First Look : Jérôme K. Jérôme Bloche
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Nous partons à la découverte d'un sympathique détective avec le premier tome de la série Jérôme K. Jérôme Bloche, intitulé L'Ombre qui tue.

Jérôme (dont le nom est une référence directe à l'auteur de Trois Hommes dans un Bateau) est un jeune détective, ou plutôt un aspirant détective encore en formation, passionné par les polars (qu'il traduit parfois) et les... sirènes de police du monde entier (qu'il collectionne sur cassette). Alors qu'il est en plein travaux pratiques, son professeur de criminologie et d'investigation se fait assassiner par la fameuse Ombre qui terrorise Paris depuis des mois. Avant de rendre l'âme, le professeur Maison a le temps de révéler à Jérôme que l'assassin est l'un de ses élèves.
Le jeune enquêteur va donc terminer ses études en se frottant à un cas bien réel.

C'est en 1985 que débute cette série, publiée chez Dupuis. C'est Alain Dodier qui en est le dessinateur, il se chargera par la suite également du scénario, les premiers tomes étant écrits par Pierre Makyo et Serge Le Tendre.
Cette entrée en matière pose les bases d'un univers réaliste, abordant parfois des thématiques fortes (l'esclavagisme par exemple, avec le vingt-cinquième et dernier album en date) ou des éléments historiques (l'assassinat de JFK, la deuxième guerre mondiale...). Le ton reste cependant clairement grand public, avec un personnage principal quelque peu maladroit et un humour souvent présent, que ce soit dans le texte ("encore une nuit difficile... je n'avais dormi que dix heures.") ou les situations.


Outre les enquêtes, l'on peut suivre l'évolution des personnages principaux, et notamment la relation sentimentale qui débute ici (de manière certes très platonique) entre Jérôme et Babette, une jolie hôtesse de l'air qui ne rechigne pas à aider le jeune homme dans certaines affaires.
La plus grande originalité vient probablement du traitement du personnage principal qui, bien qu'habillé comme Bogart, avec chapeau, trench-coat et clope au bec, est loin de l'image classique du privé endurci et hardboiled. Gourmand, naïf, parfois gaffeur et tête en l'air, claustrophobe, ayant peur du noir, Bloche est finalement très humain et ne doit ses succès qu'à sa persévérance, son courage et un certain flair tout de même.

Graphiquement, le style de Dodier fait des merveilles. Les décors sont souvent superbes, les scènes d'action dynamiques, les visages expressifs et différenciés, les plans parfois inventifs, comme cette scène où, alors que Jérôme s'est réfugié dans un ancien manège qu'il aimait fréquenter enfant, c'est dans les reflets d'une flaque d'eau qu'on le voit discuter avec le propriétaire (pas seulement une coquetterie visuelle puisque cela rend aussi compte de son état d'esprit à ce moment-là).
La colorisation, par Cerise, est également très réussie et parvient à créer les atmosphères adéquates.
Allez, juste pour trouver un défaut, le lettrage est plutôt correct sauf en ce qui concerne les points des "i", qui ressemblent à des accents aigus. Pas de quoi se pisser dessus, OK, m'enfin, un point, ce n'est pas un trait.

Sensible, intelligente, drôle et agréablement amère parfois, voilà une série policière originale et bien menée, à conseiller absolument.



Les autres BD de la rubrique First Look : 

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un personnage principal attachant et très différent des clichés habituels.
  • Un mélange de gravité et d'humour très bien dosé.
  • Élégance et charme du dessin.
  • Certaines enquêtes, parfois un peu trop vite réglées, auraient mérité d'être développées sur plusieurs tomes.
Caught
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Puisque nous l'avons rapidement évoqué il y a peu dans notre article sur l'économie du Livre, nous avons pensé que le moment était approprié pour aborder Harlan Coben. Et nous commençons avec Faute de Preuves.

