La plus grande BD de tous les temps...
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Si cet article commence par un titre qui peut sembler quelque peu péremptoire, c'est parce qu'il est question ici d'une œuvre rare, touchante, intelligente et d'une maîtrise technique stupéfiante. J'en ai parlé pour la première fois il y a de cela pratiquement 10 ans (ici), mais Echo de David Mack mérite bien un petit rappel au bout d'une décennie.

Il existe beaucoup de mauvais livres, beaucoup de bons également, fort heureusement, mais ceux qui vous bouleversent et vous grandissent sont rares. Echo est de ceux-là. Il s'agit à la base d'un arc de la série Daredevil, mais pas d'inquiétude, non seulement ces épisodes peuvent se lire d'une manière totalement indépendante mais, de plus, ils n'ont finalement que peu à voir avec le genre super-héroïque.
Le personnage central dont il est ici question est Maya Lopez, alias Echo (et anciennement Ronin également dans le marvelverse). La jeune femme est d'origine amérindienne mais ce qui fait sa particularité est qu'elle est née sourde. Pendant longtemps, les gens (l'institution scolaire en tête) vont même la prendre pour une retardée mentale avant de parvenir à comprendre son handicap.

C'est de cette particularité que provient l'exploit de Mack qui va ici traiter le sujet d'une manière originale, poétique et même, contre toute attente, didactique.
Attention, cet album (réédité il y a quelques années par Panini dans un très beau format Graphic Novel tout à fait mérité) est quelque peu spécial et peut surprendre le lecteur habitué au découpage standard et aux phylactères confortables. L'auteur va en effet grandement déstructurer le texte et a recours à une mise en scène déstabilisante. Griffonnages, lettres de Scrabble éparpillées, morceaux de papier déchirés, superposition de cases, mots écrits à l'envers : il faut se battre dans un premier temps pour parvenir à suivre le récit et trouver du sens à travers ce brouillard. Mais cette explosion des codes n'a rien de vain ou snob, car il s'agit en réalité de nous faire toucher du doigt l'handicap de Maya.

"Ça fait du bruit la tristesse ? Si oui et si je n'étais pas sourde, je n'entendrais que ça."


En sortant le lecteur de ses habitudes, de son confort, Mack parvient à rendre un peu de cette gêne occasionnée par l'absence ou la dégradation d'un sens. Ce qui parait naturel en apparence (la structuration du texte dans une BD, le son des mots dans la réalité) est ici absent et demande un effort d'adaptation (le lecteur doit parfois retourner le livre dans tous les sens, tout comme le malentendant est obligé de pallier son sens déficient par des astuces, en lisant sur les lèvres par exemple).
C'est non seulement brillant mais Mack parvient surtout à employer à fond les particularités du medium BD. Le procédé qu'il utilise justifie pleinement que ce qu'il raconte soit mis en images, et non écrit dans un roman ou filmé. Et contrairement à ce que l'on peut penser, les scénaristes et dessinateurs qui exploitent pleinement leur support ne sont pas si nombreux.

Outre cet aspect technique, Mack va également aborder la surdité avec une poésie, une douceur et une élégance remarquables. Les réflexions de Maya enfant, notamment, peuvent autant émouvoir que faire rire. Et nous montrer combien ce qui nous apparait comme évident ne l'est pas toujours. La jeune fille s'interrogera ainsi sur l'étrange silence des flocons, alors qu'on lui affirme que la pluie fait du bruit, ou se demandera avec candeur quels sons peuvent produire un nuage ou un sourire.
L'intelligence du propos ne s'arrête pas là. L'auteur va mêler les traditions indiennes, la symbolique super-héroïque, la musique, le langage des signes ou encore la peinture pour bâtir une réflexion sur le métier de Conteur, la destinée, la quête de soi et la perception au sens large.

"Il y a deux chiens en moi. Un mauvais et un bon. Et le mauvais agresse le bon constamment. Je suppose que l’un représente mes rêves et mes bonnes intentions, il est motivé et discipliné. L’autre n’a de respect pour personne, il n’aime que se blottir dans l’obscurité étouffante de sa colère. 
Lequel des deux l’emporte ? Le chien qui gagne est celui que je nourris le plus…"


Bien que Daredevil et même Wolverine fassent leur apparition, et qu'il y ait un Fisk assez redoutable et dégueulasse dans l'intrigue, l'on n'assiste pas ici à des combats d'encapés ni même à un récit de vengeance mais bien à quelque chose de si vaste et universel qu'il faudra plusieurs lectures pour en saisir les multiples sens et l'incroyable richesse.
Echo ne se lit pas comme un comic habituel mais se décrypte, se contemple, se savoure avec une lenteur délicieuse et un regard halluciné pour finir par vous hanter, longtemps, et peut-être même vous changer, un peu.
En parvenant à une telle harmonie entre émotion, réflexion et technique, Mack fait une démonstration de virtuosité exceptionnelle qui laisse pantois. C'est pour ce genre de moments que l'on tourne des pages. Pour être parfois emporté par cette magie de l'encre et du papier que manie si bien ce vieux sorcier de Mack. Et si Echo n'est peut-être pas la "plus grande BD de tous les temps" (après tout, il ne s'agit pas d'une compétition), elle démontre en tout cas combien l'art séquentiel, parfois dénigré par ceux qui ne le connaissent qu'imparfaitement, n'a rien à envier à ses cousins.

Un pur chef-d'œuvre.
À lire et relire.

"Ma vie ne se joue pas sur des notes mais dans les silences qui les entourent. C'est le silence entre les notes qui est important. C'est dans ce silence que vous me trouverez."





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Techniquement parfait.
  • Beau et poétique.
  • Émouvant.
  • Intelligent et profond, sans être prétentieux.
  • Une belle édition de la part de Panini, comme quoi, même eux ne peuvent pas se planter tout le temps. 

  • Absolument rien.