Locke & Key : The Golden Age
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La saga de Locke & Key a plus de dix ans ! En lisant avec avidité le septième tome, The Golden Age, ça m'a d'abord paru assez incroyable, jusqu'à ce que son auteur, Joe Hill (également scénariste de Basketful of heads), rappelle la genèse de la série au début de l'avant-propos - c'est en 2008 qu'est paru Locke & Key : Welcome to Lovecraft #1, chroniqué dans cet article dithyrambique -  et en profite pour clarifier quelques points.

D'abord, la série Netflix, même si assez malencontreusement réorientée "young adult", n'est absolument pas reniée par le staff artistique à la tête du projet : les déçus de l'adaptation télévisée en seront pour leurs frais. Ensuite, il n'est pas du tout nécessaire, d'après lui, d'avoir lu les volumes précédents : le dernier se veut une préquelle, une plongée dans le passé de la maison des Locke, au sein d'une famille unie autour de ces clefs extraordinaires, que le père, homme foncièrement bon et placide, s'efforce d'utiliser avec parcimonie et sagesse, tout en laissant les plus puissantes hors de portée des enfants (autant que cela soit possible, ces petits démons fourrant leur nez partout). Évidemment, pas facile d'y arriver, surtout lorsque ces derniers disposent de la même intelligence un peu retorse et d'une volonté hors du commun, au point que de simples caprices ou erreurs de jeunesse aillent jusqu'à engendrer de réelles tragédies qui non seulement fragiliseront la famille, mais mettront la réalité elle-même en péril.

Sur ce point, force est de reconnaître que le conseil du scénariste est plutôt avisé. En effet, un lecteur assidu de la saga (voire un fan de la série Netflix) ne pourra que procéder par anticipation, voilant du même coup le plaisir ineffable de découvrir chacune de ces clefs spéciales et leurs propriétés singulières - découverte qui constituait un des nombreux atouts des premiers épisodes, sur le papier ou à l'écran. Cependant, une différence majeure s'impose pour les aficionados : cent ans auparavant, dans la famille de Chamberlin Locke, les clefs magiques sont une évidence quotidienne, et les quatre enfants apprennent à vivre avec. Les repas de famille dans la grande salle à manger sont servis par une armée d'ombres commandée par la fameuse Couronne, et la Maison de poupée offre aux lecteurs la joie d'une première péripétie dans l'univers fantastiquement étrange de cette demeure aux sombres recoins.
 

Ici, Hill et son partenaire, Gabriel Rodriguez, choisissent un autre angle pour nous narrer une chronique douce-amère, articulée autour de petits récits, des tranches de vie mettant en lumière l'un des membres de la famille, de la benjamine capricieuse à l'oncle malade, en passant par les deux frères si différents et la grande sœur qui finit par devoir se coltiner les conséquences les plus fâcheuses des actes des autres, au point d'aller jusqu'en enfer. Là où Welcome to Lovecraft débutait par un deuil et un nouveau départ pour une famille assez dysfonctionnelle, The Golden Age présente l'archétype d'un foyer uni, avec des enfants chéris par leurs parents, qui les laissent s'épanouir avec un mélange de bienveillance et de sagesse. Les artistes usent de leur talent déjà bien aiguisé pour parvenir à développer les caractères de ces personnages, de la petite Jean accumulant benoîtement les bêtises à Mary, un peu lassée de devoir assumer les erreurs de ses cadets. Les deux frères sont en outre dépeints comme les deux faces d'une même pièce : John est batailleur, plein de morgue et de fougue, et son ambition personnelle grandira parallèlement à l'annonce de la Première Guerre mondiale, à laquelle il brûle de participer ; Ian, lui, est un rêveur, fragile et éthéré, loin de ces préoccupations trop terre-à-terre. Par moments, les discussions parfois vives qui opposent John et ses parents rappellent des scènes similaires de Légendes d'Automne : la structure du récit, sa durée, ses protagonistes et son contexte temporel sont autant d'échos plus ou moins évidents. 


