West Legends 2/6 - Billy The Kid
Par

"Je n'ai pas peur de mourir comme un homme, les armes à la main ;
mais je n'aimerais pas être tué sans armes, comme un chien."
Billy The Kid

Lors de la chronique sur le premier tome (ici), j'avais regretté que la série Western Legends ne commence pas par l'épisode sur le Kid... eh bien, à la lecture de cet album, je ne le regrette plus.
Bien qu'honnête, le tome sur William Henry Bonney (alias Billy The Kid) me semble moins fort et porteur que son prédécesseur consacré à Wyatt Earp.
La faute n'en revient pas au dessin (de Lucio Leoni et Emanuela Negrin) qui, même s'il me plaît un peu moins que celui de Lorusso dans le tome 1 (ce n'est ici qu'un point de vue subjectif), reste très maîtrisé et offre même, pour sortir un peu des cases autrement très conventionnelles, quelques panoramiques vraiment jolis et mis en couleur, comme pour le tome 1, par Najan.
Ce qui cloche, à mon sens, ce n'est même pas le scénario (de Christope Bec) qui est clair et bien découpé... mais malheureusement focalisé sur un épisode célèbre de la vie de Billy the Kid : la "Lincoln County War".
Les couvertures de cette collection sont très soignées et bénéficient,
comme c'est désormais habituel chez cet éditeur,
d'un pelliculage mat pour l'arrière plan
et d'un vernis sélectif sur le personnage principal.

La "Lincoln County War" est une guerre de territoire entre des factions rivales, qui s'est passée en 1878 au Nouveau Mexique.
Si ce qui n'est au fond qu'une querelle entre propriétaires terriens locaux devint célèbre, c'est à cause de la participation d'un certain nombre de pointures légendaires du six coup comme, précisément, Billy The Kid, les deux shérifs William Brady et Pat Garrett, le rancher John Chisum et les hommes d'affaires Alexander McSween et Lawrence Murphy. Avouez que le casting n'est pas dégueulasse et leur trognes sont bien restituées dans la BD qu'édite Soleil.
Cette querelle oppose deux bandes rivales... qui ne vont pas se défier dans un concours de danse, façon quadrille endiablé.
Un premier groupe, le plus ancien, rassemble Murphy et son associé James Dolan, qui avaient un monopole sur l'épicerie à travers le magasin de Murphy. Bien vite,
Le second groupe est lui composé de nouveaux arrivants dans le comté, le britannique John Tunstall et son associé McSween et John Chisum. En 1876, ils eurent l'idée saugrenue d'ouvrir un magasin concurrençant Murphy et Dolan...
Mais Murphy et Dolan avaient de leur côté le shérif du comté, William Brady, et le gang de Jesse Evans.
Qu'à cela ne tienne ! Tunstall et McSween avaient aussi leur propre détachement
pour les défendre : les Regulators (dans les rangs desquels on trouvait le Kid, terriblement reconnaissant envers cette espèce de famille qui l'avait recueilli, lui, l'orphelin) !
Le conflit fit plus d'une centaine de morts parmi les hommes de main... Et si Billy The Kid s'y lança dans une tuerie sanglante qui allait bien vite l'installer à la tête des Regulators, c'est pour venger la mort de Tunstall, assassiné par les hommes de Brady.


Et c'est un peu le souci de ce tome, ce me semble... le choix de cet épisode de la vie du Kid est certes bien plus évident que celui choisi pour évoquer Wyatt Earp dans le tome 1, mais toute l'histoire se résume, en fin de compte, à quelques gunfights et au siège de la maison d'Alexander McSween.

C'est intéressant, bien narré et les personnages (même secondaires) sont relativement bien caractérisés. Le format 72 pages permet en effet de faire suffisamment connaissance avec eux pour comprendre les relations interpersonnelles entre les protagonistes.
Mais au final, c'est bien ce qui est raconté qui joue un mauvais tour au livre. Ça se résume à une sorte de "Qui restera debout jusqu'à la fin de l'album ?" certes bien réalisé mais narrativement un peu pauvre.
Subsiste alors la présentation du Kid. Ayant été traumatisé par la mort prématurée de sa mère, il s'est vite construit une réputation de dur à cuir à la gâchette sûre et facile. L'album retranscrit plutôt bien sa progression au sein des Regulators et l'on sent qu'il inspire à ses alliés un mélange de respect pour sa valeur et de crainte pour son instabilité. Lancé dans une vendetta, le jeune homme semble inarrêtable et, au vu de sa courte biographie, il devait en effet avoir cette réputation.

Un album plaisant, au final. Mais qui m'a moins convaincu que le premier.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une collection qui continue à sembler "luxueuse" avec une charte graphique un peu sépia vraiment élégante.
  • Une thématique de collection originale.
  • Une qualité de dessin assez évidente.
  • Une narration rythmée et claire malgré le nombre de protagonistes.

  • Un épisode certes marquant de l'ouest américain par le défilé de grandes figures qui y participèrent mais un peu limité, narrativement.
  • Un tome un rien en deçà du précédent.
Cold Pursuit
Par


Un film d'action, surtout avec Liam Neeson, qui ne se prend pas au sérieux et s'offre même le luxe d'être drôle... on prend !

Cold Pursuit, ou Sang Froid en français, est un remake d'un film norvégien. Sorti l'année dernière, il est réalisé par Hans Petter Moland qui reprend ici, plan par plan, le film original qu'il avait déjà mis en scène : Kraftidioten (Refroidis en VF). Les seules différences proviennent donc du lieu, le Colorado au lieu de la Norvège (le remake a en réalité été tourné au Canada), et des acteurs (Tom Bateman, excellent dans son rôle de trou du cul psychopathe, rejoignant Neeson au casting).

En ce qui concerne l'intrigue, tout commence lorsque le fils de Nels Coxman fait apparemment une overdose. Alors qu'il ne se droguait pas, ce qui est quand même rare. Le gentil papa, conducteur de chasse-neige, découvre qu'il a en fait été assassiné sur ordre de Viking, un baron de la drogue local.
Nels se met alors à remonter la piste et à dessouder tant bien que mal les hommes de main du fameux Viking. Mais ce dernier, croyant à une traîtrise d'une bande d'amérindiens avec qui il est en affaires, déclenche alors une guerre des gangs...

Alors, petit conseil mon Liam : quand on en est à scier la crosse et le canon d'une carabine pour améliorer l'aspect
"encombrement", je pense qu'on peut se permettre de virer la lunette, surtout pour une utilisation à bout portant.

Je sais bien que ça a l'air d'être du Neeson très classique, à base de "je me venge en butant tout le monde", mais pour une fois, c'est tout de même bien plus plaisant que ça. L'on est en fait ici à mi-chemin entre un (bon) Guy Ritchie et un film des frères Coen [1]. Les personnages sont haut en couleur, les dialogues bien écrits, les situations souvent drôles malgré leur violence, et le tout dans un cadre fort joli.
Notons aussi un Neeson un peu moins "larger than life", même si, pour un conducteur de chasse-neige, il s'avère plutôt doué dans le dézingage de voyous.

Tout en fait est particulièrement savoureux et soigné, jusqu'à des détails comme le décompte particuliers des (nombreux) morts. Ou la manière dont le casting est cité par ordre de "disparition", dans le générique final. Le seul bémol que l'on peut relever reste sans doute cette obligation d'en passer par un casting US et le (pseudo) Colorado pour faire connaître l'œuvre originale qui se suffisait pourtant largement à elle-même. On ne peut s'empêcher de penser que Cold Pursuit n'est finalement, malgré ses qualités, qu'une version plus commerciale et expurgée des petites aspérités qui faisaient pourtant en partie le charme du récit original.

En bref, Cold Pursuit est un bon film, mais aussi une belle pub pour Kraftidioten.


[1] L'affiche US du film norvégien (renommé In order of Disappearance) évoquait, elle, un Death Wish mêlé de Fargo, mais en plus drôle et... sanglant. Fargo, sans aucun problème, mais on est tout de même très loin, sur le fond et la forme, d'un Death Wish, que ce soit version Bronson ou Willis.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'humour et le second degré.
  • Le cadre.
  • Les personnages.

