Pop Science #2 : La poussée d'Archimède
Par

La poussée d'Archimède

— ... et alors là, Penny offre une téquila sunrise à Léonard. Ce dernier, en bon physicien, ne peut s’empêcher de montrer à ses amis que le subtil spectacle qui s'offre aux yeux de tous a une explication toute simple dans le monde physique.
— Quel spectacle, prof ?
— Le fait que l'on observe un empilement de fluides colorés, de densité différente, dans un contenant cylindrique.
— Ah. Et c'est de la physique, ça ?
— Tout à fait ! En fait, il faut que je te parle un peu d'un certain Archimède, ainsi que d'une baignoire et d'un bateau, et avec tout ça tu vas comprendre pourquoi les fluides de couleurs différentes flottent les uns sur les autres.
— Bah, pourquoi pas... si ça nous permet de boire un verre.
— Je ne suis pas certain que la téquila soit bien recommandée pour les chats. Enfin, passons. Donc, commençons par cette phrase bien connue : "Tout corps plongé dans l'eau..."
— En ressort mouillé ?
— C'est pas faux, mais...
— C'est "mouillé" que tu ne comprends pas ??
— Non, j'ai parfaitement compris. C'est juste ta vanne qui me laisse pantois : tu es le huitième aujourd'hui à me la faire.
— Je ne pouvais pas passer à côté...
— Donc, en réalité, tout corps plongé dans l'eau subit une poussée dirigée vers le haut, que l'on nomme la poussée d'Archimède. C'est ce qui permet, entre autres choses, aux bateaux de flotter...
— Ça a l'air sympa, si on se faisait un petit cocktail pour vérifier ça ? J'ai soif de science tout à coup !
— Pour le cocktail, je n'ai rien sous la main, mais si tu veux en savoir plus, j'ai une petite vidéo de derrière les fagots.
— OK pour la vidéo, mais la prochaine fois, on devrait vraiment se procurer de la téquila... c'est important qu'on soit crédibles et qu'on puisse pico... heu... expérimenter !


La Parenthèse de Virgul #9
Par




Si nous, les chats, sommes incontestablement les plus futés (en étant simplement mignons, on vous a tout de même domestiqués et forcés à nous chouchouter), les canards viennent juste après niveau coolitude. Une espèce qui est à l'aise sur terre, dans l'eau et qui peut voler mérite que l'on s'y intéresse. Ce que l'on va faire tout de suite au travers de l'un de ses plus célèbres représentants.
Coin ! Heu... miaw !

Canard Masqué
La popularité de Donald Fauntleroy Duck, célèbre personnage de Disney, est en grande partie due à son côté colérique, malchanceux, bref "humain". Pourtant, les lecteurs se sont quelque peu offusqués à une époque du fait que le sympathique canard était toujours le dindon de la farce des histoires où il intervenait. Ce qui, en 1969, a donné l'idée de Fantomiald à deux auteurs italiens : le scénariste Guido Martina et le dessinateur Giovan Battista Carpi.
En effet, Donald est un personnage particulièrement apprécié en Europe, sa popularité dépassant même celle de Mickey dans les pays scandinaves où en Italie, où des auteurs locaux produisent d'ailleurs leurs propres histoires mettant en scène le fameux canard.

En désirant explorer une autre facette de sa personnalité, Martina va doter Donald d'un avatar plus sûr de lui et plus habile : Fantomiald, ou Paperinik en italien (tiré du nom italien du personnage, Paperino, et d'une référence à Diabolik, sorte de Fantômas héros d'une flopée de fumetti). Le premier récit mettant en scène le vengeur masqué s'intitule Comment on devient Fantomiald et est publié en France dans Mickey Parade, en 1974. L'histoire, qui sera également adaptée en roman au sein de la mythique Bibliothèque Rose (sous le titre Donald, le Vengeur Masqué), dévoile comment Donald devient propriétaire de la Villa Rose, une bâtisse non loin de Donaldville dans laquelle il découvre le journal d'un certain Fantomius, dont il va fortement s'inspirer. Donald va alors régulièrement jouer au gentleman-cambrioleur, aidé par Géo Trouvetou qui lui fournira moult gadgets.

Vers le milieu des années 90, une version plus super-héroïque et SF du personnage (ce dernier affrontant extraterrestres, robots et autres intelligences artificielles) prendra un temps la place du Fantomiald originel sous le nom de Powerduck. Ses origines sont très différentes et assez proches de celles d'un Green Lantern par exemple. Le ton est également plus "sérieux".
Pourtant, le vériable Fantomiald n'a pas été abandonné, on le retrouve actuellement en kiosque dans Les Chroniques de Fantomiald, mais aussi à travers le monde, sous différents noms plus ou moins exotiques, comme Superpato (Portugal), Patomas (Espagne), Superdonald (Pays-Bas), Stalanden (Danemark) ou encore Phantomias (Allemagne). Notons qu'il existe aussi une version féminine (et féministe) du personnage, incarnée par Daisy qui prend alors le nom de Fantomialde. Cette Super Daisy est également une création de Martina, datant de 1973. Ainsi, paradoxalement, l'aspect super-héroïque de ce pan de l'univers Disney aura en fait été basé sur l'influence italienne.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les publications mettant en scène Fantomiald mais aussi le restant de la famille Duck, nous vous conseillons INDUCKS, une base de données internationale permettant de retrouver toutes les bandes dessinées Disney publiées à ce jour, avec dates de parution, auteurs et résumés à la clé !

Fantomiald, prêt à passer à l'action !


De nombreux gadgets sont à disposition du héros (cf. ce Mickey Parade Géant).


La famille Duck au complet (issu de l'intégrale Don Rosa).

Cherub
Par


Gros plan sur une série de romans pour la jeunesse bien écrite et loin d'être aseptisée : Cherub.

S'il existe des séries "young adult" de qualité (Gone par exemple), il est difficile de trouver des romans spécifiquement dédiés aux enfants qui ne soient pas trop niais et fadasses. L'on sait que la mode est au charcutage d'œuvres anciennes qui tenaient la route (le Club des Cinq notamment) pour, entre autres, des raisons de "politiquement correct" [1]. Et vu la tendance actuelle, visant à limiter la liberté des auteurs (cf. cet article), il est donc plus qu'étonnant de trouver une série s'adressant à un jeune public qui ne soit pas vidée de toute aspérité.
Mais commençons tout d'abord par planter le décor de cette saga signée Robert Muchamore.

Cherub est une agence gouvernementale secrète anglaise, employant des enfants de 10 à 17 ans. Ces derniers sont recrutés dans les orphelinats et reçoivent un enseignement de qualité et un entraînement physique poussé. Ils peuvent alors ensuite effectuer des missions (qu'ils peuvent refuser) sur le terrain, là où des adultes se feraient très vite soupçonner et repérer.
L'on suit dans les premiers tomes James Adams, un jeune garçon de 12 ans qui s'est attiré de gros ennuis en blessant plus ou moins involontairement la sœur d'un des petits caïds de son quartier. Et après quelques problèmes avec la police, la série noire continue pour James qui, après le décès de sa mère, se voit séparé de sa demi-sœur et placé dans un orphelinat. C'est dans cet endroit sinistre qu'il va être recruté...

Il y a pas mal de choses à dire sur ce titre, mais commençons tout d'abord par la vraisemblance. À première vue, des gamins agents secrets, question crédibilité, ça part moyen. Et pourtant, l'auteur parvient à justifier la création de cette agence (qui remonte à la Seconde Guerre mondiale) et à délimiter raisonnablement son domaine d'activité. Bien sûr il y a quelques péripéties imprévues (et un programme d'entraînement un peu hard pour des enfants), mais globalement on arrive à croire à chaque mission.
D'ailleurs, à ce sujet, en préparant cet article, j'ai lu, sur le site du Figaro, qu'il s'agissait d'une sorte de "James Bond junior" auquel les enfants pouvaient parfaitement s'identifier parce qu'il a leur âge. Une phrase, deux âneries (je doute que la journaliste ait vraiment lu ne serait-ce que le premier roman de la série vu qu'elle ne dit rien sur le contenu, si ce n'est des conneries). D'une part, l'identification ne fonctionne pas sur l'âge des personnages (cf. cet article), et heureusement d'ailleurs, sinon on ne s'identifierait pas à grand-monde. D'autre part, c'est tout sauf du James Bond. Tout le côté folklorique est absent : pas de gadgets, de poursuites effrénées, de glamour à la 007. L'univers décrit est bien plus âpre et terre-à-terre.


