Quand Hickman prenait en main le destin des Avengers
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En 2014 et 2015, la malédiction Hickman, auteur surcoté aux intrigues absconses, s'abat sur les Avengers. En France, c'est la période Marvel Now qui sera marquée, pour cette équipe de héros, par deux séries, Avengers et New Avengers, toutes deux aux mains d'un des pires scénaristes que Marvel, dans son hallucinante lucidité, ait pu embaucher. 

Lorsque le premier tome librairie de New Avengers (v.3), prophétiquement intitulé Tout meurt, sort en VF, Panini a déjà noyé le lectorat sous une foultitude de comics estampillés "numéro 1" alors qu'ils sont fermement ancrés dans une continuité lourde mais que l'on feint de mettre de côté. Dans ce titre, dessiné par Steve Epting, Jonathan Hickman se concentre en fait sur le fameux groupe des Illuminati, créé par Bendis et composé à l'origine de Reed Richards (Mister Fantastic), Tony Stark (Iron Man), Namor (Prince des mers), du Docteur Strange (maître des arts mystiques), de Black Bolt (roi des Inhumains) et du professeur Xavier (chef et fondateur des X-Men). Alors qu'à l'époque Black Panther (souverain du Wakanda) avait décliné l'invitation et refusé d'en faire partie, il est cette fois à l'origine de la convocation des Illuminati, qui vont devoir faire face à une menace concernant l'ensemble du multivers.

Le problème avec Hickman (House of X, Secret Wars, East of West, Red Wing), c'est que l'on sait maintenant d'avance ce qu'il va faire, ou plutôt ce qu'il va rater.
Intrigues parfois incompréhensibles (que certains qualifient magnanimement de "complexes"), personnages totalement interchangeables et à la psychologie défaillante, dialogues répétitifs... Au style Hickman s'ajoute cette fois un gros sentiment de déjà-vu lié aux ingrédients qui composent cette histoire : le pseudo-dilemme moral des Illuminati, la menace cosmique, le Gant de l'Infini, Cap en père-la-morale, bref, rien de neuf dans la Maison des Idées (épuisées).




Quelques points positifs tout de même. L'aspect métaphysique, concernant les univers parallèles, est assez intéressant. Même l'aspect scientifique est quelque peu documenté (avec les sphères de Dyson). Graphiquement, c'est très agréable à l'œil, le travail d'Epting étant parfaitement mis en valeur par la magnifique colorisation de Frank d'Armata. Donc, ça impressionne un peu, mais c'est loin, en ce qui concerne l'écriture, d'être au niveau. Le scénario est poussif et manque autant d'habileté que d'audace. Même si l'on pourrait encore passer sur l'action insipide ou les dialogues maladroits (en gros, pendant 120 planches, c'est du "on doit le faire", "non, on ne peut pas", "on est bien obligés", "je te dis que non", "il faut qu'on en discute"... on a déjà vu même des tickets de caisse plus inspirés), c'est surtout le manque d'âme, d'émotion et de profondeur qui plombe tout, un peu comme si la plume d'Hickman était aussi morte et desséchée que la Terre parallèle qu'il met si péniblement en scène... finalement "tout meurt", même l'intérêt des plus passionnés pour une maison Marvel qui est en roue libre depuis déjà trop longtemps.

En ce qui concerne la série mère, Avengers, l'on va voir que ce n'est guère mieux (pour retrouver du bon Marvel Now, voir notamment NovaFantastic Four, ou Guardians of the Galaxy).

Cette fois, les dessins sont réalisés par Jerome Opeña et Adam Kubert, qui effectuent un travail tout à fait louable.
Le récit et sa thématique, cependant, ne seront pas très surprenants pour qui connaît un peu le scénariste et ses habitudes.
Dans cet ouvrage, Panini présentait Hickman comme un génie (très exactement comme "l'auteur le plus talentueux travaillant actuellement chez Marvel")... ah ils sont toujours bons ceux-là, même dans leurs analyses. Traiter tout le monde de "dieu-vivant" en préambule de chaque ouvrage commence à être lassant, voire ridicule. Évidemment, l'éditeur ne va pas nous dire que les auteurs qu'il publie sont des peigne-culs, m'enfin, sans aller jusque-là, un minimum de travail et de recul dans la présentation ne ferait pas de mal.




