The Art of Greg Horn
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Coup de projecteur sur un artbook consacré au talentueux - et parfois contesté - Greg Horn. 

L'ouvrage, intitulé The Art of Greg Horn, a été publié en 2004 aux États-Unis puis est ressorti, l'année suivante, dans une version brochée moins onéreuse.
Pour ceux qui n'ont jamais entendu parler de ce brave Greg, sachez qu'il est essentiellement connu, chez Marvel, pour son travail sur les covers de séries telles que Elektra, Emma Frost ou encore Ms. Marvel. Son style, ultra-réaliste, est basé sur les jeux de lumière et la peinture digitale, techniques réputées pour filer la chiasse aux "puristes" aussi sûrement qu'un verre de gnôle que votre arrière grand-père concoctait dans sa cambrousse natale.

Pour être honnête, il est vrai que certaines œuvres de Horn, notamment ses covers pour Secret Invasion, peuvent laisser perplexes, avec par exemple un Hulk qui ressemble plus à une sorte d'Errol Flynn qui aurait carburé aux épinards et à la créatine plutôt qu'au monstre que l'on connaît bien. Toutefois, malgré un côté un peu "lisse", un grand nombre de ses illustrations sont, elles, de véritables sources d'émerveillement, pour peu que l'on accepte de laisser de côté certaines idées reçues. Si l'on peut éventuellement débattre de la noblesse ou non des outils utilisés, et notamment de la supériorité du crayon classique sur le numérique, il faut être de bien mauvaise foi pour refuser de voir que le résultat obtenu est bien souvent fort agréable à l'œil.
Cette petite mise au point établie, voyons ce que l'on trouve dans ce recueil.

Bien évidemment, les personnages Marvel sont présents. Wolverine, Iron Man, Black Widow, Elektra, Ghost Rider, Spidey ou encore Emma Frost sont à l'honneur, parfois accompagnés d'un court commentaire de l'auteur. Ils ne représentent pourtant qu'une petite partie de l'ouvrage qui nous offre un tour d'horizon très complet des domaines abordés par Horn, que ce soit la publicité, les magazines ou les jeux vidéo. Du coup, les dessins sont très variés, on passe du Seigneur des Anneaux à Ghost Recon, G.I. Joe, Resident Evil, Halo, Tomb Raider ou Battlestar Galactica. 
Les univers sont donc multiples et couvrent des genres hétéroclites ; sport, militaires à gros flingues, SF, bagnoles ou jolies filles (et si vous vous dites qu'après autant de clichés, il ne manque que la bière, vous n'êtes pas tombé loin puisque vous aurez droit à une rasade de Bacardi dans la section pub).

Le tout est complété par un tutorial "pas à pas", une checklist, quelques croquis et des photos personelles du monsieur (elle est bien jolie miss Horn !).
Le prix maintenant. La seconde édition, brochée, avec couverture souple, était plutôt attrayante car l'on pouvait se la procurer pour moins de 18 €, port compris, ce qui est un prix très honnête pour un grand format de 144 pages disposant d'un papier glacé et épais. Aujourd'hui, l'artbook peut se trouver d'occasion à des prix très variables (de 25 à 50 euros, voire plus). [1]
Bon, évidemment, pour ce genre de bouquin, le mieux est encore d'y jeter un œil pour se faire sa propre idée, ce que l'on vous propose tout de suite !











[1] Même si beaucoup de gens ont tendance à l'oublier, le principe de base, c'est que l'occasion vaut moins cher que le neuf. Même quand un ouvrage n'est plus édité. Il y a des exceptions : si vous possédez un vieux Tintin en bon état, datant des années 50 ou 60, évidemment que l'album aura pris de la valeur. Mais tout n'est pas "de collection" pour autant. Si vous achetez 40 euros une BD qui en valait 20 cinq ans auparavant, non seulement vous faites une très mauvaise affaire, mais vous entretenez également une flambée des prix injustifiée. 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Joli.
  • Varié.
  • Un grand format et un papier glacé mettant bien en valeur les illustrations.
  • Un style numérique qui peut parfois manquer de charme et faire très "jeu vidéo".
  • Surcoté en occasion.
Aurora #2 : Signal
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On ne peut pas dire que la situation s'améliore ; mais on s'en doutait.


Voici donc le volume 2 d'Aurora, toujours issu de la collaboration entre Bec (au scénario) et Raffaele (au dessin).

Il va être malaisé de dire autre chose de cette suite que ce qui fut déjà dit sur le tome 1 qui était intitulé Phénomènes, déjà chroniqué ici-même (relisez l'article, les gars ; je ne vais pas le réécrire !). Toutefois, l'histoire avance...