C'est d'ailleurs sur ce point que nous allons nous attarder. Muchamore n'hésite pas à aborder des sujets réputés délicats (surtout lorsque l'on s'adresse à des enfants [2]), comme l'alcool, la drogue, la violence ou encore la sexualité (et notamment l'homosexualité). L'on assiste parfois à des scènes assez dures (certaines blessures plutôt graves), voire humiliantes (un personnage obligé de lécher le sol).
Le contenu n'est donc pas édulcoré, et c'est une chance. D'une part parce que cela permet d'installer une vraie tension (pour enfant, certes, mais une tension réelle), d'autre part parce qu'on ne lit pas, quand on est adolescent (ou pré-adolescent), pour s'entendre raconter des sornettes mais pour au contraire découvrir et expérimenter en étant en sécurité. Là-dessus, Cherub remplit parfaitement son rôle.

Un autre aspect important, et encore inattendu dans des récits pour enfants, est le non-manichéisme des personnages. Dans le premier tome, James infiltre une communauté abritant de dangereux éco-terroristes. Des frappadingues prêts à buter des centaines de personnes à l'anthrax, donc du sérieux. Mais malgré tout, le jeune garçon découvre aussi leur côté humain, leurs motivations (qui, contrairement aux moyens qu'ils emploient, sont déjà plus nobles), etc. Dans le second tome, c'est encore plus évident. James doit côtoyer un trafiquant de drogue. Là, on se dit que le mec est juste un mafieux, que rien ne peut justifier ses actes. Cependant, là encore, on découvre une autre facette du personnage, dans son rôle de père, qui l'humanise grandement et injecte une dose d'amertume à l'histoire. Les personnages, même "méchants", ne sont ainsi jamais réduits à leur seul défaut principal, ce qui, même dans la littérature pour adultes, n'est pas si  courant.

James lui-même est loin d'être un héros idéal, uniquement bourré de qualités. Bien sûr le garçon s'avère sympathique, sensible, intelligent, mais il peut aussi faire preuve d'impulsivité, être rancunier et mesquin, voire même violent sans réelle raison. Il va également évoluer au fil des épisodes, gagner en maturité, passer des épreuves pour parvenir, peu à peu, à l'âge adulte et céder la place à d'autres agents qu'il encadrera.
Le style de l'auteur est quant à lui particulièrement vif et fluide, la narration est nerveuse, parfaitement rythmée. Les descriptions sont peu nombreuses, pour aller directement à l'essentiel (peut-être l'un des points faibles de la saga, certains lieux méritant sans doute une plus grande mise en valeur). Les dialogues sont quant à eux fort bien écrits, l'auteur ne tombant pas dans le piège consistant à trop infantiliser ses personnages (les enfants s'exprimant rarement comme les adultes l'imaginent).

La série principale est aujourd'hui terminée et compte 17 tomes. Il existe une série spin-off se déroulant pendant la guerre, aux débuts de l'organisation, ainsi qu'une adaptation en BD (moins intéressante à première vue) et un projet de série TV.
Le site officiel de la série, très bien fait, dispose d'un contenu intéressant également : lexique, présentation des personnages, cartes, fonds d'écran et même de courts récits additionnels.
C'est pratiquement un sans faute donc pour Cherub, qui propose une saga s'avérant passionnante et épicée (sans aller trop loin non plus [3]), ainsi que des personnages attachants.

Ultra-conseillé pour vos enfants. Peut même s'avérer sympa pour des adultes.



[1] L'un des romans de la série, qui mettait en scène un jeune gitan, battu par son père, a été réécrit pour ne froisser personne, le gamin passant d'enfant battu à enfant... injustement grondé. Ce qui enlève bien entendu tout l'aspect dramatique du récit et ne justifie plus l'intervention du fameux Club. Les dérives sont aussi grammaticales, tous les temps étant remplacés par le présent de l'indicatif et les descriptions jugées trop longues étant supprimées (cf. cet article).
[2] Le site de la Fnac annonce la série comme étant abordable "dès 13 ans". Honnêtement, ça me semble un peu "vieux". J'imagine qu'un lectorat de 10/12 ans éprouvera plus de plaisir et de frissons que des ados de 14 ou 15 ans, qui peuvent déjà lire des romans pour adultes. En tout cas, rien de traumatisant dans la saga, malgré son côté mature (c'est bien moins gnangnan, pour prendre un exemple connu, que le Harry Potter à l'école des sorciers de Rowling).
[3] Question sans doute aussi de point de vue. On a quand même droit à une overdose à la coke d'une gamine de douze ans par exemple. Cela peut avoir l'air choquant, mais l'auteur, en montrant le côté dégueulasse de cette drogue (saignements de nez, vomissements et autres joyeusetés) fait certainement plus pour la prévention que bien des spots bienveillants mais trop généralistes et mielleux pour être efficaces.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très facile à lire.
  • Des personnages attachants.
  • Un côté parfois gentiment sulfureux.
  • Des thématiques bien traitées, sans caricature ou politiquement correct excessif.
  • Le format Kindle à un prix presque correct.
  • Un peu trop bref parfois, notamment en ce qui concerne les descriptions de lieux importants.
L'effet Hawking
Par

[1]
Stephen William Hawking s’en est allé, le 14 mars dernier, au terme d’une vie bien remplie.
L’homme était un scientifique exceptionnel, dont la qualité des travaux, notamment sur la gravité quantique et les trous noirs, sont unanimement reconnus par la communauté scientifique.
Mais Hawking était plus que cela.
Il était un vulgarisateur.

Ce rôle est fondamental. Car Hawking ne s’est pas contenté de faire des recherches en s’enfermant dans la pourtant si enivrante course au savoir. Il fait partie de ces gens qui ont décidé d’expliquer ce qu’ils font. Ce qu’ils comprennent de l’univers.

Hawking était une passerelle. Et les passerelles sont d’autant plus précieuses qu’elles sont rares et relient des points éloignés. Il a permis à des gens, incapables de résoudre des équations complexes, de s’imaginer un peu ce que celles-ci signifiaient. Il a contribué, par son ouverture d’esprit et ses ouvrages, notamment Une Brève Histoire du Temps, à rendre le merveilleux accessible.
Car oui, la science, l’univers, la physique ont un côté merveilleux, magique et contre-instinctif qui fascine et surprend. Personne n’a besoin d’équations, si ce n’est quelques spécialistes. Mais tout le monde a besoin de réponses.
De réponses accessibles.

Cet homme fait partie de ces gens qui vous rendent meilleurs. Qui vous font sentir tout petit aussi, parce que le gars luttait contre une maladie de merde, qui l’a laissé paralysé et le condamnait. Malgré cela, le mec a obtenu un doctorat, s’est marié, a écrit des livres et publié des recherches impactant durablement le monde scientifique.
Le parcours de cet homme est proprement ahurissant. À côté de lui, Indiana Jones, Rambo et Luke Skywalker sont des petites choses fragiles.
En 1985, après une pneumonie qui le laisse encore plus handicapé, on propose à son épouse de le « débrancher ». Elle refuse.
Walt Waltosz, un informaticien américain, va alors construire un dispositif permettant à Hawking d’utiliser un ordinateur, ses propos étant relayés par un synthétiseur vocal.
La maladie progresse encore. Le mec tient.

En 2001, perdant l’usage de ses mains, c’est un système hallucinant, détectant les infimes contractions des muscles de sa joue, qui vont lui permettre de continuer à communiquer…
Cet Homme, et là, la majuscule s’impose, a continué, malgré son état, à écrire, donner des cours, et vivre, tout simplement.