À l'évidence, avant même d'être un conte fantastique, The Golden Age est rien moins qu'une remarquable saga familiale, qui s'épanche avec tendresse sur des personnages qu'on voit grandir, se disputer et se réconcilier, prendre des décisions fatales et faire des choix cornéliens (les auteurs ont d'ailleurs dédié l'album l'un à sa femme, l'autre à sa propre famille) tout au long d'un XXe siècle plein de promesses mais accumulant les catastrophes. Les clefs constituent dès lors un élément particulier dans ces chapitres, parfois tendres, parfois cruels ou cyniques, souvent violents et toujours mouvementés : Chamberlin et sa femme Fiona savent les utiliser sans en abuser, mais qu'en est-il des enfants ? Comment peuvent-ils résister à l'appel de la toute-puissance que peut offrir un jeu de ces objets magiques ? C'est tout l'enjeu des choix faits par les parents dans l'éducation de leur progéniture : de la bienveillance mais également des interdits, et des barrières qui seront levées au moment idoine. Sauf qu'il n'est pas toujours aisé d'anticiper sur le développement de ses propres rejetons, qui peuvent en outre, pour peu qu'ils vous aient vu à l'œuvre, faire preuve de suffisamment de malice et de machiavélisme pour parvenir à leurs fins. 



L'autre caractéristique principale de ce tome 7, laquelle a d'ailleurs fait couler pas mal d'encre et servi d'argument principal de vente, consiste dans l'ambitieux crossover du dernier épisode avec l'univers de Sandman (tellement évident quand on y pense) : l'avant-propos précité nous révèle les coulisses de cet événement éditorial, une sorte de gambit qui a poussé Hill et Rodriguez à proposer leur idée saugrenue à Neil Gaiman. Le vénérable écrivain leur a donné carte blanche : comme quoi, l'audace paie, parfois - d'autant que l'auteur de 1602 n'en est pas à son premier projet similaire (cf. cet article sur Free Country, un crossover Vertigo).

Et pour revenir à Netflix, les nouveaux fans du Sandman comme les admirateurs de la première heure retrouveront les événements dépeints dans la première saison de la série TV : le chapitre Hell & Gone, qui clôt cet album, s'articule malicieusement autour des mésaventures de Morpheus, emprisonné sur Terre par Burgess, et Joe Hill parvient à insérer Mary dans les interstices de l'histoire déjà contée, impliquant nombre de personnages secondaires comme Abel, Caïn, Lucien, Lucifer et surtout le terrifiant Corinthien. Une conclusion épique et pertinente.

Alors, amis lecteurs, n'hésitez plus ! Si vous avez encore du mal avec l'anglais, HiComics vient de publier l'ouvrage en français (c'est sorti en mai 2022). Un comic book  réussi, au ton très adulte (la violence n'est pas édulcorée) mais alternant avec de splendides moments d'émotion, et nanti d'une écriture choyant ses personnages.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel album à la présentation soignée et au contenu conséquent chez IDW.
  • Un volume qui peut se lire indépendamment de la série, puisqu'il constitue une préquelle concernant les aïeuls des héros que nous connaissons.
  • Les auteurs apportent toujours le même soin pour varier leurs approches artistiques et tenter des expériences, afin de surprendre les lecteurs.
  • La chronique d'une famille qui avait toutes les clefs en mains (hi hi) pour vivre heureuse : des personnages que nous voyons grandir et évoluer au fil des récits.
  • Bien qu'admettant ouvertement l'existence de la série télévisée sur Netflix (nettement orientée ados), l'album conserve l'écriture adulte et les passages violents ou sanglants présents dans les comics originels.
  • Le crossover avec le monde du Sandman, un luxe inutile mais jubilatoire.


  • Rien.
First Look : Cliff Burton
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Nouveau First Look aujourd'hui, consacré cette fois à Cliff Burton !

Rappelons que le principe de cette rubrique consiste à s'intéresser au tout premier album d'une série. Cette fois, nous remontons jusqu'en 1984 avec Brouillard sur Whitehall, un récit qui introduit le personnage de Burton mais qui, nous le verrons plus loin, s'avère très particulier puisqu'il contient de multiples références à un classique de la BD franco-belge.
Mais présentons tout d'abord notre héros. Cliff Burton est un ancien du MI5 et un détective privé bossant occasionnellement pour Scotland Yard, dont il est également un ex-agent. Il est plutôt futé et athlétique et se démarque du profil classique du héros de BD policière par son look (il est roux et moustachu) et sa passion pour les fleurs.

La série, qui a pris fin en 1998, ne comporte que neuf albums. Tous sont scénarisés par Rodolphe (scénariste prolifique et romancier) et dessinés par Frederik Garcia puis Michel Durand. Le style graphique change donc radicalement à partir du quatrième album, intitulé Les Poupées de Sang.
L'ambiance générale de la série, résolument axée sur les enquêtes, va peu à peu verser dans un fantastique "light" et s'enrichir de touches d'humour fort bienvenues. 

