Publié le
15.4.26
Par
Nolt
Nous embarquons aujourd'hui pour Metropolis, cité uchronique et mystérieuse.
La Première Guerre mondiale n'est jamais survenue. Au lieu de s'entretuer, Français et Allemands ont édifié une immense ville dans l'Interland, symbole de la réconciliation. La mégapole n'est cependant pas exempte de crimes. Après un attentat particulièrement meurtrier, l'inspecteur Faune découvre des cadavres dans les sous-sols de la ville. De "vieilles choses mortes", déshumanisées et abandonnées.
Pour mener à bien cette enquête, Faune va devoir faire équipe avec le commissaire Lohmann, sous la supervision du docteur Freud. Un psychiatre ne sera en effet pas de trop car, outre le fait que les deux flics ont eu des problèmes psychologiques par le passé, d'étranges événements commencent à survenir dans Metropolis : la statue d'un soldat remplace celle d'un philosophe, des livres étranges apparaissent dans les librairies... quelque chose est en train de modifier l'Histoire.
Romancier, auteur de nouvelles et d'essais, Serge Lehman avait déjà fait montre de ses talents de scénariste avec La Brigade Chimérique, œuvre qui se penchait sur les super-héros européens et commentait leur quasi absence dans notre culture. Cette fois, l'auteur reprend le concept de Metropolis mais, au lieu d'en faire un nid de surhumains, il la présente comme le lien entre deux nations ennemies ayant grandement contribué à façonner l'Europe moderne.
Metropolis, littéralement "ville mère", devient ainsi un élément central du récit. Elle vit, parle, cache des secrets dans ses entrailles tout en pointant ses tours vers le ciel...
Avec Lehman, comme souvent, il faut s'attendre à ce que tout fasse sens (le type étant l'un des meilleurs et des plus brillants scénaristes français). L'inspecteur Faune, par exemple, est ainsi lié à la cité de manière presque charnelle, la ville étant présentée comme sa "grande mère".
Mais tout ne se limite évidemment pas aux ruelles et aux immeubles...
Après une première touche de fantastique, l'on plonge dans un thriller sombre, aux références nombreuses et aux non-dits subtils. Churchill, Freud, Fritz Lang ou Briand sont de la partie, ancrant l'intrigue dans un passé fragile, malmené et habilement revisité.
Techniquement, Lehman fait preuve d'une rare virtuosité dans la narration. Les personnages principaux prennent peu à peu de l'envergure alors que des pans de leur passé sont dévoilés. L'exploit est triple puisqu'il faut dans le même temps installer l'intrigue policière, donner de l'épaisseur aux protagonistes et rendre crédible et intelligible une utopie hors du temps, uniquement rattachée à nous par quelques noms célèbres.
Graphiquement, le travail de Stéphane De Caneva est tout simplement exemplaire, tant pour ses plans spectaculaires sur la ville que dans la manière de traiter les personnages, avec une touche rétro qui ne verse jamais dans le "vieillot". La colorisation, de Dimitris Martinos, est également pour beaucoup dans la réussite de cette ambiance visuelle.
Le premier tome a été publié en 2014 chez Delcourt, qui a ressorti l'intégrale des quatre tomes en 2024 (toujours disponible pour environ 35 euros).
Démesurée, multigenre, addictive, cette BD bénéficie de la maîtrise d'un auteur qui a les moyens, intellectuels et techniques, de son ambition, ce qui n'est finalement pas si courant que ça.
À posséder absolument.
BONUS
Entretien avec Serge Lehman (publié à l'origine dans le magazine Geek d'octobre 2010, à l'occasion de la sortie de La Brigade Chimérique)Nolt : Serge Lehman, vous êtes le co-auteur de La Brigade Chimérique, comment est né cet ambitieux projet ?
Lehman : D’une question que je me suis posée enfant en découvrant les comics US : pourquoi n’y a-t-il pas de super-héros en France et, plus largement, en Europe ? C’est idiot, évidemment, mais je n’ai jamais réussi à passer outre, jamais réussi à me contenter de « c’est comme ça, c’est un truc purement américain ». À la fin des années 90, quand j’ai découvert que la vieille SF française de l’entre-deux-guerres contenaient des dizaines de super-héros potentiels, je me la suis posée à nouveau et j’ai fini par écrire une histoire pour y répondre.
