Maudit sois-tu 3/3 - Shelley
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La trilogie Maudit sois-tu se clôt ici, à la fin de cette narration à rebours, par un tome consacré à Mary Shelley.
Et, loin d'être une malédiction, c'est plutôt une bénédiction pour les bienheureux lecteurs que nous sommes !



Ankama, avec ce triptyque, s'est fendu d'une œuvre intéressante mêlant personnages fictifs et figures historiques réelles au sein d'un récit fleurant bon le fantastique à l'ancienne.
Le premier volume consacré à Zaroff se déroulait en 2019, le deuxième mettant en scène le professeur Moreau se déroulait en 1948... Remontons maintenant plus loin encore, aux sources de tout ce mal, en l'année 1816, afin de trouver enfin les réponses aux questionnements lancés par la série.

Hors de question de changer une équipe et un concept qui gagnent et nous retrouverons donc Philippe Pelaez à l'écriture et Carlos Puerta au dessin. Tous deux signent un ultime album dans la droite ligne des précédents, faisant montre d'une cohérence narrative et d'une constance dans la recherche de qualité qui devraient en faire réfléchir plus d'un. Inutile donc, ici, de revenir sur les qualités intrinsèques de la série (référez-vous pour cela aux deux chroniques précédentes) mais attardons-nous sur ce que ce tome 3 apporte aux deux autres.

Sur les bords du lac Léman, la villa Diodati fut habitée par Lord Byron, Mary Shelley, Percy Shelley, John Polidori et d'autres de leurs amis durant l'été de 1816. C'est lors de ce séjour que furent rédigées les bases des classiques récits d'horreur Frankenstein et Le Vampire, deux récits mettant en scène des morts revenant à la vie. Mais Frankenstein (le plus immortel des romans traitant de l'immortalité), celui de Mary, aspire à une résurrection provoquée par la science... une renaissance que Mary espérait sans doute plus que tout possible tant son existence fut jalonnée de décès tragiques et douloureux.

Dans cette BD, au bord de ce lac, on voit la jeune et belle Mary Shelley s'éprendre du médecin attitré de Lord Byron, le très remarquable John Polidori. Ce dernier, aidé en cela par Giovanni Aldini et le docteur Robert Darwin (père de Charles), est parvenu à rendre vie à des tissus nécrosés à l'aide d'impulsions électriques. Le lieutenant Joseph Burton, pour sa part, a eu l'idée de plonger les tissus morts dans du liquide physiologique... idée intéressante mais voué à l'échec, le chlorure de calcium étant trop conducteur d'électricité.

C'est, selon la BD, la description de ces expériences qui donnera à Mary l'inspiration pour écrire Frankenstein et Mary y aurait, par cette histoire, inspiré à Polidori une théorie philosophique de la chair impliquant une mémoire du corps. Le corps, décédé, refuserait la résurrection... mais assembler des membres d'origines différentes en un seul corps aux membres déracinés pourrait les obliger à tout oublier de leurs origines et, peut-être, vierges de tout souvenir, à mieux accepter de revenir à la vie.

Le coup de cœur de Mary pour Polidori ne durera qu'un temps et terminera en humiliation pour le jeune docteur. Malheureusement, ce qui ne fut qu'une amourette pour elle devint une obsession pour Polidori qui sombra peu à peu dans la démente obsession de mettre à bien l'œuvre imaginée par son aimée pour son roman... allant jusqu'à tuer pour se procurer des cadavres toujours plus frais à démembrer et à rassembler en un macabre puzzle grotesque.

Invoquant nombre de grandes figures de la littérature, cette BD fait même intervenir le révérend Brontë (père des sœurs Brontë) et la petite Emily encore enfant dans une scène de confession sous tension où Polidori prend conscience d'avoir voulu s'asseoir à la table de Dieu mais de n'en avoir jamais été que la négation.

C'est sur un retournement de situation habile et tout à fait convaincant que ce tome 3 met fin à l'arc narratif entrepris depuis le tome 1. Un retournement qui ne sera sans doute prévisible avant son dévoilement qu'aux yeux d'une poignée de lecteurs très attentifs mais qui, à la relecture de l'ensemble, s'avère avoir été patiemment distillé tout au long de cette narration à rebours. Cette seule vérité explique tout, des motivations des personnages aux incroyables capacités de Moreau, personnage central du tome 1. 

"Qu'est-ce qui peut arrêter un cœur déterminé et une résolution bien arrêtée ?"
(Mary Shelley, in Frankenstein ou Le Prométhée Moderne). 

Visiblement, pas grand-chose : cette trilogie est rien moins qu'un projet ambitieux mené à bien, de mains de maîtres, de bout en bout. On sent les auteurs sûrs de leur fait, certains qu'il y a là une bonne histoire à raconter et décidés à la partager.
Invoquer autant de grandes figures historiques, les mêler à autant de créatures de fiction et fondre le tout en un récit de trois albums teintés de fantastique magnifiquement dessinés et narrés nous offrant une histoire remontant peu à peu jusqu'à ses propres origines.
Faire cela en parvenant à ménager jusqu'au dernier tome le suspense autour de ce qui engendrera l'ensemble.
Se risquer, au-delà de ce petit exploit narratif, à susciter chez le lecteurs des réflexions d'ordre philosophique sur la destinée, sur la foi, sur la santé mentale, sur la place de la mort, sur la médecine, sur l'éthique, sur le paradoxe inhérent à tout acte médical consistant à injecter des doses modérées de poison afin d'aider le corps à guérir par réaction...
Tenter tout cela, ça s'appelle l'audace, l'ambition ou la démesure.
Mais réussir tout cela en l'espace de quelques cases réparties sur à peine 150 pages, ça porte un nom et un seul : la maestria


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Belle, érudite et bien conçue, cette trilogie est un modèle du genre.
  • L'intégration de figures notoires de notre histoire et de la fiction est une bonne idée très bien exploitée.
  • Le dessin est bluffant de réalisme et trouble parfois par cette façon qu'il a, comme la narration, de confondre fiction et réalité.
  • A de rares instants, certains visages semblent capturés entre deux expressions faciales... ce qui engendre en réalité un trouble que l'on peut aussi considérer positif, en ce qu'il est vecteur de doutes.
  • Une bonne compréhension de l'ensemble nécessite un minimum de connaissance sur les personnages historiques... Mais comment reprocher à une œuvre de demander à ses lecteurs un minimum d'érudition ?
DC Infinite, phase 2 : Harley Quinn, Joker, Nightwing, Robin...
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Après les sorties des poids lourds que sont Infinite Frontier, Batman, Superman et Wonder Woman (cf. notre article sur la phase 1), voici venir quelques poids plus légers mais néanmoins compétitifs : Nightwing, Joker, Harley Quinn et Robin.