  • Un copié/collé un peu inutile d'un (déjà) très bon film.
Histoire triste qui vous concerne et... peut tout de même finir mieux
Par

Voilà l’histoire de Paul.
Que tous ses amis appellent « ce con de Paul », parce qu’il ne manque jamais une occasion d’en raconter une bien bonne ou de faire l’imbécile. Seulement voilà, Paul n’est pas juste « con » au sens où on l’entend gentiment, il l’est profondément. Alors, du coup, il va au parc, parce qu’il fait beau, il va chez ses potes, parce qu’il en a l’habitude, il va promener un chien dont seuls ses enfants s’occupaient auparavant, parce que ça lui fait une excuse pour traîner dehors. Paul s’est même mis au jogging.
Paul pense être un peu à part, peut-être même un rebelle.
Mais Paul est en fait un criminel, en plus d’être un con.
Paul, parce qu’il ne respecte ni la loi ni le bon sens, va se faire contaminer. Et puis, à son tour, il va contaminer des gens. Beaucoup de gens.
Certains vont s’en tirer, d’autres vont passer un sale moment, d’autres encore vont mourir.
Et tous ces gens vont prendre de la place dans les hôpitaux. Ils vont occuper des lits dont on manque, ils vont contribuer à épuiser un peu plus un personnel essentiel qui n’est pas composé de surhumains mais de gens normaux, ayant leurs limites.
Une nuit, Paul est réveillé par une toux. Un son qu’il n’avait encore jamais entendu jusqu’alors. Ce son, c’est la gorge de sa femme, cherchant désespérément de l’air, qui le produit.
Paul s’affole. Il n’a plus du tout envie de faire le con.
Il embarque son épouse dans la bagnole et fonce à l’hôpital. Il roule vite. Il dit à la femme qu’il aime qu’elle n’a pas à s’inquiéter, qu’il va la sauver, que tout ira bien. Il parle un peu trop fort, d’une voix chevrotante. Il a peur. Mais il compte sur les médecins.
Arrivé à l’hosto, Paul constate, contrairement à ce qu’il pensait, que sa femme n’est pas prioritaire. Que tous les lits sont occupés. Que la morgue elle-même déborde. Il gesticule, il proteste, il crie… mais la froideur des mathématiques se fiche bien des émotions humaines. S’il n’y a que 40 places et que l’on est face à 50 cas critiques, ou même 41, alors il faut faire un choix… et laisser des gens de côté, ou au moins dans des conditions non idéales.
Le 39ème lit est occupé par Nadine. La mère d’un ami de Paul, qu’il a contaminée quand il se sentait fort et invulnérable. Le 40ème lit est occupé par une petite fille. Son cas est plus complexe. Paul, alors qu’il était déjà contaminé et qu’il vagabondait partout, s’est gratté le nez puis a poussé la porte d’un commerce. Une maman célibataire est passée juste après lui. Oh, une maman sensée et intelligente, qui portait des gants et en avait mis à sa petite fille aussi. La petite fille a touché la porte de la main, ce qui n’a eu aucune conséquence, puisqu’elle avait des gants. Puis, dans le magasin, elle s’est touché le visage, sans même s’en rendre compte. Cinq jours après, elle toussait et avait de la fièvre. Une semaine après, une mère en pleurs l’accompagnait à l’hôpital et la laissait, seule, dans ce 40ème lit.
Paul, lui, ne sait rien de tout ça. Il est en colère, il éructe sur les politiques (et ils ont effectivement leur part de responsabilité dans le délabrement des hôpitaux), sur les toubibs, sur ces gens qui ne veulent pas l’entendre…
Paul va s’en sortir. Les cons, souvent, s’en sortent, surtout de nos jours, même si ça doit filer une chiasse virtuelle à Darwin. Il n’aura jamais développé aucun symptôme. Il n’aura jamais compris le rôle qu’il avait joué dans la mort de sa propre femme.
Parce que la contamination prend des formes que nous ne sommes pas en mesure d’imaginer. Une sortie, aussi banale soit-elle, un simple geste machinal, peut engendrer des conséquences majeures et irréversibles.
Mais il reste tout de même une raison d’espérer : Paul, lui, n’avait jamais lu cette histoire.
Maintenant, ce n’est plus votre cas.
Revenge
Par


Brutal, gore, parfois inventif mais certainement pas sans défauts, Revenge rentre dans la catégorie des rares films français de genre qui ne sont ni des polars ni des comédies.

À la base, l'histoire est très simple : une nana, trois brutes bas de plafond, une propriété isolée, des hormones non-contrôlées... et un gros dérapage. Le titre à lui seul résume parfaitement ce long métrage de Coralie Fargeat. En gros, c'est du Death Wish mais sans l'environnement urbain et la moustache de Charles Bronson. Ce qui est par contre étonnant, c'est que là où certains voyaient dans la vengeance du vieux Charlie une horrible ode au fascisme (les bien-pensants ont tendance à pardonner bien peu aux victimes), certains journalistes croient reconnaître dans Revenge un brûlot féministe engagé et moderne.
Franchement, je ne pense pas qu'il y ait une autre volonté ici que celle de divertir. Ce n'est pas parce que la réalisatrice et le personnage principal sont des femmes que tout devient forcément "féministe" pour autant. Enfin, il faut l'espérer. [1]

Voyons un peu, pour commencer, les défauts de ce film. Le plus grand provient sans doute de l'écriture. Toute subtilité est sacrifiée sur l'autel de l'esthétisme. Les personnages déjà, caricaturaux au possible. Ils sont très souvent involontairement drôles, à commencer par Stan, qui regarde la nana de son pote comme si c'était un gâteau au chocolat après un mois de disette (non mais, vraiment, il faut voir ça, c'est tellement exagéré que l'effet tombe complètement à plat). Au niveau de sa psychologie, ce n'est guère mieux, puisqu'il se montre au départ particulièrement sadique (la "conversation" dans la chambre est assez flippante, et réussie pour le coup) pour finalement se comporter ensuite comme un benêt fragile et amorphe. Jen, le personnage principal, n'est guère mieux lotie. De bimbo décérébrée et allumeuse, elle passe en mode Rambo avec un manque de logique déconcertant.


La vraisemblance n'est pas la priorité non plus de Coralie Fargeat, qui signe ici également le scénario. La chute de Jen, du haut d'une falaise, aurait par exemple dû suffire à lui faire passer l'arme à gauche. Là en plus, elle s'empale sur la branche d'un arbre mort (j'espère vraiment que ce n'est pas une pseudo-métaphore phallique...), ce qui ne va nullement l'empêcher, malgré une blessure qui devrait s'avérer mortelle, de gambader joyeusement pour assouvir son désir de vengeance (la manière dont elle se "libère" est en plus totalement ridicule).
Bref, tout cela est très maladroit, presque enfantin... et pourtant, ce n'est pas si grave, du moins si l'on prend ce film pour ce qu'il est : un divertissement violent et purement jouissif qui ne s'embarrasse d'aucun message et bâtit peu à peu une course-poursuite pêchue à la forme léchée.

On en arrive tout doucement aux qualités. Fargeat, plus que les dialogues (pratiquement inexistants), le fond ou une quelconque intrigue, s'est attachée à soigner la photographie, le rythme, les images choc et les émotions. Dans le genre glauque et impactant, les gros plans de fourmis par exemple, pratiquement assommées par des gouttes de sang qui ressemblent à de terrifiants projectiles tombés du ciel, contribuent à installer un malaise durable. Ces changements d'échelle, loin d'être anodins, renforcent, malgré la distanciation apparente, la dureté des scènes ou le sentiment de menace diffuse.
Le grand final est également l'un des points forts du film tant il se révèle original, angoissant et sanglant jusqu'à l'absurde. Cette longue partie de cache-cache mortelle, à travers des couloirs qui se teintent peu à peu du sang des participants, vaut à elle seul le détour.

Au final, on passe un bon moment, on est surpris, dégoûté parfois (mais c'est volontaire) et l'on se dit qu'avec une écriture un peu plus rigoureuse et inspirée, l'on aurait pu avoir là un chef-d'œuvre au lieu d'une curiosité acidulée mais terriblement superficielle.
À voir tout de même.




[1] Une explication ne devrait pas s'imposer, mais de nos jours... elle s'impose. Ce que je veux dire par là, c'est qu'une condamnation du viol (même aussi peu évidente, car je rappelle que l'on est, dans ce film, plus dans l'action que la réflexion) est purement logique et va de soi. Pour tous. Ça n'a rien de "féministe" d'être contre le viol. C'est juste du bon sens. Au même titre que ne pas cramer une forêt n'a rien "d'écolo", c'est normal. Encore une fois, les gens se jugent sur ce qu'ils FONT, pas ce qu'ils SONT. Le sexe, la couleur de peau, l'origine, la religion ou je ne sais quoi encore n'obligent aucunement à se comporter comme une merde. La condamnation de maltraitances ou de crimes n'a donc rien à voir avec un quelconque mouvement politique ou une tendance, cela concerne tout être humain suffisamment évolué. Et puis soyons honnête, si c'est là l'expression du féminisme actuel, Aliens était alors bien plus (involontairement) engagé, et de manière ô combien plus inspirée, dans les années 80.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une forme esthétique et soignée.
  • Des idées de mise en scène originales et efficaces.
  • Un final barré, inventif et prenant.

  • Des personnages à la psychologie inexistante ou posant des problèmes de cohérence.
  • Des invraisemblances énormes.
  • Un effet comique involontaire par manque de subtilité.
Doggy Bags - Saison 2, tome 15
Par

ATTENTION, LA SORTIE DE CE NUMÉRO DE DOGGYBAGS EST REPORTÉE EN RAISON DES CONDITIONS ACTUELLES QUELQUE PEU PARTICULIÈRES. VOYEZ CECI COMME UNE AVANT-PREMIÈRE.
Quand même marrant, cette collection ne craint pas les zombie mais doit reculer devant un virus...
La fiction est décidément plus sympa que le monde réel.

Maintenant que Jean-Kévin lui-même sait ce qu'est DoggyBags (vu qu'il a lu ma précédente bafouille sur le sujet ici, voire même le formidable article du génial Neault ), il n'est plus guère utile de revenir sur la description de ce qui se veut une série d'anthologie de bandes dessinées fantastico-comico-trasho-réalistico-critico-gores.
Pour faire court, c'est toujours chez Ankama et dirigé par Run (Mutafukaz), sous le label 619 (celui qui a imaginé entendre "Booyaka, Booyaka !" a toute ma sympathie mais doit soigner son addiction aux mecs musclés et masqués parce que c'est chelou).


