Publié le
3.6.26
Par
Nolt
UMAC : Bonjour Alex, bienvenue sur UMAC et merci de nous accorder un peu de ton temps ! Tu es le créateur de la chaîne youtube La Fuite en Vidéo, qui propose des critiques de films, séries et documentaires, mais aussi des vidéos plus spécialisées, sur ton propre parcours. Pourrais-tu pour commencer tenter de te définir ? Tu es vidéaste, musicien, mais tout cela semble un poil réducteur pour qualifier ton univers.
Alex : Me définir c’est délicat ! J’ai l’impression de tanguer entre deux facettes de ma personnalité depuis l’enfance. Un fataliste mi-désabusé mi-amusé, sauvé par la lecture de Cioran à l’adolescence. Un gamin passionné par les arts comme moyen de voler des instants de bonheur et de fuir une facette désolante du monde et de sa réalité. Après avoir brillamment raté mon Bac, je suis devenu publicitaire, sans conviction, mais parce que je n’étais pas mauvais. À côté je publiais des poèmes dans des revues littéraires comme Digraphe (Flammarion). Plus tard j’ai commencé à faire de la musique, à sortir des albums et je n’ai plus arrêté. Mais comme pour l’écriture, je me suis un peu mis des bâtons dans les roues moi-même en dépit parfois de réelles opportunités. Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi j’ai fait ça… bref ! Il y a quelques années, au tout début du confinement, j’ai ouvert une chaîne YouTube sur un coup de tête pour m’amuser dans le but de partager ma passion de ce que la société décrit comme futile et est pour moi vital : l’artistique, de la musique à la littérature, et surtout le cinéma. Je pensais me lasser au bout de trois mois et finalement quelque chose d’un peu magique s’est produit avec les gens et je suis toujours là.
— Tu as un style disons très personnel, un peu à contre-courant de ce qui se fait sur youtube. Tu ne quémandes pas de likes ou de partages, tu fais des vidéos parfois très longues, en plan fixe. Et j’avoue que ça fait du bien de voir parfois des gens comme toi qui privilégient le contenu à la forme et aux modes. Tu as par exemple maintenant une petite tradition, après ta vidéo principale, publiée normalement chaque dimanche, tu feuillettes et commentes un magazine des années 80. Pour moi, qui suis de 72, forcément, les années 80, ça me parle ! Comment en viens-tu à ce genre d’idées, plutôt novatrices à mon sens ?
— Sincèrement je pense que mes idées à la con viennent spontanément au gré de mes réflexions et que là où un vidéaste YouTube qui veut « percer » s’interdirait de faire quoi que ce soit qui nuise au développement de sa chaîne, moi je m’en fiche total et je fonce. Je vais feuilleter un vieux mag et me dire « tiens ça pourrait être sympa de le faire en vidéo pour partager ça ! ». Je me dis que si ça me plaît à moi, ça plaira forcément à quelques autres et je me lance. J’ai conscience que je ne fais rien de ce qu’il faut faire pour réussir sur les réseaux mais je préfère donner de bons moments à 500 personnes que de me forcer à ne pas être moi-même pour en séduire 10 000 avec des vidéos que je n’aimerais pas regarder.
— Tu es un grand collectionneur, on peut le voir à ton décor dans ton bureau et aux objets et figurines que tu présentes régulièrement (voir les photos qui illustrent cet entretien). C’est parfois un peu difficile d’expliquer le rapport affectif que l’on peut avoir à certains objets (surtout quand ça a tendance à envahir des pièces entières, je connais ça aussi !), comment tu définirais ça ? Est-ce que, une fois l’objet possédé, il a autant de valeur à tes yeux ou est-ce une quête perpétuelle ?
— J’ai toujours été fétichiste des objets liés à mes passions et à chaque période de ma vie où j’en ai eu les moyens, j’ai acheté des conneries (jouets ou figurines, livres, disques, posters, revues…). Je ne me vois pas comme un collectionneur car pour moi ça implique une forme de rigueur que je n’ai jamais eue, mais je comprends qu’on me perçoive ainsi vu le nombre de petits objets à la con qui m’entourent ! Pour moi c’est en grande partie l’enfant que je suis en partie resté qui s’exprime. Ma joie est totalement infantile quand j’ai enfin un jouet ou objet que j’ai énormément désiré. C’est régressif. Par exemple je n’ai aucune idée de la valeur de beaucoup de mes trucs. Ma femme s’inquiète parfois niveau assurance en cas d’incendie ou autre. Je la comprends mais j’aime mes jouets pour les sentiments qu’ils provoquent en moi, pas pour leur valeur financière. Par exemple je ne revends jamais ce que j’ai acquis. Je l’ai fait par le passé dans des moments difficiles parce que je n’avais pas le choix mais c’était pour payer une facture, pas pour faire un bénéfice sur le dos d’autres passionnés. J’adore aussi l’accumulation. Je trouve ça… réconfortant ? Des gens qui voient mon bureau sont parfois choqués et me disent que c’est surchargé et étouffant tous ces objets et affiches, que la pièce ne respire pas. Mais moi c’est dans les espaces épurés et vides que je me sens oppressé étrangement !
