureusement, la mort de l'embryon a d'énormes conséquences écologiques (à cause notamment du changement de répartition du vibranium), dont l'inversion des pôles. De plus, alors que Reed Richards tente d'inverser l'effet des brumes tératogènes à l'aide de torches géantes censées les consumer, une grande partie de la population, souhaitant conserver ses nouveaux pouvoirs, s'y oppose.
S'ensuit un terrible conflit où l'on voit en fait que Mephisto manipule un peu tout le monde pour pouvoir créer des réalités alternatives afin d'échapper au Jugement Dernier (on avait prévenu que c'était hard à suivre !). Au final, Mar-Vell, aidé par une armée de héros, parvient à la fois à réunir certains objets magiques sur Terre (l'anti-métal, le cube cosmique et autres bidules dans le genre) et parallèlement, réussit à vaincre la Mort dans son royaume (il tue la mort donc). Dans la foulée, et se sentant en forme, il crée également un Paradis qui permettra d'accueillir les âmes des défunts. Des anges (d'anciens héros ayant évolués) assureront sa protection (Cap, Fatalis, Black Bolt...).
La mort ayant passé l'arme à gauche, plus personne ne meurt, ce qui condamne en fait l'humanité à des souffrances sans fin, d'où l'idée que Mar-Vell n'a peut-être pas tant la science infuse que ça malgré
sa conscience cosmique.Bon. C'est compliqué, on s'en rend bien compte, mais est-ce que c'est bien ?
Ben... disons que c'est spécial.
Déjà, une épopée cosmique, ça ne plait pas forcément à tout le monde. Ici, non seulement c'est très (très) long mais en plus, d'un point de vue narratif, ce n'est pas toujours très clair. Soyons francs, parfois même, on n'y comprend absolument rien ! M'enfin, heureusement, un dialogue (parfois intéressant, parfois ahurissant de répétitions ou de logique tirée par les cheveux) entre Uatu, le Gardien, et X-51 permet d'expliquer un peu les choses au lecteur. On retrouve d'ailleurs divers appendices permettant, là encore, de faire un point sur la situation ou de présenter les personnages (incroyablement nombreux) de l'aventure.
Mis à part ça, c'est tout de même une histoire intéressante. Elle a notamment le mérite d'offrir une explication globale à l'univers (au multivers même) Marvel. Pour s'y retrouver un peu, il est préférable d'être familier avec les personnages habituels de l'univers classique (Spider-Man, les FF, le Punisher, Daredevil mais également leurs ennemis, Fatalis, Belasco, Thanos, etc.). Bref, si vous voulez vous plonger dans les comics en commençant par cette saga, ce n'est pas une très bonne idée.
Point important : un peu d'humour vient alléger l'atmosphère dans Paradise X, avec notamment les fameux Hérauts ou la rencontre Venom (Mayday Parker dans ce cas)/Spider-Girl, deux filles de Peter Parker, issues de deux réalités différentes. Dommage qu'il n'y ait pas eu ce genre de clins d'œil sympathiques tout du long.
Si vous êtes prêts à passer sur les (gros) défauts narratifs, que vous n'avez rien contre le genre cosmique et que vous savez à peu près de qui l'on parle, cette trilogie vous comblera de joie. Dans le cas contraire, c'est le genre de truc à vous dégouter des comics pour un bon moment.
Vous voilà prévenu.
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28.8.18
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Nolt
Petite réflexion sur l'une des difficultés rencontrées en BD (ou dans un roman) : faire cohabiter les particularités du langage parlé tout en respectant les impératifs de l'écrit.
L'essentiel du texte d'une bande dessinée, la plupart du temps, est composé de dialogues, élégamment placés dans ces si pratiques bulles, aussi appelées phylactères. Or, mine de rien, ces textes posent
un problème relativement complexe puisqu'ils sont censés retranscrire un langage parlé alors que, bien évidemment, par nature, ils appartiennent tout de même au monde de l'écrit.Comme la narration, les dessins ou même la colorisation, les dialogues, ou du moins la manière de les retranscrire, ont évolué dans le temps, s'adaptant aux mœurs, à l'évolution de la société et aux nouvelles habitudes linguistiques.
