Sherlock Holmes et les mystères de Londres #1 : La noyée de la Tamise
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Le moyen le plus simple d'être la personne la plus intelligente de la pièce est encore d'être entouré de cons...


N'est pas Arthur Conan Doyle qui veut. Cette relecture de son personnage emblématique de Holmes, sans doute le détective privé de fiction le plus connu de par le monde, se targue de présenter de lui une version "anarchiste ne respectant rien ni personne", selon le dossier de presse. Mais le minimum eut quand même été de respecter le lecteur. Rapide survol de cette itération parue chez Soleil avant de vous en conseiller une autre plus recommandable.

Un peu comme dans Ange Leca, déjà chroniqué ici et d'une bien meilleure facture, l'histoire commence par la découverte du corps d'une fillette rejeté par le fleuve. Ici, le fleuve n'est pas la Seine mais la Tamise. Les autorités qui, vous le verrez, ont la perspicacité d'une loutre morte et la pertinence d'une poche d'urine utilisée comme ultime recours contre la noyade, vont de suite soupçonner la communauté jamaïcaine de l'East End en raison des mutilations subies par la pauvre enfant. Le commissaire Lestrade, se fiant à son instinct, se dit que ça ne tient pas la route et consulte donc le fameux Sherlock Holmes.

Première apparition de notre héros : il se raille de Lestrade et de son instinct en lui demandant s'il est un chien de chasse (agréable !) et démontre sa fabuleuse intelligence en... remarquant que l'East End est en aval de l'endroit où le petit cadavre a été retrouvé et non en amont. Parce que la police britannique, selon Jean-Pierre Pécau, est capable de se tromper sur le sens d'écoulement de la Tamise ! Ca démarre bien, hein ? Les Jamaïcains se voient ensuite doublement disculpés parce que le masque trouvé avec le corps est un masque rappelant plutôt la culture africaine (l'appropriation culturelle serait-elle interdite par Jah ?). Holmes n'est toutefois pas capable de démontrer par lui-même s'il s'agit d'un vrai masque africain (ah bon ?) et va donc, pour lui en demander une analyse, faire acquitter un anarchiste spécialiste de ce genre de pièces, actuellement jugé pour avoir posé une bombe dans un établissement public. L'anarchiste conclura en trois secondes qu'il s'agit d'une pale fabrication contemporaine qui n'essaie même pas de contrefaire un modèle connu de masque africain... ce que n'importe quelle autre version de Holmes aurait remarqué d'elle-même, n'est-ce pas ? Ah mais c'est que l'auteur avait ici besoin de prouver à quel point son Sherlock était au-dessus de toutes les lois... car il a fait acquitter un coupable ! Oui, vous lisez bien : il a fait libérer un poseur de bombe dans le seul but d'obtenir de lui une expertise évidente. Et le plus drôle dans tout ça est que le tribunal s'est laissé abuser par un plaidoyer Holmesien ne faisain appel qu'à des arguments ne tenant pas la route une seule seconde... Ainsi, le détective soutient que ça ne peut pas être le suspect car il avait des amis dans l'établissement. N'importe quel juge rétorquerait : "Car la trahison n'existe pas, bien entendu !" Il avance également que le mercure trouvé au domicile de son expert ne saurait servir à faire une bombe, tout au plus un thermomètre (huhuhu, humour !). Tout magistrat sensé lui ferait remarquer que la présence de mercure ne disqualifie en rien l'hypothèse qu'une bombe ait quand même été assemblée à cet endroit. Il affirme que, le déclenchement de la bombe faisant intervenir un acide, l'absence de brûlures d'acide sur les mains de l'expert prouve son innocence. Ce à quoi n'importe qui pourrait lui opposer que les gants, ça existe ; voire simplement la prudence!

Vous le voyez, le problème ? Sherlock n'est pas un génie, c'est un être amoral et manipulateur entourés de débiles profonds. Pas sûr d'avoir envie de lire son histoire, à ce bonhomme. Mais nous l'avons fait pour vous ; pour vous épargner cela.

Par la suite, Sherlock prouve qu'il a une mémoire éléphantesque en racontant à la date près des événements survenus trente ans plus tôt et à peine connus comme des reliquats de légende urbaine, il reçoit des leçons de sociologie et d'anthropologie de base telles que "qu'est-ce qu'un rite de passage" (il n'est pas supposé être érudit ?), il s'immisce dans une orgie et se lie à une confrérie d'anarchistes spécialisés dans le vol...