— Mythique, pour moi ce serait sans doute un des jouets, en métal et plastique, Popy lié à Goldorak, San Ku Kaï ou Ulysse 31. Ou la poupée Actarus de Ceji Arbois. Parce que quand je les observe aujourd’hui, ça me renvoie directement au sentiment d’émerveillement parfaitement disproportionné que j’éprouvais enfant pour eux.
— Tu as posté des vidéos, passionnantes, sur ton parcours en tant que musicien, sur ta relation amicale avec Serge Gainsbourg, sur un voyage épique aux États-Unis quand tu étais jeune, sur tes expériences paranormales dans une maison bien flippante, sur ton travail dans la pub, sur ta passion pour Michael Jackson (on y reviendra)… as-tu encore d’autres sujets de ce genre en tête ?
— Hélas non ! J’ai vraiment fait le tour ! Enfin, pas tout à fait. Il y a une période de ma vie où j’aurais énormément à dire mais je ne peux pas parce que c’est trop glauque et je ne vois pas quel plaisir on pourrait éprouver à m’écouter raconter les nombreux moments horribles de mon enfance. J’y fais parfois rapidement référence dans mes vidéos quand je trouve que c’est utile mais sans entrer dans les détails. J’ai tout relaté par écrit il y a trois ans. Parce que l’écrit, c’est très différent. Je me dit qu’un jour peut-être je rebosserai un peu ce récit autobiographique de mon enfance et le partagerai. On verra bien.
— J’ai évoqué rapidement Michael Jackson, il s’agit d’un artiste que tu aimes beaucoup et que tu connais très bien, pour avoir lu moult ouvrages à son sujet. J’avoue que, à force de t’entendre en parler, avec autant de passion, j’ai eu envie de voir le biopic qui lui a été récemment consacré. Mais en réalité, la grosse révélation, pour des gens comme moi qui ne sont pas fans, c’est que cet immense artiste était certes naïf, bizarre peut-être, mais certainement pas apparemment un pédophile comme les médias ont voulu le faire croire. Pourrais-tu nous en dire plus sur ce sujet très clairement méconnu par le grand public ? Y a-t-il eu des condamnations, des preuves, ou au contraire a-t-on des témoignages sérieux l’innocentant ? Ce n’est pas « fun » comme sujet, mais si ça peut permettre de rendre justice à un innocent, ça vaut le coup d’être abordé.
— Le défi c’est de te répondre sans que ça fasse trente pages haha ! Disons que dans les faits, cet homme a payé pour son étrangeté indiscutable et son comportement factuellement « anormal ». Je suis le premier à concevoir qu’il est déstabilisant et peut-être même déplaisant pour des adultes d’en voir un autre passer son temps libre entouré d’enfants avec lesquels il se comporte lui-même comme un enfant. Michael a dit très tôt (avant Thriller) qu’il n’était heureux qu’en compagnie d’animaux et d’enfants parce qu’ils avaient en commun de le considérer pour l’humain qu’il était et non pour ce qu’il représentait financièrement ou en termes de popularité. Il y a longtemps Phil Collins a répondu à un journaliste : « Quand les gosses voient MJ, ils voient un être humain. Quand les adultes le voient, ils ne voient que sa fortune. » Ce n’est pas si simple mais ça résume pas mal de choses tout de même. Les tabloïds ont beaucoup menti et continuent encore. Et des escrocs ont vu la cible parfaite pour tenter des extorsions de fonds. Je ne suis pas dans le déni et si un seul accusateur sérieux était apparu, réclamant justice et non pas un gros chèque, ça aurait tout changé, mais même le FBI qui a cherché durant dix ans n’en a trouvé aucun.
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| Un aperçu du fantastique bureau d'Alex. |
— Tu es un grand fan du metal des années 80, notamment la tendance « glam ». Pourrais-tu nous donner trois albums incontournables ou méconnus mais qui méritent le détour ?
