Orépia #1 : L'héritier d'Atlantis
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De la bande dessinée virevoltant allégrement et agréablement entre la high fantasy et la light fantasy, ça vous tente ? 


Orépia, c'est le nom d'un royaume aux mains des humains. Et comme souvent, dans la fantasy moderne, les humains sont de bons gros bourrins bien intolérants juste comme il faut. Je situe le début de cette tendance aux environs de la sortie de la très recommandable trilogie Orcs de Stan Nicholls, selon mes lectures personnelles, mais c'est peut-être bien plus ancien que cela... je n'ai pas lu toute la fantasy mondiale, loin s'en faut !
Toujours est-il que ces humains ont un réflexe de rejet bête et méchant envers tout ce qui ne leur ressemble pas, un peu comme les belles gosses de la cour de récré qui préfèreraient de loin avaler toute leur panoplie de make up hors de prix plutôt que d'être vues en compagnie d'un gars au physique banal qui ne collectionnerait pas les abdominaux comme moi je collectionne les figurines de jeux de rôles. Pardon ? Ça sent l'aigreur ? Oui, je suis un gros aigri frustré de la vie. Évidemment ! Je chronique des bandes dessinées de fantasy, les gars, regardez les choses en face : dans un monde de fantasy comme celui d'Orépia, je serais un gnome unijambiste, aveugle et bossu, de 38 centimètres avec des soucis d'élocution et un ongle incarné à chaque orteil de son seul pied valide ! 
Donc voilà : Orépia, royaume humain. Les autres races du bestiaire de la fantasy (relookées, renommées, personnalisées par l'auteur mais grosso modo les races habituelles) et les humains peu appréciés par leur propre race font, pour certains, le choix de devenir des mercenaires.
Et c'est bien de mercenaires qu'il s'agira ici. Nous rencontrons donc Adhémar (sorte de fringant paladin qui, clairement, cache quelque chose), Réginald (un limier... une sorte de rôdeur de Donjons & Dragons), Savaric (un petit machin sans doute apparenté aux gobelins ou aux gnomes s'ils avaient copulé avec Yoda), Hermine (une pixie psychopathe... une pixiechopathe ?), Frameric (un sylvan, race apparemment peu respectée) et Bérard (un noble chevalier humain banni par son roi).

Au moment où commence l'histoire, cet assemblage hétéroclite (qu'est-ce que cette expression pue le cliché !) digne d'un JdR où le maître de jeu aurait exigé de la diversité dans la création des personnages défend l'inexpugnable forteresse du Duc Warin contre un attaquant ayant réussi à les surprendre par une attaque inattendue. Mais l'inexpugnable s'avère bien vite carrément expugnable (oui, la construction de cette phrase est aussi lourde que les murs de ladite forteresse mais je tenais à faire réaliser à tout le monde que le mot "expugnable" existe... qui le savait, ça ?).
Dans sa fuite, la compagnie de mercenaires, pourtant très compétente mais objectivement défaite, accepte d'embarquer un jeune rescapé et le duc qui leur promet de les rétribuer doublement s'il parvient à rejoindre la cité du Comte Do'Buhl où se trouve sa promise (qu'il n'a jamais vue) et une possibilité de débloquer sa fortune.

Ils comprendront vite qu'ils ont une mission, un devoir, d'une toute autre ampleur à réaliser : annoncer à tout Orépia qu'une armée gigantesque la menace. Une armée menée par un magnifique être magique d'une puissance effroyable et d'une cruauté que n'égale que son ambition... et qui semble se taper sa sœur Lannister style, soit dit en passant...


Commençons par parler du ton de l'ouvrage : c'est à la fois sérieux et léger. Les enjeux sont colossaux mais la décontraction des héros rend le tout agréable à lire. Attention, ici, c'est plutôt bien dosé. On n'est pas face à une narration façon "Marvel Cinematic Universe" qui s'empresse tant à mettre des gags et des punchlines (souvent pathétiques) partout qu'on en perd de vue le sérieux de la situation. Ici, on a une menace gravissime mais vécue par des parangons de coolitude, des rigolos et des canailles au langage de charretier. Le propos est grave malgré le ton léger.
On croit en la menace de high fantasy mais elle est portée par la légèreté de la light fantasy, en somme.
Ça se marre mais ça tue du personnage central aussi : en gros, on rigole même si ça ne rigole pas !
Moi, l'histoire m'a embarqué. Et j'ai ri à deux reprises... Rire devant une BD ne m'arrive pas souvent mais cet humour à contrepied m'a bien plu.

Pour les inspirations, elles viennent de toute évidence de tous les horizons de ce que la geekerie a pu enfanter comme univers médiévaux fantastiques. C'est un joyeux cocktail qui fonctionne bien.

Pourtant, initialement, en recevant l'album, j'ai frémi : cette couverture se prend terriblement au sérieux. On a une espèce de Chevalier d'Or que ne renierait pas Masami Kurumada, dessiné (très bien dessiné !) dans un style mixant le trait oriental et le trait occidental. L'air sévère, il semble terminer un saut ou une chute devant un enfant apeuré. En position de défense, cape et cheveux bleus au vent, il se montre prêt à protéger le gosse contre un ennemi que l'on devine dangereux... pfouah ! Notre Adhémar le fait au quart de tour.

Mais dès la première case, c'est désamorcé par un peu d'humour dans les dialogues alors que le dessin expose ostensiblement un massacre. Le plus souvent, d'ailleurs, les cases dépeindront des drames et les phylactères prêteront à sourire.


J'en entends d'ici (oui, bon... je les lis sur d'autres sites, surtout) qui reprochent certaines choses à cette BD... Ils ont souvent raison, au moins partiellement... Penchons-nous sur ce qui coince, selon eux.

