Publié le
1.11.26
Par
Virgul
Sortie du cinquième et dernier tome de l'Intégrale 100 Bullets le mois prochain !
Rappelons qu'il s'agit d'un comic d'action, âpre et violent, qui est scénarisé par Brian Azzarello (Loveless, Futures End) et dessiné par Eduardo Risso. Le point de départ est aussi original que porteur de possibilités : un inconnu vient vous amener un élément prouvant la culpabilité de quelqu'un qui vous a nui, il vous file également un flingue, des balles intraçables et la certitude d'une immunité totale.
À vous de décider ce que vous faites de tout ça !
Outre les récits liés à des personnages très différents, une trame plus globale finit par se dessiner, donnant ainsi une autre dimension à la série. Notons également le style graphique aussi percutant qu'original, et une colorisation qui permet de donner aux planches une dimension exceptionnelle, à la fois dure, cartoony et semi-réaliste, un mélange surprenant et détonnant. La qualité globale est élevée, comme souvent dans les titres Vertigo.
Niveau finitions, c'est du haut de gamme, et heureusement, parce que les tomes ne sont pas donnés (45 euros pour la plupart, ce qui met l'intégrale à 220 euros). Pour ce prix, le lecteur aura droit à un grand format (21 x 32 cm environ), une hardcover, du papier glacé (qui convient parfaitement au style graphique pour une fois), un ruban marque-page et quelques petits bonus disséminés dans chaque tome (covers, bafouilles de différents intervenants, recherches de personnage...).
Niveau finitions, c'est du haut de gamme, et heureusement, parce que les tomes ne sont pas donnés (45 euros pour la plupart, ce qui met l'intégrale à 220 euros). Pour ce prix, le lecteur aura droit à un grand format (21 x 32 cm environ), une hardcover, du papier glacé (qui convient parfaitement au style graphique pour une fois), un ruban marque-page et quelques petits bonus disséminés dans chaque tome (covers, bafouilles de différents intervenants, recherches de personnage...).
Bref, une série culte dans de beaux écrins. Attention cependant, le côté "street" et "gangs" peut aussi rebuter si ce n'est pas votre truc.
Publié le
31.10.26
Par
Nolt
À gauche ci-dessus, une couverture datant des années 80 (du roman pour la jeunesse, Un hiver aux Arpents).
À droite, nouvelle couverture pour le même roman, datant cette fois de 2012.
Heu… c’est moi où cette évolution pue la merde ?
Et pas n’importe quelle merde, celle qui te sort du cul un lendemain de cuite au schnaps local, alors que tu as bouffé mexicain. Un truc classé Seveso qui te change la couleur des peintures.
C’est incroyable, on part d’un véritable dessin, fait par un véritable dessinateur, et 30 ans plus tard, alors que les moyens techniques ont été démultipliés, on obtient un gribouillis immonde d’un pseudo-artiste dont on a l’impression que c’est la première réalisation.
Surtout, ce n’est pas juste un problème esthétique. Oui c’est moche et mal foutu, mais on perd aussi le sens du dessin. Dans le premier, on voit la stupeur et/ou l’inquiétude sur les visages. Ça colle avec l’intrigue et c’est censé donner envie d’en savoir plus.
Dans la deuxième version, rien ne va. Le personnage derrière a l’air de se marrer, la fille du milieu, on a l’impression qu’elle se mouche, et le benêt devant semble être parti en freestyle mi-lambada mi-tecktonik ! À quel moment dans la vie tu peux avoir les bras dans cette position ?
Et l’aspect des fringues… sur le premier dessin, on a même l’impression de relief, d’épaisseur de la doudoune. Sur le second, on dirait un truc fait au stylo sur un coin de table.
Mais putain, comment on peut valider ça ?