— Je vais vraiment parler pour mes goûts personnels hein ! Je dirai l’album Under Lock And Key de Dokken, l’album Night Songs de Cinderella et l’album Invasion Of Your Privacy de Ratt. Il y en a plein d’autres mais bon, je joue le jeux !
— Tu es aussi un lecteur boulimique apparemment (un des derniers vu l’état de l’édition), tu apprécies beaucoup Stephen King notamment. Que penses-tu de ses derniers romans ? Et surtout, que penses-tu du gars derrière l’auteur, notamment quand il colporte des propos mensongers sur un père de famille (Charlie Kirk) qui se fait assassiner pour ses idées ? C’est un peu sulfureux, mais je dois dire que le Géant du Maine m’a beaucoup choqué.
— Je dois énormément à Stephen King dont les romans m’ont incroyablement marqué dans les années 80. Hélas à partir de la fin des années 90, j’ai cessé de lire chacun de ses livres systématiquement comme je le faisais avant car je trouve que le niveau a chuté et ça me parle infiniment moins qu’avant. Sa plume est selon moi moins inspirée et acérée. Pour ce qui est de ses diatribes politiques sur les réseaux sociaux, je trouve ça pathétique et assez triste en fait. Il croit sans doute pouvoir influencer son lectorat en étant si virulent. Les artistes qui cherchent à endoctriner leur public sur leurs visions politiques, j’ai toujours trouvé ça irrespectueux et parfaitement déplaisant. C’est aussi déclarer qu’on méprise humainement une partie de ses « fans ». Bref…
— Tu es tout de même un peu étiqueté « spécialiste » ciné, pourrais-tu conseiller trois films, récents ou non, méconnus mais à voir absolument ? (si tu n’en trouves pas de spécialement méconnus, tu as le droit aussi de citer des classiques que tu aimes particulièrement).
— Rent-a-Pal de Jon Stevenson sorti en 2020 reste un de mes plus gros coups de cœur de ces dernières années. Plus récent, Heel (également connu sous le titre Good Boy) de Jan Komasa, sorti fin 2025, qui est juste remarquable d’intelligence. Et il faut absolument voir Obsession qui vient de sortir et sera sans aucun doute un de mes films préférés de 2026.
— On a pour point commun d’avoir tous deux vécu dans le « monde d’avant », un monde certes imparfait mais qui avait encore du sens et des valeurs nobles à défendre. Que penses-tu des dérives wokistes actuelles, qui imprègnent autant le cinéma que les médias ou le milieu politique ?
— Je suis extrêmement fataliste. Comme mon idole Bret Easton Ellis l’a si bien exprimé dans son essai White, j’observe un genre de glissement résolument catastrophique vers un monde où la résilience n’est plus une qualité mais une tare. Un monde où au lieu de s’endurcir et se battre, on se victimise jusqu’au délire sur tout et n’importe quoi à même de nous contrarier. Je vois aussi chez une partie de la jeune génération un révisionnisme radical décomplexé avec une couche de mauvaise foi assumée. Je sais que je passe souvent pour un vieux con réac, mais là on a atteint un seuil où il devient compliqué de faire autrement. Quelle chance j’ai eu d’être un enfant des années 70 puis un ado des années 80. Je n’en avais pas conscience mais bon sang, pour rien au monde je ne voudrais être plus jeune !
— Tu as eu une enfance difficile, une adolescence agitée, qu’est-ce qui fait que, au final, tu es devenu une bonne personne, instruite, calme, créative, et pas une racaille ivre de haine ? C’est quoi l’ancre qui arrime du bon côté quand tu dois faire face à des situations aussi dures, surtout si jeune ?
— C’est une question qu’on m’a très souvent posé dans ma vie dès lors que les gens apprenaient ce que j’ai vécu, mais la vérité c’est que je l’ignore. Je crois que ce n’est tout simplement pas ma nature. J’ai pourtant vraiment eu toutes les excuses et aussi les opportunités pour très mal tourner humainement. À chaque fois j’ai refusé de prendre ces chemins-là parce que ce n’était pas moi. J’en suis heureux mais c’est vrai que c’est assez miraculeux !
— Le fait de poster des vidéos régulièrement et d’avoir une communauté change forcément un peu le rapport avec les gens, comment est-ce que tu gères ça ?
— La chaîne a fait énormément de bien au misanthrope qui a toujours sommeillé en moi. J’ai toujours été très sélectif dans mes relations d’amitié. Trop. Avec tous ces échanges humains, ces connexions avec des personnes parfois très différentes, je me suis adouci et je pense sincèrement que je n’ai jamais autant respecté et apprécié les autres. Bon il y a des limites et des exceptions, évidemment !