— La série mélange personnages réels, comme Irène Joliot-Curie, et des héros de fiction, comme le Nyctalope ou le Passe-Muraille, sur quelles bases s'est effectué ce casting assez exceptionnel ?
— Pour les personnages de fiction, on a reproduit ce qu’on pense être le processus créatif originel des comics, cette simplification/amplification qui a permis de passer de héros bigger than life comme Doc Savage ou The Shadow aux vrais surhommes : Superman et Batman. Le Nyctalope est une création du feuilletonniste Jean de la Hire, qui date d’avant la Première Guerre mondiale. Il est riche, il voit la nuit et possède un cœur artificiel, il fréquente le grand monde ce qui garantit sa mobilité, il dirige une organisation anti-criminelle, etc. À la fin d’un de ses romans, la Hire écrit en substance : « le Nyctalope, c’est la France. » Bon, on ne peut pas être plus clair. On a puisé dans ce vivier-là. Parce qu’on ne fait pas de distinction a priori entre haute et basse culture, on s’est aussi intéressés à l’autre bord de l’échiquier littéraire, en détournant Gregor Samsa, le héros de La Métamorphose, pour en faire un super-héros maudit : « le Cafard ». Ou l’horrible vieillard de Papini, Gog. Tout ça est assez infantile, je le reconnais, mais aussi très amusant. Pour les personnages réels, d’une certaine manière, c’était plus facile. Dans les années 30, le radium était vraiment la « matière miracle » dans l’imaginaire, une préfiguration de la kryptonite, alors, les Curie, Rotblat, les premiers chercheurs atomistes, c’était évident. Quant à Breton et aux surréalistes, dissidents ou non, ils ont eux-mêmes avoué leur passion pour les feuilletons – pour Fantômas en particulier. Ça coulait de source.
— Avec d'aussi nombreux précédents, il n'était pas facile de présenter des super-héros sans tomber dans le déjà-vu, pourtant, l'on dépasse complètement le cadre du simple hommage, avec des personnages qui n'ont rien à envier à leurs cousins américains et s'imposent avec une identité propre. Qu'est-ce qui les différencie, sur le fond, des super-héros les plus connus de Marvel ou DC ?
— Ils sont de leur temps : racistes, antisémites, nationalistes, pleins de morgue impériale… Ils adhèrent au mauvais système de valeurs, on ne peut que les détester. Le problème, c’est qu’il suffit de les voir à l’œuvre pour les aimer aussi. Pour se demander comment on a pu vivre un demi-siècle sans eux. Une culture digne de ce nom ne peut pas se passer de super-héros. Si elle n’en produit pas, elle vit par procuration à travers ceux des autres.
— Vous abordez dans ce récit des domaines aussi sérieux que la physique quantique ou la psychanalyse, la science en général est-elle pour vous une source d'inspiration ?
— Une source d’histoires et une source poétique, oui.
— Le concept de surhomme est très différemment interprété par le Dr Mabuse et Nous Autres. Cet aspect politique, presque philosophique même, était-il présent dès le départ ?
— Ça fait partie du projet. C’est parce que le concept de surhomme est fondamentalement ambigu, y compris et surtout chez Nietzsche, qu’il peut être tiré dans tous les sens, du saint catholique à la « bête blonde » nazie en passant par les super-héros classiques ou, aujourd’hui, le posthumain qui récupère une bonne partie de tous ces fantasmes. Dans le corpus idéologique des nazis, le surhomme est une structure. On ne pouvait pas parler des années 30 sans prendre en compte toutes ces choses.
— Les références, notamment à la littérature d'avant-guerre, sont incroyablement nombreuses. Est-ce là le résultat d'une passion ancienne pour ce genre de récits ? Les précisions que vous apportez sur votre site ont dû demander un travail de documentation colossal !