Là où le bât blesse, c'est qu'elle avance dans la direction prévue - une direction on ne peut plus prévisible, en effet, puisqu'annoncée dès le tome 1, en raison de la structure narrative particulière de celui-ci ; rappelons qu'il s'ouvre sur des événements ultérieurs au reste du volume... événements par lesquels nous savons donc qu'il faudra bien que passe le récit.

Pour originale que soit cette approche, elle condamne l'auteur à réussir à captiver le lecteur malgré cette sorte d'autospoil, si vous permettez ce néologisme. Y parvient-il ? 
Eh bien, par moments, au travers de surprises que nous réservent certains enfants de l'Aurore dans leur histoire personnelle, oui... mais c'est tout et ce n'est pas toujours suffisant pour vraiment susciter l'intérêt continu, surtout si l'on est relativement familier de ce type de récits - car, en ce cas, même une bonne partie de ces surprises s'avèrent en réalité assez prévisibles. 

C'est le souci des œuvres extrêmement référencées : si l'on a les références, on voit souvent venir ce qui va arriver.

Cette audace d'écriture du tome 1 qui lui permettait de s'ouvrir sur des événements sanglants contemporains au présent de narration de la fin du tome 2 constitue donc un piège pour ce second album. Toutefois, la suite, elle, nous est inconnue et, si nous savons qu'il va falloir que "la meute" des enfants de l'Aurore se rassemble et se coordonne, si nous avons bien compris que ses intentions sont assez loin d'être pacifistes, il n'en reste pas moins que l'on ignore presque tout de ses ambitions en dehors du fait que, du haut de leur nombre de 220.000 individus, ils disent incarner la fin des temps.
Les tomes suivants devraient donc moins souffrir de ce handicap.


Autre petit souci de la série : on assiste à la croissance et l'épanouissement de quelques-uns de ces gosses mais aucun d'entre eux ne saurait parvenir à s'attirer notre sympathie, quoi qu'il lui arrive de positif ou de négatif : étant tous insensibles, ils n'éveillent en nous aucun empathie, aucune compassion.
Le récit nous semble manquer d'un naïf, d'un candide, d'un regard extérieur attachant qui pourrait être l'œil du lecteur normalement constitué. 

Il semble que Bec soit bien conscient de cela car il a prévu un personnage qui pourrait, selon nous, remplir ce rôle : Viktoria Bell, une enfant de l'Aurore... mais la dernière née d'entre eux car sa mère a accouché en Antarctique, à 250m du Pôle Sud... Elle perçoit comme les autres gamins les messages, elle ressent ses semblables mais n'a aucun de leurs troubles comportementaux, est parfaitement adaptée socialement et ne se sent pas obligée de répondre à l'appel de la meute qu'elle perçoit malgré tout...

Néanmoins, le narration externe omnisciente se plaisant à zapper d'un enfant à l'autre, son histoire est pour le moment une parmi d'autres (ce qui est assez logique tant que sa route ne s'éloigne pas trop de celle de ses semblables). Gageons que cette demoiselle va prendre de plus en plus d'importance et que son statut exceptionnel permettra bientôt un point de vue interne avec juste ce qu'il faut d'implication.
À voir.  

Notons qu'il ne s'agit nullement de Viktoria sur l'illustration ci-contre, mais... nous tenions à partager avec vous cette case. Pour son esthétisme, bien entendu !

Une BD tout à fait recommandable dans le genre, donc, mais qui souffre de l'obligation très européenne (coucou, les éditions Soleil !) de devoir être reliée par volumes d'une soixantaines de planches. Si les tomes 1 et 2 avaient été un seul et même gros volume, il n'y aurait eu aucun souci de narration à leur reprocher.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Tout reste, qualitativement, parfaitement honorable.

  • La structure narrative du tome 1 en dévoilait beaucoup et amène ce tome 2 à manquer de surprise...
10 "secrets" de fabrication sur L'Ombre de Doreckam
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Suivant le principe développé dans l'article que j'avais consacré à l'époque aux anecdotes concernant la conception de mon premier roman, Le Sang des Héros, je reviens ici sur certains éléments de L'Ombre de Doreckam. Je précise que c'est plutôt destiné à être abordé après la lecture du roman.
Hop, on se lance dans les secrets de Doreckam !


1. Doreckam est inspiré d’un village réel.
Doreckam est l’anagramme de Rodemack, petite commune de Moselle classée parmi les plus beaux villages de France. C’est un lieu à la fois joli et tranquille, disposant de la plupart des vestiges médiévaux et lieux décrits dans le roman. Ayant l’habitude depuis des années d’aller me promener le long des remparts de Rodemack, ceux-ci ont fini par m’inspirer cette histoire. Enfin, son début disons.
J’ai décidé de créer une ville imaginaire tout simplement pour pouvoir arranger certains détails selon mes besoins et, sait-on jamais, éviter de froisser certaines susceptibilités. 

