Se7en : beau film et atroce constat
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Thriller noir et tragique mais aussi constat lucide et amer sur l’évolution de la société moderne, Seven reste, plus de 20 ans après sa sortie, un incontournable chef-d’œuvre d’une rare profondeur.
Petit retour analytique sur ce film à la force encore intacte.

C’est en 1995 que l’on peut découvrir Seven au cinéma. Pendant 130 minutes, David Fincher sublime un scénario d’Andrew Kevin Walker, livrant un long métrage coup de poing à l’esthétique léchée et à l’incomparable maîtrise technique, photographie en tête.
Morgan Freeman et Brad Pitt interprètent deux flics, William Somerset et David Mills, aux prises avec un épouvantable tueur en série, John Doe, joué par Kevin Spacey.
Si vous ne connaissez pas l’histoire, nous vous conseillons de voir le film avant de lire cet article car ce qui suit dévoile l’intrigue dans son intégralité.
Plutôt que de revenir sur la symbolique des sept péchés capitaux, limpide, nous allons nous attacher à d’autres aspects, tout aussi fascinants, de Seven.

1. Personnages et faux trio
Alors que l’on pourrait les croire opposés, les deux protagonistes ayant le plus en commun sont Somerset et Doe. Tous les deux sont intelligents, cultivés, patients, et tous les deux sont arrivés au même constat sur la société. Seules leurs réactions face à ce constat divergent : Somerset, vieux flic blasé, proche de la retraite, a développé une forme de fatalisme bienveillant alors que Doe, lui, va verser dans le délire métaphysique criminogène.
La véritable opposition se situe donc du côté de Mills, enquêteur impulsif adoptant un optimisme presque juvénile. Somerset et Mills sont si différents qu’il faudra l’intervention de la compagne de ce dernier pour qu’ils se « rencontrent » vraiment et parviennent à une véritable relation de travail. Il est intéressant de noter que Tracy Mills, en incarnant l’image de l’épouse modèle, de la mère aussi (elle est enceinte, mais aussi enseignante, ce qui n’est pas anodin), reste (avec le Livre, comme nous le verrons plus tard), la seule touche positive du film.
Cette disposition psychologique asymétrique des personnages n’est donc pas très courante puisque, à la vision de Mills, s'oppose celle de son collègue plus expérimenté et du tueur qu’ils poursuivent. Bien qu’encore une fois leur réaction soit différente, l’incarnation de la sagesse (Somerset) est parvenue au même constat que l’incarnation de la folie (Doe) : le monde est un cloaque.
Et pour mettre en scène cet égout moral, Fincher va utiliser un autre personnage. La ville.

2. Enfer Urbain
Rarement l’on aura vu un environnement urbain aussi bien décrit dans ce qu’il peut avoir d’angoissant et oppressant (avec des relents de Brazil parfois). La ville est sombre, éclairée par une lumière sale, jaunâtre. Les ruelles sont nombreuses, petites, sordides. La circulation est dense, le bruit constant. Des trombes d’eau s’abattent sans discontinuer sur cet enfer devenu le réceptacle de tous les vices.
Chose rare, même l’appartement de Tracy et David Mills, qui devrait être un havre de paix, est « contaminé » par la pollution urbaine, puisque situé à proximité d’une ligne de métro qui cause régulièrement tremblements et vacarme.
Même le bureau de Somerset (qui deviendra celui de Mills) au commissariat est étriqué, sombre. Les casiers sont ternes, la lumière provenant de l’extérieur presque inexistante. Lorsque les deux inspecteurs se retrouvent dans une salle plus spacieuse des locaux de la police, il s’agit d’une fourmilière presque plus angoissante encore, dans laquelle s’alignent des tas de bureaux éclairés au néon et pleins d’un fatras épouvantable.
Dans Seven, l’on n’échappe pas à la ville, au système qui s’impose au détriment de l’humain. Le glauque est présent à l’extérieur mais il s’infiltre dans les foyers et sur le lieu de travail.
Même lorsque, enfin, les flics quitteront la ville en voiture avec Doe, pour se perdre dans une nature désertique et aride, la ville les poursuivra par la présence de pylônes électriques immenses. Ainsi, même la campagne évoquée à plusieurs reprises (par Tracy qui en vient, par Somerset qui rêve d’aller travailler dans une ferme) est peu à peu rongée par les maux de la ville, donc du système.
L’univers dépeint est d’autant plus angoissant qu’il ne semble pas y avoir d’échappatoire possible. Pourtant, il existe une planche de salut… celle de la connaissance.