NIGHTWING, tome 1 : Le saut dans la lumière

Commençons avec celui qui a l'honneur de l'image nous servant ici de titre : Nightwing ! Enfin de retour à Blüdhaven en pleine possession de ses souvenirs et de ses capacités, Dick Grayson va cette fois se lancer dans une enquête sur le nouveau maire de sa ville d'adoption, propulsé au pouvoir par le crime organisé. Ce maire est une femme et elle porte le lourd patronyme de Zucco, le même nom que celui de l'assassin des parents de Dick... Blüdhaven, c'est la Gotham de Nightwing : une ville violente aux élites corrompues. Mais Dick n'est pas Bruce et si la chauve-souris veut sauver ses concitoyens, Nightwing a l'espoir de les inspirer pour leur insuffler la force de se sauver eux-mêmes.

Nightwing est un personnage qui incarne ce que devrait toujours être un héros : un homme avec ses failles, qui commet des erreurs mais dont la pureté des intentions et la foi en l'Humanité sont incontestables. Ajoutez son humour on ne peut plus particulier et vous obtenez sans doute le héros le plus sympathique de l'écurie DC.

Ici, entre les mains très expertes de Tom Taylor au scénario (Les s7pt secrets, Injustice...) et Bruno Redondo au dessin, il va naviguer entre l'affaire de cette maire Zucco et une enquête sur des meurtres dont les victimes ont le cœur arraché. Il sera en cela aidé par Tim Drake, le "meilleur Robin" à ses yeux (alias Red Robinà. La relation telle que décrite ici entre les deux jeunes hommes est parfaitement caractérisée dans cette sorte de rivalité complice qu'ils déploient. 
 
En parallèle de cela, il découvrira des mains de Barbara Gordon, qu'Alfred Pennyworth l'a cité dans son testament dans le but de lui léguer une fortune proprement insoupçonnable de la part d'un majordome (insoupçonnable mais suffisamment crédible, néanmoins). Désirant s’investir et investir pour améliorer la qualité de vie des plus précaires, Dick va se mettre en tête de créer un projet pouvant changer la face de sa ville et inspirer d'autres œuvres similaires partout où l'on en a besoin.

Ce tome se veut être un nouveau point d’entrée dans la vie du personnage en faisant quasiment table rase du passé et c'est une excellente chose car c'est fait avec une maestria d'écriture qui rend la lecture aussi fluide et agréable que les traits du dessinateur, d'une modernité et d'une simplicité qui confinent à l'évidence.

Chez DC Comics, Tom Taylor a bossé sur Earth 2, les séries Injustice (cité plus haut) et DCeased ou encore Suicide Squad . Mais surtout, il est à la barre de Superman : Son of Kal El où il narre les événements impliquant Jon Kent. DC a visiblement décidé de lui confier l'avenir des deux successeurs des héros emblématiques que sont Batman et Superman. Son Nightwing est lumineux, c'est un homme du jour heureux de partager la vie simple de la rue avec ses proches et ses voisins mais, la nuit, quand le besoin s'en fait sentir, il enfile le costume le plus moulant de toute la bat family pour amener toute sa lumière au cœur des ténèbres. Ce n'est pas anodin si, au lieu de demander des conseils à Bruce sur la façon d'utiliser la fortune d'Alfred pour changer durablement les choses, il échange à ce sujet avec Superman : ce que symbolise le Kryptonien est sans doute, à moindre échelle, ce que veut représenter Nightwing dans sa ville. La conversation entre eux consacre d'ailleurs Nightwing de belle façon tant il reçoit la validation de Clark Kent. Bruno Redondo, lui, offre à cet album une patte rare dans les comics contemporains. Efficace sans esbrouffe, elle souligne avec talent la justesse d'écriture de Taylor dans les rapports entre les personnages et sait tout autant se faire énergique et lisible dans les scènes d'action, par un découpage intuitif et astucieux. 

Album accessible, aussi charmant que son héros et intéressant jusqu'à la dernière case, Le saut dans la lumière (titre rappelant les talents de voltigeur et le côté solaire du personnage) est une agréable descente dans Blüdhaven avec le meilleur des guides. Un album à recommander à tous ! Une absolue réussite qu'il est aussi agréable de lire que de relire.


JOKER, tome 1 : La chasse au clown

Poursuivons avec le tome qui, un peu filou, a choisi de s'intituler Joker. Disons-le d'emblée : ça a tout d'un moyen un peu facile de s'attirer un vaste lectorat. Parce que, objectivement, il devrait jusque là se nommer James Gordon. C'est en effet notre bon vieux commissaire retraité du Gotham City Police Department qui occupe ici le rôle central, c'est lui dont on entend la voix off dans des bandeaux qui fleurent bon l'ambiance de polar, c'est de sa famille que l'on parle et des conséquences désastreuses qu'a pu avoir pour elle le fait d'avoir croisé la route dudit Joker. Ici, le Joker est tel le Fantomas des films avec De Funès : c'est après lui qu'on court mais on le voit fort peu et, à dire vrai, il n'est guère aussi intéressant qu'il pourrait l'être (ouais, j'ai comparé le Joker à Fantomas... qu'est-ce que tu vas faire, hein ?). Par contre, Jim s'y montre, lui, extrêmement bien développé et sa relation avec sa fille Barbara (à qui il avoue enfin qu'il connaît ses identités secrètes) est touchante et bien posée.

Scénaristiquement, Gordon est ici retraité depuis peu. Il est encore très déstabilisé par son infection datant de Le Batman qui rit qui le vit se retourner contre Gotham et ses habitants. Il pense encore quotidiennement à la fin abrupte de son fils et reste très marqué par ce que le Joker a infligé à sa fille dans les événements de Killing Joke. Impuissant, frustré, désœuvré et ne jouissant que d'une trop maigre retraite pour véritablement jouir d'un repos mérité, il est hanté par trop de cicatrices du passé dont il doit la majorité à ce bouffon grimaçant dont ils avaient, initialement, eu bien tort de ne pas suffisamment se méfier. Mais où est-il, ce damné fou furieux ? La fin de Joker War a obligé le criminel à s'éloigner de Gotham et à aller prendre quelques congés au soleil. Au cours des derniers mois, ce dernier avait quand même volé la fortune de Bruce Wayne et l'arsenal de Batman, plongé Gotham dans le chaos et détruit l'asile d'Arkham dans le très meurtrier attentat du Jour A... Alors quand, après tout le mal qu'il a fait, une jeune femme mystérieuse propose de financer Gordon de façon illimitée pour l'aider à retrouver le Joker dans le but avoué de mettre définitivement fin à son existence, Jim n'hésite guère. Avec l'aide à distance de Barbara et le soutien d'un Batman mal informé sur l'objectif réel de la mission, le vieil homme va se lancer dans La chasse au clown

James Tynion IV (j'ignore pourquoi mes parents n'ont pas foutu un chiffre dans mon blase, c'est trop stylé) développe ici un récit d'enquête narré au rythme des pensées intimes de James Gordon. C'est un procédé qui était déjà présent dans Batman - Année un et ça fonctionne ici à merveille dans la première partie très sombre du récit. Malheureusement et bizarrement, l'album cède ensuite à une vision très peu enthousiasmante du Joker, trop bouffon et trop peu criminel (dans son attitude, hein, pas dans les faits : il flingue du monde !). Protégé par une sorte d'organisation internationale offrant des lieux de villégiature à de super criminels en vacances, le Joker y montre un visage souvent trop ridicule. Il se reprend néanmoins par moments et son retour aux affaires en fin de tome le ramène à nous d'intelligente façon dans un questionnement intéressant : pourquoi n'élimine-t-il pas Gordon ? Pourquoi jouer avec lui au chat et à la souris alors qu'il a maintes fois le loisir de l'éliminer ? Voilà une narration qui, au final, aura peut-être encore une facette supplémentaire du clown à nous faire découvrir, après tout...