Fabien Dalmasso (Reflets d'acide) ne fait aucun mystère, sur sa chaîne Youtube, de ses influences en se filmant devant une étagère de figurines de Chevaliers du Zodiaque. C'est un amateur de geekeries et qui serions-nous pour l'en blâmer ? Il voulait apparemment, initialement, faire de ses héros des animaux anthropomorphiques. L'idée était sympa mais les traits humains qu'ils ont ici rendent sans doute les situations un peu plus intenses et permettent vraisemblablement de faire d'une potentielle BD pour ados une BD qui pourra être appréciée par un public jeune et moins jeune. On lui reproche de-ci de-là de plonger tête baissée dans tous les travers de la fantasy, comme ce sempiternel groupe d'aventuriers si différents qui a tant de mal à s'entendre... Oui. Mais non. Déjà parce que ces gens sont en effet différents et se comprennent difficilement mais surtout parce qu'il faut être très hermétique pour ne pas ressentir la complicité et la fraternité martiale entre eux... Et même si j'étais trop indulgent et que c'était un énième groupe de ce genre... si c'est bien écrit, peu importe ! Je continue à regarder des buddy movies, même si la formule est usée jusqu'au trognon, parce que certains restent d'excellents films. Le good cop / bad cop  fonctionne encore. Les films de super héros sont tous calqués les uns sur les autres... alors, pourquoi fermerions-nous spécifiquement la porte aux histoires d'aventuriers peu compatibles entre eux ?

Jae Hwan Kim (Kinf of HellEgregor) offre à cette histoire un habillage très soigné et d'une finesse appréciable. Le trait rappelle certaines habitudes de ce dessinateur coréen rompu à la façon de faire dans le monde du manwha... mais nombre de concessions sont faites au style européen pour un résultat final bien plus concluant que ce que j'aurais imaginé de prime abord. Pourtant, on lui reproche un dessin parfois statique... Bah oui. C'est fréquent, les postures, chez ce genre de dessinateur. On peut ne pas être client mais les siennes sont efficaces !

La mise en couleurs de Cyril Vincent, quant à elle, apporte l'identité "Éditions Soleil" à l'ensemble (et vous savez que je n'y suis pas insensible, lecteurs fidèles... hum... ouais, je me la pète un rien, là !). Et là, j'ai même lu une critique arguant que cet album ne méritait pas les couleurs trop "à la Lanfeust". Pardon ? Ah bah, vas-y, vieux ! Reproche à un coloriste de faire du bon boulot sous prétexte qu'il le fait dans un album que tu n'apprécies pas des masses ! C'est quoi, cet avis débile ?

En réalité, c'est une série que je n'attendais pas le moins du monde mais dont je vais attendre le tome 2 comme un petit gâteau qui arrive quand on n'a pas une faim de loup mais encore la place pour se faire plaisir. On n'est pas devant un chef-d'œuvre absolu mais c'est sans conteste un album sympathique qui joue avec des tas de références qui me bottent... 



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'univers est cohérent malgré son côté "assemblage de mille influences tant dans les thèmes que les techniques narratives".
  • L'humour fait souvent mouche.
  • Les enjeux sont intéressants et la violence sait se montrer sans concession.
  • Les personnages énigmatiques sont intrigants.
  • On a vraiment envie de lire la suite des aventures de ce mystérieux Adhémar.
  • Un ou deux dessins sont un rien moins réguliers.
  • Quelques gags sont parfois un peu poussifs ou réchauffés.
Tomorrow
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Vous voulez une histoire d'apocalypse sanitaire mettant en scène en gros vilain virus ?
Ce serait original, non, en cette période où la santé ne nous préoccupe guère ?
Plein de morts et de sauvagerie, ça nous ferait du bien ; je trouve la situation un rien trop calme, en ce moment. 


Tomorrow
 nous narre des événements se situant pendant les jours qui suivent un effondrement accéléré de notre société suite à la propagation rapide d'un virus d'un nouveau genre. Imaginez un virus informatique conçu par des agents russes dans un but clairement hostile. Imaginez que ledit virus, non content d'être une de ces saloperies qui se répandent sur les réseaux à la vitesse d'un cyber Barry Allen sous stéroïdes, se paie en plus le luxe de "sauter la barrière des espèces de l'ordinateur à l'homme" en affectant les neurotransmetteurs des adultes, provoquant une grande confusion, parfois une ataxie et, au final, la mort endéans les vingt minutes. Ah oui, c'est rapide. C'est une sorte d'Ebola avec internet comme moyen de propagation. Sympa, non ? Oui, le Covid fait carrément petit bras, à côté de ce machin !
Les seules personnes protégées contre cette infection sont les plus jeunes, leur cerveau n'étant sans doute pas encore sensibles à cela en raison de leur immaturité biologique ou tout simplement plus apte à y résister en raison d'une mutation due à leur exposition excessive à l'informatique sous toutes ses formes...
Quoi qu'il en soit, Tomorrow va nous présenter la vie post-apocalyptique de ces jeunes dans un monde où seuls survivent quelques rares adultes, généralement très proches des milieux informatiques ou, au contraire, totalement isolés de ces appareils. Cela tend d'ailleurs à appuyer l'hypothèse voulant qu'un usage intensif des ordinateurs "blinderait" les sujets contre le virus... le cerveau se construirait, en somme, des défenses immunitaires à force d'exposition. 
Mais soit, peu importe. Car ici, le virus gagne... et l'on découvre nos deux principaux héros : Oscar et Cira Juentes, jumeaux hétérozygotes, tellement proches qu'ils croient à l'existence entre eux d'un lien télépathique ; le scénario nous confirmera d'ailleurs que ce lien existe bel et bien, ouvrant la porte au fantastique dans ce récit qui n'avait peut-être pas besoin de cet élément.

En effet, si j'ai consenti de bonne grâce à chercher une explication plausible à mes yeux à ce virus qui passe de la machine à l'homme, il m'est autrement plus difficile d'encaisser par la suite, dans un univers réaliste, l'existence de pouvoirs psychiques propres aux jumeaux. À dire vrai, si j'ai peu ou prou accepté cette fantaisie, c'est en raison de la personnalité d'Oscar qu'il va donc me falloir aborder de ce pas.
Oscar est neuroatypique... oui, je sais, c'est un terme moderne bien à la mode et bien trop de gamins prétendent l'être pour se la jouer "J'suis trop quelqu'un de différent, t'as vu ?". Mais Oscar l'est vraiment. Il collectionne nombre d'atypies neuro-fonctionnelles allant d'un positionnement relativement clair sur le spectre de l'autisme, à quelques caractéristiques des hauts potentiels. 