— Oui et non. La Brigade a demandé dix ans de maturation mais pour l’essentiel, j’ai lu les livres, vu les films, admiré la peinture et accumulé la documentation par plaisir ou curiosité intellectuelle, sans savoir vraiment ce que j’en ferais. Pendant un moment, j’ai essayé de construire un roman uchronique inspiré de Fritz Lang, Metropolis. Des bribes de ce projet se retrouvent dans la BD. Mais je me suis aussi servi du même matériel pour faire une longue nouvelle intitulée Superscience, une anthologie sur la vieille science-fiction française chez Omnibus et bientôt un essai pour Gallimard. Disons que j’ai passé une décennie à rêvasser sur l’entre-deux-guerres.
— Au final, la Grande-Bretagne mise à part, qu'est-ce qui explique selon vous que le genre super-héroïque n'ait pas réellement connu de succès en Europe ? À quoi pourrait-on attribuer ce que vous appelez ce "manque" dans notre imaginaire ?
— Il faut nuancer les formulations : les histoires de super-héros ont toujours eu du succès en Europe, même après la guerre. Simplement, elles n’étaient plus produites ici, il a fallu les importer. Superficiellement, on pourrait croire que c’est un cas d’idiosyncrasie : les super-héros seraient une spécificité américaine, comme les cow-boys disons… Mais dès qu’on regarde en profondeur, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas, que des personnages-sources comme le Nyctalope, Félifax, Fantômas et d’autres pullulaient dans la fiction européenne de la première moitié du XXe siècle. Donc : il y a eu des super-héros européens. Et puis, un jour, ils ont disparu. Comment et pourquoi ? C’est ce qu’on raconte dans La Brigade. Disons pour faire simple qu’après le nazisme, la catégorie du surhomme est devenue impensable pour les créateurs du continent. Elle a littéralement cessé d’exister. Le vrai héros européen d’après-guerre, ce n’est pas le surhomme mais celui qui l’affronte : le résistant. Le Nyctalope de la Hire fournit un bon exemple de cette inversion : sa dernière aventure se déroule pendant l’occupation et il est clairement du côté des Allemands. Bref, nous n’avons plus de surhommes ici parce qu’ils se sont discrédités au moment critique, parce qu’ils ont choisi le mauvais camp, parce qu’ils nous ont trahis. L’exception anglaise s’explique d’elle-même dans cette optique et fournit un cadre de lecture général : créer des super-héros est un privilège de vainqueur.
— Vous êtes l'auteur de romans et de nombreuses nouvelles, est-ce que La Brigade Chimérique, dans un avenir plus ou moins proche, pourrait se décliner autrement qu'en bande dessinée ?
— Je ne sais pas.
— Vous rappelez volontiers que vous êtes un ancien lecteur de la revue Strange, est-ce que vous suivez encore régulièrement certaines séries américaines ?
— Pas le mainstream mais des auteurs en particulier. Moore, Ellis, Mignola… Je ne suis pas très original.
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14.4.26
Par
Nolt
Terrible, glaçant, inéluctable, La Traque nous mène au bout de ce que la nature humaine peut révéler de pire.
Nous sommes en Normandie. Ils sont sept. Sept connaissances se retrouvant pour une partie de chasse. Tous sont des notables, comme Mansart, gendre d'un sénateur qui brigue lui-même un mandat ; Sutter, un riche propriétaire terrien ; Rollin, un notaire ; Chamond, un assureur ; Nimier, un ancien officier. À ce groupe s'ajoute les frères Danville, des ferrailleurs qui rendent bien des services. Ces derniers vont croiser la route d'Helen, une universitaire qui compte s'installer dans la région et explore les lieux. La rencontre se passe mal. Très mal.
Entre les chasseurs, tous liés par de petites combines et des "coups de main" plus ou moins légaux, s'installe alors une complicité de fait. Cet étrange lien qui unit ceux qui, de compromis en compromis, de petits renoncements en grosses entorses à la morale, finissent par patauger dans le purin de l'âme.
Tous vont traquer Helen. Car après ce qu'il s'est passé, il ne serait pas prudent de la laisser parler aux gendarmes. Il faut s'arranger, lui proposer un marché. Elle acceptera, n'est-ce pas ? Et si elle refuse, eh bien, il faudra se montrer persuasif.