Le trait de Guillem March, quant à lui, montre une certaine parenté (parfois) avec le travail de Brian Bolland sur Killing Joke, qui constitue en quelque sorte l'origine de ce récit : c'est le comic emblématique dans lequel Gordon est la victime collatérale du duel entre le Joker et la chauve-souris. Un trait maîtrisé, parfois halluciné mais toujours lisible. (Thomas se permet un encart, lui aussi ayant beaucoup apprécié ce tome, cf. sa critique sur son site. Cette nouvelle série, revendiquant pleinement l'héritage du titre d'Alan Moore, complémente aussi à sa façon le très clivant Trois Jokers, qui, on le rappelle, avait été détesté par Grizzly là où Thomas lui trouvait une certaine audace et des qualités graphiques indéniables. Urban Comics a déjà annoncé que Joker Infinite serait achevé au terme de son troisième volume, prévu le 2 septembre prochain.)

Le plus étrange dans cet ouvrage reste sans doute le choix d'illustration de la couverture... On vous laissera vous faire votre avis, mais... hum...


HARLEY QUINN, tome 1 : Bienvenue à la maison !

Puisque l'on a parlé du Joker, parlons maintenant de son ex : Harley Quinn. Monsieur J a certes plus ou moins remplacé l'extravagante arlequine par la très intéressante et ambitieuse Punchline, mais ça n'empêche nullement Harley de continuer à exister chez DC. Dans une logique mi-narrative, mi-marketing, la psy la plus timbrée de la BD s'efforce désormais de devenir une héroïne, histoire de donner à ses fans moins de remords à l'apprécier... euh... pardon ; histoire de se racheter une conduite, dirons-nous.

Pour l'occasion, on dit au revoir au tracé réaliste faisant d'elle une poupée humaine, objet de mille et un fantasmes de geeks en manque de sensations, au profit d'un trait bien plus cartoon et permettant à sa douce folie de continuer à transparaître malgré son envie de retour à une certaine normalité morale. Harley revient donc à Gotham avec l'intention de faire ses preuves en tant que psy borderline : elle veut en effet aider les anciens acolytes du Joker à se débarrasser de leurs problèmes psychologiques par des thérapies de groupe et autres méthodes relativement conventionnelles. Malheureusement, le maire Nakano décide, de son côté, de financer un programme d'Hugo Strange allant plus ou moins dans la même direction mais employant des méthodes autrement plus contestables et dangereuses.
Notre désormais brave Harley, en compagnie d'un nouveau comparse et de quelques anciens compères comme Grundy, va donc se battre contre le plan machiavélique de Strange pour rétablir l'équilibre mental des criminels clownesques de Gotham.
 
Le scénario de Stephanie Philips comme le dessin de Riley Rossmo confèrent à l'album une légèreté qui dénote, à Gotham, mais qui va bien avec l'inconscience de leur héroïne. Tout, pour elle, semble n'être qu'une farce et même ce qui lui tient à cœur est traité avec humour et second degré. L'ensemble a des airs de fête foraine criarde mais gagne par la même occasion, une identité unique dans le batverse.

L'histoire principale est suivie de trois autres plus anecdotiques mais réimplantant Harley dans l'univers de Batman. La première, Cat & Quinn, porte bien son nom et narre les retrouvailles entre Harley et Selina tout en approfondissant les rapports conflictuels entre les trois antagonistes Strange, l’Épouvantail et Keepsake. Le dessin plus réaliste de Laura Braga permet de ne pas ridiculiser Catwoman et c'est une bonne chose pour ce personnage. La deuxième est dessinée par David La Fuente dans un style rondouillard sympathique et une esthétique bubblegum ; elle présente le nouveau venu Keepsake comme une sorte de copycat des super-criminels de Gotham résolument fan d'Harley au point de vouloir en faire son associée. Mais Harley compte bien rester sur le chemin plus ou moins droit qu'elle s'est choisi et est résolue à décider, désormais, par elle-même de qui elle sera !L'ultime histoire, Nouvelles racines, nous narre, sous le coup de crayon réaliste de Laura Braga, des souvenirs que Harley chérit avec sa chère Ivy... Nul doute que cela annonce le retour de la plantureuse et redoutable rouquine dans Gotham tôt ou tard.

Varié mais cohérent, excentrique mais compréhensible, ce premier tome Bienvenue à la maison ! plaira autant aux gens aimant Harley qu'à à ceux qui reprochent parfois au batverse sa noirceur. Du comic book décomplexé, sympa, rigolard et néanmoins intéressant.


ROBIEN, tome 1 : Contre tout le monde !

Reste maintenant à revenir un peu plus près de Batman (puisqu'on parle ici de son fils biologique) mais bien plus loin de lui (puisque Damian Wayne s'est barré de Gotham pour mener sa barque loin de sa chauve-souris de papa). Suivons les aventures de ce dernier Robin en date !

Peut-être est-il utile de le rappeler : Damian est le fils turbulent de Bruce Wayne et de Talia al Ghul. Petit-fils de Ras al Ghul, Damian a un caractère plutôt farouche, pour un Robin... Formé au sein de la Ligue des Assassins jusqu'à ses dix ans, il revendique bientôt le rôle de Robin, aux dépends de Tim Drake. Il sera ensuite le Robin de Dick Grayson (Nightwing) tant que ce dernier devra porter le costume de Batman en l'absence de Bruce.

Dans cet album, le plus létal des Robin (celui que l'on nous annonce même prophétiquement comme fossoyeur de Gotham lorsqu'il endossera à son tour le costume de chauve-souris, jusqu'à ce que sa mort et sa résurrection annulent la possibilité de ce futur) va prendre son destin en mains en solitaire. Enfin décidé à faire le bien, il va faire face à ses démons et tenter de se montrer digne de la confiance de feu son parrain Alfred Pennyworth. Pour ce faire, il va se lancer sur les traces de la Ligue des Ombres et, qui sait, peut-être même sur celles de son terrible grand-père.

Damian va aussi intégrer un tournoi sur l'île de Lazare. Un tournoi à mort où l'on peut revenir à la vie deux fois... mais la troisième mort est définitive. La promotion autour du titre nous vend l'idée qu'il lui faudra s'allier pour parvenir à surmonter maints obstacles mais, même si des alliances sorties de son passé semblent en effet l'aider, notre Damian ne s'en montre pas moins farouchement autonome et terriblement efficace.

