Les comics "Star Wars - La Haute République" démarrent bien !
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Après trois romans, Star Wars - La Haute République se poursuit en bandes dessinées ! En France, l'éditeur Panini Comics a choisi de publier deux chapitres tous les deux mois regroupés dans un « petit tome » en couverture dure pour 5,99 €, pour coller au plus près des sorties aux États-Unis. Puis dès qu'un arc narratif est terminé (en cinq ou six chapitres), celui-ci sort dans un tome plus classique (le format 100%) les regroupant, pour 18 €. Une proposition commerciale à saluer permettant aux moins patients d'acquérir la bande dessinée à prix équivalent et plus rapidement. Ainsi, les trois premiers fascicules mis en vente ces derniers mois (Ordalie en mai, Dans les profondeurs en juillet et L'attaque des Hutts en septembre) proposent le premier arc, Il n'y a pas de peur, étalés sur cinq épisodes (puis le premier du suivant) qui seront donc compilés dans le sobrement intitulé Star Wars - La Haute République • Tome 1, en rayon le 13 octobre prochain. 

Keeve Trennis est une Padawan passant les épreuves pour devenir Chevalier Jedi, sous l'égide de son maître Sskeer (déjà croisé dans La Lumière des Jedi). Ava Kriis (idem), la proclame Chevalier. Pas de temps à perdre : depuis la Grande Catastrophe et l'inauguration du Flambeau Stellaire, Kriss est la Marshall de ce gigantesque satellite, symbole d'espoir pour unir la République et les planètes éloignées du système.

Trennis et Skeer, accompagnés des jumeaux Jedi Ceret et Terec (les « gémélliés ») font route vers un vaisseau détruit dans lequel tout son équipage et un Hutt ont été massacrés. Seul un Nihil est à bord, vite trucidé par Sskeer, qui s'engouffre de plus en plus dans une rage incontrôlable depuis qu'il a perdu son bras (lors de la Bataille de Kur) – un autre repoussera à terme. Pourquoi Skeer semble si différent ? Que s'est-il passé dans cet étrange vaisseau ? L'enquête dirige le groupe des quatre Jedi sur la planète Sedri Minor…

Si tout va très vite dans ce premier arc, on apprécie la proposition graphique de l'ensemble et le scénario plutôt riche (en personnages, lieux, action…) même si un brin convenu. Keeve Trennis, trépidante, qui n'a pas sa langue dans sa poche, amusante et au look atypique (moitié du crâne rasé, double sabre laser à lames vertes) est attachante, rejoignant ces Padawan encore à cheval entre l'apprentissage et les responsabilités. Son maître Sskeer n'est pas en reste, roc massif, impulsif, on apprécie sa force et son franc-parler. Tous deux se font presque voler la vedette par Avar Kriss, majestueuse et charismatique, intervenant régulièrement dans la fiction. En plus d'Avar Kriss (très présente dans La Lumière des Jedi), on croise Vernestra Rwoh et Imri Cantaros (Une épreuve de courage) et les fameux Drengir (En pleines ténèbres). Ces derniers sont nettement plus menaçants que dans le roman où ils furent introduits (dont les principaux héros, Reath Silas, Orla Jareni et Cohamc Vitus vont apparaître dans les prochains chapitres des comics). C'est presque un soulagement après les avoir découvert sans être réellement exploités auparavant. Ici, on comprend à quel point ils sont vraiment dangereux. Une réhabilitation de mise.

C'est à la fois la force et la faiblesse des comics La Haute République. D'un côté ils forment la jonction dont manquaient cruellement les trois romans : on visualise mieux certains protagonistes, on est déjà familiers avec des éléments, on apprécie clairement le voyage ! D'un autre côté, ils laisseront sur leur faim les non-connaisseurs des précédents ouvrages… Même si on peut lire cette première salve de chapitres sans difficultés majeures, nul doute qu'un néophyte sera moins emballé voire un peu paumé… mais aura probablement envie de se diriger vers les autres livres. Le puzzle de La Haute République s'assemble donc de plus en plus (il était temps) mais peut mettre sur la touche les nouveaux venus.

À l'écriture, on retrouve Cavan Scott, déjà installé sur Star Wars depuis quelques années avec les comics Dark Vador - Les contes du château et la série de romans jeunesse Aventures dans un monde rebelle. Si l'auteur s'en sort globalement bien (à l'exception d'un tic de langage pénible – voir plus loin), il a du mal à prendre son temps pour poser ses nouveaux personnages. Tout va très vite, trop vite, surtout au début. Heureusement, on trouve une narration plus équilibrée par la suite.

Ario Anindito dessine l'intégralité des cinq chapitres que forment Il n'y a pas de peur. Il a travaillé, entre autres, sur les comics Red Hood and the Outlaws, Wolverines, Secret Wars - House of M… Ses traits précis (encrés par Mark Morales), parfois trop propres ou lisses, séduisent quand même et permettent une fluidité efficace dans les scènes d'action au découpage dynamique. La lisibilité et l'enchaînement des cases est donc un sans faute, bien aidé par la parfaite colorisation d'Annalisa Leoni. Les jeux d'ombres et lumières qui parsèment le récit trouvent de beaux échos graphiques lorsque l'artiste se plaît à instaurer une ambiance avec une colorimétrie axée sur une ou deux teintes : le deuxième épisode nappé de bleus et verts, le troisième presque intégralement épuré en jaune, le quatrième et son enveloppe pourpre, et ainsi de suite. 

Il est nécessaire de revenir sur deux points qui peuvent gêner certains lecteurs. Si les bandes dessinées ne comportent pas d'écriture inclusive avec ses points médians, le pronom « iel » est utilisé quelquefois pour qualifier Ceret et Terec. Ces créatures ressemblant presque à des humains sont « non binaires » et n'ont donc pas de genre précis (masculin ou féminin), ce sont des Kotabi. Leur connexion mutuelle (proche de la fameuse « dyade » de l'épisode IX au cinéma) est une nouveauté côté littérature Star Wars.

Bref, on se surprend à lire « iel » une ou deux fois sans que cela n'entâche finalement la lecture (ce qui n'est pas le cas des points médians – heureusement absents ici). Difficile pour le traducteur d'utiliser il ou elle à propos de Ceret et Terec puisque le pronom impersonnel they est utilisé en anglais à leur égard. Je reconnais bien volontiers, n'étant pas très fan de ce néologisme, que « ça passe finalement assez bien » dans le cadre de cette BD Star Wars. (NDLR : attention, il s'agit tout de même d'un précédent dangereux et néfaste, cf. cet article).

La véritable pénibilité liée à l'écriture revient à Sskeer qui « roule les S » à cause de sa race reptilienne. Par conséquent, tous les mots comportant des « s », « ss », « ce » ou « ç » voient leur lettres multipliées… « Ssssabre laser ; cccela ; sssol ; ççça ; influencccce ; etc. » Un enfer à lire, à chaque bulle où Sskeer intervient, donc presque tout le temps… C'est agaçant ; beaucoup plus qu'un « iel » qui intervient une fois à peine par chapitre.

Ce premier tome de Star Wars - La Haute République remporte son pari d'embarquer les lecteurs (particulièrement ceux déjà connaisseurs des autres romans) dans une aventure épique, solidement illustrée et emmenée par un groupe de Jedi attachants et singuliers. Un enrichissement solide au mythe Star Wars plutôt réussi donc, malgré les quelques défauts relevés. À voir sur le long terme si ceux-ci sont gommés et que l'ensemble tient la route en terme de cohérence et d'intérêt mais ça démarre plutôt bien ! 


À gauche, la superbe couverture du premier « petit tome » en édition limitée à 500 exemplaires, signée Gabriele Dell'Otto. Au centre, les deux couvertures provisoires des fascicules 4 et 5 (en vente les 8 décembre et 16 février prochains). À droite, la couverture du premier « tome classique » qui sortira le 13 octobre et qui compile donc les cinq chapitres chroniqués dans cet article.



Yoda en comics !
 
Encore un autre comic book Star Wars - La Haute République ? Et oui ! Une seconde série est publiée aux États-Unis en parallèle de celle qu'on vient de voir, chez un autre éditeur (IDW au lieu de Marvel). Elle se destine à un plus public plus jeune.
 
Sous-titrée Les Aventures, on pourra découvrir le premier tome (Collision imminente) en France, le 10 novembre prochain (toujours chez Panini Comics). Daniel José Older signe le scénario et Harvey Tolibao les dessins. On nous promet de découvrir Yoda durant l'ère de la Haute République.
Rendez-vous sur UMAC pour la chronique à sa sortie !