Doggybags, c'est 3 histoires en BD parfois rassemblées sous un thème particulier, une ou plusieurs nouvelles, quelques articles sur des sujets particuliers et des fausses pubs bien marrantes.
Ce coup-ci, le thème est incontestablement le racisme aux U.S.A. et ce n'est pas la couverture du volume qui viendra me contredire en se permettant d'afficher Jean-Kévin dans sa tenue de fantôme supposée rappeler les confédérés tombés durant la Guerre de Sécession. D'ailleurs, deux histoires sur trois dans ce tome impliqueront d'une façon ou d'une autre le K.K.K. (Kentucky Krying Kitchen... si, je t'assure, Jean-Kévin !). D'ailleurs, les gars, c'est de l'arnaque, cette couv' du recueil qui reprend celle de la dernière histoire. Comment j'illustre le tome et l'histoire séparément, moi ?
Bon, ben... Comme illustration du tome, je vous file ce carton de tir livré en fin de recueil. C'est pour moi, ça me fait plaisir.

Parlons vite de ce qui n'est pas bédéistique.
L'édito nous offre un avis de Run pas inintéressant sur certains aspects de la société américaine actuelle. Bien qu'amoureux des States, le gars n'en est pas moins critique et tape sans doute assez juste sur certains points. Dommage, d'ailleurs. On aimerait qu'il ait tort...
La nouvelle intitulée L’œil de l'Amérique me prouve une fois de plus que toutes mes chroniques sont liées puisqu'elle parle elle aussi des quatre cavaliers de l'Apocalypse, comme la mini-série Good Omens dont je parlais ici il y a quelques jours à peine. Bien barrée elle aussi, la nouvelle nous met en présence de ce que l'auteur (Tanguy Mandias) estime être les "Totems de l'Amérique"... Je vous laisse apprécier par vous-même à la lecture.
Restent ensuite les articles sur le K.K.K.,celui sur les mass shooting et un dernier sur les théories du complot. Comme toujours, ça tient du cabinet des curiosités en enfilant anecdotes marquantes, faits sanglants, détails intrigants et prises de position assumées.
Viennent enfin les fausses publicités qui sont toujours aussi drôles pour peu qu'on soit doté d'un humour qui ne s'encombre pas de bienséance.
Mais venons-en aux nouvelles graphiques et à quelques mises au point/poings et règlements de compte personnels avec une certaines faune infestant les "rézosocio" !


Première histoire : MANHUNT (de Peter Klobcar)


Cette première histoire est la seule des trois à faire dans le fantastique et elle joue malheureusement sur un ressort connu qui fut même déjà utilisé dans d'autres numéros de DoggyBags (oui, j'avoue m'être offert l'intégralité de cette collection... tout ne se vaut pas mais il y a du très bon !).
Ici, le vernis US semble avoir un peu été appliqué sans grande conviction. L'histoire pourrait fonctionner dans un paquet d'autres environnements et les cagoules du K.K.K. ne semblent être que des masques supposés protéger l'identité des salauds de l'histoire, rien de plus.
D'accord, ça oppose deux gros beaufs blancs comme des culs d'albinos et épais comme des parpaings (de bons gros rednecks comme la Nouvelle-Orléans semble en produire parfois) à un jeune cuistot noir qui a eu le malheur de croire pouvoir jouer impunément à yin et yang avec une blondinette du coin... mais c'est un prétexte au fantastique, pas autre chose.
Reste le dessin qui, lui, m'a convaincu : ce noir et blanc luisant de l'humidité des bayous, ces corps noueux et tordus sous l'effort, ces cases torturées au gré de la narration dans une mise en page tantôt nerveuse tantôt traditionnelle... l'aspect graphique est très maîtrisé.

Oh, j'ai quand même une remarque pour Jean-Kévin que je vois se trémousser sous l'effet d'une rage mal contenue dans sa chaise de gamer low cost depuis un paragraphe... Oui, mon petit Jean-Kev', j'ai écrit "cuistot noir" parce que c'est bien ainsi que DoggyBags qualifie son personnage. Libre à toi de l'affubler de termes plus politiquement corrects à tes yeux comme "afro-américain", "racisé", "afro-descendant" ou je ne sais quel autre sobriquet. Mais, tout comme te qualifier de "individu à l'intellect modeste" ne fera pas de toi un génie, tes circonvolutions ne feront pas de Sydney (ledit personnage) un caucasien. Alors, tu gères comme tu veux ton rapport à son taux de mélanine mais, en ce qui me concerne, comme sa couleur ne me gêne en rien, j'ose la mentionner ; ce que tu sembles avoir du mal à faire... C'est qui le raciste, mon Jean-Kévin ? À bon entendeur, salut !



Deuxième histoire : Conspi racism" (de Run et Ludo Chesnot)


De loin la meilleure des trois, cette deuxième histoire débute sur un meurtre de masse perpétré par un suprémaciste blanc à l'encontre des fidèles noirs d'une église américaine.
Ce n'est pourtant ni de cela ni de l'enquête que traitera cette nouvelle mais bien de la façon dont certains médias américains, sous couvert d'une liberté d'expression absolue, vont couvrir cet événement en interprétant la moindre incohérence, la moindre zone d'ombre, la moindre faille dans l'enquête comme autant de preuves que l'État, à travers les médias traditionnels, leur ment, complote, voire même monte de toutes pièces de faux faits divers pour soutenir telle ou telle obscure machination.
Cette histoire s'attaque aux fake news.
Et là où elle est bien foutue, c'est qu'elle montre à quel point, pour quiconque veut douter, il est possible de douter de tout, même quand on lui met le nez dans la vérité jusqu'aux oreilles. Dans un pays où la foi est la norme, la mauvaise foi semble parfois tout autant répandue. Cette histoire présente les théoriciens du complot comme une menace sans fin alimentant leurs fantasmes de la réalité la plus brute comme des mensonges les plus délirants avec le même appétit. En notre ère de surinformation, nous n'avons pas fini d'y être confrontés.

Alors, deuxième (et pas second) message à Jean-Kévin : l'esprit critique, ce n'est pas seulement douter de la version officielle mais aussi douter de ceux qui doutent de la version officielle. À bon entendeur, salut derechef !



Troisième histoire : HÉRITAGE (de Run et Gasparutto)


Comme ne le chanta jamais (à tort) Nana Mouskouri :
"J'ai reçu la haine en héritage
Un matin au pays des carnages
La folie, le génocide voyagent
Bien au-delà du temps
Bien par-dessus les corps des gens.
J'en ai lu j'en ai tourné des pages
Lisant des histoires de saccages
Avant qu'un flic ne me mette en cage
C'est un beau cadeau, la haine en héritage."
Voilà encore une référence qui échappera à Jean-Kévin mais c'est plus économique d'écrire des bouquins sur ce qu'il sait que sur ce qu'il ignore !
Cette troisième histoire nous ancre là bel et bien dans les activités du K.K.K. et traite assez intelligemment mais avec la rudesse propre à Run du cycle apparemment malaisé à rompre de la haine et de la violence. Une histoire n'épargnant aucun camp. Une histoire mettant dos à dos bourreaux d'hier et victimes de demain, victimes d'hier et bourreaux de demain... Divertissant et glaçant à la fois malgré la morsure des flammes.
Parce que oui, Jean-Kévin... dernière leçon : nulle violence jamais n'est légitime. Elle abîme tout autant son auteur que sa victime et si certaines sont parfois inévitables, elles n'en restent pas moins regrettables.
Alors la concurrence victimaire à laquelle tu adores t'adonner en essayant de déterminer qui de ceux-ci ou ceux-là ont le plus souffert dans l'Histoire est juste d'une insensibilité abjecte. Des gens, des communautés, des peuples ont souffert. Tout peuple a un jour été victime d'un autre, esclave d'un autre ou bourreau d'un autre... l'important n'est plus de savoir qui a fait quoi mais de savoir ce qui fut fait. Pour enfin cesser de répéter les mêmes horreurs. Tu sais ce que je dis aux bons entendeurs, hein !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le concept de cette série d'anthologie.
  • Le ton général de DoggyBags.
  • La qualité graphique globale.
  • La pertinence de Conspi racism.

  • Une première nouvelle narrativement en-deçà des autres.
Quand l'image transcende les mots...
Par


Et si pour une fois, on se passait de mots ?

Un comic, une BD en général, c’est une histoire contée en employant deux manières très différentes de développer une narration. L’écrit d’une part, essentiellement à travers les dialogues (du moins pour la partie émergée de l’iceberg), le dessin ensuite, aussi évocateur qu’il peut être parfois décevant.
Le texte, les idées, la technique qui les sous-tend, nous en avons parlé (cf. ce dossier) et en reparlerons. Voyons plutôt aujourd'hui quelques images qui se passent de mots.
Il s'agit ici de s'attarder sur ce que nous considérons parfois un peu trop vite comme négligeable ou allant de soi. Cet article n'est cependant pas une démonstration, il se veut être une cadence différente, un ralentissement propice à l'observation des détails. Une forme d'hommage, aussi, à ces gens talentueux qui sont si mal considérés par certains arpenteurs de galeries ou pisse-copies.

Il existe plusieurs temps dans la lecture d’une image. Certaines étapes sont liées aux individus, d'autres ont un caractère plus général. Dans les exemples qui suivent, nous allons essayer de déterminer les phases essentielles dans la perception.
Commençons avec l'exemple ci-dessous.