Dan Mercer, un éducateur pour adolescents, voit sa vie basculer lorsqu'il pense se ruer au secours d'une gamine qui semble avoir des ennuis. Arrivé chez elle, il trouve une porte ouverte et... une équipe de télévision.
Wendy Tynes, journaliste/présentatrice de télé-réalité, vient de lui tendre un piège. En direct à la télévision, des milliers de gens apprennent que Dan est un dangereux prédateur sexuel.
Parallèlement, les flics du coin sont toujours à la recherche de la jeune Haley McWaid, disparue subitement il y a trois mois et laissant ses parents dans une angoisse qui va grandissant.
Bientôt, les deux affaires vont s'entremêler. Et pour Wendy commence une enquête, ou plutôt une quête qui la mènera vers la vengeance ou le pardon.

En général, quelques lignes suffisent pour savoir si un auteur est bon ou pas. Quelques pages disons pour les plus retors. Il ne s'agit pas de savoir si le récit vous plait mais s'il fonctionne, s'il est suffisamment travaillé pour vous permettre d'y croire vraiment. Chez Coben, dès les premières lignes, force est de constater que l'on est dedans. C'est efficace, bien foutu, très habile même, ne serait-ce que dans le changement de point de vue qui s'opère entre l'introduction (déjà excitante) et le premier chapitre (tout aussi bien construit et prenant).
Eh ouais, Harlan, c'est pas Legardinier. On pourra lui reprocher quelques broutilles, mais il est évident qu'il sait ce qu'il fait.

Difficile au premier abord de trouver un quelconque défaut à ce roman, intitulé Caught en VO. Les personnages sont plutôt bien campés, l'intrigue est parfaitement construite, la narration est rythmée, le style efficace. Le genre de thriller/polar qui se lit en deux soirées maximum, pas parce que c'est court mais parce que l'on a du mal à lâcher prise.
L'on peut toutefois trouver quelques petites maladresses en cherchant bien. Parfois, c'est très anecdotique, comme la journaliste qui a besoin de son fils pour... rejoindre un groupe facebook.

Certains auteurs, comme King ou ici ce brave Harlan, ont vraiment du mal avec le net et les ordinateurs en général. Du coup, ils ont toujours besoin, dans leurs récits, d'un "spécialiste" qui se charge des basses besognes. Là, ça ne marche pas pour un tas de raisons évidentes. D'abord la journaliste est jeune, elle fait un métier où, quand même, on utilise un peu le net et les réseaux sociaux, elle est loin d'être idiote, elle fait d'ailleurs elle-même tout un tas de recherches, mais, subitement, alors qu'elle a un compte facebook, elle ne sait pas comment rejoindre un groupe. C'est son fils qui est obligé de lui dire de cliquer sur "rejoindre le groupe". Sinon, la nana était stoppée dans son enquête, parce que ça ne lui serait pas venu à l'idée que le lien "rejoindre le groupe" permettait en fait de... rejoindre le groupe. Ah ben, c'est compliqué hein. ;o)

Plus sérieusement, la thématique du pardon et de la vengeance est tellement dégoulinante de bons principes politiquement corrects qu'elle en devient même irritante. La morale est trop manichéenne pour être seulement digne d'intérêt. Et surtout, ce n'est pas en enfonçant des portes déjà largement ouvertes que l'on peut faire admettre à ceux qui souffrent que ne rien faire face aux salauds est la meilleure solution. Par contre, la thématique, plus subtile, sur le net, les dénonciations, la calomnie, les apparences, est bien plus efficace car nettement mieux approchée et gérée. L'on voit ici la différence entre la reprise facile d'un dogme en vogue chez les bien-pensants et un véritable questionnement (donc un véritable travail d'auteur) sur des dérives actuelles inquiétantes.