2. L’Olsberg existe aussi…
Enfin, existait, même si le nom "olsberg" est inventé. Cette ancienne maison de correction, réellement reconvertie en centre d’apprentissage, a été laissée un temps à l’abandon avant d’être démolie. Elle ne se situait pas près de Rodemack mais à Guénange. Pour l’anecdote, des cercueils y étaient réellement fabriqués. J’ai eu l’occasion d’explorer le lieu, immense, de nuit, ce qui fut assez amusant. Le haut bâtiment avait une réelle « présence » et « pesait » littéralement sur le paysage. 

3. Les Mentors et les Ombres.
La caste des Mentors et la « race » des Ombres sont inspirées des termes utilisés par Vogler, dans son ouvrage The Writer’s Journey (cf. ce dossier), pour décrire certains éléments techniques d’une intrigue. Une autre manière de faire référence aux livres et à l’écriture, qui constituent la deuxième thématique forte du récit.

4. Multivers personnel…
Les Mentors et les Ombres sont également issus d’un univers de fantasy sur lequel j’effectue des travaux de recherches depuis des années. J’ai développé au fil du temps des cartes, personnages, races, coutumes, chants, technologies et des termes qui me permettront, le moment venu, de disposer d’une solide base pour construire et développer un long récit de fantasy. Disposant d’un large background, je n’aurai plus à m’inquiéter que de l’intrigue. Cela me permet aussi de parsemer mes histoires actuelles de diverses références, plus ou moins cachées, le but étant de relier (de manière indirecte) tous mes romans (voire mes nouvelles) à ce futur « grand » récit. Un peu ma « Tour Sombre » à moi. 
Il y a d’ailleurs d'autres références à ce multivers dans L’Ombre de Doreckam, l'une par exemple se situe dans l’un des graffitis du pont des Rimes. Deux nouvelles présentes dans le recueil Jour de Neige sont également liées à ce roman : Les Remparts de Doreckam et La Chose qui fit trembler d'effroi un Vampire.

5. Premier jet.
La première version de cette intrigue faisait émaner la menace directement des remparts et vestiges de Doreckam. Mais cela fonctionnait beaucoup moins bien. D’une part, je voulais que le lieu en lui-même reste agréable et protecteur, d’autre part, l’idée d’un bouquiniste m’a paru plus intéressante, ce qui a finalement installé la thématique du pouvoir des livres (qui sont dangereux entre les mains de l’albinos, mais se révèlent aussi salvateurs à certains moments). 

6. Les Horloges…
Bien entendu, c’est le temps dévastateur, le changement, « l’impermanence des choses » comme dirait Vik, qui constitue la première thématique du roman. De très nombreux éléments font référence à ce thème dans L’Ombre de Doreckam, que ce soit de manière évidente ou plus cachée. Par exemple, l’on peut noter :
- la conversation entre Vik et Serge, lorsqu’ils évoquent le destin de l’univers lui-même, qui devrait s’éteindre dans un parfait néant, froid et silencieux, ou même le temps aura fini par s’auto-dévorer (ce n’est pas très joyeux, je l’avoue, mais c’est supposément assez juste sur le plan scientifique) ;
- les allusions aussi aux changements et aux cycles avec les bandes des Échaux et des Archères, dont les rôles se sont intervertis entre les années 80 et l’époque moderne ;
- le moment de spleen de Vik, évoquant un Thionville dans lequel il y avait encore des librairies, des salles de jeux, des disquaires et des vidéoclubs ;
- les moments où Nolan (puis Niklas dans l’épilogue) se sent murir et pressent que les liens amicaux actuels finiront par se distendre, ou que les activités paraissant normales à son âge finiront par ne plus l’intéresser ;
- Inès, dont on a volé l’enfance et que l’on a artificiellement « propulsée » à l’âge adulte ;
- la lente décomposition de la bande contemporaine des Échaux ;
- les ruines de Doreckam ; l’Olsberg à l’abandon ;
- le concert rock à la Gargouille, composé de titres plutôt anciens ;
- le lieu de vie actuel de « l’Ogre » ;
- le pont des rimes, etc.