Ce génie, enfermé dans un corps en ruine qui le lâchait peu à peu, a connu un destin tragique. Mais aussi merveilleux, dans le sens où tout le monde (ou presque) connait ce scientifique (et pas seulement à cause de The Big Bang Theory) et dans le sens où tout le monde peut apprendre de ce gamin anglais, né pendant la Deuxième Guerre mondiale.

L’effet Hawking, celui qui impacte bien au-delà du monde scientifique, c’est probablement cela. Un mélange de courage et d’abnégation, couplé à un désir de partager le savoir, de réenchanter le monde. De transmettre des clés. De tenir un rôle de passerelle branlante entre des gens et des sphères d’intérêt en apparence éloignés.
L’effet Hawking, c’est la croyance fondamentale que les Ténèbres ne sont que provisoires. Et que la lumière a ceci de bénéfique qu’elle éclaire tout le monde, sans distinction.

Par un hasard assez douloureux, nous avons lancé, sur UMAC, une rubrique de vulgarisation scientifique la veille de la mort de Stephen Hawking.
Bien que cette rubrique soit supervisée par Cédric, un véritable physicien, chercheur et enseignant, ayant lui aussi l’envie de transmettre, d’expliquer, d’émerveiller, nous n’avons évidemment pas la prétention d’égaler ce que les grands vulgarisateurs ont pu faire jusqu’ici. Nous essayons simplement, par fascination pour la science et ce qu’elle a de fantastique, de partager ce que nous savons. De faire reculer les ombres et l’ignorance. De susciter des vocations, pourquoi pas ?
Mais cette inspiration, cette passion, cette curiosité, nous les devons à de grands pionniers, et notamment à Stephen, qui restera à jamais un génie, un type inspirant et, en tout cas je le crois, ce qui se rapproche le plus de ce que l’on peut qualifier de super-héros. À cette différence près que lui n’a pas eu à combattre des super-vilains fictifs mais la froide saloperie du réel.


UMAC dédie respectueusement ce modeste article à la mémoire de Stephen William Hawking (1942-2018). 



[1] Crédit photo : David Montgomery
Sex Shop Wonderland tome 2 : Chef d'équipe
Par
Le 20 mars 2017, Nats Editions sortait une bande dessinée bien particulière, Sex Shop Wonderland (cf. cet article), dans laquelle l'auteur, Boris Tchechovitch, racontait une bonne partie des nombreuses anecdotes ayant émaillé son stage d'un an dans un sex shop, alors que, de son propre aveu, il pensait au départ travailler dans une boutique vidéo, radicalement plus proche de ses inclinations, puisqu'il est fan de films de genre, d'animes japonais et des BD de Moebius. Sur le point de se lancer dans un tout autre genre de bandes dessinées, l'auteur-dessinateur a tenu à compléter son expérience autobiographique par un second tome, sous-titré Chef d'équipe.

Quasiment pas de rupture avec le premier, on y retrouve les éléments qui avaient fasciné, étonné ou agacé comme ce recours à des graphismes légers qui permettent une certaine distanciation avec les situations souvent scabreuses dont il a été témoin, tout en leur conférant une tonalité subtile, acidulée, remplaçant le glauque et les déviances par de petites piques bien senties. Par le biais de pastilles ouvertement humoristiques, on assiste à un défilé désopilant de quidams aux propositions déroutantes tout en explorant davantage le caractère, les envies et les remords du personnage principal.
Le format ne prête pourtant pas à une véritable remise en question ou étude sociétale, ces tranches de vie inégales se dégustent posément, par petites touches parfois surréalistes, allant du petit gag aux clins d'œil appuyés en passant par les délires fuligineux imprégnant les mystères de l'arrière-boutique.

Sex Shop Wonderland, malgré ses couleurs primaires, son trait simpliste, ses expressions exacerbées et ses bulles pleines de bons mots, n'est paradoxalement pas aisé à parcourir ; il y a quelque chose d'inconstant dans le caractère de l'auteur/personnage et, si on le soutient volontiers lorsqu'il déclare sa flamme pour Akira, on ne parvient pas toujours à le suivre dans ses petits délires quotidiens, moments de douce folie lui permettant de conserver une certaine sérénité dans ce concentré de spleen et de bonheurs fugaces où on y trompe davantage son ennui que ses partenaires.
Objectivement moins réaliste que le premier volume, cet album amorce dans son dernier quart une direction imprévue avec des personnages récurrents, des réflexions approfondies sur le bien-fondé de ce travail alimentaire et sur les rapports entre les clients et les vendeurs, avant d'élaborer un finale ambitieux mais réussi, une mise en abyme redistribuant les rôles d'auteur et de lecteur. Boris Tchechovitch y règle une partie de ses comptes et nous invite incidemment à en faire autant.

Pas toujours aussi drôle qu'attendu, rarement graveleux ou provocateur, un titre qui s'avère finalement plus profond et subtil que ne le laisse croire son emballage.
À tenter.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un humour bon enfant qui parvient à "faire passer" bon nombre d'actes déviants ou de perversions abordés.
  • Un découpage serré équilibrant les chapitres cocasses et les parties plus personnelles.
  • Des situations parfois délirantes.
  • De nombreuses références à la pop-culture, et notamment l'animation japonaise.
  • Un finale surprenant avec une intéressante mise en abyme.

  • Des gags parfois maladroits, aux références douteuses.
  • Une partie des chapitres fait directement référence au tome 1, qui devient du coup nécessaire.
Sans un mot, d'Harlan Coben
Par
En juillet dernier, Nolt se proposait d'aborder Harlan Coben et nous livrait sa critique de Faute de Preuves (Caught en VO).  Profitons-en pour poursuivre sur cette lancée avec Sans un mot, publié deux ans auparavant et également traduit en France par Roxane Azimi.

Un Harlan Coben, ça se lit vite. Tout est relatif, bien entendu, cela dépendra de l’humeur du moment, du temps qu’on peut consacrer à sa lecture et surtout de la propension qu’on peut avoir à apprécier les enchaînements typiques de ce genre de littérature. Mais, franchement, on en vient très vite à bout. Ce n’est pas vraiment un reproche, simplement le constat d’une structure littéraire pensée pour être palpitante et la moins chronophage possible. Typique des bonnes lectures de vacances. Ou avant d’aller dormir.
Celui-ci ne devrait pas faire exception. Non qu’il s’agisse là du thriller le plus palpitant de la décennie passée. C’est surtout que c’est bien fichu, construit avec une rigueur métronomique, mettant en scène des personnages dépeints en deux lignes et trois répliques, sur des chapitres de deux pages et demie, emplis de descriptions réduites à des noms évocateurs, de dialogues à foison, percutants et dynamiques, qui font la part belle à la culture populaire, aux marques « tendance » et aux anecdotes de geek : le rythme, soutenu, ne laisse pas la place au doute, voire même à ce jeu de devinettes que les histoires policières traditionnelles encourageaient à chaque fin de chapitre en forme de cliffhanger.


Dès le début, il y a un crime, assez sordide et violent, pour un motif qui nous échappe, d’autant que les personnages ne correspondent pas à ceux présentés en quatrième de couverture. Le tueur, d’un rare sadisme, aura, on se l’imagine très vite, affaire à Mike et Tia, deux parents modèle qui se font un peu trop de mouron pour leur gamin taciturne, oubliant leur cadette à l’esprit vif. La manière éthiquement discutable dont ils s’immiscent dans la vie privée de leur fiston (ils ne cessent de se justifier par l’inquiétude grandissante qu’ils éprouvent devant les réactions d’Adam) laisse planer les rares moments d’introspection du roman : l’auteur, comme il l’explique dans une postface, n’est pas insensible à cette propension à l’excès de surveillance auquel s’adonnent des parents pourtant profondément impliqués dans l’éducation de leur enfant, et s’interroge sur les nombreux moyens mis facilement à la disposition des éventuels espions amateurs, depuis le pistage des puces GPS des téléphones cellulaires (comme ils le disent outre-Atlantique) jusqu’au relevé de chaque opération pratiquée sur un ordinateur.
Certes, la pratique est un prétexte : on aurait tort d’y voir un pamphlet, ou un essai sur l’éducation. Il s’agit avant tout d’une fiction habile, montée avec un savoir-faire certain entre des personnages plus ou moins bien insérés dans une société qui semble souvent aller plus vite qu’eux. Pêle-mêle seront également abordés le conflit des générations, le racisme ordinaire, l’influence des mass media, etc.
L’important est qu’on y trouve son compte. Si l’on s’attelle à démêler l’écheveau confus qui fait tenir l’ensemble, on s’aperçoit que les tenants sont basiques : de découverte en révélation, nos deux parents, souvent séparément, remonteront le fil de l’enquête qui permettra d’expliciter le suicide de l’un, le changement radical de comportement de l’autre, et rattachera, parfois de manière artificielle, le tueur du début à Mike et Tia, par le biais de voisins désespérés, d’un professeur en pleine détresse, d’une femme vengeresse, d’une fille outrée et de quelques adjuvants compréhensifs, voire complices.