 

On rappelle que tous nos articles sur Star Wars - La Haute République sont compilés dans cet index.


+ Les points positifs
- Les points négatifs
  • Des personnages charismatiques dont le binôme Keeve Trennis/Sskeer, attachant, et Avar Kriss, impérial
  • Graphiquement séduisant : découpage précis, planches soignées, colorisation variée, belles séquences d'action…
  • La menace des Drengir nettement plus concrète et efficace (que dans le roman En pleines ténèbres)
  • Un bon équilibre des genres (humour, action, effroi, etc.)
  • (Enfin « voir » en couleur des personnages croisés dans les romans)
  • Un travail éditorial de qualité et une double édition commercialement équitable




  • Peu accessible si on n'a pas lu les romans
  • Un rythme très inégal, ça va globalement trop vite
  • L'écriture des sons « ssss » pour le personnage de Sskeer




Joker/Harley : criminal sanity
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« Cinq choses permettent de transcender la médiocrité du quotidien :
une intelligence supérieure, des livres pour l’alimenter, des outils pour les suppléer lorsque c’est nécessaire, beaucoup de préparation et une résolution sans faille. »

Joker/Harley : criminal sanity
est sorti chez Urban Comics... Ce n'est un mystère pour personne : le Joker  et Harley Quinn sont deux personnages de l'univers de Batman qui bénéficient, ces dernière années, d'une popularité incontestable.
Il y a des centaines de pages internet vous expliquant à quelle seconde de quel épisode de la série animée Batman on peut apercevoir pour la première fois la petite psy préférée de Monsieur J. Il y en a encore bien plus, plus ou moins érudites, traitant du cas du Joker et se lançant dans de folles théories à base de "Ouais, mais le Joker est polymorphique, il n'est qu'un concept métaphorique, tu vois, c'est l'incarnation maléfique de tout ce qui va mal dans nos sociétés corrompues, la némésis de Batman et gnagnagna...". On pourrait vous pondre ce genre d'article à l'envi mais tel n'est pas le sujet de cette chronique, si vous me permettez de vous l'avouer tout aussi sec.
DC a pris depuis des années le parti d'oser (pour le meilleur et pour le pire, selon les cas) explorer une multiplicité de narrations possibles autour des grandes icones du label. Il en est qui s'en plaignent, râlent de ne pas y voir de cohérence, pestent du manque de continuité... Moi pas. Perso, ça m'enthousiasme. Je vois ça comme un exercice de style culotté. Là où d'aucuns (ouais, Big M, je te cause) se sentent obligés d'alourdir inutilement leurs récits avec des histoires de multivers trop souvent claquées au sol, DC joue franc jeu avec des lecteurs considérés assez matures pour piger l'intérêt d'une relecture et invente des approches différentes de Batman, du Joker ou de Harley Quinn sans chercher à se justifier, sans se planquer derrière je ne sais combien de dimensions parallèles ou autres What if. J'apprécie qu'on me considère capable de gamberger un minimum et de capter l'intérêt d'une démarche artistique de ce genre. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : le coup du multivers, ça peut être très bien fait... j'adore Into the Spider-Verse que je considère, pour ma part, comme le meilleur film de super-héros de ces dernières années et qui capture selon moi bien mieux l'essence de ce qu'est un comic que n'importe quel live action movie, mais on est loin d'avoir toujours ce niveau d'élégance dans la simplicité quand Marvel nous pond une histoire sur plusieurs univers.


Mais peu importent le Tisseur et ses potes. Ici, on a une histoire nous narrant les premiers contacts entre Harleen Quinzel et ce bon vieux psychopathe de Joker. Oui, comme dans le récent et incontournable Harleen de Stjepan Šejić, très axé sur la psychologie des personnages (ça me fait penser que je ne vous en ai jamais parlé, de cet album... bah, achetez-le... point final... voilà, ma chronique tient en ces mots).

Mais à dire vrai, le fait qu'il s'agisse là d'une origin story de leur relation est sans doute le seul point commun entre ces deux ouvrages. Joker/Harley : criminal sanity amène en effet un vernis très différent à ce couple explosif... c'est un thriller dans la plus pure veine du Silence des Agneaux ou, pour ceux qui s'en rappellent, de la série Profiler avec Ally Walker. 

Ici, nous faisons connaissance avec une Harleen qui n'est pas simplement une psy rencontrant Joker à Arkham et tombant sous son emprise. Elle est une jeune profiler, sans doute la plus prometteuse de tout Gotham et, à ce titre, elle travaille aux côtés de l'inspecteur Gordon pour élucider les crimes de meurtriers en série (la pauvre fille a du taf, à Gotham !).
Cela fait maintenant cinq ans que sa colocataire Edie, que Harleen considérait comme sa seule famille, a été assassinée par un serial killer surnommé le Joker. Alors que la police est sur le point de classer cette affaire irrésolue, la jeune enquêtrice va reprendre le cas à son compte et se lancer dans une danse concentrique avec le diable.

Le récit de 280 pages nous décrit certes les motivations et les cicatrices de Harleen mais aussi le passé et les traumatismes du jeune garçon qui deviendra le Joker... Enfant illégitime violenté et accusé d'avoir laissé sa mère se noyer, il vivra une enfance où les violences quotidiennes iront de pair avec une habitude grandissante à se dissimuler derrière un masque. Une fois éveillé le tigre en lui, il laissera libre cours à ces pulsions meurtrières qu'il estimera être autant de pulsions créatrices d'un art qu'il veut partager avec le monde. Mais le monde semble peu réceptif à ses créations, jusqu'à ce que cette jeune profiler s'intéresse à lui et qu'elle montre une érudition et un sens de l'analyse qui stimuleront sa créativité et son audace.


Vous ne verrez ici que peu de références à l'univers de Batman : le docteur Crane en directeur d'Arkham, Victor Zsas et... deux apparitions de Batman, dont une pouvant expliquer l'obsession à venir du Joker pour son ennemi mortel. En dehors du fait que les deux personnages centraux portent les noms du Joker et de Harley, l'histoire pourrait d'ailleurs fort bien raconter une enquête on ne peut plus classique impliquant un tueur en série et une enquêtrice... Les personnages emblématiques de DC ne sont quasiment, ici, comme le reste de Gotham, que des skins de luxe habillant un thriller très honnête mais d'un grand classicisme pour qui a l'habitude de ce genre de lecture.

Mais si Gotham n'apporte pas grand-chose au genre, ce genre apporte-t-il quelque chose à Gotham ? 
En ce qui me concerne, je dirais que ça ne fait pas le moindre doute. Il y apporte ses clichés les plus navrant mais aussi ses thématiques et son sérieux, son réalisme et ses frissons.
Cette itération du Joker est très éloignée du lascar rigolard que l'on imagine tous. C'est un tueur froid qui ne doit son nom qu'à sa signature : le sourire forcé qu'il dessine à ses victimes en insérant dans leur bouche un cintre en fil de fer tordu en forme de rictus caricatural. Manquant un peu de finesse dans son propos à ce sujet, le comic en fait la victime juvénile et orpheline de mère d'un beau-père violent et alcoolique... mais si ce passé peut être un peu convenu dans ce genre de récit, il donne naissance à un Joker assez glaçant de réalisme et au comportement étrangement crédible, voire "compréhensible". D'autant plus compréhensible que sa psyché nous est expliquée par une Harleen Quinn perspicace et bénéficiant, dans ses analyses, de toutes les recherches de la scénariste Kami Garcia, généralement plus habituée à la catégorie young adult (Sublimes créatures, Teen Titans - Raven et Teen Titans Beast Boy) mais ici très impliquée dans un récit bien plus sombre. Elle fut conseillée par le docteur Edward Kurz, authentique profiler et psychiatre judiciaire de métier. 
Harleen est plus que jamais une femme forte, brillante et combattive. Mais cette fois, elle est bien plus équilibrée et stable. Visiblement rompue à certains sports de combat, dotée d'un intellect au-dessus de la moyenne et d'une plastique proprement irréprochable, c'est elle l'héroïne, c'est elle le point focal de l'histoire et l'enquête qu'elle mène est convaincante dans ses grandes lignes comme dans ses détails... même si l'on y retrouve quelques grandes lignes un peu "tarte à la crème" typiques du genre.



Mais avant tout, c'est une expérience visuelle.