- Dans un premier temps, certains éléments "sautent aux yeux". Le gant rouge et quadrillé renseigne sur le personnage principal (cet "indice" prend à lui seul un bon tiers de l'image), la série de photos renvoie au familier photomaton.
- Un deuxième temps est nécessaire pour comprendre la volonté de l’artiste. L’originalité narrative réside ici dans le fait de proposer, à travers une série de photos, un enchaînement permettant de raconter quelque chose.
- Le troisième temps permet au lecteur de synthétiser les éléments "fulgurants" ou "évidents", censés le placer en terrain connu, et les éléments narratifs, censés engendrer une émotion ou, au moins, permettre une compréhension implicite et presque inconsciente du déroulement de l’action. En gros, le dessin révèle, à ce stade, une Araña (cf. cette Parenthèse de Virgul si vous ignorez qui est cette jeune fille) bien excitée de rencontrer Spidey. Elle le bouscule un peu sur la première photo, histoire que l’on voit bien qu’elle est là, elle lui saute dessus sur la deuxième, parce qu’elle adore ce mec, il la repousse ensuite, d’une manière si cavalière que l’on imagine qu’elle a dû être très chiante.
- Le quatrième stade est un stade "froid", dans le sens où, à chacune des phases précédentes, il y avait une réaction à chaud et une adhésion plus qu’une analyse. Bien des gens vont en rester à cette première impression concernant cette scène, drôle et éloquente, d’un Spidey rabrouant une Araña. Si l’on revient sur l’image, l’on peut cependant noter que les photos sont tenues par des mains bien différentes et que, donc, Anya et Peter, malgré des différences liées à l’âge, sont proches l’un de l’autre puisqu’ils en viennent à tenir, conjointement, un si petit objet. Ils sont donc mis en situation de recul par rapport à leurs propres réactions. L’imagination du lecteur est alors sollicitée pour compléter ce qui n’apparaît pas à l’image (les personnages sont-ils amusés ? énervés ? surpris ? pourquoi sont-ils si proches ?).

Sans écrire un seul mot, le dessinateur vient donc ici de faire passer plus qu’un message. C’est une histoire, petite sans doute mais importante, qui se raconte là sans l’éternel besoin du Verbe. Mieux encore, s’il avait fallu transposer les mêmes sentiments de manière écrite, cela aurait nécessité des choix, des mots, des prises de position, des éclairages qui auraient marqué certains esprits, sans doute, mais qui en auraient laissé d’autres indifférents.
La perception visuelle serait donc plus douce et universel que les mots, directs et violents ? C’est à voir. Les images peuvent faire mal parfois.

Prenons un autre exemple. Que raconte ce dessin ?


Contrairement à la première image, celle-ci est "unique", elle semble ne proposer qu’une lecture, qu’un seul sens, sans aucune histoire. Mieux, elle correspond à certains standards que l’on pense obligatoires pour un certain type de personnages.
Voyons cela de plus près.

- Le premier stade est évident : flingue et crâne donnent souvent le Punisher. L’identification est faite, rapide et précise.
- Un deuxième temps permet de comprendre la violence de la scène, cet homme est prêt à faire usage de son arme. Il est déterminé, effrayant presque tant il semble "nous" viser en fait.
- Le troisième temps permet, là encore, d’associer divers éléments et d’amalgamer volonté de l’artiste et perception du lecteur. C’est un moment à la fois instinctif et fusionnel, bien qu’il puisse être très différent selon les lecteurs (chaque "rencontre" étant différente).
C’est à la fois violent, flou et évident. L’on peut adhérer ou être, au contraire, indigné.
- Le quatrième temps permet encore de revenir, à froid, sur ce qui n’est pas saisi par l’instinct. Il existe, dans cette image, un triangle que l’on ne voit pas forcément au premier abord. Les yeux de Castle sont entièrement dans l’ombre (l’éclairage de la scène ne justifie pas vraiment de telles ténèbres). Ils renvoient non seulement aux canons juxtaposés, dont les bouches jumelles sont également dans le noir, mais aussi aux yeux de mort du symbole sur le t-shirt. Ici, l’on peut donc penser que ce qui tue est, de manière égale (selon l’artiste en tout cas), les armes, les individus et les convictions (symbolisées ici par le crâne).

Faut-il parfois donner un "excès" de sens aux images comme je viens de le faire concernant cette cover du Punisher ? Le procédé n’a rien de honteux, il est pratiqué dans la littérature en général et les auteurs, s’ils sont un peu honnêtes, seront les premiers à vous dire qu’ils découvrent parfois du sens là où ils ne pensaient pas en avoir mis.
L'art se doit d’ailleurs d’être fécond, plein de sueur et de symboles. De dangers même.
Picasso lui-même, qui n'a pas dit que des conneries, prétendait que l'art se devait d'être dangereux. Et que s'il était "chaste", ce n'était alors pas de l'art.

Notre troisième exemple est plus tiré par les cheveux. Et, paradoxalement, c’est celui qui est probablement le mieux construit. Oublions, pour ceux qui connaissent les personnages, ce que l’on sait et regardons ce que l’on voit.


- Les personnages semblent sans âge, le décor urbain.
- Les personnages sont empreints d’une gravité étrange, le décor est bancal, pire, il semble se dissoudre vers le bas. Un malaise naît.
- Suivant les sensibilités, l’on peut être séduit ou peu enthousiasmé. Le manque de repères iconiques évidents se fait sentir, en bien ou en mal.
- Le quatrième temps, celui de la réflexion et de la digestion, est de nouveau le plus intéressant. Sur les quatre personnages, trois surplombent la scène. Ce sont toutes des femmes. La première a une posture sexy-christique, la deuxième a un regard si brillant qu’il en devient aveuglant (l’aveuglement de la Justice ?), la troisième est la plus "abordable", elle nous regarde et semble nous toiser gravement. Que représentent ces icônes ? Le sacrifice, l’illumination, le courage ? Peut-être. Reste encore à expliquer un intrus, masculin et peu évident, en bas de l’illustration.
Notons qu'il est le seul à regarder vers le bas (le premier des personnages féminins a les yeux fermés). Et que ces lunettes, avec les petites croix, peuvent faire penser à des résidus de cornes coupées. C'est également le seul à être dans l'action (il se précipite vers quelque chose) et non dans une posture figée.
Si vous connaissez un peu les Runaways, vous pouvez tirer vos propres conclusions et donner un surplus de sens à cette composition qui raconte bien une histoire alors qu'elle est pourtant unique (il n'y a pas ici de "séquence", cf. cet article) et qu'elle n'utilise aucun texte.

Rien n’est innocent. N’importe qui, maniant un peu les symboles, vous le dira. Les mots peuvent parfois s’analyser plus facilement, du moins en apparence, que les dessins. Ils semblent finis, évidents, sans mystère ou arrière-goût.  Ils laissent pourtant, la plupart du temps, la trace de leurs imperfections ou de leurs nombreuses nuances dans les esprits.
Les dessins procèdent de la même logique et du même assemblage habile.
Ils peuvent être violents, émouvants, moches, sublimes, majestueux… parfois merdiques et irritants.
Mais ils sont une manière de conter, une façon de se foutre à poil devant tout le monde en gardant, parfois, le meilleur pour les yeux les plus patients. Des épisodes entiers de comics bien connus ont été parfois, volontairement, privés de dialogues. Pour montrer quoi ? Que les dessinateurs étaient des conteurs ? C’est bien là une évidence.
Il y a, dans le maniement du crayon, une noblesse qui renvoie au maniement de la plume. Il y a sans doute même dans les traits quelque chose qui échappera toujours aux mots. Et, dans ce mariage improbable, il y a notre regard. Perdu. Ébloui. Triste ou enjoué.
Mots et dessins ont tous des sens cachés, une part d’ombre, une résonance inconsciente. Et si le dessin n’est pas forcément toujours plus évident que le texte (il possède aussi, dans sa plus haute forme, ses subtilités), il garde tout de même une universalité que le langage courant n’a pas : nous ne parlons pas tous anglais, ou allemand ou arabe ou japonais, mais nous reconnaissons tous un sourire ou des larmes. Le dessin devient ainsi le support d'une sorte d’espéranto qui aurait "réussi", un medium idéal pour franchir les barrières linguistiques et permettre une narration peut-être plus... accessible ?

Prenons cette fois le dessin ouvrant cet article. J'ai un peu triché car il contenait du texte que j'ai supprimé. Ceci dit, il n'était pas très important. La scène, elle, est connue au moins des fans du Tisseur qui ont pu voir, à plusieurs reprises, Peter et Mary Jane se tenant ainsi au-dessus de New York.
Même si l'on se serait aisément passé de la posture rappelant un certain couple qui va tragiquement se séparer dans les eaux froides de l'Atlantique, le symbole semble ici évident : notre amour est au-dessus de tout.
Il y a cependant un choix important qui fait également sens ici : le fait que les personnages soient de dos. Alors, bien sûr, s'ils étaient de face, pour représenter la ville à leurs pieds, cela changerait la perspective et les rendrait trop petits (New York serait alors au premier plan, ce serait la ville qui les dominerait). Mais au-delà de ça, il faut noter que cette vue de dos embarque le lecteur et le plonge, dans une position dont on ne sait si elle est amicale ou voyeuriste, au cœur même de l'émotion dégagée par la scène. Il ne s'agit plus d'assister aux actions des personnages mais bien de partager leur vision, leurs sentiments.
Combien de mots aurait-il fallu pour décrire une telle scène et faire naître un sentiment d'identification ? Ici, par la magie des crayons, tout est dit instantanément.