Bien que peu fascinés par le personnage, nous en avons néanmoins en tête une idée archétypale. Et si l'on peut en accepter une version arrogante, méprisante, voire odieuse... il est bien plus malaisé d'en supporter une qui ne soit au final qu'un sale type dont l'unique qualité est d'être en possession d'un réseau neuronal vaguement en état de marche alors que tous ses contemporains ont des capacités cognitives proches de celles de l'étoile de mer.

C'est donc un non. 
Non à cet auteur. Non. Faire référence à de nombreuses enquêtes de Holmes déjà écrites ne va pas légitimer votre version du personnage. Au contraire. Et simplifier les coups de maître de l'enquêteur parce qu'on n'a pas le talent d'écriture nécessaire à en broder qui soient réellement magistraux ne devrait pas être autorisé : si l'on n'a pas le talent nécessaire à donner vie à un génie, on s'abstient de le faire au lieu de le rendre si pitoyablement banal.

Passez donc votre chemin, d'autant plus que ce premier tome réclame une suite et n'offre pas la solution à cette énigme de la fillette... désolé, livre, mais tu ne m'as pas suffisamment hameçonné pour me donner envie de voir ce que tu me réserves dans ta suite !

Si vous pensiez vous repaître de jolis dessins, à défaut d'une histoire de qualité, sachez que l'on a parfois droit à des cases dont le trait semble tenir davantage du travail de recherche que de l'encrage définitif et que, par exemple, les textures de certains vêtements comme le fameux couvre-chef de Holmes vont et viennent au gré du niveau de flemme de Michel Suro, parfois même dans deux cases à l'échelle de plan identique. 
Flemme. Voilà bien un mot qui semble convenir tant tout ici semble avoir été vite rédigé, vite dessiné... attention, le terme "semble" est ici utilisé à dessein. Peut-être le travail a-t-il été fait avec le plus grand sérieux par des gens de bonne volonté mais qui n'ont tout simplement pas réussi à satisfaire nos attentes. Tout le monde ne peut pas toujours avoir les compétences requises pour les tâches à accomplir. Mais ici, on dirait une œuvre alimentaire, mon cher Watson.

Toujours est-il que, pour en finir avec cela, nous ne pouvons nous empêcher de vous recommander une fois de plus, au contraire, la toujours brillante et ingénieuse version du détective livrée par Cyril Lieron et Benoît Dahan avec leur Dans la tête de Sherlock Holmes. Ça, on en redemande, par contre !




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • C'est Sherlock Holmes...
  • Enfin, un peu.
  • Presque.
  • L'écriture n'est pas à la hauteur du personnage.
  • Le dessin non plus.
  • Flemme !
Magic : Le Guide Visuel
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Retour sur un ouvrage publié en début d'année et qui fait office d'encyclopédie consacrée au multivers de Magic the Gathering.

Vous connaissez sans doute le jeu de cartes Magic. En gros, les joueurs incarnent des magiciens qui peuvent lancer divers sorts de créature ou d'enchantement. En ce qui concerne la mécanique de jeu, elle est basée sur des règles de base, très simples, qui sont parfois contredites ou enrichies par des cartes à effets spéciaux. Chaque adversaire construit son deck en recherchant la meilleure complémentarité possible entre des cartes qui peuvent paraître quelconques seules mais qui, associées aux bons éléments, peuvent se révéler dévastatrices.
Au fil du temps et de ses nombreuses extensions, Magic s'est considérablement développé, divers lieux, castes ou encore races venant enrichir une toile de fond de plus en plus complexe. Des comics (à la qualité variable, cf. notre encart) se sont parfois penchés sur le destin de tel ou tel personnage, mais il manquait un ouvrage s'intéressant au lore entourant le jeu. Voilà une lacune de comblée avec Magic - Le Guide Visuel, publié par Larousse.