C'est à mon sens le grand apport de cet opus à l'univers : les meurtres à foison sublimés par les comics dans un grand délire d'esthétisation et de rigolade les transformant en simples anecdotes du récit sont ici présentés avec crudité et sans filtre.
Cela donne à la haine de Harleen et à la folie du Joker un terreau des plus crédibles et une plausibilité angoissante.
Bien mieux que le film récent sur le Joker, ce comic (présentant pourtant un Monsieur J mille fois moins charismatique) nous rend les personnages quasi palpables tant par le scénario réaliste que par le traitement graphique de la moindre planche.

Il faut dire que cet album est intrigant... La moitié est en noir et blanc et l'autre en couleurs. Contrairement à ce que l'on a l'habitude de voir, le noir et blanc est ici le traitement du présent de narration ; les planches en couleurs illustrent le passé, les souvenirs.
Il faut sans doute y voir une symbolique, les rares survivances de couleurs au présent étant le vert des cheveux du Joker et le rouge sang sur sa bouche...
Tout, de ce passé, a disparu, a été délavé dans les désillusions. Tout sauf ces artifices qui arriment le Joker à son passé et lui rappellent qui il est et pourquoi il est ainsi.
Au dessin, deux artistes se côtoient : Mico Suayan (Batman le Chevalier Noir, Superman, Arrow, Bloodshot Reborn, Punisher, Moon Knight…) pour les planches en noir et blanc et Jason Badower pour celles en couleurs... Les premières planches en couleurs, elles, bénéficient du photoréalisme de Mike Mayhew (Mystique, She-Hulk, The Pulse, Fear Itself, Justice League...), dont le style est parfois critiqué pour son excès de réalisme... un excès qui, ici, sert le propos.


 
En conclusion...

Joker/Harley : criminal sanity est à voir comme une curiosité, une incursion de DC dans le monde glauque du thriller

Les inconditionnels des deux personnages centraux ne seront satisfaits de cette approche que s'ils ont la flexibilité suffisante pour accepter un Joker qui ne rit pas, ne sourit jamais, et une Harley sérieuse comme une porte de prison en kryptonite qui ne succombe pas au charme décadent de son âme-sœur.
Quand je lis de-ci de-là les critiques faites sur d'autres itérations de ces personnages un rien moins rigolardes que leur image habituelle, j'imagine aisément que certains ne supporteront pas celle-ci. 
Pour ceux-là, je leur conseillerais de lire ce volume en faisant abstraction du prétexte "Gotham". S'ils ne sont pas coutumiers des histoires de tueurs en série, ils auront là une très convaincante porte d'entrée dans ce genre. Pour les autres, les intégristes du Joker hilare et adeptes des enquêtes noires, qu'ils passent leur chemin : il n'y aura rien à voir pour eux ici...

Par contre, ce tome me semble être une bonne porte d'entrée dans un des deux mondes : ces personnages présentés sous un éclairage réaliste peuvent éventuellement séduire des gens qui penseraient les comics trop immatures pour eux ; et entrer dans le roman policier sombre et sans concession accompagné du Joker et de Harley peut éventuellement être une bonne initiation pour des mordus de BD qui ne seraient pas férus de ce genre.


Un peu de subjectivité...

En ce qui me concerne, comme dit en préambule, je suis friand de ces exercices de style et, en ce genre, je considère Joker/Harley : criminal sanity comme une proposition intéressante mais à l'intrigue un peu trop conventionnelle.
Ne nous voilons pas la face : l'entrée en matière dans laquelle Kami Garcia nous explique les longues recherches qu'elle a menées en matière de criminologie avec son consultant m'avaient donné à penser que je me retrouverais face à une analyse autrement plus complexe et moins attendue du Joker. À dire vrai, je soupçonne même une démarche intellectuellement un peu malhonnête... 
Je m'explique : ce thriller a tout d'un récit très basique et consensuel mettant en scène un tueur lambda porté par l'idée que le meurtre serait une forme d'expression artistique ; récit auquel on aurait appliqué une skin DC par opportunisme. On dissémine ici et là des indices faisant penser à Gotham (personnages secondaires, éléments architecturaux, lieux emblématiques...) et on nous vend ça comme faisant partie du Batverse. Ce n'est qu'à moitié convaincant.
Parce que, ne nous le cachons pas, le Joker, ici, n'est pas le Joker. C'est un Joker, une vision très différente du personnage, un tueur dont le modus operandi n'a finalement que peu de rapport avec le Joker et donc... un profil psychologique qui n'est pas applicable au Joker classique. 
Sous prétexte de relecture, on s'épargne donc la tâche ardue d'offrir à un Joker plus classique un profil psychologique pertinent. Parce qu'il me semble que c'est ça qui aurait été un véritable défi et, même, une petite révolution : dépeindre, par un travail crédible de criminologie, le portrait psychologique d'un des méchants les plus tordus et les plus emblématiques de l'histoire de la pop culture.
Ce n'est pas encore pour cette fois, malheureusement... on a cédé à la facilité en analysant un "faux" Joker. Mais est-il seulement possible de dresser un portrait psychologique d'un criminel de fiction aussi paroxystique que le Joker ?
On sent que ça travaille de plus en plus de monde, pourtant. Nombre de comics se font de plus en plus réalistes, les adaptations au cinéma font de même...

J'espérais que cet album marquerait l'entrée du Joker et de Harley dans notre monde... mais c'est davantage une incursion de notre monde dans Gotham. Tant pis. Ça n'en reste pas moins, selon, moi, un album agréable que je reprendrai en mains régulièrement.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le dessin est beau, parfois même bluffant.
  • Changer la dynamique entre Harley et le Joker est audacieux mais assez réussi.
  • L'histoire est cohérente et l'on se prend au jeu de cette enquête macabre.
  • L'histoire est un thriller un rien trop conventionnel.
  • Offrir un profilage du Joker serait un défi intéressant mais ce méchant n'est pas vraiment un Joker.
Voltaire et Newton 1/3 : Pangloss-Tula
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Deux personnages historiques d'importance dans une bande dessinée se laissant aller à la rêverie.


Voltaire et Newton sont les deux héros principaux de ce triptyque signé Mitch au scénario et Sylvain Bauduret au dessin et paru aux éditions Delcourt. Ils y sont accompagnés dans leurs aventures par la nièce de Newton qui y apporte une touche féminine, voire un rien féministe.

Commençons par le commencement et replaçons historiquement les deux hommes.

Voltaire est un écrivain, philosophe, encyclopédiste et homme d'affaires français qui a marqué le XVIIIe siècle. Philosophe des Lumières, anglomane, féru d'arts et de sciences, personnage complexe sujet à de fréquentes contradictions, Voltaire marque son époque par son importante production littéraire et ses combats politiques. Anticlérical mais déiste (il croit en un Dieu garant de la morale mais pas nécessairement en celui qu'on lui vend et certainement pas en ses prétendus représentants humains), il dénonce dans son Dictionnaire philosophique le fanatisme religieux de son époque. Sur le plan politique, il est en faveur d’une monarchie modérée et libérale, éclairée par les philosophes. Très engagé contre l’intolérance religieuse et l’arbitraire, il prend souvent position dans la défense de certaines de leurs victimes.
Isaac Newton est un mathématicien, physicien, philosophe, alchimiste, astronome et théologien britannique. Il est surtout reconnu pour sa théorie de la gravitation universelle (en plus de la mécanique classique et la création du calcul infinitésimal). Newton a démontré que les mouvements des objets sur Terre et des corps célestes sont gouvernés par les mêmes lois naturelles. Il a aussi effectué des recherches dans les domaines de la théologie. Newton voit une évidence du projet divin dans le système solaire ("L'admirable uniformité du système planétaire force à y reconnaître les effets d'un choix.") et met en garde ceux qui verraient l'Univers comme une simple machine : "La gravité explique le mouvement des planètes, mais elle ne peut expliquer ce qui les mit en mouvement. Dieu gouverne toutes choses et sait tout ce qui est ou tout ce qui peut être."
Pour Voltaire comme pour Newton, l'univers est une embarrassante horlogerie qui ne saurait se passer d'un grand horloger.