Et attention, ce n'est pas une différence de style, il s'agit ici d'un manque de savoir-faire (perte de qualité technique) et d'un manque d'intelligence (perte de sens). Chanter faux et faire des couacs avec une guitare, ce n'est pas un "style", c'est de l'incompétence. Et le dessin, comme tous les métiers, ça s'apprend, ça se travaille, au niveau de l'anatomie, de la perspective, de l'encrage, de la composition des visages, etc. Il ne suffit pas de se déclarer artiste pour l'être. Et quel que soit le style (réaliste, cartoony, "ligne claire", contrasté en jouant notamment sur les noirs profonds et en occultant certaines parties du dessin, etc.), il ne permet aucunement d'excuser un manque d'habileté et un résultat clairement médiocre.
Évidemment, c’est loin d’être le seul exemple dans le genre. Plus on avance dans le temps, plus la plupart des couvertures des livres qui demeurent (difficilement) disponibles en neuf, même s’il existe de rares exception, se détériorent et perdent en qualité technique et en impact émotionnel.
Et ça, ce n’est pas sans conséquences.
La couverture d’un livre, c’est sa capacité de séduction. C’est ce qui, dans les rayons, parmi une multitude de bouquins, va attirer l’œil du lecteur et lui faire de folles promesses. Exactement comme le fait, pour un rencard, de prendre une douche, s’habiller correctement, bref, se présenter de manière accorte.
Je me souviens parfaitement, étant gamin, quand j’ai acheté ce livre, celui de gauche, avec cette exacte couverture. Si j’avais vu la seconde, probablement n’aurais-je même pas feuilleté son contenu.
Et il serait faux de penser que puisqu’on s’adresse à des enfants, l’exigence de qualité peut être absente, ou plus basse. Bien au contraire. L’effondrement a commencé il y a bien des années, quand des éditeurs scélérats ont fait des coupes dans les livres, quand ils ont tout mis au présent, enlevé les mots jugés complexes et rendu les contenus fades et pauvres sous prétexte d’attirer les enfants.
Mais quand on écrit pour les enfants, on vise toujours une « marche plus haut » !
Il y a quelques mots qu’ils ne connaîtront pas ? Eh bien tant mieux, ils en chercheront le sens.
Il y a des temps qu’ils ne maîtrisent pas ? Justement, c’est en les voyant employés qu’on apprend à les conjuguer, sans même avoir à faire un effort.
Se limiter à ce que le lecteur est supposé connaître, surtout s’il est jeune, c’est refuser d’élargir son horizon, c’est l’enfermer dans sa prison de 50 mots, sa vie de 50 mots, son univers de 50 mots.
Pour les illustrations, cela procède de la même logique. Plus on bâcle, plus on fait simple, plus on enlève de sens et de technique, plus l’objet perd de sa valeur symbolique. Et comment s’étonner du peu d’intérêt des nouvelles générations pour les livres si on leur propose des contenus charcutés et des dessins qui fileraient la chiasse à une poule d’eau ?
Et le pire, c’est que ce n’est nullement étonnant.
Pourquoi, dans une civilisation qui s’écroule sur tous les plans (économiques, moraux, industriels, judicaires, scolaires…) la littérature ou le divertissement échapperaient-ils au naufrage, au nivellement par le bas, et au sinistre abandon du beau et du digne ?
C’est sans doute cela le plus tragique. Quand le passé devient plus précieux que l’avenir, plus séduisant aussi, l’on cesse de se projeter vers demain. En tout cas, pour ceux qui ont eu la chance de connaître le monde d’avant. Pour les autres, ils ne se rendront même pas compte du monde inique, nocif et absurde qu’un système délirant a bâti pour eux…
Cette dégénérescence qui est à l’œuvre partout, elle ronge aussi nos livres, nos souvenirs, nos rêves. Et elle continuera à redessiner la réalité, en plus sombre, en plus trouble, en plus odieux. Parce qu’à l’image des couvertures des livres, durant ces quelques décennies passées, quelque chose d’essentiel nous a échappé dans une lente érosion, lambeaux après lambeaux. Quelque chose a pourri pendant que nous restions inactifs, à contempler la venue de l'impossible et l'installation du désagréable. Et à ne rien faire et ne rien faire encore, l'on se réveille un jour dans un monde où les couvertures ne sont pas les seules choses, jolies et nobles, à s'être évaporées.