Ainsi, par exemple, bien que le style ait son charme, il est rare de nos jours de trouver encore des dialogues "à la Hergé". Des choses du style "Allons Capitaine, nous ne pouvons agir ainsi." ou "Eh bien mon vieux Milou, nous l'avons échappé belle !" ont un côté trop lisse, trop policé pour faire jeu égal avec les formes modernes les plus couramment rencontrées.
La tendance est en effet à un réalisme cru, ne cherchant plus à masquer les imperfections de l'échange oral. Les méthodes pour parvenir au résultat souhaité peuvent cependant être discutées. L'une d'entre elles, souvent employée chez certains éditeurs, consiste en fait à se débarrasser de l'adverbe de négation "ne".
"Je ne sais pas" devient ainsi "je sais pas".
Une autre technique, là encore courante, s'appuie sur une forme d'élision "sauvage", non nécessaire.
Le "je sais pas" précédent se transformant alors en "j'sais pas" (ou pire encore, "chais pas", que l'on rencontre assez souvent).
L'on peut également éliminer carrément un mot ("Faut que j'y aille", le "il" disparaît) ou le charcuter ("m'man" à la place de "maman").
Comme on peut le constater, la tentation ultra-réaliste dans la retranscription conduit toujours à une dégradation volontaire du texte. Et c'est à ce moment que surviennent les effets pernicieux.
Tout d'abord, il ne faut pas confondre vraisemblance et réalisme. Un récit doit toujours être vraisemblable, mais le réalisme est une autre exigence, souvent superflue, voire néfaste lorsqu'elle va se nicher dans des détails très secondaires.
Ensuite, la nature même de l'écrit, même sous forme de dialogue, impose des règles. Celles-ci ne sont pas faites uniquement pour emmerder les enfants à l'école et remplir les poches des correcteurs. Elles permettent notamment de conserver un certain confort au niveau de la lecture. En effet, il n'est rien de plus désagréable que de lire, voire de déchiffrer, un texte exagérément dégradé. Tout simplement parce que nous sommes habitués à lire une forme codifiée et "propre". Dans les romans par exemple, domaine résistant où un dialogue est encore rarement dégradé inutilement. Pire encore, sans l'adverbe de négation, le sens des phrases peut changer. Ainsi, "il a plus qu'une idée en tête" signifie qu'il a plusieurs idées, alors que "il n'a plus qu'une idée en tête" veut dire exactement le contraire (il ne lui en reste plus qu'une).
L'erreur qui peut être faite est de confondre ce que l'on entend à l'oral et ce que l'on s'attend à lire à l'écrit. Même si certaines personnes optent oralement pour un "j'sais pas" (c'est loin d'être une généralité), elles ont l'habitude de lire "je ne sais pas". Et la première idée qui vient à la lecture d'un texte exagérément dégradé, ce n'est pas que le personnage parle d'une manière réaliste, mais que le texte est mal écrit.
Prenons tout de même l'hypothèse du réalisme recherché à tout prix. Toute règle ayant ses exceptions, la grammaire peut en accepter également. Il est évident
par exemple que les hillbillies arriérés de Deliverance, vivant en cercle fermé dans leur trou paumé, ne vont pas s'exprimer comme un avocat new-yorkais. Mais justement, c'est bien parce qu'il existe des exceptions, d'ailleurs utiles et efficaces, qu'elles ne peuvent devenir la règle.Car, si l'on impose à l'avocat un langage déjà dégradé, que nous restera-t-il comme option pour notre brave joueur de banjo amateur de cris de cochon ?
Un autre effet pervers d'une généralisation de la dégradation tient dans ce que j'appelle la "dégradation par association". Comme dit précédemment, l'on perçoit souvent une dégradation du texte comme ce qu'elle est (un texte mal écrit) et non un dialogue réaliste, parfaitement retranscrit. Mais, inconsciemment, cela a tout de même un effet sur la perception que l'on a du personnage concerné. Plus le texte sera dégradé, plus le personnage apparaîtra comme peu cultivé, grossier, gauche, bref, des sensations que l'auteur était loin de vouloir faire passer. Si pour un jeune enfant, un "j'sais pas" passera fort bien, pour un adulte censé être instruit, cela n'apporte rien, au contraire, cela contribue à le crétiniser.
