Chroniques des classiques : Au carrefour des étoiles, de Clifford D. Simak
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Enoch Wallace est un homme solitaire, s’occupant de sa petite maison familiale dans un coin reculé de l’État du Wisconsin. Il effectue quotidiennement une promenade dans les bois et la prairie environnants et discute chaque jour avec le facteur Winslowe.

Un homme sans histoires.

Et pourtant, il intéresse de près les services secrets : parce que ce survivant de la Guerre de Sécession ne paraît pas avoir plus de trente ans, que sa maison est totalement impénétrable et que le cadavre d’un extraterrestre occupe la troisième tombe de son cimetière…

Voici un roman qui a obtenu le prix Hugo, en 1964. Sans doute pas pour son aspect révolutionnaire : au contraire, ça fleure bon l’Âge d’Or de la SF, c’est bien entendu bourré d’idées rafraichissantes ou lumineuses (le côté « Anticipation » est très dense en fait) mais le thème central et le déroulement de l’intrigue sont plutôt classiques – dans le bon sens du terme. 

Dès le départ, on est captivé par la richesse des phrases, leur style enchanteur et fleuri, les images poétiques qu’elles déclenchent : la prose est élégante, peut-être un peu surannée, mais rassurante et entraînante, comme une de ces ritournelles qu’on n’ose avouer apprécier et qui font immanquablement remuer les pieds.

Incipit :



Simak prend son temps pour mettre en place les éléments de son récit. Par respect pour le cadre ainsi développé, n'entrons pas, comme l’ont fait les éditeurs, dans le détail des activités secrètes d’Enoch : il suffit de lire la quatrième de couverture pour briser l’enchantement - et la bannière de cet article en dit déjà beaucoup. Cela dit, l’intérêt de l’ouvrage n’est pas dans la révélation du mystérieux statut de M. Wallace, cet homme qui ne semble pas vieillir et que ses concitoyens, un peu par crainte, beaucoup par respect des traditions, évitent soigneusement. Le titre (pour une fois très réussi en français, très poétique, même si plus explicite que le laconique Way Station de la VO) permet déjà de comprendre que le cadre du récit va largement dépasser celui de ce lopin de terre d’une campagne arriérée, alors que la Guerre froide menace l’équilibre du monde.

C’est que Enoch, outre son travail qui intéresse les fureteurs de la CIA, passe le plus clair de son temps à soliloquer et se poser des questions sur son appartenance à la race humaine et les possibilités qu’a celle-ci de s’émanciper.




L’un des nœuds du roman se situe là. Le rythme est placide et permet d’apprécier à leur juste valeur les paysages romantiques de ce coin de verdure ainsi que les rares discussions qui mettent Enoch aux prises avec son facteur tout autant que des visiteurs venus de très loin – quand ce ne sont pas carrément des fantômes issus de sa psyché et matérialisés par la technologie. Profondément humaniste, l’histoire paraît parfois s’embourber dans des considérations un peu illuminées, naïves ou futiles mais réussit toujours à retomber sur une ligne directrice plus retorse qu’il n’y paraît. Bon, on voit assez vite venir la conclusion qui permet de faire retomber une tension savamment entretenue par les divagations d’Enoch (la solitude et l’âge donnent de mauvaises habitudes), mais on se retrouve surpris par un finale touchant, poignant même, qui confère à l’ensemble une teneur plus amère que prévu.




Au carrefour des étoiles est une incontestable réussite de la SF : un roman élégant, visionnaire (un chapitre entier est consacré à ce qui ressemble furieusement au holodeck de Star Trek Nouvelle Génération - ou à la Salle des Dangers des X-Men…) et passionnant. On se laisse facilement porter par le doux flow de l’écriture de Simak qui parvient à nous promettre des lendemains meilleurs et un destin au-delà du firmament.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un grand auteur de SF, à l'écriture sensible.
  • Un grand classique de cette SF humaniste qui précéda les récits plus pessimistes de la fin du XXe siècle.
  • Un style agréable.


  • Les résumés de quatrième de couverture grillent un mystère qui gagne à être maintenu.
La Parenthèse de Virgul #52
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Hello les Matous !
Crag, Mala, Fregolo, ça vous dit quelque chose ? Normalement, vous devriez déjà être en train de chanter le générique de Capitaine Flam ! Eh bien, nous allons nous pencher aujourd'hui sur les origines littéraires de ce personnage, dont on doit l'existence à un auteur américain.
Miaw !