L'histoire historique du monde vrai du réel

Voltaire et Newton. Que voilà un thème qui intéresse le romaniste que je suis : la passion d’un littéraire pour les premiers pas de la science contemporaine. 
Voltaire, c’est le rapporteur de l'épisode de la pomme qui subit l’attraction de Newton, celle qui régit les mouvements des corps célestes. On a désormais oublié que c'est à Voltaire que l'on doit l'anecdote de la pomme ! Et pourtant, c'est bien lui qui la fit connaître ; il dira, dans les Éléments de la philosophie de Newton, l'avoir apprise de la nièce du savant.
Pour ceux qui l’ignorent, il se raconte que, vers 1665-1666, par un campagnard soir d'automne passé à Woolsthorpe (près de Cambridge), Newton aurait cédé à la rêverie en imaginant, sous un pommier, comme la pomme qui tombe de l'arbre, que la Lune pourrait être attirée par une force vers le centre de la Terre. Selon lui, cette force, c'est l'attraction gravitationnelle (la gravitation, en somme). Mais après le vagabondage de l’esprit s’impose le temps des calculs et une donnée importe alors au premier plan : la mesure précise du rayon de la Terre dont il ne dispose pas encore… il doit donc abandonner momentanément ses calculs, ses résultats ne concordant pas avec les lois de Kepler. 
Ce n'est qu'une quinzaine d'années plus tard que Newton disposera des résultats de la mesure rigoureuse grâce à la triangulation d'un arc de méridien faite par l'abbé Picard, vers 1670. Il pourra démontrer, grâce à la deuxième loi qu'il va énoncer et à celle de la gravitation, la troisième loi de Kepler : la deuxième loi de Newton établit un rapport de proportionnalité entre la force et l'accélération qui, combinée à la loi de la gravitation, permet donc de démontrer la troisième loi de Kepler, qui pose une dépendance mathématique entre les périodes de révolution des planètes autour du Soleil et leurs distances à celui-ci. 
Alors, c'est la même force qui "fait la pesanteur sur la Terre et retient la Lune dans son orbite" ; "les corps pèsent en raison inverse des carrés des distances" et "ce pouvoir de gravitation agit à la proportion de la matière que renferment les corps", comme le formulera Voltaire, passionné tant par le sujet que par le génie de Newton. 
"Cette nouvelle découverte a servi à faire voir que le soleil, centre de toutes les planètes, les attire toutes en raison directe de leurs masses, combinées avec leur éloignement." (Elemens de la philosophie de Neuton, par M. de Voltaire). 
Voltaire est souvent vu comme un vulgarisateur de Newton. Quand il imagine, par exemple, un dialogue entre Newton et ses détracteurs sur un point précis, celui de la qualité étrange de cette nouvelle force qu'il vient de découvrir : la gravitation. Newton la désigne par le terme "d'attraction". Ses opposants cartésiens lui font remarquer qu'il emploie un terme nouveau et obscur pour désigner ce que Descartes nommerait, selon eux "l'impulsion". Newton, mort depuis cinq ans, répond alors à ses détracteurs par la plume de Voltaire : "Je ne me sers du mot d'Attraction que pour exprimer un effet que j'ai découvert dans la nature, effet certain et indisputable d'un principe inconnu, qualité inhérente dans la matière, dont de plus habiles que moi trouveront, s'ils peuvent, la cause.(...) J'ai découvert une nouvelle propriété de la matière, un des secrets du Créateur ; j'en ai calculé, j'en ai démontré les effets ; peut-on me chicaner sur le nom que je lui donne ? Ce sont les tourbillons qu'on peut appeler une qualité occulte, puisqu'on n'a jamais prouvé leur existence. L'Attraction au contraire est une chose réelle, puisqu'on en démontre les effets et qu'on en calcule les proportions. La cause de cette cause est dans le sein de Dieu.". 
Le Newton imaginé par Voltaire insiste sur deux points : 
- le premier est que, contrairement à Descartes, il a prouvé par ses calculs, fondés sur les lois de Kepler et sur le calcul différentiel, que la gravitation existait bel et bien, ce que le philosophe français n'a jamais pu faire au sujet des tourbillons, donnée purement intellectuelle et dont l'existence était impossible à démontrer ;
- le deuxième argument de Newton est qu'il reconnaît d'une certaine manière les limites de son propos, redéfinissant au passage la portée du discours scientifique par rapport au discours philosophique ou religieux : Newton a étudié les "effets", il "calcule les proportions", mais en aucun cas ne se prononce sur les fondements, "la cause", le pourquoi de cette propriété de la matière. 
Voltaire montre bien ici l'évolution de la science, qui commence avec les Lumières à prendre son indépendance par rapport à la religion : la science cherche à répondre à la question "comment ?" et non à la question "pourquoi ?".
Mais Voltaire, lorsqu'il fait parler Newton, le trahit quand il emploie l'expression "nouvelle propriété de la matière" en ce que le concept d'attraction pourrait être interprété comme étant le fondement d'une conception mécaniste de l'univers, c'est-à-dire d'une conception qui pouvait se passer de Dieu.
Dans Micromégas, Voltaire témoigne de l’intérêt qu’il a porté à l’œuvre de Newton. L’œuvre raconte le voyage interstellaire d'un géant sage et épris de sciences et de mathématiques, Micromégas, qui vient d'une planète gravitant autour de l'étoile Sirius. Il quitte sa planète après des déboires avec les autorités politiques et religieuses de son pays (ce qui rappelle la situation de Voltaire qui était alors exilé) et rencontre un autre géant, un Saturnien, dont le modèle n'est autre que Fontenelle, le secrétaire de l'Académie des sciences de l'époque. Voltaire se moque de lui : "homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait à la vérité rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs" ; ce ton moqueur venant du fait que Fontenelle, bien qu'il fut informé des découvertes scientifiques de son temps, était resté cartésien, et avait, dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes, exposé l'héliocentrisme et les tourbillons à travers un dialogue plaisant entre deux aristocrates… cela faisait de lui un prédécesseur et un rival de Voltaire. 
Comme à son habitude, Voltaire lance dans Micromégas des attaques contre ses adversaires : Descartes, Aristote, la Sorbonne et le clergé ; il les tourne en dérision, prête à leurs partisans des propos caricaturaux et parfois même incompréhensibles. Mais ce conte est avant tout un hommage à la science, aux savants et aux découvertes de Newton (les interlocuteurs humains des géants sont les savants de l'expédition dirigée par Maupertuis, envoyée vérifier que la Terre était bien aplatie aux pôles, ainsi que le prédisait la théorie de Newton).
De plus, Micromégas se déplace au moyen de la gravitation, qui est évoquée avec fantaisie et poésie : "Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation, et toutes les forces attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos que, tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité d'une comète, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche."
Le conte n'explique rien mais le ton en est optimiste ; il baigne dans cette gaieté qui est celle des écrits du siècle des Lumières. Les leçons que l'on peut en tirer sont toutefois sérieuses : 
- l'homme est dérisoirement petit dans l'Univers, mais Voltaire n'en conçoit aucun vertige, comme l'avait fait avant lui Pascal ; il s'en amuse, qualifie la Terre de "petit tas de boue", de "taupinière", et les hommes, surtout ceux qu'il n'aime pas, "d'animalcule", de "si chétifs animaux". Cette petitesse devrait, selon Voltaire, amener l'homme à faire preuve de davantage de modestie et relativiser ses vanités. 
- le conte s'achève par le mémorable fou rire des géants, causé par l'intervention d'un théologien disciple de Saint Thomas d'Aquin qui affirme "qu'il savait tout le secret" et que "leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme" : derrière ce "rire inextinguible", Voltaire nous rappelle la nécessité, sous peine de ridicule, du doute métaphysique. C'est probablement la signification du mystérieux livre donné en ultime cadeau par les géants aux hommes. Ce livre, supposé nous expliquer "le bout des choses" est juste "un livre tout blanc". Voir "le bout des choses" n'est pas à la portée des hommes, et le livre qui pourra les éclairer définitivement restera pour toujours à écrire. Nous, infiniment petits ; nous, les animalcules, n’auront jamais conscience de l’intégralité des secrets de l’Univers.


Venons-en à la BD, maintenant.
La bande dessinée se veut elle aussi vulgarisatrice. Par contre, elle n'a pas l'intention de vulgariser les sciences... sciences qu'elle habille d'ailleurs de vertus fantaisistes allant de pair avec le monde qu'elle décrit, habité autant d'humains que d'animaux anthropomorphiques.
Cette bande dessinée tâche de vulgariser par la fiction trois points de vue philosophiques sur la meilleure gouvernance possible de la cité. Elle va, pour ce faire, imaginer une rencontre entre Voltaire, Newton et sa nièce.
Devisant agréablement de maints sujets philosophiques, le héron Voltaire, l'épagneul Newton et son cobra de nièce vont nous exposer leur approche de ce qu'ils imaginent être Dieu et de ce que devrait être à leurs yeux respectifs, une société idéale. Peu à peu, ils élaborent une utopie commune dans le doux confort d'un coin de feu.


