Publié le
25.7.25
Par
Nolt
Le Disque-Monde, c'est une série de romans drôles et captivants, mais ce fut également une tentative d'adaptation en BD, que nous vous présentons aujourd'hui.
Nous avons déjà largement abordé l'univers de Terry Pratchett ici, que ce soit au travers de cartes et d'encyclopédies (cf. cet article) ou par le biais d'un guide de lecture permettant de dénicher le bon "point d'entrée" de cette vaste galaxie romanesque (cf. cet article). Il nous restait à voir la transposition des aventures de ces étranges personnages en bande dessinée, tentative qui n'a connu qu'un bref et unique volume en version française. Mais commençons par une petite présentation générale au cas fort improbable où il existerait encore des lecteurs n'ayant jamais entendu parler du Disque-Monde et de son créateur.
On a beau garder une certaine rancune historique envers la perfide Albion, les britanniques ont tout de même un sacré paquet de bons auteurs au m². Et, quand je dis "bons", j'entends bien sûr "populaires", au sens où ces écrivains-là n'ont pas oublié qu'aussi intelligent que soit le fond, il nécessite une forme agréable pour embarquer le lecteur. C'est presque une politesse de plume. Un coussin rajouté sous nos culs, pour être cru. Et Terry Pratchett est un écrivain doué et poli qui n'a pas peur d'être aimé du plus grand nombre (et de rajouter beaucoup de coussins dans son salon).
Les Annales du Disque-Monde constituent l'œuvre majeure de Pratchett. Il y parodie la fantasy de Tolkien avec un humour particulier que les amateurs de Jerome K. Jerome reconnaîtront aisément (qui n'a pas lu Trois hommes dans un Bateau passe à côté d'un monument de la littérature comique). Bref, le type est talentueux, imaginatif, drôle, restait à savoir si son univers pouvait passer le cap, aussi cruel que parfois magique, de la mise en images.
Mais de quoi ça parle exactement tout ça ? Eh bien d'un monde, plat, supporté par quatre éléphants, eux-mêmes perchés sur une gigantesque tortue. Cela vous paraît débile ? C'est pourtant déjà une forme de parodie, celle qui consiste à railler les pourtant si riches mythologies anciennes. À un moindre niveau, ce roman, devenu BD, nous conte les aventures de Carotte, agent du Guet, qui a découvert il y a peu qu'il avait été adopté. Par des Nains. Et, bien que visiblement fort grand, même pour un homme, il va rester pour beaucoup un nain. Pendant que la nouvelle recrue du Guet apprend que s'il existe une Guilde des Voleurs, c'est bien pour que la police n'ait pas à leur courir après, une société secrète complote pour renverser le Patricien. Les encagoulés vont utiliser la magie et même un dragon pour mener à bien leur sombre projet. Heureusement pour la populace d'Ankh-Morpork, elle peut encore compter sur des gardes non corrompus et même un capitaine fort vaillant.
Quid de l'adaptation ? Celle-ci est parue chez L'Atalante, maison qui édite déjà les romans, en 2007. Le scénario est l'oeuvre de Stephen Briggs et l'on doit les illustrations à Graham Higgins. C'est tout d'abord ce dernier qu'il faut louer tant son style, à base de tronches improbables et de décors douillets (lorsqu'ils ne sont pas remplacés par un dégradé de couleurs), permet de coller au propos et de placer tout de suite les choses dans leur contexte : le second degré.
Papier glacé, couverture en dur, l'éditeur n'a pas lésiné sur les moyens, pensant - sans doute avec raison - s'adresser à des fans exigeants souhaitant avoir entre les mains un produit à la hauteur des livres et de la fascination qu'ils ont suscitée.
Abordons un peu l'humour propre à Pratchett. Normalement, si l'on est obligé d'expliquer une vanne, c'est qu'elle n'est pas si drôle que ça, mais ici, l'on va tout de même faire une exception et aborder l'humour de ce Au Guet ! adapté du roman original Guards ! Guards !
