Top Gun - Maverick
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Pete Mitchell
, alias Maverick, est de retour. Quelques décennies ont passé mais le pilote est toujours aussi accro au vol, au point même d'avoir tout fait pour ne pas monter en grade et finir dans un bureau. Après un nouveau coup d'éclat qui lui vaut de passer très près d'une mise à la retraite d'office, l'officier est muté à Top Gun pour une mission bien particulière. Maverick doit en effet entraîner les meilleurs pilotes de l'aviation US pour une mission à très haut risque, en territoire ennemi.
Mais les méthodes du vieux Mitchell ne vont pas tarder à déplaire à ses supérieurs...

C'est le 2 novembre que sort en DVD, Blu-Ray et Steelbook le très savoureux Top Gun - Maverick
Profitons-en pour revenir sur ce film de Joseph Kosinski (Tron Legacy, Oblivion), avec bien entendu Tom Cruise dans le rôle principal. 
Il existe sans doute deux façons très différentes d'aborder ce film. Soit vous n'avez découvert le premier Top Gun que longtemps après sa sortie, et c'est pour vous un film anecdotique, soit vous l'avez vu en salle en 1986, et alors vous savez à quel point il fut un phénomène à l'époque, à quel point c'était bluffant et jouissif, à quel point ce film vous foutait une sacrée claque. Du coup, aborder cette suite en faisant partie de la seconde catégorie permet évidemment d'en savourer toutes les "subtilités" (ou plutôt les grosses références très appuyées mais parfaitement orchestrées). 



Top Gun - Maverick est une excellente suite, parfaitement calibrée et destinée avant tout aux nostalgiques. Ce film vous offre ce que vous êtes venu chercher, pas plus, mais surtout pas moins ! Plus qu'une suite, il s'agit là d'une œuvre hommage à un film culte, à un style, presque à une époque. La mission que les pilotes doivent remplir est très anecdotique puisqu'elle n'est qu'un prétexte pour se prendre des shoots d'adrénaline (et de mélancolie) durant 131 minutes quasiment parfaites.
Tout est fait pour rappeler le premier opus, de la scène d'ouverture, copie conforme de l'originale, aux scènes clé (convocation dans le bureau de l'officier supérieur, tour en moto...), en passant par certaines mimiques et même l'éclairage ! C'est soigné, nerveux, ça tape là où il faut, et même les petites touches d'humour fonctionnent fichtrement bien.

Cruise est fort bon dans le rôle, même plus sympathique d'ailleurs qu'en 1986 (où il avait quand même un côté "petit con"). Les scènes de combat, privilégiant le côté spectaculaire et non le réalisme, en mettent plein la vue. Et le choix du premier rôle féminin (la fameuse Penny Benjamin !) est une excellente idée, montrant le soin avec lequel les scénaristes ont décidé d'exploiter la moindre allusion faite dans le premier film. Même la musique est excellente, avec notamment un coolissime I Ain't Worried de OneRepublic lors de la scène avec les "boys", sans parler du thème original, bien entendu.
Bref, toutes les cases sont cochées, c'est propre, rien ne dépasse, et c'est sans doute la seule réserve que l'on peut émettre sur ce film : il s'avère très scolaire et attendu. Une petite prise de risque aurait sans doute permis de dépasser le côté "fan service" (pas désagréable pour autant) pour en faire un long métrage plus ambitieux (il n'y a qu'à lorgner du côté de Cobra Kai pour voir comment l'on peut relancer une vieille franchise en réinventant complètement sa structure narrative de départ). 
Mais bon, on ne va pas bouder son plaisir, c'est clairement très bien fait et parfaitement jouissif. 

Un film "pop-corn", à regarder avec un grand sourire d'ado et des petits frissons dans le ventre. 




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Les références, parfaitement calibrées et placées où il faut.
  • Les scènes d'action, impressionnantes.
  • Une réalisation très carrée, qui flirte avec le premier opus jusque dans la photographie.
  • Penny Benjamin !


  • Des scènes parfois fort peu vraisemblables.
  • Très lisse au final, mais c'est clairement voulu.
Un récit complet en comic pour "Star Wars - La Haute République"
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En marge des comics Star Wars - La Haute République - Les Aventures (cf. le sympathique premier tome et le catastrophique second), un récit complet annexe intitulé Le Monstre du Pic du temple est en vente depuis le 13 juillet. C'est cette fois Cavan Scott qui le scénarise (à qui l'on doit l'excellent roman L'Orage gronde – pas encore chroniqué – et l'écriture de l'autre série de comics, sobrement intitulée Star Wars - La Haute République). Découverte de cette histoire en quatre chapitres.
 
Ty Yorrick
(anciennement Tylera) était une Padawan Jedi qui a abandonné les principes du célèbre Ordre. Convertie en mercenaire et chasseuse de monstres, elle continue d'utiliser son sabre laser (rose) mais ne fait jamais appel à la Force. Yorrick et son droïde KL-03 sont missionnés sur une planète hostile, Loreth, pour tuer le monstre Gretalax (dans le fameux Pic du Temple donc). Sur place, l'ancienne Jedi rencontre Drewen, créature bavarde capable d'être invisible et voulant devenir un Jedi. Le duo s'aventure dans des grottes afin de chercher leur proie…

Ce récit « simpliste » de prime abord révèle quelques bonnes surprises. Il en est de même pour le second arc narratif, se déroulant dans le passé, à l'époque où la Padawan s'entraîne avec Klias, tous deux élèves du maître Jedi Cibaba
 
L'on navigue ainsi entre présent et passé avec une fluidité épatante. Une écriture maîtrisée – exposition, enjeux, dialogues, action, connexions… – doublée de dessins d'excellentes factures, signés Rachael Stott, des traits globalement fins et élégants, détaillés et pourvus d'un découpage lisible et efficace. Seule la colorisation détonne parfois le temps de quelques planches (deux artistes opèrent sur cet album, Vita Efremova et Nicola Righi, conférant un ensemble graphique parfois différent l'un de l'autre mais ce n'est pas bien grave).