Voilà un film plutôt méconnu, datant de 1975 et réalisé par Serge Leroy. Qu'il soit à ce point passé sous les radars, voire qu'il ne soit pas devenu une référence, est plus qu'étonnant, car il développe une thématique percutante, qui pousse à s'interroger sur le premier prédateur pour l'Homme, autrement dit l'Homme lui-même. Et il bénéficie en outre d'un casting on ne peut plus prestigieux. En plus des stars de l'époque, Jean-Pierre Marielle et Michel Constantin, l'on va retrouver une brochette d'acteurs certes de "seconds rôles", mais plutôt talentueux, comme Michael Lonsdale, Jean-Luc Bideau, Paul Crochet (dont le visage vous rappellera aussitôt quelque chose si son nom ne vous dit rien) ou encore un jeune Philippe Léotard.
À l'époque de sa sortie, le film choque. Il faut dire que la petite bourgeoisie provinciale y est dépeinte d'une manière noire et acide, que certaines scènes sont violentes (nous y reviendrons), et que la métaphore de la chasse contribue à dénoncer, sans nuances, le comportement de certains "mâles". Voilà d'ailleurs qui devrait faire réfléchir les donneurs de leçons évaporés, qui du haut de leur inculture crasse pensent qu'ils ont tout inventé et qu'avant 2010, la violence envers les femmes était "tolérée", ce qui est factuellement faux. Le comportement néfaste non pas "des hommes" mais de certains abrutis criminels était bel et bien dénoncé, jusque dans des films grand public, et ce dès les années 70 (et bien avant en réalité).
Si La Traque a pu choquer, c'est probablement sans doute aussi par son manque de "morale" et de "happy end". Mais voilà, cette histoire se veut réaliste, et dans la réalité, contrairement à ce que l'on veut vous faire croire, ce ne sont pas les gentils qui gagnent à la fin, juste les plus forts qui décident de qui porte l'étiquette "gentil".
Revenons sur la violence, notamment la différence entre ce qui est montré à l'écran et ce qui est perçu. La scène de viol, dans ce film, est d'une retenue assez rare. Rien à voir par exemple avec Les Accusés (1988), où le personnage interprété par Jodie Foster se faisait violer dans un bar. Rien à voir non plus avec la complaisance de Gaspard Noé, dans son film Irréversible (2002), qui montrait pendant 10 minutes un viol ultra-réaliste. Ici, tout se déroule en gros plan, sur... les visages. Soulignons d'ailleurs à cette occasion la performance phénoménale de Mimsy Farmer, qui interprète cette jeune anglaise. L'actrice a assez peu de texte au final, et l'essentiel de son jeu va passer dans son expression et ses regards.
En réalité, si la scène de viol a pu choquer certains spectateurs, c'est bien le final, où l'actrice aux abois pousse littéralement des cris de bête ("Heeeeelp ! Heeeeelp !"), qui glace le sang et retourne l'estomac.
Si la réalisation s'avère plutôt plate, la beauté des décors, le jeu des acteurs, la profondeur du sujet et l'intelligence de son traitement vont faire de ce film un véritable "moment", intense et dérangeant, de cinéma. La mécanique est aussi précise qu'impossible à freiner, chaque protagoniste étant tenu par ses liens, sa réputation, ses principes imbéciles. Pire encore, si les Danville sont présentés (et perçus) comme particulièrement cons et dangereux dès leur apparition (la scène de la "course-poursuite", en voiture), ils finissent par s'humaniser par la suite, ce qui rend leurs agissements peut-être encore plus abjects. Le scénariste, André-Georges Brunelin (dont le film le plus connu doit être La Légion saute sur Kolwesi), réalise un tour de force en dépeignant, sans complaisance, les petits arrangements et les dérives de gens qui ne sont ni des monstres ni des psychopathes mais, au contraire, des gens supposément "bien". Le personnage de Lonsdale aura d'ailleurs cette phrase, lourde de sens et terrifiante : "Nous ne sommes pas des gens facilement soupçonnables."
