Le Dieu venu du Centaure
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Dans un monde où l'Humanité approche un peu plus de la folie, où la Terre devient chaque jour moins habitable, où la vie des colons sur les autres planètes s'avère misérable, il n'y a d'autres échappatoires que le rêve et l'illusion du bonheur. C'est ce que promet le D-Liss, la drogue dispensée par un Léo Bulero tout-puissant, qui permet de vivre des plaisirs factices avec des simulacres d'êtres humains. Mais voilà que survient Palmer Eldritch. Exilé pendant une décennie sur Proxima, il arrive sur Terre porteur d'une nouvelle qui va déstabiliser la société : sa drogue à lui, le K-Priss, est mille fois plus puissante que l'autre, et les illusions qu'elle procure sont mille fois plus réalistes. La seule différence c'est que Palmer se retrouve dans chacun des mirages créés par la psyché des drogués, dans chacun de leur délire halluciné. Mais qui est ce Palmer Eldritch susceptible de renverser l'ordre établi ? Un fou ? Un sorcier ? Un simulacre ? Ou un dieu tombé du ciel ?

Le Dieu venu du Centaure 
est un livre assez déstabilisant, commençant comme une enquête et se poursuivant en une sorte de quête onirique un peu foutraque. A nouveau, après l'Œil dans le Ciel, le Temps désarticulé ou le Maître du Haut-ChâteauPhilip K. Dick multiplie les personnages-clefs sans qu'on arrive à véritablement se prendre de passion pour l'un d'entre eux : encore une fois, pas de vrai héros, mais des arrivistes couards, opportunistes ou machiavéliques. Comme dans Loterie solaire, dont il semble assez proche, les personnages féminins sont très mal lotis : on ne relèvera qu'une précog qui désire grimper les échelons de sa société le plus vite possible, une illuminée cherchant sur Mars des ouailles à convertir et une artiste réalisant des poteries originales. Elles n'apparaissent que dans le but de donner un sens au destin d'un individu qui aurait pu prétendre au titre de "héros" de cette histoire – mais qui n'en a ni les épaules, ni le comportement. 

Mayerson, chef du département précog de Léo Bulero, chargé de déterminer à l'avance l'évolution des marchés, les tendances, mais aussi les conséquences de certains actes décisifs, est cet homme-là. Ses interrogations, ses hésitations, ses pensées intimes rythment le récit de la confrontation attendue entre son chef, sorte de mafieux de la drogue aussi fascinant qu'horripilant, et ce Palmer Eldritch qui, au départ du moins, semble protégé par les Nations-Unies. L'enjeu ? La mainmise sur un marché unique, celui du commerce d'une drogue vaguement tolérée (mais officiellement, bien entendue, interdite) qui permet aux fermiers martiens, travaillant dans des conditions misérables, d'oublier leur ordinaire en s'évadant artificiellement par le biais d'un hallucinogène combiné à… une poupée Barbie. Bulero commercialise les « poupées Pat », modèles en miniature de ce que désirent les clients (splendide appartement, voiture et corps de rêve, vacances dépaysantes, etc.) et vend sous le manteau le D-Liss, grâce auquel chacun peut s'incarner dans un avatar de la poupée, mais un avatar réaliste. La rumeur de l'arrivée de cet Eldritch que personne n'a vu mais que tout le monde connaît bouleverse ce petit monde : Bulero devra le rencontrer pour tirer les choses au clair, c'est inévitable. Mais Eldritch a tout prévu…


C'est ensuite que ça se gâte. On quitte assez abruptement une progression classique pour une séquence en apnée dans une série de va-et-vient entre les réalités. Car la nouvelle drogue, le K-Priss, n'a plus besoin qu'on se focalise sur un objet et brise toutes les barrières, tant sociales que physiques, permettant à chacun de revivre, à l'envi, des scènes de son passé – ou de se projeter dans l'avenir. Toutefois, un détail a son importance : Eldritch est présent dans tous ces fantasmes, présent dans tous ces rêves, ces réalités illusoires. Omni-présent. Tout-puissant, capable de recréer ces univers oniriques et de les plier à sa volonté. Un tel pouvoir est celui d'un dieu, ni plus ni moins. Dès lors qu'ils s'en rendront compte, Bulero et Mayerson s'en mordront les doigts. Comment échapper à un dieu ? Comment le vaincre ?



Dans cette seconde moitié, on va naviguer dans un futur où la grande confrontation a eu lieu, et dans le passé honteux de Mayerson, désireux de reconquérir sa femme (l'artiste citée plus haut). On va glisser, parfois sans le savoir, dans des mondes éthérés, quelquefois réalistes, quelquefois vides. Eldritch se joue des sens et de la raison de ceux qu'il entraîne dans ses délires, au moins autant que Dick se joue de notre certitude. Au point qu'on ne sache plus ce que l'auteur désire raconter – ou si, véritablement, il cherchait à raconter, voire à finir son récit. Tout au plus observera-t-on qu'il insère dans cet ouvrage des préoccupations plus religieuses, allant jusqu'à questionner la notion d'incarnation, le concept christique de base : si Palmer est présent dans chaque séquence illusoire, la réciproque est vraie et chacun de se targuer de s'incarner en Palmer Eldritch. Comment refuser à quelqu'un la possibilité de toucher la divinité du doigt ?

Le contexte est tout aussi saisissant, mais traité presque par dessus la jambe : une Terre presqu'inhabitable furieusement proche de celle de Blade Runner, des opérations chirurgicales capables d'accélérer l'évolution, des extraterrestres aux motifs obscurs… Ce qui aurait pu donner une aventure rocambolesque, ou un véritable space-opéra métaphysique se trouve réduit à une œuvre difficile à jauger, redondante, bavarde et parfois lourde – mais ô combien fascinante. On peut comprendre qu'à sa lecture, John Lennon manifesta son envie de l'adapter – projet qui demeure à l'état de chimère audiovisuelle mort-née.