Au rayon des déceptions, une frustration : si l’auteur évoque longuement les circonstances précédant les passages à l’acte, ces derniers (étranglement, lacérations et autres joyeusetés) ne sont que très peu décrits, comme si Coben jetait un voile pudique sur une violence qu’il jugerait inutile, s’autocensurant afin de toucher un plus large public. Ce n’est pas qu’il faille absolument quelques passages bien gore pour faire de chaque thriller un roman réussi, toutefois, dans un récit mettant régulièrement en scène des individus violents, voire psychopathes, cela apparaît comme un manque un peu bizarre. Un vide. Un chapitre se termine ainsi par ce tueur qui envisage de porter un coup, le suivant commencera par la découverte du corps de la victime. Le voile pudique jeté sur le meurtre apparaît bizarrement maladroit et inapproprié.

En dehors de cela, c’est du tout cuit.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Style percutant et efficace.
  • Rythme soutenu.
  • Suspense parfaitement entretenu.
  • Personnages convaincants.
  • Points de vue intéressants sur les déviances de la vie contemporaine.
  • Situations faisant régulièrement appel à des codes connus de la pop-culture.

  • Un manque de profondeur des personnages principaux.
  • Quelques facilités dans les enchaînements et les motivations.
  • Une retenue étrange dans la description des scènes sordides.
Pop science #1 : L'effet Doppler
Par

L'effet Doppler

— Alors Virgul, quoi de neuf aujourd'hui ?
— Je viens de regarder un épisode de The Big Bang Theory dans lequel les personnages se rendent à une fête costumée.
— C'était sympa ?
— Plutôt mais... je n'ai pas tout compris, professeur Feezhic. Pourquoi Sheldon est-il déguisé en zèbre ?
— Mais non, voyons. Sheldon n'est pas déguisé en zèbre mais en effet Doppler.
— En effet Doppler... heu... et c'est quoi ce truc, déjà ?
— Eh bien, c'est à cause de cet effet que l'on paie des amendes pour excès de vitesse, par exemple. Mais ça permet aussi de détecter des planètes extrasolaires (qui gravitent autour d'autres étoiles).
— Hmm... ça ne nous dit pas vraiment ce que c'est... Appelons un chat un chat !
— Bon, alors attention, voilà une définition un peu plus... gratinée : il s'agit de la perception du changement de fréquence d'un signal périodique à cause du mouvement relatif de l'objet émetteur par rapport à notre propre référentiel. Ah, ça en jette hein ?
— ...
— Ou, en langage profane : c'est le pimpon du camion de pompier qui devient plus aigu lorsqu'il se rapproche de nous, et plus grave lorsqu'il s'éloigne.
— Miaw ! Ce ne serait pas un peu plus clair avec une bonne vidéo ?
— Mais justement mon brave Virgul, je t'en ai concoctée une ici. Voilà qui devrait te permettre de briller lors de la prochaine réunion de la rédaction !


Oscars 2018 : les meilleurs films ?
Par

La 90e cérémonie des Oscars s'est déroulée le 4 mars 2018. L'on pourrait débattre des heures de l'intérêt de ces récompenses du septième art mais force est de constater qu'elles forment un indicateur culturel et cinéphile relativement pertinent. Cette année, six longs-métrages ont reçu plusieurs récompenses dont l'excellent Blade Runner 2049 (meilleurs photographie et meilleurs effets visuels) et Coco (meilleur film d'animation et meilleure chanson originale). Nous allons revenir sur les neuf longs-métrages qui ont été nommés dans la catégorie meilleur film. Parmi eux, quatre ont aussi bénéficié de multiples récompenses (La Forme de l'eau, Dunkerque, Les Heures Sombres et Three Billboards).

Les neuf films présentés sont encore diffusés au cinéma, ce qui suit vous permettra de vous faire une idée avant peut-être d'aller vérifier par vous-même !


Lion d'or à la Mostra de Venise en 2017, puis Golden Globes du meilleur réalisateur et de la meilleure musique début 2018 et désormais Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur, des meilleurs décors et de la meilleure musique ! Le dixième film du metteur en scène Guillermo del Toro croule sous les récompenses et est nominé un peu partout dans toutes les catégories. Tous ces éloges et ces prix sont-ils mérités ? Oui et non. S'il est évident que le savoir-faire technique du réalisateur (à qui l'on doit, entre autres, le superbe Le Labyrinthe de Pan et les deux volets de Hellboy) sert à merveille l'esthétisme de La Forme de l'eau, on ne peut que déplorer les similitudes avec le cinéma du français Jean-Pierre Jeunet. Ce dernier a d'ailleurs accusé son homologue mexicain de plagiat. Mais cet univers de conte désenchanté séduit tout de même grâce à sa musique, à ses très justes interprétations et, surtout, à son originalité : une histoire d'amour entre une créature amphibienne et une femme muette, le tout sous fond de guerre froide. Problème majeur : impossible d'être véritablement touché et ému par cette romance, assez « froide » in fine. Guillermo del Toro ne plonge jamais assez en profondeur dans la relation si particulière entre ces deux êtres, privilégiant son intrigue militaire prévisible au possible et n'apportant pas l'équilibre nécessaire pour susciter un réel chamboulement chez le spectateur. On reste donc dubitatif face à cette déferlante de prix. Certains sont mérités bien sûr mais de là à le hisser en meilleur film de l'année, c'est incompréhensible.


Meilleur montage, meilleur design de son et meilleur mixage de son sont les trois Oscars remportés pour le dixième long-métrage de Christopher Nolan. Trois prix techniques très justement mérités puisque le film se déroule sur trois chronologies différentes et bénéficie d'une bande-son extrêmement soignée. Malheureusement pour le réalisateur britannique, cinq récompenses lui ont échappé dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur (tous deux revenant donc à La Forme de l'eau). On avait déjà parlé de Dunkerque dans ce Digest, on continue de penser le plus grand bien de cette version historique de l'évacuation des soldats britanniques des plages de Dunkerque, en pleine Seconde Guerre mondiale, malgré des choix de mise en scène parfois curieux : ce fameux montage non-linéraire qui n'était pas forcément utile, un manque de contexte au début, etc. Nolan a réalisé de biens meilleurs films (The Dark Knight, Interstellar, Inception et Memento par exemple) mais si Dunkerque n'est pas son chef-d'œuvre ultime, il mérite assurément d'être vu tant par son audace visuelle pour un film de guerre (qui est en fait un film de survie) que par son incroyable tension. En résulte un rythme effréné et une immersion totale dans l'opération Dynamo selon de multiples points de vue (soldats, pilotes, civils, marins…).