7. Un personnage évincé…
À l’origine, un personnage relativement important, portant le nom d’Edgar Norden, devait faire partie de cette histoire. Il rendait plus ou moins compte du point de vue des médias. Norden est en réalité un journaliste (imaginaire) de seconde zone, bossant pour une chaîne imaginaire également (bien que l’on puisse trouver sans problème des chaînes similaires dans les profondeurs des box), et qui présente une émission sensationnaliste (et totalement bidonnée) sur les phénomènes paranormaux.
Deux problèmes se sont vites posés avec ce brave Edgar. D’une part, ses apparitions ralentissaient clairement le rythme du récit. Certaines pauses sont parfois salutaires lorsqu’elles ont un but mais là, c’était clairement « forcé ». D’autre part, je me suis rendu compte assez rapidement qu’il détonait dans le paysage, et pas de la bonne manière. C’était le seul à n’être pas lié à Doreckam d’une façon ou d’une autre. J’ai donc prié Edgar de retourner dans mon tiroir et d’attendre patiemment son tour… car il est rendu à un stade de développement trop avancé pour que je ne l’emploie pas un jour.

8. Changement de nom.
Le nom de travail du roman, une fois sa rédaction vraiment lancée (dans sa version actuelle), était… Paperland. 
Très vite, j’ai senti qu’il s’agissait d’un nom provisoire. Plus j’avançais dans la rédaction du manuscrit, plus j’étais certain que le Paperland, lieu somme toute relativement secondaire, ne pouvait pas endosser le « rôle-titre ». Et puis, mes BD (ou projets de BD) ayant toutes des titres anglais (pour des raisons souvent très logiques), je voulais absolument que tous mes romans aient des titres français. 
"L’Ombre de Doreckam" s’est finalement imposé assez naturellement. J’ai tout de suite apprécié ce titre, surtout parce qu’il est très précis mais parfaitement flou en réalité tant que l’on n’a pas lu le roman, ce qui est plutôt rare. Cela rejoint aussi la thématique du changement, du temps qui passe et modifie tout : impossible de considérer ce titre de la même manière lorsqu’on commence le roman et lorsqu’on l’a terminé. 

9. Mon vieux bahut.
Le lycée Charlemagne de Thionville, dans lequel se situent deux scènes du roman, est un lieu réel que je connais bien pour l’avoir fréquenté quelques années. Par contre, je ne me suis pas basé sur des camarades de classe ou professeurs réels. Pour une raison fort simple et très pragmatique. Si l’un de mes personnages était inspiré par quelqu’un que j’aime bien, j’écrirais alors avec une sorte de « frein à main » mental, je ne me sentirais pas libre de lui faire subir n’importe quoi. Et si au contraire je m’inspirais de quelqu’un que j’aime moins, ce serait encore pire : j’ai besoin de comprendre, presque aimer, tous mes personnages pour les écrire convenablement. Je peux côtoyer longuement un Achil, même un Bartosz, parce que ce sont mes créations, mais cela serait beaucoup moins évident avec un véritable « salaud » du monde réel. Ceci dit, je n’en ai pas connu de ce « niveau », fort heureusement.
Bien sûr, cela ne veut pas dire que tout est inventé, l’esprit de certaines personnes, l’aura de certains lieux, l’impact de certains événements réels m’ont inspiré et servi de matériau fondamental, mais c’est tellement retravaillé et transposé que personne, si ce n’est moi (et encore !), ne peut identifier les multiples essences de bois dont sont faits les personnages que je maltraite.  