Beaucoup de gens, tout en vouant une vénération à la peinture par exemple, méprisent encore de nos jours la bande dessinée. Ils la considèrent au mieux comme une forme d'art mineur, au pire comme un divertissement pour demeurés. Et pourtant, elle a beaucoup à offrir. Oh, bien entendu, il existe des BD mal foutues et inintéressantes, aucune forme d'art ne produit uniquement que des chef-d’œuvres, mais il existe tellement de dessins, issus de la pop culture, qui font sens et portent en eux une émotion fondamentale et indéniable qu'ils renvoient, aujourd'hui, les snobs et les sectaires au vide et à l'iniquité de leur jugement préfabriqué.

Je termine avec un dessin (en deux temps) qui m'a ému aux larmes le jour où je l'ai découvert.
Ce qu'il raconte est si évident que je ne vous ferai pas l'affront de vous l'expliquer. Je vais juste me contenter de dire qu'il est l'œuvre de Puna-Nezuki. Et juste avant, on va se savourer une petite citation de Manet (pour info, c'est le type qui a réalisé la toile ci-contre... à l'âge de 26 ans, et il a été pas mal critiqué par un tas de connards à son époque, et pour être franc, j'aime assez les gens qui ont tendance à crisper les trous du cul).
En réalité, il n'y a aucune différence fondamentale entre les artistes classiques et ceux qui, de nos jours, nous émeuvent avec des Tortues, le Tisseur ou Batman. Ils maîtrisent les mêmes techniques et ont au final le même but : asséner des émotions complexes dans un silence aussi élégant qu'étourdissant.

Qui donc a dit que le dessin est l’écriture de la forme ? La vérité est que l’art doit être l’écriture de la vie.
Edouard Manet.


Chroniques des Classiques : la Patrouille du Temps
Par

Au sein des Univers Multiples dans lesquels évoluent gracieusement les rédacteurs de ce site (U.M.A.C. n'étant pas, comment certains le pensent, l'Union des Mécréants Anonymes & Conspirateurs), la notion de paradoxe temporel fait partie de nos priorités, au point que nous sommes ici particulièrement friands de tout ce qui concerne les voyages dans le temps ainsi que tout récit cherchant à briser la linéarité chronologique et les liens de causalité habituels.
Ainsi, lorsque le grand Kirk Douglas passa l'arme à gauche, Neault et moi n'avons-nous pas immédiatement pensé au méconnu Nimitz, retour vers l'enfer lorsque d'autres chantaient les louanges de Spartacus ? C'est qu'on est grands amateurs de ce genre d'histoires, au point de vous proposer quelques pépites qui valent le coup chaque fois que l'occasion se présente (cf. cette sélection de films et sa suite ou encore cet article sur l'excellent Predestination).


Nos premières amours (comics, bande dessinée et littératures de l'Imaginaire) n'échappent pas à la règle. Du coup, dans mon périple à la découverte des chefs-d'œuvre de la SF, La Patrouille du Temps de Poul Anderson faisait figure d'incontournable (et la première œuvre de la liste n'étant pas estampillée "post-apocalyptique"). Ce prolifique écrivain du Golden Age de la science-fiction anglo-saxonne, mal traduit en France (du fait, sans doute et en partie, de ses positions très conservatrices à l'époque de la Guerre du Vietnam), est en outre assez méconnu malgré les nombreux prix littéraires qu'il a glanés (il fait partie des recordmen du nombre de prix Hugo) ; l'ouvrage qui nous intéresse aujourd'hui, sans être le chef-d'œuvre de l'auteur (Tau Zéro, Tempête d'une nuit d'été ou même Les Croisés du Cosmos sont des romans plus denses et de portée supérieure), est une sorte de mini-anthologie qui permet de se familiariser avec son style et ses thèmes de prédilection. S'il existe en tout onze textes traitant du sujet (Anderson a conçu nombre de sagas ou cycles fondés sur une succession de longues nouvelles), le recueil éponyme comprend chez J'Ai Lu ou Marabout quatre récits, alors qu'aux éditions Bélial un cinquième est ajouté.

Voyons voir de plus près ce recueil dont la première histoire est parue en 1955 : nous y suivons la formation et les premières missions de l'un de ces Gardiens du Temps, Manse Everard, un Américain recruté dans le but de rectifier les erreurs dans le flux temporel, voire les crimes contre le cours du temps. Avec son style alerte, sa grande culture (à l'instar de Zelazny, Anderson semble être très à l'aise avec les mythologies et connaît sur le bout des doigts les rouages de l'Histoire de l'humanité) et une vision rigoureuse du futur, l'auteur nous entraîne en différents points de notre continuum afin de tenter de rétablir ce qui a été, volontairement ou non, défait, menaçant ainsi jusqu'à son existence même.

Par sa configuration et les missions qu'elle se donne, cette Patrouille ressemble en de nombreux points à l'organisation décrite par Isaac Asimov dans La Fin de l'éternité, roman très réussi sur les paradoxes temporels. À la différence que Poul Anderson intègre nombre de péripéties dans ses récits très mouvementés, privilégiant l'action aux dialogues, dans lesquels le Patrouilleur Everard aura souvent fort à faire - et pourra rarement compter sur sa hiérarchie, voire sur ces Daneeliens qui, loin dans notre avenir, rectifièrent les balbutiements des premiers voyages temporels et instaurèrent les règles à l'origine de la Patrouille. Tout en nous expliquant l'élasticité de la trame temporelle (qui fait que, en gros, la modification d'un événement mineur n'aura que peu de répercussions, lesquelles seront elles-mêmes avalées par un flux se cicatrisant de lui-même), l'auteur, par le biais de ses personnages, stipule tout de même que certains événements majeurs, sorte de points nodaux dans le développement des civilisations, doivent être protégés car un changement dans ceux-ci entraînerait des bouleversements aux proportions inimaginables. C'est d'ailleurs ce qui semble être le cas dans la quatrième nouvelle (Delenda Est), où Everard, parti en vacances, se retrouve dans un monde différent de celui qu'il connaissait, avec une Amérique du XXème siècle figée à l'ère de la vapeur et adorant des divinités babyloniennes tandis que l'Europe est sous le joug d'un empire celte. Il comprend que quelque chose a modifié le continuum à un endroit précis de la trame temporelle, et il lui faut mener une enquête minutieuse et délicate sur l'Histoire de cette civilisation qui n'a pas évolué comme celle dont il est issu. C'est d'ailleurs le modus operandi des Patrouilleurs, qui tels des chrono-détectives, effectuent une enquête à rebours en partant des conséquences pour remonter aux causes premières afin de trouver l'événement-clef qui a tout fait basculer.


Cette manière de procéder est particulièrement bien mise en lumière dans la première nouvelle, qui fait figure d'introduction à l'univers et pourrait par conséquent servir de mode d'emploi à un jeu de rôles fondé sur la franchise : suite à sa formation à l'Académie des patrouilleurs (sise en plein oligocène, époque vierge de toute trace humaine et donc très peu susceptible d'engendrer de fâcheuses répercussions sur les civilisations à venir), Everard mène une première enquête moins routinière qu'elle n'en avait l'air, qui l'amènera avec un collègue anglais dans le Londres de 1894 afin de remonter à la source d'une découverte mystérieuse de lingots radioactifs dans un tumulus antique - l'occasion de se frotter à la perspicacité d'un "enquêteur privé" doté d'un puissant esprit de déduction mais dont le nom ne sera malicieusement jamais cité - aux lecteurs de deviner sans trop de difficulté l'identité de ce super-détective britannique. Une histoire virevoltante et ludique où l'on s'apercevra qu'il n'y a pas vraiment de place pour la sensiblerie et les sentiments dans les rangs de la Patrouille, dont les agents, même les moins expérimentés, sont régulièrement appelés à faire des choix drastiques afin de sauvegarder ce qui peut l'être.

L'histoire suivante (Brave to be a king) donne d'ailleurs le ton général des nouvelles : Everard se retrouve avec un cas de conscience, un de ses amis étant impliqué dans un événement majeur dans l'Antiquité, à l'époque des Guerres médiques - et il a disparu, le fripon ! C'est sa dulcinée qui le supplie d'aller le retrouver en cette époque, contrevenant ainsi à plusieurs des articles du règlement des Patrouilleurs. Pour son ami et les beaux yeux de la jeune femme (pour laquelle il voue un amour sans réciproque), Everard devra trouver ce qui est arrivé et tenter de réparer ce qui peut l'être avant l'intervention des autres Patrouilleurs, risquant ainsi son poste, si ce n'est sa vie. On va de surprise en surprise dans un univers présenté par le menu, foisonnant de descriptions minutieuses prouvant la puissante culture de l'écrivain.

Le troisième récit (The Only Game in Town), assez ambitieux mais moins intense, met Everard et un autre collègue aux prises avec des envoyés du grand Khan en... Amérique : une troupe de Mongols est sur le point d'annexer un continent entier au plus grand empire terrestre. Sauf que, malgré leur puissance technologique et leur expérience, les Patrouilleurs seront rapidement défaits par des Orientaux roublards ignorant la peur, et il leur faudra faire preuve de beaucoup de patience et d'autant de perspicacité pour se sortir de ce mauvais pas et préserver notre Histoire.