Reste encore un tout petit bémol sur les retournements de situation. Les rebondissements sont si nombreux dans le dernier quart du roman que ça en devient un peu artificiel. C'est untel, ah ben non, c'est l'autre, et finalement c'est cette personne-là, mais il y a encore ça que tu n'avais pas vu, et un dernier coup de théâtre ! Ce jeu des poupées russes au niveau des révélations et dénouements est un poil trop poussé. Au bout d'un moment, on "sent" l'auteur derrière, en train de manipuler ses marionnettes.

Ceci dit, l'on peut ergoter mais au final, Coben est un auteur honnête, qui ne fait pas n'importe quoi et ne se fout surtout pas de la gueule de ses lecteurs.
Il y a  dans ce roman un véritable propos offrant une réflexion sur les médias et le net, une mise en scène étudiée qui ménage le suspense, des personnages attachants, un brin d'humour et une manière d'emballer les idées les plus prévisibles dans une touche personnelle qui rattrape le coup.

Conseillé.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Efficace et prenant dès les premières lignes.
  • Suspense constant.
  • Personnages attachants.
  • Un sous-thème intéressant sur la diffamation.
  • La thématique principale sur le pardon, inepte tellement elle est convenue et sans nuance.
  • Une cascade de retournements de situation un peu too much.
Retroreading : Etoiles, garde à vous !
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Alors oui, Robert A. Heinlein est un ancien militaire, frustré par une grave maladie qui lui a fait renoncer à la brillante carrière qu’il avait entamée. On ne discutera pas non plus le fait que l’armée et les valeurs qu’elle véhicule ont fortement impacté son œuvre.
Oui, (d’ailleurs) la citation finale du roman Étoiles, garde à vous ! est bien :
A la gloire éternelle de l’Infanterie.
Oui également, la seule note historique incluse dans le livre met en exergue l’acte d’héroïsme du soldat de 2e classe Rodger Young pendant la Seconde Guerre Mondiale (blessé trois fois, il a pu à lui seul détruire un nid de mitrailleuses et permettre à son unité de s’en sortir).
Oui derechef, le roman est dédié à un certain A. G. Smith ainsi qu’à tous les adjudants de tous les temps.

Et oui, enfin, l’histoire met en lumière la façon dont un jeune ado désœuvré trouvera dans l’armée le cadre et les valeurs qui feront de lui un homme, c'est à dire un adulte parfaitement intégré dans la société : un "citoyen". En effet, le roman (publié en 1959)  se déroule à l’aube du XXIIe siècle, lorsque Juan Rico décide de s’engager dans l’Infanterie Spatiale. Le Terre sur laquelle il vit est alors régentée par l’Armée depuis la Grande Guerre Atomique dont il a fallu un siècle pour se relever (espérons que l'auteur ne soit pas visionnaire, sinon on va droit dans le mur). Et l’exploration spatiale repose sur des principes similaires. Juan, déjà échaudé par un premier refus au poste qu’il souhaitait, va devoir se conformer à la dure loi du fantassin, un entraînement rigoureux et impitoyable, d’autant que, sur les mondes lointains, la guerre contre les Arachnides fait rage…


Doit-on pour autant s’arrêter à ces observations et classer définitivement ce roman dans la catégorie des livres militaristes et réactionnaires ? Ce serait une erreur, pourtant régulièrement commise par la plupart des critiques littéraires français de la fin du XXe siècle. Car quoi qu’on en dise, Heinlein est un sacré écrivain (cf. cet article consacré à l'adaptation de son All you zombies). Autant pour les passages où les personnes doutent, se sermonnent, prennent des résolutions, que pour les moments de bravoure où il décrit les combats, âpres, inhumains, au sein desquels le fantassin, malgré son équipement incroyable (armure auto-réparatrice, unité de propulsion - ou jet-packs - permettant de faire des bonds de plusieurs dizaines de mètres, réseau de communication inter-unités - ceux qui ont vu le très bon Edge of tomorrow peuvent se faire une bonne idée de ce que cela représente) n’est qu’un pion presque impuissant, mais un pion nécessaire, dans un conflit dont les enjeux le dépassent. Face à l’adversité, à l’enfer qui se déchaîne à la surface des planètes où s’effectuent les raids, oui, les jeunes hommes pour survivre doivent faire appel à toutes leurs ressources, et ne font confiance qu’à la voix féminine qui leur signalera le retour au bercail (car dans cet univers, les femmes, plus vives, plus douées, plus rationnelles et dignes de confiance que les mâles, occupent des postes capitaux comme celui de pilote des vaisseaux de combat).