Le film est-il pour autant sans défauts ? Non, loin de là. Outre la réalisation, quelque peu terne (même si certains plans sont particulièrement forts), l'on peut relever diverses facilités ou invraisemblances, comme le fait que les frangins Danville ne font rien à une femme qui semble apprécier leur compagnie (et leurs "mains au cul"), mais qu'ils se jettent sur une touriste, alors qu'elle est aussi sexy qu'une factrice en doudoune et qu'un témoin direct assiste à la scène. Ce n'est pas en soi impossible, c'est juste difficile à croire (surtout quand on voit leur revirement par la suite, passant de débiles légers à des types à peu près normaux et doués de raison, voire d'empathie). L'attitude de Nimier, qui lui n'est tenu par rien et agit par "principe" et solidarité de groupe, est également peu crédible, un peu comme si les auteurs avaient juste voulu se "payer" un militaire. Or, l'honneur n'était pas un vain mot dans l'armée, au moins à cette époque. Ce qui ne veut pas dire qu'aucun militaire n'était un salaud, mais encore faut-il, au niveau de l'écriture, justifier des décisions pour le moins aussi graves qu'étonnantes.
Enfin, même si l'on ne doute pas que cela ait pu avoir lieu parfois, la légèreté avec laquelle le groupe picole tout en se proposant de manipuler et utiliser des armes ne représente clairement pas l'attitude habituelle des chasseurs ou des tireurs en général.
Globalement, le film demeure pourtant une réussite. Malgré la "patine" de l'âge, l'on suit ce récit, surprenant et sulfureux, avec intérêt. L'absence presque totale de musique, pour une fois, ne rallonge pas les scènes, en engendrant un effet de "temps suspendu", mais leur donne un aspect brut et inquiétant, presque documentaire. Le final, à l'amertume infecte, demeure un modèle de conclusion coup de poing, à la fois viscérale et sensée.
Ce long-métrage exceptionnel, malgré une édition DVD et même blu ray, se trouve difficilement (ou à des prix prohibitifs). Et bien plus problématique, il n'est jamais diffusé à la télévision, même dans les profondeurs des box. Allez savoir pourquoi...
Un film choc, ambitieux et intelligent, servi par des acteurs de premier plan.
À voir absolument.
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Publié le
13.4.26
Par
Vance
Virgul l'a déjà mentionné ici même, mais répétons-le : les éditions spéciales FNAC de grands récits DC Comics publiés chez Urban sont toujours d'excellents rapports qualité-prix. Pour moins de 5 €, il s'agit d'une occasion en or de découvrir, ou redécouvrir, quelques-uns des arcs majeurs concernant certains des plus grands héros de la Terre. Justement, la dernière vague de ces éditions spéciales se consacrait à Superman, avec des titres-phares comme l'incontournable Kingdom Come, mais aussi Brainiac ou Lost.
Celui qui nous intéresse aujourd'hui reprend les 6 premiers épisodes de la série Batman/Superman de 2003, avec Jeph Loeb à la manœuvre. Un vieux routier du monde super-héroïque, qui connaît l'univers des méta-humains Marvel comme DC sur le bout des doigts. Après Batman : Un long Halloween, Batman : Silence, Spider-Man : Blue, c'est lui qui chapeaute désormais les publications de Marvel. Urban en a confié la traduction à Edmond Tourriol, qui y effectue un boulot sérieux. La couverture souple peut frustrer les amateurs d'albums plus cossus, mais le papier est de bonne qualité et elle s'avère, à l'usage, plutôt solide avec un rendu mat du plus bel effet. Le format est quant à lui légèrement inférieur aux éditions Deluxe déjà sorties, mais ça reste un peu plus grand qu'un fascicule.
À ce prix-là, ne cherchons pas trop de bonus éditoriaux : trois couvertures viennent compléter l'album qui fait tout de même 152 pages ! Cela dit, pour ceux qui ne suivent pas l'univers DC de près, le contexte peut un peu décontenancer : Superman n'a guère changé, Batman non plus et leurs origines, connues désormais d'une bonne partie des lecteurs même profanes, sont demeurées les mêmes. D'ailleurs, pour lancer la série, Loeb se fend d'un rappel de ces origines sur un pertinent montage parallèle entre les deux événements fondateurs de la légende qu'ils incarnent : l'exil forcé de Krypton pour l'un, l'assassinat sous ses yeux de ses parents pour l'autre.