Les Origines de Flam
Le dessin animé Capitaine Flam, avec seulement 52 épisodes, aura marqué les années 80, riches en aventures spatiales (cf. cet article). Mais si la série de Tōei animation a vu le jour, c'est avant tout grâce à de nombreux romans écrits par Edmond Hamilton. Cet auteur américain, qui a notamment travaillé pour DC Comics sur Superman, va lancer une série de nouvelles et de longs récits, au début des années 40, qui vont connaître un certain succès. Le titre de cette saga ? Captain Future !

Ce qui deviendra, longtemps après, Capitaine Futur en version française (7 tomes disponibles à ce jour aux éditions Le Bélial), fait figure à l'époque de pionnier du genre "space opera", qui fait la part belle aux aventures épiques et à l'exploration spatiale. Hamilton va mettre en scène le jeune Curtis Newton, dont les parents sont assassinés, et qui va être élevé par Grag (un robot (certains noms sont différents de ceux du dessin animé)), Otho (un androïde synthétique) et une machine volante contenant le cerveau du professeur Simon Wright. Quelques années plus tard, Curt est devenu un jeune homme fort, intelligent et courageux, prêt à défendre la justice aux quatre coins du système solaire (pour peu qu'il soit doté de "coins").

Évidemment, le style d'Edmond Hamilton a vieilli. Il s'agit là de SF "old school", quelque peu dépassée de nos jours, mettant en scène des personnages caricaturaux et stéréotypés. L'action et les dialogues prennent une large place dans ces récits à la construction minimaliste. Mais globalement, ces romans "de gare" se lisent bien, pour peu que l'on ne soit pas hostile au genre. Le premier, L'Empereur de l'Espace, installe les personnages et reprend l'intrigue développée il y a peu dans une adaptation BD française. Les tomes suivants vont voir notre brave Curt affronter l'infâme Docteur Zarro sur Pluton, faire face à une attaque de grande envergure sur Mars, Neptune et Saturne, déjouer les manigances du Seigneur de la Vie, tenter de mettre la main sur sept joyaux fabuleux et source d'un pouvoir incommensurable, retrouver les nefs censées sillonner les voies stellaires et qui disparaissent peu à peu, et faire face à une tentative de vengeance de la part d'un vieil adversaire emprisonné sur Cerbère, et ce dans le dernier tome en date : Le Magicien de Mars

On ne sait pas si l'édition française couvrira l'ensemble du cycle Captain Future, car après un bon rythme et six tomes publiés entre 2017 et 2021, il a fallu attendre 2025 pour que le septième soit disponible. Signalons que les livres contiennent tous un marque-page reprenant l'illustration (par Philippe Gady) de chaque tome. Un petit plus sympathique. 

Voilà, vous savez dorénavant que le célèbre Capitaine Flam provient d'une série de romans "pulp" issue des débuts de la science-fiction. Et que c'est dispo en VF (au moins pour les premiers tomes) ! Ce qui vous donnera l'occasion de faire vos griffes sur ces aventures à l'ancienne, pleines de méchants improbables et de contrées exotiques. À bientôt les Matous !



First Look : Blueberry
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Retour sur le premier album de Blueberry : Fort Navajo.

C'est en 1963 que la série Blueberry est lancée dans le journal Pilote. Le premier album sera publié en 1965, chez Dargaud. Jean-Michel Charlier (cf. ce dossier consacré à l'auteur) en est le scénariste. Il est associé à Jean Giraud au dessin, qui livre des planches réalistes, au style dynamique : les visages sont expressifs, certains décors grandioses, bien que trop souvent "enfermés" dans des cases trop petites. Déjà, dès les premières pages, on sent la profonde maîtrise du duo. Mais le souffle épique vient bien de Charlier. En effet, à une époque où bien des scénaristes raisonnent encore en termes de pages, voire de strips (avec des "chutes" régulières et des scènes plus ou moins indépendantes), Charlier pense déjà ses intrigues en albums, et même en cycles (ce qu'il fera aussi sur Buck Danny par exemple). C'est celui des guerres indiennes qui débute avec ce Fort Navajo, qui introduit le lieutenant Blueberry.