Pas aussi ardu ni prenant que le Maître du Haut-Château, pas aussi séduisant ni dense qu'Ubik, ni simplement (avouons-le) agréable à lire, mais incontestablement intéressant. Un bon Philip K. Dick.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un des romans phares du grand Philip K. Dick.
  • Une bonne entrée en matière pour le profane désireux de s'aventurer dans les mondes vertigineux de l'auteur d'Ubik.
  • Des plongées hallucinantes dans les délires fantasmatiques : Dick sait mieux que personne nous faire naviguer entre les réalités.
  • Une description d'un monde désespéré se précipitant vers sa perte qui fait écho à plusieurs des préoccupations actuelles.
  • Un bel effort de traduction.


  • Des personnages auxquels on a du mal à s'identifier.
  • Une narration qui prend au dépourvu.
  • Un récit qui opère un brutal changement de registre et multiplie les points de vue temporels.
The Magic Order
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Chez UMAC, nous gardons toujours un œil sur les productions de Mark Millar, un œil à la fois fasciné et critique [cf. ce dossier]. Le gars est productif et, même s'il ne fait pas toujours l'unanimité par la manière dont il clôt ses intrigues, il a au moins le mérite de proposer systématiquement quelque chose de pertinent, incisif, dynamique et parfois un brin iconoclaste. Il sait soigner ses entames, souvent brutales et a réussi à booster certaines des séries classiques dont il a eu la charge : son Wolverine : Ennemi d'État est une vraie réussite et son travail sur Ultimates et Ultimate X-Men a rallié tous les suffrages. En revanche, ses créations originales n'ont pas toutes convaincu, quelquefois plombées par une morale douteuse ou un traitement outrageux.

Tout auréolé de ses réussites tant populaires que critiques au sein des deux principaux éditeurs de comic books, le scénariste écossais a fondé Millarworld destinée à appuyer l'adaptation (souvent rentable) de ses titres sur petit ou grand écran : Wanted, Kick-Ass ou Kingsman ont eu l'honneur de sorties en salles, ce qui a poussé le géant Netflix, en 2017, à racheter sa société. Ainsi donc, les créations de Millar auront pour vocation d'être converties à plus ou moins long terme en séries ou téléfilm. Thomas mentionnait déjà Reborn dans cet article et Huck dans un Digest ; nous avions également évoqué Prodigy conçu sur le même modèle et il semble bien que The Magic Order suive le même chemin. Sortie en 2018, la mini-série a été publiée par Panini dans la collection "100% Fusion Comics" l'année suivante : l'élégante quoique discrète couverture cartonnée mentionne la présence d'Olivier Coipel au dessin, et comporte la rouge icône caractéristique "Pour lecteurs avertis" – deux arguments supplémentaires pour aller y voir de plus près.

Après son excellent run sur Thor et l'event House of M, Coipel se voyait proposer un travail légèrement différent des précédents, en ce sens que les limites imposées par les séries grand public de Marvel s'avéraient un tantinet repoussées. En d'autres termes, notre artiste national pouvait se lâcher sur la représentation de la violence et de la nudité – et même si on est très loin des excès gore d'un Crossed (cf. cet article), il faut avouer qu'on peut se trouver un peu perturbé par quelques cases inhabituellement chargées de tripes ou d'hémoglobine. 


Et comme toujours avec Millar, ça démarre fort : deux individus, dont l'un semblant échappé du Carnaval de Venise, surveillent d'un toit l'immeuble voisin, où un couple s'est endormi. L'un d'eux dispose d'une baguette avec laquelle il va manipuler l'enfant de ce couple : après avoir récupéré un couteau dans la cuisine, le gamin va tranquillement assassiner son père sous les yeux horrifiés de sa mère. "Premier sorcier éliminé." affirme placidement le Vénitien avant de disparaître avec son acolyte. Ailleurs, Cordelia Moonstone se retrouve à nouveau aux mains de la police : sa vie faite d'excès en tous genres la conduit régulièrement à être arrêtée - mais qui peut réellement mettre une spécialiste de "l'escapologie" sous les barreaux ? Se volatilisant littéralement de la voiture où elle était menottée, elle arrivera comme à son habitude en retard à la cérémonie de la Baguette brisée organisée pour l'enterrement d'Eddie Lisowski, membre du Cercle Intérieur (le "sorcier" assassiné dans les premières pages). Ce meurtre abject a choqué toute la famille qui ne tarde pas à soupçonner Madame Albany, laquelle semble avoir recruté des alliés assez puissants pour pouvoir aussi aisément se débarrasser de l'un d'entre eux. Dans cette guerre entre clans œuvrant dans l'ombre de la réalité, les Moonstone se décident alors à faire appel à Gabriel, le fils prodigue : encore faudra-t-il le convaincre de revenir parmi eux, lui qui avait décidé de couper les ponts afin de mener une vie de famille tranquille (comme un moldu donc). 

Le récit avance vite. Les six épisodes de la mini-série s'enchaînent sur un tempo élevé et nous permettent de découvrir les à-côtés de cet univers ressemblant à un Harry Potter pour adultes, avec cette confrérie de sorciers protégeant anonymement la population humaine des forces du Mal. Les personnages singuliers côtoient les artefacts les plus étranges et tandis que les victimes commencent à s'accumuler, les Moonstone préparent leur contre-offensive. Il leur faudra requérir toutes les forces vives de leur clan car le mystérieux allié de leur ennemie, ce Vénitien, dispose d'un talent inouï pour manipuler les forces occultes et ils ne savent pas s'ils seront de taille contre lui. À moins d'user d'un sortilège interdit...