Tolkien a déjà été évoqué et il est vrai que l'heroic-fantasy est clairement parodiée à grands renforts d'élevages de dragons et de mages peu doués, mais les situations les plus comiques proviennent souvent d'une critique, sous-jacente et acide, de notre société. L'absurdité de certaines lois, la bêtise de la foule, les lâchetés quotidiennes, les ambitions démesurées, la volonté de flatter les puissants, tout y passe avec une habileté plus ou moins grande. Car pour être parfaitement honnête, si certaines scènes sont clairement extrêmement bien menées, tant dans le découpage que les répliques, d'autres font parfois retomber le rythme sans avoir une utilité essentielle. Heureusement, ces rares moments de "creux" sont largement compensés par des trouvailles et réflexions bien amenées.
Bref, si vous aimez l'humour anglais, la BD et la fantasy, cette adaptation devrait vous plaire. L'aspect visuel est à la hauteur de l'originalité de Pratchett et l'histoire tient la route pour peu que l'on soit d'humeur à céder non à la facilité mais à une vision à part des mythes connus et de notre monde. Cerise sur le gâteau : l'ouvrage est encore trouvable en neuf, au prix de 15 euros.
À consommer par beau temps, peut-être en sirotant un thé ou en dégustant une petite friandise.
Chicard et Côlon, sous la plume de Terry Pratchett, dans une adaptation de Briggs et une traduction de Patrick Couton.
— [...] Toutes ces histoires de rois, c'est contre la dignité fondamentale. On est tous nés égaux.
— Je ne t'ai encore jamais entendu parler comme ça, Frédéric.
— Pour toi, c'est le sergent Côlon.
— Pardon sergent.
— Pardon sergent.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
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Publié le
22.7.25
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Virgul
Nous vous présentons aujourd'hui une nouvelle gamme de figurines : Youtooz.
Nous allons nous concentrer surtout sur Spidey, même si cette marque propose aussi divers personnages issus des jeux vidéo (The Witcher, Banjo-Kazooie...), des séries TV (Stranger Things), des comics (Superman, Wonder Woman...) ou du cinéma (John Wick).
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| Je dois avoir assez pour au moins deux figurines avec ça. |
La gamme Marvel dispose, elle, de petits décors entourant le personnage. Ça reste bien trop cher, mais au moins, c'est un peu plus volumineux (et original).
On retrouve notamment les X-Men (Cyclope, Wolverine et Jean Grey) ainsi que le Tisseur dans pas moins de cinq versions différentes. Nous avons choisi de mettre en avant les versions 2099 et Black, mais il existe aussi une version Amazing Fantasy (reprenant la posture de la cover du célèbre AF #15) ; une version "Spider-Man no more !" (avec le costume dans la poubelle et Peter Parker s'éloignant alors qu'au loin un énorme Spider-Man semble le hanter) ; et enfin la version Miles Morales, sans doute la moins jolie (et la moins culte, d'ailleurs c'est la moins chère : 19 euros, un record pour cette gamme).
Tout cela est très coloré, dans un style cartoony, et globalement assez sympa. Les visages sont simplistes (hors personnages masqués, évidemment) mais restent plus reconnaissables que ceux des Pop par exemple (mais ils sont très clairement bien en dessous des Jada Toys, indétrônables au niveau qualité-prix sur ce segment, cf. notre comparatif en fin de galerie photo). Notons également que les boîtes sont très jolies. Reste le prix, trop élevé même si certains modèles sont affichés à un tarif plus raisonnable. Ceci dit, ça n'a pas l'air d'être dissuasif, car en 2020, soit un an après sa création, la marque (qui dispose de plus de 400 modèles différents), avait déjà écoulé... plus de 500 000 figurines ! Bon, on vous laisse, on doit aller filer notre pognon à monsieur Youtooz.