10. Un effet parmi tant d'autres.
Pour ceux que ça intéresse, je vais aborder un point technique, sur la manière dont on peut se servir de la forme pour renforcer le fond. C’est un exemple, parmi des centaines, qui permet d’illustrer l’importance du savoir-faire littéraire, souvent minimisé voire ignoré par les médias. L’aspect technique de l’écriture est primordial. Comme j’ai souvent tenté de le démontrer (dans ce dossier par exemple), sans technique, une histoire, même basée sur une supposée « bonne idée », s’effondre et ne peut atteindre son but. Il est donc important de savoir bâtir une intrigue, amener des rebondissements, installer un rythme, développer des personnages, imposer si besoin une identification, se servir d’effets à bon escient, etc. 
Je vais prendre un effet assez simple et connu pour illustrer mon propos : l’allitération. 
Alors, qu’est-ce donc que ce machin-là ? Eh bien, il s’agit tout bêtement de la répétition d’une même consonne au sein d’une phrase. Pour vous donner un exemple célèbre, l’on peut retrouver cet effet dans un vers de Racine : Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes. La répétition du son « s » est voulue, et en rapport direct avec ce qui est mis en avant (les serpents, dont on a l’impression, grâce à l’allitération, de reconnaître le sifflement). 
Cependant, attention, ce n’est pas parce qu’on connaît une figure de style qu’on va tenter de la caser n’importe où, pour faire joli. Il s’agit d’un outil qui a un effet. Vous ne donnez pas un coup de marteau sur un mur si vous n’avez pas de clou à y planter. Là, c’est pareil sur le principe.
Je vais prendre un extrait de L’Ombre de Doreckam pour expliquer un peu comment se construit ce court passage. Pour donner le contexte, un personnage se remémore son passé, et notamment son enfance, dans les années 80. Il est saisit par un puissant sentiment nostalgique et se rappelle certains films, certaines chansons…
[…] ces années-là lui manquaient. Presque physiquement. Comme si on lui avait arraché un membre. Comme si un médecin sadique l’avait amputé d’une partie essentielle de son être, le laissant boiteux et hagard. Parfois, comme ce soir, la nostalgie était si forte qu’il en avait la nausée. Il aurait aimé vomir le présent, se défaire de ses oripeaux puants, revenir en arrière. 
Avant. 
Scruter Vanessa se trémousser dans un sweat saumon, revoir les Rita Mistouko casser les codes et tarir les critiques, mater Maiden modelant le Metal outre-Manche, et Daho dodelinant pour un duel […]
C’est la dernière phrase qui nous intéresse ici. Il y est question de musique, et l’allitération, dans un premier temps, va permettre de placer un effet soulignant ce fait. La répétition volontaire du même son va produire une sorte de rythme, de musicalité, qui va entrer en écho avec le sens des mots. Dans un second temps, puisque le personnage évoque aussi l’extrême variété des genres musicaux à l’époque, plusieurs allitérations différentes vont être employées successivement, pour rendre compte de ce foisonnement. Vanessa Paradis permet une allitération en « s », puis les Rita Mitsouko engendrent une allitération très « dure », en « c » et « t », avant de passer à Maiden, avec une allitération en « m », puis Etienne Daho, et une allitération en « d ».
Cette accumulation n’est pas innocente, mais bien entendu, il ne s’agit pas de l’imposer au lecteur. On n’attend pas de lui qu’il se dise « tiens, une allitération », ça n’aurait aucun sens, mais plutôt qu’il se laisse emporter par la musicalité de la phrase, ce qui aura pour effet de souligner ce qui est dit, de rendre le texte à la fois plus efficace et agréablement « chantant ». 
Ne nous méprenons pas, l’allitération ici n’est nullement indispensable. Elle tend juste à soutenir le propos et le renforcer, tout en lui donnant un aspect plus mélodique et poétique. Ce qui convient bien à ce moment particulier, très introspectif. 
Voilà, je ne vais pas plus loin, mais je tenais à aborder cet aspect pour dévoiler une part de la réflexion et du travail technique qui sont indispensables à l’élaboration d’un récit. 


Si vous avez parcouru ce petit article sur les « secrets de fabrication » de L’Ombre de Doreckam, je suppose que vous avez lu ce roman, et je vous en remercie. C’est dans vos yeux, dans votre esprit, que vivent réellement Vik, Nolan, Inès, Mel et tous les autres. Tant que le livre est fermé, ils sont inertes. Et aucun effet, aucune allitération, ne peuvent changer cela. Mais lorsque vous vous installez confortablement, dans votre fauteuil ou sous la couette, et que vous tournez la première page, c’est là que la magie opère, c’est à ce moment qu’ils prennent vie.
Je ne fais qu’agir sur la forme de l’encre. C’est vous qui faites en sorte qu’elle coule dans les veines de ces personnages…


Crédit Photos : Tiffany Durr


La Nuit de la Goule
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Il est un monstre à l'origine des autres, un monstre dont personne ne soupçonne l'existence et qui est pourtant le seul à bien exister en ce monde. Dans son sillage, il laisse épidémies et corruption, de sa capacité à manipuler les corps des hommes, il fait naître des légendes. Vampires, zombies, momies, loups-garous...
Aucun n'existe. Seule existe la goule ! 


Nous avions déjà parlé d'un autre récit de Scott Snyder : Clear. Ce titre très hautement recommandable et très largement recommandé ici-même avait placé la barre très haut. Une goule peut-elle se hisser au même niveau ? C'est ce que nous allons voir de suite.