Starship Troopers est un roman jouissif d’une très rare qualité d’écriture, redoutablement efficace dans ses descriptions, pertinent et dynamique dans sa narration. Si nombre des juveniles de l'auteur (livres pour la jeunesse) insistent effectivement sur la place que doit se faire un jeune être humain dans une société où l’ordre doit être rétabli, des petits romans sincères et sensibles comme Une porte sur l’été ont su étonner par leur justesse de ton et un certain accès de sentimentalisme nostalgique – et puis, on remarquera au gré des lectures son amour immodéré pour les chats, et un homme qui aime et respecte autant nos amis félidés est forcément représentatif de l’élite humaine. Avec En Terre étrangère et son cycle sur l'Histoire du Futur (un cycle construit patiemment et depuis ses débuts comme écrivain, divisé ultérieurement en quatre âges), Heinlein a d’ailleurs prouvé qu’il était capable d’écrire encore autre chose, dans une perspective plus étendue et avec un talent sans cesse renouvelé, même s’il a eu bien du mal à convaincre l'intelligentsia française qui ne voyait dans ses écrits que des pamphlets réactionnaires et vains (sans doute les mêmes qui réduisaient Clint Eastwood au personnage de l’inspecteur Harry…).
L'adaptation cinématographique par Verhoeven, pourtant singulièrement jubilatoire, d’une grande audace stylistique, a souffert d'une forme similaire de rejet lié à une compréhension biaisée, alors que son anticonformisme triomphant n'est finalement pas si éloigné du sous-texte d'Heinlein, quand bien même, et il faut le reconnaître, l'auteur admette son attirance pour des régimes autoritaires, tout en rejetant avec la plus grande force toute forme de communisme (c'est particulièrement évident dans sa description de la civilisation extraterrestre). On pourra également hésiter face aux arguments développés sur la nécessité du rétablissement de la peine de mort dans certains cas extrêmes. Rico (le roman est écrit à la première personne) et son mentor, un professeur d'Histoire aigri (on le serait à moins devant le gâchis total qui a engendré les conflits nucléaires), développent également cette notion de civisme particulière mettant en avant les devoirs au détriment des droits citoyens. Ces thèses assumées par Heinlein lui ont valu quelques volées de bois vert et un statut de réactionnaire dont il a lui a fallu quelques décennies pour se débarrasser, même si, le succès aidant, il fut par ailleurs largement récompensé (Starship Troopers, le titre original du roman, a reçu notamment le prix Hugo de la SF en 1960). Aujourd'hui, face à l'ampleur de l'œuvre qu'il a conçue, ces polémiques ont fait presque toutes long feu.


A noter que le titre français est emprunté à une chanson de... Guy Béart dont les paroles figurent en exergue. Dit comme ça, ça fait drôle, et presque peur…  


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un grand récit de SF, brillant et passionnant.
  • Un style dynamique, des concepts clairs et un univers cohérent.
  • Un regard novateur sur les sexes et le rôle de chacun dans la société.
  • Un récit d'initiation jalonné de ce qu'il faut d'embûches, de désillusions et de drames.
  • Un texte à la première personne bien équilibré.