Rien ne peut se maintenir sans effort, pas même une évidence si l’on cesse de se battre pour elle.
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| Un autre exemple de cette tendance à l'appauvrissement technique et à la perte d'exigences. |
Publié le
28.10.26
Par
Nolt
Ce fut un grand roman, un bon film, voyons maintenant cette nouvelle adaptation de Carrie en série TV.
Publié en 1974, Carrie est le premier roman de Stephen King. Il s'agit d'un récit âpre, dur, dans lequel on suit une adolescente, disgracieuse et empruntée, qui est à la fois harcelée dans son lycée et maltraitée par sa mère, une religieuse fondamentaliste. Innocente persécutée, la jeune fille va cependant développer des pouvoirs de télékinésie et s'en servir comme mécanisme de défense face à un monde qui la rejette et, pire, la dévore.
Sur bien des plans, le film de Brian de Palma était fidèle à cette histoire, aussi émouvante que terrifiante. La série TV, disponible sur Prime, va en revanche prendre de grandes libertés avec la trame originelle. Voyons cela en détail.
Tout d'abord, le récit est modernisé et se déroule de nos jours. Plutôt une bonne idée, histoire de ne pas se calquer sur le film et, surtout, d'intégrer les moyens de harcèlement modernes, avec en premier lieu les fameux et si nocifs "réseaux sociaux". Le casting n'échappe pas à une touche wokiste évidemment, mais bon, rien à voir évidemment avec un Sex Education. Ça reste supportable. En réalité, si vous ne connaissez pas le roman, ça reste même transparent. Direction et jeu d'acteur sont bons, certaines scènes très efficaces mais... très vite, on se rend compte que tout est très aseptisé.
Dans le roman, Carrie est une pauvre chose terrifiée, molle, informe. Son aspect et son attitude énervent même ceux qui veulent l'aider. Cet aspect n'est pratiquement pas repris dans la série (si ce n'est par une réflexion d'une prof). Summer H. Howell, qui incarne Carrie White, est au contraire intelligente, mignonne, souriante, ouverte. Cela change tout au niveau du personnage principal, beaucoup plus sympathique et politiquement correct. La mère de Carrie, interprétée ici par une Samantha Sloyan presque méconnaissable, est également très différente du personnage épouvantable du roman, au point qu'elle peut parfois générer une certaine sympathie, ou au moins de la compassion. Ce n'est pas forcément absurde comme approche, simplement, c'est beaucoup moins... sulfureux. Difficile de comprendre l'impact du roman, et le "décollage" de King à l'époque, si l'on aborde l'intrigue uniquement par cette version presque gentillette.
Autre point cette fois plus problématique, les premiers épisodes sont très "planplan". Tout se déroule de manière très prévisible, sans scène choc, sans véritable émotion. Même la scène des "premières règles", à l'école, semble terne à côté du séisme émotionnel qu'elle engendrait dans le roman. Attention, ce n'est pas nul ou inintéressant, c'est plutôt scolaire et sans ambition. Tout est très téléphoné, on devine le moindre rebondissement (même quand il ne figurait pas dans le récit originel), et rien ne vient gêner ou enthousiasmer le spectateur. Il faut en fait attendre la fin de l'épisode 4, et surtout l'épisode 5, pour que le rythme s'accélère et que l'on découvre une réelle tension, ou en tout cas des scènes un peu plus "jubilatoires".
Abordons maintenant un point qui peut déranger mais justifie clairement une série en plusieurs saisons : la multiplication des jeunes filles ayant un pouvoir (non, ce n'est pas un spoiler). King étant crédité comme producteur exécutif, l'on peut imaginer qu'il a au minimum validé l'idée, voire qu'il en est à l'origine. Cela permet en tout cas de raccrocher la série au mythe de La Tour Sombre, son grand-œuvre. L'ajout de cette "guilde" fait en effet penser à certains aspects de L'institut par exemple. Là encore, pourquoi pas, l'idée n'est pas forcément mauvaise, mais cela change radicalement le récit. Carrie n'est plus une victime tragique, isolée et désespérée. Par certains côtés, elle se rapproche même des personnages du film Chronicle. Et on en arrive au changement de nature même de ce que l'on nous raconte...