Quatre textes plaisants, bien construits, dotés d'un suspense de bon aloi et nantis d'une flopée de références culturelles et historiques qui procurent une lecture agréable et revigorante et offrent quelques petits vertiges malicieux dans les perspectives de paradoxes temporels.
À noter que les traducteurs qui ont officié sur ces textes ne sont pas toujours les mêmes, sans doute du fait des éditions originelles en magazine (la traduction de Michel Deutsch - deuxième nouvelle sur les quatre - apparaissant étrangement niaise) et que l'édition Marabout n'est pas exempte de coquilles disgracieuses malgré une présentation plaisante sur un papier au toucher agréable (on n'en fait plus des éditions de poche comme ça, ma bonne dame !).



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une excellente approche de la discontinuité temporelle, claire et bien argumentée - mais qui n'empêche pas parfois de donner le tournis.
  • Une écriture alerte, privilégiant le rythme et les happenings, parfaitement conçue pour le format court.
  • Un recueil plaisant aux textes sensiblement équivalents, donnant un très bon aperçu de l'œuvre générale (trouvable en intégrale).
  • Un auteur solidement documenté sur l'Histoire de l'humanité et les grands mythes fondateurs.

  • Des personnages transparents dont le caractère et les motivations peuvent apparaître désuets (seul plan sur lequel les textes peuvent apparaître datés).
  • Un héros manquant de charisme, à mi-chemin de l'espion laborieux et de l'aventurier à panache.
  • Quelques coquilles sans grande conséquence mais une traduction manquant parfois de punch et d'à-propos.
Good Omens
Par





C’était un beau jour, comme tous les précédents. Il s’en était déjà écoulé largement plus de sept, et la pluie n’était pas encore inventée. Mais un amoncellement de nuages à l’est d’Éden laissait entendre que le premier orage était en route et qu’il serait costaud.
L’ange à la Poterne d’Orient leva ses ailes au-dessus de sa tête pour s’abriter des premières gouttes.
« Pardon, fit-il poliment. Tu disais ?
 Je disais : ce n’est pas ce que j’appellerais un franc succès, répéta le serpent.
 Oh, en effet ! » admit l’ange, qui s’appelait Aziraphale.
« Franchement, je trouve Sa réaction disproportionnée. Enfin, quoi : c’est la première fois. D'ailleurs, qu’y a-t-il de si terrible à connaître la différence entre le Bien et le Mal ? Ça m’échappe.
 Il faut que ce soit une très mauvaise chose », pontifia Aziraphale sur le ton légèrement troublé de quelqu’un qui s’inquiète de ne pas voir le problème, lui non plus. « Tu n’aurais pas été mêlé à cette histoire, sinon.
 On m’a simplement dit : Va semer la pagaille, là-bas, expliqua le serpent, qui s’appelait Rampant - ceci dit, il songeait à changer de nom. Rampant… non, décidément ça ne lui allait pas du tout.
 Oui, mais toi, tu es un démon. Je ne sais pas si tu pourrais bien agir. Ce n’est pas… dans ta nature, tu vois. Sans vouloir t’offenser, bien sûr.
 Reconnais quand même que c’est cousu de fil blanc. Il leur montre bien l’Arbre et II fait les gros yeux en disant “Pas Touche”. Ça manque un peu de subtilité, non ? Franchement, Il aurait pu le planter au sommet d’une haute montagne, ou très loin d’ici. À se demander ce qu’Il mijote vraiment.  
 Mieux vaut ne pas trop y réfléchir. Comme je dis toujours, on ne pourra jamais comprendre l’ineffable. Il y a le Bien et il y a le Mal. Et si on fait Mal quand on te dit de Bien faire, on mérite d’être puni. Euh, enfin… »

Ainsi commence De bons présages dans la traduction qu’en fit Patrick Marcel avec beaucoup de talent… Mais c’est sous les plumes (associées pour le meilleur et pour le rire) des géniaux Terry Pratchett et Neil Gaiman que ce livre vit le jour dans la langue d’Albion sous le titre de Good Omens: The Nice and Accurate Prophecies of Agnes Nutter, Witch.

Si je vous parle de ce livre, ce n'est pas pour annoncer enfin la sortie de l'adaptation cinématographique par l'ancien Monty Pyton Terry Gilliam, puisqu'elle devait normalement compter à son générique Johnny Depp et un certain Robin Williams, malheureusement depuis quelque peu décédé... ce qui constitue, reconnaissons-le, un contretemps non négligeable. Puis bon, de toute façon... tout projet de Terry Gilliam dont on parle depuis plus de deux ans sans qu'il soit réalisé se transforme en best of de Queen, c'est bien connu (si vous avez la référence, que faites-vous sur cet article ?).
Non, si nous parlons aujourd'hui de ce livre, c'est parce que nous allons découvrir son adaptation télévisuelle financée par Amazon et diffusée sur la BBC et Amazon Prime. Je ne suis pas en retard, non... J'aborde cette mini-série parce qu'Amazon a l'excellente idée de la sortir en DVD et en BluRay ! Oui, bientôt, ce précieux pourra être vôtre grâce à Koba Films.

Autant vous le dire de suite, je suis en train d'écrire cette chronique dans un bureau où deux étagères sont consacrées à l’intégralité de l'œuvre du regretté Terry Pratchett et une autre à une bonne partie de celle de Neil Gaiman... je serai donc soit emballé par le projet tel un fanboy de base, soit dégoûté au point de déchaîner sur cette production une ire apte à faire passer la colère divine pour un caprice de nourrisson.


Au commencement, Dieu créa le livre


Good Omens, le livre, est donc le fruit des imaginations débridées de :
- Terry Pratchett, essentiellement connu pour sa longue saga de light fantasy (heroic fantasy parodique) Discworld (Les annales du Disque-Monde) à laquelle il me reviendra sans nul doute un jour de consacrer un long article ici-même tant j'ai de choses à dire à son sujet ;
- Neil Gaiman, lui aussi adulé par nombre de geeks mais dont le grand public connaît parfois mieux les œuvres en raison du succès de l'adaptation de certaines pour le grand écran (Coralie), le petit écran (American Gods) et de sa participation à quelques productions à succès (il a scénarisé quelques épisodes de Doctor Who, a joué son propre rôle dans l'épisode 21 de la saison 11 de Big Bang Theory et même le rôle de Dieu dans la saison 3 de Lucifer !).

In a gadda da vida, honey (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne une poignée de main virtuelle)  

Aziraphale et Rampant.
Gardez cette image en tête pour quand on parlera des effets spéciaux.
Le livre s'inspire de quelques poncifs des religions Abrahamiques pour les tourner en dérision dans une histoire d'amitié entre un ange (Aziraphale, qui offrit à Adam son épée de feu et offrit donc à l'Humanité l'opportunité de massacrer des trucs... oups !) et un démon (Rampant, alias Rampa, le serpent du jardin d'Eden, juste venu là pour mettre le souk en tentant cette gourde d'Eve).
Une telle amitié ne va évidemment pas de soi a priori et elle mettra des millénaires à s'épanouir, nous menant de la Genèse à ce qui pourrait bien être l'Apocalypse, rien de moins.
Car en effet, si Aziraphale et Rampa ronronnent doucement sur Terre, vivant depuis des siècles le quotidien d'humains aux pouvoirs d'ange (déchus ou non) et s'acquittant de-ci de-là de missions pour leur camp, leur confortable situation va bientôt être perturbée par l'annonce prochaine de la Fin des Temps. Voilà qui est fâcheux.
Les voilà donc décidant de concert (et en contravention absolue avec les règles de leurs supérieurs) de garder un œil sur Abaddon (coucou, les fans de Warhammer 40K !) Dowling, fils d'un diplomate américain en Grande-Bretagne et supposément né pour être l'incarnation de l'Antéchrist. Le plan est simple : éduquer l'enfant de façon à ce qu'il soit toujours hésitant entre le Bien et le Mal afin qu'aucun camp ne gagne au bout de compte. Les deux compères espèrent ainsi retarder autant que possible la fin de toutes choses.
Et, au passage... ça fait ma deuxième chronique d'affilée parlant de la Bible... ça commence à bien faire, les petits gars !

Antichrist Superstar (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne un bisou virtuel)

Ces étranges nonnes ont bien déconné avec le bébé !
Mais bon... c'était peut-être prévu, après tout...
Néanmoins, c'était sans compter qu'un plan divin a forcément toujours quelques longueurs d'avance...
Abaddon est un gosse comme les autres. Un malencontreux échange à la naissance a suffi pour mettre l'Antéchrist entre les mains d'une famille banale de Lower Tadfield, dans l'Oxfordshire, un lieu cher à Pratchett en raison du fait que son théâtre fut le premier à mettre en scène ses textes théâtraux.
C'est d'ailleurs un peu ce que l'on y trouve dans le roman lorsque l'on fait la connaissance de l'enfant-antéchrist : Adam Young.
Inconscient de ses pouvoirs comme de son rôle à venir, élevés par deux anglais moyens, c'est un garçon charismatique qui s'est entouré de trois amis et a recréé autour de lui sans le vouloir un monde proche de celui du héros de la série littéraire William (de Richmal Crompton), sans doute convaincu que c'est là la quintessence d'une enfance anglaise.