"Ben tiens, le héros, c'est un génie, comme par hasard." Oui. Et non, ce n'est pas un hasard. C'est bien vu, au contraire. Ici, cette particularité va expliquer ses motivations, les raisons de sa survie et une partie importante de son comportement. Il n'est pas ainsi parce qu'il est le héros ; il est le héros parce que seul quelqu'un comme lui peut l'être.
Oscar aime la solitude. Il fuit donc les foules et leurs dangers. Oscar a besoin de se concentrer. Il cherche donc le silence et fuit les gens en général. Oscar est monomaniaque : une fois son objectif fixé, rien ne l'en détourne. Or, il aura dès le début un objectif très clair et impossible à oublier : retrouver Cira.
En effet, le jour où la société s'effondra, Oscar devait participer à une très importante audition pour le prestigieux West Side College of Music de New York. Cira, bien qu'adorant son frère, lui avait menti en feignant un état grippal pour pouvoir, pour une fois, être seule à la maison et profiter d'une journée de relâchement. Tout concentré qu'il était sur le monstre de technicité qu'est le concerto numéro 2 pour violoncelle d'Alfred Schnittke, Oscar n'a même pas remarqué que le jury de son audition et le monde autour de lui s'effondraient. Comme dans son concerto, le sublime et le lyrisme avaient, en un court instant, laissé place au chaos et à la confusion (cherchez donc cet extrait sur le net, vous comprendrez que ce parallèle est terriblement pertinent).
Oscar enjambe le jury effondré au sol, sort de la salle, arrive dans le couloir, reste de longues minutes à contempler le cadavre de sa mère qui l'avait accompagné et, inapte à comprendre et exprimer des émotions, se réfugie mentalement dans son Schnittke avant de sortir du College of Music et rejoindre la rue où règne un chaos de fin du Monde.
Dès lors, il fera à pied, en plusieurs semaines, la distance qui le sépare de sa sœur, porté qu'il est par ce lien télépathique qui le lie à elle mais qui, étrangement, s'estompe parfois... 
C'est que Cira, elle aussi, vit des heures sombres. Seule et affamée chez ses parents, elle ose à peine s'éloigner pour chercher à manger. Dans les rues, des bandes de gamins ne répondant plus qu'à la loi du plus fort s'en prennent à elle dès qu'elle tente une sortie. Et même les personnes lui tendant la main et semblant vouloir la protéger s'avèrent être de vrais dangers pour elle.
Le frère et la sœur seront nos candides, dans cette histoire. C'est par leurs yeux que nous feront connaissance de ce que la société est devenue, de ces personnages qui subsistent après la fin de tout, de ces groupes de vauriens, de ces sectes étranges, de ces rares adultes obsédés par l'espoir d'un retour à cette normalité d'avant.
Mais peut-on reconstruire à l'identique sur les ruines de ce qui fut ou ces tentatives sont-elles désespérées ? Le retour plus loin encore en arrière de la plupart des jeunes qui s'organisent en sociétés tribales très agressives est-il la seule voie possible ?
 

Sa Majesté d'escarmouches


Cet album de 128 pages bénéficie du dessin de Jesus Hervas et de la mise en couleurs de James Devlin. De ce côté, rien à reprocher : c'est efficace et ça communique une impression de sérieux et de professionnalisme. Qu'il me soit permis de ne pas m'étendre sur l'aspect graphique somme toute très classique de l'ouvrage pour pouvoir creuser un peu plus le message de l'auteur : Peter Milligan.
Le bonhomme ne nous est pas inconnu puisqu'il a pas mal bossé sur les X-Men, sur du Spidey confronté aux symbiotes et autres joyeusetés. Ici, l'œuvre est éminemment plus personnelle. Alors, en dehors de ce virus qui rend poreuse la barrière des espèces et de cette tolérance à un certain paranormal, qu'a donc Milligan à nous raconter lorsqu'il se libère des carcans narratifs des histoires du Tisseur et autres élèves du professeur Xavier ?

Au final, un monde désolé où seuls subsistent les enfants, c'est du déjà vu... On a tous en tête l'archi-classique lu et relu dans toutes les écoles de ma connaissance : Sa Majesté des Mouches, de William Golding. Pour rappel, le livre se déroule pendant la guerre froide, alors que l’occident vit dans la peur d’un conflit nucléaire (à juste titre, en plus : ça flippait sévère à l'époque ; lisez quelques livres d'Albert Jacquard qui en avait fait une de ses obsessions, pour vous en convaincre s'il en est besoin).
Golding imagine que le conflit appréhendé éclate. Un avion qui évacuait des enfants est alors abattu au-dessus du Pacifique et s’écrase sur une île déserte. Les seuls survivants sont des garçons britanniques, âgés de 6 à 15 ans, tous issus de la bonne société. Les pilotes et autres adultes sont tous morts.
Les gamins tenteront de s’organiser en attendant d’éventuels secours en se basant sur leurs modèles sociaux et leur stricte éducation british, Ils organisent la survie et structurent leur mini-société. Le récit ressemble d'abord davantage à un roman d’aventures pour jeunes qu’à une sinistre allégorie sur le mal et la guerre mais peu à peu, tout bascule et les personnalité archétypales des gamins vont engendrer maints conflits mortels servant de support aux métaphores de Golding.
Le message en est sombre, pessimiste, implacable. On nous expose crument le processus de désintégration d’un groupe social ; le vernis civilisationnel ne tient pas longtemps sans lois ni contraintes, sans forces de police ni armée... sans autorité scolaire ou parentale.
Au contact de la nature, même des écoliers "so brit" renouent avec leurs instincts primitifs et s'adonnent à une brutalité, une sauvagerie inouïes.
La Raison ne fait pas le poids et les gosses cèdent aux superstitions, aux peurs ataviques et aux cultes les plus obscurantistes. Quoique bien éduqués et issus de familles aisées, ces enfants prennent vite goût à la chasse, aux sacrifices humains et au meurtre.
L'homme ne serait qu'un animal ayant momentanément accepté d'endosser un manteau de civilisation mais, quand ça chauffe un peu, on aurait tôt fait de tomber la veste.