Carrie, à la base, est une histoire troublante, pathétique et incroyablement triste. Et King l'a inscrite à l'époque, volontairement, dans le registre de l'épouvante. Pas l'épouvante de bazar, celui dont on rigole de nos jours à Halloween, mais l'épouvante réelle, viscérale, qui dérange et bouscule. J'ai souvent répété, au fil de nombreux articles, que King n'était pas "le maître de l'horreur", comme les journalistes ont l'habitude de le dire, mais le maître de l'émotion. Parce qu'il parvient à installer des personnages épais, crédibles, habités, qui sont eux-mêmes les vecteurs de cette émotion. Et pour cela, King allait parfois très loin dans l'horreur, la vraie, pas celle des vampires et des démons, celle de la vie réelle, celle que l'on rencontre dans une cour d'école, à la maison ou au boulot. Et de cela, dans cette version de Carrie, il ne reste rien, si ce n'est des oripeaux faisant office de vague référence, et rien d'autres. Alors que la spécialité de King était d'aller remuer ce qui est sale, lourd et puant dans l'inconscient collectif, l'on a ici une version propre, lisse, ennuyeuse presque.
Oh, il y a du sang, accordons au moins cela à Mike Flanagan, créateur et showrunner du binz : Carrie, reine du bal, sera bien aspergée d'hémoglobine, mais même là, l'émotion était-elle à son comble ? A-t-on été pétrifiés, glacés ou simplement peinés ? Non. Pourquoi ? Parce que l'on a quitté le champ de l'épouvante. Cette série, qui n'est pas mauvaise en soi, est une série sur le harcèlement, avec une pointe de "super-pouvoirs". Elle ne retranscrit en rien le malaise profond qui saisissait le lecteur dans Carrie, et en cela, elle s'avère clairement une très mauvaise adaptation. Par contre, contrairement au film La Tour Sombre, qui réussissait l'exploit d'échouer dans tous les domaines, c'est une série plutôt bien fichue, agréable à regarder et qui introduit un concept suffisamment fort pour prétendre à une suite.
Autrement dit, si vous attendiez une adaptation "coup de poing" du roman, avec un ton très sombre et un brin d'audace, clairement, vous pouvez passer votre chemin. On n'y est pas du tout. Par contre, si une adaptation moderne et (très) libre attise votre curiosité et que vous ne recherchez pas spécialement à être surpris ou ému, alors, oui, cette version ronronnera très bien entre un Marvel et un téléfilm de TF1.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
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Publié le
24.10.26
Par
Virgul
Nous vous avions parlé, en décembre 2025 (cf. cet Écho), du gros ratage de Casterman/Moulinsart dans le choix de maquette de l'édition "Journal de Tintin" de l'album L'Affaire Tournesol. En septembre dernier, nous étions revenus sur le sujet dans cet UMAC's Digest, en supposant que l'éditeur opterait pour une solution bâtarde : la réduction des planches à l'italienne. Eh bien, c'est exactement ce qui s'est passé.
L'album, seconde version, est donc disponible. Plutôt que d'opter pour l'élégante solution des pages qui se déplient (ce qui est évidemment plus complexe et coûteux), les planches concernées sont donc drastiquement réduites pour tenir sur une page classique (voir le comparatif ci-dessous, montrant les deux versions de la même planche). Le format n'est pas trop contraignant, ça reste lisible (cette fois !), le problème vient surtout du fait que ce n'est absolument pas pratique à lire. Là encore, l'on a l'impression que l'on privilégie le côté "vite expédié" plutôt que le confort de lecture et une belle finition.