Le scénario de Joshua Williamson ne révolutionne pas le genre mais nous offre un background intéressant à cette sorte de Mortal Kombat à la sauce Batverse. Il se dégage de l'album une ambiance teenage pas déplaisante et une certaine légèreté vis-à-vis de la mort qui permet à notre jeune héros de nous rappeler à quel point son entraînement a fait de lui une machine à tuer. Les rapports entre les personnages sont parfois un rien trop superficiels et l'ambiance "cour de récré où l'on s'entretue" est étrange mais elle fonctionne. L'on a, en plus, le plaisir de retrouver tous les autres Robin réunis dans la recherche de Damian. Ce qui nous permet en quelques cases de nous remémorer les liens affectifs et/ou conflictuels entre eux.

Côté dessin, Gleb Melkinov nous délivre des cases aux traits dynamiques pouvant rappeler aux plus anciens le look de comics comme Crimson de Humberto Ramos. Très approprié pour cette petite teigne de Damian Wayne, ce type de dessin anguleux et vif est d'une efficacité égale lors des phases d'action ou des passages plus sereins, tant il permet une grande expressivité des corps comme des visages des personnages. Toutefois, on regrettera parfois des planches entières très pauvres en décors, ne nous donnant guère l'opportunité de saisir le contexte de cet environnement pourtant inhabituel.

Une lecture agréable, aussi énergique que son protagoniste.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Peu affectés par la découverte de l'Omnivers, ces quatre albums marquent des tournant décisifs dans l'existence de leurs protagonistes et ont tous, à leur façon, un intérêt particulier.
  • Il se dégage de ces titres une forme de liberté narrative qui fait d'autant plus plaisir à lire car on constate que, chez DC, les actes ont des conséquences sur le long terme. Cela donne du corps aux faits d'armes des héros et aux menaces qui pèsent sur eux.
  • Les styles graphiques sont globalement bien adaptés aux histoires narrées et aux ambiances recherchées.
  • La fournée est un peu inégale, entre un Nightwing accessible à tous et hautement recommandable, un Joker pas inintéressant mais finalement peu convaincant en raison de sa seconde partie, un Harley Quinn sympathique mais dont on cherche encore quel peut être le public visé et un Robin très orienté action et comic pour ados.
Vision aveugle, de Peter Watts
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Vers la fin du XXIe siècle, un événement a bouleversé la vie des Terriens : notre planète a soudain été prise sous les milliers de feux d'objets artificiels qui se sont consumés dans l'atmosphère. Quelle intelligence étrangère a pu accomplir cela ? Pour en avoir le cœur net, une mission est montée d'urgence, rassemblant l'élite de l'humanité et les moyens technologiques les plus avancés sur le vaisseau Thésée, propulsé à destination des confins du système solaire, d'où proviendrait la source d'un mystérieux signal. À bord, Siri Keeton, synthétiste, destiné à observer et retranscrire tout ce à quoi il assistera. À ses côtés, un biologiste qui s'interface aux machines, une linguiste aux personnalités multiples, une militaire à la tête d'une phalange de drones et robots armés et surtout leur commandant, un être ressuscité par le génie génétique dont l'équipage pourrait profiter des exceptionnelles facultés intellectuelles et physiques : un vampire... Mais rien ne se passe comme prévu, et la rencontre avec l'artefact extraterrestre va s'avérer aussi terrifiante que capitale.

Vision aveugle
est incontestablement de ces romans qui se méritent. S’il aborde manifestement un thème classique de la science-fiction, le "premier contact", il le fait avec une énergie, un style, une intelligence propres à son auteur qui ne verse jamais dans la facilité. Bardé d’un techno-babble qui dérouterait jusqu’aux fans les plus assidus de Star Trek, s’appuyant sur des théories scientifiques extrêmement poussées (et confirmées dans une annexe salvatrice), constellé de références pointues tout en s’émancipant des sous-genres majeurs comme la hard science [1] et le cyberpunk, le livre plonge souvent le lecteur dans l’expectative : en effet, il va parfois le forcer (s’il est un tantinet curieux et/ou lexico-maniaque) à rechercher frénétiquement la véracité d’une assertion ou la définition d’un terme inconnu – ce qui en fait un texte à lire plus aisément sur tablette connectée – tout en l’entraînant irrésistiblement dans une histoire moins complexe qu’elle n’en a l’air, qui saura lui communier son lot d’émotions et de tension jouissives. En ce sens, il procure une sensation globale assez proche d’un Maison des feuilles [2] par exemple, qui parvient à engendrer de réelles émotions, quoique fragmentées par la mise en page emberlificotée entre notes, annexes et autres ajouts au corps de texte. Et là, sous l’impulsion des événements rapportés par le narrateur, on parvient à passer outre les spécificités du style pour vibrer à l’unisson de ces personnages si « tordus » mais dont le sort finit par nous importer.

C’est sans doute l’exploit majeur de ce roman : parvenir à partager le destin de cette fraction d’humanité dont le but est de prendre contact avec ce qui se cache derrière l’artefact extraterrestre à l’origine de l’incident planétaire initial (la Terre semble avoir été « prise en photo » depuis l’espace, mais par qui ?). Il s’agit d’une expédition, montée à la hâte, composée de bric et de broc, dont les chances de survie sont si ténues en comparaison avec l’importance de leur objectif. Et tout ce que cela comporte de risques et d’héroïsme de circonstance fait qu’on ne peut que vivre des moments inoubliables, entre exaltation et souffrance.

Le problème, c’est que ce n’est pas gagné d’avance. Peter Watts, rompant définitivement avec la SF de "papa", utilise les mêmes codes mais ne s’embarrasse pas avec les politesses habituelles dues au lecteur : nulle présentation, nulle introduction à l’univers mis en place, lequel sera petit à petit dévoilé mais uniquement dans ses aspects nécessaires à la compréhension de l’intrigue. Ceux qui espéraient un avatar de Rendez-vous avec Rama [3] en seront pour leurs frais : Watts n’est ni Arthur C. Clarke, ni même Isaac Asimov (et encore moins Hal Clement) et ne verse guère dans la vulgarisation. Il ne vous prendra pas par la main pour vous expliquer la plupart des notions scientifiques abordées, en dehors de quelques-unes indispensables à la compréhension du récit, que des personnages-clefs introduiront de manière subtile : la "vision aveugle" du titre, justement, ainsi que celle de "chambre chinoise" ou la "théorie des jeux" seront plusieurs fois développées en parallèle à des principes de neurologie essentiels pour assimiler les tenants et aboutissants de certaines décisions stratégiques. Tant mieux. Le reste du temps, on en est réduits à supposer, anticiper en se servant de nos propres connaissances littéraires ou culturelles et attendre qu’un éclaircissement daigne venir a posteriori, ce qui ne sera pas toujours le cas. Ainsi, lors d'un de ses flashbacks, le narrateur (Siri Keeton) évoque la notion de Paradis où résiderait sa mère : on se doute qu’il ne s’agit pas du jardin d’Éden promis aux Chrétiens après la mort, et il faudra être patient pour découvrir de quoi il en retourne. En ce sens, et même s’il aborde de front des sujets similaires (sur le plan de l’intelligence artificielle, des cerveaux connectés, des voyages interstellaires, questionnant le concept de conscience ou celui du libre-arbitre, s'interrogeant sur l’altérité engendrant des problèmes de communication insurmontables), Vision aveugle ne prend pas le temps de s’étendre sur une description posée des fondements de son univers, n’ayant pas la prétention des livres monumentaux que sont les Cantos d’Hypérion (Dan Simmons) ou l’Aube de la nuit (Peter F. Hamilton). Et si un lecteur de SF pourra y naviguer sans trop de peine, surtout s’il est familier avec les notions astronomiques qui surgissent à chaque paragraphe, les autres risquent de s’égarer entre la ceinture de Kuiper et le nuage d’Oort, tentant de se représenter une bouteille de Klein ou un cube de Necker... 


