Publié le
24.5.26
Par
Vance
Hickman. Capullo. Wolverine.
Trois noms que tout lecteur de comics connaît, qu'il aime ou pas. Le projet de les rassembler semble presque un cadeau à destination des fans : "Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, pour le grand retour de Greg Capullo chez Marvel, nous vous offrons une aventure de votre héros préféré rédigée par Jonathan Hickman !"
Ça a de la gueule.
D'autant que Panini, une fois n'est pas coutume, a mis les petits plats dans les grands et propose aux plus fortunés (ou chanceux) d'entre vous une édition Prestige grand format en noir et blanc, imprimée sur du papier à fort grammage, avec un dos relié en toile. En tourner les pages procure un ravissement impossible à ressentir sur n'importe quelle liseuse, quelque pratique qu'elle puisse être. La taille est imposante pour un comic book, mais on a vu plus grand déjà avec par exemple le Black, White & Blood et surtout l'édition grand format de l'Arme X.
On se retrouve face à ces grands aplats de noirs profonds, sans nuances, sur lesquels ressortent les contours des personnages, les silhouettes plus ou moins musculeuses... et ces griffes. Capullo est un vieux de la vieille et il semble avoir opté pour des griffes assez proches de celles qu'on observait à l'époque du run de Frank Miller (donc plutôt des lames), même si elles surgissent bien sur le dos de la main de Logan. La couverture choisie pour cette édition, celle de l'épisode 4 de cette mini-série qui en comprend cinq, est un choix adéquat - et l'absence de couleurs lui rend véritablement hommage (vous pourrez comparer avec la galerie de couvertures offertes en fin de volume, la version couleurs est nettement moins impressionnante).
Alors OK, l'objet-livre est réussi. Mais quid du scénario ?
Rassurez-vous si vous aviez déserté les terres marvelliennes : Hickman a écrit un one-shot hors continuité (pour ce que j'en ai compris). Certes, certains personnages connus vont en côtoyer d'autres plus obscurs, mais pour peu qu'on soit attentifs, la lecture se déroule sans trop d'accrocs. Quant à ceux qui reprochent constamment à l'auteur ses intrigues artificielles à tiroirs bourrées de références et nuisant aux interactions entre les héros, ce n'est pas vraiment le cas ici : l'histoire est totalement centrée sur Wolverine, de l'échec de sa mission à l'accomplissement de sa vengeance. Pas de prélude nébuleux, pas de plans, de codes ou de schémas.
On entre tout de suite dans le vif du sujet.
Cela commence en Terre Sauvage. Logan y passe ses vacances (on sait depuis la saga Proteus qu'il apprécie cet endroit où il peut donner libre cours à sa sauvagerie et repousser ses limites sans avoir à se préoccuper de ses proches ; voir également Wolverine : Kill Island). Mais voilà-t'y-pas que Nick Fury arrive tambour battant. Il le recrute d'office pour participer à une mission de la dernière chance : l'astéroïde M (le repaire de Magnéto) s'est écrasé sur Terre et l'impulsion électro-magnétique qui a suivi a anéanti toutes les technologies de la majeure partie de la surface de la planète. L'Amérique, l'Europe et une partie de l'Asie ont été rasées par le cataclysme. Fury regroupe les héros survivants pour se rendre sur le seul site au monde qui continue d'être alimenté par un réacteur à fusion - et qui dispose donc encore d'électricité. Sauf qu'il est aux mains de la Confrérie des Mauvais Mutants et que leur leader, le Cerveau, est loin d'être un philanthrope.
Bon gré, mal gré, Logan accepte sans se douter qu'il court à la catastrophe : le Cerveau s'est entouré de terribles adversaires, de vieilles connaissances qui vont balayer les coéquipiers du mutant griffu, les exterminant jusqu'au dernier. Fin de l'épisode.
À moins que...
À moins que, comme d'habitude, Logan revienne. Et il n'aura qu'une idée en tête, une obsession : se venger de ceux qui (lui) ont fait ça.