À la lecture de ce résumé, il serait tentant de considérer que Milligan ne nous gratifie ici que d'une énième relecture de Sa Majesté des Mouches mais, même si l'on n'en est pas loin, il y a néanmoins une nuance à relever.
Certes, on trouve dans Tomorrow les mêmes archétypes :
- la guerre froide est remplacée par une guerre de l'information qui ne dit pas son nom... ça reste un conflit de l'ombre insidieux ;
- le jeune leader charismatique plus ou moins incapable et guidé par sa seule soif de pouvoir est ici un capitaine d'équipe de football, fils de riche homme d'affaires et perturbé par un abus sexuel perpétré par son coach ;
- les croyances où se réfugient les gamins prennent ici la forme du culte des morts de Santa Muerte (culture hispanique oblige) allant ici aussi jusqu'au sacrifice humain...
On pourrait continuer longtemps tellement Milligan coche toutes les cases.
Toutefois, il est aussi le témoin de son époque à bien des égards et c'est là que ça devient intéressant, selon moi...
Parce qu'en matière de cases à cocher, Milligan fait tout aussi fort sur le tableau de conformité aux préoccupations de l'époque :
- un personnage central faisant partie d'une minorité ethnique (un hispano), génétique (un jumeau) et cérébrale (un neuroatypique revendiqué) ;
- un autre personnage important se découvrant des attirances homosexuelles ;
- une omniprésence des blancs dans les rôles d'opposants : un gros dégueulasse un rien attardé prêt à profiter de cet étrange apocalypse pour se faire une orgie pédophile, un gamin psychopathe... et un jeune agent russe certes désireux de trouver un antivirus mais qui est surtout à l'origine dudit virus.

Cette apocalypse serait donc compatible avec la bienpensance made in USA ? On pourrait le croire, de prime abord. Tout ça semble presque SJW friendly. Sauf que non. Vous souvenez-vous du début de Sa Majesté des Mouches ? Au début, tout va bien : ils tentent de recréer une mini-société et on sent que cela pourrait fonctionner sans les dérapages de certains d'entre eux. Leur culture britannique leur a conféré un degré de civilisation qui semble tout faire pour se maintenir malgré un retour à la vie sauvage dans un monde hostile.
Mais ici, les gosses sont Américains. Au bout de quelques minutes, en pleine zone urbaine, alors qu'ils ne sont encore privés de rien en dehors de la présence des adultes, ils sombrent déjà dans une sauvagerie à faire passer l'innocence de l'enfance pour un conte que se raconteraient de futurs parents au coin du feu pour se rassurer ! Seuls les gamins encore surveillés par un parent miraculé ou les neuroatypiques semblent avoir à cœur de ne pas devenir des bêtes sauvages animées uniquement par l'ambition de s'approprier un territoire et d'assouvir leurs instincts. 

Le message est d'une cruauté et d'une amertume sans appel : nous avons beau nous enorgueillir de cette pseudo-civilisation qui nous offre un confort tel que l'Humanité n'en a jamais connu... malgré nos intelligences, nos technologies, nos codes moraux empilés comme autant de slips sales, nous sommes bien plus près de la sauvagerie qu'au siècle dernier.
Regardez ceux qui se veulent actuellement être des parangons de vertus : la plupart d'entre eux doivent ne se présenter ainsi que pour cacher leur veulerie à la face du monde tant la plupart de leurs causes si belles et généreuses abritent, en leur sein et dans le fonctionnement des groupes qui s'en revendiquent, les fameuses horreurs qu'ils prétendent combattre. On assiste chaque jour au spectacle pathétique de la dissonance cognitive et de l'inculture mais on nous vend tout cela comme de la pertinence et de l'égalitarisme... On trahit sans cesse le sens des mots au point de censurer au nom de la liberté d'expression et de faire des autodafés au nom du respect. Notre société, jadis bien plus brillante, tend actuellement à se laisser guider moralement par des tartuffes éhontés. Mais on s'y fait... et on continue de dégringoler dans l'absurde, le tout-se-vaut et la soumission à des dogmes imbéciles et iniques pour échapper à d'autres dogmes tout aussi idiots et injustes. 
Cela peut sembler d'un pessimisme absolu mais force est de constater que le béton constitutif des fondations de nos civilisations est de plus en plus pauvre et dénaturé, sous ses allures grandiloquentes.
Il faut n'avoir jamais lancé Twitter de sa vie pour ne pas savoir à quel point les violences verbales et psychologiques y sont courantes. On peut littéralement vous y menacer de mort parce que vous avez le malheur de contredire un individu fier de son ignorance et de sa bêtise au point de les porter en étendard.

À mon sens, Milligan suggère que, si nous vivions dans une utopie écrite avant notre ère digitale, des systèmes tels qu'Internet et les réseaux sociaux ne seraient sans doute rien d'autre qu'une inépuisable source d'échanges et de savoir. Ce seraient les moteurs d'une mise en commun mondiale et, sans doute, d'un bond en avant de notre civilisation vers une sorte de sagesse universelle, une authentique ère des Lumières 2.0.
Mais, de toute évidence, si nous vivons dans une fiction écrite avant notre ère, elle est dystopique et dysfonctionnelle... À notre époque où jamais l'information n'a circulé aussi bien et aussi vite, le mensonge a chaussé les talaria d'Hermès et coiffe trop souvent la vérité au poteau, la bêtise a droit de cité au même titre que l'intelligence, l'ignorance est étalée avec moins de verve mais bien plus de hargne et d'impulsivité que l'érudition...

J'ignore si Milligan partage mon opinion à ce sujet. J'ignore si tel était le message qu'il voulait faire passer avec Tomorrow... mais c'est bien le message qui transparaît. Un constat tristement lucide, selon moi, de la déliquescence de nos sociétés modernes. Partout sur Terre (parce qu'au moins, dans le déclin intellectuel et moral, nous sommes unis). Certains reprochent à cet album de ne faire que survoler la situation mondiale, de trop se concentrer sur deux personnages, de se limiter à des événements parfois un peu décousus. Mais à mon sens, c'est parce que cette BD a davantage à expliquer qu'à raconter, même si elle le fait métaphoriquement. 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un beau dessin.
  • Un concept efficace.
  • Une relecture de Sa Majesté des Mouches encore plus pessimiste (et c'est étrange de voir ça comme un point positif mais... c'est le cas).
  • Certaines ellipses sont excessivement longues et l'on aimerait savoir ce qu'il arrive aux personnages durant ces périodes...
  • Ça manque parfois un peu de clarté, au niveau de la pandémie décrite... mais c'est sans nul doute voulu.
À la découverte d'un studio de production audio
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Les amis, après nous être tournés vers le fonctionnement d’une webradio (cf. cet article), nous allons aujourd’hui tenter d’en savoir plus sur un domaine fascinant, très technique, nécessaire dans bien des domaines, mais au final peu connu, à savoir un studio de production audio, et spécifiquement aujourd’hui l’excellent DEFstudio Productions de Sergio.