Les Heures Sombres est un biopic sur Winston Churchill se déroulant lors de sa prise de fonction de Premier ministre du Royaume-Uni en mai 1940, donc en pleine Seconde Guerre mondiale (le film peut d'ailleurs être vu comme un très bon complément de Dunkerque, ce dernier pouvant même s'insérer aux deux tiers du long-métrage puisque l'opération Dynamo y est « aperçue » depuis Londres). Sans surprise, Gary Oldman a reçu l'Oscar du meilleur acteur pour sa performance relativement incroyable. L'artiste est d'ailleurs méconnaissable, ce qui a valu à ce film de Joe Wright (Orgueil et Préjugés, Anna Karénine…) l'Oscar des meilleurs maquillages et coiffures, là aussi mérité. Les Heures Sombres est très intéressant, indispensable pour son aspect informatif, qui plus est bénéficiant d'une photographie très soignée (aussi bien dans les cadrages que les lumières) et porté par un talentueux acteur. Son seul défaut serait peut-être d'être également un film qui… ne se « revoit pas ». Il n'y a pas des masses d'intérêt à visionner à nouveau ce biopic. Par ailleurs, s'il est d'une fidélité extrême à l'Histoire, on n'est pas touché plus que ça par le personnage. Ce n'est certes pas forcément le but initial mais ça aurait permis de le défendre davantage. Un bon film donc, mais auquel il manque quelques ingrédients pour en faire un chef-d'œuvre intemporel à voir et à revoir (ce qui est le cas de quasiment tous les biopics, malheureusement).


Restons justement dans les biopics avec Pentagon Papers, de Steven Spielberg. Là aussi le film est très réussi sur de multiples aspects (il n'a gagné aucun Oscar) mais ne mérite pas d'être vu plusieurs fois (hélas, c'est ce qui est un gage d'une certaine qualité d'un film tout de même). Véritable ode à la liberté de la presse et au féminisme, The Post (son titre original) met en lumière une énorme enquête sur l'implication politique et militaire des États-Unis dans la guerre du Vietnam (sur des éléments tenus secrets évidemment). Si Tom Hanks surprend et est appréciable dans son rôle de rédacteur en chef de The Washington Post, Meryl Streep s'auto-caricature un peu en directrice du journal devant décider la publication ou non desdits Pentagon Papers… Elle est convaincante mais pas de quoi non plus la récompenser (elle était d'ailleurs nommée meilleure actrice pour ce rôle). Pentagon Papers détonne aussi par son prisme particulier, le journal n'était pas le premier sur l'affaire (le New York Times l'était), il n'avait pas forcément à en tirer une certaine gloire. Reste un vibrant hommage de l'âge d'or de la presse qui séduira forcément les amateurs du sujet.




Frances McDormand a reçu l'Oscar de la meilleure actrice pour Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance. Une statuette plutôt méritée pour l'interprétation d'une mère de famille endeuillée par la mort de sa fille (violée et tuée par un inconnu qui court toujours) mais surtout scandalisée par l'inefficacité de la police locale (l'action se déroule dans le Missouri,  dans une petite ville typique des États-Unis). Elle décide de louer trois panneaux publicitaires pour alerter l'opinion publique et pointer du doigt le chef de la police (Woody Harrelson). S'ensuit un étrange drame parfois comique, parfois tragique, très proche du cinéma des frères Coen (Fargo, No Country for Old Men…). Ce quatrième film de Martin McDonagh (Bons baisers de Bruges) est excellent en tout point. Intense dans certaines scènes, surréaliste voire absurde dans d'autres. Sam Rockwell a décroché l'Oscar du meilleur acteur dans un second rôle, paradoxalement plus mérité que celui de McDormand. Non pas que l'actrice joue mal, bien au contraire, mais plutôt que son rôle ne génère pas forcément une certaine empathie. Toujours sanguine et vulgaire, agissant parfois stupidement, on peine à s'attacher à elle… et en même temps, il est tellement difficile de savoir comment réagirait quelqu'un à sa place. Le film multiplie les genres (thriller, drame, comédie noire…) avec brio malgré les risques que cela comporte. L'inconvénient est que cela peut perdre les spectateurs, l'avantage est que cela peut être particulièrement original si l'ensemble est bien équilibré — c'est le cas ici, c'est donc une réussite.


On avait justement évoqué le délicat exercice du mélange des genres dans un billet d'humeur l'an dernier qui avait été initié grâce (ou plutôt à cause) du film Get Out. Une petite critique négative avait aussi été publiée dans ce Digest. Ce premier film de Jordan Peele a remporté l'Oscar du meilleur scénario original. On a un peu de mal à comprendre pourquoi quand Three Billboards et La Forme de l'eau sont nommés également… Attention, Get Out n'est pas si commun et convenu que cela, mais il reste globalement prévisible en étant sympathique et réussi d'un point de vue mise en scène et direction d'acteurs. Ni bon ni mauvais, à mi-chemin entre la série B et le film indépendant, le long-métrage ne réussit pas, lui, ce fameux équilibre des genres. La hype autour reste un mystère complet. On reconnaît volontiers quelques qualités, dont son originalité (qui ne méritait pas une statuette) mais de là à s'extasier autant, c'est (là aussi) incompréhensible.

...
..
.


Retournons au biopic, genre très prisé par l'Académie des Oscars (dont la majorité des votants est constituée d'hommes âgés) avec Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. Ce dernier est atypique dans le milieu, capable du pire (The Master, Inherent Vice) comme du meilleur (Magnolia, There Will Be Blood). Ici, on est clairement dans ce que le réalisateur fait de mieux. Pour son huitième film, il met en scène Daniel Day-Lewis dans le dernier rôle de sa carrière : celui du couturier Reynolds Woodcock, dans le Londres des années 50. Un créateur, hyper-maniaque, de robes exceptionnelles ; celles-ci ne sont pas « spécialement » mises en avant à l'écran mais le film a tout de même remporté l'Oscar des meilleurs costumes (peu étonnant). Phantom Thread s'attarde sur la relation que noue Woodcock avec une serveuse (Vicky Krieps), à l'opposé du monde dans lequel il évolue. Les débuts sont plutôt convenus pour un film de ce genre mais le magnétique Day-Lewis, impressionnant comme toujours, et l'évolution de la relation entre les êtres aimés en font un chef-d'œuvre romanesque. Pas forcément émouvant mais très touchant avec un couple fascinant d’ambiguïté.
.


Difficile aussi de ne pas être touché par la rayonnante actrice Saoirse Ronan (qui fêtera ses 24 ans en avril prochain) dans son rôle de « Lady Bird » dans le film du même nom. Comédie douce-amère sur l'adolescence et tout ce qui va avec : premiers émois amoureux, relations sexuelles, conflits mère-fille, etc. Lady Bird surprend pas son rythme (aucun temps mort) et sa bande originale (envoûtante). Si l'ensemble du film a un air de « déjà-vu » mais reste extrêmement plaisant, on a du mal — une fois de plus ! — à comprendre cette nomination. Ce premier long-métrage (mi-autobiographique) en solo de la comédienne Greta Gerwig n'a d'ailleurs remporté aucune statuette malgré ses cinq nominations. Reste un agréable film, générant plusieurs sourires et, peut-être, quelques larmes.





.
..

Des larmes, il n'y a qu'un seul film de cette sélection qui en aura fait couler : l'excellent Call Me by Your Name. Proche aussi de la thématique du passage à l'âge adulte mais avec une toute autre approche que Lady Bird. Le film part d'un pitch à priori banal : la romance entre un adolescent en pleine découverte de sa sexualité avec un étudiant américain venu passer l'été chez ses parents, en Italie, en 1983. Adaptation du livre éponyme, le long-métrage met beaucoup de temps avant de fasciner et toucher son spectateur. En cause : deux rôles principaux particulièrement peu empathiques. Mais tout ceci change lorsque les carapaces se fendent, les acteurs Armie Hammer et Timothée Chalamet parviennent à créer une alchimie incroyable. C'est peut-être la première fois, aussi, qu'une histoire d'amour homosexuelle n'est pas représentée uniquement en tant que telle. Bien sûr, l'émotion viendra de la justesse des mots, des regards, des actes de cette relation amoureuse « éphémère », mais le point culminant surviendra lors d'une scène incroyablement bien écrite et remarquablement interprétée entre le père (épatant Michael Stuhlbarg) et son fils. Rares sont les films qui procurent de telles sensations et voilà pourquoi Call Me by Your Name méritait l'Oscar du meilleur film.

.