Cette situation, on la connaît. Rappelez-vous déjà à l'époque de leur premier assaut contre le Club des Damnés : les X-Men avaient été facilement vaincus, seul Wolverine s'en était sorti et il était revenu leur rendre la monnaie de leur pièce. Plus proche de nous, dans l'arc Ennemi d'État de Mark Millar (2008), Logan partait en croisade pour se venger de ceux qui, lui ayant fait un lavage de cerveau, l'avaient poussé à commettre des atrocités sur ses anciens partenaires.
Et ce ne sont que deux exemples parmi les nombreux récits de vengeance auxquels le Canadien nous a habitués : une lourde défaite précède un retour en grâce sanglant et meurtrier pendant lequel il ne se prive pas de laisser libre cours à la rage qui l'anime en permanence. Le scénariste a opté pour la simplicité en reprenant les mêmes codes, et en lui faisant affronter ses meilleurs ennemis (je vous en laisse la surprise, l'un d'entre eux est vraiment inattendu), en allant de plus en plus loin dans le processus. Néanmoins, Hickman oblige, Logan ne foncera pas tête baissée - disons qu'il saura préparer ses opérations et aura systématiquement un coup d'avance sur ses ennemis, trop habitués à ce qu'il n'obéisse qu'à ses instincts. Ce qui colle assez avec un individu qui jouit d'une aussi grande expérience et d'une science du combat inégalable.
Le résultat est loin d'être désagréable. Le dessin de Capullo, qui s'est un peu adouci, conserve un certain charme et convient bien à la brutalité des événements qui s'abattent sur notre héros. L'encrage en noir et blanc renforce l'aspect viril et bestial, marque davantage les traits et confère une élégance étrange au récit. Toutefois, on risque d'être un peu décontenancé sur certaines cases manquant de lisibilité, les enchaînements d'action lors des combats ne sont pas toujours très intelligibles et il faut se référer parfois aux phylactères pour comprendre de quoi il retourne. N'empêche, tourner ces pages épaisses constitue un plaisir sensoriel assez rare.
La déception viendra surtout du fait qu'on n'est jamais vraiment surpris, sauf par l'identité de certains individus : le déroulement de cette épopée vengeresse suit des rails parfaitement huilés et même la conclusion s'avère logique - et déjà vue par ailleurs. Ceux qui n'apprécient pas les scénarios enchevêtrés de Hickman seront peut-être agréablement étonnés par la relative simplicité de celui-ci, mais d'autres peuvent à raison se sentir floués, en attendant davantage.
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Publié le
21.5.26
Par
Virgul
Rapide test de la gamme "quickbuild" éditée par Airfix.
Si l'on retrouve pas mal d'avions de toute époque dans cette collection, nous nous sommes penchés ici sur la Deuxième Guerre mondiale avec deux classiques : le Spitfire anglais et le Messerschmitt BF 109 allemand.
Sur le principe, il s'agit d'un montage style Lego, sans colle ni peinture. La notice est détaillée et claire, probablement ce qui se fait de mieux dans le genre. Mais l'originalité de ces modèles vient surtout du fait qu'une fois montés, il n'y a pas d'effet "briques". Les pièces sont en effet conçues avec des faces lisses ou arrondies qui, une fois assemblées, rendent parfaitement les courbes et la silhouette de chaque appareil.
Le flocage s'effectue à l'aide d'autocollants, bien plus pratiques à manipuler que les décalcomanies à l'eau.
Pour une vingtaine d'euros, voilà donc des maquettes d'environ 20 cm de longueur, faciles à monter et au rendu tout à fait sympathique (même si évidemment, il ne faut pas être trop regardant sur les détails).
Une gamme accessible, permettant une initiation aisée au maquettisme.