UMAC : Sergio, bienvenue sur UMAC, merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Alors, attention, c’est en parfaits novices qu’on vient te voir, on a tout à découvrir, donc on va commencer par le début, quelle est ta formation, à la base, et comment en es-tu venu à t’orienter vers un tel métier ?
Sergio : Vaste question... On commence vraiment par le début alors.
Je suis né le 3 janvier 1969, à Valenciennes, de parents italiens, dernier d'une fratrie de trois sœurs et un frère... Rien de plus normal, voir basique, si l'on n'avait pas juste oublié un petit détail : de m'allumer la lumière... En gros, je suis aveugle de naissance. Du coup, instinctivement, je me suis plus facilement intéressé au son de la vie, plutôt qu'à la vision des choses qui m'entouraient. Dès l'âge de 5 ans, on m'a mis devant un piano et depuis, je n'ai plus bougé. Mes professeurs successifs se sont rendus à l'évidence, j'avais l'oreille absolue (c'est-à-dire que je reconnais une note à peine jouée), ils disaient que j'avais un "don" pour ça. Et, de fil en aiguille, je suis allé à L'Institut Nationale des Jeunes Aveugles de Paris, j'ai continué la musique au milieu des autres cours, j'ai eu mon bac option Musique avec mention, des prix de conservatoire en piano, j'ai même obtenu une licence d'accordeur-réparateur de piano, tout cela, de 1979 à 1990. En 1981, François Mitterrand, fraîchement élu, autorisa les radios libres à émettre sur la bande FM. Et là, ce fut pour moi la révélation... J'avais de la chance d'être sur Paris, à l'époque, là où elles naissaient toutes... Plutôt que d'aller jouer au foot avec mes potes, moi, j'écoutais les radios et je leur disais : "Un jour, je serai dans le poste". Ce qui n'a pas manqué de tous les faire rire... Ils ont moins rigolé quand ils m'ont entendu, dans le poste... J'ai donc roulé ma bosse dans les radios, j'ai aussi fait le DJ dans les discothèques de France, de Belgique et de Suisse, et c'est dans l'une d'entre elles que j'ai croisé, au tout début des années 90, le chemin d'un Belge qui avait un studio d'enregistrement de spots publicitaires. Je ne connaissais rien à ce milieu, bien que je passais sans cesse des pubs à la radio. J'ai travaillé en tant que Voix Off pour lui et il m'a tout appris. Et le 2 janvier 1997, j'ai décidé de voler de mes propres ailes publicitaires, et j'ai créé DEFSTUDIO PRODUCTIONS, il est vrai, sans aucun diplôme correspondant aux enregistrements sonores.

— Tu as travaillé notamment avec énormément de radios, en quoi consiste un habillage d’antenne ? Combien ça peut coûter pour quelque chose de "complet" selon toi ?
— Vous êtes les rois des vastes questions sur UMAC ! Je pense, déjà, que la première question concerne l'habillage d'antenne, qu'est-ce que c'est précisément ? Eh bien, c'est ce qui fait que lorsqu'on tombe sur la radio, on sait de quelle radio il s'agit. Un peu simple comme explication, mais c'est ça la vérité. Un habillage d'antenne, ce sont des voix qui, entre les disques, les pubs, en début de chaque heure, avant et après les flash d'informations, vous disent le nom de la radio, sa ou ses fréquences, son slogan, etc. Alors, un bon habillage d'antenne, c'est déjà le bon choix de la ou des voix selon la couleur de la radio, les bons mots pour les textes, les bons bruitages et les bonnes musiques pour mettre sous les voix. Il faut que tout cela corresponde vraiment à l'identité musicale et directionnelle de la radio. Avec, je pense, une bonne trentaine de Jingles parlés, pour commencer, c'est déjà pas mal. Ensuite, pour encore plus professionnaliser le tout, il faut chanter le nom de la radio, la ou les fréquences, le slogan... Ce que l'on appelle plus communément dans le jargon, des Jingles chantés. Je pense qu'avec une bonne dizaine de Jingles chantés, tous bien différents, avec toutes leurs déclinaisons (version plus courte, version a capella...), plus les 30 jingles parlés avec aussi toutes leurs déclinaisons cités ci-dessus, là, on est vraiment bien. Mon studio propose ce pack d'habillage d'antenne d'environ 200 jingles pour 3 000 € HT.

— Comment se passe, concrètement, une séance de travail pour un jingle chanté, parlé, pour une pub, etc. ? J’imagine qu’il y a une pré-sélection d’acteurs ou chanteurs par rapport aux demandes du client, puis une direction artistique dont tu te charges ? Quelles sont les difficultés les plus fréquentes ?
— La toute première difficulté, c'est la bonne voix, la bonne diction. Ce n'est pas toujours évident. C'est au studio de production de savoir, avec l'habitude, quelle voix va correspondre au texte de la publicité qu'il doit enregistrer, pareil pour le jingle parlé. Pour le jingle chanté c'est différent. Tout le monde ne sait pas chanter, du coup, la sélection est plus rapide. Il faut connaître la musique, je ne dois pas avoir besoin d'expliquer à la chanteuse ou au chanteur ce que c'est que de chanter en tierce, en quinte, etc.