Coipel fait des merveilles dans cette course contre-la-montre spectrale et on le sent parfaitement à l'aise dans les séquences les plus violentes – qui ne s'éternisent jamais mais proposent force éventrations et explosion de corps. Ses personnages sont bien définis et on prendra plaisir à admirer ses gros plans avec des visages remarquablement détaillés. L'histoire se double d'une quête effrénée des sorciers en place dans le but de mettre à l'abri des objets de pouvoirs tout en enquêtant sur leur adversaire qui paraît chaque fois posséder un coup d'avance sur eux et ne reculent devant aucune cruauté. Évidemment, nos héros ne sont pas à l'abri d'une traîtrise de dernière minute, un retournement de veste, un acte de lâcheté inopportun - ou simplement d'une subtile et perverse stratégie de longue haleine. Les Moonstone devront ainsi faire face à leurs propres erreurs de jugement : bien que garants de la sécurité des hommes (un peu comme Doctor Strange, en somme), ils ne sont pas tout blancs dans cette affaire, et traînent quelques dossiers un peu douteux. Et si l'entreprise d'Albany était légitime, après tout ?


Pas grand chose à redire sur cette mini-série, dense et mouvementée à souhait. On retrouvera quelques points communs avec des productions précédentes, notamment sur la gestion de ses héros pas si honnêtes que cela et des moments spectaculaires semblant calculés pour frapper les esprits à l'écran ; d'ailleurs, le découpage et la mise en page de Coipel s'avèrent très posés, d'une sobriété exemplaire, multipliant les pleines pages iconisantes et privilégiant les grandes cases. Dans cette affaire, c'est du coup Cordelia qui s'en sort le mieux, montrée à son avantage : le mouton noir de la famille a ce charme des parias, sourire enjôleur et mèche rebelle. Millar se montre toujours aussi efficace et peu volubile, ce qui donne des pages entières où les dialogues disparaissent et les phylactères se font rares. Une aventure extrêmement graphique en somme, qui évite le piège de la morale trop docte pour être honnête ou de la provocation à deux balles. Son ambiance réussit à créer un ton original à mi-chemin de la dark fantasy lovecraftienne avec un background qui ne demande qu'à s'étoffer, plus séduisant que Gravel de Warren Ellis et moins éthéré que Lady Kildare de Brian Haberlin

On prie sincèrement pour qu'un réalisateur du calibre de Guillermo Del Toro hérite de cette possible future franchise, si tant est qu'elle se fasse.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une histoire enlevée, parfaitement rythmée.
  • Un traitement adulte qui évite l'édulcoration de la violence et souligne la noirceur de certains faits perpétrés.
  • Une vision de la magie plus proche de Lovecraft que de Harry Potter.
  • Un excellent travail graphique de Coipel, qui soigne ses pleines pages et ses gros plans.
  • Un Millar en pleine forme, droit dans ses bottes et qui ne se fourvoie pas dans une fin en eau de boudin ou une provocation gratuite.


  • Quelques péripéties donnent une impression de "passage obligé", comme pour un pré-formatage TV.
  • Des bonus chiches (quelques couvertures variantes et une petite étude de personnages).



Simulacron 3 : un roman de Daniel F. Galouye
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Tout a commencé par une disparition.

La fête battait son plein, pourtant Douglas Hall, dont la récente promotion à la tête du service de recherches en simulectronique était la raison d’être des festivités, n’avait pas vraiment la tête à ça : il ruminait encore les circonstances tragiques de la mort de Fuller, son collègue inventeur du système promis désormais à un grand avenir. Mais Fuller se faisait vieux, était devenu imprudent, et il avait suffi d’un câble à haute tension traînant malencontreusement sur son chemin… Quoi qu’il en fût, Douglas faisait grise mine pendant que les convives profitaient des largesses de Siskin, le PDG de la REACO et l’hôte de la soirée, qui se frottait les mains grâce aux perspectives gigantesques promises par les futures applications du système mis au point par Hall et Fuller. Ne fut-ce que dans les projections socio-politiques : plus besoin de sondages d’opinion, ils ont désormais la possibilité de
…simuler électroniquement un milieu social et le peupler de simulacres subjectifs, dits unités de réaction. En manipulant l’environnement, en stimulant les unités, [il est possible d’] estimer leur comportement dans des situations hypothétiques.
Pour le coup, toute une profession serait rendue obsolète et des milliers d’employés des instituts de sondages seraient licenciés – des éléments qui n’inquiétaient aucunement le patron, dont les tentatives pour redonner le sourire à Hall se heurtaient à une morosité inaltérable. Même la sémillante Dorothy ne parvint pas à éclairer l’œil éteint de l’ingénieur, jusqu’à ce qu’un certain Lynch fasse subrepticement son apparition à la party. Responsable de la Sécurité, il avait besoin de parler et Hall était l’homme qu’il lui fallait : il lui avoua qu’il ne croyait pas le moins du monde à la mort accidentelle de Fuller, ce dernier ayant prédit sa fin funeste à cause d’une découverte qui bouleversait son schéma de pensée. Fuller, assassiné ? Voilà qui changeait tout. Cela confirmait même certains vagues pressentiments de Douglas Hall sur le projet en cours. Il devait en avoir le cœur net. Seulement, le temps de jeter un coup d’œil à la voluptueuse silhouette de Dorothy dont il avait réussi à se débarrasser, Lynch avait disparu.
Purement et simplement. En un clin d’œil.