Publié le
19.5.26
Par
Vance
Catherine Webb est une romancière britannique qui a très tôt percé dans le domaine de la littérature pour jeunes adultes avant de commencer à se tourner vers les genres qui nous intéressent davantage ici : la fantasy (où elle a publié sous le pseudonyme de Kate Griffin) et surtout la SF avec le nom de plume de Claire North, genre dans lequel elle semble plus inspirée et qui lui a valu de remporter des prix prestigieux (le World Fantasy Award et le Prix John W. Campbell). Outre la série de La Maison des jeux qui jouit de critiques enflammées (éditée chez nous dans l'excellente collection "Une heure lumière" du Bélial) - dont nous ne tarderons pas à parler dans ces pages - elle a rédigé des romans indépendants qui ont fait forte impression.
Celui qui nous intéresse aujourd'hui est révélateur par son titre à rallonge - et ne nous a pas déçus malgré son volume de pages conséquent (472 pages dans l'édition Delpierre de 2014). Le style est accrocheur, enjoué, agrémenté d'images attrayantes et non dénué d'une certaine poésie vaguement romantique. Son découpage en chapitres parfois très courts (les plus brefs n'ont que trois pages) engendre un rythme de lecture idéal alternant accélérations et pauses, notamment dans les flashbacks, qui sont aussi nombreux que logiques compte tenu du contexte : car Harry August, héros et narrateur de sa propre histoire, s'il n'est pas immortel, peut vivre éternellement.
Harry est un être à part, en effet. Rien ne le distingue pourtant du commun des mortels, en apparence. Il naît en 1919 dans le nord de l'Angleterre dans une famille de domestiques et mène une vie assez médiocre, évitant les faits d'armes pendant la Seconde Guerre mondiale et finissant par succomber d'une maladie à l'hôpital en 1989. Il n'avait pas un physique hors du commun et son intelligence n'avait rien d'exceptionnel (hormis le fait qu'il avait une excellente mémoire). Bref, il meurt sans avoir atteint le XXIe siècle.
Et il renaît. Exactement au même endroit, le même jour de 1919 et dans les mêmes conditions. Au bout de quelques années, les souvenirs de sa vie précédente lui reviennent et le plongent dans la stupeur, l'amenant aux portes de la folie. Et, petit à petit, une fois la raison revenue, il se rendra à l'évidence : chaque fois qu'il mourra, il reviendra à la vie au même moment et aura une nouvelle chance d'accomplir quelque chose. Ce pouvoir insensé a de quoi donner le vertige : imaginez tout ce qu'on peut acquérir quand on est capable de savoir à l'avance ce qui va se passer ! Pouvoir, richesses - et la capacité de changer l'avenir, d'influer sur le cours du temps.
Tout cela lui trottera dans la tête durant les premières vies, chacune consacrée à des élans différents : l'une d'elles le verra en quête de vérités mystiques et de sapiences religieuses, l'autre le poussera à étudier pour emmagasiner un maximum de connaissances techniques et scientifiques. Jusqu'au jour où il sera arrêté et torturé (après avoir fait des révélations qui sont tombées dans les mauvaises oreilles) : quelqu'un va tenter de lui tirer le plus possible d'informations sur l'avenir, quelqu'un qui a compris qu'il l'avait déjà vécu.
Le roman va dès lors suivre un cours un peu plus dramatique avec deux révélations majeures (l'incipit ci-dessus était déjà bien alarmiste) :
- d'autres individus jouissent de la même faculté que lui, vivant leurs vies à différentes époques et entrant en contact entre eux par des moyens secrets - mais se gardant bien d'interférer avec les événements en cours, se contentant d'archiver les connaissances du futur qui se transmettent ainsi à rebours (lorsqu'un de ces ouroboriens meurt de vieillesse, une fois revenu à la vie, il s'empresse de raconter ce qu'il a vécu à un de ses collègues en fin de vie, qui lui-même pourra informer ses comparses lorsqu'il renaîtra).
- la fin du monde approche. Et à chaque vie, elle intervient un peu plus tôt dans l'histoire de l'humanité.