— Les studios son, dans l’imaginaire collectif, c’est un peu comme des postes de pilotage d’Airbus, il y a des boutons partout, ça fait vachement sérieux, mais est-ce que tout est utile au final, ou bien c’est juste pour effrayer les amateurs ? Est-il nécessaire d’avoir par exemple une formation pointue ou les logiciels actuels peuvent-ils pallier certaines tares ?
— Comme je dis à chaque fois, même à ma fille à l'école, c'est le résultat qui compte... J'ai entendu des jingles et des spots extraordinaires montés par des types juste devant un ordinateur dans leur chambre, et j'ai entendu des grosses merdes livrées par de gros studios avec plein de boutons partout, comme tu dis. Moi, j'ai des boutons partout parce que c'est plus facile pour un miro d'utiliser des boutons que je peux toucher et par conséquent régler, que de bosser avec un logiciel sur ordi que je ne vois pas.


— Tu collabores parfois avec des acteurs français doublant de grandes stars et dont les voix sont connues, as-tu des anecdotes à ce sujet ?
— La seule vraie grande chose à dire à propos de cela, et je ne vais pas encore me faire des amis, c'est que tous ces gens sont loin d'être tous sympas... Vraiment, ils se prennent la tête comme pas possible. Un manque de reconnaissance, peut-être. Heureusement, il y en a des bien. Ah, et aussi, ils sont très chers...

— Sergio, ton studio propose également des produits audio "clés en main" pour les magasins, ou même des voice tracks, avec ou sans playlists, est-ce que tu peux nous expliquer en quoi cela consiste ?
— Mon véritable premier souhait est de facilité à tout le monde, la production audio. Alors, je mets en place des packs de voix déjà préenregistrées, comme ça, le client entend déjà le résultat et on n'a plus qu'à greffer son nom à l'intérieur. Pour les radios de magasin, c'est le même principe. Le client choisit la musique et les promotions qu'il souhaite diffuser au sein de son établissement. Grâce à cela, le client se démarque du concurrent d'en face... Plus sympa, non ?

— As-tu déjà créé des effets pour le cinéma ou certains jeux vidéo ? Et sont-ce des domaines qui t’inspirent ?
— J'ai juste fait quelques voix pour les jeux vidéo, quelques voix également pour des diffusions Youtube et autres réseaux sociaux mais pas le cinéma... C'est sympa, je reste ouvert.

— Peux-tu nous citer des slogans ou mélodies connus que tu as créés ?
— J'en ai vraiment créé beaucoup... Pour Peugeot, entre autres, dans les années 2000, et beaucoup de gens chantent machinalement des mélodies de jingles de radio qui sortent de mon cerveau... Ça me fait bien rire.

— Je sais que tu es également animateur radio, où officies-tu aujourd’hui, et quel conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans l’animation ou le domaine du son ?
— Outre les webradios qui utilisent ma voix dans des packages d'animations préproduits à l'avance, je suis actuellement, depuis début 2021, sur RFM sur l'île de la Réunion, du lundi au vendredi, de 6 heures à 10 heures, j'anime le meilleur des réveils... Le tout depuis Lille, vive la technique ! Je pense que le meilleur conseil que je puisse donner à ce jour est l'entraînement, le travail, le travail et aussi... le travail... Il n'y a que ça qui paie.




Dans la tête de Sherlock Holmes : L'affaire du ticket scandaleux 2/2
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Voici enfin venir la conclusion de ce diptyque.
Le premier tome fut un de mes principaux coups de cœur de 2019 ; que dire du second ?


Avec le premier tome de Dans la tête de Sherlock Holmes : L'affaire du ticket scandaleux, Cyril Lieron et Benoît Dahan avaient donné le jour à un de mes albums préférés de ces dernières années. J'attendais donc ce second tome concluant la première aventure de leur Holmes avec impatience.
La première chose qu'il me faut en dire est difficilement contestable : "La vache ! C'est classe !"
Comme vous pouvez le constater ci-contre, les deux couvertures sont faites pour se répondre : les silhouettes de Holmes et Wu-Jing, mansardes évidées, se font face et se toisent, les volutes de leurs pipes offrent un fond à la titraille, et les couleurs inversées tant dans le dessin que le titre rendent la confrontation plus évidente encore. Seule la silhouette de Wu-Jing sur la couverture du tome 1 donne un peu l'impression que celle du tome 2 ne fut pas planifiée au moment d'imaginer celle du 1.
Je vis à mon grand soulagement dans une zone rurale trop reculée pour le constater par moi-même mais je présume que nombre de libraires auront pris plaisir à poser côte à côte les deux albums dans leur étalage tant l'assemblage semble évident.

Autant ne pas faire traîner cette chronique en longueur pour rien : toutes les qualités (et elles sont nombreuses) mentionnées lors de la chronique du premier restent d'actualité. Relisez-la donc ici avant de poursuivre, s'il vous plaît. Non, bande de faquins, ce n'est pas de la paresse, c'est de l'optimisation de temps d'écriture et de lecture.


Passons dès lors aux commentaires supplémentaires au sujet du tome 2. Tout d'abord, je tiens à maudire Benoît Dahan, si vous le permettez. Parce que c'est bien joli, ces mises en page inhabituelles, alambiquées, symbolistes, abracadadrantes, signifiantes et/ou décoratives, mon petit Benoît... mais avez-vous songé ne serait-ce qu'une seconde au pauvre chroniqueur que je suis qui aimerait tant les montrer mais qui se rend compte que, pour nombre d'entre elles, vous les étalez désormais sur toute la largeur des deux pages qui s'offrent à nous. 
Ah, c'est superbe, mon petit Benoît. C'est ludique, inventif, beau et sympathique en diable mais, par les saintes burnes de tous les papes, comment voulez-vous que je scanne ça avec mon scanner A4, moi ? Du coup, vous l'aurez voulu : je vous gratifie d'une mauvaise photographie d'une de ces "fresques" que vous offrez à nos yeux ravis pour que nos lecteurs réalisent à quel point tout, dans votre BD, déborde de détails enthousiasmants.
Vous m'avez énervé, Benoît. Mais c'est pour la bonne cause : c'est très soigné, très joli, très efficace... rien à redire !

D'ailleurs, mon cher Ben. Je peux vous appeler Ben ? Non ? Tant pis, c'est fait. Cher Ben, disais-je, vous avez le chic pour me surprendre par la rapidité de votre évolution. D'un album à l'autre, votre trait est de plus en plus beau et personnel. Il en était déjà de même avec Psycho-investigateur et ça continue ici : ça reste cohérent mais on sent un "level up" (comme disent les gens dont l'âge avoisine le tiers du mien) à chaque album.