  • Une glorification de l'armée qui a été diversement appréciée selon les pays et les époques.
  • Une critique à peine voilée du communisme qui aujourd'hui pose moins de problèmes.
Économie du Livre : quelques chiffres et constatations
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Nous allons aujourd'hui nous attarder sur la réalité du monde de l'édition, un secteur fort mal connu du grand public et sur lequel beaucoup de fantasmes circulent.

Pour cette petite analyse, nous allons nous appuyer sur le rapport de mars 2015 de l'Observatoire de l'Économie du Livre, disponible en ligne sur le site de la Société des Gens de Lettres. Les chiffres concernent les années 2013 et 2014, donc une période suffisamment récente pour éclairer sur l'état actuel de l'édition et ses réalités économiques.
Alors, on va essayer de pas être trop chiant, le but est d'être informatif, certains chiffres nécessitant d'être expliqués et remis dans leur contexte. On va même parler de vos... goûts. Car le top 30 des ventes est édifiant.
Mais commençons par quelques données générales.

L'on peut constater que la production est en augmentation (+ 3,7 % en 2013, + 7,3 % en 2014) alors que les ventes sont en baisse, que ce soit en volume (nombre d'exemplaires vendus) ou en chiffre d'affaire (grosso modo, aux alentours de - 3 % en 2013).
L'édition est donc le seul (à ma connaissance) secteur économique où l'offre augmente artificiellement alors que la demande est de plus en plus faible (même si une légère reprise a pu être constatée en 2015, cf. ce document, suivie d'une stagnation en 2016, cf. cet article du Monde). Le résultat est qu'évidemment les livres se vendent peu. Très peu.

Lorsque j'avais avancé dans cet article (pour démontrer l'imbécilité de l'un des arguments de Télérama sur la SF) que la majorité des romans (en tout cas les premiers romans d'auteurs inconnus) se vendent à quelques centaines d'exemplaires seulement, j'avais eu droit à quelques réactions sceptiques. C'est pourtant la réalité, mais cette réalité est biaisée pour le grand public, principalement à cause de deux faits que l'on peut très bien constater dans ce rapport.
D'une part, le public ne connait que ce qui se vend "anormalement" beaucoup par rapport à la production globale. Les éditeurs ne communiquent évidemment que sur ce qui cartonne et les médias ne s'intéressent qu'aux énormes succès également. Cela donne déjà une fausse image de la réalité du secteur, un peu comme si vous n'aviez, dans votre entourage, que des gagnants du loto.
D'autre part, les moyennes qui sont rendues publiques n'ont aucun sens dans ce secteur, justement à cause de la présence de quelques exceptions qui les faussent.

Si l'on prend par exemple le tirage moyen, l'on constate qu'il est annoncé à 5966 exemplaires. Pas mal, pas mal du tout même. Sauf que l'immense majorité des livres ne sont pas tirés à autant d'exemplaires. Et encore moins vendus dans ces proportions. Les moyennes concernant les livres ne sont pas interprétables directement car il existe une trop grande disparité entre l'immense majorité qui se vend très peu et les best sellers qui atteignent des sommets.
Prenons un exemple simple. Admettons que sur dix livres, neuf se vendent à 500 exemplaires et un à 150 000. En faisant une moyenne, l'on obtient 15450. Cette moyenne ne correspond à rien et ne reflète pas la réalité de la majorité des auteurs qui n'auront jamais assez de leurs seuls droits d'auteur pour vivre. Dans l'exemple ci-dessus, la moyenne ne rend aucunement compte de la majorité des ventes (90 % des livres se vendant 30 fois moins que ce que semble annoncer le calcul moyen).
L'Express annonce dans cet article que les ventes d'un premier roman se situent entre 500 et 800 exemplaires, c'est déjà assez optimiste (je les soupçonne de ne pas tenir compte des petites maisons d'édition). M'enfin, cela permet de constater qu'un premier roman, en moyenne, va rapporter à son auteur environ... 1000 euros. Voilà qui permet de ne pas s'enflammer quand on signe un premier contrat.