Le personnage principal se veut quelque peu différent du héros traditionnel, lisse et sans défauts. Blueberry est indiscipliné, bagarreur, insolent, il triche au poker, boit quand il en a l'occasion... bref, même s'il fera également preuve de ruse, de courage et de noblesse d'âme, c'est un type rude, plutôt à l'aise dans l'Ouest sauvage. Notons qu'il a également fait la guerre de Sécession, ce qui est précisé dès le début de ses aventures, même s'il faudra attendre la série dérivée, La Jeunesse de Blueberry, pour connaître les détails de cette période traitant de la guerre civile.




Fort Navajo
commence avec une scène de présentation très classique dans l'imaginaire western. Blueberry est confronté à des types quelque peu irrités par le fait qu'il triche au poker et les soulage ainsi de leurs dollars. Cela permet au lecteur de se rendre compte de l'habileté du héros lorsqu'il manie les Colt, mais aussi de son flegme et de son arrogance, signe d'une longue expérience.
Le reste de ce premier épisode de 46 planches accumule ce qui n'étaient pas encore complètement des clichés pour l'époque : le type haïssant les Amérindiens, l'officier inexpérimenté mais courageux, la guerre totale menaçant à cause des agissements de certains inconscients... mais si ces ingrédients fonctionnent encore aujourd'hui, c'est essentiellement grâce à la recette Charlier.

Il est peu de dire que l'auteur maîtrise l'art narratif à la perfection. Le découpage est intelligent, les effets bien amenés, les dialogues ciselés et intemporels (un savoir-faire perceptible également dans Tanguy et Laverdure). Sans aucun manichéisme, Charlier décrit un Ouest sauvage, âpre, dangereux, mais d'où l'honneur et l'héroïsme ne sont pas absents. Blueberry y fait figure de balise morale, malgré ses excès ou défauts, et d'exemple de débrouillardise (se sortir d'une situation épineuse grâce à une tête bien faite sera l'une des caractéristiques des héros créés par le scénariste, que ce soit Valhardi, Marc Dacier, les scouts de La Patrouille des Castors ou Éric dans Barbe Rouge). 

Voilà donc une belle entrée en matière pour Blueberry, qui va par la suite devenir marshal, hors-la-loi, et rencontrer un tas de figures historiques, de Cochise (dans ce premier récit) à Wild Bill Hickok, en passant par Wyatt Earp ou encore le général Grant, devenu président des États-Unis. 

Un album installant parfaitement un personnage qui deviendra mythique. 

 
Les Intégrales Blueberry de Dargaud reprennent la colorisation originale des planches, ce qui vaut parfois quelques pages
aux couleurs trop saturées sur certains albums, mais aussi, comme ci-dessus, quelques planches en bichromie, au charme certain.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'immense talent narratif de Charlier.
  • Les planches de Giraud, rendant la rudesse de l'époque.
  • Un héros loin d'être parfait mais sympathique.
  • L'utilisation habile des faits et personnages historiques.

  • Cela manque de pleines pages impressionnantes et rendant justice aux décors, même si l'on comprend que, pour de nombreuses raisons, cela n'était pas une pratique courante à l'époque.
Thorgal : la Trilogie de Brek Zarith
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Reprenons le cours des aventures de notre Viking préféré [voir le Dossier Thorgal] en abordant le premier arc narratif important de la saga (bien que l'on puisse considérer que les deux premiers volumes se suivent directement). Il arrive juste après Les Trois Vieillards du Pays d'Aran qui lançait véritablement la franchise sur les rails qui allaient faire son succès. La "Trilogie de Brek Zarith" (dénomination non officielle) va ainsi constituer le creuset des trois facettes spécifiques du personnage : son appartenance à un peuple nordique de marins explorateurs et conquérants ; ses origines extraterrestres ; sa capacité à entrer dans le domaine des dieux et à en ressortir vivant. 

En nous présentant de manière équilibrée ses qualités intrinsèques (astuce, adresse, équité et surtout une volonté hors du commun) dans des péripéties mêlant magie mystique et science futuriste, Jean Van Hamme en fait un héros typique des univers d'heroic fantasy chers à Michael Moorcock (destin funeste, magie du Chaos, sciences de la Loi et dimensions parallèles). Par sa nature, mais également grâce à ses aptitudes, Thorgal est apte à défier les dieux du panthéon scandinave - et il le fera plus souvent qu'à son tour, même si cela ne sera jamais volontairement.