D'autres livres concernant Magic avait déjà été publiés par l'éditeur, mais ils faisaient plutôt office d'artbooks, comme Légendes (qui revenait sur les illustrations des cartes les plus emblématiques) et L'Éveil des Sentinelles (qui se concentrait sur les planeswalkers originaux, des personnages particuliers pouvant passer d'un univers à un autre).
Cette fois, c'est une véritable encyclopédie que livre Jay Annelli. L'auteur présente l'histoire du multivers, les différents plans (Dominaria, Innistrad, Kawigawa, Ravnica, la Nouvelle Capenna, etc.), les personnages emblématiques, les monstres et les événements notables. Le tout est très complet et abondamment illustré, puisque l'on retrouve bien entendu certains des magnifiques dessins (cette fois en grand format) que l'on pouvait admirer sur les cartes du jeu.

D'un point de vue plus pratique, l'on a affaire ici à un format bien plus grand que celui des précédents ouvrages (cf. illustration d'ouverture de l'article), avec toujours hardcover et papier glacé, le tout pour 40 euros. La traduction n'est pas mauvaise mais peut parfois s'avérer maladroite, avec des tournures un peu lourdes. 

Si vous êtes fan de Magic, ce guide devrait vous plaire et vous aider à ajouter de la profondeur à vos parties. Avec un peu d'imagination et un système de règles basique, il peut même faire office de background pour une petite virée dans le multivers en mode jeu de rôles. 
À conseiller en tout cas.















Zoom sur : La Sorcière d'Innistrad (comic) 

Dack Fayden est un mage qui peut voyager de plan en plan et s'est spécialisé dans le chapardage d'objets magiques et autres artefacts. Le dernier bibelot enchanté dont il s'est emparé lui permet notamment de retrouver la trace de la vilaine sorcière qui a détruit son vilage natal. Le voilà parti sur ses traces, bien décidé à se venger, parce que, bordel, ça ne se fait pas de buter tout le monde comme ça !
Et la première réflexion qui vient à l'esprit lorsque l'on referme ce comic, c'est : ouch, qu'est-ce que c'est mauvais !

Le scénario est signé Matt Forbeck. Même mon chat serait plus inspiré. On peut difficilement faire plus vide et plus cliché : un personnage principal d'une rare fadeur, une sorcière encore plus lisse, des vampires sans charisme ni panache, le tout agrémenté par une longue course-poursuite et des combats ennuyeux (le dernier, à coups de blasts magiques, est mi-comique mi-pathétique).

Alors, bien sûr, il y a bien quelques références et noms connus : on retrouve les cathares liés à Avacyn, un baron Falkenrath, on a un petit aperçu de Ravnica, mais tout cela reste plat et totalement dépourvu de la magie qui aurait permis de rendre l'ensemble intéressant. Niveau dessin, c'est Martin Coccolo qui s'y colle (en collaboration avec Christian Duce). Pas de quoi pavoiser non plus : les mondes parcourus restent désespérément tristes et sans âme, les planches sont en plus souvent trop sombres, et les effets "spéciaux" (comprendre l'utilisation de la magie) sont nuls.

Le bilan est évidemment calamiteux. Certaines illustrations des cartes (réalisées il est vrai par des pointures, du genre Aleksi Briclot), associées aux citations d'ambiance, s'en sortent largement mieux que ce comic en ce qui concerne la personnalisation de l'univers Magic. C'est dire ! Ce titre n'apporte rien aux joueurs et devrait consterner les adaptes d'heroic fantasy tant l'on a l'impression que l'intrigue est basée sur un scénario de jeu de rôles rédigé à la va-vite par un enfant de cinq ans. Et encore, ça dépend du gamin. Oui, c'est dur, mais il faut bien appeler une merde une merde.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très agréable à l'œil.
  • Une foule d'infos.
  • Un lexique bien pratique.
  • Certains points sont parfois quelque peu survolés.
Prélude à Fondation : les Robots de l'Aube / les Robots & l'Empire
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À l'époque de la sortie de la série TV adaptant (enfin !) le Cycle de Fondation - rappelons que la saga originelle est composée de longues nouvelles rédigées par Isaac Asimov à la fin des années 1940, rassemblées sous la forme de trois romans la décennie suivante, qui ont valu à l'auteur de nombreuses récompenses dont le prix Hugo, inédit, de "Meilleure Série de science-fiction de tous les temps" en 1966 - nous vous avions présenté des ouvrages permettant d'éclairer le profane sur l'œuvre gigantesque entreprise par l'écrivain, une "Histoire du Futur" s'étendant jusqu'au 24e millénaire et largement inspirée de l'avènement et de la chute de l'Empire romain. La trilogie initiale démarrait justement après l'effondrement de l'Empire Galactique de Trantor, avec une poignée de scientifiques ayant pour tâche d'éviter que la communauté humaine s'enfonce dans des siècles de marasme et de désespoir, de chaos et de destruction. 