En plus de ces qualités, le point fort de la bande dessinée est sans aucun doute son accessibilité. Pas besoin de connaître les autres œuvres de La Haute République (aussi bien les romans que les comics). Ty Yorrick a été introduite dans L'Orage gronde, également écrit par Cavan Scott, croisée brièvement dans La Tour des Trompe-la-mort et le temps de quelques cases dans Mission Bilbousa. Autant dire que les fans du personnage seront ravis de la retrouver ici.
 
Pour les autres, eh bien…(c'est l'un des défauts de la fiction), étonnamment, la mercenaire génère peu d'empathie. Elle envoie chier à peu près tout le monde même si elle revient sur quelques choix car « c'est une héroïne, elle fait le Bien » (en gros). Têtue et un poil arrogante et agaçante, on l'apprécie davantage dans ses flash-back, plus fragile, vulnérable, touchante. Malgré tout, au fil de l'aventure, on s'accroche un peu plus, peut-être grâce à Drewen qui apporte un équilibre entre les deux. Autre remarque « négative » : la raison pour laquelle Ty s'est détournée des Jedi semble étrange (si tant est que c'est bien celle qu'on pense comprendre en fin d'histoire). Cela mérite une confirmation, qui sera probablement au cœur d'un autre titre à venir.

Du reste, l'univers de Star Wars s'enrichit habilement, explorant à la fois des préceptes Jedi qui fonctionnent parfaitement (les connexions mentales, l'utilisation limitée des pouvoirs…), le bestiaire (animaux, créatures, races…) et les lieux. De quoi savourer une aventure indépendante qui fait du bien après le moyen manga Un équilibre fragile et le mauvais deuxième tome de la série de comics éponyme.


On conseille donc Le Monstre du Pic du Temple, globalement bien écrit, bien dessiné, bien colorisé, plus original que les titres récents en BD (manga et comics) de La Haute République. S'il ne comporte que quatre épisodes, ceux-ci s'étalent sur une trentaine de pages chacun, portant donc à cent vingt pages environ le total, de quoi développer suffisamment et solidement l'ensemble. On rappelle que tous nos articles sur Star Wars - La Haute République sont compilés dans cet index.
 

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une aventure complètement indépendante et accessible.
  • Un complément idéal pour les fans de Ty Yorrick.
  • Des retournements de situation peu prévisibles.
  • Une double narration (au passé et au présent) efficace.
  • Un enrichissement de Star Wars plutôt pertinent.
  • De beaux dessins, dynamiques, pleins de couleur et homogènes.


  • Une héroïne pas forcément attachante.
  • (Une étrange conséquence suite à un acte en flash-back…)
Thomas publie trois livres en un !
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Petite parenthèse auto-promo ! Entre ses chroniques Star Wars sur UMAC (cf. index La Haute République), son travail (titanesque) sur Batman sur www.comicsbatman.fr, notre rédacteur Thomas a trouvé le temps de ressortir ses romans, compilés en un seul ouvrage de près de 600 pages !

Au programme, La mort de l'Amour, un titre écrit très jeune (17/18 ans) et publié peu après (en 2007, quand Thomas avait… 19 ans !). Quelques années plus tard, en 2011, c'est Démissionne ou je détruis ta vie qui voit le jour chez un autre éditeur. Ces deux romans n'étant plus disponibles depuis quelques années (les deux éditeurs ayant rendu l'âme) – et se déroulant dans le même univers –, l'auteur a donc décidé de les rassembler dans le même livre, accompagné d'une troisième fiction, Journal post-rupture d'un geek romantique (sorti en 2015) et de quelques textes inédits (scénarios, poèmes…).

Thomas en parle plus en détail sur son site personnel, où vous pourrez lire des résumés de chacune de ces histoires ainsi qu'une explication transparente sur le choix (clivant) d'utiliser l'auto-édition proposée par amazon pour cette réédition. En effet, pour se procurer cette compilation de romans, il est obligatoire de passer par la célèbre plateforme, seul endroit où elle est disponible, au prix de 17,99 €. Attention, comme souvent chez UMAC, le professionnalisme et la rigueur font foi. Thomas a donc embauché une correctrice et collaboré avec différentes personnes afin d'aboutir non seulement à un « bel objet », mais aussi à un livre bien mis en page et au texte corrigé par quelqu'un dont c'est le métier (ISBN 979-8836589868).

Félicitations donc à Thomas (Suinot de son vrai nom) qui se tourne désormais vers un autre projet : un essai sur la série Lost (dont il parlait déjà lors de son arrivée chez UMAC il y a six ans) !

Supergirl : Woman of tomorrow
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Chez Univers Multiples, Axiomes & Calembredaines, on commence à bien aimer Tom King. Il nous avait enchantés par son surprenant traitement de Vision, personnage paradoxal du Marvelverse, et proposé quelques excellents numéros sur la série Batman rebirth, même s’il avait eu du mal à tenir la qualité sur la durée. Mais cet été, il confirme chez nous les grandes espérances qui étaient placées en lui avec coup sur coup deux œuvres de qualité majeure : Strange Adventures, dont on vient juste de vous vanter les qualités, et Supergirl : Woman of tomorrow.