À l'issue de l'épisode 3, Thorgal repartait avec son épouse Aaricia pour se retirer loin des terres vikings où il avait grandi : les raids incessants menés par ses congénères le répugnent, lui qui refuse d'ôter la vie de son prochain sans raison autre que celle de défendre ses proches. N'aspirant qu'à la paix et la tranquillité, il se dirigeait vers le sud dans l'espoir d'y dénicher un endroit paisible où il pourrait faire souche.


Épisode 4 : La Galère noire

Thorgal est enfin heureux. Sa femme est enceinte de lui et leur existence dans ce petit village de pêcheurs représente tout ce qu'il souhaitait. Il aide la communauté de paysans autant qu'il le peut et Caleb, le chef de celle-ci, lui dit combien sa présence est précieuse. Il n'empêche que, de temps à autre, il aime à s'esquiver avec son cheval pour retrouver un peu de ce qu'il a laissé derrière lui : la joie sauvage de galoper cheveux au vent sur la plage lui fait oublier les contraintes des corvées quotidiennes et le caractère routinier de sa nouvelle vie.

Évidemment, un coup du sort vient bouleverser cette sérénité inespérée : d'abord Shaniah, la fille de Caleb, qui s'éprend de lui (on peut la comprendre : une ado qui s'ennuie et voit dans ce bel étranger un passeport pour l'aventure). Puis un fuyard qui lui vole son cheval. Un fuyard que des troupes de guerriers lourdement armés viennent chercher le lendemain matin : c'est alors que Shaniah accuse Thorgal d'avoir favorisé la fuite de cet homme...

Si l'on ne tient pas compte de la suite, l'épisode possède des ressorts dramatiques similaires aux précédents. Il est centré sur la captivité de Thorgal qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour résister, s'enfuir et regagner le village et les bras de sa bien-aimée. L'album va dès lors insister sur son extraordinaire persévérance, qui provoquera l'ire du prince Véronar à la tête de ce détachement de soldats (le fils de Shardar-le-Puissant, un monarque régnant sur une partie des Îles britanniques) mais également l'admiration de l'officier commandant, qui sait reconnaître la valeur d'un homme.




Le découpage reproduit également le déracinement du personnage principal : on passe de la stabilité terrienne des paysans à l'enfer des cales de la galère, d'un éclairage solaire à la pénombre. 

Pour l'heure, nulle magie ou référence aux origines de Thorgal, mais une fin terrible, pleine de désespoir et marquée du sceau de la fatalité. Notre héros s'en sortira vivant, de justesse, mais aura perdu le goût de vivre. Malgré le titre et le drame, Rosinski utilise une palette de couleurs très vives qui constituent un agréable contraste : les champs de blé, les paysages maritimes, les maquillages de la cour du prince illuminent les pages dont certaines adoptent un découpage dynamique.





Épisode 5 : Au-delà des ombres

Un an a passé depuis la tragédie. Shaniah s'occupe comme elle peu de Thorgal qui n'est plus que l'ombre de lui-même, plongé dans la léthargie, pauvre hère s'enfonçant dans le chagrin. Cette fois, les dessins épousent sa psyché : les premières pages sont des scènes nocturnes baignées de gris sale et d'ocres. Des pastels qui resteront ternes pendant une bonne partie du volume. 

Voici qu'un voyageur fortuné s'enquiert de Thorgal : il a besoin de lui pour une mission dont il serait le seul être sur Terre à pouvoir l'accomplir. Il travaille pour un noble qui cherche à reconquérir son trône. Mais avant de pouvoir faire de Thorgal leur allié, il leur faudra le réveiller de sa torpeur. C'est alors que, usant d'une ancienne magie, le voyageur persuade notre héros qu'il a le pouvoir de sauver sa femme - mais qu'il lui faudra aller en un lieu dont lui seul est revenu : le Deuxième Monde.

C'est là que la série devient une saga : des lieux et des personnages récurrents apparaissent et font progresser l'intrigue comme notre connaissance du destin singulier de Thorgal. Divinités, magie et illusions vont dominer cet opus qui marque une forme de résurrection et augure d'une suite pleine de révélations.





Épisode 6 : La Chute de Brek Zarith

Thorgal et le prince déchu Galathorn fourbissent leur plan : avec l'aide des Vikings de Jorund-le-Taureau, ils envisagent de faire tomber Shardar et de reprendre le trône de Brek Zarith. Évidemment, les motivations de Thorgal ne sont pas aussi triviales : s'il a une chance de sauver son épouse, il la saisira, quitte à s'allier à ses anciens congénères. 