Car après une longue période pendant laquelle Asimov s'adonna davantage à la vulgarisation scientifique et laissa de côté la fiction, il revint à ses premières amours dans les années 1980 (un peu pressé par ses éditeurs d'ailleurs, qui se faisaient l'écho de lecteurs avides d'explorer plus avant son univers) et entreprit dès lors de compléter ce qu'il avait construit pièce par pièce tout en tâchant de rattacher cette série à l'autre œuvre de sa vie, les Robots, qui ont animé une grande partie de ses nouvelles de jeunesse (c'est Asimov qui rédigea les fameuses Trois Lois de la Robotique si largement répandues désormais qu'on les mentionne dans bon nombre de films et d'ouvrages ultérieurs). Son but était ainsi d'offrir un panorama exhaustif de l'évolution de la société humaine depuis la fin du XXe siècle jusqu'à l'ère galactique. Le tout était de trouver des éléments permettant d'établir des passerelles entre ses différents textes, de jeter les bases de ce grand œuvre. Plusieurs de ses récits se situaient au sein de l'empire de Trantor, parfois à ses balbutiements, parfois du temps de sa grandeur : des romans comme Poussières d'étoiles, Les Courants de l'espace et Cailloux dans le ciel mettaient déjà en place quelques briques du futur édifice galactique. Des nouvelles comme La Mère des mondes soulevaient la question de la postérité (et l'héritage) de la Terre au sein de l'empire. Ce dernier sujet était d'ailleurs au cœur des deux ouvrages précités, que nous avons traités ici-même : Les Cavernes d'acier et Face aux feux du Soleil.


Des textes agréables qui rassemblaient toutes les passions de l'écrivain/scientifique : la robotique et la manière dont elle s'intègre dans la société ; l'évolution des rapports ethnologiques et stratégiques entre les nations colonisées et leurs colonisateurs ; une enquête policière classique, résolue à l'aide d'hypothèses et de déductions logiques, dans un esprit très holmesien (Asimov était friand d'énigmes et de whodunit et il s'est d'ailleurs empressé de rédiger d'excellentes nouvelles en ce sens). Dans ces deux romans, nous faisions la connaissance de personnages fascinants autant qu'antithétiques : Elijah Baley, inspecteur terrien bougon et tenace ; R. Daneel Olivaw, androïde de dernière génération, élégant, racé et d'une redoutable perspicacité. Malgré les réticences initiales du flic, ces deux-là finiront par devenir collègues, puis compères et finalement amis - une amitié réjouissante, allant à l'encontre des courants de pensée de l'époque, créant un précédent capital qui servirait de point de départ vers un avenir incertain mais plus radieux que les perspectives soulevées de prime abord (une guerre se préparait entre la Terre, peuplée de milliards d'humains agoraphobes vivant reclus et leurs anciennes colonies à la civilisation fortement robotisée, dotées d'une technologie largement plus avancée). Cette relation singulière entre un Terrien manquant de diplomatie, brisant allègrement les tabous et le parangon robotique d'une espèce altière et noble devait non seulement éveiller les consciences mais constituer la première pierre d'un projet d'une ampleur insoupçonnée.

C'est cela qui a poussé Asimov, après avoir d'abord prolongé sa saga Fondation par deux romans, à rédiger ensuite des textes qui feraient le lien entre ses différents cycles : il manquait quelque chose entre la fin de Face aux feux du Soleil et les premiers récits impériaux mentionnés plus hauts, dans lesquels l'humanité avait essaimé à travers la galaxie alors que la Terre avait été presque oubliée. Les contraintes du cahier des charges auto-imposé étaient grandes, et le genre SF avait bien évolué depuis l'Âge d'or où il avait fait ses premières armes. L'auteur en était d'ailleurs bien conscient, il s'en était ouvert aux défenseurs iconoclastes de la nouvelle génération dans une préface au recueil Dangereuses Visions (1967). Bien que risquée, l'entreprise était malgré tout vouée à réussir, et les récompenses obtenues par Fondation foudroyée ont dû lui donner la confiance nécessaire pour aller au bout de son projet de longue haleine. Nous vous proposons donc un point sur ces deux romans.