Tout débute par l'enquête de Forest Innman, passionné de cinéma alternatif et obsédé par un vieux film : La Nuit de la Goule. Oui, le comic porte le nom du film... Non, ça ne va pas simplifier la compréhension de notre chronique, bien vu ! Produit dans un studio ayant subi un incendie (tiens, tiens...), ce film reste incomplet, le feu ayant détruit une partie de ses pellicules (tiens, tiens, tiens...). 
Le récit commence avec Forest, en route pour une maison de retraite isolée de tout, accompagné de son fils Orson (personnage dont le prénom ne saurait en aucun cas être une allusion fut-elle discrète à Orson Wells... mais non, voyons, mais non... Dans ce comic qui rend hommage au cinéma d'après-guerre ? Allons, allons... hum...) qui l'aide à enquêter sur T.F. Merrit, scénariste et réalisateur du fameux film.
Vieux, amoindri et défiguré par les flammes de l'incendie, Merrit y est bel et bien résident sous le pseudonyme de Charles Patrick.
S'ensuit alors une conversation entre Forest et le vieil homme où l'on apprend que ce film est selon lui une reconstitution et non une fiction (tiens, tiens, tiens, tiens...). La goule serait une créature dont l'existence remonterait à la nuit des temps et dont on ignorerait le nombre d'individus en notre monde. À l'origine de tous les autres récits de monstres (une idée originale, ça fait du bien), elle serait en quelque sorte le monstre primordial. Quasi indétectable, elle n'est connue que d'une poignée d'hommes se divisant en deux camps : ceux qui veulent la détruire et ceux qui lui vouent un culte (faisant furieusement penser aux cultistes de l'univers de H.P. Lovecraft).
Après quelques flashbacks explicatifs et une courte recherche de la fin du film, quelques rebondissements et retournements de situation nous ayant poussés à dire : "Tiens, tiens, tiens, tiens, tiens...", le comic s'achève sur une fin classique au possible pour un récit fantastique de ce genre (tiens, tiens, tiens, tiens, tiens, tiens...).

Je vous espère suffisamment de pertinence pour avoir perçu le premier avis que nous émettrons au sujet de ce one shot écrit par Scott Snyder et dessiné par Fransesco Francavilla... Bien vu : c'est à peu près aussi original qu'un scénario du MCU ou que l'envie de mettre du sucre dans son café. Toutefois, ici, ça a du sens. En effet, ces 168 pages sont, sans nul doute possible, à voir comme un hommage à ce cinéma qu'elles abordent. Cinéma dont proviennent les clichés et autres codes utilisés ici à foison. À moins d'être vraiment novice en lecture ou visionnage de récit fantastique, il est donc assez peu probable que vous soyez extrêmement surpris par la tournure des événements de ce volume, ce qui le distingue déjà énormément de Clear qui, lui, avait à cœur de surprendre régulièrement son lecteur et qui nous prouve donc que leur auteur commun sait le faire... Il est par conséquent raisonnable de penser qu'il a ici usé de tous ces gimmicks d'écriture pour appuyer sur l'ambiance "vieux film fantastique". Et ça fonctionne parfaitement. 

Car, en effet, si la narration n'est pas désagréable, c'est bien ici l'ambiance que l'on va privilégier : tout suinte le malaise, la corruption, le doute et les faux semblants. Rien n'est fixe, stable ou établi. Même les relations entre Forrest et son fils ou sa femme sont instables et parfois amères ou agressives... tout est perpétuellement en train de changer, de muter, dans un carcan narratif pourtant très contraignant de par son classicisme.
Tiens, tiens, tiens (oui, j'arrête, d'accord !)... une mutation constante au sein d'un cadre rigide. Serait-ce une allusion à cette créature polymorphe capable de se cacher au sein d'un corps humain à la forme fixe ? Oh mon dieu ! Ce manque d'originalité apparent abritant un récit anarchique mais encadré par des codes d'écriture pourrait-il être une allusion métaphorique à la goule ? Oh ben ça ! Aurions-nous alors là un comic bien mieux écrit que ce que l'on aurait pu croire de prime abord ? Ben oui. 
Mais ce que les gogols retiendront sans doute est et restera que "c'est un peu convenu, hein ; on a lu ça cent fois !". Oui, Jean-Kévin, et c'est putain de fait exprès ! Parce que l'horreur, l'indicible (coucou, Howard Phillips !) n'est jamais aussi terrifiant que lorsqu'il est logé au creux de la normalité de nos habitudes, là où se relâche notre méfiance et où nous nous montrons plus vulnérables que jamais.

En un mot comme en cent : voici encore un récit convaincant de Scott Snyder (comme quoi, ce patronyme n'est peut-être pas si maudit que ce que le cinéma contemporain pourrait le laisser croire).
Il va nous falloir chroniquer chaque sortie du bonhomme éditée chez Delcourt, apparemment, tant il semble pertinent de vous conseiller la lecture de ses œuvres. Pour une fois qu'on ne nous prend pas pour des idiots, c'est appréciable, non, à presque 20€ le volume ?