Avec l’acuité et la justesse de ton qui le caractérisent, mais également une grande finesse d’écriture, King va nous parler d’une héroïne trop souvent mise sous l’éteignoir par son illustre cousin dont l’ombre cosmique s’étend jusque dans les prémisses de cet album : car si Kara Zor-El est désormais connue de l’univers entier en tant qu’héroïne, symbole vivant de droiture et de courage (impossible à quiconque l’a lu d’oublier la scène où Superman, en larmes, étreint son corps après qu’elle s’est sacrifiée pour sauver le monde en péril – foncez lire Crisis on Infinite Earths sinon !), si elle a plusieurs fois contribué à la sauvegarde des siens, elle porte encore en elle le poids d’une planète morte, d’une terre natale disparue de laquelle Kal-El et elle-même sont les seuls rescapés. Et depuis que son objectif initial (protéger le futur Superman) n’a plus de raison d’être, Kara cherche à donner un autre sens à sa vie que les sempiternelles missions visant à protéger la Terre des menaces qui pèsent sur elle. 

Ainsi, si son image demeure intacte dans le cosmos, respectée par des milliards d’êtres vivants, la jeune femme peine à se détacher de son rôle de garde-chiourme : malgré son aura incontestable, Supergirl n’est rien à côté de Superman, véritable dieu vivant révéré sur chaque monde habité, craint par chaque apprenti criminel. Pourquoi s’étonner alors de la voir taquiner la dive bouteille pour fêter seule, et raisonnablement ivre, son 21e anniversaire ? Les héros aussi ont parfois besoin de se lâcher, mais quand on est invulnérable, comment faire pour que l’alcool opère quelque action lénifiante sur un organisme inattaquable ? Bah, facile : comme dans Superman contre Cassius Clay (et oui, l’album a existé et désormais, il vous est devenu incontournable, n’est-ce pas ?), on a juste besoin d’un soleil rouge pour annihiler les super-facultés kryptoniennes, tout en laissant intactes les seules capacités humaines. Si le procédé a pu permettre à Superman de s’entraîner à boxer, il peut tout à fait autoriser sa cousine à se biturer. Suffit de choisir une planète éloignée, de faire profil bas, de trouver la taverne adéquate (le genre de lieux bizarrement présents dans tous les recoins du cosmos) et de s’envoyer assez d’alcool pour voir des éléphants roses défiler devant soi. 

Tout aurait pu se passer à merveille, et notre super-blonde aurait pu tranquillement rentrer chez elle après une soirée de beuverie solitaire mais réussie, si elle n’avait pas croisé la route d’une jeune fille : voilà-t-y pas que la petite Ruthye, fille de fermiers, s’en vient en quête de mercenaires qui pourraient satisfaire sa soif de vengeance ? Car la pauvre vient de perdre son père qu’elle adorait, proprement assassiné par un individu sans foi ni loi. De quoi éveiller l’intérêt, un tantinet émoussé par l’alcool, de Kara : foi de Supergirl, ce malandrin saura ce qu’il en coûte de s’en prendre à une innocente ! Sauf que le malandrin en question s’avère beaucoup plus roublard que prévu et que Supergirl n’est pas dans son état normal : c’est ainsi que débute une odyssée interplanétaire où l’héroïne désabusée, flanquée d’une jeune idéaliste fermement décidée, naviguent de monde en monde à la poursuite d’un meurtrier implacable.

L’occasion pour Tom King de s’amuser à dresser le portrait de personnages truculents, à décrire par le menu des civilisations étranges engendrant des quiproquos ou des problèmes que notre couple devra s’appliquer à résoudre, les retardant d’autant dans cette quête que Supergirl ne voit pourtant pas d’un bon œil. La Justice, d'accord, mais la Vengeance ? N’est-elle pas bien au-dessus de cette pulsion ? Ne peut-elle pas tenter de dissuader une orpheline trop polie, trop candide, de mener à bien cette mission périlleuse qui lui fera traverser les endroits les plus sordides de l’univers ? Surtout que l’aura de Supergirl, si elle joue en sa faveur par moments, peut également générer quelques complications - et n’importe qui sait désormais qu’il suffit d’un peu de kryptonite pour venir à bout de cette prétendue sur-femme. Au travers de chapitres écrits avec talent, à la première personne (c’est Ruthye qui raconte a posteriori cette aventure hors du commun) et dans un langage extrêmement châtié - le vocabulaire employé par la jeune fille s’avère presque comiquement délicat et subtilement désuet, avec des tournures surannées pleines de fioritures qui accentuent son décalage avec la faune bien plus terre à terre qu’elle va être amenée à fréquenter si elle veut mettre la main sur l’assassin de son père - on assiste à une version euphorique de Candide au pays des super-criminels, mais avec Supergirl qui l’accompagne et veille sur elle, une Supergirl badass, qui a perdu sa patience le jour où on a abattu son chien (vous savez ? Krypto, le super-iench - et si vous êtes bien sages, vous aurez même droit à un super-cheval) : imaginez ce que peut faire une Kara vénère si elle se met en mode John Wick ! Ah, faut pas trop la faire chier, la super-miss ! 


Et si tout cela ne suffisait pas à vous appâter, dites-vous qu’aux crayons on a une surdouée brésilienne, l’artiste Bilquis Evely : son crayonné dynamique magnifie les postures et ses cases s’auréolent régulièrement de décors ésotériques à couper le souffle. Elle qui a déjà opéré sur la série Sandman : the Dreaming va encore plus loin en transcendant ses personnages : par le biais inspiré de sa patte créatrice, Supergirl s’incarne en une déesse ultime, zébrant les éons, rayonnant d’une gloire multiverselle et illuminant les espaces intersidéraux de son infinie puissance. Il y a du Druillet et du Moebius dans ces cases métaphysiques qui nous font, à l’image de la petite Ruthye face à son aînée à cape rouge, nous sentir tout petits et insignifiants devant tant de grandeur d’âme. Une grandeur et une puissance qui ne sont pourtant rien face à l’immensité de la noirceur humaine, amer constat qui poussera chacune d’entre elles à admettre que leur tâche, pourtant noble et juste, s'avère simplement impossible. Tout comme Schiller lorsqu'il affirmait : "Face à la bêtise humaine, les dieux eux-mêmes ne peuvent rien. "