Les Robots de l'aube

Résumé
: Quand Elijah Baley arrive sur Aurora, il pressent qu’il va au-devant de sa plus périlleuse mission. Il s’agit en effet pour lui de découvrir qui, pour la première fois dans la galaxie, s’est rendu coupable du meurtre de Jander Panell, le robot positronique le plus sophistiqué jamais créé, une créature atteignant un degré "d’humanité" très supérieur à tout ce que le Docteur Susan Calvin aurait pu imaginer.
Or le seul être qui possédait les compétences nécessaires pour commettre un tel crime n’est autre que son propre concepteur, le Docteur Fastolfe ! Heureusement, Baley sera à nouveau assisté sur cette affaire de Daneel Olivaw, désormais l’unique robot humaniforme encore en activité…

En récupérant la dynamique et les personnages de Face aux feux du Soleil, Asimov se donne toutes les chances pour plaire au lecteur malgré le poids des contraintes liées à son projet. Et de fait, le côté pédagogique prend souvent le pas sur la narration, le style s'est considérablement alourdi par rapport à la sobriété joyeuse dont il faisait preuve dans les années 1940-1960 et on remarque de nombreuses répétitions et passages inutilement étirés destinés à nous donner quelques bases issues du corpus des Robots (avec des références à la "robopsychologue" Susan Calvin) tout en nous projetant déjà vers Fondation (avec des allusions pas très subtiles à la psycho-histoire).


En dehors de ces passages obligés, le traitement de l'intrigue rappelle le fonctionnement des histoires policières qui lui sont chères, avec cet enquêteur qui ne dispose de quasiment aucune information, qu'on a amené contre son gré, sur lequel pèsent des responsabilités énormes et qui durant une grande partie du roman ne voit pas comment se sortir de ce guêpier, condamné à tenter quelques coups de bluff vite réprimés. Baley dispose d'encore moins de latitude que dans le tome précédent mais on sait que sa nature observatrice, son obstination et sa faculté de raisonnement le tireront de ce mauvais pas.

Reste sa relation avec Gladïa, qui est cette fois nettement plus développée et constitue la partie la plus sincère et la plus intense, parfois maladroite, souvent touchante, du roman. Revenant dans l'écriture de fiction, Asimov semble se croire obligé d'insérer plus de sexualité dans ses textes et il le fait avec une sorte de timidité tremblotante, hésitant à parler crûment tout en évoquant des situations parfois scabreuses. C'est assez déroutant et on se laisse encore une fois attendrir par cet amour secret.

Les Robots et l'Empire

Résumé : Plusieurs décennies se sont écoulées. Le docteur Amadiro voue une haine inextinguible envers Gladïa Gremionis pour avoir fait échouer ses plans de domination de la galaxie. Avec l'aide de Mandamus, un jeune et brillant scientifique, il ourdit à nouveau un plan d'éradication de l'humanité. Pour le contrer, Gladïa est toujours assistée de Daneel, le robot humaniforme, et de Giskard, l'androïde télépathe, aux aptitudes nombreuses mais limitées par les restrictions qu'imposent les lois de la robotique. Et leurs choix seront d'autant plus ardus qu'une nouvelle loi, la loi Zéro, va faire son apparition...
Malgré son rythme étrange et des contraintes de narration imposantes, Les Robots & l'Empire se lit sans déplaisir. Certes, Baley manque à l'appel (les décennies ont passé et - ce qui est rappelé un peu trop régulièrement - les Terriens ont une espérance de vie trop courte pour pouvoir vivre aux côtés des Spaciens) cependant quelques séquences de souvenirs parviennent à le faire revivre avec une certaine élégance nostalgique. L'intrigue repose donc essentiellement sur Gladïa et les deux robots Daneel et Giskard, ô combien précieux pour l'accomplissement du Grand Projet asimovien. 