Les comics sont revenus dessus des dizaines de fois, avant que les films prennent le relais. Ces traumatismes déterminants dans leur existence sont désormais des éléments permanents de la culture populaire : tout le monde sait que Batman est ce qu'il est depuis qu'un criminel a braqué puis tué ses parents dans une ruelle obscure alors qu'il n'était qu'un enfant. Tout le monde sait que Superman était un bébé extraterrestre survivant de l'explosion de sa planète natale, auquel le soleil de notre système confère d'incroyables pouvoirs divins. Leur appartenance à la Justice League of America est en revanche moins universellement connue, et, pour le coup, les protagonistes qui vont intervenir dans cette histoire peuvent poser quelques problèmes de compréhension.
Pour faire simple, indiquons d'abord que les États-Unis sont dorénavant dirigés par Lex Luthor, devenu président dans un arc précédent (également disponible dans cette collection à bas prix d'ailleurs). Luthor, la Némésis de Superman, dont la fortune a systématiquement été utilisée pour accéder au pouvoir et se débarrasser de l'Homme d'acier, dans une obsession malsaine qui a été longuement développée dans la série Smallville (dont Jeph Loeb a été producteur et consultant pendant quatre saisons, avant de participer à la production de Lost puis de Heroes). Comment un tel criminel est-il parvenu légalement au sommet de l'État, c'est une autre histoire, mais de nombreuses réflexions de Kal-El nous montrent qu'il n'a pas du tout digéré cet événement tragique. D'autant que, à l'instar de Norman Osborn après Secret Invasion chez Marvel, il dispose à présent d'une mainmise affolante sur les équipes officielles de super-héros : seules les barrières fragiles du droit et de la Constitution l'empêchent d'être de facto le maître du monde.
Et voilà qu'un événement cosmique d'ampleur va lui servir de prétexte pour passer à la vitesse supérieure - et se débarrasser, le plus légalement du monde, de Superman. Un astéroïde radioactif fonce vers la Terre, et aucun moyen dont dispose l'humanité ne semble en mesure de l'arrêter : Luthor affirme alors, "de source sûre", que Superman est à l'origine de ce futur cataclysme car l'astéroïde est un morceau de Krypton et qu'il est manipulé par le fils de celle-ci. Peu importe que la population gobe cette assertion, c'est suffisant pour lancer un mandat d'arrêt contre l'homme à la cape. Or, il se trouve que Superman est actuellement en train de collaborer avec Batman à la recherche de Metallo, qui leur mène la vie dure à tous les deux...
Loeb mène son récit à marche forcée. En dehors de certaines pauses narratives s'appuyant sur des souvenirs parallèles ou des réflexions de l'un des héros sur l'autre - soulignant leur complémentarité, leur respect et leur admiration mutuels - l'histoire se déroule tambour battant. Superman se prend une peignée par Metallo avant de le retrouver dans un cimetière en compagnie du Dark Knight : c'est en réchappant de justesse à cette nouvelle confrontation que notre duo tombe d'abord sur une version visiteur du futur qui s'en prend directement à eux, avant de découvrir qu'ils sont en état d'arrestation. Évidemment, Batman ne lâchera pas son compagnon d'armes, mais qu'en est-il des méta-humains chargés de les interpeller ? Pour la plupart, ce sont d'anciens partenaires, qui connaissent les valeurs morales et les exploits de Superman : à qui ira leur loyauté ?
C'est sur cette question éthique que vont s'appuyer en partie nos deux héros, habitués aux stratagèmes, aux leurres et aux fausses pistes, ayant sauvé le monde plus souvent qu'à leur tour. Les batailles qui s'ensuivent, pour brutales et titanesques qu'elles s'annoncent, seront également brèves et, parfois, frustrantes. D'autant que le trait de McGuinness, bien que dynamique, manque de clarté dans les mouvements, et certaines cases s'avèrent quasi-illisibles. On frise même le grotesque dans la description de certains personnages secondaires, alors qu'on avait encore du mal à digérer l'exagération des caractéristiques physiques des principaux (mâchoires carrées, muscles hyper saillants, poses de diva). L'intérêt vient malgré tout des interactions jouissives entre Batou et Supes, faites de quelques légers traits d'humour bien placés et de réflexions bien senties.