Woman of tomorrow est un album somptueux, à la colorisation exquise, aux dessins éblouissants multipliant les angles, les points de vue et variant les éclairages, à l’écriture élégante teintée d’une douce ironie et d’une subtile gravité. Sous l'apparence initiale d’une quête de justice et de vérité, cette histoire se muera en voyage initiatique à double tranchant parsemé de réflexions acérées sur le statut même du héros, dont les failles, les doutes, les questionnements enrichissent davantage la force de caractère ainsi que l'impact émotionnel sur le lecteur. Des propos pertinents s'y ajoutent, interrogeant les notions d'héritage et de transmission (héritière d'un monde qui n'existe plus, que peut décemment transmettre Supergirl à une fille qui n'a plus rien à perdre ?) et baignant dans une nostalgie indolente. Tom King parvient en outre à instiller la juste dose d’un féminisme bon teint sans que cela sonne comme une figure imposée, avec délicatesse et parcimonie, et réussit à faire de Supergirl, personnage oublié, personnage sacrifié, le symbole doré d’une renaissance pleine de promesses, se permettant le luxe de jouer avec les codes de la narration pour nous offrir une fin délicieusement équivoque. 
Indispensable.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un one-shot hors continuité qui permet  d'aborder l'histoire sans être pénalisé.
  • Une édition soignée, agrémentée de quelques couvertures originales de toute beauté.
  • Une écriture sensible, élégante, usant de la narration à la première personne avec malice.
  • Un récit d'une densité inouïe mêlant vengeance, Justice, rédemption, nostalgie, initiation et héritage.
  • Un personnage central qui transcende l'archétype du (super)héros.
  • Des illustrations jouant à merveille de la richesse du support.
  • Une colorisation sublimant les crayonnés, conférant souvent une dimension onirique aux conflits.


  • Allez, pour chipoter, on peut éventuellement regretter que la dessinatrice fasse des visages un peu trop ressemblants entre eux.
Movie ghosts 1/2
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Jerry Fifth est un privé de Los Angeles qui communique avec les étoiles défuntes du cinéma.
Cela lui permet de résoudre des cold cases mais aussi de s'éprendre de l'une de ces étoiles, éperdument.


Outre sa connaissance des arcanes de la Cité des Anges, Jerry Fifth va bientôt se découvrir un don pour le moins étrange : communiquer avec nombre de vedettes et responsables du cinéma d'antan désormais décédés. Ces âmes ont encore une tâche à accomplir avant d'atteindre leur destination finale et Jerry va s'employer à en aider certaines.
Nous assistons à la prise de conscience de son pouvoir par Jerry et le moins que l'on puisse dire est que l'acceptation en est pour le moins rapide. Il abandonne vite son étrange explication à base d'acouphènes (un acouphène qui ressemble à une voix et non à un sifflement, c'était de toute façon une explication pour le moins étrange) au profit de la piste surnaturelle. Et le voilà du jour au lendemain enquêteur paranormal guidé par des indics fantomatiques. 
La rapidité de cet aspect du récit nous renseigne vite sur la nature du projet que l'on tient entre les mains : il ne se veut guère crédible mais œuvre davantage à titiller notre fibre poétique et à installer une ambiance adéquate tout au long de la lecture.

La collection Grand angle de chez Bamboo prend ici le pari de viser un public nostalgique des belles heures du cinéma (quelques grandes vedettes sont même citées dans l'album) ou suffisamment curieux pour s'essayer à un roman noir fantastico-romantique. 

Si vous vous attendez comme nous à un ouvrage fantastique qui respecterait les codes du genre, détrompez-vous. Ici, ce qui compte surtout est l'atmosphère noire, les relations troubles et la soif de vie désespérée des âmes perdues. Même les enquêtes sont, en définitive, assez cousues de fil spectral. 

Certaines idées sont désarmantes et traitées de belle façon, comme ce fantôme d'actrice incapable d'avoir une matérialité physique mais qui veut être aimée une dernière fois. La sensibilité du récit rend ce personnage émouvant et sa frustration plausible.

Stephen Desberg
 (IR$, Le Scorpion, Empire USA) livre ici un récit agréable mais qui se permet de nombreuses facilités. Aucune n'est dérangeante au point de gêner la lecture mais il est nécessaire d'être réceptif à ce type de récit pour s'y immerger suffisamment et parvenir à ne pas les sentir nous sauter au visage en nous hurlant leur existence.
Attila Fukati (Severed : destins mutilés), quant à lui, nous gratifie d'un dessin réaliste très soigné, d'un découpage intéressant, d'angles de vue assez consensuels mais efficaces et d'une mise en couleurs privilégiant l'atmosphère et la sémantique au réalisme... étant en cela cohérent avec son auteur.

Alors certes, l'ambiance est lourde à en être caricaturale. Certes, la narration joue sur trop de clichés et la voix off peut sembler bien trop présente.
Certes, les personnages sont davantage des archétypes que des êtres auxquels on croit...
Mais ce sont là des caractéristiques du polar, auquel Movie Ghosts emprunte sa forme. Il y apporte de façon assez originale une dose de surnaturel qui parvient lui aussi à se conformer à la musicalité générale.
Que l'on soit séduit ou non par la proposition, il faut admettre son originalité et le soin apporté à sa concrétisation. 
Un album intrigant mais, surtout, qui reste un peu en nous après l'avoir fermé, pour peu que l'on soit sensible à la démarche ou tout simplement à l'idée qu'un amour soit la communion de deux âmes, qu'importent les corps.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un concept intrigant.
  • Une atmosphère très réussie.
  • Un dessin soigné.
  • Un fantastique qui se ferait presque oublier malgré son omniprésence.
  • Une histoire un peu trop prévisible.
  • Des dialogues trop écrits.
  • Une voix off trop présente.
  • Une mise en couleurs parfois minimaliste.
  • Un fantastique un peu trop facilement accepté par le principal protagoniste.
Scurry - tomes 1, 2 & 3
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Dans un monde post-apocalyptique où l'espèce la plus inadaptée à un retour à la vie sauvage a périclité,
seules subsistent encore les autres qui n'y avaient pas renoncé.