Or Gladïa n'était jusque-là qu'une gentille fille timorée, coincée par une éducation rigide et un schéma de pensée monolithique, que sa romance inespérée avec l'inspecteur Baley avait ouverte au monde des hommes. Il faut croire qu'il lui a permis de lever nombre d'inhibitions car la voilà leader d'un mouvement d'émancipation humaine, prenant fait et cause pour la nouvelle vague de colonisateurs venus de la Terre et militant pour un partage équitable de la Galaxie. Objectif ambitieux, allant à contre-courant et donc virtuellement périlleux, qui va se compliquer en outre par la découverte d'un gigantesque complot anti-terrien. Heureusement pour elle, la présence constante à ses côtés des deux robots lui permettra de déjouer plus d'un des nombreux pièges tendus sur sa route délicate. 

Aux côtés du sémillant descendant de son grand amour, elle sillonnera l'espace pour tenter de résoudre le mystère de la disparition de tout un peuple et de convaincre des partis politiques hostiles, alors que la Galaxie est au bord de la conflagration. Le finale établira adroitement, bien que plutôt artificiellement, les étais solides sur lesquels reposeront les prémices de Fondation. Baley est mort mais son ombre plane encore sur les décisions de ses successeurs et surtout des deux robots qui auront entre leurs mains, l'espace d'un instant crucial, l'avenir de toute l'espèce humaine.




+Les points positifs-Les points négatifs
  • Deux textes qui permettent de faire un lien adroit entre les histoires de robots et les histoires galactiques.
  • Des romans qui reprennent des personnages auxquels on s'était attaché.
  • Un premier ouvrage dans la lignée des précédents, fondé sur une enquête impossible. Un second plus enlevé, plus préoccupé par des complots à l'échelle intersidérale.
  • Les relations entre les êtres (homme terrien et femme spacienne, homme et robot et entre les robots eux-mêmes) font le sel de ces histoires.
  • Il fallait oser envisager d'amender les incontournables Trois Lois de la Robotique ! 


  • Un style qui a perdu de son efficacité en tentant de s'accorder à l'air du temps.
  • Moins de naïveté mais plus de maladresse dans les descriptions des rapports humains.
  • Un cahier des charges qui alourdit souvent le propos et oriente parfois artificiellement le récit.

Le Club des Cinq en BD
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À gauche, la série actuelle. À droite, celle des années 80. Et on ne gagne clairement pas au change.


Après l'excellent roman, destiné aux adultes, de Michel Pagel ou l'étrange produit hybride qui introduisait déjà une partie dessinée, nous nous penchons aujourd'hui sur le Club des Cinq en BD. Et plus précisément sur le premier tome de la dernière série en cours : Le Club des Cinq et le Trésor de l'Île.

Ce n'est pas la première fois qu'une série de bandes dessinées est tirée des romans écrits par Enid Blyton. La première série, comptant 6 tomes, date des années 80 et était scénarisée par Serge Rosenzweig, accompagné de Bernard Dufossé puis Carlo Marcello au dessin. Les albums bénéficiaient d'un style plutôt moderne pour l'époque et s'adressaient surtout à un public adolescent, voire adulte. Le scénariste, en 44 planches, bâtissait alors un récit dynamique, basé sur des personnages réalistes et légèrement plus âgés que ceux des romans pour enfant. Notons qu'il n'adaptait pas non plus les histoires de Blyton et se contentait de s'en inspirer en ciselant des intrigues plus adaptées au support et à l'air du temps.

La seconde série, en cours depuis 2017, est très différente au niveau de la forme. Tout d'abord, il s'agit d'adaptations strictes (enfin, pas si strictes que ça, on y reviendra) des récits de Blyton. Le premier tome reprend donc la fameuse histoire du trésor de l'île appartenant à Claude et conte sa rencontre avec ses cousins, à savoir François, Mick et Annie. 
Le scénario est l'œuvre de Nataël, les dessins sont de Béja (qui, accessoirement, est son fils). 

Commençons par la partie graphique. L'on a droit ici à une ligne claire élégante qui n'est pas sans rappeler un certain Hergé (impossible de ne pas penser à L'Île Noire en voyant la couverture ou certaines pages intérieures). Sur le plan visuel, c'est donc plutôt réussi, même si les visages sont un peu lisses et l'atmosphère bien enfantine en comparaison des planches parfois inquiétantes des volumes de la première série. 
Et malheureusement, tout le reste cloche un peu, voire beaucoup.