3. Une Bulle de Beau
La connaissance en général, et le pouvoir du Livre en particulier, sont évoqués à de multiples reprises dans le film, souvent d’ailleurs dans des buts différents.
C’est par leurs lectures communes que Somerset parvient à identifier Doe. Les deux personnages lisent beaucoup, ils écrivent aussi (Doe, ses pensées sur des milliers de cahiers, Somerset, des rapports, tapés à la machine, ce qui lui donne une distance par rapport à la chose écrite que n’a pas Doe). À L’inverse, Mills peste contre les bouquins, s’énerve, a du mal à comprendre même certains noms (il prononce « Sade » comme le nom de la chanteuse [1]).
Les livres ne sont pas seulement utilisés pour souligner la proximité ou l’opposition des personnages, ils sont aussi (avec Tracy) la seule note d’espoir du film. Un espoir cependant bien mince et teinté d’amertume. Alors que Somerset se rend dans une bibliothèque pour y faire des recherches, il déambule parmi les rayons. La lumière est artificielle mais plus discrète, moins crue que celle diffusée au commissariat. Les livres demeurent dans la pénombre, pleins de mystère. En fond sonore, plus de bruits de circulation, de cris ou de polutions mécaniques, mais… du Bach. Des violons. Un moment de grâce, une bulle de beau dans la merde.
Mais les livres, bien sûr, ne règlent pas tout. La bibliothèque est vide, seuls quelques gardiens, qui jouent au poker, sont présents. Somerset leur fera la réflexion qu’ils ont des milliers de livres à portée de main et qu’ils préfèrent jouer aux cartes. La réponse, cruelle, ne se fera pas attendre. « On sait tout ce qu’il y a à savoir » dit l’un d’eux sur le ton de la plaisanterie.
Le désintéressement de la populace pour les ouvrages écrits et la connaissance en général sera ainsi plusieurs fois souligné (Tracy est déprimée car les conditions de travail, en ville, sont si épouvantables qu’elle ne peut pas exercer son métier de professeur). Fincher et Walker parviennent ici à revenir sur la cause première de tout effondrement sociétal et civilisationnel : si l’enseignement n’est plus assuré, si les livres sont délaissés, la pensée niée ou corrompue, alors tous les autres domaines s’effondrent, de la morale à l’économie en passant par la justice ou la science.
Car sans réflexion, seule l’émotion surnage.

4. Humain par la rage
La fin du film est évidemment tragique [2]. Elle est pourtant inéluctable et brillamment construite. Mills, réfractaire aux livres (« c’est de la poésie de pédé ! » s’exclamera-t-il dans un élan de colère) est manipulé par un Doe dérangé et sadique mais familier du Papier. Somerset, lettré et respectueux des livres, tente de venir en aide à son collègue, mais c’est tout bonnement impossible.
Mills n’a ni le recul ni l’expérience de Somerset, il est jeune, porté par un idéal utopiste. Il s’est fermé à des voies essentielles qui auraient pu l’amener à d’autres choix.
Un être humain est un mélange, pas toujours équilibré, d’émotion et de réflexion. Hors causes psychiatriques, la réflexion vient toujours contrebalancer la pulsion émotionnelle. Dans un cas aussi extrême, peut-être ne serait-elle pas suffisante, mais l’on voit dans le film que Mills cède à l’émotion dans d’autres cas (quand il fracture la porte de l’appartement de Doe, au risque d’annuler toute procédure judiciaire par la suite).
Sans construction suffisante de la pensée, la réponse émotionnelle est la seule possible. Elle n’est pas seulement possible, elle devient nécessaire.
Sans cette réponse, que serait Mills ? Pas grand-chose, car s’il échappe à la réflexion ET à l’émotion, alors il n’a plus rien d’humain. Cette colère qui l’habite est une manière de boucler la boucle non pas tant pour Doe (qui après tout n’est qu’un pauvre taré assassin) mais pour Fincher, qui démontre ici qu’une société délabrée, apathique et amorale ne peut engendrer de la part de ses composantes qu’une réponse émotionnelle violente.
À ce point de l’analyse, l’on pourrait alors objecter que Somerset, lui, n’est pas violent, qu’il est lucide, calme et réfléchi. Ce qui nous amène au pire…