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| À gauche, une Youtooz. Au milieu, une Pop avec sa ridicule "tête à Toto". À droite, une superbe Jada Toys en métal. |
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| De gauche à droite, les versions Amazing Fantasy #15, Spider-Man no more et Miles Morales de la gamme Youtooz. |
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20.7.25
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Vance
Orson Scott Card est déjà une institution dans le monde de la SF : l’auteur du Cycle d’Ender et des Chroniques d’Alvin le Faiseur, un Mormon élevé dans la plus pure tradition, propose ici le premier volet d’une saga qui se veut aussi importante que les deux précitées (le Cycle de La Terre des Origines/Homecoming). Créateur d’univers hors pair, aux récits puisant dans les mythes primitifs et mettant en valeur les dilemmes moraux, les épreuves, les doutes et la responsabilité de ses héros messianiques, Card s’est inscrit profondément dans la science-fiction de la fin du XXe siècle, au point que même le Marvel Comics Group a fait appel à lui pour une mini-série très réussie sur Ultimate Iron Man en collaboration avec Adam Kubert. Cet écrivain peut se vanter d’avoir reçu deux fois de suite le doublé prix Hugo et prix Nebula, et une tripotée de prix Locus.
Basilica est donc né sous une bonne étoile. Il est arrivé en France en 1995 par le biais de l’Atalante, éditeur exigeant dont les ouvrages imprimés sur du papier de qualité font le bonheur des connaisseurs.
Et, nanti de toutes ses qualités intrinsèques, il s’avère décevant.
Certes, on sent très vite la volonté de l’auteur de donner corps à ses protagonistes, nous présentant dès les premières pages celui qui semble « l’Élu » de ce cycle, le jeune Nafai, grand gaillard de quatorze ans qui partage sa vie entre le domaine de son père, le riche propriétaire et marchand Volemak, et l’école de sa mère, Rasa, figure incontournable de la vie culturelle et cultuelle de Basilica. Nafai est un adolescent un peu plus costaud que la moyenne, plein de fougue et de doutes, qui se dispute régulièrement avec ses frères et surtout Elemak, l’aîné, le seul d’entre eux à pouvoir monter des expéditions dans le désert. Quant à Issib, le cadet, il se met régulièrement à l’écart de ces disputes : son handicap le pousse à hanter les bibliothèques en quête de savoir.
Car sur la planète Harmonie, les humains perdurent depuis des dizaines de millions d’années ; ils y ont bâti une civilisation refusant les excès de la précédente, qui précipita la ruine de la Terre, leur monde-foyer qu’ils durent abandonner. Ainsi, si les habitants profitent de certaines avancées technologiques (comme le stockage numérique des données), ils ne disposent étrangement que d’armes peu évoluées en dehors de pulsants peu impressionnants. À Basilica, les femmes régentent la vie de la cité construite autour d’un lac souterrain par lequel certaines élues communiquent avec Surâme, l’ordinateur-dieu d’Harmonie. Pourtant, c’est à Volemak, un riche marchand, et à son fils Nafai, que Surâme envoie des visions d’apocalypse : Basilica est menacée de destruction, ce qui engendrerait la ruine de l’Humanité. Du coup, les tensions politiques latentes s’exacerbent tandis que les fils de Volemak s’entredéchirent : pourquoi Surâme n’intervient-il pas ? Pourquoi ses visions sont-elles si peu claires ? Pourquoi ne sont-elles interprétables que par cette jeune « sorcerette » alors que les autres prêtresses n’y ont pas accès ? Et pourquoi Nafai, le benjamin, plutôt que ses aînés désireux d’hériter de la fortune paternelle ?
L’on suit donc Nafai qui nous permet d’explorer Basilica de l’intérieur et de découvrir ce lac sacré interdit aux hommes, ces quartiers voués à la fête ou aux marchés, ces temples où chaque prière s’accompagne d’une blessure rituelle. Cependant, même si la vision de Volemak, qui va bouleverser l’équilibre politique et social de la ville, intervient relativement tôt, l'on ne peut s’empêcher de s’ennuyer parfois malgré les descriptions hautes en couleurs. C’est que l’auteur multiplie les dialogues intérieurs, surtout chez Nafai mais également chez Luet, cette jeune fille capable d’interpréter les rêves : nos héros tergiversent longuement et nous empêchent de progresser dans le récit.