Niveau nouveautés, l'on comprend pourquoi il est si hasardeux de se lancer dans l'édition : plus de 66 000 nouveautés en 2013, plus de 68 000 en 2014. Quand on sait que les Français lisent peu (seuls 53 % des Français ont acheté au moins un livre en 2014), l'on comprend que cette immense masse de nouveautés ne peut absolument pas trouver un public. D'autant que les nouveaux romans (même s'il n'y a pas que des romans compris dans ce chiffre) ne sont pas en "concurrence" avec les seules nouveautés mais avec l'ensemble des titres disponibles (qui ne disparaissent pas d'une année sur l'autre).
Ainsi, en 2014, c'est plus de 700 000 références qui sont disponibles en France à la vente (auxquelles il convient d'ajouter l'occasion, qui a son poids aussi).

Au niveau de la répartition des livres, il est intéressant de constater que c'est encore le roman qui compose la plus grande part du total (25 %), suivi de près, et à égalité, par le secteur Jeunesse (13 %) et Loisirs/Vie Pratique (13 %). Ce sont ensuite les Sciences Humaines (10 %) et les livres scolaires (9 %) qui suivent. La bande dessinée est en sixième position en représentant 7 % de la production.
La part des traductions est finalement assez faible (aux alentours de 17 %), l'essentiel de la production étant donc locale.

Intéressons-nous maintenant au plus énervant (ou rigolo, suivant l'état d'esprit), les 30 livres les plus vendus en 2014, tous genres confondus. Prenez un petit Tranxene parce que je vous assure, il y a de quoi se fracasser les burnes sur une enclume !
Numéro #1 des ventes, Valérie Trierweiler, avec Merci pour ce moment. Le livre le plus vendu en 2014 n'est pas un roman, ni même une BD, c'est le truc égocentré d'une gonzesse qui déballe les histoires de coucheries de son ex !! Ah on est dans la grande littérature.
Putain, et ça s'est vendu à 603 000 exemplaires !!
C'est à désespérer du genre humain.
Et c'est pas fini.

Dans le top 10, il y a trois livres d'Erika Leonard James. Trois. Dans le top 10.
Vous ne savez pas qui c'est ? C'est l'auteur de 50 nuances de Grey et de ses suites, les fameux récits de SM gentillets pour ménagère ménopausée.
Donc, ce qui intéresse les gens, c'est de la bite, de la chatte et des nichons ?
Si encore c'était un peu ambitieux, avec du fond, un vrai propos, mais bordel, c'est le niveau zéro de l'écriture ! Mon chat a plus d'idées et de style, et pourtant il ne pense qu'à bouffer et dormir.

Alors, ensuite, il y a quand même deux fois Gilles Legardinier. Je vais être franc, je n'ai pas lu les deux romans qui sont classés, mais j'avais fait une tentative avec Et demain tout change, dont j'ai, chose très rare, abandonné la lecture en route tellement c'était mauvais. Une litanie de lieux communs, de facilités, de bons sentiments débiles et de personnages creux, un truc écrit avec les pieds, sans l'once du début d'un style ou d'une idée quelconque. Donc à moins que je sois tombé sur un roman écrit sous LSD en deux jours, je suppose que le reste de sa production est du même acabit.

Une bonne BD tout de même dans le lot.
L'on retrouve aussi plusieurs Levy et Musso. Je sais qu'il est de bon ton de les critiquer (et il est vrai qu'ils ne sont pas parfaits, cf. cet article), mais je vous assure que comparés à Legardinier, les deux-là c'est Shakespeare et Hugo hein.