En conclusion, voici notre « Top » des neuf films de cette nomination. Bien sûr tous les longs-métrages évoqués restent globalement excellents mais certains — comme nous l'avons vu — ne méritaient pas forcément d'être récompensés, voire nommés.

1. Call Me by Your Name
2. Dunkerque
3. Phantom Thread
4. Three Billboards
5. Les Heures Sombres
6. Lady Bird
7. Pentagon Papers
8. La Forme de l'eau
9. Get Out

Le Fluink
Par


Deux mondes séparés par un fleuve d'encre, voilà le point de départ plutôt étonnant de cette BD sobrement intitulée Le Fluink.

D'un côté du Fluink, les Schwarzs, un peuple noir sur fond blanc qui vit sans véritable chef. Sur l'autre bord, les Pâals, des êtres blancs sur fond noir qui subissent une sévère dictature. Un fleuve d'encre sépare les deux civilisations. C'est le Fluink, une matière étrange qui peut être fluide ou visqueuse, solide ou gazeuse, et dont l'état varie constamment.
Selon la physique de cet univers, un objet lancé dans le Fluink remonte à sa surface. Aussi, lorsque le Préfectal des Pâals décide de faire construire d'immenses tours pour assouvir sa soif de grandeur, les gravats jetés dans le Fluink finissent par aboutir chez les Schwarzs. C'est le premier contact.
Alors que de sombres complots se trament dans les deux camps, l'équilibre de l'univers risque à tout instant d'être rompu. De chaque côté, quelques individus vont tenter d'empêcher l'anéantissement total de deux mondes qui n'étaient pas faits pour se rencontrer...

Le Fluink est en fait l'œuvre du collectif Enfin Libre, terme un peu mystérieux qui cache en fait Philippe Renaut, au scénario, et David Barou, qui réalise les dessins. Difficile pourtant ici de séparer franchement l'histoire en elle-même de sa représentation graphique tant les deux sont liées.
Le récit se déroule sur une espèce d'immense fresque, sans case ni séparation nette dans la représentation de l'action. Cette façon de procéder aboutit à une sorte de fusion du temps et de l'espace, le lecteur embrassant toute la planche dès le premier regard mais étant obligé d'effectuer quelques petits allers-retours inhabituels. Les pages sont séparées par le fameux fleuve noir et l'action se déroule simultanément en bas et en haut de cette frontière poreuse. L'une des grandes idées des auteurs est de faire interagir ces deux mondes en permettant quelques "traversées" qui peuvent avoir des conséquences désastreuses.

Le dessin est très particulier. Il peut paraître simple, avec des décors et personnages réduits au minimum, mais il se révèle en fait d'une grande complexité, l'illustrateur réussissant à donner vie à cet univers en jouant uniquement sur le contraste et les formes (alors que beaucoup n'y arrivent pas alors qu'ils utilisent des couleurs et qu'ils peuvent détailler l'intérieur des personnages ou objets !).
Ce style original permet au final de mettre en place une narration totalement innovante et, avouons-le, captivante. Car, sous un aspect naïf et amusant, ces petits êtres immaculés ou gavés d'encre cachent finalement bien des surprises et de nombreux défauts. Convoitise, trahison, quête insensée sont au menu. Le tout légèrement parsemé de quelques allusions sympathiques à Hergé ou Tolkien.
Bref, nous voilà devant un bouquin totalement improbable mais conçu avec une immense virtuosité.

La BD, au format à l'italienne, date de 2006 et a été publiée par Le Cycliste, une maison qui n'existe plus aujourd'hui. L'ouvrage est toutefois encore facilement trouvable à des prix raisonnable.

Une autre manière de raconter et de se servir de l'encre et du papier.
Beau et bluffant.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une technique narrative totalement innovante.
  • Un style graphique qui constitue en soi une prouesse technique.
  • Un propos à la fois poétique et profond.
  • RAS.
Le Métier de Correcteur : Maintenance et Artisanat
Par

Point communs de ces individus ? Ils sont tous traduits. Sauf celui du milieu.
Lui, c'est le traducteur qui doit endosser la tenue et la personnalité de chaque personnage.



Petit sujet sur une activité méconnue du grand public mais essentielle dans le processus éditorial : celle de correcteur. Un maillon de la chaîne qui vous permet de suivre vos BD et romans préférés en français.

En général, si vous dites à quelqu’un que vous êtes correcteur, vous êtes automatiquement catalogué comme « bon en français », ce qui, dans l’esprit des gens, veut dire en gros que vous êtes capable d’écrire des mots compliqués. Une sorte de Larousse ambulant quoi.
Pourtant, malgré ce que l’on pourrait croire, les connaissances orthographiques n’ont rien à voir avec le véritable travail d’un correcteur. Si cela se limitait à ça, n’importe qui, avec un bon dictionnaire, pourrait remplir cette fonction.
Bien sûr, ne pas avoir à vérifier un mot sur deux permet d’aller plus vite, mais l’essentiel n’est pas là. Et pour comprendre ce qui est essentiel dans ce travail, il faut aussi comprendre comment se construit la langue écrite, à grande échelle.

Un correcteur en pleine action.
Là encore, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’existe pas de « bible » officielle du français correct. Même des ouvrages épais et sérieux, comme le Grevisse, se contentent, lorsqu’ils abordent un cas complexe, de donner une tendance puis de lister immédiatement des contre-exemples.
Et cela pour une raison simple : la langue n’est pas basée sur les ouvrages techniques, c’est même exactement l’inverse, ce sont les ouvrages techniques qui se basent sur l’usage.
Un usage mouvant puisqu’il s’agit (pour l’instant encore) d’une langue vivante.
Alors, quand on parle « d’usage », il faut bien comprendre que les mecs ne vont pas traîner dans le bistrot du coin pour dénicher la dernière tournure de phrase à la mode. Il s’agit d’un usage écrit, constaté dans les publications littéraires. D’où l’importance de ne pas imprimer n’importe quoi : les Livres sont l’unique et commune source où vont s’abreuver locuteurs et techniciens. Ainsi, plus un usage va dégrader une forme, plus la forme sera admise, sans considération pour sa logique ou sa pertinence. Et peu importe les prétendues réformes décidées par les « autorités », elles n’ont en général pas d’impact et font plus de mal que de bien (j’en veux pour preuve la réforme de l’orthographe de 1990, non approuvée par l’Académie Française, et qui ne s’est jamais imposée dans l’usage… il faut dire que pour une réforme qui se voulait « simplifier » la langue, elle ne faisait pas franchement preuve de bon sens).

C’est dans ce no man’s land étrange, mais passionnant, que le véritable travail du correcteur commence.
Lorsque l'on effectue un tel travail, lire beaucoup, écrire soi-même et s’interroger sur certains processus techniques liés à l’écriture sont des plus qui peuvent aider. Car, bien que cela consiste aussi en cela, il ne s’agit pas de simplement rajouter un « s » à un participe passé ou de changer la place d’une virgule, mais bien d’intervenir parfois de manière importante sur un texte, quitte à remanier des phrases entières si besoin est. Mais avec également le souci de ne pas trahir l’essentiel de ce que l’auteur voulait dire à l’origine.
Dans le cas particulier des comics (j’ai travaillé notamment sur des séries telles que Batman, Superman, Green Lantern, Wonder Woman, Justice League, Fables, Scalped, DMZ, Top 10, American Vampire, 100 Bullets, Transmetropolitan, Amazing Spider-Man, Ultimate Spider-Man, Runaways, etc., une liste plus complète figure sur mon site perso), nous avons affaire à un texte en anglais qui est adapté en français. Le traducteur effectue ainsi l’essentiel de la « trahison ». Rien évidemment de péjoratif dans ce terme, il s’agit simplement de prendre conscience qu’une VF, même très bonne, reste une adaptation. Basée sur des choix arbitraires.
Une même œuvre, donnée à cent traducteurs différents, connaîtra cent versions. C’est normal, il ne s’agit pas de mot-à-mot mais de rendre l’essentiel d’une idée, d’une ambiance. Avec parfois des références culturelles différentes qu’il convient de transposer (ou d’expliquer dans une note de bas de page si l’on veut coller au plus près du texte original).
Lorsque le correcteur intervient ensuite, il doit éliminer les erreurs mais aussi les points de « friction », ce qui est désagréable à la lecture.
Mais la gomme se manie avec prudence.