En ce qui concerne ce premier tome, il débute par une série de meurtres sordides visant les forces de l'ordre. Le Yard de Sa Majesté découvre bien vite qu'une mystérieuse et sanguinaire secte indienne se cache derrière ces exactions. Sir Scott Dickson fait alors appel à Burton pour que le moustachu file un petit coup de main. Il faut dire que l'affaire se complique quand, aux meurtres de policiers, s'ajoutent une étrange dégradation au musée Madame Tussauds ainsi qu'une menace de mort visant Lord Campbell, membre de la Chambre et délégué aux Affaires Indiennes. 



L'action se déroule en 1921 et a pour cadre Londres et la campagne anglaise environnante. L'atmosphère graphique des scènes sous la pluie ou dans la pénombre est très réussie. De plus, la mise en page évite le classique "gaufrier" et se permet quelques plans larges et divers effets dynamiques. Le récit est, quant à lui, efficace et bien mené. Si l'on suit l'enquête avec plaisir, l'on peut toutefois regretter que le personnage de Burton soit à ce point transparent et banal, les quelques éléments originaux dont l'a gratifié son auteur peinant à lui insuffler une véritable personnalité.
C'est cependant dans une foule de petits détails que ce Brouillard sur Whitehall va se révéler surprenant à plus d'un titre.

Tout d'abord, la première planche de cette BD s'avère être un hommage à La Marque Jaune, d'Edgar P. Jacobs. Une info évidente, qui se trouve même sur Wikipédia. Mais les références, plus subtiles et moins immédiatement décelables, ne s'arrêtent pas là. L'ensemble de l'album semble être en effet un hommage appuyé à l'une des aventures de Tintin, en l'occurrence Les 7 Boules de Cristal. Tout d'abord dans son ambiance, inquiétante et liée à une menace exotique, mais surtout dans de nombreuses scènes faisant écho au récit d'Hergé sus-cité.
Quelques exemples : les personnages se retrouvent tous, à un moment, dans une grande et sinistre demeure, entourée d'un parc ; la décoration de cette maison est composé d'éléments exotiques ; le propriétaire de la demeure est assassiné malgré le fait qu'il soit sous protection policière ; Burton doit défoncer la porte de sa chambre pour constater ce fait ; le crime a eu lieu alors que la porte est verrouillée de l'intérieur ; un indien (amérindien dans les 7 Boules) disparaît ; les criminels s'enfuient à bord d'une conduite intérieure noire ; ils changent de véhicule pour échapper aux recherches ; le héros remarque ce fait en comparant les traces de pneus dans la boue ; le témoignage de policiers en vélo s'avère crucial, etc. Il faut encore ajouter à cela la nature des adversaires du héros (des Incas pour Tintin, des Thugs pour Cliff), le fait que ce récit soit en fait un diptyque (qui se poursuit dans L'Ombre de Victoria) et le périple dans la jungle que l'on retrouve dans le second opus. 

Il y a sans doute encore de nombreux détails communs à ces deux œuvres à répertorier, mais précisons qu'il s'agit bien de clins d'œil, et aucunement d'un plagiat, Brouillard sur Whitehall et Burton s'éloignant nettement des 7 Boules de Cristal et de Tintin sur le fond, le style graphique et la personnalité du héros (qui, lui, rencontre de séduisantes jeunes femmes par exemple). Cependant, impossible de ne pas faire le lien entre les deux histoires lorsque l'on connaît bien le récit mettant en scène la malédiction de Rascar Capac.
 
Au final, si vous aimez l'ambiance british, les bonnes enquêtes mâtinées de fantastique et les délicates pointes d'humour, n'hésitez pas à accompagner Cliff Burton dans ses trop rares pérégrinations. Ce détective, qui n'a sans doute pas la notoriété qu'il mérite, n'a pourtant pas à rougir face à ces homologues (cf. Ric Hochet ou encore Jérôme K. Jérôme Bloche), anciens ou plus récents. 




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des scénarios bien ficelés.
  • Un style graphique agréable.
  • Des références bien employées.
  • Un humour discret mais efficace, qui se révèle sur la longueur de la série.


  • Un personnage un peu lisse.
  • Un lettrage pas toujours au top.
Shonen Avengers
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On plonge dans les dessins animés culte des années 70 et 80 avec l'album parodique Shonen Avengers !