Mais bon, ce n'est pas comme si on était surpris, les ayants droit gérant l'héritage d'Hergé nous ayant habitués à nous faire les poches sans forcément se soucier de la qualité ou de la pertinence de ce qu'ils publient (cf. cet article).
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| La même planche, tournée dans tous les sens par le pauvre stagiaire laissé à l'abandon. |
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| Pas encore aussi con que les manga en français publiés dans le sens de lecture japonais, mais on s'en rapproche. |
Publié le
18.10.26
Par
Nolt
L'art de la narration repose sur de nombreux effets techniques, pour certains bien connus, voici cinq manières très différentes de maintenir le lectorat sous tension et de le surprendre.
Attention : ce qui suit contient des éléments révélant tout ou partie de l'intrigue des œuvres dont il est question.
1. X-Factor : un bébé... surprenant !
Procédé : la rupture
Peter David a signé, il y a maintenant quelques années, un excellent run sur Madrox et sa suite, X-Factor. Dans cette longue saga, l'auteur a asséné un énorme coup de massue en mettant en place une naissance bien particulière. À l'époque, Cyrène (Theresa "Terry" Cassidy) attend un enfant de Madrox (rappelons que ce dernier a le pouvoir de créer des doubles de lui-même, doubles qu'il réabsorbe ensuite, en profitant de leurs expériences, de leurs informations, etc.). Madrox accepte d'épouser Terry alors que celle-ci vient juste d'accoucher. L'ambiance est détendue, émouvante même lorsqu'ils décident d'appeler leur enfant Sean, en mémoire du défunt père de Terry. L'heureux événement apaise toute l'équipe, réunie pour l'occasion à la maternité. Et, quand Madrox prend son fils dans ses bras pour la première fois... il l'absorbe involontairement !
Il s'avère en fait que c'est un double qui avait couché avec Theresa (Jamie n'en savait rien car il était ivre ce soir-là et, ayant absorbé ensuite le double, il en avait les souvenirs). Le bébé n'est donc pas vraiment humain (et s'est évaporé !), ce qui n'a pas empêché sa mère de nourrir des sentiments à son égard pendant de longs mois. Une sorte de méga fausse couche en quelque sorte.
Choc, larmes, hystérie, Terry brise l'un des doigts de son ex "futur" mari et lui demande de partir. Inutile de dire que la suite sera très dure à gérer pour James et son équipe...
En France, l'histoire a été publiée dans Astonishing X-Men.
On assiste ici à un effet de rupture particulièrement bien amené. Alors que Peter David met le lecteur en confiance et qu'il installe une ambiance paisible et joyeuse, l'histoire bascule subitement dans le drame. Pour réussir un tel coup, il faut non seulement avancer masqué mais également pouvoir disposer de personnages crédibles et humains, que le scénariste étoffe sur le long terme. Sans eux et le nécessaire attachement que le lecteur éprouve pour ces héros familiers, l'effet tombe à plat. C'est peu de dire qu'ici, il est parfaitement réussi et illustre une grande maîtrise narrative. Évidemment, il n'est pas conçu pour être répété régulièrement, ne serait-ce qu'en raison de la lente mise en place qu'il nécessite.
2. Walking Dead : le grand ménage
Procédé : l'élimination
La série horrifique de Robert Kirkman fut sans doute l'une des plus réussies jusqu'aux environs du numéro #60, avant de progressivement se transformer en gros ratage inintéressant (cf. cet article). À l'approche du numéro #50 (dans le #48 précisément), l'auteur a tourné définitivement la page de la fameuse prison, refuge dans lequel vivait, depuis un certain temps, le petit groupe de survivants. La transition ne se fait pas sans casse puisque de nombreux protagonistes se font massacrer lors d'un assaut mêlant zombies et membres d'un groupe rival.
À ce moment, la série change complètement d'orientation avec l'arrivée de nouvelles têtes et la mise en place de nouvelles intrigues (qui se sont révélées malheureusement poussives et répétitives).