Dans ce contexte, pourtant, les souris domestiques se retrouvent bien emmerdées : comme ces imbéciles de survivants dans The walking dead, elles ne vivent depuis longtemps que des restes laissés par les humains du temps de leur splendeur. Or, les stocks s'amenuisent et les maraudes deviennent aussi dangereuses que peu fructueuses.
La famine fait ses premières victimes... Il est temps de quitter l'ancienne bâtisse qui abritait nos amis. Deux camps s'affrontent alors : faut-il rejoindre la forêt et ses multiples prédateurs ou la ville et ce qui a peut-être causé la disparition des humains ? 
Nous allons suivre les trépidantes aventures de Winx, intrépide éclaireur tout roux, et de Pict, la non moins téméraire fille du chef de la colonie qui arbore, elle, un pelage blanc. 

Nous n'allons pas ici vous résumer l'histoire relativement classique de ce triptyque : c'est une quête enchaînant opposants et adjuvants de façon assez classique, mais transposée au monde de nos petites bestioles. C'est plaisant à lire, les rebondissements sont nombreux, les personnages sont intelligemment écrits (protagonistes comme antagonistes), les enjeux tiennent la route et aucun reproche ne peut foncièrement lui être fait, narrativement, sans faire œuvre de mauvaise foi. C'est une honnête dystopie animalière qui surprend rarement mais qui ne se moque jamais de son lecteur.

Il y a bien quelques passages sacrifiant à un rythme plus lent, voire même certains cédant à un verbiage un rien trop encombrant pour n'aboutir au final qu'à ce que l'on attendait déjà à la moitié de la conversation... Mais ces pauses sont intelligemment égrenées tout au long des trois tomes et ne rendent les nombreuse scènes à suspense que plus poignantes.
La mise en scène et en images de ces dernières est d'ailleurs d'une efficacité redoutable, au point qu'il est rare de trouver d'autres bandes dessinées qui permettent une telle immersion dans l'action.
Le flou de mouvement, la profondeur de champ mettant le danger en exergue... toutes les techniques du cinéma sont ici efficacement figées sur papier glacé.
Tout est expressif, jusqu'aux phylactères et aux polices de caractère.
L'histoire étant assez dure et le dessin impactant, je me risque quand même à suggérer que l'ouvrage n'est peut-être pas destiné pour un public trop jeune... Mais disons que, dès huit ans, ça devrait être une lecture très appréciée de tous.
La galerie de personnages est assez large et variée, offrant d'innombrables souris mais aussi du chat, du loup, du renard, du rapace, du serpent, du castor, de l'élan... mais la narration y reste toujours claire et jamais l'on ne se perd entre tous ces animaux si bien caractérisés par un dessin numérique de très haute volée.

Car s'il est bien un critère qui a dû donner envie à Delcourt de sortir une version papier de ce web-comic issu d'un campagne participative, c'est sans conteste son esthétique irréprochable.
Si Mac Smith nous a ici livré un scénario assez convenu, il n'en est pas de même de son graphisme et de ses couleurs. C'est splendide ! Le bonhomme est spécialisé dans les arts digitaux et a travaillé à maintes reprises pour le monde des jeux vidéo. Sa première incursion dans des cases de comic book met un généreux coup de boule au reste de la profession, renvoyant tout le monde à sa table à dessin ou à sa tablette graphique.
L'anthropomorphisation légère des animaux, les environnements, la lumière, les ombres, les textures, les profondeurs de champ, les angles de vue, le choix des plans... tout pousse à voir Scurry comme le plus abouti des storyboards pour un film d'animation éminemment sympathique.
Dans un milieu hostile, voir ces animaux minuscules confrontés au retour à l'état sauvage des chats domestiques, puis à l'appétit des rapaces, à celui des loups et aux éléments provoquant inondations et incendies... c'est de la grande aventure à hauteur de souris. 
Alors, quand c'est servi avec une telle maestria visuelle, on s'incline et on en redemande ! Et ça tombe bien puisque l'auteur sous-entend en postface que Winx et Pict n'ont pas fini de nous dévoiler leur quotidien.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un graphisme irréprochable.
  • Des protagonistes attachants.
  • Des antagonistes inquiétants, voire effrayants.
  • Un récit rondement mené.
  • Un scénario peut-être un rien convenu, dissimulé derrière mille péripéties faisant oublier la simplicité de la trame globale.
À tire-d’aile
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Une tour en ruine à l’aura funeste, des bois, des pigeons, l’ombre planante du criminel Zigomar [1]. Il n’en faut pas plus pour des jeux immersifs issus de l’imagination débridée d’une clique d’enfants. Ils incarnent avec passion le sinistre malfaiteur, sa bande et la Police, jusqu’à un dénouement tragique.

Gigi, au visage angélique, libre et fougueux blondin, fascine surtout Kiki le petit brun. Suite au décès de sa mère, Gigi, bouleversé, disparait de la ville. Perdue sur le chemin de l’existence, L'adolescent cherche, tâtonne, expérimente. Il abandonne ses amis, et se tourne vers la mystérieuse Tour « U » et ses volatiles. Il endosse l’identité de Zigomar pour commettre ses méfaits chez les commerçants qu’il signe de fientes de pigeons.