Mais l'originalité saugrenue de cette série vient de ce que les trois érudits vont pouvoir soumettre leurs brillantes théories à l'épreuve de l'expérimentation. 
En effet, Newton y développe le Forslo, une étrange embarcation supposée permettre le voyage dans l'espace basée sur la théorie que "des forces exercées sur un objet peuvent être réfléchies ou réfractées à la manière d'un vulgaire rayon lumineux". Attention, explication fumeuse en cours de chargement : "Par un système de miroirs complexe, le poids de l'appareil est supposé, donc, être réfléchi et décuplé par des lentilles concaves qui useront de cette force concentrée comme puissance d'ascension. À l'avant du vaisseau trône un prisme antiréférentiel qui isole la constante gravitationnelle dont la valeur est encore inconnue dans un référentiel non terrestre"... oui, je sais, je compatis à la douleur de votre incompréhension.
Or donc, ce fameux prisme antiréférentiel ne peut en aucun cas être percuté par le moindre rayon lumineux sous peine de catastrophe. Et devinez quoi ? Eh ben oui : de la lumière va accidentellement rencontrer le prisme et nos trois grands esprits vont se retrouver projetés dans un monde, un temps ou un univers parallèle où ils vont pouvoir mettre en pratique leurs théories politiques.
Ce premier album se concentre principalement sur Voltaire qui va émerger au beau milieu d'une civilisation antique m'évoquant une vision très libre des civilisations précolombiennes, au sein d'un monde alternatif qui aurait choisi, comme mode de scrutin (pour le plus grand plaisir de Voltaire) des joutes verbales drôles et festives auxquelles tous ont le droit de participer.
J'imagine que les deux suivants présenteront les expériences respectives de Newton et de sa nièce...


Qu'en dire, qu'en penser ? 
J'ai lu cette BD il y a trois jours. C'est le temps que je me suis laissé pour m'en faire un avis, ce que je fais rarement (j'aime chroniquer sur le vif, je trouve ça plus spontané). Et je l'ai ensuite relue. Parce que, ici, il m'a fallu m'interroger sur moi autant que sur le livre pour plusieurs raisons...

Tout d'abord, et là le livre n'y est pour rien : c'est le genre de BD qui me file le mouron. C'est un sentiment qui remonte à l'enfance. Une sensation étrange. La même que celle qui me parcourait lorsque, gamin, j'entendais résonner à la télévision le générique de la très sympathique série animée Cat's Eyes diffusée sur France 3. C'était un chouette dessin animé dans la veine graphique de Nicky Larson (City Hunter) qui avait réussi à me séduire, pourtant... trois jeunes et belles héritières volant les œuvres éparses de feu leur artiste de père. C'était cool. Objectivement. Mais c'était la série du dimanche soir, pour moi. Mes dernières minutes de télévision avant la fin du week-end. Le signal que l'école recommencerait sous peu et, avec elle, son cortège de harcèlements et de rejets... je n'ai jamais été un gars très populaire mais l'école secondaire spécifiquement fut tout autant une arène pour moi qu'un lieu de savoir (voire davantage tant j'avais pris l'habitude, en ce qui concernait le savoir, d'anticiper ce qu'on voulait m'apprendre en lisant énormément de choses diverses et variées).
J'ai entendu parler de gens qui avaient ce sentiment avec nombre de stimuli leur rappelant systématiquement des aspects négatifs de leur passé.
Eh bien cette bande dessinée et ses "semblables", si tant est que je puisse me permettre de les nommer ainsi, ont ce même effet sur moi. Enfant, j'étais un amateur de BD curieux mais peu fortuné. Il m'est arrivé de m'offrir des bandes dessinées auxquelles je devinais un propos plus intelligent que ceux des grands classiques de la BD pour ado. Et souvent, je me trouvais face à un sentiment de frustration, de déception et d'impuissance très désagréable en constatant (pourquoi personne ne m'avait prévenu ?) que cette BD dans laquelle j'avais engouffré tout l'argent de poche de mon mois, était écrite pour des gens plus âgés que moi, ayant plus de subtilité et d'érudition que moi et un niveau d'exigence pour le dessin moins élevé que le mien... Au final, je ne comprenais pas tout et ne trouvais pas ça beau. Imaginez ce que je ressentais, sachant que, longtemps, les BD et les jeux vidéo furent pour moi des compagnons bien plus fidèles qu'aucun humain de mon âge.

Du coup, lorsque je reçus ce grand héron anthropomorphique tenant un livre ouvert et me souriant en coin d'un air suffisant et narquois, ma première réaction fut un : "Eh merde ! Il fallait bien qu'un de ces trucs croise mon chemin à nouveau un jour ou l'autre. Fait chier !".
Avouez qu'entamer une lecture dans cet état d'esprit n'aide guère à être objectif... d'où mes trois jours de recul et ma relecture. C'est donc l'esprit davantage apaisé que je vais vous parler de Voltaire & Newton en quelques mots que j'espère suffisamment objectifs.

L'idée initiale de confronter des théories philosophiques à l'épreuve du réel me séduit. C'est un bon thème pour une BD et plus encore pour une trilogie voulant confronter trois point de vue. Le concept est intelligent, de toute évidence.
Le début de la bande dessinée est étonnamment plus agréable que je l'aurais imaginé : les échanges de conception des choses entre les trois protagonistes sont très compréhensibles et bien synthétisés sans être caricaturaux et l'on goûte à la courtoisie de l'échange sans déplaisir.
À partir de l'apparition du Forslo, le vaisseau, j'ai nourri une véritable appréhension. Allait-on me faire une Histoire comique des États et Empires de la Lune (de la plume du vrai Cyrano de Bergerac, pour ceux qui l'ignoreraient) façon Isaac Newton ? Non. Pas vraiment. Mais ça en a quand même un arrière-goût suffisant pour se demander dans quelle mesure Mitch ne s'en est pas inspiré.
La troisième partie du récit nous narre essentiellement les joutes verbales auxquelles Voltaire va participer dans son monde alternatif. Or là, si l'humour déployé m'a amusé, si les clins d'œil nombreux à la prose voltairienne m'ont séduit... force est de constater que Voltaire y simplifie parfois sa pensée jusqu'à la transformer en vulgaires slogans, voire en poncifs un peu indignes de lui... L'écriture de cette troisième partie est sympathique mais souffre, selon moi, soit de ne pas bénéficier d'une plume plus élégante et érudite, soit d'une envie excessive de simplification à fins récréatives.
Un avis en demi-teinte, donc, en ce qui concerne la narration.

Le dessin, quant à lui, souffre surtout de trois travers sans doute liés à la relative jeunesse de leur auteur : son inconstance, sa simplification excessive dans certaines cases paraissant carrément bâclées et... un choix trop audacieux en ce qui concerne la morphologie de certains personnages. Très clairement, ce héron de Voltaire, de face, est quasi impossible à représenter de façon harmonieuse tant le bec allongé est compliqué à dessiner avec la perspective adéquate et l'effet de profondeur nécessaire...
L'ensemble oscille entre des cases très jolies et chargées qui nous hurlent le temps que Bauduret a dû passer dessus et des cases plutôt moches et maladroites laissant transparaître une maîtrise encore relative de son art par le dessinateur.
Tiens, encore un avis mi-figue mi-raisin.

Au final, on a une BD maligne mais pas si érudite que je l'aurais espéré (ce qui est paradoxal, si l'on se souvient de ce que ces BD éveillaient autrefois en moi) ; un album joli mais encore souvent victime d'un trait qui manque de maturité malgré ses ambitions.
Plein de bonnes intentions, plein de belles inventions... mais ce n'est pas une vraie réussite. Disons que mon jugement actuel, relativement bienveillant, espère un réel progrès dans les tomes 2 et 3 en termes esthétiques comme en termes de stimulation intellectuelle.
Invoquer Voltaire et Newton, c'est se soumettre à des exigences d'excellence, me semble-t-il. Cela mérite donc mieux, par exemple, que la case ci-dessous et l'avant-dernière montrée dans cet article.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'idée de départ est séduisante...
  • Le début de l'album semble plus soigné que la seconde partie... 
  • Le personnage de Voltaire pourra vite acquérir la sympathie des littéraires parmi nous...
  • Le dessin est prometteur...