Dès lors, pour Hall, tout se compliqua. Sa plainte déposée auprès des forces de l’ordre se retourna étrangement contre lui : rien n’indiquait que quelqu’un avait disparu, il était le seul témoin de son apparition - et de sa disparition. Illusion ? Paranoïa ? À moins qu'il y ait là-dessous un complot visant à déstabiliser ? Cela n’empêcha pas notre héros, perturbé par l’affaire mais arc-bouté sur ses convictions, de mener son enquête sur ce qui avait motivé son défunt collègue – et sur ce qu’il aurait trouvé dans Simulacron 3, le projet d’univers virtuel sur lequel ils travaillaient de concert. Dans ses notes de travail, il y avait bien un dessin intriguant, mais ce dernier disparut également. La situation se compliqua quand on lui fit part de l’inexistence de ce Lynch : nulle part dans les registres il n’était fait mention de lui, alors qu’il était - dans le souvenir de Douglas - le Directeur de la Sécurité ! Non seulement il s’était évaporé, mais toute trace de son existence semblaient s’être volatilisées ! En revanche, Jinx, la fille de Fuller, fit son apparition et se déclara prête à lui prêter main forte. Il aurait bien besoin d’elle pour se sortir de ce cauchemar et parvenir à déterminer si Fuller avait bien été assassiné et sur ce qu'il avait découvert avant sa mort.

C’est là que les problèmes se multiplièrent : la police se mit à le soupçonner, Jinx changea radicalement de comportement et il réchappa de justesse à plusieurs « accidents » qui auraient pu être mortels. Il ne lui restait qu’une piste possible : utiliser à son tour Simulacron 3, explorer le monde virtuel et interroger les « unités sensibles », ces simulacres d’êtres humains qu'ils avaient programmés. La quête désespérée de Hall pour la vérité allait ainsi remettre en cause toutes les certitudes sur lesquelles il avait construit sa destinée.

Publié en 1964, ce petit roman de Daniel F. Galouye, ancien pilote d’essai reconverti dans la littérature de SF, fut favorablement accueilli par des lecteurs avides d’explorer le concept de réalité. Il est sans conteste le livre pour lequel Galouye recueillit le plus de succès, bien qu’il demeurât à un niveau assez confidentiel, car il faisait écho aux préoccupations parallèles d’un auteur qui passa sa vie à questionner le réel et dont les romans et nouvelles inspirèrent durablement l'un des artistes du dernier quart du XXe siècle : Philip K. Dick. Si l’écriture abrupte, grêlée de répétitions malaisantes, n’a pas la portée et l’élégance de celle de Dick, le sous-texte de Simulacron 3 renvoie à nombre de récits de l’auteur d’Ubik [cf. cet article], du Dieu venu du Centaure ou du Maître du Haut-Château [cf. cet article]. Ainsi, en le lisant à notre époque post-Matrix [cf. cet article], et malgré les capacités d’anticipation qui en découlent, on se surprend à suivre avec attention l’histoire échevelée de ce programmeur qui découvre que le réel se déconstruit et s’en va trouver dans le virtuel des explications qui donneront enfin un sens à tout cela – quitte à faire voler en éclats ses principes et certitudes. À ce propos, il est sans doute utile de préciser que : 1) il ne s'agit pas du troisième volet d'une série ("Simulacron 3" est le nom du programme qui est au cœur de l'intrigue) ; 2) il ne s'agit pas non plus du livre qu'on aperçoit entre les mains de Néo dans le film Matrix précité, qui s'intitule Simulacres & Simulation, et qui s'avère être un essai de Jean Baudrillard [je dois avouer que j'y ai cru, un moment].

Lorsqu’il arpente les rues de cet univers de poche qu’il a contribué à créer, alors qu’il n’est que la projection virtuelle de son être conscient, Hall se demande (le roman, écrit à la première personne, permet de suivre l’évolution des réflexions du héros) comment certaines de ces « unités sensibles », sortes de Personnages Non Joueurs dotés d’une certaine autonomie, ont réagi en apprenant qu’elles étaient la création d’êtres pensants. Il va même plus loin : s’il est possible de se projeter dans la simulation, un simulacre pourrait-il se projeter dans le réel ? Mieux : et s’ils n’étaient, lui, Jinx, Siskin et les autres, que des simulacres pour des êtres évoluant dans une dimension encore supérieure ? Bien qu’étourdissante, cette révélation aurait le mérite d’expliquer bon nombre de choses…

Roman stimulant, parfois haletant, riche en péripéties et en découvertes donnant le tournis, il souffre de quelques petits faiblesses qui l'empêchent d'accéder à un rang supérieur : l'aridité de son écriture, déjà évoquée, mais aussi - défaut qui est également notable chez Philip K. Dick - un personnage principal pour lequel on ne se passionne guère, qui peine à créer de l'empathie, sorte de détective-aventurier informatique un peu hautain, dont les tergiversations et certaines réactions finissent par agacer.

L'ouvrage fut adapté deux fois, dont une production de Roland Emmerich, Passé virtuel (1999), beaucoup trop policée pour procurer cette même sensation de vertige existentiel, mais ayant le mérite d’avoir tenté l’expérience cinéma – et d’illustrer en partie cet article. Au moment de la sortie de Matrix 4 : Résurrections, voici un livre qui mérite d'être redécouvert.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman intelligent et efficace.
  • Un questionnement pertinent sur la réalité et les mondes virtuels, plus que jamais d'actualité.
  • Un univers assez dickien dans sa conception, avec des instituts de sondage tout-puissants et des loisirs virtuels.
  • Des révélations qui, sans être révolutionnaires à présent, demeurent vertigineuses.


  • Un héros passablement antipathique, dont on cerne mal la personnalité.
  • Une écriture sans élégance, austère et brutale.
La Brigade Chimérique - Ultime renaissance
Par
 

"A l'époque où les Américains inventaient leur théorie, le facteur X était connu en Europe sous le nom d'Hypermonde et produisait les mêmes aberrations mais la seconde guerre mondiale l'a rayé de la mémoire collective, comme s'il n'avait jamais existé !" 