Bon, on trouve aussi des machins sociétaux ou des recueils humoristiques, comme les deux volumes de La Femme Parfaite est une Connasse ou Voyage en Absurdie. Pas de quoi casser trois pattes à un connard (non, il n'y a pas de coquille dans cette phrase). L'on a aussi des livres pour ados, du style Nos Étoiles contraires.
Niveau BD, l'on peut noter la présence de trois albums : le Chat de Geluck, un Joe Bar Team et un Blake et Mortimer.
Dans les auteurs très connus, l'on peut citer D'Ormesson, avec un "roman sur rien", ou une sorte de longue divagation sentencieuse, et Zemmour, avec un essai intelligent et bien écrit, mais toujours pas de roman de genre dans tout ça !
C'est un peu Harlan Coben qui sauve les apparences, avec Ne t'éloigne pas.
Pour le reste, j'avoue ne pas connaître suffisamment pour émettre un avis. Mais tout de même, ce n'est pas folichon.

Ne vous méprenez pas, bien entendu que chacun a le droit de lire ce qu'il veut, même des conneries, même Voici si ça lui chante. Mais... sur plus de 60 000 nouveautés, c'est ça le top 30 ? Ce sont ces trucs-là qui dépassent les 200, 300, 500, 600 000 exemplaires ?
On peut se consoler en se disant qu'il y a le Goncourt dans le lot (Pas Pleurer, de Lydie Salvayre, qui a succédé à l'excellent Au-revoir là-haut de Pierre Lemaitre), mais c'est aussi une forme de conformisme regrettable, puisque c'est "ce qu'il faut lire".
Bref, les gens ont des goûts étranges, voire des goûts de chiottes (pas les chiottes propres, avec le carrelage qui brille et un doux parfum de désodorisant fruité, des chiottes bien crades, avec des coulures maronnasses sur les murs et des morceaux qui flottent dans la cuvette), mais ce n'est ni nouveau ni surprenant. Juste triste.


First Look : Wunderwaffen
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Guerre uchronique et avions de légende sont au cœur de ce First Look consacré à l'album ouvrant la série Wunderwaffen.

Le premier tome de Wunderwaffen, intitulé Le Pilote du Diable, sort en 2012 chez Soleil. Le scénario est écrit par Richard D. Nolane (auteur également de Space Reich dans un genre similaire), les dessins sont de Maza.
Tout commence en août 1946, alors que les alliés ont connu plusieurs revers, dont l'échec du débarquement en Normandie le 6 juin 1944. Les scientifiques et ingénieurs du Reich ont mis au point de nouvelles armes dont le niveau technologique leur donne une supériorité tactique évidente.
C'est dans ce cadre qu'évolue le capitaine Walter Murnau, pilote chevronné aux commandes d'un Lippisch P13a. Mais dans l'Allemagne nazie, remporter des combats aériens ne suffit pas toujours pour rester à l'abri des foudres d'un Führer plus paranoïaque que jamais après un attentat lui ayant coûté un bras.

C'est en premier lieu l'aspect visuel, superbe, qui frappe le lecteur. Les avions sont magnifiquement représentés, les décors sont très beaux, les personnages historiques parfaitement reconnaissables. Si le novice pourra prendre au départ les avions à réaction présentés dans ces planches pour de pures inventions, les amateurs reconnaîtront sans problèmes les engins dessinés ici. Le niveau de documentation, indispensable pour ce genre de récit, est donc bon.


Niveau intrigue, nous sommes dans du géostratégique, c'est le destin de plusieurs nations qui se joue ici, ce qui relègue les protagonistes dans un rôle parfois minimaliste. Ainsi, Murnau, le personnage principal, n'est défini que par le fait qu'il est un excellent pilote et qu'il ne porte pas Hitler dans son cœur. Un peu léger. Tous les autres personnages secondaires "non historiques" sont complètement lisses. Dommage, un peu de chaleur humaine aurait permis d'atteindre un niveau supplémentaire de dramatisation.