Pour autant, Watts raconte une épopée, à sa manière, certes, avec ses phrases emplies de termes nébuleux, de néologismes osés et bourrées d’ellipses sadiques, mais cela s’inscrit tout de même dans la tradition des grands récits pleins de bruit, de fureur et de courage qui puisent leurs origines dans les chansons de geste. On a là une troupe de chevaliers hétéroclites partis trucider un dragon, une communauté vaguement fraternelle constituant la dernière chance de l’humanité dont ils sont, à vrai dire, les représentants les moins... représentatifs. Rappelez-vous à quelle mesure extrême avait dû recourir le gouvernement terrestre dans l’Homme dans le labyrinthe de Silverberg : rechercher celui qui n’avait plus rien d’humain, car seul capable de comprendre l’énigme posée par des extraterrestres potentiellement belliqueux. Ironie mordante ici : on ira jusqu’à ressusciter les antiques prédateurs vampires, car la difficulté de la mission est telle qu’il faut mettre toutes les chances, les plus minimes qu’elles soient, de son côté. Dans le Bateau fabuleux de Philip José Farmer, Sam Clemens avait été contraint de s’allier à son pire ennemi, l’impayable prince Jean, sachant qu’il risquait le coup de poignard dans le dos à tout moment. Mais le jeu en valait la chandelle, d’après lui. Même coup de poker ici, dont chaque joueur est conscient. Et prendre le risque de mettre un prédateur-né à la tête d’un équipage de proies putatives, c’était incontestablement osé. On introduit donc le loup dans la bergerie en espérant que les moutons seront capables de percer l'énigme du Rorschach (le nom dont s'est auto-baptisé l'artefact après être entré en contact avec le Thésée) avant de se faire bouffer.


Le fait est que, au début, malgré les incessants allers-retours entre le passé de Siri (il explique dans des propos liminaires que des événements de son enfance, comme l'opération qui lui a ôté une partie du cerveau suite à ses crises d'épilepsie, vont conditionner ceux qui se sont déroulés pendant l'expédition) et le continuum de la mission – dont il semble s'être sorti, puisqu'il la raconte (mais sait-on jamais ?) – on a l'impression d'assister à un synopsis proche de 2001, l'Odyssée de l'espace. Une découverte/un événement inexplicable entraîne une mission d'exploration, avec un vaisseau (le Discovery/le Thésée) géré par une intelligence artificielle (HAL/Capitaine) chargé d'entrer en contact avec la source d'un signal extraterrestre (le second monolithe autour de Jupiter - dans le film de Kubrick/le Rorschach autour d'une planète géante surnommée Big Ben). Terrain connu, donc. L'IA va-t-elle pour autant partir en vrille sous le poids de ses responsabilités ? Il y a de cela, mais seulement au départ (comme dans Alien, l'équipage est réveillé à un moment inattendu et le vaisseau ne se trouve pas aux coordonnées prévues).


Ensuite, c'est le chaos. Mais un chaos évident, prévisible : comment appréhender l'insondable, l'inintelligible, l'indicible ? Nos experts ont été formés pour cela et ils se mettent à pied d'œuvre, questionnant, doutant, réfutant et émettant autant d'hypothèses que possible. Ce qu'ils observent est-il artificiel ? Est-ce un vaisseau ? Un être vivant ? Une entité biomagnétique ? Les messages qu'il émet sont-ils le fruit d'une intelligence (d'où l'explication de la "chambre chinoise" qui permet d'émettre des doutes même quand le test de Türing semble confirmé) ? Les créatures que nos héros finissent par rencontrer sont-elles conscientes ? Peut-on entrer en contact avec elles ? Sont-elles seulement "vivantes" ? Et que sont ces fantômes que Siri perçoit à bord de son propre vaisseau, toujours à la lisière de la perception ? Une altération de ses facultés sensorielles liée à la proximité avec le Rorschach (source d'un puissant rayonnement électro-magnétique) ? À moins que le Thésée n'ait été envahi avant même que son équipage n'ait pu tenter une approche directe... 


Et sous les yeux forcément objectifs (jusqu'au moment où il sera forcé de prendre part à la mission, et non plus de se tenir à l'écart) du narrateur synthétiste, nous nous familiarisons avec Szpindel, le biologiste placide mais méfiant, le "Gang" (Susan James la linguiste et ses autres personnalités aux compétences spécifiques), Amanda Bates qui peine à réfréner son côté warrior et n'hésite pas à mettre en cause la hiérarchie et enfin Sarasti, le vampire obligé de prendre un traitement non-euclidien, communiquant peu mais dont les décisions brutales pèsent sur le moral de l'équipe qui ne peut s'empêcher de frissonner chaque fois que son regard perçant se pose sur l'un d'eux. Cela dit, l'auteur ne cherche pas à favoriser le phénomène d'identification envers ces Goonies adultes interstellaires, tous foncièrement "autres" (corps ou cortex "boostés", psychologie divergente, principes moraux antithétiques), mais l'on finit par s'investir dans le devenir de cette mission dont dépendra peut-être l'avenir de cette humanité qui se précipite déjà vers sa ruine (le peu qu'on découvre de cette société où chacun est bio-connecté à la noosphère mais où les rencontres en personne ne sont plus la norme n'est pas très réjouissant).


Enfin, incidemment, derrière la complexité du lexique mais la limpidité de l'intrigue sous-jacente se cache une révélation, une chute censée apporter un impact sur le lecteur encore plus grand que la compréhension de la nature de l'Autre (ami ou ennemi ?) : par le truchement d'ellipses bien senties (mais ô combien agaçantes !) et de happenings de fin de chapitre, Watts nous laisse entendre qu'il y aura bien un de ces twists narratifs qui rehaussent parfois l'intérêt de récits trop évidents ou simplistes. Il n'était du coup pas indispensable et ne constitue pas, à notre avis, le meilleur atout du roman, même s'il l'imprègne d'une forme de malice laconique, laissant un étrange sentiment d'abandon nostalgique qui rappelle de grandes œuvres du siècle passé. 