Son esprit perturbé tourbillonne entre la réalité qu’il veut fuir tout autant que dominer et ses délires qui l’entraînent vers son désir le plus fou : prendre son envol. Envol symbolique, pour s’émanciper du poids macabre lié au décès de sa mère, de la perte de son enfance et de la fin de son innocence.

Voici un court récit semblable à un rêve, une douce folie, dans un monde lui-même fantasmé par la mangaka, nostalgique de l'Europe de la belle époque. De la tour U se déploient les lieux : la ville et le Fairyland où l’on patine en rond tout en se perdant dans un palais des glaces et où l’on profite du cinéma. Spirale, cercle et tourbillon entraînent inéluctablement Gigi vers une fin tragique. Les intentions du récit ne sont pas dissimulées et le lecteur peut deviner que tout tend à la chute du garçon ; mais le chemin pour y parvenir – danse décadente – s’avère prenant. Les symboles s’empilent : une tour, ancien lieu de torture et d’exécution, où vit un gamin devenu un criminel qui se travestira en jeune fille pour aller s’amuser en ville ; un baiser qui ne réveille pas une morte...

Cette première publication française d’Ikuko Hatoyama, À tire-d’aile (Habataki Ein Märchen) adapte de manière libre un texte de Tatsuo Hori [2] et dispense avec parcimonie un côté joliment macabre. Pas de gore apparent, mais une sensation poisseuse et glissante issue des rêves et des visions de l’enfance. Un franc noir et blanc domine les planches détaillées alors que des hachures cisaillent les volumes. Le graphisme élégant et semi-réaliste régurgite les influences de l’Europe du début du XXe siècle. Ainsi la mangaka indique dans sa postface s’être basée sur des tirages des photographes Doisneau et Brassaï, entre autres, ainsi que sur des illustrations de l’époque. De nombreux passages muets appuient les temps forts et font montre d’un découpage poussé, cinématographique, avec des choix audacieux de point de vue et d’angles. L’artiste a prêté attention au jeu de regard et aux postures de ses personnages. L’ensemble saisit malgré des faciès rigides.

Dans le paysage éditorial des manga traduits en France, À tire-d’aile brille d’une rareté : celle d’un travail soigné, s’éloignant des armées de clones qui envahissent les rayons. Pas de gros nichons, pas de bastons, pas 50 volumes pour qu’il se passe quelque chose ni de romance neuneu. Hatoyama éclate les normes de la bande dessinée nippone pour laisser vivre son art. Plus accessible qu’une œuvre de Suehiro Maruo (même s’il s’assagit avec l’âge) avec qui À tire-d’aile partage un goût avec ce dernier pour le début du XXe et les foires.


L’édition française de Noeve Grafx reprend celle sortie au Japon en 2018 en y adjoignant une postface supplémentaire écrite par la mangaka. La jaquette qui orne la couverture du livre s’avère le point faible : malgré du vernis sélectif, du fer à chaud et de l’embossage, le papier se salit vite et s’abîme aux pliures. À l’intérieur se trouve une carte à collectionner et un bandeau entoure l’œuvre, stratégie commerciale de cet éditeur (et appât à collectionneurs...).

Enthousiasmant, À tire-d’aile n’est pas parfait. Certains détails oublient d’être exploités ou expliqués. La cohérence se perd quelque peu parfois, mais paradoxalement, l’aspect fantastique s’en voit renforcé. Une œuvre étonnante que l’on range aux côtés de celles de Suehiro Maruo, Usamaru Furuya et Yoshimi Uchida.


[1] Personnage de fiction français, inventé par l’écrivain Léon Sazie dans les années 1910-1930. Ce héros de romans et de nouvelles eut droit à des adaptations en films entre 1911 et 1913.

[2] Écrivain japonais connu pour son roman Le vent se lève qui a inspiré le film éponyme à Hayao Miyazaki. Tatsuo Hori ([1904-1953) fut poète, traducteur de Cocteau et Apollinaire, et défenseur de la littérature française au Japon.




+ Les points positifs
- Les points négatifs
  • Des dessins séduisants réhaussé d'un bel encrage.
  • Des ambiances soignées.
  • Un découpage réfléchi, des points de vue audacieux.
  • L'édition française de qualité, malgré sa jaquette.

  • Une histoire un peu classique et prévisible autour de la mort.
  • Quelques raideurs graphiques.
  • Si vous n'aimez pas les pigeons...
  • La jaquette qui s'abime vite.
Avant-Première : Saint Seiya Time Odyssey
Par



Une aventure inédite et en couleurs des Chevaliers du Zodiaque, voilà ce que propose Kana pour la rentrée. Tout de suite, on analyse la bestiole.

J'éprouve une tendresse infinie pour Saint Seiya, malgré les maladresses récurrentes d'un Kurumada qui a été très vite dépassé par l'univers qu'il a mis en place, un peu en improvisant et, par la suite, en se répétant quand même pas mal. Je me souviens avoir découvert ça alors que, cloué au lit par la varicelle et une fièvre de canasson, je comatais à moitié dans mon lit, regrettant même pour une fois de pouvoir rater le lycée. Et puis, traversant le brouillard moite et épais qui m'entourait, ils sont apparus sur un écran tremblotant et encore cathodique... Hyoga, Shiryu, Seiya(r)... C'était épique, beau, émouvant parfois, et les armures alliées au cosmos et à la mythologie donnaient à cet univers une fascinante aura. Par la suite, j'en profitai pour plonger dans le manga, à température corporelle normale cette fois. N'étant toujours pas fan du noir & blanc et encore moins de la mode grotesque permettant aux éditeurs de publier des livres en français dans le sens de lecture japonais (cf. cet article pour les plus demeurés qui ne comprennent pas à quel point c'est une arnaque), je garde un bien meilleur souvenir de l'anime. Et j'ai toujours rêvé d'une belle édition grand format et en couleurs (en mieux que ça hein, coloriser une œuvre, ce n'est pas la "colorier", ça demande un véritable savoir-faire). D'où mon hurlement de joie (j'exagère, disons que c'était un borborygme de joie) lorsque j'ai appris que deux auteurs français allaient nous proposer une aventure inédite des fameux Chevaliers (un peu comme le récent Goldorak). Et le plaisir est au rendez-vous, même s'il me faudra évoquer un gros point noir.