La Brigade Chimérique - Ultime renaissance
fait suite à La Brigade Chimérique (chez L'Atalante de 2006 à 2010), Masqué (chez Delcourt entre 2012 et 2013), L'homme truqué (chez L'Atalante en 2013, année qui vit aussi la réédition de l'intégrale de La brigade Chimérique chez le même éditeur - cf. cet article) et L'Œil de la Nuit (chez Delcourt entre 2015 et 2016) – voir encadré plus bas.

Toutes ces histoires se basent sur l'idée simple mais géniale d'exhumer quelques faits marquants ou insolites de l'Histoire ayant eu lieu en France au début du XXème siècle, ainsi que des personnages de fiction français de la même époque et d'offrir à ces personnages une vie réelle dont les récits de fiction n'auraient été que l'œuvre de leurs biographes. Le personnage de Fantôme aurait donc inspiré Fantomas à Marcel Allain et Pierre Souvestre et L'Homme Truqué aurait vu ses aventures retranscrites dans les novellas de Maurice Renard, par exemple.

Tous ces super-héros à la sauce française sont mis en parallèle avec ceux que les comics américains désignent comme impactés par le facteur X (oui, le facteur X de Marvel)... l'Europe de l'entre-deux-guerres aurait en effet connu les mêmes phénomènes et aurait baptisé cela l'Hypermonde.

Après la série originelle et les trois séries dérivées axées autour de personnages secondaires, Serge Lehman, le papa de tout cet univers, nous ramène enfin ici sa fameuse brigade pour un nouvel opus marquant le retour de son héros Séverac à Paris... mais de nos jours. Séverac a lui aussi inspiré un mythe français célèbre : le soldat inconnu ! Grosso modo, c'est un guerrier exceptionnel issu de l'Hypermonde et investi de la mission de porter la parole de tous les soldats anonymes tombés au combat. 

Tout comme l'intégrale du premier cycle sortie en 2013, La Brigade Chimérique - Ultime renaissance est un gros volume de 240 pages divisé en 8 parties de 30 pages supposées sortir sous forme de livrets, à la façon des comics... mais le Covid a empêché que cela se fasse. 
 
Du coup, on accède immédiatement à l'œuvre entière en s'offrant ce gros tome pour moins de 35 €. Étant donné la qualité de l'ouvrage, remercions Delcourt pour ce tarif extrêmement honnête. Et tant qu'on en est à les remercier, faisons aussi remarquer qu'ils ont accepté d'éditer ce bébé suite à l'abandon de la filière BD par L'Atalante (éditeur historique de la série) et qu'ils ont eu l'extrême bon goût de lui donner le même look qu'à l'intégrale de la série initiale parue chez la concurrence. La classe ! Merci de penser aux collectionneurs. En parlant des collectionneurs, qu'ils se rassurent : cette suite a toutes les qualités intrinsèques de la série originelle. Si vous aviez aimé, foncez !
 
C'est d'ailleurs pour cela que je ne vais pas, ici, chroniquer plus avant La Brigade Chimérique - Ultime renaissance en jouant sur la comparaison avec ce qui a précédé. Comme la BD est cohérente avec sa série-mère, ce serait inutile. Je vais plutôt la présenter comme un projet autonome, pour les néophytes... Car, après tout, elle est bel et bien pensée ainsi grâce à cet artifice très malin suggérant que (attention, je vais en paumer certains, là, je le sais déjà) "la réalité est mentale". On peut donc agir sur elle en changeant les croyances des foules. Car au fond, si le Monde est une pensée ou un idée, rien ne s'oppose à ce qu'une époque entière disparaisse, comme un souvenir refoulé... et ça colle parfaitement avec la théorie de l'Hypermonde. En gros, notre conscience collective aurait tout mis en œuvre pour effacer les souvenirs de l'Hypermonde au point que les héros de l'ère du radium sont sortis des mémoires des personnages de la BD... du coup, les tomes précédents de la BD peuvent bien nous êtres inconnus, à nous, dans le monde réel. Nous apprendrons à les redécouvrir au rythme du récit !


Le résumé officiel de la BD qui nous concerne dit simplement ceci : "Dans le métro parisien, l'apparition d'un mutant monstrueux pousse les autorités à ouvrir leurs archives. Elles y trouvent trace de vieux justiciers aux pouvoirs étranges, oubliés depuis la seconde guerre mondiale. Charles Dex, spécialiste en aberrations scientifiques, est chargé de les ramener à Paris. Mais y a-t-il encore une place pour les super héros européens au XXIe siècle ?". À dire vrai, j'ai très peu envie de vous en dire beaucoup plus sur le synopsis... tout simplement parce que je voudrais que vous conserviez tout le plaisir potentiel à tirer d'une aussi enthousiasmante lecture... Je vais donc dévoiler le moins possible d'éléments de l'histoire dans les lignes qui suivront.

Commençons par celui par qui tout arrive, l'espèce de témoin-narrateur. Charles Dex est un personnage "chimérisé" (introduit dans la mythologie de cette série, si vous préférez) depuis un autre déjà issu de l'imagination de Lehman. Sans doute est-ce d'ailleurs une façon pour Lehman de glisser une part de lui dans le récit, voire de s'offrir une place dans la mythologie entière de l'Hypermonde. Le procédé est élégant puisque ce chercheur ultra spécialisé va vite être comme nous dépassé par ce qu'il découvre sur l'ère du radium et ses super héros européens. Un expert devenant bien vite un candide a l'énorme avantage de ne pas rabaisser le lecteur au rang d'ignorant : si même lui, le spécialiste, n'a rien vu venir, comment aurions-nous pu savoir ? Quoi de mieux, comme personnage central, qu'un homme doué mais pas trop, en sachant beaucoup mais pas trop et désireux de s'améliorer et d'apprendre davantage ? 