Toute la première moitié de l'ouvrage, déjà bien riche en révélations, va alterner entre le fonctionnement de ce Cercle Cronus, les atermoiements d'Harry August et ses multiples rencontres, sa manière de gérer son propre passé (il finira par découvrir son véritable père, par exemple) et comment il compte aider ses semblables à empêcher le cataclysme annoncé.
C'est l'une de ses rencontres qui va ensuite orienter drastiquement le roman dans sa seconde moitié : Harry fait la connaissance d'un jeune homme brillant lors d'une vie où il était enseignant. Un jeune homme désireux de percer les mystères de l'univers. Et qui lui aussi s'avère être un ouroborien. Ils deviendront ami, avant que quelque chose ne se dresse entre eux : un projet colossal, d'une ambition folle, mais dont les conséquences pourraient être désastreuses.
Par sa manière un peu nonchalante de décrire des événements parfois terribles, Claire North parvient à coller à l'état d'esprit d'un être qui a vécu tant de vies : le phrasé est léger mais riche en subtilités et en inférences, le ton est un brin désinvolte, ponctué d'incises contemplatives et de réflexions profondes. Harry est un grand-père éternel dans un corps mouvant - et imaginez les efforts considérables à effectuer pour ne pas paraître pédant quand, à sept ans, vous avez davantage de connaissances que tous les adultes autour de vous. Imaginez l'ennui de devoir réapprendre tout ce que vous avez déjà appris, et la douleur persistante de revivre certains malheurs ; la joie renouvelée de refaire la cour à la femme de sa vie, la peine incessante de devoir la perdre ; la perspective de retomber malade et la volonté de tenter de vaincre cette maladie, avant de la considérer comme un simple accident de parcours.
Dans Le Monde du fleuve de Philip José Farmer, Richard Burton usait de la capacité de pouvoir ressusciter pour aller explorer le monde autour de lui : la mort, quoique souvent douloureuse, avait perdu son côté définitif et altérait du même coup la manière de se comporter des moins pleutres, des plus volontaires. On pouvait prendre des risques insensés, on savait qu'on renaîtrait ailleurs et qu'on pouvait retenter sa chance, bénéficiant de l'expérience acquise. Cela dit, la psyché en prenait aussi un coup. Ici, Harry et ses congénères ont également un point de vue différent du nôtre sur la mort, souvent accueillie avec soulagement - mais parfois la mémoire des précédentes vies peut s'avérer trop lourde à porter...
Ces considérations baignent l'ensemble de l'œuvre d'une aura désenchantée, qui en font son charme, mais les implications de ses dernières vies le dressent désormais dans une mission capitale, dont les enjeux et le suspense phagocytent tout le dernier quart. C'est habile, fascinant, captivant même si on y perd la suavité des premiers chapitres. La résolution s'avèrera tout aussi habile, maligne et totalement satisfaisante.
Un grand roman, qui joue avec la notion de voyage dans le temps d'une manière inhabituelle (c'est donc l'esprit qui voyage, et non le corps dans une DeLorean) et renouvelle la question des paradoxes avec pertinence, tout en mettant en scène un des plus vieux fantasmes de l'humanité.
Désormais disponible en poche chez Bragelonne.
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Publié le
18.5.26
Par
Nolt
Troisième volet de notre tour d'horizon des maisons d'édition spécialisées dans le fantastique. Après NéO et Terre de Brume, nous nous penchons aujourd'hui sur Callidor.
Les éditions Callidor voient le jour en 2011 en se donnant pour mission de renouer avec les "grands anciens" de la littérature fantastique. C'est Sweeney Todd, de James Malcolm Rymer, qui constituera la première pierre de cet ambitieux édifice.
Par la suite, la collection "Âge d'Or" est lancée. Comme son nom l'indique, elle va puiser aux sources de la fantasy, avec des titres comme Lud-en-Brume de Hope Mirrlees, Les Habitants du Mirage d'Abraham Merritt et Le Loup des Steppes de Harold Lamb, mais aussi Contes de Pegana et La Fille du Roi des Elfes de Lord Dunsany ou encore Le Serpent Ouroboros et Maîtresse des Maîtresses d'Eric Rücker Eddison. Une gamme qui s'intéresse donc à des ouvrages pré-Tolkien ou Stoker, qui inspireront des écrivains devenus de grands maîtres du genre, Lovecraft en tête.