— Y a-t-il un film ou une série que tu attends avec impatience ? Quelle série récente t’as le plus marqué ? On a beaucoup apprécié par exemple Plur1bus sur UMAC, tu en as pensé quoi ?
— J’ai bien aimé l’ambiance hypnotique et contemplative de Plur1bus mais ça n’a pas été un coup de cœur comme pour énormément de gens autour de moi, j’avoue. Moins noble que Plur1bus, mais j’ai beaucoup aimé la seconde saison de la série Ted, dans un genre… impertinent. Et j’ai adoré la première saison de Dexter Resurrection. Sinon, un film que j’attends avec impatience, c’est le I Play Rocky de Peter Farelly, qui relate le combat du très jeune Sylvester Stallone avec son scénario.
— À la fin de chaque entretien, on a l’habitude de poser cette question : si tu devais avoir un super-pouvoir, ce serait lequel et pourquoi ? Mais on va un peu l’étoffer. Quel pouvoir, pourquoi, OK, mais il faut savoir aussi qu’une bande-son se déclenche dès que tu utilises ce pouvoir (ou qui t’accompagne tout le temps si c’est un truc qui dure dans le temps, comme la super-force, contrairement à l’invisibilité par exemple, qui est ponctuelle). Tu choisis quoi comme bande-son ?
— Depuis gamin où on se pose forcément cette question les uns aux autres en cours de récré, j’ai toujours hésité entre deux pouvoirs… Voler bien sûr, qui est sans doute le plus cité sur la planète. De jour ça ne m’intéresse pas mais je sais que chaque nuit, je passerais mon temps dans le ciel à virevolter en observant les lumières en bas, à slalomer sans but entre les nuages juste pour le plaisir. J’observerais les avions et les quelques ovnis que je croiserais. Ca ne servirait à rien du tout mais ça me ferait un bien fou, je serais trop heureux. En bande-son me vient spontanément en tête le morceau Living Waters de Philip Glass, composé pour le documentaire animalier Anima Mundi mais réutilisé ensuite dans le film The Truman Show.
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| Films, musique, produits dérivés, les sujets abordés dans La Fuite en Vidéo sont nombreux, et Alex s'y montre passionnant, humble et drôle ! Inutile de vous dire qu'on vous conseille ses JDV. |
Publié le
31.5.26
Par
Vance
Le second [1] volet des aventures d’Antoine Marcas, ce policier franc-maçon apparu en 2005 dans Le Rituel de l’ombre, est aussi réjouissant que frustrant.
Déjà, au fil de la lecture, on s’étonne du choix adopté pour l’accroche en quatrième de couverture de l'édition brochée Fleuve Noir de 2006 :
À Paris, un ministre franc-maçon est retrouvé prostré dans ses appartements à côté du cadavre d'une maîtresse qu'il a follement aimée. Sur son visage, la morte arbore une étrange expression d'extase amoureuse. L'affaire est officiellement confiée au commissaire Marcas qui va devenir la cible d'une conjuration visant à compromettre sa réputation, à le faire chasser de la police puis à le supprimer définitivement. [...] Une journaliste profane et une "sœur" vont l'aider tandis que de nouveaux meurtres totalement calqués sur le premier vont se produire en Andalousie, dans la demeure d'une actrice célèbre, puis à Nice chez un très grand couturier. [...] Le point commun à ces décès : les mémoires mystérieuses de Casanova...
On aurait tout aussi bien pu évoquer la manière atroce dont s’est achevée cette soirée dans une demeure cossue de Sicile, où des couples trouvèrent la mort sur un brasier dont les flammes goulues régalaient les pupilles de Dionysos, l’être malfaisant qui traverse tout l’ouvrage de sa silhouette particulière et sa détermination sans faille. Les éditions ultérieures proposent d'ailleurs cette scène comme point de départ du résumé.
Conjuration Casanova ne s’embarrasse en effet pas vraiment de discrétion, ni de prudes subtilités : les auteurs ont choisi de décrire de façon suffisamment explicite les décès soudains comme les rapports amoureux. Oh, rassurez-vous, on ne baigne ni dans le gore ni dans la pornographie : on en est même plutôt loin. Tout au plus jugera-t-on qu’il s’agit de la volonté manifeste d’aller au fond des choses (sans jeu de mots laid) – à moins qu’on ne soit devant une stratégie plus bassement commerciale. Difficile à dire. D’autant que le style n’est guère élégant, s’alourdissant parfois inutilement dans des excès de maniérisme alors que les scènes d’action peinent à convaincre.