On sait que Hickman aime les trips un peu étranges, parfois métaphysiques, qu'il peut déconcerter par une narration souvent complexe (pour ne pas dire obscure) et que le travail en profondeur sur les personnages n'est pas son fort (si l'on excepte quelques arcs, comme Three).
Eh bien tout cela se retrouve encore ici. 

L'histoire tout d'abord est plutôt galère à suivre. On commence avec des créatures cosmiques, Ex Nihilo et sa frangine Abyss, qui ont comme hobby d'aider à l'évolution de certaines espèces ou, suivant leur jugement et leur humeur, de détruire des planètes entières. Les informations sont lâchées au compte-goutte, on a droit à des flashbacks, à un très grand nombre de personnages et à des références subtiles (parfois sous forme de "flash" dessiné) qui plongeront certainement le nouveau venu dans la plus totale confusion.
Encore une fois, mais ce fut clairement une tendance pour la période Marvel Now des Vengeurs, l'accessibilité n'est vraiment pas le souci principal de la Maison des Idées. 

L'équipe maintenant. Il s'agit d'une version "étendue" des Avengers, supposée pouvoir faire face à des menaces variées et de haut niveau. L'on retrouve le noyau dur Cap/Iron Man/Thor (ainsi que Hulk), plus l'incontournable Wolverine et même Spider-Man. Pour ce dernier, on se demande vraiment ce qu'il fait là. Il n'a tout de même pas vocation, de part ses pouvoirs limités en comparaison de ceux de ses collègues, à affronter des ennemis cosmiques (cf. cette Parenthèse de Virgul et ce long article, qui reviennent sur la plus belle et forte période du Tisseur). Enfin, passons.
L'on a ensuite des seconds couteaux, plutôt sympathiques. Hyperion, classe et rarement employé finalement, Rocket et Solar, qui assurent une touche un peu humoristique, et Spider-Woman ou encore Captain Marvel en atouts charme. Ça fait beaucoup ? Eh bien, sachez qu'on est loin d'avoir fait le tour, comme si la profusion de protagonistes, tous traités comme des figurants sans relief, pouvait compenser la propension d'Hickman à mettre en scène des marionnettes creuses. 




L'origine de certains nouveaux personnages est bien dévoilée, mais d'une manière si froide et rapide qu'elle ne permet pas d'insuffler de la profondeur ou de simplement permettre une empathie quelconque. Comme souvent avec Hickman, on reste à la surface des protagonistes pour se concentrer sur l'intrigue décousue et l'action.
Si ces épisodes peuvent être déroutants, ils n'en ont pas moins des qualités. L'on se trouve ici devant du grand spectacle, avec des flottes extraterrestres, la garde impériale shi'ar, un petit détour sur Mars et même l'univers en personne incarné sous une forme humanoïde. Et tout cela fait son petit effet pour peu que l'on ne soit pas trop regardant sur le quotidien des personnages ou leurs relations.

On se surprend à être intrigué, fasciné même, par ces entités improbables ou ces allusions au mystère de la création. Il s'agit là d'Avengers "larger than life", côtoyant des dieux et influant sur le destin de l'univers. L'aspect visuel (surtout grâce à Opeña) rend le tout impressionnant et esthétique.
Tout n'est donc pas à jeter, il faut faire preuve d'honnêteté et de nuance, et si l'on apprécie le style Hickman et que l'on connaît la plupart des personnages, la série peut s'avérer disons... allez, presque agréable. Si au contraire l'on débarque dans l'univers Marvel, ou que l'on préfère les scènes plus intimistes, l'écriture ciselée et les adversaires plus terre-à-terre, le titre risque de décevoir.