5. Noir extrême
Somerset, à bien des égards, est infiniment sympathique. Il est intelligent, bienveillant, de bon conseil, il respecte la loi, aide Tracy… c’est le brave type que l’on aimerait tous avoir comme pote. Sauf que… si Somerset est aussi tranquille, c’est qu’il a renoncé à sa condition humaine.
Tout d’abord, il est célibataire. Il n’a pas d’attache sentimentale. Ensuite, il a eu l’occasion d’avoir un enfant et a demandé à sa compagne de l’époque d’avorter. Non parce qu’il ne l’aimait pas, mais parce qu’il estimait que mettre un bébé au monde dans un tel système, dans un monde aussi violent et injuste, était une folie. Somerset ne « joue pas le jeu » dans le sens où il se construit un mur émotionnel qui le rend intouchable. Ce détachement, ce recul, cette froide analyse ne lui vient pas seulement de son expérience mais de sa volonté de s’extraire des joies et des peines de la vie. Si Mills cède trop à l’émotion, Somerset commet, lui, l’excès inverse.
Somerset s’apparente ainsi bien plus à un robot insensible qu’à un humain. Il est méthodique, son appartement est rangé d’une manière minutieuse, il a toujours une apparence parfaite (contrairement à Mills qui se roule par terre avec ses chiens), même un métronome, présent chez lui, donne à son intérieur un ton mécanique. Surtout, il n’a personne à aimer, pour qui s’inquiéter.
Mills est mort involontairement, du moins moralement (il est inconcevable qu’il se remette de la mort de sa femme, seul élément positif de son monde, lui qui n’a pas accès à la « bulle de beau » évoquée plus haut), Somerset est mort depuis longtemps (en se privant de l’amour d’une femme, du risque lié au fait de devenir père, il s’est privé de l’essentiel de la condition humaine), Doe est mort physiquement (le seul qui ait réellement désiré cette mort d’ailleurs), seul le système perdure, atrocité poussée par une force d’inertie inéluctable.
C'est la Nuit Totale. 
Il n'y a rien à quoi se raccrocher. Soit on nie la réalité (Mills) et l'on en devient la victime, soit on la sublime au sens strict du terme (Doe) et l'on devient un criminel, soit on la met à l'écart (Somerset) et l'on se déshumanise aussi, d'une manière moins violente mais bien plus radicale encore. 

Se7en, plus de 20 ans après sa sortie, n’a rien perdu de son impact émotionnel. Surtout, chaque vision permet d’en apprécier les nombreuses subtilités et l'horlogerie implacable.
Cette métaphore sur l’état de nos sociétés est l’une des plus dures mais aussi des plus lucides parmi celles qui ont été portées à l’écran. Elle n’épargne rien ni personne et ne laisse que peu d’espoir quant à l’avenir. D’autant qu'en 1995, le constat était violent, le trait appuyé, alors qu’aujourd’hui, je le crains, le film apparaît comme bien en dessous de l’atrocité du réel.

Le film se termine sur cette citation de Somerset, citant lui-même un auteur fabuleux :
« Hemingway a écrit "Le monde est un bel endroit qui vaut la peine que l’on se batte pour lui". Je suis d’accord avec la seconde partie. »
J’ai bien peur pour ma part de n’être d’accord avec aucune partie de la citation d’Hemingway. Ce qui en dit long sur moi mais probablement aussi sur vous le monde.



[1] Un exemple de plus montrant que les VF sont très souvent bien en-deçà du texte (voire du sens) de la VO. En VF, Mills dit simplement « marquise » à la place de « marquis », ce qui lui donne certes l’air d’un benêt mais n’a pas vraiment de sens, alors que la VO le montre faire une confusion entre une chanteuse et le nom d’un écrivain, ce qui en dit un peu plus long sur les habitudes du flic, plus impacté par la radio que les bibliothèques. Plusieurs sites présentent d’ailleurs la confusion comme réelle, Pitt s’étant apparemment trompé lors de la scène et ayant insisté (avec raison) pour conserver l’erreur qui nourrissait parfaitement le personnage.   
[2] Nous avons cependant échappé à deux fins insipides et idiotes. Les studios ont en effet suggéré à Fincher une happy end, où Mills sauvait sa femme, ce qui évidemment enlevait toute sa force au final et venait à l’encontre de tout le propos du film. Pire encore, il fut proposé au réalisateur une fin dans laquelle la boite livrée en rase campagne ne contenait pas la tête de Tracy mais… celle d’un des chiens de Mills. Peut-on faire plus con ? Oui, il ne faut jamais sous-estimer l’imagination d’un commercial.