Et l'on en vient au meilleur : la capacité du cerveau à adapter ce qu'on lit.
Rgerazde, vuos aellz ters bein cmoenprde cttee prhsae.
Vous n'avez pas mis deux heures, ni deux minutes, pour déchiffrer la phrase ci-dessus. En réalité, vous l'avez lue correctement instantanément. Cela vient du fait que votre cerveau (et ses nombreuses routines inconscientes) est habitué à remettre de l'ordre dans l'anarchie ambiante, en se basant sur les formes précédemment rencontrées.
Il n'y a aucun risque à "sur-écrire" un dialogue, tout simplement parce que "je ne sais pas" n'est pas perçu par le cerveau comme une forme soutenue du langage oral mais comme une forme normale du langage écrit (si normale qu'il est tenté de la reconstituer). Le cerveau remettra toujours de l'ordre dans une phrase triturée inutilement, parce qu'il s'attend à trouver une forme compréhensible, correcte et déjà rencontrée.
Il vaudra donc toujours mieux, dans un dialogue, privilégier la forme correcte de la phrase plutôt que l'éventuel respect d'une très aléatoire habitude orale. À plus forte raison si l'on ne souhaite rien faire passer de particulier en dégradant la forme, car celle-ci va avoir un impact énorme sur la perception du personnage.
Imaginez que vous lisiez cet extrait de dialogue :
"Je ne sais pas où tu as été pécher cette idée, mais
je t'assure que tu te plantes complètement."Cette phrase est-elle facile à lire ? Je serais tenté de répondre oui. Vous renseigne-t-elle sur le personnage ? Aucunement. Impossible de dire s'il s'agit d'un psychopathe, d'un professeur de tennis neurasthénique ou d'un gentil grand-père.
Voyons maintenant celle-ci :
"J'sais pas où t'as été pécher c't'idée, mais j't'assure que tu t'plantes complètement."
La phrase n'est déjà plus si agréable à lire, mais surtout, elle induit une dégradation de l'image du personnage, quel qu'il soit. L'on ne se dit pas que c'est la manière correcte de retranscrire l'oral, mais simplement que le personnage parle bizarrement. Ici, le procédé est volontairement exagéré, mais la simple disparition répétée de l'adverbe de négation peut, à terme, générer la même impression.
Bien entendu, rien de tout cela n'est gravé dans le marbre. Il s'agit d'une réflexion menée en tant que lecteur, auteur et correcteur et, de toute façon, la licence poétique permet presque tout. Cependant, un récit se doit d'être cohérent et, pour cela, il est nécessaire de comprendre et maîtriser certaines techniques (cf. ce dossier). Le dialogue est l'une d'entre-elles.
Dégrader un texte est une possibilité, qui convient parfaitement à de nombreuses situations (personnage inculte, très jeune, ivre, soumis à un stress intense, ayant un accent particulier, etc.), il n'est pas interdit de faire preuve d'audace syntaxique, mais il n'est pas possible, pour des raisons de confort de lecture et de "faux" message envoyé au lecteur, de faire de ces exceptions une pratique constante.
Un bon dialogue écrit n'est pas une bonne retranscription phonétique (se concentrer sur le son n'a aucun intérêt, le lecteur n'entend pas le dialogue, il le lit) mais... simplement un bon dialogue. Et, sans verser dans l'emphase ou la rigidité, il se doit de servir le propos au mieux, sans paraître daté ou excessivement grossier.
Lorsque l'on souhaite donner du cachet à une maison, l'on n'endommage pas ses murs à coups de masse. Les gens n'y verraient que des murs abîmés et non l'allusion à une époque, même lointaine et agitée.
La langue est identique. Elle peut exprimer bien des nuances, mais les nuances s'obtiennent rarement à coups de marteau ou de hache. Elles proviennent des recherches, de l'expérience, d'un certain savoir-faire et, parfois aussi un peu, du talent qui consiste à faire croire qu'entre les mots, il se passe réellement quelque chose.