Un roman puissant, ardu à déchiffrer (on en félicite d'autant plus la traduction courageuse de Gilles Goulet), parfois un peu suffisant, mais qui n'en est pas moins la preuve de la vivacité du genre SF en littérature contemporaine et s'établira sans doute comme un jalon durable dans les lectures de la prochaine décennie – d'autant qu'il s'inscrit dans une œuvre de plus longue haleine avec sa suite Echopraxia. Prix Locus du meilleur roman de SF.   

Suite au succès rencontré par le roman, un projet a été monté qui a notamment engendré un remarquable court-métrage (visible sur Youtube ici) reprenant avec bonheur les éléments les plus marquants de l'histoire en en modifiant la chronologie (la vidéo commence par la fin et fait défiler les souvenirs de Siri à l'envers). Certaines images qui illustrent cet article en sont d'ailleurs tirées.

[1] Une branche de la science-fiction privilégiant des textes à "forte plausibilité scientifique" (cf. le Science-fictionnaire de Stan Barets) se fondant sur des explications rationnelles et des bases concrètes des sciences exactes. Cela leur confère souvent un aspect un peu lourd ou indigeste, surtout lorsque le substrat scientifique domine la psychologie ou l'évolution des personnages. Les auteurs sont généralement d'anciens scientifiques (Arthur C. Clarke ou Hal Clement par exemple, cités plus loin).
[2] Roman singulier de Mark Z. Danielewski, à la mise en page complexe, fondé sur le reportage filmé de l'exploration d'une maison étrange, à la géométrie non-euclidienne, annoté par un artiste aveugle et sur-annoté par un junkie désœuvré, complété en outre par nombre d'annexes sur le passé de ce dernier. Une réédition au format broché (en couleurs remastérisée) est prévu aux éditions Monsieur Toussaint Louverture le 25 août prochain.
[3] L'un des plus grands romans d'Arthur C. Clarke, pour lequel il a obtenu de très nombreux prix littéraires, dont les prix Hugo et Nebula en 1973. Il raconte l'irruption dans le système solaire d'un objet cylindrique que les Terriens vont surnommer Rama, qu'ils vont partir explorer mais qui conservera jusqu'au bout le mystère sur ses constructeurs et repartira en laissant les hommes insatisfaits.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman dense et captivant sur les risques et les difficultés d'un premier contact avec une entité extraterrestre.
  • Des personnages fascinants dans leurs différences et leur complémentarité.
  • L'évolution des rapports internes au groupe est corrélée avec les découvertes multiples engendrées par le contact avec l'Autre.
  • De nombreuses théories scientifiques sont abordées, et explicitées dans une annexe qui ravira les plus curieux.


  • Un style ardu et abrupt, bardé d'ellipses et usant d'un jargon extrêmement pointu, qui ne s'embarrasse d'aucune présentation ou explication.
  • Un univers qu'on peine à se représenter, abordé par le truchement de souvenirs biaisés.
Cadres noirs 1/3 : Avant
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"Je n'ai jamais été un homme violent. Cette violence-là n'est pas à moi.
C'est le résultat des humiliations et du sentiment de devoir vivre sans espoir."


Il est malaisé de parler d'un thriller sans en dire trop. Ce premier tome de Cadres noirs aux éditions Rue de Sèvres offre l'incipit d'un triptyque extrêmement prometteur basé sur le roman de Pierre Lemaître (c'est un partenariat qui a déjà fait naître les adaptations de Au revoir là-haut, Couleurs de l'incendie et trois tomes de Brigade Verhoeven). Lemaître est un auteur que nous affectionnons, ici, comme le prouvent plusieurs articles le concernant, dont cet article de présentation de son travail.
Adapté scénaristiquement par Pascal Bertho, sous les coups de crayon de Giuseppe Liotti et grâce aux couleurs de Gaëtan Georges, cet album entame le combat d'un homme désespéré contre un système d'un absolu cynisme. Le roman a déjà connu une adaptation télévisuelle, qui mettait en scène Éric Cantona, sous le nom de Dérapages.

Permettez que l'on reste ici assez flous au sujet de la trame narrative et qu'on en vienne assez vite au commentaire de l'œuvre, histoire de ne pas trop dévoiler ce qui fait le sel de ce genre en particulier. L'on répète souvent que, si le travail est rondement mené, le spoil ne saurait gâcher le plaisir tant la qualité d'un ouvrage va bien au-delà de la simple notion de ce que ça raconte... C'est tout à fait vrai, si l'on y ajoute quelques exceptions au nombre desquelles le thriller dans lequel le processus de l'enquête et ses surprises font parties intégrantes de l'intérêt inhérent au récit.

Posons donc le décor : Alain Delambre est un cadre, formé aux techniques des ressources humaines, qui, depuis quatre ans, ne connaît que chômage et petits boulots alimentaires. Le désespoir le guette.
Alors quand une grosse société passe une annonce pour un poste de DRH qui semble taillé sur mesure pour lui, Alain n'hésite pas et postule... sans se douter qu'il met là le doigt dans un dangereux engrenage qui le mènera bientôt à devoir emprunter de l'argent et à participer à un jeu de rôles, dans le contexte de son recrutement, simulant la prise d'otages de candidats à d'autres postes.
Sa relation avec sa femme et ses filles s'en verra chamboulée tant la confiance qu'elles lui accordaient souffrait déjà d'une certaine fragilité depuis ses accès d'agressivité sur son dernier lieu de travail... et sa vie va peu à peu prendre une tournure catastrophique.


Scénaristiquement, c'est du très bel ouvrage d'adaptation, très fidèle, avec des aller-retours entre le présent carcéral d'Alain et son passé sous forme de flashbacks. Tout ce tome 1 s'échine à faire naître en nous une sympathie réelle pour ce personnage que la société a brisé malgré toute sa bonne volonté. 
On le comprend : on a tous obligatoirement été ou connu quelqu'un comme lui à un moment ou un autre, mis sur le côté et se sentant peu à peu de plus en plus déclassé, de plus en plus largué par ce monde du travail qui, lui, n'a de cesse de continuer à avancer. 
Notre empathie pour Alain est réelle. 
Mais c'est alors, vers la fin de ce tome 1, que l'on nous présente une facette inattendue du personnage. Facette que l'on ne parvient à comprendre que grâce à l'empathie que l'on a développée envers lui au fil des pages (la BD en compte 80, d'ailleurs, soit dit en passant). Certes, au fil du volume, on se rend bien compte qu'il est minutieux, ne laisse rien au hasard, veut à tout prix se sentir prêt pour cette étrange épreuve de recrutement... mais après tout, il joue le confort de sa famille et a un emprunt conséquent à rembourser. Du coup, même si l'on se dit qu'il exagère grandement sa préparation mentale en vue du fameux jeu de rôles, on voit quand même difficilement venir (à moins de connaître l'œuvre originale) ce que la fin de ce tome 1 suggère... et ça annonce deux albums à venir particulièrement intéressants en termes de révélations.
Cela fonctionne : les auteurs réussissent à nous faire accepter sans peine d'avoir été ainsi manipulés par le récit, dans un intelligent parallèle avec la démarche d'Alain qui lui aussi cachait bien son jeu.