  • ... mais le traitement en est irrégulier.
  • ... la seconde partie étant, de facto, apparemment moins soigné.
  • ... même si je lui aurais imaginé moins de panache et plus d'habileté.
  • ... mais certaines cases sont encore maladroites.
En pleines ténèbres : le nouveau roman passionnant de Star Wars - La Haute République
Par


Après une belle introduction avec La Lumière des Jedi, que vaut En pleines ténèbres, le second roman « ado/adulte » de Star Wars - La Haute République (cf. notre index), écrit par Claudia Gray ? Critique.

Cette nouvelle incursion, se déroulant deux cents ans avant La Menace Fantôme, est réjouissante et globalement une réussite ! Difficile de ne pas « comparer » avec le précédent ouvrage tant les deux sont connectés et se déroulent à peu près au même moment. Mais là où le premier (La Lumière des Jedi donc) s'égarait parfois en multipliant les protagonistes, dans le second (En pleines ténèbres), l'équipe de personnages principaux est réduite et, de facto, nettement plus simple à suivre. Cette approche un peu plus intimiste est bienvenue. On prend le temps de présenter chaque membre de l'équipage du Vaisseau (le nom de leur… vaisseau !), de s'attacher à eux de les accompagner durant une périlleuse mission. 

Cette mission correspond au résumé de quatrième de couverture : Le Padawan Reath Silas rêve de devenir un grand érudit et préfère lire les aventures des autres plutôt que d'en vivre lui-même. Cependant, son maître, la très respectée Jora Malli, a d'autres projets : elle a accepté une affectation sur le Flambeau Stellaire, le tout nouvel avant-poste de la République, situé aux frontières de l'espace connu. En tant que Padawan, Reath se doit de quitter Coruscant pour l'y rejoindre, que cela lui plaise ou non. Mais suite à un dysfonctionnement de l'hyperespace, le transport qui devait le conduire à son nouveau foyer se retrouve bloqué au milieu de nulle part avec, pour seul refuge, une étrange station spatiale abandonnée. Les secrets qu'elle recèle vont non seulement obliger Reath à affronter son destin, mais pourraient également plonger la galaxie entière dans les ténèbres.

Vous l'aurez compris, Reath Silas est le héros du livre. Padawan auquel on peut facilement s'identifier, jeune homme fragile, peu féru d'action, il rechigne à affronter le danger. Processus d'écriture extrêmement basique mais efficace : le personnage subit et est contraint de sortir de sa zone de confort – ce n'est pas lui qui souhaite partir à l'aventure contrairement à un schéma narratif plus convenu et répandu [1]. Mais Silas n'est pas seul dans son périple. Autour de lui cohabitent d'autres personnages, plus ou moins soignés et intéressants. En premier lieu, deux Maîtres Jedi : Cohmac Vitus et Orla Jareni. Le premier est assez « commun » de l'image du Jedi : un guerrier sage efficace mais emprunt de quelques doutes quant à sa nature profonde et son rôle de Jedi. La seconde est sans aucun conteste l'un des points forts du titre. D'abord en retrait puis de plus en plus présente, Orla Jareni s'est proclamée Cheminante [Wayseeker en VO], c'est-à-dire une Jedi évoluant « en marge » de l'Ordre Jedi (on comprend pourquoi au fil du récit) [2]. Ce statut d'indépendance confère une aura passionnante à cette charismatique Jedi qui se bat avec un double sabre laser à lames blanches. Star Wars est toujours palpitant dès qu'il s'éloigne des visions manichéennes.

Affie Hollow, Leox Gyasi et Géode complètent l'équipe principale (cf. image ci-dessous). Tous trois pilotent le fameux Vaisseau et accompagnent donc la troupe de Jedi. Affie évolue d'une façon intéressante là où Leox, pâle copie d'un Han Solo, mais sans son charisme, est moins marquant. Quant à Géode il s'agit… d'un rocher ! Un grand caillou. On ne sait pas trop, il ne parle pas… mais cela permet d'avoir pas mal de scènes drôles avec lui. Un prisme « absurde » rare dans Star Wars, sujet à être clivant… Traité avec amusement au début, on s'attache à cet étrange artefact vivant au fur et à mesure qu'on avance. Enfin, citons Dez Rydan, Chevalier Jedi partiellement présent, frère d'armes de Reath et premier apprenti de leur maître Jora Malli. D'autres personnages se grefferont bien vite à l'histoire comme la pétillante jeune fille Nan et le vieux Zabrak Hague, ainsi que les ennemis : à nouveau quelques Nihils et, surtout, les Drengir, créatures végétales dangereuses qui apparaissent pour la première fois dans l'univers Star Wars (mais elles sont assez décevante, in fine – on y reviendra).

En pleines ténèbres enchaîne moments de bravoure et dramatiques, avec assez d'humour pour être plaisant tout en ayant des personnages majoritairement attachants (Reath, Orla et Affie en tête). La découverte d'un univers hostile est bien menée, on est clairement en immersion avec l'équipe. Cela fait partie des autres atouts du livre : l'ensemble est palpitant, le rythme est assez bon (un peu bizarre lors d'un « aller/retour » express à un moment mais pas très grave), on se prend de passion à suivre nos héros (et donc à craindre pour leurs vies). L'ambiance semi angoissante (notamment des débuts) est, elle aussi, une réussite. Pourtant, de grossières ficelles narratives plombent le titre dans sa deuxième moitié. Un protagoniste « disparaît » subitement, laissant entendre qu'il a été tué. Ses compagnons acceptent cette situation presque sans sourciller. Il est évident qu'il n'y a pas eu de mort et qu'on retrouvera la victime plus tard… On aurait aimé se tromper mais, hélas, ce n'est pas le cas. Trop  prévisible donc…

Heureusement, il y a de belles surprises et, même, des retournements de situation qu'on n'avait absolument pas venir – quel plaisir ! Un deuxième récit, situé dans le passé, se dessine le temps de six chapitres éparpillés parmi les vingt-six autres « au présent ». S'il reste intrigant tout du long, il prend son sens dans sa conclusion qui le connecte plus ou moins (forcément) à l'histoire principale. D'autres fils narratifs se tissent en toile de fond pour aboutir à des choses concrètes à la fin (la Guilde de Byne par exemple) ; là aussi c'est appréciable. En revanche, le roman patauge un peu quand la nouvelle menace se concrétise à travers les Drengir. On les imagine assez bien (tout le titre est bien fichu à ce niveau-là, davantage que La Lumière des Jedi, les descriptions sont légion sauf quand En pleines ténèbres mentionne un paquet de Jedi en activité dont on peine à savoir à quoi ils ressemblent…). Les « créatures du marais » (oui oui, elles sont nommées ainsi, comme Swamp Thing donc) et leur « règne botanique » sont certes menaçantes mais on ne les voit pas vraiment à l'œuvre et elles semblent assez primaires… Les Drengir sont même, finalement, assez peu présents (on espère les revoir dans une autre œuvre de façon plus prononcée [3] – dans l'immédiat, leur potentiel n'est pas du tout exploité), l'auteur (voir encadré ci-dessous) préférant alterner et poursuivre son texte avec les nouveaux ennemis principaux de cette ère Star Wars : les Nihils. Là par contre, c'est une réussite mais nous n'en dévoilerons pas plus.

Parmi les autres bonnes choses, on retrouve plusieurs remises en question des préceptes Jedi, déjà évoquées dans l'ouvrage précédent. Par exemple : « Il lui fallut de nombreuses années avant de […] comprendre que si l'Ordre lui disait d'ignorer la Force… ce n'était pas la Force qui se trompait. » ou encore « Malgré tous ses désaccords avec les choix de la hiérarchie Jedi, [Orla] n'avait jamais remis en question les fondamentaux de leur doctrine. » Une fois de plus, il faut espérer que tout cela converge vers une sorte « d'explosion » au sein des Jedi ultérieurement. Autres extraits :

             Bien sûr. Nous devons tous maîtriser notre colère…
            — Pourquoi ? Pourquoi devrais-je la maîtriser ? Si je ne peux pas ressentir de la colère après avoir perdu un homme de sa trempe, alors je ne peux rien éprouver du tout. L'Ordre nous demande de nous couper de ce qu'il y a de plus profond en nous – pour quel résultat ? Pour [qu'une personne] puisse mourir sans être pleurée ?

Ces sujets permettent aussi de désamorcer une ambiance parfois anxiogène, comme par exemple quand on parle sans détour de l'abstinence sexuelle obligatoire des Jedi !