Certains éléments sont néanmoins parfois un peu légers question vraisemblance. Les échanges radio par exemple ne respectent pas la phraséologie ni même une vague approximation ("on arrive" comme seul échange avec la tour lors d'une approche, c'est quand même un peu light). Au niveau du réalisme de vol, là aussi une scène un peu mal foutue où un bimoteur Focke-Wulf 189 semble plonger vers le sol parce qu'il perd un moteur. Il faut savoir que même si les deux venaient à s'arrêter au même moment, l'avion continuerait de planer si le pilote le laisse descendre légèrement [1]. Le fait d'atterrir sans moteur fait d'ailleurs partie de la formation initiale d'un pilote.

Dans le domaine stratégique, si l'on comprend fort bien que l'échec du débarquement ait pu porter un sérieux coup d'arrêt aux prétentions des alliés, l'on voit mal comment la simple mort de Joukov (et d'une partie de son état-major) pourrait justifier l'effondrement du rouleau-compresseur soviétique et le rétablissement allemand à l'Est.
Cette petite insuffisance explicative mise de côté, le récit, basé sur de nombreux éléments réels, parvient à convaincre. L'on retrouve bien sûr des noms très connus (Himmler, Churchill, De Gaulle, Goebbels...) mais aussi les fameuses armes miracles développées par les Allemands (qu'elles aient été réellement utilisées au combat ou qu'elles soient restées à l'état de prototype).


Il faut dire que les progrès stupéfiants de l'Allemagne dans tous les domaines techniques sont encore aujourd'hui une source d'émerveillement tant les technologies pouvaient passer pour de la pure science-fiction pour l'époque. Premier chasseur à réaction, premier bombardier à réaction, premier hélicoptère, premier fusil d'assaut, premier équipement de visée nocturne à infrarouge, sans compter des études sur les premiers appareils à décollage vertical, ces engins tenaient effectivement du "merveilleux" (= wunder).
Quelques pages en fin d'ouvrage reviennent d'ailleurs sur ces appareils parfois si exotiques (le Messerschmitt Me 163, un enfer à faire atterrir, le Lippisch à ailes delta, à l'aspect si futuriste encore aujourd'hui, l'aile volante Horten Ho-229, l'Arado ar 234...). Ce supplément évoque également l'enjeu majeur que représentait le vol de technologie après la défaite allemande (l'opération américaine Paperclip exfiltre des centaines de scientifiques, dont Wernher von Braun, qui sera l'artisan principal du programme spatial US) mais aussi les légendes et thèses complotistes qui fleurirent après la guerre (avec un extrait, relativement bien vu, du magazine français Top Secret, un torchon publiant un ramassis de conneries, allant des théories de la Terre plate à la mise en doute de l'existence des missions lunaires ou même des satellites).

Si la série en est déjà à son onzième tome (sorti le mois dernier), il faut également reconnaître que les auteurs ont tendance à diluer énormément une histoire qui aurait gagné à être plus dense. Notons également que des éléments plus SF/fantastique donnent à la suite une atmosphère quelque peu différente (qui peut aussi s'expliquer néanmoins par les recherches occultes de Himmler).
Un contexte historique passionnant, des engins volants fascinants, de superbes planches et un côté ésotérique et mystérieux parviennent à rendre ce titre addictif et agréable malgré quelques petits défauts et un souci de rythme sur la longueur.

Vivement conseillé aux passionnés d'aviation, d'Histoire et d'uchronie.



[1] Le rapport entre la hauteur de l'appareil et la distance qu'il peut parcourir après une panne moteur totale s'appelle la finesse. Contrairement à ce que l'on pourrait instinctivement penser, la plupart des gros avions de transport civils possèdent une très bonne finesse.



Les autres BD de la rubrique First Look : 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une uchronie partant sur de très bonnes bases.
  • Un background particulièrement riche.
  • Des avions mythiques, parfaitement représentés.
  • Le côté informatif (et très intéressant pour le non-spécialiste) des bonus.
  • Des personnages peu développés.
  • Une intrigue un peu trop diluée sur la longueur de la saga (toujours en cours).
  • Quelques approximations techniques et stratégiques.