Mais surtout, ce qui entache nombre de séries conçues par Hickman, ce sont bien les défauts inhérents à l'auteur. Défauts pesant énormément sur cette période des Avengers. Que Marvel ait pu considérer Hickman comme un scénariste majeur, voire "indispensable", laisse dubitatif quant à la rigueur et la capacité de discernement de ses dirigeants.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Casting XXL.
  • Trip cosmique.
  • Dessins et colorisation.
  • Des personnages lisses et sans âme.
  • Des intrigues confuses et mal développées.
  • Des dialogues indigents et fades qui frisent l'amateurisme.
The Complete Spider-Man Strips
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La version "strips" des débuts du Tisseur vaut-elle que l'on s'y intéresse ? Retour sur The Complete Spider-Man Strips.

Gros plan sur deux recueils, sortis en 2007 et 2008 par Panini, qui contiennent les strips de Stan Lee et John Romita Sr, publiés de janvier 1977 à janvier 1981 dans la presse américaine. Il s'agit donc d'une production à part, spécifiquement destinée aux journaux, et non d'un simple redécoupage des premiers comics.
Quel intérêt me direz-vous ? Eh bien déjà, cela vous évite d'acheter quelques centaines de journaux américains datant des années 70. Plus sérieusement, cela permet de jeter un œil à du matériel certes ancien mais inédit et différent (en tout cas sur certains plans) de ce que l'on connaît des premiers pas du Monte-en-l'air.

Non seulement ces strips sont indépendants de la continuité "normale" (il ne s'agit pas de l'univers 616 mais de la Terre-77013), mais l'on pourra également noter quelques différences avec le début de la vaste saga de Spidey, publiée dans Amazing Spider-Man. Par exemple, Parker acquiert ses pouvoirs non lors d'une sortie d'étude organisée par son école mais suite à l'une de ses propres expériences. Des personnages nouveaux, n'étant jamais apparus en comics, sont également ajoutés, comme Carole Jennings, sorte de Gwen Stacy alternative, ou le Crotale (Henry Bingham) pour les super-vilains. Certains états imaginaires sont conservés, comme la Latvérie de Fatalis, mais d'autres apparaissent dans ces pages, comme la Boravie. Autre petit détail, Mystério s'appelle Hadley Harper et non Quentin Beck.


Si certains de ces changements n'ont pas de réelle fonction, d'autres répondent aux besoins narratifs de ce genre particulier qu'est le strip, donc une histoire à épisodes d'une poignée d'images journalières ne fonctionnant pas comme un comic au format traditionnel. Il faut évidemment être concis, éviter les backgrounds trop complexes et caser un maximum de texte dans un minimum de place, art dans lequel excellait ce bougre de Stan.

Graphiquement, Romita premier du nom fait ici des merveilles, en livrant des cases riches, lisibles et efficaces. Quant au scénario, même en étant pensé à l'origine pour un surdécoupage bien particulier, il tient en haleine, alterne action et moments plus intimes voire émouvants, et fascine par ses petites entorses à la continuité traditionnelle. 
Outre les histoires rassemblées ici, ces albums proposent également un petit topo sur les auteurs, quelques planches d'essai, en VO, qui n'avaient jamais été publiées ou encore un glossaire, fort pratique pour les plus jeunes, décrivant les personnages - réels ou imaginaires - évoqués dans ces histoires (on nous explique même qui est Raquel Welch ou Jimmy Carter, ce qui ressemble quand même à du zèle).

Voilà donc des livres au parfum très rétro et au contenu original, mélange de déjà-vu et de subtiles réinventions. Un bel objet de collection également, l'élégant mini format à l'italienne convenant parfaitement au genre. Ajoutons que malgré la présence d'une jaquette, la couverture en dur bénéficie d'un semblant d'illustration. 
Notons que les deux tomes se trouvent encore d'occasion à des prix raisonnables. 