            J'ai déjà entendu parler d'utilisateurs de la Force. Mais en quoi cela fait-il de vous des moines ?
            — […] Nous nous vouons à une existence spirituelle et renonçons aux attachements individuels afin de nous concentrer uniquement sur de plus larges préoccupations.
            — Donc, ça veut dire pas de sexe.

            […]
            — En gros.
            — Donc, des moines. Clairement !    


La station amaxine (détails plus loin).

   

Aussi, En pleines ténèbres évoque certains paradoxes de l'univers Star Wars comme… l'entraînement au combat laser ! En effet, « l'aura qui entourait cette discipline avait tendance à éclipser une vérité toute simple : c'était une situation qu'un Jedi n'avait que très peu de chance de rencontrer dans sa carrière au service de l'Ordre. Seuls les autres Jedi portaient des sabres laser ; or les Jedi ne se battaient pas les uns contre les autres […]. Par conséquent, pratiquer l'art du duel n'avait que peu d'utilité si ce n'était pour faire de l'exercice. » Bien sûr, la vérité est plus complexe mais ce genre de remarques parsèment avec brio l'ouvrage (on rappelle qu'il n'est pas censé y avoir de Sith notamment). De la même manière, le discours est parfois radical et tranche avec l'imagerie populaire « gentille » qu'on peut avoir des Jedi. 

            Je me fiche des infections ! J'ai perdu mon bras ! […] Vous autres Jedi, vous êtes responsables de ça…
            — Tout comme vous êtes responsable de la tentative d'enlèvement d'une jeune femme. […] Vous avez reçu des sommations. Vous auriez pu vous arrêter. Mais vous ne l'avez pas fait, pensant qu'un jeune Padawan Jedi ne pourrait pas vous empêcher de kidnapper cette fille. Vous vous êtes lourdement trompé sur le sujet et vous en payez les conséquences.

Le jeune Padawan est bien sûr Reath qui, quelques pages plus tôt fut pris dans une spirale de violence – particulièrement bien rédigé (qu'on vous laissera découvrir). « À contrecœur, il dégaina son sabre laser. Le temps était venu de faire respecter la loi. Reath n'avait jamais joué ce rôle. Mais il fallait un début à tout. » Pour l'anecdote, une rapide mention est faite de Vernestra Rwoh, héroïne du roman jeunesse Une épreuve de courage. Il est vrai que connaître l'entièreté des œuvres autour de La Haute République est précieux. La sensation d'imbriquer petit à petit des pièces de puzzle (la prochaine est la bande dessinée, qui mettra en image quelques têtes déjà croisées) est agréable. Difficile de savoir par contre si En pleines ténèbres a un intérêt en étant lu de façon indépendante et sans connaissance en amont, a priori non… Le titre propose « un peu moins » de nouveautés quant à la mythologie des Jedi : Le statut de Cheminante pour Orla [2] et son double sabre laser inspiré non pas par celui de Dark Maul mais celui de « Dark Rey », aperçue brièvement dans le film L'ascension de Skywalker (dont la novélisation sera bientôt chroniquée sur UMAC). On note aussi l'arche aux Kyber, un lieu emblématique appréciable (les fins connaisseurs doivent déjà se douter pourquoi) ou encore la station amaxine où échoue l'équipage et où évoluent les Drengir (cf. image ci-dessus, issue des concepts arts).


En synthèse, En pleines ténèbres est globalement un sans faute mais entaché par deux ou trois éléments narratifs loupés. La traduction de Lucile Galliot est une fois de plus brillante et la mise en page bénéficie d'ajouts par rapport à La Lumière des Jedi avec notamment deux fins filets en bas de chaque page autour de la numérotation et le logo de La Haute République pour séparer quelques paragraphes. Des compléments qui semblent mineurs mais qui apportent un certain cachet élégant au livre. Quant à l'histoire en elle-même, c'est Leox qui la résume le mieux à Orla : « Je suis le seul pilote à la ronde qui accepte de faire un boulot impliquant des robots jardiniers psychopathes, des lianes vénéneuses, d'attachantes jeunes filles […], des Nihils et la présence mystérieuse du côté obscur que vous avez personnellement aidé à libérer. »

 

Claudia Gray
est une valeur sûre dans l'univers littéraire de Star Wars. Née en 1970, Amy Vincent (son vrai nom) a d'abord travaillé en tant qu'avocate, journaliste, disc-jockey et serveuse ; elle atteint une certaine renommée avec sa saga jeunesse Evernight publiée de 2008 à 2011 et sa série Sortilèges et Malédiction (2013-2015).
La romancière, spécialiste en science-fiction et fantasy et habituée au registre young adult, propose Étoiles perdues en 2015, son premier pas dans Star Wars. Le roman a la lourde tâche d'enrichir le « nouvel univers » en construction depuis le rachat par Disney et, surtout, d'introduire le très attendu film Le Réveil de la Force. Le livre reçoit un accueil critique et public enthousiaste, Gray alterne ensuite ses propres séries comme Firebud (2014-2016) ou Génésis (2017-2019).
On lui doit, en plus d'En pleines ténèbres, d'autres excellents titres. Liens du Sang (2017), se déroule toujours avant Le Réveil de la Force et apporte un lot conséquent d'explications « géopolitiques » qui ont mené à la situation exposée dans le métrage, tout en suivant l'ascension de Leia – indispensable complément du film donc ! Maître & Apprenti (2019) se concentre sur Qui-Gon Jinn et Obi-Wan Kenobi peu avant l'épisode I, et Leia - Princesse d'Alderaan (2021) explore, entre autres, la jeunesse de Leia, personnage désormais indissociable de Claudia Gray qui lui a redonné un certain souffle avec élégance.
 

Son premier titre Star Wars, Étoiles perdues sera enfin en vente au format poche le 2 décembre prochain. Une réédition très attendue par les fans.


On rappelle que tous nos articles sur Star Wars - La Haute République sont compilés dans cet index. Après trois titres, on reste pour l'instant plutôt conquis et enthousiaste par cette ère inédite.

[1] Pour schématiser, c'est un peu comme Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux. Dans le premier, Bilbo décide de partir à l'aventure avec le magicien et les nains, dans le second Frodo n'a pas le choix et est (presque) obligé/contraint d'y aller contre son gré. La quête du héros n'est donc pas forcément souhaitée de prime abord même si on y retrouve ensuite quelques ingrédients classiques du schéma d'aventures (cf. Le Héros aux mille et un visages de Joseph Campbell).

[2] Cheminante/Wayseeker est un terme conçu pour La Haute République mais il fait écho à une appellation bien connue des fans : le Jedi Gris. Un Jedi confirmé mais qui n'hésite pas à s'écarter du chemin et des préceptes de l'Ordre voire à désobéir. Qui-Gon Jinn est probablement le « Jedi Gris » le plus célèbre. Quinlan Vos s'en rapproche aussi plus ou moins. Dans le cas d'Orla Jareni, il n'y a pas d’ambiguïté, « l'Ordre Jedi et moi, nous ne voyons plus… les choses de la même manière » assume-t-elle à propos de son statut en début d'ouvrage. 

[3] C'est le cas dans les comics Star Wars - La Haute République (critique du Tome 1) qui les réhabilite grandement.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une équipe (réduite) de protagonistes très attachante
  • Un bon rythme, on ne s'ennuie pas
  • Équilibre entre les personnages et évolution pertinente de certains d'entre eux
  • Des surprises et retournements de situation peu prévisibles
  • Une seconde histoire (sous forme de flash-backs) en parallèle du récit principal (qui, lui, se déroule "au présent")
  • Une remise en cause de préceptes Jedi
  • De l'humour


  • La disparition d'un personnage en milieu d'ouvrage à laquelle on ne croit (à raison) absolument pas...
  • ... et les réactions des protagonistes qui "acceptent" cette situation assez facilement
  • Les (nouveaux) ennemis, les Drengir, peu exploités
Avant-Première : Goldorak
Par


Il est de retour le mois prochain en BD et c'est probablement l'une des sorties les plus attendues de l'année, on décortique tout de suite les nouvelles aventures de... Goldorak !