Attention, voilà une bande dessinée qui s'adresse plutôt à un public de vétérans. Du genre qui ont connu les téléphones à cadran, les albums Lug de L'Araignée, Récré A2, les pulls qui grattent, les bagnoles sans ceintures à l'arrière (bah, c'est des gosses, qu'est-ce qu'ils feraient avec ça ?) et les Ovomaltines au café (putain, c'était les meilleurs ceux-là !). Autrement dit, il y a de la nostalgie dans l'air.
Mais de quoi est-il question exactement ?
Eh bien, Shonen Avengers, publié chez Delcourt et conçu (scénario, dessin et couleurs) par ZeMial, est un recueil de strips humoristiques mélangeant les univers de GoldorakCapitaine Flam, Ulysse 31Cobra ou encore Albator. Autant de génériques ultra-connus qui reviennent immédiatement en mémoire...

Après une courte introduction expliquant comment ces univers distincts ont pu se mélanger, l'auteur déroule une série de gags, en général en trois cases, présentées verticalement sur chaque planche. Ils sont parfois entrecoupés de pleines-pages plus spectaculaires.
Commençons par l'humour. C'est ce qu'il y a de plus dur à manier au niveau de l'écriture, non seulement parce que cela demande une grande précision, mais aussi parce qu'il existe tellement de styles d'humour différents qu'il est très difficile de faire l'unanimité. Ici, au fil des pages, l'on va retrouver évidemment des références liées aux différents héros, mais aussi parfois des allusions à l'actualité (le professeur Raoult...) qui semblent moins heureuses, d'une part parce que l'on s'écarte du sujet mais aussi et surtout parce que c'est prendre le risque de faire vieillir l'album prématurément. Niveau rigolade pure, bon, on va du franchement amusant au gag un peu plat et attendu, mais l'ensemble reste agréable.



Passons au dessin, à n'en pas douter le gros point fort de l'album. Les personnages sont très réussis, aisément identifiables et charismatiques dans leur version cartoony convenant parfaitement au propos. Bien entendu, les "méchants" célèbres sont là aussi (le Grand Stratéguerre, pour ne citer que lui) et l'on a droit également aux célèbres vaisseaux de l'époque (Astrolabe, Odysseus, Atlantis...). Enfin, une colorisation efficace apporte la dernière touche à un ensemble léché et esthétique (certaines grandes illustrations étant vraiment sublimes).
Notons également, dans la partie bonus, des illustrations plus réalistes, tout aussi réussies.

Puisque l'on évoque ces bonus, voyons cela en détail.
Tout d'abord, il faut souligner la présence d'une liste venant expliquer la référence principale de chaque gag (d'autres sont parfois à dénicher soi-même). Plutôt bien vu histoire de rafraîchir la mémoire de certains et de fournir un minimum de contexte aux plus jeunes. L'on retrouve également une longue explication sur la genèse du projet (là encore, c'est richement illustré) ainsi qu'une partie plus ludique puisqu'elle regroupe des mini-jeux du genre labyrinthe, mots fléchés, jeu des 10 différences, etc. Plutôt sympa.

Au final, voilà un album réalisé avec soin. Si l'on peut regretter parfois certains gags un tantinet simplistes ou mal amenés, il faut reconnaître que l'on a souvent un sourire d'enfant sur le visage pendant que ces personnages de notre enfance font remonter à la surface de notre conscience d'anciens et précieux souvenirs, polis et magnifiés par le temps. Cette rencontre improbable entre héros iconiques est un peu, comme l'explique l'auteur, un rêve d'enfant, s'amusant à inventer et dessiner des aventures improbables et sans limites. Il y a donc plus que de simples gags là-dedans, il y a un peu de notre passé, un peu de notre imaginaire, un peu de notre insouciance. On se prend à rêver, du coup, à une aventure certes toujours parodique mais plus ambitieuse et construite, montrant les protagonistes et leurs relations sur la longueur. Peut-être pour un éventuel tome 2 ? 




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • De très belles planches.
  • Des personnages mythiques.
  • Une partie bonus bien fournie et intéressante.


  • Des gags inégaux.
La Parenthèse de Virgul #39
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Hey les Matous, ça ronronne dans les chaumières ?
On va parler fringues aujourd'hui. Non, il ne s'agit pas de vous donner des conseils vestimentaires, si on aborde les vêtements, c'est par la biais de la BD et... d'un conflit pas si bien connu que ça de ce côté de l'Atlantique.
Miaw !