On retrouve ici les trouvailles graphiques et les mises en page originales (parfois moins signifiantes que dans le tome 1, me semble-t-il) qui font l'impact visuel de la série mais aussi la colorisation atypique qui m'avait tant plu et qui, ici, semble se permettre de-ci de-là une palette un rien plus étendue.

Passons maintenant à l'écriture car, au final, on tient entre les mains un Sherlock Holmes ! Alors, quid de cette nouvelle enquête pour le détective de Baker Street ?
Sera-ce à la hauteur de la qualité et de l'inventivité du dessin ?

Cyril Lieron sait écrire, bien entendu. Et son enquête est divertissante même si, je le regrette, elle ne m'a guère surpris. Pour qui a lu quelques romans de Conan Doyle, le cheminement des pensées de Holmes dans sa mansarde crânienne est on ne peut plus classique. Mais saurait-ce être un reproche ? Bien sûr que non : révolutionner cela dès la première enquête eut été une trahison. C'était un bon choix et l'histoire est amusante.
Là où j'accroche beaucoup moins, c'est lors de la révélation du plan de l'adversaire que l'ami Cyril (oui, égalité de traitement dans le ton adopté avec son dessinateur, c'est plus équitable) a choisi d'offrir à Holmes. Je ne supporte plus les méchants qui se décident (peu importe la raison) à se raconter sans fard lorsque le récit les y invite. C'est une facilité qui n'en finit plus de me fatiguer. Je comprends son utilité et je comprends que le classicisme de cette formule fait elle aussi écho à ces écrits policiers d'antan mais c'est une pratique tellement artificielle que je rêve du jour improbable où il me serait permis de constater qu'elle a été abandonnée aux limbes de l'oubli. 
Et c'est d'autant plus dommage que l'histoire, ces disparitions d'individus ayant tous des yeux et des cheveux clairs, tout comme les motivations de ce méchant sont une belle trouvaille ; je ne me souviens pas avoir lu nulle part ailleurs un tel background ni de tels mobiles pour un criminel de fiction. Son histoire apporte à l'aventure un intérêt historique et une moralité inattendue dans ce tome qui se concentre davantage sur l'action, en dehors de cela.

Et parlons-en, tiens, de cette morale. Les deux hommes à l'initiative de cette exploration du cerveau du plus grand détective de tous les temps ont très visiblement eu envie de braquer la loupe grossissante de Holmes sur certains agissement passés, particulièrement discutables, des Occidentaux. Mais, intelligents, ils ne versent pas dans la moraline, la repentance et la mièvrerie. Le récit se veut adulte. Il accuse le coup, regarde la vérité en face et assume les torts et leurs conséquences. Le récit se clôt certes sur une critique de Holmes à l'égard de certaines pratiques impérialistes mais ne s'autorise pas à porter un jugement moralisateur et définitif : tout au plus appelle-t-il de ses vœux un avenir plus éthique... mais si les auteurs accordent à Holmes une once d'espoir, ils ont eu l'intelligence de ne pas en faire un naïf. Merci pour ça. 

S'il fallait encore souligner une chose que ces deux hommes ont en commun, ce serait sans doute un certain amour du détail, de la précision. Les dessins foisonnants se marient aisément aux exigences de fidélité aux romans et à l'époque historique. Dans le très élégant dossier de presse accompagnant le livre (et présenté sous la forme d'un journal de l'époque), Cyril Lieron insiste sur le soin apporté au choix des idéogrammes chinois les plus adaptés pour l'époque, des plans de Londres les plus proches de l'année du récit, des techniques de combat les plus crédibles pour Sherlock, du lexique le plus adapté à chaque classe sociale... Rien ne semble laissé au hasard, à tel point qu'on se prend très vite à faire confiance à ces bandes dessinées et à leur confier notre imaginaire pour qu'elles le remplissent de nouvelles images mentales nourrissant notre mythe personnel de Sherlock Holmes.

Dans ce même dossier de presse, il est sous-entendu qu'un troisième tome plus épais que ses prédécesseurs serait déjà sur le feu. Ce sera avec plaisir que j'en parlerai à nouveau ici ; cette seule phrase devant vous faire comprendre si, oui ou non, cette approche de l'univers de Doyle continue à me convaincre. 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une adaptation de Sherlock Holmes toujours aussi respectueuse et néanmoins formellement inventive.
  • Une utilisation intelligente et experte des codes de la bande dessinée.
  • Une intrigue bien ficelée d'un fil rouge qui court au fil des pages. 
  • Un récit un peu moral mais pas moralisateur.
  • Une charte graphique toujours aussi attrayante.
  • Un livre-objet si beau et intrigant qu'il constitue une très bonne idée de cadeau à offrir ou à recevoir.

  • Une narration à mon sens un rien moins experte que le dessin. Mais ça reste tellement au-dessus de la grande majorité des productions actuelles que considérer cela comme un réel défaut reviendrait à faire preuve de tant de mauvaise foi que même moi, j'en serais incapable.
  • Une malheureuse exposition in extenso du passé et des plans de l'antagoniste principal gâche un peu le plaisir de lecture... mais rien de grave : on voit ça (bien trop) souvent dans des œuvres autrement plus calamiteuses.
La Belgica : Le chant de la sirène
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1897, Belgique, Ostende. Temps pluvieux. Le port. Les superstitions vont bon train. La mauvaise humeur aussi. La présence d’un vieux baleinier reconverti en cours d’affrètement, La Belgica, suscite les commérages des locaux. Pourquoi faire reprendre la mer à une telle coquille trouée ? Pourquoi y entasser tant de pains de glace ? Quelle folie d’investir dans ce qui apparaît comme un caprice aux dockers circonspects !
Très vite, ils découvrent qu’il s’agit d’une expédition pour l’Antarctique commandée par un certain Adrien de Gerlache.
La curiosité est un vilain défaut et le prétexte d’argent à rembourser envoie Jean, un jeune docker, surveiller le navire pour ses comparses. Le voilà à bord pour épier ! Coincé en compagnie d’un équipage bigarré à fleur de peau et d'un matou, il fait route vers le sud pour une destination des plus dangereuses et mystérieuse. Désormais matelot, il s’emploie à se rendre utile alors qu’il ne connaît rien aux métiers de la mer. Ah, si ce chat noir n’avait pas parcouru le port pour chasser de la souris, Jean ne se serait jamais retrouvé clandestinement embarqué sur la Belgica pour s’occuper des chiens de traîneaux !