Plus récemment, en 2020, Callidor lance sa magnifique gamme "Collector", dont le nom n'est clairement pas usurpé. Il s'agit là de romans classiques, présentés dans des versions luxueuses, illustrées et augmentées de divers ajouts. Même la typographie est soignée, chaque livre est non seulement une porte vers l'évasion et l'aventure, mais aussi un bel objet.
L'on retrouvera ainsi dans cette collection, entre autres, le Dracula de Bram Stoker, Le Roi en Jaune de Robert W. Chambers, Le Grand Dieu Pan d'Arthur Machen, Salammbô de Gustave Flaubert, les Aventures d’Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe, Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë, Frankenstein de Mary Shelley et, très bientôt, une sublime version de L'Odyssée d'Homère.
À cela s'ajoutent encore les collections "Épopée", qui explore un passé historique dans de grandes sagas épiques (Durandal, Shōgun, Spartacus, Last Samurai Standing...) et "Hors-Série", qui est consacrée aux inclassables.
En 15 ans, grâce à un travail rigoureux et des ouvrages ambitieux, Callidor s'est imposé comme l'un des fers de lance de la littérature fantastique et classique, en proposant des livres fascinants qui comptent aujourd'hui parmi les plus belles versions jamais publiées de romans incontournables.
L'édition a été radicalement bouleversée ces dernières années. Par le numérique, l'impression à la demande et l'arrivée massive de micro-éditeurs peu scrupuleux et très amateurs, par la baisse constante du nombre de lecteurs, par l'externalisation de certaines tâches autrefois menées par des intervenants techniques dûment qualifiés. Et gageons que l'intelligence artificielle et son développement exponentiel auront également un lourd impact sur le papier et l'encre. Mais dans cet océan agité, à l'horizon parfois bien sombre, surnagent encore un certains nombres d'embarcations solides et élégantes, luttant contre les éléments et les pirates, et proposant encore des marchandises saines et dignes.
Les éditions Callidor font partie de ces maisons essentielles, qui redonnent vie à des anciens textes et permettent de (re)découvrir des œuvres phares, qui continuent à guider et fasciner. Non en s'emparant de récits libres de droits pour les imprimer à la va-vite, mais en offrant à chaque histoire un écrin sur mesure la mettant en valeur, comme un ébéniste valeureux redonnerait son lustre à un meuble ancien, en en préservant l'essence tout en améliorant son aspect. Ce travail, transformant de simples "bouquins" en œuvres d'art à part entière, est de nos jours plus que jamais fondamental. Il permet de montrer, à ceux qui en doutaient, que le Livre a encore sa place dans nos maisons, à l'époque d'internet et de la dématérialisation. Il permet de redonner du poids au réel, de nous ancrer à du solide, qui a encore un poids, une odeur... il permet de continuer à tourner des pages avec ce sourire enfantin dessiné sur le visage et ce petit picotement au cœur que l'on éprouve quand, de nouveau, la magie des mots nous envahit et transporte.
Lisez mes amis. Le bonheur est entre les lignes.
Publié le
17.5.26
Par
Vance
Cinquante ans ! Un demi-siècle d'existence pour ce groupe qui s'est frayé une place au panthéon du rock dans les années 80 avant une période trouble qui aurait pu les voir disparaître comme tant d'autres, mais de laquelle ils sont revenus plus forts jusqu'à atteindre de nouveaux sommets. Iron Maiden est désormais une légende qui remue encore les foules, remplit encore des stades et suscite l'admiration sans bornes de ses fans comme le respect de ses concurrents.