Un des torts des comics US est précisément de trop souvent tout centrer sur les supers : on y perd l'échelle de puissance qui les met au-dessus de nous et on finit par se désintéresser de leurs enjeux. Ici, pour nous rappeler l'échelle humaine, on a Dex... Tous les gens du commun qui l'entourent partageant ses recherches font penser à des geeks enthousiastes, un peu du genre de ceux qui s'intéressent à l'heure actuelle à la cryptozoologie... et ses autres contemporains ne cachent que rarement cette impression qu'ils semblent avoir que le brave Dex tremperait peut-être bien dans des thèses complotistes un peu louches (réaction on ne peut plus naturelle face à un historien vous soutenant que des héros dotés de super pouvoirs ont été entraînés par Marie Curie, non ?).

Mais qui sont donc les êtres aux pouvoirs surnaturels que nous offrira ce livre ?

Au rang des gentils, nous rencontrerons L'homme truqué (désormais appelé Rigg) qui survit depuis de longues années grâce au remplacement successif de parties de son corps par des prothèses robotiques de son cru. Cet inventeur de génie a trouvé refuge, missions, renommée et financements aux États-Unis après la seconde guerre mondiale et il offrira par ce biais à l'auteur l'opportunité de dénoncer habilement l'emprise économico-stratégique de l'Amérique sur le vieux continent par le biais d'un traitement métaphorique de la situation de Rigg. Âgé de 126 ans, c'est un personnage attachant qui incarne la mémoire de La Brigade. Nous pouvons aussi mentionner Félifax, sorte de tigre-garou monstrueusement coriace pouvant à loisir prendre sa forme bestiale mais dont il m'est impossible de parler trop longuement sans divulguer certains détails de son identité que je préfère vous laisser découvrir. Il en va d'ailleurs de même pour Palmyre, la magicienne capable de transcender les limites entre notre réalité et l'Hypermonde.
 
Mais, pour impressionnants qu'ils soient, ces héros ne sont rien à côté du Soldat Inconnu, sorte d'ange portant une bague à l'effigie d'un être lui cédant volontairement sa place en ce monde. Il n'apparaît que lorsque le pays est en danger et brandit alors son épée vengeresse face à n'importe quel opposant osant menacer la France. Ça sonne bizarrement, pour vous ? Si oui, j'espère que Captain America vous fait vous tordre de rire parce que son background patriotique est le même mais le Soldat Inconnu est autrement plus charismatique !
 
Du côté des méchants, on a essentiellement deux créatures. Tout d'abord le Roi des Rats, qui est un humain (un prof de lettres) traumatisé par plusieurs agressions et qui... qui est devenu une sorte de Splinter contrôlant les rongeurs de Paris et partageant sa malédiction avec les pauvres bougres qu'il traumatise. Il sera la menace surnaturelle motivant le retour de La Brigade Chimérique à Paris... Mais le Roi des Rats n'est qu'une sorte de prophète de l'Apocalypse à venir : il est l'annonciateur de la venue du Maître de la Terreur ! Et en ce qui le concerne, son concept est original, tout autant que sa quête et ses motivations...

Des supers froggies, donc ?

Comme le reconnaît Lehman dans la très intéressante postface, il y avait une sorte d'incongruité, en 2010, à traiter de super-héros français... D'ailleurs, certains témoins des exploits de nos héros en plein Paris leur parlent spontanément anglais, dans cet album ; ce qui est bien vu, tant les individus affublés de super pouvoirs semblent être l'apanage du pays du président Joseph Robinette Biden Jr... (je sais que c'est bas, mais je ne peux m'empêcher de l'appeler Robinette !) Pourtant, depuis 2010, La brigade a eu des collègues et fait des émules et l'idée de héros tricolores est de moins en moins grotesque aux yeux du public. 
 
Un autre facteur plus malheureux a probablement aussi œuvré en ce sens (et les auteurs en ont bien conscience) : il existe en France le sentiment collectif d'être entré dans un monde plus hostile, plus dangereux. Les attentats islamistes de 2015 n'y sont pas étrangers... mais avec eux arrivent aussi les récits d'actes héroïques anonymes, voire d'authentiques sacrifices comme celui du Colonel Arnaud Beltrame lors de la prise d'otages de Trèbes en 2018. Comme l'affirme le Soldat Inconnu, finalement... "Il y a toujours la guerre". Même si ce n'est pas toujours au sens où lui l'entend.

À plusieurs reprises, le récit joue sur son identité française et ses spécificités en découlant... et c'est assez souvent pour mettre des taquets aux collègues de chez Marvel. J'avoue avoir été amusé par ces propos un peu méta tout à fait légitimes puisque, dans l'univers du livre, les comics Marvel existent et sont les biographies d'authentiques héros... tout comme le livre La Brigade Chimérique - Ultime renaissance existera lorsque l'on aura retracé les exploits des compagnons de Dex. Au rang des critiques adressées à Marvel, on peut trouver un des personnages s'indignant de n'avoir été choisie, selon elle, que parce qu'elle est femme et "issue des minorités". Que l'héroïne se révolte elle-même est ici un pied de nez évident à la politique éditoriale américaine qui farcit les comics actuels de héros d'origines variées, d'orientations et identités sexuelles diverses et de toutes religions... au point d'en être parfois ridicules quand elle se mêle de transformer un personnage existant au point de le trahir. Ne nous méprenons pas : un nouveau personnage peut bien être musulman ou homosexuel mais si (et non, ce n'est pas arrivé, c'est un exemple par l'absurde) on nous pond un Peter Parker suisse shintoïste bisexuel transgenre végétalien et s'identifiant à une fillette noire de 4 ans pentecôtiste bipolaire, j'aurai du mal à ne pas y voir une tentative étrange et cynique de Marvel de cocher le plus de cases possibles sur le tableau des luttes intersectionnelles. Dans le même état d'esprit, un des personnages de La Brigade est ouvertement bi et elle n'en fait pas mystère mais il est clairement spécifié que l'on doit s'en contrefoutre, contrairement à sa famille qui lui pourrit la vie avec ça... famille qui aura sans doute une surprise plus difficile encore à avaler lorsqu'elle verra ce dont sa fille est capable, au sein de La Brigade !