La tranquillité mélancolique de la couverture de ce premier opus de La Belgica [1] apparaît comme une parfaite synthèse du récit : une mer d’huile. Si le spleen s’échappe d’une poignée de planches, l’ensemble a bien du mal à être trépidant. L’auteur, Toni Bruno [2], croise les points de vue des personnages à Ostende, sur l’océan, dans divers pays, pour brosser l’expédition et la recherche de Jean. Le dessin des visages masculins, assez semblables et le lavis monochromatique qui aplanit les profondeurs des cases lissent aussi les aspérités d’un récit qui devrait être plus mouvementé à la lecture. Jean est déraciné, jeté loin de ses amis, de ses collègues et de sa dulcinée, coincé dans un milieu clos, hostile à sa présence, et dont les membres de l’équipage ne parlent pas la même langue. Il doit prendre sur lui et faire des choix difficiles. Le danger le guette à l’intérieur du vaisseau, mais aussi à l’extérieur. La navigation, à cette époque, n’est pas une partie de plaisir et encore moins sur une telle durée, pour explorer l’inconnu. Les rapports entre les protagonistes pèsent sur les actions, les ficelles tirées par les financiers loin de la mer influent sur les destins des marins. Esseulée, l’unique femme de l’histoire cherche à comprendre où se trouve son compagnon entre tous les non-dits.
Beaucoup d’attente, des palabres, des fâcheries, une tempête, mais rien qui prenne aux tripes. Toni Bruno évacue l’imagerie qu’invoque un récit de voyage et d’aventure pour brosser la présence de Jean, le passager clandestin. Il n’existe que par ce qu’en disent ses proches et les maigres actions qu’il réalise. Jean apparaît comme un homme discret, de bout en bout, après avoir été écrasé, effacé par ses collègues dockers. Un personnage qui doit s’affirmer par rapport aux membres de l’équipage, de vrais bagarreurs portés sur la bouteille. 

Tout comme ce qu’implique la notion de voyage, l’auteur s’abandonne à l’errance. En rendant inutilement verbeux les points de vue avec des conflits peu passionnants, il perd le personnage qu’il a imaginé de toutes pièces et peine à parler de cette expédition polaire sans beaucoup de moyens. Il installe l’apparition de La Belgica comme une malédiction : pluie, chat noir et une sorte de médecin chinois évoquant le Mogwai, mais ne traite pas le destin de Jean comme tel.

L’album de 176 pages, se présente au format 18 x 25 cm, celui d’un fumetti (bande dessinée italienne), avec une couverture rigide. Le livre étant facile à manier, la lecture s’avère confortable. Au premier coup d’œil, le graphisme séduit. Le coup de pinceau, bien senti, les postures des personnages justes, la couleur au lavis.
Toni Bruno, auteur de plusieurs œuvres traduites en français, demeure très sage, scolaire, tant dans son découpage que dans l’agencement de ses cases. Comme dans son album sur Kurt Cobain, il emploie un encrage noir rehaussé d’une gamme monochromatique grise. Mais son graphisme pèche par une trop grande similarité des visages, ainsi que des décors parfois peu précis et dépouillés. Sa mise en scène peine à rendre l’intensité des émotions. Il joue peu sur les valeurs de plans, les compositions des cases, la spatialisation des personnages, pour amener les drames. Le fantasme lié à cette terre alors inconnue, l’Antarctique, est à peine effleuré. Le regard glisse, coule sur les planches sans être accroché. L’auteur évacue le quotidien difficile des marins lors d’une expédition polaire, coincés en milieu clos, grégaire.

Toni Bruno semble avoir du mal à s'emparer de son sujet, à le cerner. Il ne pousse pas son graphisme dans ses retranchements, il ne tâtonne pas, ne compose pas ses planches hors de ses habitudes... en résumé : il ne tente rien.  Très sage, ce premier opus aurait pu aller beaucoup plus loin dans sa mise en scène. Comme si, à l’instar de son personnage Jean, Tony faisait preuve de timidité. Pourtant, le sujet captivant s’intéresse à des reconversions, des changements de cap, de destinée : celle du navire, celle de Jean. La Belgica fut le premier bateau à embarquer une expédition à but scientifique dans l’Antarctique. L’équipage en rapportera de nombreuses informations sur le climat et l’environnement de ces contrées peu connues. Les marins expérimenteront le premier hivernage, ouvrant ainsi la voie aux explorations suivantes.

Pauvre petit Jean sorti de sa torpeur par un coup du sort : désormais marin en route vers le pôle Sud, que va-t-il devenir en tant qu’homme et retrouvera-t-il sa place auprès de sa compagne ? Le second et dernier volet de La Belgica résoudra certainement ses questions tout en se concentrant sur l’expédition elle-même !
Quant à Toni Bruno, avec un peu plus de prise de risque au niveau de son travail, il pourra passer dans la case des auteurs à suivre assidûment.


La Belgica : Le chant de la sirène, Toni Bruno, Éditions Anspach


[1] Bien que les personnages disent "le" Belgica, le nom de ce navire est bien au féminin, comme dans le titre.
[2] Toni Bruno est un jeune dessinateur et coloriste italien dont quelques albums sont sortis en français :  D’en haut la Terre est si belle, Glénat 2017, et  Kurt Cobain « When I was an Alien », Urban Graphics, 2017.


+ Les points positifs
- Les points négatifs
  • Une expédition peu connue au-delà des frontières belges.
  • Un dessin séduisant et un format adapté à une lecture calfeutré au fond de son lit.
  • Des pages supplémentaires pour en savoir un peu plus sur cette aventure et les motivations de l’auteur.


  • Des visages masculins trop similaires.
  • Une mise en scène très sage.
  • Des digressions et des dialogues parfois superflus.
  • Absence du numéro du tome sur la couverture.