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une nouvelle manière de découvrir le Tisseur.
  • Un style visuel très efficace.
  • Des nouveautés qui apportent un petit intérêt supplémentaire, il ne s'agit pas juste d'un redécoupage.
  • Quelques coquilles mais pour du Panini, la VF est plutôt correcte.
  • Un fond gênant la lecture choisi pour la partie rédactionnelle. 
First Look : Benoît Brisefer
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Retour sur Les Taxis Rouges, premier album de la série Benoît Brisefer.

C'est un peu avant le lointain Noël de l'année 1960 (le 15 décembre exactement) que les lecteurs du Journal de Spirou découvrent pour la première fois le personnage de Benoît Brisefer, inventé par Peyo (Johan et Pirlouit, Les Schtroumpfs). Il s'agit d'un petit garçon, coiffé d'un béret, qui est très gentil, plutôt bon élève et serviable. Il a cependant une particularité étonnante : il est doté d'une force herculéenne qu'il ne maîtrise pas vraiment. Il cumule par exemple un nombre important de destructions en tout genre, liées à son "don". Il peut également faire des bonds impressionnants, courir à une allure effarante (qui lui permet de rattraper une voiture) et possède en prime un souffle surpuissant. L'auteur l'affuble tout de même d'un talon d'Achille, puisque lorsqu'il s'enrhume, le garçonnet perd tous ses pouvoirs. 

Contrairement à Johan et Pirlouit ou aux Schtroumpfs, qui évoluent dans un monde médiéval fantastique, les aventures de Benoît prennent place dans la France des années 60. Ce premier long récit, intitulé Les Taxis Rouges, sera publié de décembre 1960 à septembre 1961, dans les numéros 1183 à 1224 du Journal de Spirou. Il sortira peu après en album chez Dupuis, dès 1962. Voyons un peu plus en détail le pitch de cette histoire.


Une nouvelle compagnie de taxis s'est installée dans la paisible bourgade de Vivejoie-la-Grande. Une compagnie moderne, qui fait de la concurrence au brave monsieur Dussiflard, ami de Benoît. Pire, les méthodes adoptées par le louche et expéditif patron de cette société, monsieur Poilonez, sont si violentes que Benoît décide d'intervenir et d'aider son vieil ami. Vieil ami qui ne tarde pas à disparaître après avoir découvert le but réel de ces taxis rouges qui ont envahi la ville...

Ce premier opus commence bien entendu par une habile présentation du personnage, de son caractère et de ses pouvoirs, ce qui permettra d'installer d'entrée de jeu quelques gags visuels réussis. Toutefois, comme à son habitude, malgré l'humour et l'ambiance légère, Peyo bâtit également une intrigue suffisamment solide pour développer un enjeu réel. Enjeu qui permettra d'ailleurs à Benoît de faire montre de son courage et de son intelligence, en plus de sa force. Le petit héros, loin de rester dans une ambiance urbaine, va même avoir l'occasion de découvrir une île lointaine. 

Si Peyo signe bien entendu le scénario et l'essentiel des dessins, c'est Will (qui a travaillé aussi avec Franquin et a été directeur artistique du Journal de Spirou) qui se charge ici des décors. Graphiquement, rien à signaler de particulier, le style étant typique de la BD franco-belge de l'époque. C'est efficace sans être particulièrement impressionnant. Notons que la colorisation peut se révéler fort jolie lorsqu'elle évite les teintes trop vives, les scènes de nuit, par exemple, ayant un charme certain.
Cet album de 60 planches, qui ne manque pas d'action, s'avère globalement réussi (et sans coquilles ou gros problèmes de lettrage, ce qui est plutôt rare). Même si le style général et le jeune personnage principal le destinent clairement à un jeune public, il pourrait sans doute raviver d'agréables souvenirs dans l'esprit des plus anciens. 

Une série restée un peu dans l'ombre à cause de l'énorme succès des Schtroumpfs (et dans une moindre mesure de Johan et Pirlouit), mais qui demeure l'une des plus importantes de Peyo, tant en nombre d'albums qu'en qualité (même si l'auteur se fera rapidement aider, au scénario et au dessin, sur ce titre). 