De fait, et très vite, on se rend compte que la maçonnerie, la vraie, celle qui fut tant vilipendée par le passé, accusée de tous les maux et de toutes les accointances malvenues, cette franc-maçonnerie est bien au cœur de l’ouvrage qui se présente comme le palimpseste populaire d’un guide didactique. D’ailleurs, un glossaire maçonnique et quelques dossiers en annexe nous permettent de mieux naviguer dans ce milieu d’initiés unis par quelques principes surannés et des rites qui nous échappent. À la lecture du roman et des suppléments, on veut bien croire aux vertus de ces confréries dont la plupart mettent le partage, la fraternité et la solidarité en avant, au-delà même du secret et de la confidentialité qui sont leur apanage. On voudrait réhabiliter les « frères » qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
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| Rite maçonnique de Melissimo |
Et l’enquête de Marcas dans tout ça ? Eh bien, elle avance, bon an mal an. Personne aigrie mais étrangement floue, il se voit vite privé des supports officiels qui lui avaient pourtant donné leur bénédiction au début de l’affaire (après tout, il fallait disculper le ministre et, surtout, ne pas éveiller les soupçons sur une loge quelconque) et ne peut donc guère compter que sur l’appui indéfectible d’autres maçons – qui s’avèrent tous, c’est un fait, extrêmement influents. Des pressions s’exercent, on veut au plus vite étouffer l’affaire, mais voici que réapparaît une survivante du massacre de Sicile, et Marcas se retrouve au beau milieu d’une énigme multiple qui s’englue dans les méandres mystiques où divination, ésotérisme et magie noire s’entremêlent en un écheveau auquel il ne trouve que peu de sens.
Ce qui est certain, c’est que la jeune fille qu’il se charge de protéger est la cible d’un individu extrêmement puissant, dont le bras est aussi long que sa perversité est profonde. Petit à petit, un point commun commence à se faire jour : Casanova, dont un manuscrit attire aux enchères toutes les convoitises et qui semblait être l’inspirateur du sinistre Dionysos. Casanova dont les auteurs nous gratifient d’extraits alléchants de ce prétendu manuscrit, nous replongeant en un siècle où la volupté et le raffinement occupaient pleinement les esprits des personnages les plus sages.
Au final, l’imbrication des éléments ne convainc guère, les rôles sonnent faux et on s’étonne de la façon dont Marcas se tire d’affaire et monte à brûle-pourpoint, pressé par le temps et les événements, son ultime tentative pour déjouer la conspiration qu’il pressent dramatiquement fatale. Dionysos, une fois les masques tombés, ne dévoile qu’un être sans vraiment d’envergure dont la machination sent le moisi.
L’ouvrage entretient péniblement le suspense, échoue dans les péripéties, manque cruellement de rythme mais parvient à satisfaire l’amateur de mystère, de secret et de complot, un peu à la manière d’un Da Vinci Code. Il a suffisamment d'atouts pour tenir en haleine les millions de lecteurs qui dévorent les enquêtes de ce commissaire de l'étrange.
[1] : il s'agit bien du second volume de la série si l'on prend en compte l'ordre de parution. Cependant, en 2010, les auteurs ont publié In Nomine qui est censé se situer plusieurs années avant la première aventure publiée. C'est pourquoi les éditions récentes lui appliquent le n°3 dans la série Antoine Marcas.
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Publié le
24.5.26
Par
Vance
Hickman. Capullo. Wolverine.
Trois noms que tout lecteur de comics connaît, qu'il aime ou pas. Le projet de les rassembler semble presque un cadeau à destination des fans : "Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, pour le grand retour de Greg Capullo chez Marvel, nous vous offrons une aventure de votre héros préféré rédigée par Jonathan Hickman !"
Ça a de la gueule.
D'autant que Panini, une fois n'est pas coutume, a mis les petits plats dans les grands et propose aux plus fortunés (ou chanceux) d'entre vous une édition Prestige grand format en noir et blanc, imprimée sur du papier à fort grammage, avec un dos relié en toile. En tourner les pages procure un ravissement impossible à ressentir sur n'importe quelle liseuse, quelque pratique qu'elle puisse être. La taille est imposante pour un comic book, mais on a vu plus grand déjà avec par exemple le Black, White & Blood et surtout l'édition grand format de l'Arme X.