Les alliances succèdent alors aux mésalliances, les masques tombent mais le compte à rebours fatal étant lancé, les minutes sont comptées, et Luthor dévoilera la facette obscure de sa psyché en voyant sa cible lui résister. Les dernières pages verront des sacrifices, des dilemmes moraux et des révélations stupéfiantes qui changeront le regard de certains sur leur propre passé. Tout cela fait beaucoup pour un arc qui aurait pu se contenter d'une chasse à l'homme à la Wolverine : Ennemi d'État, doublée à la rigueur d'une menace d'apocalypse façon Armageddon (le film de Michael Bay). La densité des informations qui pleuvent littéralement dans le dernier chapitre nuit à la fluidité du script, mais elle permet d'expliquer les trémulations dans la psychologie des protagonistes. Un peu le même syndrome qui plombait les films du DCEU, Batman vs Superman et surtout Justice League.
Cela étant dit, on avale allègrement les plus de 150 pages avec parfois un petit sourire entre deux situations déjà vues, mais maîtrisées avec l'indéniable savoir-faire de Loeb, même si on finit par s'embrouiller avec un élément de la résolution, qui arrive comme un cheveu sur la soupe. Les dessins feront sans doute tiquer mais ils confèrent un certain élan au scénario, tout en sacrifiant les visages et les silhouettes de quelques personnages. Visuellement, ça passera ou ça cassera suivant les préférences de chacun.
Reste la dernière page. Sans chercher à spoiler, une question se pose pour tous les anciens lecteurs : est-elle volontairement calquée sur la fin de l'un des épisodes les plus célèbres des X-Men (le premier combat contre le Club des Damnés, avec la victoire quasi-totale de ces derniers, donc juste après l'arc Proteus - ceux qui savent comprendront) ? Tout y est, du cadrage aux postures. Hommage maladroit ou plagiat grossier, ça augure d'une suite bien m'as-tu-vu.
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Publié le
11.4.26
Par
Nolt
De 1979 à 1990, les Nouvelles Éditions Oswald (NéO) vont contribuer à développer la littérature de genre en France, notamment le fantastique.
En parallèle des célèbres collections Épouvante ou SF de J'ai Lu, NéO va en effet publier de nombreux récits, parfois inédits, de Robert E. Howard (Le Pacte Noir, Kull le Roi Barbare, Le Retour de Kane), Abraham Merritt (Sept pas vers Satan, La Femme-Renard, Le Monstre de Métal), Robert Bloch (Retour à Arkham, L'Homme qui criait au Loup), Sir Arthur Conan Doyle (La Ville du Gouffre, Le Monde Perdu, Au Pays des Brumes), Theodore Sturgeon (La Sorcière du Marais), B. R. Bruss (Nous avons tous peur, Le Tambour d'Angoisse), C. S. Lewis (Le Silence de la Terre, Voyage à Vénus), Bram Stoker (Le Joyau des Sept Étoiles), Lyon Sprague de Camp (Le Règne du Gorille), Jules Verne (L'Étonnante Aventure de la Mission Barsac), Henry Rider Haggard (Allan Quatermain), Graham Masterton (Le Faiseur d'Épouvantes), Thomas Owen (Les Chemins Étranges, Cérémonial Nocturne), August Derleth (L'Amulette Tibétaine), Clark Ashton Smith (L'Empire des Nécromants, Le Dieu Carnivore), William Hope Hodgson (La Maison au bord du Monde) ou encore Brian Lumley (Compartiment Terreur).
Dans une période où la pop culture est encore très loin d'acquérir ses lettres de noblesses, le label Fantastique-SF-Aventure de NéO va ainsi faire connaître des héros et histoires qui pour certains deviendront des classiques. Outre les romans et nouvelles horrifiques ou d'anticipation, les Éditions NéO vont aussi aborder le polar (avec l'intégrale Harry Dickson), l'aventure (intégrale Tarzan), les biographies (Lovecraft, le roman de sa vie) et même des ouvrages consacrés aux séries TV (Le Prisonnier, Chapeau Melon et Bottes de Cuir...).
L'apport de Pierre-Jean et Hélène Oswald sera tel que, après l'arrêt des activités de la maison d'édition, d'autres éditeurs reprendront en partie leur catalogue, parfois sous des labels leur rendant directement hommage (la collection NéO au Cherche Midi, la collection Cabinet Noir aux éditions Belles Lettres).