C’est frustrant et parfois même rageant, d’autant que les mystères entourant les visions n’aident pas à y voir clair – on peut en dire autant du plan de la cité proposé dans les premières pages, illisible. Mais le cadre fascine, et la destinée de Nafai, se précisant petit à petit (messager d’un dieu qui ne sait d’abord s’adresser à lui que par des rêves énigmatiques), entretient un certain suspense sur ce que sera sa mission, et surtout sur les responsabilités énormes qui lui incomberont. L’écriture est dynamique, riche et parfois percutante, malgré des dialogues empesés, avec un vocabulaire qui sait puiser dans différents registres.
De fait, le style est très différent de ce qu’on trouve ailleurs, même si on peut établir une certaine parenté avec Asimov dans la manière de faire avancer les intrigues par les dialogues. Comme il s'appuie sur un discours parfois ouvertement pédagogique, on a quand même par moments l’impression d’être devant un juvenile (un roman destiné plutôt aux adolescents) : beaucoup de démonstrations inutiles sont à déplorer, et des répétitions de situations peuvent agacer.
A contrario, la fin de ce volume est toute en accélération, presque bâclée, pour aboutir à une révélation qui annonce un périple d’ampleur cosmique. Pas trop tôt.
Du coup, cela mérite peut-être de poursuivre l’aventure, sauf si vous êtes réfractaires à la philosophie mormone (la saga semble fortement inspirée du livre servant de base à cette religion).
À vous de juger.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
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Publié le
15.7.25
Par
Virgul
Sortie ce mois d'une nouvelle collection de hors-séries du Journal de Mickey consacrée à la mythologie.
Unique Heritage Media propose cet été, en trois tomes de 260 pages environ, de revisiter la mythologie grecque avec les personnages emblématiques de la grande famille de Donald et Mickey.
Au menu, Jason et la toison d'or, Prométhée, Dédale, Icare, Hercule et ses 12 travaux, l'affrontement entre Achille et Hector, Ulysse ou encore la boîte de Pandore. Scénarios et dessins sont plutôt réussis, certaines scènes (voir ci-contre) bénéficiant d'un découpage particulièrement bien pensé et d'un certain lyrisme.
Chaque volume comprend aussi des pages "zoom" qui reviennent sur les mythes dont sont issues ces adaptations. Un vrai plus pour les jeunes lecteurs un peu curieux.
Ces recueil sont vendus au prix de 6,95 euros l'unité. Le premier comprend un coffret de rangement en carton, un peu cheapouille. Par contre, les couvertures de ces hors-séries collector sont satinées et disposent de vernis sélectif. L'ensemble est plutôt joli. Notons que ces collections demeurent pratiquement les seules à conserver "l'esprit comic" à l'ancienne, c'est-à-dire des BD bon marché et à la pagination conséquente (d'où aussi le papier de qualité relativement médiocre, rien à voir avec celui des Picsou HS, mais le prix n'est pas le même non plus).
Une belle collection thématique proposant de l'aventure à grand spectacle avec des personnages légendaires.
Publié le
14.7.25
Par
Vance
Aujourd'hui, c'est un thriller que nous abordons : c'est l'été, une saison qui se prête bien à la lecture de polars bien prenants qui sauront occuper les plages de farniente que vous vous serez légitimement octroyées. Et dans cette catégorie d'ouvrages, Frank Thilliez semble être passé maître avec des romans régulièrement classés dans les best-sellers depuis 2004 et Train d'enfer pour Ange rouge. S'il a ses détracteurs (la littérature de genre ayant systématiquement ses ennemis obtus se réclamant d'une écriture élitiste), il dispose surtout d'une gigantesque palette de fans. Pour en finir avec cette introduction, précisons qu'il est un grand admirateur de Maurice Leblanc et de Stephen King - ce qui lui confère immédiatement ses lettres de noblesse pour accéder à UMAC.