La typo choisie pour le lettrage, notamment celle des pavés de texte, est on ne peut plus dégueulasse (et à la limite de la lisibilité). On se demande bien pourquoi l'éditeur a ainsi opté pour cette police au style manuscrit hasardeux. Ça ressemble à l'écriture d'un gamin de cinq ans... très bon choix ! 
Mais surtout, c'est l'aspect narratif qui est terriblement maladroit. On a la fâcheuse impression d'assister en fait à un résumé de l'histoire. Les personnages sont survolés, les scènes réduites à leur plus simple expression, les pavés de texte cités plus haut viennent rajouter des ellipses désagréables à un récit qui manque déjà de liant et d'émotion. Tout va si vite, tout est tellement simplifié, que l'on en est presque au style "rapport de police" qui caractérise bien des récits d'amateurs peu éclairés. Pire, l'on est ici sur seulement 30 planches de BD. Ce qui explique certes le côté concis, mais pourquoi l'éditeur (Hachette) impose-t-il un si court format, quitte à précipiter une histoire qui démarre trop vite et n'a jamais le temps d'embarquer vraiment le lecteur ? Même si l'on destine cette version aux jeunes enfants, cela ne dispense pas d'un minimum de travail et de savoir-faire...

Le travail d'adaptation est lui aussi mal fait, voire absent. Cette histoire date, à la base, de 1942. Et elle a été adaptée en France pour la première fois en 1962. Que l'on prenne la version originale ou la version française, ces récits sont forcément datés et marqués par des règles (visant les publications pour la jeunesse) qui ont évolué. L'idée serait donc de moderniser un peu tout ça sur la forme, tout en conservant la force de la plume de Blyton, c'est-à-dire le côté "aventure & mystères". Or, c'est un échec sur toute la ligne. Non seulement le récit n'est pas dépoussiéré, mais, un comble, il s'avère poussif et ne parvient jamais à retransmettre les petits frissons de plaisir et de gentille inquiétude qu'il est censé générer. Cela n'a pas empêché un journaleux de Boborama de prétendre que cette adaptation était fidèle "dans le texte et l'esprit" aux romans de Blyton. M'enfin, quand on reprend la présentation de l'éditeur sans lire ce que l'on est censé chroniquer, forcément, ça n'aide pas. 

Bref, malgré de jolis dessins, voilà une BD qui regroupe exactement tout ce qu'il ne faut pas faire en matière d'écriture, à savoir balancer à la va-vite des personnages insuffisamment développés, le tout enveloppé par un scénario fait de fausses péripéties aseptisées et de transitions lourdingues.
À zapper d'urgence, repliez-vous plutôt sur le roman de Pagel, lui sait comment raconter une histoire.  

Un extrait de la première série, bien mieux écrite et bien plus respectueuse de l'esprit des romans.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des planches qui ne manquent pas de charme.
  • Une narration clairement déficiente et blindée d'ellipses maladroites.
  • Des personnages et une intrigue insuffisamment développés.
  • On se demande où est passé l'esprit des romans de Blyton et la magie du Club.
  • Pour couronner le tout, une typo de merde.
Teen Titans : the Judas Contract
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Les Teen Titans, dans leurs différentes acceptions, ont constitué dès le départ une alternative intéressante aux grands récits dramatiques impliquant les héros tutélaires de l'univers DC : créés en 1966, ils permettaient de cultiver ce bouleversement spécifique à l'âge adolescent ainsi que les relations plus ou moins paternelles entre les membres de la JLA et leurs successeurs putatifs. Cependant, à l'instar des New Mutants construits sur des bases similaires, le succès n'a pas toujours été au rendez-vous malgré des équipes artistiques ambitieuses en charge des projets. La fin des années 1970 fut ainsi fatale à la première mouture de la série qui n'avait pas su trouver une véritable ligne directrice, avant de renaître en 1980 avec le duo Wolfman/Pérez.

The Judas Contract
constitue un bon point de départ pour qui souhaite appréhender l'équipe de jeunes loups costumés qui s'est constituée autour de Robin/Dick Grayson : l'extraterrestre Starfire, Changelin, Kid Flash, Wonder Girl, Raven et Cyborg. Une équipe pas encore totalement définie, qui se cherche une âme et des raisons de continuer après leur précédente action d'éclat contre les hommes de Brother Blood. Certains des membres ont des velléités de départ, d'autres choisissent de se mettre en couple ou cherchent à nouer des liens un peu plus forts que la simple camaraderie : le groupe est clairement dans un entre-deux et l'avenir leur apparaît incertain. Et, pour le coup, de nouveaux membres pointent le bout de leur nez... 