Il fallait bien un film pour entretenir le mythe et transmettre le flambeau à de nouvelles générations qui s'avèrent encore sensibles à sa musique (il suffit de regarder les vidéos qui pullulent en montrant les premières écoutes de gamins, enchantés par ce qu'ils entendent). Si les années 90 avaient été synonyme de fin de carrière pour bon nombre d'artistes de la même génération et évoluant dans le même registre (le public nord-américain se détournant progressivement du hard-rock et du heavy metal pour le grunge et d'autres genres plus agressifs), elles n'ont pas pour autant signé leur arrêt de mort - et le documentaire permet de nous montrer leur chemin de croix avant une quasi-résurrection presque miraculeuse.
Mais revenons au commencement. Le documentaire de Malcolm Venville s'ouvre sur une petite animation suivie d'images d'un concert et d'une voix off qui souligne ce qui sera le leitmotiv du métrage : les fans. C'est pour eux, pour cette famille qui dépasse les frontières et transcende les barrières sociales, religieuses ou politiques, que les membres ont accompli ce parcours dantesque, ponctué de records de dates en tournée. Un parcours qui les a propulsés au sommet après des débuts dans des petits clubs londoniens sous l'impulsion d'un Steve Harris déjà persuadé de tenir quelque chose qui fera date.
D'où "l'ambition" du titre, qu'on croirait tirée de Macbeth.
Il faut reconnaître au film un bon paquet de qualités. Si l'on est profane, on assistera à un portrait très complet évitant le piège de l'hagiographie et n'hésitant pas à évoquer les moments les plus douloureux de l'histoire du groupe : le choix de se séparer de leur premier chanteur, Paul Di'Anno, dont le comportement et les excès nuisaient au projet du leader de Iron Maiden ; les tensions entre Steve et le chanteur Bruce Dickinson, son départ houleux puis son retour inespéré ; l'épuisement consécutif aux tournées à répétition (qui s'étendaient parfois sur plus d'un an) ; les maladies (un cancer de la gorge, un AVC) et la pression du public...
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| Steve Harris & Paul Di'Anno |
Le vrai fan n'apprendra sans doute pas grand-chose. D'autant que (et contrairement à ce qui est affirmé dans une des bandes-annonces) les membres du groupe sont déjà intervenus dans des films précédents : un documentaire en deux parties au début des années 2000 ainsi que le film Flight 666 narrant la tournée Somewhere back in Time World Tour de 2008 (23 concerts en 45 jours à bord du Ed Force One, un Boeing 757 piloté par Bruce Dickinson himself !).
Comme quoi, le rock mène à tout et même aux commandes d'un avion de ligne (quand on sait qu'un des guitaristes avait tenté sa chance en Suisse comme horloger et que Steve Harris a commencé comme éboueur...).
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| La formation considérée comme "classique" à partir de 1981 : Adrian Smith, Dave Murray, Clive Burr, Steve Harris & Bruce Dickinson qui fait des tractions |
À l'instar de tous les biopics musicaux sortis récemment, des choix drastiques ont été effectués, et le puriste pourra sans doute tiquer en n'entendant pas parler des tout premiers membres du groupe, quand Iron Maiden, entre 1975 et 1979, hantait les petits clubs de la capitale britannique et commençait à accumuler une petite légion d'admirateurs qui entretenaient le bouche à oreille jusqu'à la sortie de leur premier album éponyme : exit donc Dennis Stratton (guitare) ou Doug Sampson (batterie) - mais il faut reconnaître qu'ils apparaissent bien à la fin dans un bandeau récapitulant tous ceux qui ont fait partie de l'aventure et les trois qui ont perdu la vie depuis.