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'humour.
  • Un jeune personnage attachant et bien sympathique.
  • Une intrigue naïve mais efficace.
  • Une conclusion un peu expédiée.
  • L'ensemble est tout de même plus daté qu'un Johan et Pirlouit par exemple, car l'intrigue se déroule dans un monde "contemporain", aujourd'hui bien différent.
New Gods, par Ram V
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À la fin de l'an 2025, les éditions Urban ont entrepris d'adapter la nouvelle entreprise de DC Comics : le reboot de la cosmogonie liée au Quatrième Monde et créée dans les années 70 par le grand Jack Kirby. Ce dernier s'était véritablement amusé à échafauder tout un univers peuplé d'êtres surpuissants, des Néo-dieux, répartis sur deux planètes opposées, New Genesis et Apokolips. Si la première ne vous dit rien, c'est que vous n'êtes pas un lecteur assidu des aventures de la JLA ou du Green Lantern Corps ; en revanche, presque impossible d'être ignorant de la seconde et de son leader, le terrifiant Darkseid.

Les New Gods de Kirby se sont affrontés dans leur propre série, dont certains personnages ont ensuite essaimé dans le panthéon de DC Comics : Orion ou Mister Miracle de New Genesis, ou même Desaad d'Apokolips se sont retrouvés mêlés de près ou de loin aux crossovers qui ont fleuri après l'événement Crisis on Infinite Earths de Marv Wolfman & George Pérez. Et jusqu'au cinéma, sous des versions un peu expurgées.

Au départ, Kirby avait imaginé deux mondes totalement opposés, comme les deux faces d'une même pièce : New Genesis était l'utopie, domaine de la bienveillance et d'un progrès technologique respectant la nature, dirigée avec sagesse par le Haut-Père (Highfather), sorte de monarque éclairé et quasi-omniscient. Mais forcé de se livrer à une guerre éternelle contre Apokolips, planète de la terreur, une dystopie déviante, dirigée d'une poigne de fer par Darkseid, où les machines ont ravagé la surface. 

Une guerre qui prend sa source dans le fait que ces deux mondes n'en faisaient au départ qu'un seul, en des temps immémoriaux où vivaient les Anciens Dieux.

Rude tâche pour Ram V que de se frotter à cet univers mal connu. Il est ainsi forcé d'exposer pour les lecteurs actuels, d'une manière ou d'une autre, les bases sur lesquelles reposent les forces en présence, avant de développer son intrigue. Exercice périlleux, qui a tendance à plomber la narration par des passages explicatifs obligés à l'équilibre délicat : pas trop didactique, mais pas trop nébuleux non plus. Les plus grands auteurs s'y sont parfois cassés les dents.




Son histoire commence par un décès, celui d'un Néo-dieu - et tout l'univers va en être chamboulé. Les lecteurs de La Guerre de Darkseid auront sans doute une forte impression de déjà-vu. Apokolips est sur le point de tomber face à l'invasion d'une armée que rien n'arrête, guidée par un seul objectif : éliminer tous les Néo-dieux de la création. Une croisade qui inquiète au plus haut point le Haut-Père, informé des faits par Metron (lequel tire ses renseignements directement de la Source). Avant de se préparer au conflit, il charge son meilleur guerrier, Orion, de se rendre sur Terre pour empêcher une prophétie de s'accomplir : l'avènement d'un nouvel être divin. Non seulement Orion préfèrerait se trouver au combat, pour lequel il possède des aptitudes extraordinaires, mais il répugne à devoir supprimer un enfant. C'est pourquoi il décide d'aller voir un de ses amis, Scott Free, et lui demande de l'empêcher d'atteindre son objectif : car Scott est aussi Mr Miracle, le roi de l'évasion, et sans doute le seul être au monde capable d'échapper à la traque d'Orion. Sauf Que Scott est déjà bien embêté par son tout nouveau rôle : être père. Et que sa femme risque de ne pas être d'accord - et faut pas trop la faire iéch, la Big Barda...