Rêver, paru en 2016 chez Fleuve Noir/Pocket, ne fait pas partie des séries mettant en scène le commissaire Sharko ou l'inspectrice Henebelle. Les lecteurs habitués y retrouveront certaines caractéristiques sensibles dans un ouvrage comme Puzzle (édité en 2013) : une construction aussi logique que ludique et une propension à faire douter de la réalité des faits. Sauf que là, dans ces 633 pages, le curseur est manifestement poussé plus loin :
- une héroïne atypique : Abigaël est une psychologue experte dans les affaires criminelles, elle n'a pas son pareil pour dresser un portrait précis des individus recherchés, déterminer leurs motivations ou leur modus operandi. Mais c'est une femme qui souffre depuis l'enfance : narcoleptique, elle est forcée de prendre un traitement puissant qui lui permet d'avoir une vie à peu près normale (même si le sommeil vient la cueillir régulièrement dans la journée) tout en lui supprimant subséquemment une partie de ses souvenirs. Cette affection singulière s'accompagne de crises de cataplexie pendant lesquelles elle s'effondre, totalement incapable de maîtriser le moindre muscle de son corps tout en restant consciente - ce qui lui vaut d'être couverte de cicatrices et d'hématomes dus à ses chutes involontaires. Elle a en outre récemment perdu deux êtres chers dans des circonstances atroces.
- un suspense insoutenable : dès le début, nous apprenons qu'Abigaël travaille avec les forces de police à retrouver Freddy [1], le surnom donné à un ravisseur qui a kidnappé au moins trois enfants à plusieurs mois d'intervalle et nargue en permanence les enquêteurs en semant çà et là des indices qui ne mènent nulle part. L'équipe "Merveille 51", en charge de cette affaire qui défraie la chronique, joue contre la montre car cet individu insaisissable a prévenu qu'un quatrième enfant serait enlevé.
- une construction temporelle en puzzle : l'essentiel de l'histoire se déroule sur une fraction de temps de six mois (de décembre 2014 à juin 2015) entre deux événements capitaux dans l'existence d'Abigaël, l'accident de voiture dont elle a miraculeusement réchappé (mais qui a coûté la vie à sa fille adorée et à son père) et un fait qui se déroulera chronologiquement à la fin de son enquête et que l'auteur a nommé "le Lavoir en flammes", lavoir dans lequel elle se retrouve prisonnière d'un incendie dès le prologue, tout en se demandant si elle ne rêve pas cette tragédie. Plusieurs chapitres se suivent ainsi jusqu'à un moment où l'on saute en avant, ou en arrière dans le temps.
- un questionnement permanent sur la réalité des faits : la pathologie même de notre héroïne, qui la plonge régulièrement dans un sommeil paradoxal, lui fait vivre avec une intensité inouïe des rêves extrêmement précis, si puissamment précis qu'ils la font douter de la véracité des informations qu'elle récolte et des événements auxquels elle participe - au point de trouver des trucs, palliatifs ou béquilles nécessaires à son équilibre mental : la douleur, les blessures qu'elle s'inflige (automutilation) et son "carnet de rêves" lui permettent parfois de faire la part des choses. Cependant, son traitement et ses effets néfastes sur la mémoire engendrent des situations dans lesquelles la réalité elle-même vacille : tel libraire l'informe qu'elle a déjà acheté ce roman il y a une semaine (elle n'en a aucun souvenir) ; tel éditeur s'étonne qu'elle lui repose des questions qu'elle a déjà posées auparavant (là aussi, le trou noir) ; et souvent, elle se retrouve en des lieux qu'elle ne se rappelle pas avoir voulu visiter, émergeant de rêves qui ébranlent ses certitudes.
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| Image générée par IA. |
Cependant, les rêves de notre psi lui fournissent également quelques indices troublants : cette fille sans visage lui donne un code à sept chiffres, un autre songe lui procure le titre d'un roman policier (dont le contenu utilise de manière troublante des faits liés à leur enquête en cours) ou l'oriente vers les bandes dessinées dont était friand son père. Chaque fois, cela lui permet de lancer une passerelle vers une autre dimension de l'enquête, une piste insoupçonnée ; chaque fois, elle découvre que ces éléments la ramènent à son propre passé, la persuadant de plus en plus qu'elle est intimement liée à ce Freddy, d'une manière ou d'une autre ; chaque fois encore, une crise la retrouve hébétée, incapable de se souvenir de ce qui lui est arrivé ou incapable de prouver que c'était bien réel.