La force du documentaire réside surtout dans la passion qui anime les témoignages de tous ces admirateurs :
- des anonymes venant du Liban, du Kosovo, d'Argentine ou du Brésil (où la communauté est sans doute la plus bruyante et fidèle), de Pologne, chacun avec sa petite anecdote (comme celui qui était aux premiers rangs lorsque Dickinson s'est blessé sur scène à l'arcade sourcilière) ;
- des célébrités du monde musical : Tom Morello (Rage against the Machine), Gene Simmons (Kiss) ou Lars Ulrich (Metallica) ;
- Javier Bardem (l'acteur espagnol qui a joué notamment dans Dune ou Skyfall), sans doute le plus investi dans ces témoignages, pardonnant tous les excès du groupe, expliquant la portée, l'influence, le lyrisme et l'importance de leurs morceaux avec une flamme dans le regard et des vibratos dans la voix qui ne peuvent que convaincre les indécis.
L'autre atout réside dans les interventions vocales des Irons eux-mêmes : les voix de Steve, Bruce, des trois guitaristes (Adrian Smith, Jannick Gers & Dave Murray), des batteurs (Clive Burr puis Nicko McBrain), des chanteurs (Paul Di'Anno, Bruce et Blaze Bayley) mais aussi de leur producteur fétiche, Rod Smallwood, qui fera de la formation le groupe phare de la New Wave of British Heavy Metal. Chaque fois qu'on les entend, c'est en voix off avec un bandeau qui les nomme tandis qu'on visionne des images d'archives (les premières vidéos sont de piètre qualité). Impossible de rester insensible à leur concert en Pologne, avec les policiers qui délimitaient tout mais qui ont fini par leur demander des autographes, et cette soirée où ils ont fini par jouer du Deep Purple à un mariage (vidéo à l'appui).
Le documentaire se focalise essentiellement sur les tournées, qui ont forgé le groupe : les premiers albums sont mentionnés jusqu'à Number of the Beast (1982) qui voit Iron Maiden se stabiliser et construire une formation durable, laquelle sert encore de référence pour les critiques musicaux. Les suivants seront évoqués brièvement mais le film s'attarde plutôt sur la décennie prodigieuse des années 80 avec ces séries de concerts dans tous les continents dont un premier point culminant en 1985 (le World Slavery Tour et ce concert à Rio devant plus de 250 000 spectateurs). Avant d'entrer dans le dur : les tournées se succèdent, les spectateurs suivent mais pas la volonté ou la santé des artistes.
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| Steve Harris et son jeu de basse "galopant" caractéristique |
Les années 90 ne sont donc pas éludées, ce qui est une bonne chose : on y voit Iron Maiden en tournée aux USA dans des salles ridiculement petites par rapport à ce qu'ils ont connu. Mais le reste du monde continue d'affluer en masse à leurs concerts. Leur musique évolue également mais demeure fidèle à certains principes : des paroles recherchées, des thèmes surprenants souvent liés à l'Histoire, une forme de lyrisme dans les compositions, la basse échevelée de Harris et les solos de guitare qui se complètent en parfaite harmonie.
Puis c'est le retour en grâce. Avec beaucoup d'opportunisme (ce n'est pas mentionné dans le film mais les Maiden ont fini par céder aux sirènes du merchandising), le groupe se relance encore par des albums millimétrés et des tournées pharaoniques. On n'oublie pas non plus de parler d'Eddie, la mascotte dont Lars Ulrich vante l'impact incroyable, à nul autre pareil - avec sans doute une pointe de jalousie. Eddie présent dès les premières affiches, qui est devenu autant ambassadeur que signature (au même titre que la police d'écriture du nom du groupe). Eddie qui est pour les musiciens, à la personnalité souvent très introvertie, un moyen d'extérioriser leurs fantasmes. Un dossier spécial lui est d'ailleurs consacré par Nolt sur notre site.
Enfin, un passage raconte le malaise provoqué suite à des incidents malheureux (un assassinat perpétré par un individu qui écoutait leurs chansons, vous imaginez l'amalgame). Dickinson aura les mots qu'il faut pour démonter tous les argumentaires fallacieux ("musique sataniste", "propos déviants", "moralement scandaleux").
Moins de deux heures pour présenter cinquante ans de carrière : mission accomplie. Beau boulot et Up the Irons !
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