Et en plus, cette fois, il est servi par le dessin et les couleurs (au nombre très restreint) de Francesco Francavilla. Et autant le dire d'emblée : lui en confier la tâche était carrément une bonne idée. Son dessin semi réaliste lui permet de  rendre crédibles les personnage mais aussi les créatures. Cet entre-deux reste habilement dans le thème du comic : au sein de ce graphisme assez convenu surviendront d'inattendues mutations de style, de formes, de couleurs, tantôt dégoûtantes, tantôt grotesques et préservées du ridicule grâce à cette esthétique frôlant le réalisme sans jamais prétendre y succomber.
Entre le rouge sang suggérant la guerre et la douleur et le jaune pisseux de la fin de vie, Francavilla intercale des bleus-gris d'une contrastante froideur et ombrés au noir pur. L'ensemble donne l'effet d'un film noir et blanc auquel aurait prêté de la couleur un disciple de l'apocalypse dépressif (oui, c'est un rien imagé). Les flashbacks sont, quant à eux, illustrés dans un sépia un peu sombre et terne qui ne laisse aucun doute quant à ses intentions. 

En conclusion : offrez-vous et offrez autour de vous Clear et La Nuit de la Goule. Il faut encourager au maximum les maisons d'édition francophones à publier ce genre de one shots bien moins caricaturaux et réducteurs de ce que peut être la pop culture que le ixième Batman ou Spider-Man (même si ces titres peuvent eux aussi être éminemment sympathiques).



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un hommage au cinéma d'horreur fantastique classique.
  • Une écriture et un dessin maîtrisés et dans le thème.
  • Sans conteste, une lecture agréablement dérangeante, comme il se doit.
  • Amélie Nothomb a toujours accès à des moyens d'expression... avouez que c'est une mauvaise nouvelle, même si ça n'a aucun rapport.

Dons, un roman d'Ursula K. Le Guin
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Décédée en 2018, la romancière et poétesse Ursula K. Le Guin est sans doute l'autrice la plus honorée et étudiée des Littératures de l'Imaginaire. Les livres de son cycle de l'Ekumen ou de Terremer ont accumulé les distinctions (des prix Hugo et Nebula à la pelle, et 22 fois le prix Locus !) qui lui ont permis d'acquérir un statut envié, transcendant la SF et la fantasy dont elle se réclame toujours sans toutefois être satisfaite de ces appellations. Délaissant, presque dédaigneusement, la hard science - et le technobabble qui en découle souvent - elle s'est attelée à dépeindre avec force détails des sociétés humaines riches et foisonnantes, s'intéressant avant tout aux personnages, à leur condition sociale, leur genre, leur destin et le lien qu'ils entretiennent avec leurs congénères, des caractéristiques qui lui ont valu le qualificatif de world builder attribué par de nombreux critiques outre-Atlantique, la plaçant dans la même veine qu'un Jack Vance ou une Marion Zimmer Bradley. 

Après une petite pause qualitative à la fin du XXème siècle, elle était revenue en 2004 à une fantasy assez proche de l'ambiance féérique et nostalgique des premiers récits de Terremer avec la "Chronique des Rivages de l'Ouest", éditée en France par l'Atalante à partir de 2010 qui propose avec le premier volume, Dons, un bel objet de 219 pages aérées, comme de coutume imprimées sur du papier de très bonne facture, dotées d'une agréable couverture légèrement vernie.

L'histoire se déroule dans les Entre-Terres, sises au nord-est des Basses-Terres citadines et industrieuses, une région agraire peuplée de clans respectant des modes de vie ancestraux, liés à la culture du sol et à l'exploitation raisonnée de ses fruits. Leurs chefs se distinguent par leur Don, un pouvoir parfois effrayant qui leur permet d’asseoir leur autorité sur leurs domaines et de faire respecter un fragile équilibre stratégique entre les familles dominantes. Orrec est le fils de Canoc, brantor respecté de Caspromant. Jeune homme amoureux des mots (sa mère, issue des Basses-Terres, lui a appris à lire), il a choisi délibérément, un jour, de s’aveugler : en effet, il a découvert qu’il maîtrisait le don de destruction et refuse d’en user, de peur de nuire à ceux qu’il aime…