Cinquante nuances de Gris
Si vous aimez la bande dessinée franco-belge, vous devez probablement connaître les célèbres Tuniques Bleues, série créée par Louis Salverius (qui sera remplacé par Lambil) et Raoul Cauvin. Série toujours en cours de nos jours et qui s'attache à suivre les aventures du sergent Chesterfield et du caporal Blutch. Ces derniers faisant partie de l'armée de l'Union, ils affrontent donc régulièrement des soldats sudistes, en général vêtus d'impeccables et immaculés uniformes gris. 
Mais qu'en était-il dans la réalité ?

Eh bien, parler d'uniformes en ce qui concerne l'armée confédérée relève presque de l'abus de langage tellement les tenues étaient disparates en son sein. Tout d'abord, il serait faux de penser que le bleu était réservé aux nordistes et le gris à leurs adversaires. Ces deux couleurs se retrouvaient dans les régiments des deux camps, ce qui donna d'ailleurs lieu à de nombreuses méprises et "tirs amis" lors des combats. 
Il faut bien comprendre également que le gris était moins un choix esthétique qu'une nécessité économique et pratique ; teindre une tenue en gris (ou une couleur approchante) s'avérant relativement peu coûteux.
Ceci dit, si le Sud disposait de matières premières suffisantes, son industrie textile était dans l'incapacité de fournir des uniformes standardisés à des centaines de milliers de combattants. La priorité était d'ailleurs donnée à d'autres secteurs plus vitaux (comme les munitions ou les chaussures). 

Le soldat sudiste va ainsi devoir recourir à du bricolage et au fameux "système D" pour se vêtir. Mélange de tenues civiles, de rapiéçage de fortune et de prises de guerre, la tenue confédérée est, dès le début de la guerre, loin d'être uniformisée. 
L'un des colorants utilisés, bon marché et facilement accessible, provient du noyer cendré et donnera aux vestes une couleur tirant plutôt sur le brun ou le beige. L'on est donc déjà loin de ce gris parfait qui est certes bien pratique en BD mais demeure un cliché. À ces teintes aux nuances très différentes, il faut ajouter les régiments de zouaves, d'inspiration européenne, qui étaient dotés de tenues jugées plus confortables et qui se révélèrent franchement exotiques avec leur touche de rouge
Bien entendu, il existait aussi des différences entre les régiments, certains optant pour des couleurs leur étant propres. Sans compter les miliciens de chaque État, qui là encore n'étaient pas dotés de tenues spécifiques et devaient faire avec les moyens du bord.

L'on pourrait penser que les officiers étaient mieux lotis, donc disposaient de tenues plus homogènes, mais la réalité est loin d'être aussi simple. Certains vétérans ressortirent de vieux uniformes en les modifiant un peu, alors que les lieutenants fraîchement sortis de l'école militaire devaient supporter la charge financière de leur équipement, ce qui ne facilita pas non plus la recherche d'uniformité. Certains éléments distinctifs, comme les galons, les épaulettes, les écharpes de couleur ou les nœuds autrichiens, furent parfois abandonnés volontairement, car trop repérables par l'ennemi. En ce qui concerne les généraux, c'est encore pire, ces derniers ayant pratiquement "quartier libre" pour déterminer leur apparence. Certains opteront pour des tenues flamboyantes, colorées et à la limite du ridicule alors que d'autres privilégieront un uniforme basique et simple, à la propreté parfois douteuse.

Ainsi, de nombreuses raisons vont engendrer l'aspect en apparence négligé des soldats confédérés, que ce soit la logistique défaillante, le coût des uniformes, les disparités entre États et régiments ou même le souci de discrétion. La distinction entre le bleu nordiste et le gris sudiste n'était donc au final pas si nette que l'on pourrait le penser, elle était même parfois inexistante. 

Voilà les matous, vous en savez un peu plus sur les problèmes vestimentaires du soldat confédéré, entre 1861 et 1865. Ça vous fera une petite anecdote pour le repas de Noël de cette année. Ou bien ça vous donnera peut-être envie de vous pencher sur Les Tuniques Bleues, une série dont tous les albums ne sont pas pleinement réussis mais qui demeure un classique du franco-belge.
Miaw !


Ci-dessus, des uniformes d'un gris impeccable. Ci-dessous, une reconstitution historique donnant un aperçu
du mélange de couleurs au sein de l'armée sudiste. Imaginez la même chose avec des trous et la crasse en plus,
et il n'est déjà plus évident de distinguer l'ami de l'ennemi sur un champ de bataille.