On se retrouve face à ces grands aplats de noirs profonds, sans nuances, sur lesquels ressortent les contours des personnages, les silhouettes plus ou moins musculeuses... et ces griffes. Capullo est un vieux de la vieille et il semble avoir opté pour des griffes assez proches de celles qu'on observait à l'époque du run de Frank Miller (donc plutôt des lames), même si elles surgissent bien sur le dos de la main de Logan. La couverture choisie pour cette édition, celle de l'épisode 4 de cette mini-série qui en comprend cinq, est un choix adéquat - et l'absence de couleurs lui rend véritablement hommage (vous pourrez comparer avec la galerie de couvertures offertes en fin de volume, la version couleurs est nettement moins impressionnante).
Alors OK, l'objet-livre est réussi. Mais quid du scénario ?
Rassurez-vous si vous aviez déserté les terres marvelliennes : Hickman a écrit un one-shot hors continuité (pour ce que j'en ai compris). Certes, certains personnages connus vont en côtoyer d'autres plus obscurs, mais pour peu qu'on soit attentifs, la lecture se déroule sans trop d'accrocs. Quant à ceux qui reprochent constamment à l'auteur ses intrigues artificielles à tiroirs bourrées de références et nuisant aux interactions entre les héros, ce n'est pas vraiment le cas ici : l'histoire est totalement centrée sur Wolverine, de l'échec de sa mission à l'accomplissement de sa vengeance. Pas de prélude nébuleux, pas de plans, de codes ou de schémas.
On entre tout de suite dans le vif du sujet.
Cela commence en Terre Sauvage. Logan y passe ses vacances (on sait depuis la saga Proteus qu'il apprécie cet endroit où il peut donner libre cours à sa sauvagerie et repousser ses limites sans avoir à se préoccuper de ses proches ; voir également Wolverine : Kill Island). Mais voilà-t'y-pas que Nick Fury arrive tambour battant. Il le recrute d'office pour participer à une mission de la dernière chance : l'astéroïde M (le repaire de Magnéto) s'est écrasé sur Terre et l'impulsion électro-magnétique qui a suivi a anéanti toutes les technologies de la majeure partie de la surface de la planète. L'Amérique, l'Europe et une partie de l'Asie ont été rasées par le cataclysme. Fury regroupe les héros survivants pour se rendre sur le seul site au monde qui continue d'être alimenté par un réacteur à fusion - et qui dispose donc encore d'électricité. Sauf qu'il est aux mains de la Confrérie des Mauvais Mutants et que leur leader, le Cerveau, est loin d'être un philanthrope.
Bon gré, mal gré, Logan accepte sans se douter qu'il court à la catastrophe : le Cerveau s'est entouré de terribles adversaires, de vieilles connaissances qui vont balayer les coéquipiers du mutant griffu, les exterminant jusqu'au dernier. Fin de l'épisode.
À moins que...
À moins que, comme d'habitude, Logan revienne. Et il n'aura qu'une idée en tête, une obsession : se venger de ceux qui (lui) ont fait ça.
Cette situation, on la connaît. Rappelez-vous déjà à l'époque de leur premier assaut contre le Club des Damnés : les X-Men avaient été facilement vaincus, seul Wolverine s'en était sorti et il était revenu leur rendre la monnaie de leur pièce. Plus proche de nous, dans l'arc Ennemi d'État de Mark Millar (2008), Logan partait en croisade pour se venger de ceux qui, lui ayant fait un lavage de cerveau, l'avaient poussé à commettre des atrocités sur ses anciens partenaires.
Et ce ne sont que deux exemples parmi les nombreux récits de vengeance auxquels le Canadien nous a habitués : une lourde défaite précède un retour en grâce sanglant et meurtrier pendant lequel il ne se prive pas de laisser libre cours à la rage qui l'anime en permanence. Le scénariste a opté pour la simplicité en reprenant les mêmes codes, et en lui faisant affronter ses meilleurs ennemis (je vous en laisse la surprise, l'un d'entre eux est vraiment inattendu), en allant de plus en plus loin dans le processus. Néanmoins, Hickman oblige, Logan ne foncera pas tête baissée - disons qu'il saura préparer ses opérations et aura systématiquement un coup d'avance sur ses ennemis, trop habitués à ce qu'il n'obéisse qu'à ses instincts. Ce qui colle assez avec un individu qui jouit d'une aussi grande expérience et d'une science du combat inégalable.
Le résultat est loin d'être désagréable. Le dessin de Capullo, qui s'est un peu adouci, conserve un certain charme et convient bien à la brutalité des événements qui s'abattent sur notre héros. L'encrage en noir et blanc renforce l'aspect viril et bestial, marque davantage les traits et confère une élégance étrange au récit. Toutefois, on risque d'être un peu décontenancé sur certaines cases manquant de lisibilité, les enchaînements d'action lors des combats ne sont pas toujours très intelligibles et il faut se référer parfois aux phylactères pour comprendre de quoi il retourne. N'empêche, tourner ces pages épaisses constitue un plaisir sensoriel assez rare.