Si je devais trouver un défaut à ce titre, ce serait sans doute le manque de surprise du présent de narration en prison (il s'y passe des choses, mais c'est très convenu) alors que, a contrario, tous les retours en arrière dans le passé, via les pensées ou la confession écrite d'Alain, eux, tiennent en haleine et parviennent souvent à étonner.


Au niveau du dessin, l'album arbore un dessin semi-réaliste absolument parfait pour ce type de récit : aller vers un style plus réaliste aurait davantage figé le trait et rendu les émotions moins lisibles ; aller vers un traitement plus caricatural l'aurait décrédibilisé. Puisque l'on abordait les émotions, c'est la grande force du dessin, précisément : chacune d'entre elles est instantanément identifiable sur ces visages et ces corps extrêmement expressifs. Et ça aide grandement à la naissance d'un sentiment d'empathie, bien entendu.
La mise en page est sans fantaisie mais d'une maîtrise évidente. Ici, les cases et les phylactères sont sagement rectangulaires et les plans sont généralement ceux que l'on attend d'une bande dessinée de ce type : des plans larges, des plans américains, quelques gros plans et très gros plans, parfois une légère plongée ou une légère contre-plongée... rien de très folichon, mais la vie sans artifice d'Alain ne mérite guère d'effets incroyables, sans quoi on trahirait le propos.
La mise en couleurs, elle aussi cohérente avec le récit, est relativement terne et convient en cela parfaitement à ce qu'on attend d'elle. A noter une petite fantaisie bienvenue quand même : le papier des planches se déroulant dans le passé est jauni, là où le papier des planches montrant des événements contemporains est d'un beau blanc javélisé. C'est élégant et pertinent ; voilà un effet qui doit être extrêmement rare. 


Thriller social très bien écrit et jusque là très bien adapté, Cadres noirs est à conseiller à toute personne cherchant une lecture militante, engagée et désillusionnée (certains diront "lucide") de ce monde du travail où la main-d'œuvre est devenue une marchandise comme les autres, une variable d'ajustement.
C'est une histoire âpre, impitoyable et malheureusement réaliste qui signe une charge contre l'univers des grandes entreprises mais aussi contre le traitement médiatique putassier des faits divers sur les chaînes d'information continue.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une adaptation fidèle d'un roman déjà assez intéressant.
  • Un dessin efficace et très expressif.
  • Une présentation d'une grande lisibilité.
  • Des instants de vie carcérale sans grande surprise scénaristique.
Chroniques des Classiques : 1984
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Voilà un classique devenu bien plus qu'un roman : chef-d'œuvre visionnaire et tragique, le 1984 d'Orwell est d'une intelligence remarquable et d'une efficacité encore bien réelle de nos jours.

1984 de George Orwell est indubitablement un roman choc, aussi brillant que profond. Des décennies après sa publication, cette dystopie terrifiante n'a rien perdu de sa force. Bien que le roman date de 1949, il est toujours aussi intemporel, émouvant et supérieurement intelligent.
Difficile pourtant de définir précisément ce qu'est 1984. Roman engagé, profondément littéraire, œuvre de SF, essai sur l'oligarchie et même histoire d'un amour tragique, le récit, pourtant pas très long, semble toucher à l'universalité tant il marie avec aisance des domaines variés et souvent opposés.
Mais pour faire simple, 1984 est d'abord l'histoire de Winston Smith, modeste employé du Ministère de la Vérité, qui se rebelle contre un régime totalitaire et va découvrir l'amour dans un monde où même le sexe est devenu un crime.

Orwell, s'inspirant de régimes néfastes bien réels, va composer un monde dur, laid, terne, où chaque seconde de la vie des individus est contrôlé par le Parti. Où même les sentiments sont suspects. Ce régime socialiste, tentaculaire et étouffant, repose sur quelques principes aussi fascinants qu'efficaces : novlangue et doublepensée. Il est utile de s'attarder un peu sur chacun d'eux.

Sans les mots, l'idée meurt
La (ou le) novlangue (ou newspeak en VO) est la langue officielle de l'Océania. Sa particularité réside dans le fait qu'elle perd des mots chaque année. Le but étant de contraindre la pensée par le langage. Cela se fait de plusieurs manières. La plus simple est l'élimination des mots jugés inutiles. Par exemple, si l'on garde "bon" en novlangue, alors "mauvais" ou "mal" sont inutiles, car on les remplacera avantageusement par inbon. "Meilleur" est supprimé également et devient plusbon. Et des termes comme "magnifique" ou n'importe quel superlatif passent également à la trappe grâce à un doubleplusbon. 
Il n'y a plus également de différence entre nom et verbe. Si "couteau" contient déjà l'idée de couper, alors le verbe "couper" n'a plus de raison d'être. 
Si dans la vie de tous les jours (pour faire des courses ou parler de la météo) la novlangue ne paraît pas si effrayante que cela, c'est dans le domaine politique qu'elle déploie toute sa puissance. Il n'est plus possible, en novlangue, de critiquer le régime (l'angsoc) ou de réclamer liberté ou égalité, tout simplement parce que ces idées ne sont soutenues par aucun terme.
Ainsi, "libre" ne peut être utilisé que dans le sens où un chemin, dégagé de tout obstacle, peut l'être.
En réalité, tant de concepts sont définis en novlangue comme crimepensée qu'il est absolument techniquement impossible pour un membre du parti de tenir un discours rhétorique non-orthodoxe. Un fou pourrait dire "Big Brother est inbon", dans le meilleur des cas, mais rien ne pourrait étayer son discours. 
La novlangue, c'est le contrôle par le vide. 

Corriger et oublier
Si la novlangue est déjà bien rock n'roll, la doublepensée l'est encore bien plus (le concept nous avait d'ailleurs inspiré cet article concernant la continuité dans les comics). L'un des principes les plus importants de l'angsoc se niche dans cette étrange doublepensée. Il s'agit en réalité de faire cohabiter, au sein d'un même esprit, deux idées contraires lorsque cela est nécessaire, puis de se convaincre de la non-existence de l'idée qui ne cadre plus avec les buts ou les dires du Parti.
L'une des conséquences de la doublepensée est la fluctuation du passé et l'impermanence des faits. Pour être raccord avec les déclarations de Big Brother ou l'ennemi du moment (le pays est en état de guerre permanente), il faut retoucher les articles de journaux, les photos, les livres, les statues, les dates, les affiches, le moindre signe qui n'est plus en accord avec les buts présents. Pour cela, des employés corrigent donc sans cesse les écrits passés mais se doivent d'oublier aussitôt jusqu'à leur correction. 
Les habitants de l'Océania vivent dans un épouvantable présent, malléable et pourtant constant, sans racines ni projection à long terme possible.