Pendant ce temps, Shardar mène des expériences sur Aaricia, usant d'une magie ancienne qui lui révèle des secrets insoupçonnés. Il sait également que, non seulement une armée s'apprête à débarquer, mais que ses propres courtisans fomentent un complot...

Un album tourbillonnant, avec un antagoniste terriblement malin et manipulateur, doté de connaissances assez déroutantes qui lui permettent d'anticiper sur les événements futurs tout en usant de stratagèmes antiques. 

L'appât de l'or aura raison de bon nombre de personnages de valeur mais Thorgal, animé d'intentions plus pures, triomphera de tous les pièges et artifices semés sur sa route. Jusqu'à la surprise finale.




Trois épisodes qui marquent incontestablement un tournant dans la saga, l'orientant vers un récit plus mûr, plus adulte, plein de bruit, de fureur et de tragédies. C'est plus sanglant, plus épique et plus onirique, et Rosinski affirme son coup de pinceau avec des teintes plus osées, des dominantes pourpres et des visages mieux définis. 

La révélation finale entraînera une pause dans la saga qui dévoilera ensuite quelques éléments de la jeunesse de Thorgal, avant l'arc le plus réussi de toute la série.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le premier arc de la saga Thorgal.
  • Trois histoires complètes qui enrichissent considérablement l'univers du héros.
  • Chaque histoire développe une facette de la saga : l'Histoire ; la Mythologie ; la SF.
  • Des récits plus sombres et plus adultes.
  • Des dessins dont la palette se conjugue à la noirceur de la narration.


  • On comprend mal comment Shardar (et Galathorn avant lui) ont eu accès à des connaissances aussi précises sur Thorgal (ses origines et son passage dans le Deuxième Monde).
Les Fabricants d'Eden, de Frank Herbert
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Frank Herbert
est universellement connu pour avoir créé Dune, saga puissante et épique dans laquelle il transpose certaines de ses préoccupations majeures comme l’écologie. Une œuvre monumentale, justement récompensée d’un prix Hugo, et qui lui assura une vie confortable grâce à des suites distillées progressivement. Le cycle de Dune a d'ailleurs tendance à éclipser ses autres œuvres, dont certaines valent le détour et s’intéressent à quelques autres de ses sujets de prédilection comme l’intelligence artificielle, la parapsychologie ou le développement des capacités humaines.

Parmi ses romans connus pour le coup des amateurs de SF, figure Les Fabricants d’Eden, publié en 1969 sous le titre The Heaven Makers. 

Résumé : Les Chems sont immortels. Ils ne craignent qu’une chose : l’ennui. Pour éviter d'y sombrer, ils usent de tous les expédients possibles, mais celui qui a le plus de succès est le senso-total : un spectacle conçu par l’un des leurs, qui met en scène des peuplades inférieures de la galaxie, lesquelles sont incitées malgré elles à les divertir en se livrant à des guerres, des crimes passionnels et autres turpitudes, sans savoir que, tels des dieux invisibles, les Chems les observent et se régalent de leurs émotions. Des dieux qui, parfois, ne dédaignent pas se mêler aux hommes, engendrant ainsi les mythes fondateurs de leurs sociétés…

Kelexel est un Chem. Il a été envoyé sur le monde de Fraffin pour enquêter sur ce dernier, ses agissements vis-à-vis de la population indigène inquiétant la Primatie. Car si Fraffin est le producteur de senso-total le plus célèbre parmi les siens, sa notoriété pourrait lui avoir conféré trop de libertés avec les humains. On raconte même qu'il serait possible qu'il ait réussi à concevoir des rejetons hybrides avec ces créatures inférieures, tellement proches d'eux sous bien des aspects. Cependant, Kelexel se méfie, il sait qu'il va devoir jouer serré : les autres enquêteurs ont fait chou-blanc, il lui faudra se montrer plus malin que Fraffin. Mais celui-ci n'a pas envie qu'on le prive de ses jouets préférés : ces humains sont tellement réjouissants dans leurs conflits ! Il va dès lors faire tomber le redoutable investigateur dans son piège, en l'attirant dans une de ses productions conçue spécialement pour lui.



Plutôt que de lui proposer une guerre, il le fait assister à un meurtre. Un homme, pris d'une impulsion subite (induite par les appareils du Chem), assassine sa femme. Avant de se rendre aux forces de l'ordre, il demande à voir un psychologue, qui a été le compagnon de sa fille Ruth. Le psychologue, Andy Thurlow, pourtant persuadé de la folie de l'assassin, découvre alors qu'il aurait été manipulé à son insu par d'étranges petites créatures invisibles aux autres humains...