C'est un peu ici d'arme de destruction massive du scénariste dont il est question. Massacre en règle et grand spectacle qui permettent bien sûr de tirer un trait sur un certain immobilisme mais aussi de tenir l'une des promesses les plus importantes (à l'époque) de Kirkman, à savoir le fait qu'aucun des personnages n'est à l'abri dans Walking Dead, même les plus importants. Rien de mieux pour tenir en haleine des lecteurs habitués, dans les séries mainstream, à des résurrections et fausses morts en tout genre.
La péripétie est de taille et permet, en plus de faire avancer le récit, de renforcer le climat de confiance entre lecteur et auteur, ce dernier montrant qu'il n'hésite pas à prendre des risques avec son propre univers. Là encore, impossible d'employer cette technique à tort et à travers. D'ailleurs, elle ressemble fortement à la rupture évoquée dans le premier cas, si ce n'est une différence d'intensité et un aspect irrémédiable plus prononcé encore. L'effet, massif, peut générer de l'enthousiasme autant qu'il peut dérouter le lecteur. Dans cette série, ce n'est toutefois pas l'effet en lui-même qui a été fatal à la qualité globale du récit, mais la gestion des intrigues suivantes.
3. Preacher : toujours plus trash
Procédé : l'intensification
Garth Ennis (cf. cette rétrospective) est connu pour manier assez habilement le trash et la démesure. Ses livres sont hantés par une galerie de personnages tous plus pervers et ignobles les uns que les autres. Les scènes choc, où violence et sexe sont très présents, ne manquent pas. Dans Preacher notamment, l'auteur s'amuse à faire durer le suspense sur les pratiques très... spéciales d'un industriel régnant sur une petite bourgade américaine (cf. le tome Salvation). On s'attend à quelque chose de gratiné, mais la découverte de ce type et de ses ébats sexuels avec une sorte d'ersatz de poupée gonflable à base de morceaux de viande reste tout de même choquante. Le dégoût est à peine atténué par un second degré appuyé et une mise en scène de vieux briscard.
Avec Ennis, la surenchère est permanente. Cela demande une bonne dose d'imagination et de solides histoires. Car, là où certains pourraient se contenter de l'outrance et de la démesure, le scénariste parvient à mettre son sens de la transgression au service d'un propos souvent bien plus intelligent qu'il n'y paraît (cf. The Boys ou encore La Pro).
Ces coups de théâtre à répétition, allant de l'horreur pure au burlesque, sont presque devenus la marque de fabrique de l'auteur. Refusant politiquement correct et conventions, Ennis ne ménage ni ses efforts ni ses lecteurs, parvenant ainsi à imprimer un rythme frénétique à des révélations toujours sulfureuses et pourtant bien souvent surprenantes. Le lecteur en a pour son argent mais ne nous méprenons pas, si une forme aussi brutale peut tenir le coup sur la longueur, c'est grâce avant tout à un fond irréprochable et travaillé. Ce n'est pas parce que certains effets sont lourdingues que cela fonctionne, c'est parce que ce qu'il y a autour est particulièrement futé.
4. Identity Crisis : whodunit
Procédé : la mécanique parfaitement réglée
Après la rupture, la bombe atomique et les petits chocs en rafale, voici un autre type de coup de théâtre, plus classique puisque se basant sur les principes de la traditionnelle enquête policière.
Identity Crisis, dont le scénario est écrit par Brad Meltzer, est le parfait exemple du polar bien mené, avec crime horrible, enquête à rebondissements, fausses pistes et final permettant de démasquer un coupable inattendu. Le choc ne provient donc pas d'une rupture dans l'ambiance ou l'état d'esprit des personnages, ni de scènes monstrueuses, mais bien de la conclusion d'un habile jeu de piste.
Si la recette est classique, son application n'en reste pas moins délicate. L'auteur se doit de semer quelques indices, de bien doser la progression vers la résolution du mystère, tout en s'attachant à rendre la conclusion crédible et les motivations des personnages cohérentes. L'idéal étant que le lecteur ait l'impression qu'il possédait depuis le départ des éléments lui permettant de résoudre l'intrigue sans que cela ne soit dans les faits réellement possible. L'environnement super-héroïque permet en plus d'allier les codes du polar à ceux des justiciers costumés, un mélange plutôt sympathique.