La déception viendra surtout du fait qu'on n'est jamais vraiment surpris, sauf par l'identité de certains individus : le déroulement de cette épopée vengeresse suit des rails parfaitement huilés et même la conclusion s'avère logique - et déjà vue par ailleurs. Ceux qui n'apprécient pas les scénarios enchevêtrés de Hickman seront peut-être agréablement étonnés par la relative simplicité de celui-ci, mais d'autres peuvent à raison se sentir floués, en attendant davantage.
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Publié le
21.5.26
Par
Virgul
Rapide test de la gamme "quickbuild" éditée par Airfix.
Si l'on retrouve pas mal d'avions de toute époque dans cette collection, nous nous sommes penchés ici sur la Deuxième Guerre mondiale avec deux classiques : le Spitfire anglais et le Messerschmitt BF 109 allemand.
Sur le principe, il s'agit d'un montage style Lego, sans colle ni peinture. La notice est détaillée et claire, probablement ce qui se fait de mieux dans le genre. Mais l'originalité de ces modèles vient surtout du fait qu'une fois montés, il n'y a pas d'effet "briques". Les pièces sont en effet conçues avec des faces lisses ou arrondies qui, une fois assemblées, rendent parfaitement les courbes et la silhouette de chaque appareil.
Le flocage s'effectue à l'aide d'autocollants, bien plus pratiques à manipuler que les décalcomanies à l'eau.
Pour une vingtaine d'euros, voilà donc des maquettes d'environ 20 cm de longueur, faciles à monter et au rendu tout à fait sympathique (même si évidemment, il ne faut pas être trop regardant sur les détails).
Une gamme accessible, permettant une initiation aisée au maquettisme.
Publié le
19.5.26
Par
Vance
Catherine Webb est une romancière britannique qui a très tôt percé dans le domaine de la littérature pour jeunes adultes avant de commencer à se tourner vers les genres qui nous intéressent davantage ici : la fantasy (où elle a publié sous le pseudonyme de Kate Griffin) et surtout la SF avec le nom de plume de Claire North, genre dans lequel elle semble plus inspirée et qui lui a valu de remporter des prix prestigieux (le World Fantasy Award et le Prix John W. Campbell). Outre la série de La Maison des jeux qui jouit de critiques enflammées (éditée chez nous dans l'excellente collection "Une heure lumière" du Bélial) - dont nous ne tarderons pas à parler dans ces pages - elle a rédigé des romans indépendants qui ont fait forte impression.
Celui qui nous intéresse aujourd'hui est révélateur par son titre à rallonge - et ne nous a pas déçus malgré son volume de pages conséquent (472 pages dans l'édition Delpierre de 2014). Le style est accrocheur, enjoué, agrémenté d'images attrayantes et non dénué d'une certaine poésie vaguement romantique. Son découpage en chapitres parfois très courts (les plus brefs n'ont que trois pages) engendre un rythme de lecture idéal alternant accélérations et pauses, notamment dans les flashbacks, qui sont aussi nombreux que logiques compte tenu du contexte : car Harry August, héros et narrateur de sa propre histoire, s'il n'est pas immortel, peut vivre éternellement.
Harry est un être à part, en effet. Rien ne le distingue pourtant du commun des mortels, en apparence. Il naît en 1919 dans le nord de l'Angleterre dans une famille de domestiques et mène une vie assez médiocre, évitant les faits d'armes pendant la Seconde Guerre mondiale et finissant par succomber d'une maladie à l'hôpital en 1989. Il n'avait pas un physique hors du commun et son intelligence n'avait rien d'exceptionnel (hormis le fait qu'il avait une excellente mémoire). Bref, il meurt sans avoir atteint le XXIe siècle.
Et il renaît. Exactement au même endroit, le même jour de 1919 et dans les mêmes conditions. Au bout de quelques années, les souvenirs de sa vie précédente lui reviennent et le plongent dans la stupeur, l'amenant aux portes de la folie. Et, petit à petit, une fois la raison revenue, il se rendra à l'évidence : chaque fois qu'il mourra, il reviendra à la vie au même moment et aura une nouvelle chance d'accomplir quelque chose. Ce pouvoir insensé a de quoi donner le vertige : imaginez tout ce qu'on peut acquérir quand on est capable de savoir à l'avance ce qui va se passer ! Pouvoir, richesses - et la capacité de changer l'avenir, d'influer sur le cours du temps.