Il faut encore souligner la qualité des illustrations, à l'époque réalisées par Jean-Michel Nicollet (pour le fantastique) ou Jean-Claude Claeys (pour les romans policiers).
Il est des acteurs du monde éditorial qui, en peu de temps (ici, seulement une décennie), marquent profondément le lectorat. Certaines collections, comme les J'ai Lu cités plus haut, ou les fameux Livres dont vous êtes le Héros, chez Folio, finissent par imprégner durablement l'imaginaire. L'on retient des moments d'émotion intenses, des couvertures magnifiques ou terrifiantes, des chartes graphiques bien particulières, des noms étranges... nul doute que NéO a également enflammé les esprits dans les années 80, en mettant en avant l'épouvante, la science-fiction, l'heroic fantasy, l'aventure, à une époque où ces genres, bien que recherchés par les lecteurs, n'avaient pas vraiment grâce aux yeux des médias et, surtout, de la pseudo-intelligentsia qui continue de désigner, du haut de son palais morne et glacé, ses grotesques points de respectabilité.
Les ouvrages publiés par NéO demeurent encore trouvables en bon état et à des prix raisonnables. Bien sûr, certains romans ou recueils de nouvelles ont été réédités depuis, mais le plaisir de tenir en main ces livres à la douce aura nostalgique vaudra bien de supporter quelques cornes ou le papier jauni par le souffle du temps.
Publié le
10.4.26
Par
Nolt
Retour sur Kill your boyfriend, une œuvre de "jeunesse" de Grant Morrison.
Je le sais maintenant, j'ai commis des atrocités dans une vie antérieure et le préposé au karma vient de me faire payer mes actes en mettant sur ma route ce comic. Commençons par le traditionnel résumé de l'histoire. Une lycéenne fadasse déteste son petit ami et est énervée par l'école, ses parents et la société. Elle rencontre un voyou qui va l'entraîner dans une vie de défonce, de sexe et de meurtres gratuits. Pour l'alibi culturel, la petite frappe qui devient le mentor de la jeune fille est une référence à Dionysos. Pour le coup, la transposition du mythe est franchement cheap. Mais commençons par le début.
Le scénario est de Grant Morrison. Il est ici très loin de We3, de Joe, l'aventure intérieure, de son excellent run sur les X-Men, ou même de The Mystery Play qui, tout opaque qu'il était, offrait tout de même quelques pistes de réflexion. À la décharge de l'auteur, cette œuvre date de 1995, m'enfin, il avait déjà 35 ans à l'époque alors que Kill your boyfriend ressemble plus au travail peu abouti de gamins de douze ans qui se lanceraient dans l'élaboration d'un mauvais fanzine. Car tout ici est naze de bout en bout.
Les personnages n'ont ni charisme ni épaisseur, la narration est d'une platitude ahurissante, le propos aussi vain qu'ennuyeux et le côté sulfureux est totalement surjoué. Là où l'on nous promet de l'humour noir, il n'y a que l'imbécilité et le non-sens, et à la place des rebelles accomplissant un périple sauvage, le lecteur assiste, dépité, au navrant road-trip d'enfants gâtés, capricieux et profondément stupides.
Le dessin, de Philip Bond, est loin de relever le niveau. L'artiste réussit même l'exploit d'aseptiser encore plus les scènes censées être les plus dérangeantes. La colorisation, criarde et sans nuances, achèvera de décourager les plus persévérants.
La postface de Morrison, tout content de lui et nous abreuvant d'anecdotes et d'explications satisfaites, ne rend pas le tout moins absurde mais parvient par contre à lui donner un aspect comiquement pompeux.
Pour du Morrison et du Vertigo, la surprise est grande ! J'ignore si le but de l'auteur était de réellement recycler ce pauvre Dionysos qui n'a rien demandé, s'il voulait évoquer l'anarchisme ou s'il souhaitait simplement mettre en scène son Natural Born Killers personnel, mais quel qu'ait pu être son but, il est évident qu'il est loin de l'avoir atteint.
Seul point positif de ce grotesque "Graphic Novel", il fera de vous un bon citoyen lorsque vous le recyclerez cet été pour allumer le barbecue.
On ne va pas tergiverser, c'est de la merde.
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