Celui que tu aimes dans les ténèbres
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Elle cherchait l'inspiration, elle a trouvé l'amour.
Quoi de plus beau qu'une romance ?


Rowena... Non, pardon... Ro. Ro est une artiste, une peintre. Elle a du talent. Elle a même acquis une certaine renommée. Elle n'aime pas son prénom, Rowena, parce que ça fait vieux. Mais ce qui est ancien pour elle ne l'est pas nécessairement pour moi.

L'inspiration manquait à Ro. Alors, elle a cherché un endroit isolé où se ressourcer. Elle trouvé a un vieux manoir où se remettre à la peinture. On lui a dit qu'il était hanté mais elle n'en avait rien à faire. Alors, elle a décidé d'occuper l'ancienne bâtisse... Alors, elle est venue à moi.

Et moi... Moi, je vais devenir ce qu'elle aime. Je peux être tout ce qu'elle aime. Je suis là dès qu'elle veut de moi. Je la rendrai heureuse. 

Elle veut de moi. Elle a besoin d'inspiration. Je serai son inspiration. Elle a besoin de moi. Elle m'a peint, elle m'a donné forme sous ses doigts. Je l'appelle trésor et elle aime ça... Ce que l'on vit est irréel. Elle dit que je suis irréel moi aussi. Mais le réel est un concept fluide. 

Elle et moi, nous nous blottissons dans la maison, dans la pénombre, et nous nous aimons... mais après plusieurs semaines de bonheur à être ce qu'elle aime, elle veut aller dehors. Pourquoi ? N'a-t-elle pas tout ce qu'il lui faut auprès de moi, avec moi, en moi ? Je suis ce qui l'aime, je suis ce qu'elle aime. Pourquoi ne suis-je pas suffisant ? Pourquoi veut-elle de la lumière ? Pourquoi veut-elle sortir là où je ne peux être ?

Il faut qu'elle m'aime à nouveau. Je la ferai m'aimer à nouveau.


Celui que tu aimes dans les ténèbres est la première incursion du duo Skottie Young et Jorge Corona dans le genre horrifique (après la fantasy très légère de Middlewest) et le moins que l'on puisse en dire est que c'est une réussite formelle. Mais, qui plus est, cela s'avère être une réflexion métaphorique pertinente sur les relations toxiques de possessivité que peuvent développer certains êtres qui se vouent entièrement à l'objet de leur amour, ces âmes égarées qui, en couple, finissent par ne plus se voir qu'à travers les yeux de l'autre, par n'être plus vivants que par procuration.

Envoûtant, angoissant puis terrifiant, ce comic, paru dans la collection Indies de Urban, a le bon goût de maîtriser tout autant son ambiance que son sujet, son histoire que son esthétique et son message que sa narration.

Le dessin de Jorge Corona et la mise en couleurs de Jean-François Beaulieu sont des modèles d'adéquation au récit. 

La lecture d'une bande dessinée horrifique a cela de particulier qu'elle nous oblige à voir, bien plus qu'un roman ou un film. Impossible ici de sauter un passage qui nous effraie et d'échapper au malaise en sautant les pages sans lire : les dessins s'imposent à nous, nous sautent aux yeux et s'agrippent à notre imagination contre notre gré ; impossible ici de cligner des yeux un peu trop longtemps pour éviter la scène que l'on sent venir et qui dérangera notre petit confort mental : il nous faut lire et tourner les pages, ça ne se fait pas les yeux fermés. Lorsque c'est bien fait, la bande dessinée d'horreur nous semble plus puissante que les autres médias en matière de restitution de cette inéluctable obligation de regarder l'indicible en face. Cet effet, qui nous avait déjà marqué avec Infidel de Pornsack Pichetshote et Aaron Campbell, nous le retrouvons ici encore par d'autres procédés et sous d'autres facettes.

Nous vous préconisons la lecture de Celui que tu aimes dans les ténèbres à une heure avancée de la soirée, lorsque les ténèbres s'emparent de votre foyer et que le moindre objet familier génère depuis sa base une ombre fantomatique glissant sur les murs, tel un amour transi désireux de se pencher sur vous pour vous étreindre de sa noirceur.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bon scénario mêlant horreur concrète et psychologique.
  • Un dessin et une mise en couleurs parfaitement adaptés.
  • Un rythme de narration maîtrisé.
  • Le récit tombe parfois dans quelques clichés du genre mais rien qui puisse vraiment vous empêcher d'en savourer la qualité !