Les habitués des chefs-d'œuvre que sont la Main gauche de la nuit ou les Dépossédés ne seront pas surpris par le rythme imposé par l'auteur, toujours aussi flegmatique et pesant, bien qu'heureusement dopé par la densité des chapitres et l'intelligence du découpage. Dons se laisse ainsi bercer par le tempo calme d’une chronique attachée aux détails parfois insignifiants mais si importants pour l’enrichissement de l’univers décrit, à ces petits riens qui agrémentent une vie. La majeure partie du récit est linéaire : Orrec raconte son enfance et son adolescence dans ces Entre-Terres farouchement agricoles et, par ainsi, très moyennâgeuses dans leurs principes. Seul le premier chapitre, qui se situe peu de temps avant la conclusion de ce roman, sort de cette ligne : du fait de l’irruption dans leur domaine d’un sympathique brigand en provenance des cités populeuses des Basses-Terres, le lecteur a la possibilité d’embrasser très vite, et aisément, l’essentiel de ce qui constitue l’équilibre géopolitique au sein de ces régions situées à mi-chemin de la mer et des montagnes dans lesquelles vivent des clans recherchant une forme de stabilité au travers de la perpétuation du Don (ce qui les pousse à éviter le formariage et à privilégier les liaisons consanguines). Le voleur pose des questions auxquelles Orrec et son amie de toujours Gry répondent avec la franchise de leur jeunesse. On apprend surtout ce qui fascine les ressortissants des autres territoires : ces pouvoirs mystérieux qui se transmettent de père en fils, ou de mère en fille. Dans la famille de Gry, ainsi, certains ont le don de parler aux animaux, de les entendre aussi (ce qui leur permet d’en rameuter parfois pour les chasses organisées par d’autres chefs de clan). D’autres brantors savent mettre le feu à ce qu’ils voient, briser les membres ou les volontés à distance (d’un mot, d’un geste, d’un regard), ou encore susciter une lame. Canoc, lui, est le descendant de Caddard l’Aveugle qui possédait le don de destruction. Orrec, le fils de Canoc, attend de pouvoir le maîtriser. Mais, alors qu’il atteint ses 15 ans, le Don ne s’est pas manifesté et son père s’impatiente. Tandis que Melle, sa mère, enlevée au cours d’un raid dans une cité du Sud, lui couche par écrit tous les contes et chants de sa jeunesse…


Une fois qu’on a passé les trois premiers chapitres, alors qu’on souhaiterait accélérer le mouvement, on s’aperçoit qu’on est happé par ce monde décrit avec tant de méticulosité et de poésie, dans une langue d’une rare élégance qui privilégie cependant l’intelligibilité. Dons est peut-être destiné à un public plus jeune (il est vrai que Le Guin avait délaissé la pure SF dans les années 80, pour se consacrer à une fantasy plus juvénile) mais il n’en garde pas moins un fort pouvoir de fascination. Pourtant, l'univers dans lequel évoluent Gry et Orrec est loin d’être glamour : les ressources sont faibles, on y cultive et élève ce que produit la nature, on entretient les liens avec les domaines voisins tout en renforçant les barrières et défenses – car les incursions, les pillages, s’ils sont peu nombreux, existent toujours et certaines inimitiés entre clans font redouter aux paysans et aux serfs (qui ne possèdent, eux, aucun don) de terribles ravages. 

On est loin de  l’heroic fantasy haute en couleurs : pas de monstres, pas de chevaliers en armure, et les héroïnes peu vêtues ne se jettent pas sur le torse musclé des héros forts en gueule et invincibles l'épée en main. Néanmoins, les valeurs sont les mêmes (on insiste sur les responsabilités qui accompagnent l’usage, voire la seule possession d’un pouvoir), et on s’éprend du caractère de la jeune et indépendante Gry, de la quiétude polie de la douce Melle, de la force tranquille de Canoc tout en passant par de nombreux états d’âme à propos de ceux d’Orrec, successivement fils obéissant et respectueux puis farouche et revêche. Parallèlement, au travers de ces souvenirs magnifiquement mis par écrit, transpire une réelle adoration pour les délicates merveilles de la Nature (ces petites cascades cristallines, ces landes brumeuses, ces chevaux tous dépeints avec un luxe inouï de détails) ainsi qu’un véritable respect envers le pouvoir des mots – lequel s’avère aussi créatif ou destructeur que la magie des brantors.

Dès lors, les choix opérés par Orrec surprennent rarement le lecteur non profane : il s’agit avant tout d’un récit d’initiation avec ses passages obligés, ses figures imposées. Néanmoins, on évacue la frustration de l’absence de réelle surprise car on prend un plaisir étonnant à lire le récit de ses années d’adolescent. Un premier tome réussi qui augure d'une série enthousiasmante.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une fantasy très accessible, aux codes connus et à l'univers facilement assimilable.
  • Une édition de qualité.
  • Un style riche et élégant, empli de poésie, s'attardant sur des détails qui enrichissent le contexte et les caractères des personnages.


  • Un rythme un peu languissant.