Ces thèmes appartiennent à notre quotidien et sont donc présents dans cet album confrontant des héros du siècle dernier au nôtre... mais ils sont anecdotiques et non centraux, comme ce serait le cas pour des héros d'outre-Atlantique.

Que dire alors de cet album ?

Le scénario de Serge Lehman est aussi divertissant que malin. Il puise dans une culture quasi encyclopédique du fantastique et de la science-fiction des XIXème et XXème siècles. Nous sommes aussi divertis par la bande dessinée que fascinés par la postface et les métadonnées de fin d'album où Lehman énumère patiemment et commente les multiples références disséminées dans les cases de son bébé.

Le talentueux dessinateur Stéphane de Caneva le complète parfaitement tant il semble lui aussi passionné par ces thèmes, au point que les deux hommes avouent s'être parfois surpris à utiliser des références communes qu'ils se pensaient seuls à avoir envie d'exploiter. La mise en couleurs de Lou, quant à elle, est très lisible et n'a objectivement rien à se reprocher, apportant un côté légèrement old school à l'ensemble, ce qui n'est pas incohérent avec le propos.

La Brigade Chimérique, c'est du comic book français mais ça a aussi des relents de Jean Ray, d'Henri Lanos, de Philip K. Dick, de Jules Verne, d'Isaac Asimov, voire d'Alain Damasio et de bien d'autres... jusqu'à des clins d'œil à des héros récents comme Fox-Boy, le super héros breton dessiné par Laurent Lefeuvre en 2011. Avec toutes ces références, on finit parfois par trouver la BD un peu cryptique... mais c'est bien là le jeu mis en place par les auteurs : ils tricotent des héros sur base d'indices laissés dans notre passé par des auteurs de fictions supposément inspirées de personnes réelles... Libre à nous de nous laisser simplement porter ou de tout détricoter et faire la chasse aux références.

La Brigade Chimérique - Ultime renaissancec'est beau, amusant, riche, intelligent, érudit et bien foutu, en plus de poser quelques questions métaphysiques pas inintéressantes... Alors vous savez quoi faire, non ?

Présentation des séries annexes • Par Thomas
 
Comme évoqué en début d'article, La Brigade Chimérique - Ultime Renaissance fait bien sûr suite à la première Brigade mais est aussi connectée à d'autres œuvres, toutes scénarisées par Serge Lehman. De son propre aveu (dans la postface d'Ultime Renaissance), tout ne se vaut pas. Tour d'horizon et sélection des meilleures. Entendons nous bien, aucune de ces bandes dessinées n'est obligatoire pour la compréhension des deux Brigades, ce sont des compléments sympathiques, plus ou moins pertinents.
 
Peu importe l'ordre de sortie dans le commerce, entamons la présentation par LE titre qui est le plus relié à Ultime Renaissance et à La Brigade Chimérique au global : L'homme truqué. Récit complet en un tome, il met en scène le personnage du titre qui était évoqué brièvement au détour d'une case dans La Brigade Chimérique et qui occupe une place de choix (un second rôle très présent) dans Ultime Renaissance. L'homme truqué se déroulait peu avant la première Brigade, c'est certainement le titre à la fois le plus accessible (si on n'a rien lu de tout l'univers) mais aussi le plus connecté et « fidèle » à la bande dessinée initiale – ce n'est pas pour rien qu'elle est dessinée par Gess également. 

Pas du tout connecté à Ultime Renaissance, L'Œil de la Nuit ravira par contre les passionnés de la première Brigade Chimérique qui veulent en savoir plus sur le fameux Nyctalope. On conseille les deux premiers tomes (sur trois), formant un tout complet dévoilant les origines du fameux Sinclair. Le troisième opus est moins passionnant, on y ressent une certaine lassitude (assumée) de l'auteur qui n'a pas réussi à faire ce qu'il voulait avec son personnage (aussi bien pour des raisons de droits – n'ayant pas pu les récupérer – que de narration ; on attendait en effet légitimement la passation entre Marie Curie et lui, longuement évoquée dans La Brigade Chimérique et saupoudrée de mystères, mais elle n'arrivera hélas jamais…). On retrouve Gess aux dessins pour cette immersion européenne qui met en avant un protagoniste froid et énigmatique mais toujours charismatique (davantage que dans l'œuvre-mère où il ressemblait à François Hollande – déso pas déso !).

Masqué était – est toujours – considéré comme la « première suite » de La Brigade Chimérique. Les quatre tomes fermaient d'ailleurs « un premier cycle », montrant un Paris plus ou moins futuriste, trop éloigné de la première Brigade pour être embarqué dedans mais avec quelques connexions éparses sympathiques. Les personnages sont moins attachants ou passionnants ; néanmoins Ultime Renaissance évoque (ou plutôt balaye en quelques cases) cette période. Lehman l'évoquera a posteriori, des choses fonctionnaient, d'autres non… Nous sommes d'accord (et par conséquent on vous déconseille l'ensemble).