The four horsemen (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne un mensonge affirmant que tu as tout mon respect)

Eux, je les aurais imaginés plus effrayants mais non, c'est bien vu.
On en parlera.
Plus l'enfant se découvre et plus nous faisons connaissance avec de nouveaux personnages.
Il y a tout d'abord le fameux chien des Enfers que l'enfant doit baptiser et dont le nom dictera la forme. Innocent de sa destinée, Adam l'appelle donc Toutou... s'assurant la présence d'un compagnon de jeu certes démoniaque mais mignon tout plein et très joueur.
Viennent également les motards de l'Apocalypse (oui, ils ont des bécanes, ici... Pratchett réutilisera d'ailleurs plusieurs fois ce gimmick dans Discworld avec La Mort qui délaissera parfois son destrier Bigadin pour une moto).
Ils sont évidemment au nombre de quatre.
« Pollution » remplace « Pestilence » depuis que celui-ci a pris sa retraite (en marmonnant quelque chose au sujet de cette saleté de pénicilline) et hérite de ses attributs, notamment sa couleur : le blanc.
« Guerre » reprend le rouge qui lui est associé de tous temps jusque dans les films belges (vu que "Le rouge, c'est la couleur du sang, la couleur des Indiens !"... big up à ceux qui ont la référence). Guerre est munie d'une épée... genre épée de feu... hum. Oups !
« Famine » hérite du noir.
Et enfin, « La Mort » est, comme toujours avec Pratchett, ce personnage archétypal squelettique couvert d'une robe de bure et qui s'exprime toujours en lettres majuscules. Il faut savoir que La Mort est un personnage central de l'univers de Pratchett (voir encadré tout noir et tout triste un peu plus bas...).
Arrivent enfin Anathème Bidule (descendante d'Agnès Barge) et Newton Pulsifer (descendant qui s'ignore de l'Inquisiteur Major Vous-Ne-Commettrez-Point-L'Adultère Pulsifer). Elle veille à la réalisation des prophéties de son ancêtre permettant de retrouver l'Antéchrist, et lui vient, par un hasard qui tient de la destinée, de rejoindre un ordre militaire déserté voué à traquer les sorcières.


Prophecy (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne un tango virtuel passionné en compagnie de notre rédac' chef)

Comme dirait l'autre : "Tu ne m'as pas crue, tu m'auras cuite."
Le début de l'histoire de ces deux derniers personnages commence au XVIIe siècle. À cette époque vivait Agnès Barge, la seule véritable prophétesse ayant jamais existé. Elle écrivit un livre intitulé Les Belles et Bonnes Prophéties d'Agnès Barge. Ce livre se vendit peu... certes, chaque prophétie y est parfaitement correcte mais tellement focalisée à chaque fois sur un détail que l'on en remarque difficilement la véracité si l'on n'est pas impliqué dans les faits en question.
Agnès Barge ne l'a fait publier que pour en obtenir un exemplaire gratuit. Elle a légué cet ouvrage à ses héritiers de génération en génération jusqu'à ce qu'il arrive entre les mains d'Anathème Bidule qui a pour mission de l'apprendre par cœur, histoire de reconnaître les signes lorsqu'ils se matérialiseront sous ses yeux.
Accusée de sorcellerie, Agnès fut mise au bûcher par l'Inquisiteur Major Vous-Ne-Commettrez-Point-L'Adultère Pulsifer. Cependant, comme elle avait vu cette fin dans ses prédictions, elle avait emballé 80 livres de poudre à canon et 40 livres de clous à toiture dans ses jupons. C'est avec le sens du devoir accompli qu'Agnès explosa donc sur le bûcher, tuant tous les spectateurs de son exécution et laissant donc à son livre le soin de traverser les âges pour préparer sa lignée à contrer l'Apocalypse.

Et ainsi, le livre décrira l'histoire de ce duo improbable angélico-démoniaque et de deux humains éclairés par leurs aïeux tentant de déjouer l'Apocalypse au nez et à la barbe de l'Enfer comme du Paradis.
Y parviendront-ils ? Il fallait autrefois lire le livre pour le savoir. Désormais, on peut aussi regarder cette mini-série !
Mais lisez le livre quand même. Pratchett, c'est tellement bon !
Oui, je suis l'objectivité incarnée, à n'en pas douter.


Et puis ensuite, Neil créa le live...


Il se dit dans les milieux autorisés à se dire ce genre de choses que, de retour des obsèques de son ami Terry, Neil Gaiman annonça à sa femme qu'il commençait immédiatement l'écriture de l'adaptation télévisuelle de Good Omens. Une façon, certes, de garder encore auprès de lui l'esprit de son coauteur (qui avait, de leur propre aveu, écrit bien plus de la moitié de l'ouvrage) mais aussi, sans doute, de ne plus procrastiner de quelque façon que ce soit et d'enfin mener à bien ce projet auquel Terry tenait beaucoup... Et cela, pour nous, augure du bon. Car adapter avec le cœur le travail de deux cerveaux géniaux... Pardon ? Oui, objectivité, je vous ai dit !

L'histoire 


Sans surprise, l'auteur a respecté son travail (que c'est étonnant !) et nous livre une histoire fidèle au matériau d'origine et agrémentée bien comme il faut de ce que l'image pouvait lui apporter (eh ! c'est que le Neil n'est pas à son coup d'essai, en matière de télé, hein !).
On zappe d'un personnage à l'autre, d'une époque à l'autre,
d'une intrigue à l'autre et non.
Non, non, non, ce n'est en rien un défaut !
Et c'est déjà le moment de dézinguer du collègue... Comme dit dans d'autres chroniques, avant de rédiger, j'aime lire au préalable les critiques et articles sur d'autres sites et j'ai lu... des énormités !
La pire consistant à dire, dans les grandes lignes, que la narration est compliquée à suivre avec cette manie de zapper d'un personnage à l'autre et d'une intrigue à l'autre.
Mais c'est ridicule. C'est pile poil l'écriture de Pratchett. On zappe de personnage et de lieu à chaque chapitre jusqu'à ce que tous les destins se croisent et interagissent. C'est son schéma habituel. C'est justement très sympa, de retrouver dans une série cette façon de faire qui est presque une signature tant chez lui c'est récurrent.
Autre critique imbécile que j'ai pu lire : "Gnèèèh, c'est absurde.". Bravo, champion ! Oui. C'est de l'humour british et par conséquent souvent absurde, oui, bravo. Monty Python, tout ça... Ah ben oui, ça change des sketches sur les téléphones portables et les réseaux sociaux, hein ? Ah ben, il faut sortir, un peu !
Dernière stupidité : "Les changements de rythme, c'est perturbant : le début est très lent, puis..", boucle-la ! Tais-toi et va mater des soaps US insipides en comatant dans ton divan défoncé par des années de visionnage avec le cerveau sur off, baltringue ! C'est là aussi du Pratchett ! Pratchett construit méticuleusement ses univers et aime nous les faire connaître souvent jusqu'à leurs origines. Ici, on parle d'événements contemporains et l'histoire commence à la création de la Terre. Pas seulement parce qu'on a là un récit parodiant la Bible et donc la Genèse mais aussi parce que c'est marrant. La voix off qui donne au début l'âge exact de la Terre au jour près, c'est drôle, espèce de butor à pieds plats ridicule. Va donc faire une critique de la mire, ce sera plus de ton niveau !
Argh... je hais les gens.
Pardon.
Mais bon, certains le cherchent un peu, quand même !

La technique


"Tolkien’s dead.
JK Rowling said no.
Philip Pullman couldn’t make it.
Hi, I’m Terry Pratchett."
Et là aussi, il va falloir rebondir sur les propos de certaines et certains...
"Les effets spéciaux, parfois, c'est cheap, hein, façon années 80, limite !".
Mais non. Mais carrément pas. Mais tellement pas ! Regarde l'ensemble de la mini-série et prends du recul : certains effets sont en effet un peu ringards et d'autres non... Qu'est-ce que tu en conclus, bougrure d'andouille fourrée à la stupidité ? Ben que c'est sans doute un choix, non ? Quels effets sont ridicules et quels effets sont stylés ? Ça va ? Tu commences à comprendre ? Non ? Ajoute à ma remarque notre découverte d'au-dessus : humour absurde et british. Aaah, ça commence à venir... Oui, c'est ça, bravo champion ! On a droit à du pastiche et à de la parodie sous forme d'hommage à divers cinémas d'antan et à des petits saluts à leurs effets spéciaux. Quand on voit le niveau de certains effets, croire qu'il ne leur a pas été possible de faire un CGI de Rampa version serpentiforme qui ressemble moins à une créature en latex est assez naïf.
À chaque fois que les effets sont un peu cheap, ça renforce un procédé comique.
Et ce serait une coïncidence ?
Pour croire Gaiman et Pratchett incapables d'autodérision, il faut ne rien connaître d'eux. Pour preuve, la photo de Pratchett qui illustre ce paragraphe. Le gars arborait fièrement ce t-shirt lorsqu'il participait à des séances de dédicaces. Ne me dites pas qu'il n'y a pas là la preuve indéniable d'une autodérision évidente. Enfin quoi ! Ce n'est pas Amélie Nothomb qui porterait ça ! Pardon ? Oui, encore une photo de Pratchett, oui. J'adorais cet auteur, je fais ce que je veux, na !

À part ça, la photographie est souvent superbe et très signifiante, les couleurs et lieux visités parlent parfois autant que l'action elle-même. C'est très réfléchi et très abouti. 