Ses proches, malgré ses capacités hors-normes et son expérience professionnelle indiscutable, doutent de plus en plus de son équilibre mental - et donc de la pertinence de ses assertions, ce qui la pousse à enquêter seule, ne serait-ce que pour prouver aux autres qu'elle n'est pas folle. Mais la réalité glisse entre ses doigts, les codes déchiffrés ne mènent nulle part et les maigres indices qu'elle met au jour sont dérobés par de sinistres individus sans scrupules (si tant est qu'ils existent) ou disparaissent du jour au lendemain. Même son compagnon commence à douter de sa bonne foi et lui conseille de se mettre à l'écart. N'a-t-elle pas assez souffert ? La raison d'Abigaël se met à vaciller, au point qu'elle remet en cause non seulement chaque détail de l'enquête, mais aussi de sa propre existence : son père menait-il une double vie ? Sa fille est-elle réellement morte ? Pourquoi cet écrivain s'est-il, de lui-même, tranché les doigts ? Et si cette hallucination hypnagogique de l'homme-renard qui hante ses rêves était la manifestation d'un être réel ?
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| Image générée par IA, reprenant plusieurs des éléments du roman |
Si vous vous prêtez au jeu, et en fonction de votre expérience de lecteur de polars, vous allez échafauder des dizaines d'hypothèses, les modifier, en refaire d'autres, revenir à une idée de départ, et chaque chapitre risque de précipiter toutes vos certitudes par terre à la lueur d'une énième révélation. Après avoir soupçonné quasiment tout l'entourage d'Abigaël, vous en viendrez sans doute à voir en elle à la fois la victime et la coupable de cet ignoble enlèvement avant d'opter pour la solution de facilité : la moitié du récit est uniquement fantasmée, née dans les cauchemars tortueux de la psychologue. OK, pourquoi pas, Thilliez a déjà fait le coup dans ses précédents romans, mais alors QUELLE partie ? Et si vous êtes en outre amateur de fantastique ou de SF, vous aurez tôt fait d'envisager l'irruption du surnaturel dans cette affaire : incube, succube, sorcellerie ? Quand les cadavres commenceront à remplir la morgue et qu'une des sous-intrigues prendra plus d'ampleur, au point de recouper l'enquête principale en plusieurs points, bien malin qui sera capable d'en déduire le fin mot de l'affaire.
Ce mélange de frustration et de suspense, qui fait le sel de tout bon thriller, est ici dosé avec maestria, agrémenté d'un petit peu de gore (mais on est loin de ce que l'auteur peut proposer dans sa série sur Sharko) et de beaucoup plus de torture psychologique : on sent que Thilliez a passé du temps à effectuer les recherches nécessaires auprès des spécialistes du sommeil et de la médecine légale. L'efficacité légendaire de son style se pare ici de phrases un peu plus ornées, avec des descriptions détaillées : c'est aussi agréable que haletant. Il laisse la part belle aux dialogues, et surtout aux questionnements intérieurs de l'héroïne (pas un chapitre sans qu'elle se morigène, qu'elle s'interroge sur le bien-fondé d'une action, la réalité d'un fait, les intentions d'un individu ou sa propre santé mentale). Le final en deux temps reprend en revanche les codes classiques des histoires policières avec leur litanie de révélations et monologues, dont la banalité est heureusement compensée par le soulagement d'apporter les solutions espérées à ces enquêtes cauchemardesques.
Se prenant au jeu de son propre récit, Thilliez propose même à la fin de se connecter sur son site pour retrouver le chapitre manquant (heureusement, car il révèle un des pots aux roses, levant le mystère sur une grande partie de l'intrigue) et même pour relire le roman dans l'ordre chronologique des faits (comme Nolan l'avait proposé pour Memento par exemple). De quoi prolonger élégamment le plaisir incontestable qu'on peut prendre à la lecture de ce page turner redoutable.
[1] : la référence au croquemitaine Freddy Krueger de la série de films sur Elm Street est voulue, et plusieurs fois explicitée.
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