Enfin, Metropolis est mentionné comme une série annexe de La Brigade mais, dans les faits, elle raconte tout autre chose : une uchronie dans laquelle la Première Guerre mondiale a été évitée. Ce n'est que le point de départ de la fiction dans laquelle on suit surtout deux flics à la recherche des auteurs d'un attentat. Hommage au film et à la ville du titre, mais aussi à plein d'œuvres noires et, à nouveau, à une foule de personnages ayant existé (historiquement ou fictivement), la série en quatre tomes est une petite pépite. On la recommande chaudement mais il ne faut pas s'attendre à y trouver une véritable extension de La Brigade Chimérique, au contraire (malgré des éléments familiers, notamment pour le traitement narratif, il n'y a pas du tout de réelles connexions entre ces œuvres).


+ Les points positifs
- Les points négatifs
  • Une œuvre intégrale, belle, érudite, amusante et intelligente pour un prix dérisoire.
  • D'une telle qualité qu'elle vous donnera sans doute envie de vous procurer la première intégrale.
  • La suite d'un univers maîtrisé et cohérent avec le seul Serge Lehman aux manettes.
  • Du super héroïsme dans toute sa démesure qui n'oublie pas de nous rappeler l'échelle humaine.
  • Ça risque de coûter cher à ceux à qui ça donnera envie de lire tout ce qu'a écrit Lehman… mais c'est un coût qui vaut le coup.
  • Si chaque album doit peser 240 pages à la balance, on va encore devoir attendre la suite pendant des années... si suite il y a (ce qui dépend des ventes, évidemment !).
De nous, il ne restera que des cendres #1
Par

Au Japon, , un assassin aux multiples talents – notamment dans l’art du travestissement en frêles jeunes femmes – joue de son identité trouble pour se rapprocher, mettre en confiance et abattre ses cibles. Il est secondé par Jing, une collègue qui ne tait pas son attirance à son égard tout en l’aidant à préparer ses costumes. Pion dans une organisation mafieuse taïwanaise – la Qing Tian Bang – installée au Japon, il possède un tatouage sur l’une de ses épaules. Il recherche l’homme en lien avec ce dessin, car celui-ci a massacré sa famille.


Ce premier volet de De nous, il ne restera que des cendres propose une structure très classique : un chapitre, une affaire. Le tout est relié par deux fils conducteurs : les enjeux politiques entre les mafias et la quête de Yû.

L'auteur, Akira Kasugai, possède une patte graphique légèrement rétro, plutôt élégante, bien que déjà vue. Les talents et la grâce toute féminine de Yû se déploient dans les cases. Les découpages des scènes d’actions sont lisibles et les personnages s’avèrent enclins aux pirouettes gigantesques en tirant dans tous les coins. Ça frise le John Woo. Par le biais de Yû, l’artiste joue sur les identités : homme/femme, japonais/taïwanais (il possède les deux prénoms), mais aussi les relations entre ce dernier et son boss.

Cependant, à moins d’avoir un œil acéré et de connaître le Japon, l’époque à laquelle se déroule le récit sera à deviner au travers de quelques indices : la mention de l’ère Heisei (« paix en devenir », 1989-2019) – sans aucune note de l’éditeur pour préciser –, le titre du film Femmes de Yakuza (1986, de Hideo Gosha), un baladeur cassette, des téléviseurs cathodiques, des appareils photo à pellicules, un ersatz de discothèque Juliana (où les jeunes femmes allaient se trémousser sur un podium en tenant un éventail)... et bien sûr, l’absence des dernières technologies. Cela permet d’évacuer les apports et les contraintes des smartphones, drones et autres ordinateurs puissants.


Akira Kasugai semble vouloir placer son histoire dans la lignée des mangas d'action des années 90 à la manière d’un Gunsmith Cat (petites pépés et pétarades) de Keinichi Sonoda, et non pas dans les pas des grands récits de Yakuzas, tels que ceux illustrés par Ryoichi Ikegami (Crying Freeman, Heat...). Le milieu interlope se rapproche plus d’une forme de folklore, d’une sublimation romantique de la pègre. L’auteur élimine, dans son hommage joliment emballé, l’impact des affrontements entre les diverses mafias chinoise et taïwanaise sur le sol japonais.

Quelle idée saugrenue a eu l’éditeur Kana de remplacer le titre original, que l’on peut traduire par le Caméléon sombre (Nibiiro no Chameleon) – faisant référence à l’art du travestissement et évoquant, dans le contexte "vengeance + terme animalier" le manga et les films Sasori, la femme scorpion [1] – , par un titre très laid, d’une poésie à deux balles que l’on retrouve sur des mangas de type isekai [2] et le LN [3] !

Impossible de prédire si De nous, il ne restera que des cendres, qui comportera 4 volumes, sera rondement mené jusqu’au bout ou si l’artiste abandonnera son public sur un sentiment d’inachevé, hélas courant dans les mangas. Agréable à l’œil, le premier volume de cette série B se lit sans peine mais elle n’apporte rien au genre.

[1] Le premier film de la saga est sortie en 1972. L'héroïne, jouée par Meiko Kaji, va tout faire pour assouvir sa vengeance après avoir été trahie et jetée en prison.

[2] Genre de manga qui mettent en scène, pour leur majorité, un benêt d’étudiant/de jeune salaryman balancé via un camion dans un monde alternatif où il passera de gros loser à Roi du Pétrole en faisant tomber les pin-ups locales.

[3] Abréviation de Light Novel, manière de pondre un roman-feuilleton au Japon, mais quasi sans description – un véritable arrachage de cheveux pour traducteurs...


+ Les points positifs
- Les points négatifs
  • Un manga qui sera bouclé en 4 volumes.
  • Un héros qui joue sur plusieurs identités.
  • Un graphisme charmant.

  • Des mafias folkloriques.
  • Un ensemble très convenu.
  • Une mauvaise traduction du titre.