En effet, le pire serait de casser un effet voulu en s’imaginant qu’il s’agit d’une maladresse. Il est donc utile aussi, lorsque l’on intervient sur une traduction, de connaître un peu la langue d’origine, ne serait-ce que pour dénicher immédiatement les erreurs grossières. Les exemples ne manquent d’ailleurs pas.
Dans un recueil de nouvelles policières (commenté par Maurice Rouleau sur son site), l’on a ainsi pu voir un personnage se proclamer « aussi froid qu’un concombre ». Difficile de comprendre quelque chose si l’on ne connait pas l’expression anglaise (qui signifie « être d’un calme olympien », ou « rester maître de soi »). Dans cet article de L’Express, un lecteur rapporte le cas de whisky agrémenté « d’eau à ressort » (pour « spring water » !!). Et j’avais moi-même évoqué les steaks « medium » dans Dôme (en français, on a l’impression que c’est une taille, alors qu’il s’agit de la cuisson).
Le mot-à-mot réserve bien des surprises.

La règle première est bien évidemment de comprendre ce que l'on écrit. Cela peut avoir l'air évident, et pourtant, il m'est souvent arrivé de devoir modifier des phrases traduites de manière trop « scolaire », qui ne voulaient plus rien dire dans le contexte.
Il faut notamment se méfier de deux difficultés récurrentes : les expressions étrangères et les références étrangères.
Bouh ! Je suis la coquille
que tu n'as pas vue.  
Je suis ainsi tombé un jour sur un « fais attention à ton bras quand tu te taperas sur l’épaule », qui est une traduction mot-à-mot d'une expression qui signifie en réalité « arrête de te jeter des fleurs » ou « ne te vante pas ». Autre exemple, dans un contexte bien particulier, un personnage rétorque à un type qui lui avait balancé un truc et l'avait raté : « vise mieux ou tu ne deviendras jamais chasseur de poisson-chat ». Bon, la phrase ne veut rien dire dans le contexte, donc je sais qu'elle n'est pas bonne. L'expression (en anglais) ne me dit rien du tout. Du coup, je fais quelques recherches rapides et me rend compte que Catfish Hunter est le surnom de James Hunter, un célèbre joueur de baseball outre-Atlantique. Là, j'ai donc le choix, soit m'en tenir au baseball en supprimant la référence incompréhensible pour le lectorat français, soit transposer dans un autre sport, avec quelqu'un de plus connu. 
Ce genre de modification est très courant et demande donc de ne pas seulement s'intéresser à l'aspect grammatical des phrases (qui dans ces cas-là étaient « justes » sur le plan de la syntaxe, mais parfaitement incompréhensibles).  

Il est également utile, si ce n’est indispensable, de connaître l’univers auquel l’on s’attaque.
C’est vrai pour les mondes riches et foisonnants que développent les grands éditeurs de comics (mieux vaut ne pas confondre les personnages et être capable de repérer d’éventuelles confusions), mais ça l’est aussi pour certains classiques de la littérature. Je vous invite d’ailleurs à lire cet article, instructif, sur l’Intégrale des Sherlock Holmes publiée par Le Masque. Loin de moi l’idée d’en rajouter dans le jet de tomates, mais il est évident que cette nouvelle édition est loin d’être parfaite et ne semble pas contenter les fans les plus érudits.
Parmi les erreurs que j'ai pu constater (et rectifier) personnellement, citons par exemple un épisode de la série Fantastic Four, dans lequel deux personnages s'exclamaient "nullifier !", ce que la traductrice de l'époque avait retranscrit par "ça s'annule !". Or, ça ne voulait rien dire dans le contexte. Normal puisque le fameux "nullifier" est en réalité une arme, que l'on traduit en français par "annihilateur ultime". Mais évidemment, si l'on ne connaît pas bien l'univers Marvel, impossible de le savoir.

Pour prendre un autre exemple concret de travail qui s'écarte de la correction courante, j’ai eu à intervenir sur une BD traitant du conflit (ou des conflits, devrais-je dire) ougandais. Le thème ne me passionnait guère, mais j’estime que mon degré d’implication doit être constant, quelle que soit l’histoire sur laquelle je suis amené à travailler. À un moment, sur un journal, posé à l’envers sur une table, j’ai l’impression qu’il y a une erreur. Le sigle d’une faction ne me semble pas correct par rapport à la logique du récit. Misère ! Étant donné que je ne connais évidemment rien à la politique intérieure ougandaise, me voilà en train de faire des recherches sur le sujet. Et vu le peu de crédibilité des sources sur le net, je suis obligé d’en trouver plusieurs qui recoupent l’information que je recherche.
Cela m’a pris un temps fou. Pour un simple sigle, même pas dans le texte, que personne n’allait probablement remarquer. J’étais tout de même content, non d’avoir déniché la petite erreur cachée, mais d’avoir été jusqu’au bout de mon doute.

C’est toujours quand ça se complique que cela devient vraiment intéressant. Remplacer un futur de l’indicatif par un conditionnel présent, ou supprimer une virgule qui n’a rien à faire là, ne procure aucun plaisir, c’est là une routine sans saveur. Mais quand l’on découvre un mot dont on ignore même le sens, lorsque l’on aborde un domaine peu connu, alors là, l’excitation survient. Comme un chien d’arrêt, le correcteur se fige, nez au vent, puis suit la piste, jusqu’à dénicher le gibier attendu, en l’occurrence une certitude.
Un correcteur n’est pas quelqu’un qui sait tout. C’est quelqu’un que l’ignorance n’arrête pas, et qui la rend donc provisoire.
Bien souvent d'ailleurs les recherches induites par les vérifications sont intéressantes. J’ai notamment eu l’occasion d’apprendre un tas de choses dans des domaines aussi variés que la chimie, l’aéronautique ou l’économie.

Il me faut aussi aborder bien entendu la réalité économique, plus terre-à-terre mais cruciale.
Si vous souhaitez devenir riche, il y a pas mal d’activités qu’il vous faudra envisager avant celle de correcteur (vendeur de hot-dogs par exemple). Mais ça, je suppose que vous l’auriez deviné seul. Le « métier » tend à se précariser (et à devenir plus une activité complémentaire, utile pour un auteur ceci dit). Et lorsque l’on est payé à la tâche, l’on ne peut compter systématiquement sur la même somme à la fin de chaque mois.
Il y a cependant des avantages : gérer son temps soi-même, bien que cela demande une certaine rigueur, a un côté très pratique. Et travailler sur un domaine qui est aussi un centre d’intérêt personnel est franchement agréable.

Il faut savoir également que la somme de travail, pour une adaptation de qualité, est tout simplement énorme. Vraiment énorme. Je vais prendre un exemple concret pour vous donner une idée du circuit d'un comic traduit en VF pour Hachette. Je travaille depuis quelque temps chez Makma, un studio fondé par Edmond Tourriol et Stephan Boschat, que de nombreux éditeurs sollicitent pour effectuer, entre autres, ce travail d'adaptation.
Vous allez voir à quel point la chaîne des intervenants est bien plus complexe qu'on ne pourrait le croire. Je prends l'exemple d'ouvrages Marvel pour lesquels j'ai un rôle un peu plus important que celui de correcteur (je vérifie chaque modification jusqu'au feu vert final pour l'impression).
Voyons donc ces étapes.

Lorsque le comic arrive en France, l'essentiel du travail éditorial a déjà été fait. Les responsables éditoriaux américains ont en effet coordonné le travail des scénaristes, dessinateurs, encreurs, lettreurs, pour aboutir à un livre publiable. En anglais. 
Et pourtant, vous allez voir que le taf restant est immense. Car notre tâche consiste à adapter un produit culturel purement américain en livre parfaitement compréhensible pour un lecteur français.
(La description qui suit n'engage que moi, c'est ce que je vois à mon niveau du processus, cela ne veut pas dire que c'est exhaustif. J'ai néanmoins, comme toujours, demandé l'autorisation de dévoiler ce qui relève du domaine professionnel.)