La première partie du roman est une sorte de jeu du chat et de la souris entre Fraffin et Kelexel : l'un ayant pris soin de séduire l'investigateur en le faisant participer à l'une de ses super-productions adroitement castée, l'autre étant fermement persuadé qu'il saura déjouer toutes les chausse-trappes qu'on lui tendra. On remarquera très vite le style ampoulé d'Herbert, qui insère bon nombre de néologismes dans ses phrases alambiquées en comptant sur l'intelligence du lecteur pour qu'il en comprenne le sens. Il use également énormément de la voix intériorisée, transcrite dans l'édition Jean-Claude Lattès 1980 en italiques : les dialogues et la narration sont régulièrement interrompus par les pensées directes des protagonistes - un élément que David Lynch avait tenté de reproduire dans sa version de Dune, et qui a disparu de celle de Villeneuve. C'est assez déstabilisant, enrichissant le contexte mais brisant constamment le rythme de lecture. Cela confère également un côté un peu pédant à l'écriture de Frank Herbert, un aspect pompeux et bavard.




La seconde partie introduit donc les protagonistes humains, qui mènent tranquillement leur vie sur leur petite planète sans se douter que des créatures omnipotentes se régalent de leurs vicissitudes depuis des millénaires, influent sur leur destin, s'insinuent dans leur mythes uniquement dans le but de tromper l'ennui. Thurlow, encore amoureux de Ruth qui l'a pourtant quitté pour se marier avec un autre, se retrouve profondément impliqué dans cette histoire de crime passionnel. Convaincu de l'instabilité de son patient, il se heurte à la résolution de celui-ci, qui refuse de se considérer dément et exige de mener le procès à son terme en se déclarant totalement responsable du meurtre. Sauf qu'Andy a vu ces étranges gnomes invisibles, et il est de plus en plus certain de leur ingérence dans cette affaire. 

Des "gnomes" omnipotents qui ne sont pas du tout insensibles aux charmes des jolies Terriennes, et voilà que Kelexel enlève Ruth et en fait son jouet, manipulant ses émotions et abusant d'elle. C'est sans doute le segment qui pose le plus de questions, étrangement pervers dans ses intentions (même si les descriptions restent très sages), rappelant bon nombre de passages de La Semence du démon de Koontz, alors qu'on avait plutôt en tête, au départ, une référence comme Les Enfants d'Icare d'Arthur C. Clarke - cette réécriture des mythes et légendes de l'humanité, c'est un peu comme si les thèmes abordés dans ce dernier avaient été exploités comme Philip José Farmer l'avait fait dans Comme une bête (le côté pornographique en moins). Les Chems n'ayant d'autre morale que ce qui leur permet de survivre à l'ennui, les considérations philosophiques se télescopent dans des dialogues assez nébuleux, parfois spécieux. On se projettera évidemment sur le rôle d'Andy dont le traitement n'en fait toutefois pas un héros, juste un pion dans une affaire qui dépasse les êtres humains - mais un pion sensé, revêche et moralisateur, qui parvient à tenir la dragée haute à ces créatures quasi-divines, allant jusqu'à pousser l'un d'entre eux à commettre l'impensable.

Ce qui permet une fin assez subtile, nimbée d'une certaine poésie. Cela risque de ne pas sauver l'ensemble qui laisse un sentiment de malaise et d'inachevé, d'autant qu'on peut également être déçu par l'édition dans la collection "Titres SF", parsemée de coquilles parfois impardonnables (des participes passés mués en infinitifs, des accords non respectés) : on était en droit d'attendre davantage de cette collection dirigée par Marianne Leconte, qui proposait des œuvres non consensuelles, parfois réservées "à un public averti" (la couverture de ce roman est d'ailleurs plus que suggestive, je laisse les petits coquins curieux aller la voir sur internet).





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman méconnu d'un grand auteur de SF.
  • Un ouvrage abordant des thèmes intrigants (l'immortalité, l'origine des mythes).
  • Une collection proposant des œuvres singulières et adultes, n'hésitant pas à évoquer des sujets controversés.


  • Un style redondant et bavard, fortement axé sur les introspections.
  • Les motivations des personnages nous échappent un peu.
  • L'édition Lattès comporte trop de coquilles.