Commençons logiquement par l'histoire, une saga prévue en 5 tomes et intitulée Time Odyssey. Après quelques pages présentant un peu le contexte, le récit (qui se déroule après l'affrontement contre les Chevaliers d'Argent et avant la mythique Bataille du Sanctuaire) commence par une attaque de chevaliers inconnus cherchant à mettre la main sur Ikki du Phénix. Seiya et ses potes s'interposent et l'on découvre alors rapidement qu'un nouvel ennemi se dresse sur leur route : Chronos.
Pour ce qui est du résumé succinct du début, il semblait difficile d'en faire l'économie. Cependant, si vous connaissez la saga, il est inutile, et si vous ne la connaissez pas, il s'avèrera insuffisant. En ce qui concerne la thématique du temps et le Dieu choisi pour incarner ce nouvel adversaire, tout cela est suffisamment riche en possibilités pour permettre de futurs développements potentiellement intéressants. Difficile néanmoins de se faire une idée avec ce premier tome qui n'est finalement qu'une belle introduction. 
Notons une curiosité : les noms de la plupart des techniques sont logiquement en français (l'illusion du phénix, les météores de Pégase...) mais d'autres sont en anglais (infernal spinning wheel, balance of fate...). J'avoue avoir du mal à saisir la logique.


Niveau dessin, c'est quasiment parfait. On reconnaît sans problème les personnages, c'est joliment colorisé, dans des ambiances assez variées, et on assiste à de jolis jeux de lumière. Peut-être peut-on reprocher un côté un peu "lisse", les personnages et décors étant assez "proprets". Il aurait été possible d'explorer une autre voie, un peu plus "rugueuse", mais bon, tout cela est très subjectif et il serait malhonnête d'ergoter plus avant sur ce travail plus que réussi.

Reste un aspect qui m'a bien cassé les couilles. Je pourrais dire "ennuyé" pour être poli, mais vu le niveau de je-m'en-foutisme affiché, j'estime que l'on a dépassé le stade des convenances. Qu'est-ce que c'est que ce texte de merde ? C'est blindé de conneries ! Problèmes d'espaces, de ligatures, de concordance des temps, fautes d'inattention, coquilles en tout genre ("le sort qui a été la sien", pour prendre juste un exemple)... et tout ça dans une pauvre BD ? Ce serait dans un roman de 500 000 caractères que ce serait déjà honteux, mais là, c'est incompréhensible. Comment se fait-il qu'aucun correcteur sérieux ne relise un truc pareil ? Et même mieux, comment se fait-il qu'un auteur puisse rendre un texte pareil ? On n'est pas encore à un niveau Panini (qu'il sera de toute façon pratiquement impossible d'atteindre, cf. cet article), mais on est loin du truc propre et travaillé. Et ça, c'est inacceptable. Un peu comme si on vous refilait des assiettes sales au resto, peu importe la qualité ensuite des aliments et de leur cuisson, ça ne donne pas envie. Là c'est pareil, si des ingrédients aussi basiques ne sont pas maîtrisés, comment imaginer que la narration, les personnages, les effets et autres éléments bien plus complexes que la simple grammaire seront traités avec soin ? Il ne s'agit pas, bien entendu, de pointer du doigt un manque de rigueur pour le simple plaisir. Les fautes, surtout aussi nombreuses, sont du "bruit". Et plus il y a de bruit, moins l'essentiel (c'est-à-dire l'histoire) est audible. Je ne parle même pas du côté éducatif et presque sacré de la forme écrite, censée formée les bataillons de futurs lecteurs et auteurs. Quand toutes les sources auxquelles s'abreuver sont viciées [1], impossible de simplement apprendre...

Bref, une bonne idée de départ, un traitement graphique élégant et esthétique, mais un texte pour le moins perfectible qui vient gêner l'immersion et nourrir de sérieuses inquiétudes quant à la suite.

De Jérôme Alquié et Arnaud Dollen.
Kana Éditions - 64 pages
Sortie le 30 septembre.



[1] Et c'est malheureusement le cas : sous-titres de films, livres scolaires, BD, romans... les textes "propres" sont de plus en plus rares. Ce qui est somme toute parfaitement logique, l'éducation nationale étant un vaste champ de ruines et la plupart des éditeurs n'étant plus capables de trouver des intervenants techniques compétents, la langue est condamnée à non plus évoluer grâce à l'usage littéraire, comme par le passé, mais à dégénérer suivant l'usage (donc les fautes) de la masse. 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Fidèle à l'ambiance de la série.
  • Un nouvel ennemi prometteur.
  • De fort jolies planches.


  • Un texte indigne d'un simple "premier jet".
Strange Adventures
Par

Après le lifting offert à Mister Miracle, Tom King et Mitch Gerads récidivent
en offrant une relecture acide à un autre super un peu tombé dans l'oubli.


Adam Strange, c'est un peu une sorte de prototype de Flash Gordon. Il est le héros de deux mondes : celui de Rann, sa planète d'adoption où il est parfois projeté à cause du rayon zêta, sur laquelle il épousa la Princesse Alanna dont il eut une fille... et celui de notre Terre où il est passé, suite à ses aventures spatiales, de simple archéologue à figure emblématique de la résistance contre les envahisseurs Pykkts qui menaçaient Rann.