Trahir vraiment
L'on pourrait encore parler des télécrans, caméras placées partout chez les membres des classes supérieure et moyenne, des privations, de l'emploi du temps épuisant, de la destruction de la cellule familiale, mais le simple contrôle mental imposé par le langage, ainsi que la réécriture permanente de l'Histoire, tissent déjà une toile effrayante et oppressante.
Aussi, lorsque Winston découvre l'amour en la personne de Julia, c'est plus qu'une bouffée d'air frais, c'est la Lumière naissant au sein des Ténèbres, l'embryon de grain de sable se nichant dans les gigantesques rouages d'une machinerie lourde et inhumaine. Et là encore, Orwell va s'ingénier à démontrer l'imparable efficacité d'un système qui peut se prémunir de n'importe quel sentiment, n'importe quel instinct. Car, en Océania, on ne tue pas d'opposants. Ou alors après les avoir convertis, lorsqu'ils en viennent à aimer vraiment Big Brother, quitte pour cela à tout renier.
Renoncer à Julia, non sous la torture, de manière forcée, comme aurait pu l'obtenir une vulgaire Inquisition, mais y renoncer pour de bon, de tout son être, nier les sentiments et ce qui faisait de lui un individu et non un disciple, voilà ce qui va perdre réellement Winston.
C'est sans doute ce qu'il fallait pour donner une dimension lyrique et poignante à ce monde atroce... qui a bien des similitudes avec le nôtre.

Projections
Les classiques ont souvent des effets secondaires dans la vie privée, médiatique ou politique. Ainsi, "Big Brother" est devenu une expression courante, souvent d'ailleurs dans la bouche de certains journalistes stupides, pour désigner des caméras de surveillance ou l'inclination à la sécurité [1].
Pourtant, ce qui s'est le plus vérifié dans le monde réel passe surtout par la novlangue et la doublepensée. Voire même par le sombre et terrifiant concept résumé par "2 + 2 = 5" (cf. cet article).
Notons par exemple en France les pratiques éditoriales permettant notamment de supprimer de larges passages de livres destinés à la jeunesse, ou de supprimer des temps pour tout mettre au présent, sous de fallacieux prétextes.
Au niveau de l'éducation nationale, le bilan n'est guère meilleur. Napoléon, pourtant personnage central de l'Histoire de France mais étant jugé non politiquement correct par l'angsoc le frasoc le gouvernement et certains "intellectuels", s'est évaporé au profit de quelques cours sur les jachères [2]
Et nous avons nous aussi nos "machins" censés faire évoluer la langue, comme le Conseil Supérieur de la Langue Française, dont le fait d'armes principal est d'avoir pondu la réforme de l'orthographe de 1990, une hérésie (qui ne simplifiait rien) que les ministères essaient encore de nos jours d'appliquer à grands coups de circulaires (notamment dans l'éducation nationale). Je ne parle même pas de cette merde d'écriture inclusive issue de la peste woke (cf. cet article).
Et puis... il y a ce qui est... encore plus insidieux. Pas officiel. Ce lent glissement, visqueux et nauséabond, vers le simple, le facile, le bête.
C'est le cas des journaux télévisés, tous identiques sur le fond car basés sur le principe du plus petit dénominateur commun. C'est le cas aussi de la masse, ce qu'Orwell appelle les prolétaires mais qui a aujourd'hui une autre signification, non liée aux revenus ou même à la supposée "éducation" (et quelle est-elle cette éducation dans un monde où le système éducatif décrit des courbes d'architecte et passe sous silence d'illustres personnages ?). Cette masse grouillante, abêtie, informe, qui se répand sur le net et dévore les émissions de télé-réalité avec un plaisir orgasmique, qui ne lit plus, qui est dans le culte du clinquant et de l'immédiat, qui s'enivre de plaisirs aseptisés sur écrans glacés, c'est bien une masse orwellienne, gigantesque et effrayante, pressée de se perdre dans des expressions et des termes qui, ne voulant rien dire, recouvrent tous les possibles [3].

Ainsi, 1984, en plus d'être un excellent roman à la modernité intacte, s'avère prophétique par bien des aspects. Oh, bien entendu, les dérives actuelles, bien que réelles, sont plus douces, plus sucrées. Il est toujours plus facile de tuer la liberté en s'en réclamant, ou de mettre à sac l'éducation sous le prétexte de l'améliorer.
Reste à retenir l'édifiant aphorisme de Winston, prétendant avec raison que la liberté, c'est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Sans la permanence des faits, sans évidences, sans axiomes, sans un socle commun, il n'y a plus de logique ni de civilisation. Les opinions peuvent être diverses, mais les faits doivent demeurer inviolables. Il en va de la réalité de notre monde. Et de notre capacité à l'appréhender et à juger ses égarements comme ses réussites.

À lire absolument.




[1] Une caméra de sécurité, dans la rue, ne surveille personne. En réalité, on ne visionnera les enregistrements qu'en cas d'agression, pour identifier un criminel. Personne ne passe son temps à regarder les passants. Enfin, la sécurité, donc le fait de vivre libre, sans menaces, sans subir les agissements de malfaiteurs, est le premier des droits, duquel découlent tous les autres (c'est d'ailleurs ce qui arrive juste après les besoins physiologiques dans la pyramide de Maslow). Il est troublant de voir que nombre d'individus, sans réfléchir, s'identifient souvent, par un réflexe insensé, aux criminel et non aux honnêtes citoyens. La sécurité est un besoin humain fondamental, seuls les systèmes mafieux et totalitaires luttent contre elle.
[2] Avez-vous remarqué à quel point les cours d'Histoire, au collège ou au lycée, s'attardent sur l'anecdotique et passent à côté de l'essentiel ? On évoque l'agriculture au Moyen Age, avec moult détails, on passe des heures sur l'architecture des cathédrales, en décrivant par le menu les arcs brisés, les ogives, romans ou gothiques. Mais quid des batailles, de la politique, des évolutions sociales, bref, de l'Histoire réelle ? Cela revient à étudier la deuxième guerre mondiale par le simple prisme des uniformes et de la manière dont ils étaient cousus. Ce n'est pas de l'Histoire, c'est du flan.
[3] L'expression "truc de fou" ou "truc de ouf" est notamment terrifiante tant elle est multi-usage. Elle peut convenir aussi bien si vous avez gagné au loto, si votre grand-mère vient de se faire renverser par un bus ou si vous venez de rencontrer un alien. Une expression qui exprime la joie, la tristesse ou la peur indifféremment, sans en changer une seule virgule, n'est pas une bonne expression. C'est un "vide" orwellien.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des concepts d'une intelligence remarquable.
  • Prophétique sur bien des aspects.
  • Indémodable.
  • Une love story tragique.
  • Probablement la plus fascinante dystopie jamais décrite.


  • RAS.