Étape 1 : le comic arrive chez un traducteur qui va transposer l'ensemble du texte en français.
La balle progresse grâce
 au travail d'équipe.
Étape 2
: le texte arrive chez le lettreur qui insère ce texte là où il faut sur un fichier Indesign de la BD (ça ne servirait à rien de le corriger avant, car on ne verrait pas si c'est bien le bon personnage qui parle).
Étape 3 : une version pdf arrive chez moi (le correcteur donc, vous suivez toujours ?). J'insère toutes les modifications qui me semblent utiles (une modification, cela peut être l'ajout d'une virgule ou la réécriture complète d'un pavé de texte, et pour un ouvrage de 150 à 200 pages, on peut aller jusqu'à 200, 300, voire 400 modifications ou plus, tout simplement parce que l'on essaie vraiment de tout optimiser).
Étape 4 : mes propres corrections sont relues et visées par mon responsable chez Makma (Ed Tourriol en l'occurrence). 
Étape 5 : le pdf retourne chez le lettreur qui insère les modifs. 
Étape 6 : à partir de là, un ping-pong s'effectue entre le lettreur et moi, jusqu'à ce que tout soit parfait. (Car en fait, modifier quelque chose dans le texte peut générer un problème qui n'était pas présent au départ, comme un problème de calage par exemple.)
Étape 7 : le fichier part chez le client (Hachette dans cet exemple) qui va le faire relire par une personne chargée de dénicher ce qui serait passé entre les mailles du filet (et qui va également poser des questions sur divers points un peu obscurs, j'explique ça à l'étape suivante).
Étape 8 : ça revient chez moi, à ce moment-là, je réponds aux questions du client (l'univers Marvel est très complexe et est peuplé de milliers de personnages, dont les aventures se déroulent depuis plusieurs décennies dans des centaines de séries... il est donc normal qu'un non-spécialiste puisse être dérouté par des éléments de langage, des références, des relations, des particularités qui sont évidentes pour les lecteurs de comics mais beaucoup moins pour le profane). 
Étape 9 : ça retourne, avec les derniers changements, chez le lettreur, l'occasion d'un nouveau ping-pong entre lui et moi.
Étape 10 : je valide et ça part à l'impression, ouf ! 

L'on se rend compte tout de suite qu'adapter une BD nécessite beaucoup de gens, spécialisés dans des domaines techniques différents (et encore, je me suis focalisé sur la partie texte qui me concerne, le maquettiste va également intervenir sur des éléments purement graphiques par exemple).
Et le prix de vente d'un comic de ce type, c'est 12,99 euros. Avec ça, il faut payer tous les intervenants, l'imprimeur, le distributeur, le libraire, les droits d'adaptation bien sûr, et l'éditeur doit se faire une marge. Rock n'roll ! 

Le correcteur : un ronin au
service de 1000 maîtres.
Il m’est arrivé également de travailler pour de petits éditeurs, voire même sur d’autres formes que la BD. Et il m’est arrivé aussi de… refuser certaines propositions.
Un travail de correction suppose quelques ajustements : resserrer les boulons, mettre un peu d’huile dans les rouages. Remanier des phrases entières reste exceptionnel. Et la réécriture de A à Z est inconcevable. Il arrive pourtant de se voir proposer la relecture d’un roman qui est très loin de la phase de correction. Voire même pas encore véritablement écrit parfois.
Dans ces cas-là, c’est très difficile de dire à un éditeur enthousiaste, qui en plus vous propose du fric (une somme dérisoire de toute façon en regard de la somme de travail), que vous ne pouvez pas accepter ce qu’il propose. Mais c’est indispensable. Car un correcteur n’est pas un « nègre », ou une plume de substitution pour dire les choses d’une manière plus digne et plus précise.
Bien souvent, à la lecture de certaines œuvres, il m’arrive de me demander pourquoi un correcteur n’intervient pas, ou s’il était seulement présent. Il convient cependant de ne pas accepter tout et n’importe quoi. S’il y a tout à faire, alors il n’y a rien à faire, du moins en tant que correcteur.
Un mécano, même s’il en est éventuellement capable, ne corrige pas les plans d’un avion. C’est là le rôle des ingénieurs de faire en sorte que l’engin vole.

Une autre anecdote pour vous expliquer la réalité de ce rôle de correcteur : je ne relis jamais ce qui est publié et que j’ai corrigé, ça n’aurait aucun intérêt et cela prendrait trop de temps. Une fois, pourtant, il y a déjà quelques années, j’ai été amené à me rendre compte que des corrections importantes (relevant de ce que j’appelle « l’hygiène élémentaire », donc ce qui ne peut en aucun cas relever de l'interprétation) n’avaient pas été reportées sur un livre sur lequel j’avais travaillé.
Je suis choqué sur le moment. Je me dis « putain, comment j’ai pu laisser passer ça ? »
Je vérifie (je garde tout, évidemment), et je me rends compte que j’avais bien corrigé ces fautes.
Je me dis alors que l’on a « corrigé ma correction ».
Je repars dans mes recherches, je vais même jusqu’à exposer le problème au service de correction de l’Académie Française, qui me confirme que je suis dans le vrai.
Et là, contactant l’éditeur, sûr de moi, on me répond qu’en réalité… mes corrections n’ont tout simplement pas été reportées. Un bête oubli.
Cela arrive aussi. Bosser comme un dingue, dans un délai court, rendre un texte propre, et le voir publié avec des fautes qui étaient pourtant corrigées.

Je pourrais me dire « bof, je m’en fous, je suis payé pareil », mais en fait ça m’a fait un peu mal au cul. Non. Je mens. J’étais enragé. Dingue. Pas contre quelqu’un en particulier (tout le monde commet des erreurs, surtout lorsque l’on travaille beaucoup), mais contre le résultat imprimé. Et pourtant, mon nom ne figure pas sur ce livre. Mais j’avais l’impression d’être dans un cauchemar, genre à poil dans la rue.
Et je crois que c’est une saine réaction.
Lorsque l’on veut qu’une œuvre soit la plus parfaite possible, et qu’au final elle contient des conneries que l’on aurait pu gérer, c’est vital d’être en colère. Ou au moins mal à l’aise.
Quand on merde (n’importe quel maillon de la chaîne éditoriale, ça peut arriver), le pire consiste à se transformer en usine à excuses (c’est machin, on n’a pas eu le temps, il a plu, mon chat a mangé mon pdf, ma grand-mère s’est barrée avec mes virgules…). Dans ce domaine comme dans d’autres, quand tout ne se passe pas de manière idéale, mieux vaut être en colère qu’indifférent. Car l’indignation a au moins cela de bon qu’elle oblige à trouver des solutions.

Je sais pertinemment que bien des gens n’accordent pas une grande importance à la forme, même parfois des lecteurs acharnés. Une virgule en trop, un « s » en moins, quelle importance ? Outre le fait que le diable – et une cohorte de démons – se cache dans les détails, il ne faut pas oublier que le langage écrit est une passerelle reliant auteurs et lecteurs. Retirez quelques planches et le parcours sera moins agréable, les enjambées nécessaires plus grandes. Laissez pourrir le bois et s’élimer les cordes et le trajet sera éprouvant, voire impossible. Bien sûr, pour le lecteur, pas de danger vital, le seul précipice dans lequel il tombera sera celui de l’incompréhension. Or, ne pas être compris est bien là un écueil que veulent éviter tous les auteurs, qu’ils soient bons ou mauvais.
Ces passerelles sont fragiles. Elles demandent de l’entretien. Et du respect, car il ne s’agit pas de se tromper d’essence de bois lorsque l’on remplace une planche. Ni de laisser des échardes là où l’on avait auparavant une surface lisse et vernie.

Cela ressemble à de l’artisanat en quelque sorte. Nécessitant un bon sens de l’équilibre, une certaine minutie...
Et parfois quelques coups de machette.