Adam Strange, c'est un homme diminué suite à la perte de sa fille au sein de ce conflit. C'est le mari intensément aimant de sa magnifique femme et... c'est la vedette d'une biographie rédigée par son épouse qui prend quelques libertés avec la vérité pour édulcorer la violence à laquelle il leur fallut céder face aux armées d'invasion.
Lors d'une séance de dédicace, un lecteur fait un scandale en librairie, filmé par quelques smartphones indiscrets, en accusant Adam de nombre de crimes de guerre. C'est lorsque cet agitateur sera retrouvé avec le crâne explosé par une arme dont les effets ressemblent à ceux du pistolet laser d'Adam que ce dernier va demander à ses amis de la Ligue de Justice d'enquêter sur son propre cas. Batman, lié affectivement à Adam, va refuser la mission mais acceptera de mettre sur le coup nul autre que Mister Terrific... l'homme qui incarne le mieux selon lui la droiture, l'impartialité, le fairplay et la soif de connaissances.
C'est alors une enquête qui commence et que nous suivrons sur les 364 pages de ce gros volume paru aux éditions Urban

Habitués à la désacralisation des super héros pour notre plus grand plaisir, Tom King (Batman rebirth, The Vision, Mister Miracle...) et son complice Mitch Gerads s'adjoignent ici l'aide d'Evan "Doc" Shaner (Deadpool, Justice League...)
Le premier nous offre un scénario simple mais jamais simpliste dans lequel le héros nous dévoile son humanité dans tout ce qu'elle a de plus touchant mais aussi dans ses pires noirceurs, faisant de lui une victime de traumatismes de guerre dont il devient vite malaisé de cautionner tous les actes. Le deuxième dessine de son style réaliste les scènes se déroulant au présent dans une ambiance oppressante idéale pour mettre en place une sorte de thriller. Le troisième est ici invité, de son agréable trait un peu rétro, à tracer en couleurs vives les exploits d'antan qu'Adam a accomplis sur Rann, à la façon dont ils étaient narrés en comics du temps du succès de ce personnage.


L'album ne mérite objectivement aucune critique formelle négative : tout y est soigné.
La double narration se répond avec intelligence, permettant au passé dessiné par Shaner d'éclairer de ses effets lumineux et crus emplis de vérité un présent que le doigté de Gerads rend terriblement plus sombre et propice aux mensonges et aux dissimulations. 
Les deux styles graphiques, quoique très différents, s'harmonisent aisément au point qu'un jeu de va-et-vient entre ces deux temporalités peut se faire plusieurs fois en deux planches sans pour autant nuire à l'intérêt esthétique de la double page devant nous.
La relation de Strange avec les héros emblématiques de l'écurie DC est crédible et les rares apparitions de ceux-ci sont soit pertinentes, soit amusantes.
La progression des personnages suit la déchéance de Strange au long du volume : de beau blond athlétique au sourire de mannequin pour dentifrice, on va le voir peu à peu sombrer dans une amertume et une violence qu'on ne saurait lui imaginer initialement.
Pour accompagner cette chute, les pages séparant les chapitres sont ornées d'affiches de propagande au nom de Strange se couvrant peu à peu, au fil du livre, de graffitis insultants remettant en question l'authenticité du témoignage dudit héros concernant ses exploits interplanétaires.
Tout a été pensé, calculé, écrit, dessiné pour faire de cette bonne grosse brique une œuvre cohérente et bien finie. Mais ce n'est pas tout... Car qui dit Tom King dit forcément message à faire passer à coup de combat shoes au cul de la société américaine contemporaine. 


Ancien soldat US et membre de la CIA engagé pendant sept ans en Iran et en Afghanistan en tant qu'agent du contre-terrorisme, King a un regard critique sur son pays et ne manque pas une occasion de le faire sentir.
Il attaque le racisme latent en faisant douter Mister Terrific du poids que pourrait avoir sa parole d'homme noir face au héros blond triomphant que s'est choisi l'Amérique en la personne d'Adam Strange.
Il attaque à maintes reprises la désinformation ambiante et les manipulations de la vérité, les interviews coups de poing, les procès médiatisés, les biographies quasi hagiographiques et autres procédés visant à n'offrir au public qu'une seule vision très propagandiste du Monde.
Il attaque la figure-même du héros militaire qui n'est souvent que le tâcheron d'une infecte besogne de mise à mort.
Il attaque enfin la figure du super-héros englué dans ses responsabilités et sa morale au point de ne pas toujours faire le nécessaire, de peur de se salir les mains...

Tout y passe et il est appréciable de constater qu'il est encore possible de lire un comic book sans avoir besoin, comme les disent les crétins défendant trop facilement des œuvres scénaristiquement indigentes, de "mettre son cerveau sur off et kiffer". 

Cet ouvrage sonne comme la dénonciation d'une société trop prompte à sauter sur le moindre conte de fées pour en faire une vérité.
Héroïsme, patriotisme, fidélité, honneur, amour y sont autant de thèmes abordés avec le regard d'un observateur qui ne se veut pas dupe. 
Quand le vernis des jolies histoires craquèle, il dévoile souvent la trame d'un tableau autrement moins reluisant.
Le super-héros au costume rouge, porté dans les cieux par son jetpack, brandissant son pistolaser cède alors sa place à un homme, juste un homme avec toutes ses ambiguïtés et tous ses paradoxes. Et tous ses torts.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un scénario bien ficelé qui désacralise la figure du super héros.
  • Deux dessinateurs complètement appropriés pour caractériser chacune des époques.
  • Nombre de messages engagés laissés par l'auteur à notre réflexion.
  • Parfois quelques petites facilités dans le traitement de la psychologie des personnages secondaires, mais c'est pour chicaner.