Le whodunit (littéralement "who done it ?", ou "qui a fait ça ?", sous-entendu qui a commis le crime) est le ressort des conteurs habitués aux constructions logiques imparables et aux faux-semblants. Néanmoins, contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est sans doute le coup de théâtre qui pardonne le moins le manque de rigueur. Une faille dans la mise en place, et tout s'effondre prématurément. Chaque personnage, chaque indice, chaque scène importante doivent être parfaitement amenés et devenir les rouages d'une mécanique implacable.
5. Spider-Man : éternel surplace...
Procédé : l'effacement
Tout le monde se souvient de One More Day et de sa désastreuse conclusion. Pour sauver sa vieille tante à l'article de la mort, Peter Parker passe un pacte avec Méphisto. Il sacrifie ainsi sa femme et, dans un acte d'un incroyable égoïsme, s'achète une bonne conscience au prix fort. L'histoire, si elle est écrite par J.M. Straczynski après un run exceptionnel, est surtout due à l'époque à l'équipe dirigeante Marvel, Quesada en tête, qui souhaite "rajeunir le personnage".
Ce coup de théâtre est le pire qui soit puisqu'il est perpétré au nom de basses raisons éditoriales, et non pour le bien du récit en lui-même. Pour attirer un potentiel et bien hypothétique nouveau lectorat, le mariage de Peter et Mary Jane est annulé, mais pire encore, l'identité du Tisseur redevient secrète, ses nouveaux pouvoirs passent à la trappe et le quasi trentenaire retrouve une psychologie adolescente datant de 1962.
Narrativement, c'est le pire des choix possibles puisqu'il s'agit, ni plus ni moins, du célèbre syndrome du cauchemar. Le personnage se réveille, il annonce au lecteur dépité que tout n'était qu'un mauvais rêve, et l'auteur (ou l'éditeur dans ce cas, Straczynski ayant largement désavoué le procédé) a ainsi l'illusion d'avoir fait son travail alors qu'il se contente de tomber dans la facilité. Une facilité dramatique puisqu'elle décrédibilise complètement les événements passés et amène le lecteur à la désagréable - mais justifiée - conclusion d'avoir été pris pour un jambon.
Le coup de théâtre est ici totalement artificiel puisqu'il viole toutes les lois tacites de l'écriture, tout en brisant le fragile rapport qui lie auteur et lecteur. Toutefois, puisqu'il est pratiqué sans vergogne, autant le signaler. Ses effets sont énormes, mais d'ordre finalement plus médiatique que littéraire. L'éditeur, si important dans son rôle de cadre, dépasse ici les limites de sa fonction et peut, par cette ingérence malhabile, précipiter le destin d'une série. Effacer d'un coup de baguette même pas magique ce qui a compté pour le lecteur n'est jamais une bonne idée.
Voilà pour ce petit tour d'horizon des bonnes ou mauvaises surprises et des différentes approches sur lesquelles elles reposent.
Évidemment, tout n'est pas aussi simple que ce rapide listing pourrait le laisser croire. De nombreux effets narratifs spectaculaires reposent sur une construction de longue haleine ou, en partie, sur les moments d'accalmie n'ayant, en apparence, pas de rapport direct avec eux.
Quoi qu'il en soit, ces moments extrêmes, qu'ils soient drôles ou émouvants, ont une importance particulière puisqu'ils s'impriment durablement dans l'esprit des lecteurs et finissent par devenir les symboles d'une époque, d'un style ou d'impératifs n'ayant que peu de rapport avec la création artistique. Et puis, avouons-le, ces coups de théâtre sont un peu ce que nous recherchons dans les comics ou plus généralement les livres. Du sens, sans doute, mais surtout des émotions. Fortes si possible.



