J'ai 6 ans quand, en 1978, je découvre un nouveau dessin animé à la télévision. L'on y voit un robot géant défaire les assauts de forces extraterrestres déterminées à envahir la Terre. Très vite, comme des milliers d'enfants de l'époque, je me passionne pour l'œuvre de Go Nagai. Goldorak va vite devenir un véritable phénomène, engendrant la sortie de diverses adaptations BD, de 45 tours, de jouets... plus récemment, nous avons eu droit à la réédition du manga original (cf. cet article). Et, plus de 40 ans plus tard, c'est une suite, une création française qui plus est, que nous avons la chance de découvrir !
Il s'agit d'un bel album cartonné, grand format, de 168 pages, édité par Kana (sortie le 15 octobre). 
Le scénario est signé Xavier Dorison et Denis Bajram, les dessins sont l'œuvre de Bajram, Brice Cossu et Alexis Sentenac. Enfin, c'est Yoann Guillo qui se charge de la couleur.

Inutile de vous dire que depuis l'annonce de la sortie de cet album (cf. cette news), j'étais on ne peut plus fébrile et impatient. D'où ma joie lorsque je pus enfin caresser le précieux objet au doux parfum d'encre fraîche. J'en avais rêvé, au sens propre, il y a quelques années, bien avant d'avoir vent de ce projet francophone. Je me trouvais dans un bureau de presse où j'avais découvert un nouveau magazine BD, intitulé Goldoraks. Pourquoi au pluriel ? Aucune idée. Mais je fus bien déçu au réveil de constater que cette sortie était purement onirique. C'est donc avec une certaine incrédulité que j'en vins à tourner les premières pages de cet album bien réel, le cœur battant et un sourire de gamin aux lèvres. Cette introduction est très longue, hein ? Mais bon, c'est Goldorak quand même, les souvenirs d'enfance, c'est trop précieux pour les présenter à la va-vite, comme s'il s'agissait du dernier torche-cul de Christine Angot. 
Allez, le petit tacle à l'autre dinde, c'est fait, l'on peut maintenant rentrer dans le vif du sujet ! (Ceci dit, si vous voulez découvrir les "pré-origines" de Goldorak, n'hésitez pas à consulter la Parenthèse de Virgul #30 !)



Voyons tout d'abord un peu le synopsis. 
Alors que les habitants de la Terre pensaient que la guerre contre les forces de Véga n'était plus qu'un lointain et désagréable souvenir, voilà que les rescapés de Stykadès débarquent, accompagnés d'un Golgoth surpuissant, pour demander qu'on leur remette... le Japon. Rien que ça ! Le coup des demandes de rançon, c'est connu, mais exiger tout un pays, c'est quand même rare. Évidemment, le gouvernement japonais et son armée n'entendent pas se plier à de telles exigences sans réagir. Et certains vétérans sont prêts à reprendre le combat. Malheureusement, Goldorak n'est plus là. Actarus est bien loin. Et si pourtant, encore une fois, c'était de lui que dépendait le destin de la planète bleue ?

Nous sommes donc face à une suite directe de la série, et non un reboot ou une relecture des anciennes aventures. Tout cela est d'ailleurs bien amené même si l'album n'est pas sans quelques défauts. Et c'est d'ailleurs par ça que nous allons commencer, histoire d'être débarrassé. 
Tout d'abord, le texte est parfois quelque peu... maladroit dirons-nous. Ça accroche, ça manque de savoir-faire et de fluidité. Par exemple "il n'y a rien d'assez gros pour faire des chocs pareils" ("pour générer" serait plus correct) ; ou encore "mets-lui des tranquillisants" (on dit plutôt "administrer", pas "mettre") ; "vouloir me retrouver est la dernière chose que tu veux" (outre la répétition, l'emploi de l'indicatif semble ici peu... indiqué). Je passe sur les "que quand" ou des constructions désagréables du même genre qui, si elles ne sont pas fautives, manquent clairement d'habileté. Pourtant ils sont quatre à bosser sur le truc, plus une relectrice, sans compter l'éditeur... or, l'on a la fâcheuse impression que les dialogues ont parfois été quelque peu bâclés. Pas tout le temps, heureusement, mais suffisamment pour que ce soit agaçant et que ça laisse un arrière-goût d'amateurisme coupable. 

Dans les demi-couacs, l'on peut citer le grand moment dramatique, bien trop vite expédié pour être complètement efficace et atteindre son plein potentiel émotionnel. Un peu dommage vu le nombre de planches. Les personnages, quant à eux, même s'ils sont modernisés, demeurent à peine esquissés et très monolithiques dans leur manière de fonctionner. Enfin, la philosophie qui se dégage du récit est d'une naïveté confondante, bien que, sur ce point, il ne s'agisse pas d'un défaut mais de la volonté de respecter l'atmosphère et les valeurs, belles mais simplistes, de la série originelle. 
Voilà, on a fait le tour de ce qui pique. On peut se plonger avec délectation dans les nombreuses qualités de l'œuvre maintenant. 



Intéressons-nous en premier lieu à l'aspect graphique, parfaitement réussi. Les planches sont soignées et servies par une colorisation nuancée et efficace. Les scènes les plus emblématiques et attendues sont présentées sur de magnifiques pleines pages, quant au découpage, il permet de conserver une parfaite clarté de l'action.
Autant dire qu'on s'en prend plein la vue. 
Niveau "fan service", l'on a un beau package, avec la présence de tous les personnages secondaires, une photo "rétro", le 45 tours du générique, bref, des clins d'œil appuyés mais bien employés (on est loin de la pluie de références stupides et incongrues de Nicky Larson). 
Il convient également de noter le respect des personnages et du matériel original. L'on reconnaîtra sans peine la bienveillance de Procyon, le côté plus léger d'un Alcor ou même l'extravagance d'un Rigel (dont le rôle aura cependant une certaine importance). 
Enfin, l'intrigue respecte parfaitement les codes de la série, avec notamment une volonté de s'écarter du manichéisme pur (ce qui était rare à l'époque, moins de nos jours). 

Si c'était une bande dessinée de plus, avec des personnages non-ancrés dans notre passé, l'on aurait là une œuvre a priori banale, honnête mais sans plus. Seulement, voilà, ce n'est pas une bande dessinée comme les autres. Tout comme Le Club de Pagel naguère, ce Goldorak s'adresse tout d'abord aux survivants d'une époque révolue, aux adultes qui, sans pour autant devenir ces "adulescents" immatures dont se repaissent des médias fainéants, ont réussi à conserver au fond d'eux cette capacité d'émerveillement qui donne ce parfum capiteux et envoûtant aux choses à la fois familières et disparues. Si Pagel, dans un exercice risqué, profanait pour transcender, Dorison, Bajram, Cossu et Sentenac ont choisi une autre forme d'hommage, plus en rondeurs mais pour autant pas moins couillue. Car il fallait la réussir cette aventure présentant des héros à la fois vieillissants mais toujours reconnaissables. Il ne faudrait pas minimiser le défi qu'a pu représenter ce travail "à la manière de", basé en plus sur ce qu'il y a de plus sacré pour le lecteur compulsif et le spectateur assidu : ces premiers émois fictionnels qui marquent suffisamment pour générer encore frissons et humidité du regard, même une fois adulte.   
Ce Goldorak n'est pas un chef-d'œuvre, j'ignore même s'il pourra intéresser un lectorat autre que les quarantenaires et plus, mais il fait le taf et génère pincements au cœur et excitation presque à chaque scène, qu'elle rappelle une arme improbable dont le déclenchement était hurlé avec enthousiasme ou au contraire un moment d'intense mélancolie comme savait en réserver la série. 

La magie de la fiction est un peu spéciale. Elle peut briller de mille feux, envoûter des millions de personnes, puis s'éteindre peu à peu, les personnages qu'elle avait engendrés retombant dans les limbes de l'Imaginaire. Mais il suffit d'une étincelle, de quelques sorciers bien intentionnés, armés d'encre et de papier, pour faire renaître le passé de ses cendres et réenchanter des lieux et héros anciens. 
C'est ce que nous offre cet album et ses auteurs. Un beau et émouvant voyage dans nos souvenirs, en compagnie d'un vieil ami. Un tendre retour en arrière, dans cette époque où tout était plus coloré et baigné de l'insouciante gravité de l'enfance. Et rien que pour ça, putain, ça vaut le coup.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des planches splendides et efficaces.
  • Une intrigue classique mais respectant scrupuleusement l'atmosphère et les bases de la série.
  • Une tonne de bonus intéressants, de la lettre d'intention envoyée à Go Nagai, en passant par les différentes covers, des crayonnés, les storyboards, etc.
  • Des références bien employées.
  • Ben... le retour de Goldorak, quoi ! Mince, c'est pas rien !
  • Un texte largement perfectible.
  • L'on aurait aimé des personnages plus fouillés et une plus grande prise de risque.