Au départ, c'est compliqué, il faut bien l'admettre. Ram V fait appel à des procédés assez classiques pour introduire les événements déclencheurs et effectuer un rappel des bases de l'univers (par des extraits d'un texte intitulé Codex Prométhéen) : on va beaucoup naviguer entre le présent (en quatre lieux distincts : la Terre, Neo-Génésis, Apokolips et un monde de l'Espace inconnu au-delà de la Brèche), un passé récent et un autre plus lointain et il faudra un certain nombre de pages avant que les allusions assez obscures du Codex commencent à faire sens. Heureusement, les dialogues sont plutôt enlevés et permettent d'inclure de petites pastilles plus légères dans un contexte impliquant des désastres imminents : invasion, dévastation, génocides - et l'assassinat d'un enfant par-dessus le marché.




L'autre point d'achoppement tient dans la mosaïque des dessinateurs qui se succèdent en fonction du contexte : si les planches d'Evan Cagle, chargé du présent (sur Terre et sur Neo-Génésis), présentent des cases agréables avec des personnages bien définis aux expressions parfaitement lisibles - même si sa manière de gérer les combats se rapproche davantage de ce qu'on trouve dans les mangas -, il n'en est pas de même avec, au chapitre 2 par exemple, les pages dédiées à l'armée d'invasion du Machynoterum (des dessins grossiers à l'encrage flou). Ce qui fait qu'on passe un peu par tous les états en avançant dans cette intrigue retorse pleine de non-dits et de secrets.




Toutefois, l'on s'accroche car on sent que ça en vaut la peine : l'intensité augmente à mesure que se rapprochent les échéances et, lorsque la guerre fond sur le Haut-Père et les siens, et que Scott se retrouve face à Orion, on ne lâche plus le volume. Le chapitre 5 s'achève sur une case en pleine page d'une rare puissance, digne des plus grands cliffhangers, et à la sublime iconisation : l'intervention de ce héros qu'on n'espérait plus survient au même moment que le sacrifice poignant d'un autre héros qu'on ne connaissait pas. Le dernier chapitre retrouve le dessinateur Filipe Andrade (celui de Laïla Starr) pour une longue partie très métaphysique rappelant les meilleurs moments des élucubrations cosmiques de Jim Starlin et appelle une suite qui ne pourra être que grandiose et cataclysmique, quelque part entre le crossover Annihilation et l'incontournable Crisis, mais avec cette patte singulière qui caractérise l'auteur, lequel a manifestement puisé profondément dans les mythes et légendes de ses propres origines.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Ram V et toute son équipe artistique.
  • Un récit qui s'appuie sur du lourd.
  • Des personnages ultra-charismatiques, parfaitement mis en valeur par un Evan Cagle des grands jours.
  • De l'intensité, du suspense et la promesse de cataclysmes et de hauts faits.
  • Des couvertures sublimes (dont on ne profite pas assez dans l'édition française).


  • Les planches de certains autres dessinateurs ne supportent pas la comparaison et créent un désagréable hiatus.
  • La cosmogonie nous est présentée au compte-gouttes et l'on manque de beaucoup d'éléments si on n'est pas connaisseurs de l'œuvre de Jack Kirby.
  • On a l'impression d'une redite après les événements dépeints dans La Guerre de Darkseid.
Intégrale Johan et Pirlouit
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Retour sur la brève mais intense saga Johan et Pirlouit.

Si Peyo est très connu pour sa mythique série des Schtroumpfs, le talentueux auteur belge a également créé d'autres bandes dessinées haut de gamme mais quelque peu occultées par le sidérant succès des petits lutins bleus. Parmi celles-ci, l'on peut citer Benoît Brisefer (dont nous parlerons prochainement plus en détail), Poussy mais surtout Johan et Pirlouit, titre dans lequel apparaîtront d'ailleurs pour la première fois les fameux Schtroumpfs.
C'est en 1952 que Peyo lance cette nouvelle série, dans le Journal de Spirou. Elle met en scène Johan, un jeune page, courageux et intelligent, et Pirlouit, un nain (qui n'arrivera cependant que dans la troisième aventure), plutôt gaffeur et colérique. 