La distribution


Okay, je l'avoue, ma famille toute entière est composée de Whovians. Vous savez, ces personnes bizarres qui poussent des petits glapissements de jouissance quand ils voient une cabine téléphonique bleue avec "Police Public Call Box" dessus... Alors quand on voit au même générique les noms des deux auteurs dont on a déjà parlé associé à celui de David "10th doctor" Tennant, on arrête tout, on sacrifie quelques adiposes au dieu des séries et on s'installe dans le canapé en espérant le meilleur.

Vous aurez compris que j'ai jusque-là eu ce que je souhaitais de cette série qualitativement parlant. Reste à voir ce que le casting a donné et c'est... encore une réussite !

Je m'attendais à un David Tennant des grands soirs pour incarner Rampa et c'est bien ce à quoi l'on a droit : surjeu, cabotinage, charme, démence, élégance, postiches et déguisements... le bon David se lâche ici complètement et prend de toute évidence un pied monumental à incarner ce démon accro à la vie terrestre.
Avec une carrière télévisuelle aussi variée que réussie (ne citons que Doctor Who, Broadchurch ou Jessica Jones par exemple), Tennant est le genre de comédien à qui il semble possible d'incarner peu ou prou n'importe quoi. D'ailleurs, je recommande aux plus anglophiles d'entre vous la série d'animation Final Space où il prête sa voix au méchant : il y est irrésistible. Mais nous reviendrons aux voix plus tard.
Son Rampa est diablement sympathique et je ne vois pas vraiment quel autre acteur aurait pu le jouer de cette façon. Certes, il y a d'autres manières possibles d'incarner cette boule de vices et de corruption mais Tennant tient là une incarnation oscillante, sournoise, presque ophidienne... autant dire que l'on ne saurait être davantage dans le ton !
L'on ne peut que comprendre l'affection que lui porte bientôt Aziraphale tant effectivement, malgré ses péchés en cascade, ce Rampa déborde de sympathie. Et c'est là que le surjeu devient étonnamment un outil de la finesse : Rampa est le serpent du jardin d’Éden, le tentateur ultime (et pourtant primordial). Le seul, sans doute, à être ouvertement démoniaque mais néanmoins capable d'inspirer un sentiment d'amitié à un parangon de vertu tel qu'Aziraphale.

Venons-y, à Arziraphale... À mon grand désarroi, je ne connaissais pas son interprète avant cette série. Michael Sheen. Comment ? Mais ce nom me dit pourtant quelque ch... Quoi ? Mais... J'ai regardé cette série en entier sans jamais, jamais me rendre compte que je connaissais ce comédien et l'avais vu dans des tas de films (les Underworld, Prisonniers du temps, Blood diamond, les Twilight - oui, j'ai vu ça, non, je n'en suis pas fier -, Minuit à Paris, Secret d'état, Le voyage du Docteur Dolittle...) et à la télé (Masters of sex et actuellement Prodigal son bientôt diffusé sur TF1). Mais non. Mais... cette simple coloration aurait-elle eu raison de mon œil avisé ? Quelques poils teints en blancs suffiraient-ils pour tromper ma vigilance de spectateur ? Suis-je à ce point facile à duper ?
Que nenni. Sheen offre simplement ici une interprétation loin de ses rôles habituels. Son visage rond et ses boucles blanches, son sourire angélique et sa voix suave lui permettent de nous servir un Aziraphale plus convaincant en ange un peu maladroit et naïf que toutes les images mentales que j'avais pu me faire lors de la lecture du livre.
Comprenons-nous bien : j'aime David Tennant mais Sheen est selon moi le comédien qui porte cette série. Il émane de lui un angélisme et une candeur tellement crédibles que le metteur en scène amateur que je suis ne peut qu'envier ceux qui ont la chance de le diriger. Ce comédien semble être une Rolls : la classe brit' à l'état pur qui se dirige d'un seul doigt !
Magistral.

L'alchimie entre les comédiens fonctionne à merveille et donne naissance à une amitié touchante et crédible entre les personnages. Pas étonnant que nombre de fans réclament une suite (ne rêvez pas, les gars... on est au bout du livre, là... personnellement, je n'y crois pas une seconde et je trouve que c'est très bien ainsi) : on n'a pas envie de lâcher ces deux compères.

I want to ride my bicycle, I want to ride my bike...
Pour le reste du cast, on vogue entre le bon et l'excellent. Je retiendrai personnellement...
Frances McDormand (Les panneaux de la vengeance...) qui offre sa voix à Dieu qui est donc ici une femme (mes amitiés à Dogma et à Alanis Morissette, au passage).
Benedict Cumberbatch (Sherlock, les gars !) qui sacrifie sa voix à Satan et c'est... un choix très pertinent !
John Hamm (Top gun : Maverick...) qui est un archange Gabriel chic et proche du golden boy.
Michael McKean (qui sera pour moi éternellement Chuck McGill dans Better Call Saul mais qui a bien d'autres médailles accrochées au poitrail) qui interprète l'halluciné sergent inquisiteur Shadwell, dernier chasseur de sorcières.
Adriana Arjona (True detective...) qui joue Anathème Bidule est tout à fait charmante en occultiste à la voie toute tracée par une aïeule prophétesse.
Mais aucun ne démérite et même les quatre enfants (Adam et ses amis) méritent des louanges : ça joue très bien et tout est très convaincant et... diablement british. Parce que, oui, il va falloir y venir.


It's so brit !


Un cameo de Shakespeare, ça se fête !
J'en ai vu des séries, depuis le temps ! Des bonnes, des mauvaises ; des idiotes, des complexes ; des chères, des indigentes ; de toutes longueurs, de tous styles, de tous les genres et de toutes nationalités mais... mais les séries britanniques, lorsqu'elles sont réussies, ont ce quelque chose, ce charme immédiat que l'on attend en vain lorsque l'on passe ensuite à une production venant d'ailleurs.
Cet effet se fera immanquablement sentir après Good Omens mais il sera plus présent encore si vous êtes un anglophile et que vous avez dégusté ce petit nectar dans la langue de Shakespeare (d'ailleurs présent dans la série en personne... enfin... joué par un comédien, hein !).
Saperlipopette de petit bonhomme en bois vernis ! Mais comme l'anglais sonne bien dans les bouches de Tennant et Sheen. Que c'est beau, smart, élégant, bien articulé, accessible, bien joué, vivant, moelleux... Revenir ensuite aux séries américaines en V.O. donne l'impression d'écouter sur une cassette audio de seconde main rembobinée de travers par un manchot une musique que l'on a l'habitude d'entendre en haute fidélité numérique.
Au niveau musical, ça déborde là aussi de cet esprit so british, même si on n'a pas que cela.
On aura évidemment pas mal de Queen... En effet, un running gag du roman se base sur la croyance rapportée par Gaiman que tout enregistrement de musique laissé dans une voiture pendant plus de deux semaines se transformerait comme par magie en un album Best of Queen. Au fur et à mesure que le livre progresse, chaque fois que le démon Rampa tente de changer la musique dans sa voiture pendant qu'il conduisait, il lui est impossible d'échapper à la voix de Freddie Mercury. Certains pisse-froid estiment que la blague ne fonctionne pas de nos jours où les médias physiques sont en train de disparaître puisque même la Bentley vintage de Crowley de 1934 est équipée d'un récepteur de radio satellite. Mais les réalisateurs ont quand même mis du Queen partout... des extraits dont les paroles collent le plus souvent à l'action, en plus. Merci pour ce bras d'honneur, les gars. Ça fait plaisir. Parce que je l'avais adoré, ce running gag du bouquin !
"Tu as vu, Newton, cette liste d'excellents groupes ! Voilà une liste d'enfer !
- Une liste paradisiaque, Anathème. Une liste paradisiaque."
À part ça, on a Muse, The Killers, Tori Amos, Elvis Presley, Arcade Fire, ZZ Top, Wings, AC/DC, Franz Ferdinand, Fall Out Boy, The Rolling Stones, Bruce Springsteen, Santana, My chemical Romance, Blue Oÿster Cult, Led Zeppelin, The Beatles, Scorpions, The Doors, Stevie Wonder, Scissor Sisters, Nick Cave, The Cure, Peter Gabriel, OMD, Tom Waits, Talking Heads, Leonard Cohen, The Clash, Prince, Panic! At the disco, Scott Bradley's Post Modern Jukebox, Adele, David Bowie et d'autres encore... rien que des petits nouveaux prometteurs à qui on souhaite de percer !
Oui, cette vanne est éculée, oui.
Mais c'est comme les best of de Queen. Quand on laisse un chroniqueur lister autant de groupes mythiques, l'excellente vanne qui suit devient automatiquement cette blague rance.

Conclusion

Inutile de vous faire un dessin, je vous conseille vivement de vous délecter de ce bonbon télévisuel qu'est Good Omens. Si toutefois vous n'aimiez pas ce que vous allez découvrir... ne venez pas vous plaindre auprès de moi. Je serais bien fichu de relâcher sur vous cette "ire apte à faire passer la colère divine pour un caprice de nourrisson" que je n'ai pas eu le loisir d'abattre sur la série.
Bon visionnage et merci de m'avoir lu.

Mais, en guise d'au revoir, je tenais à faire aussi un dernier adieu.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'histoire.
  • L'humour.
  • Le jeu des comédiens.
  • La photographie.
  • Ben... tout, en fait...

  • Le générique franchement long et non chapitré sur le Blu Ray... il faut le passer en avance rapide ou le regarder. Il est très beau, hein. Mais long, si long.
  • Non, rien. Sauf certains collègues chroniqueurs, peut-être...