Le bistrot est utile à un dialoguiste, mais il y a un risque : l'alcoolisme.
Michel Audiard
Publié le
27.8.18
Par
Nolt
Gros plan sur une nouveauté qui débarque en librairie dans quelques jours : Babyteeth.
Tomber enceinte à 16 ans, ce n'est pas forcément facile. Mais pour Sadie, malgré un accouchement plutôt mouvementé, tout va bien grâce à sa famille. Sa sœur, adepte des méthodes musclées, et son père, compréhensif et aimant, font de leur mieux pour que l'arrivée de Clark, le petit bébé, se passe bien.
Seulement, voilà, Clark est spécial. Très spécial. D'abord, il boit du sang à la place du lait. Il a de petites dents pointues rétractables. Et il provoque des tremblements de terre. Le genre de gamin à faire tomber en dépression fulgurante toute une armée de baby-sitters !
Et ce n'est pas tout. Ce bébé est soupçonné, par une mystérieuse organisation appelée La Silhouette, d'être l'antéchrist. Carrément.
Pour Sadie et sa famille, les véritables ennuis commencent lorsqu'une tueuse débarque chez eux, bien décidée à supprimer le rejeton démoniaque. Mais que ne ferait pas une maman pour protéger son enfant ? Même si celui-ci est le diable en personne...
Les jeunes éditions Snorgleux Comics, basées à Marseilles, préparent la rentrée avec quelques titres sympathiques (dont le tome #2 d'Animosity ou encore Unholy Grail) issus du catalogue US d'AfterShock Comics, mais c'est clairement ce Babyteeth que nous vous recommandons vivement.
Le scénariste texan Donny Cates fait preuve ici d'une grande maîtrise narrative en parvenant à créer une véritable tension dès les premières planches tout en développant habilement des personnages crédibles, mis en valeur par des dialogues efficaces, avec parfois une pointe d'humour.
Tout est fait pour que le lecteur rentre aisément dans ce récit rythmé reprenant une thématique certes bien connue mais traitée avec suffisamment d'originalité et d'intelligence pour la renouveler.
La narration fait appel à des flashbacks, Sadie racontant en fait les évènements pour laisser à son fils un témoignage des péripéties dramatiques qu'elle
a dû affronter. Cates parvient à rendre son héroïne sympathique mais aussi vraisemblable, ce qui n'était pas forcément facile étant donné le contexte surnaturel pour le moins étonnant.L'on ressent pleinement l'humanité de cette jeune fille, ses doutes, ses craintes, son amour évident pour son fils, ce qui permet au récit d'avoir un "point d'ancrage" réaliste autour duquel vont s'articuler des alliés ou ennemis plus folkloriques, comme Heather, la grande sœur baroudeuse qui n'hésite pas à jouer des poings, ou Dancy Cherrywood, un sorcier volubile au service du Seigneur du Néant.
L'ambiance graphique, due à l'écossais Garry Brown (Catwoman, Batman, Iron Patriot), est plutôt sombre, le style brut de l'artiste convenant parfaitement à l'atmosphère glauque du titre.
Entre quelques scènes violentes, l'on découvre aussi des protagonistes pour le moins originaux, dont une sorte de démon raton laveur, particulièrement réussi sur le plan esthétique.
Seul bémol, l'adaptation française contient quelques erreurs et maladresses qui viennent un peu parasiter la lecture. Dommage, avec un texte plus soigné, l'on obtenait un sans faute.
L'ouvrage sort le 31 août, il dispose d'une hardcover et coûte 16,50€ pour 120 pages. Signalons également quelques pages de bonus regroupant les variant covers.
À découvrir !
Sadie et son père, sous la plume de Donny Cates.— J'ai connu bien pire qu'un bébé capricieux, ton vieux père peut gérer ça.
— Je ne pense pas qu'on puisse comparer ce cas de figure avec la guerre du Golfe, Papa.
— Je parlais d'élever ta sœur.
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