Tout cela lui trottera dans la tête durant les premières vies, chacune consacrée à des élans différents : l'une d'elles le verra en quête de vérités mystiques et de sapiences religieuses, l'autre le poussera à étudier pour emmagasiner un maximum de connaissances techniques et scientifiques. Jusqu'au jour où il sera arrêté et torturé (après avoir fait des révélations qui sont tombées dans les mauvaises oreilles) : quelqu'un va tenter de lui tirer le plus possible d'informations sur l'avenir, quelqu'un qui a compris qu'il l'avait déjà vécu.
Le roman va dès lors suivre un cours un peu plus dramatique avec deux révélations majeures (l'incipit ci-dessus était déjà bien alarmiste) :
- d'autres individus jouissent de la même faculté que lui, vivant leurs vies à différentes époques et entrant en contact entre eux par des moyens secrets - mais se gardant bien d'interférer avec les événements en cours, se contentant d'archiver les connaissances du futur qui se transmettent ainsi à rebours (lorsqu'un de ces ouroboriens meurt de vieillesse, une fois revenu à la vie, il s'empresse de raconter ce qu'il a vécu à un de ses collègues en fin de vie, qui lui-même pourra informer ses comparses lorsqu'il renaîtra).
- la fin du monde approche. Et à chaque vie, elle intervient un peu plus tôt dans l'histoire de l'humanité.
Toute la première moitié de l'ouvrage, déjà bien riche en révélations, va alterner entre le fonctionnement de ce Cercle Cronus, les atermoiements d'Harry August et ses multiples rencontres, sa manière de gérer son propre passé (il finira par découvrir son véritable père, par exemple) et comment il compte aider ses semblables à empêcher le cataclysme annoncé.
C'est l'une de ses rencontres qui va ensuite orienter drastiquement le roman dans sa seconde moitié : Harry fait la connaissance d'un jeune homme brillant lors d'une vie où il était enseignant. Un jeune homme désireux de percer les mystères de l'univers. Et qui lui aussi s'avère être un ouroborien. Ils deviendront ami, avant que quelque chose ne se dresse entre eux : un projet colossal, d'une ambition folle, mais dont les conséquences pourraient être désastreuses.
Par sa manière un peu nonchalante de décrire des événements parfois terribles, Claire North parvient à coller à l'état d'esprit d'un être qui a vécu tant de vies : le phrasé est léger mais riche en subtilités et en inférences, le ton est un brin désinvolte, ponctué d'incises contemplatives et de réflexions profondes. Harry est un grand-père éternel dans un corps mouvant - et imaginez les efforts considérables à effectuer pour ne pas paraître pédant quand, à sept ans, vous avez davantage de connaissances que tous les adultes autour de vous. Imaginez l'ennui de devoir réapprendre tout ce que vous avez déjà appris, et la douleur persistante de revivre certains malheurs ; la joie renouvelée de refaire la cour à la femme de sa vie, la peine incessante de devoir la perdre ; la perspective de retomber malade et la volonté de tenter de vaincre cette maladie, avant de la considérer comme un simple accident de parcours.
Dans Le Monde du fleuve de Philip José Farmer, Richard Burton usait de la capacité de pouvoir ressusciter pour aller explorer le monde autour de lui : la mort, quoique souvent douloureuse, avait perdu son côté définitif et altérait du même coup la manière de se comporter des moins pleutres, des plus volontaires. On pouvait prendre des risques insensés, on savait qu'on renaîtrait ailleurs et qu'on pouvait retenter sa chance, bénéficiant de l'expérience acquise. Cela dit, la psyché en prenait aussi un coup. Ici, Harry et ses congénères ont également un point de vue différent du nôtre sur la mort, souvent accueillie avec soulagement - mais parfois la mémoire des précédentes vies peut s'avérer trop lourde à porter...
Ces considérations baignent l'ensemble de l'œuvre d'une aura désenchantée, qui en font son charme, mais les implications de ses dernières vies le dressent désormais dans une mission capitale, dont les enjeux et le suspense phagocytent tout le dernier quart. C'est habile, fascinant, captivant même si on y perd la suavité des premiers chapitres. La résolution s'avèrera tout aussi habile, maligne et totalement satisfaisante.
Un grand roman, qui joue avec la notion de voyage dans le temps d'une manière inhabituelle (c'est donc l'esprit qui voyage, et non le corps dans une DeLorean) et renouvelle la question des paradoxes avec pertinence, tout en mettant en scène un des plus vieux fantasmes de l'humanité.
Désormais disponible en poche chez Bragelonne.
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