Sauf que le ver est dans le fruit, et l'un des nouveaux partenaires n'est pas sincère dans ses intentions : aucun suspense ici, puisque nous le découvrons très vite, même si ses motivations paraissent obscures (et ne cesseront jamais véritablement de l'être). Faisant bonne figure auprès de ses coéquipiers, le traître a tissé des liens étroits avec l'un de leur pire ennemi, qui lui-même est au service d'une organisation qui a juré leur perte. C'est beaucoup pour une équipe balbutiante dont le leader a encore du mal à s'affranchir totalement de ses anciens super-mentors (Batman et Superman) : un poids qui sera longtemps la pierre d'achoppement des aventures du futur Nightwing (cf. Grayson, agent of Spyral ou encore Batman & Robin Eternal).


La série a été d'ailleurs directement adaptée en 2017 en un film d'animation qui reprend une très grosse partie des éléments constitutifs, mais nous nous cantonnerons aux épisodes réunis en 2004 en album, disponible en version Deluxe ou chez Eaglemoss dans la collection DC Graphic Novels.

Avec le recul, les épisodes se suivent un peu péniblement : ça déblatère beaucoup, parfois dans le vide, Marv Wolfman semble ne pas vraiment savoir comment conclure son arc narratif qui a tout de la période de transition - et on aimerait parfois que l'intrigue avance plus vite. C'est l'époque qui veut cela, sans doute, alors que cette écriture pouvait probablement être plus facilement acceptée il y a quarante ans... Pourtant, nombre d'éléments dramatiques sont présents dans le récit : des décisions lourdes de conséquences, des morts, des départs et des secrets trop lourds à porter. Il faut admettre en outre qu'une grande place est laissée au développement des personnages, anciens comme nouveaux, avec des dialogues souvent juteux et percutants. On comprend que ce moment dans la série est bien plus qu'un simple intermède : il jouit d'ailleurs d'une excellente réputation car il pose les bases plus solides sur lesquelles The New Teen Titans seront bâtis. 

Il n'empêche que, pour ceux qui ne sont pas des fans absolus de ces héros juvéniles, la sauce a du mal à prendre et beaucoup d'intrigues semblent cousues de fil blanc. En outre, Raven est clairement sous-exploitée au point qu'elle est mise hors de combat beaucoup trop facilement, et il est impossible de nier que Grayson tire la couverture à lui (ses atermoiements, parfois pénibles, constituent le fil rouge de l'arc).

Quant à George Pérez, il est clair qu'il n'a pas l'aisance démonstrative de ses plus grands succès (cf. Crisis on Infinite Earths) et son trait toujours élégant reste trop souvent cantonné dans des cases étroites ; toutefois les déchaînements de Terra (qui manipule la terre et les forces telluriques) ont suffisamment d'impact pour annoncer des lendemains plus spectaculaires et l'on trouve çà et là quelques effets de groupe assez stupéfiants dont le dessinateur a le secret. Les amateurs de sa ligne claire y trouveront leur compte et apprécieront les détails dont il parsème nombre de ses planches. L'image choisie pour l'en-tête de l'article devrait vous en convaincre aisément.

Suivant les éditions disponibles, vous aurez la possibilité également de trouver un épisode bonus extrait de The Brave & the Bold  et datant de 1964, avec la première réunion de super-teenagers (Robin, Aqualad & Kid Flash). Malgré une mise en page assez aérée, on a vraiment du mal à se plonger dans ces récits d'un autre âge, à la naïveté confondante et aux dialogues désuets. Là, pour le coup, la nostalgie a bien du mal à nous faire avaler l'intrigue.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un moment important dans la construction de ce groupe de super-héros.
  • Une équipe artistique parfaitement rodée.
  • Des personnages confrontés à des décisions capitales pour leur avenir.
  • Des dialogues plutôt bien écrits.


  • Un suspense régulièrement désamorcé, soit volontairement (l'identité du traître) soit du fait d'une paresse d'écriture manifeste.
  • Des antagonistes manquant de charisme et aux motivations obscures.
  •  Un tempo un brin languissant.