La série repose pour beaucoup sur cette complémentarité, classique mais toujours très efficace. Johan et Pirlouit forment à la fois un duo comique mais aussi et surtout un binôme d'aventuriers, confrontés à diverses menaces. Car si les gags ne manquent pas, l'auteur n'oublie pas de placer un enjeu véritable dans ses intrigues. Il va ainsi publier 13 albums, de 1954 à 1970. Notons que de 1994 à 2001, quatre autres albums seront réalisés par Yvan Delporte, Thierry Culliford, Luc Parthoens au scénario, et Alain Maury au dessin. 
L'intégralité de ces récits, plus divers bonus et histoires courtes, sont proposés dans une intégrale Dupuis en quatre tomes, plus un tome 5 édité par Le Lombard, qui reprend les quatre albums évoqués ci-dessus. 




D'un point de vue visuel, la série adopte un style franco-belge très classique, non réaliste, avec les traditionnels personnages "à gros nez". Cela n'empêche pas un grand soin apporté aux scènes de combat ou à certains décors. En ce qui concerne les scénarios, l'on peut être surpris par leur grande efficacité, encore aujourd'hui. Les dialogues sont bien écrits, les gags (même visuels) très souvent drôles, et globalement, même si ces histoires visent un public enfantin, elles sont de suffisamment bonne qualité pour distraire agréablement les adultes. Précisons que les récits varient de 44 à 60 planches, ce dernier format permettant évidemment les meilleurs développements, que ce soit pour le fil principal ou les personnages secondaires. 

L'univers ingénu et naïf développé par Peyo ne doit pas faire oublier la grande maîtrise dont il saura faire preuve, tant à l'écriture qu'à la mise en page (même s'il sera régulièrement aidé, notamment au niveau des décors). Loin d'être datés, ses dialogues ont le charme du monde d'avant, où même les adolescents les plus turbulents s'exprimaient dans un français qui dérouterait aujourd'hui bien des adultes (c'est le cas aussi dans Benoît Brisefer, alors que le cadre n'est plus médiéval mais bien moderne). L'humour de Peyo s'avère également étonnamment percutant, encore aujourd'hui. Sans doute parce qu'il est le plus souvent porté par un effet graphique parfaitement calibré et un excellent sens narratif. 




Bien entendu, les albums n'ont pas tous forcément le même intérêt. Les premiers souffrent d'un style graphique encore vert, avec des personnages qui n'ont pas encore trouvé leur forme finale. Mais rapidement, une fois le duo installé, Pierre Culliford (le vrai nom de Peyo) va aligner des planches de plus en plus abouties. 
Dans les récits marquants, l'on peut citer La Flûte à six trous, histoire qui verra naître les Schtroumpfs et qui sera justement reprise en album par la suite sous le titre La Flûte à six Schtroumpfs, un récit haletant dans lequel s'entremêlent magie et complot. Le Serment des Vikings, qui voit Johan et Pirlouit venir en aide à un jeune garçon enlevé par une bande de brutes, est également une belle réussite, parvenant à équilibrer aventure, combats et gags. Enfin, La Guerre des 7 Fontaines figure également parmi les nombreuses aventures plaisantes et habilement construites. Ici, tout commence par la visite gentiment effrayante d'un château hanté et la découverte d'un fantôme très particulier. 

Avec son duo attachant, ses personnages secondaires hauts en couleur, ses intrigues classiques mais bien ficelées, ses dialogues de qualité et son humour plein de bonhommie, cette série, qui ne compte pourtant que 17 albums, a réussi à se hisser au rang des grands classiques intemporels de la BD franco-belge. Loin d'être datée, elle s'avère encore divertissante et possède un charme exceptionnel qui en fait l'une des grandes réussites de Peyo. Nul doute qu'elle sera un jour relancée, reste à souhaiter que ce soit par des auteurs ayant au moins autant de savoir-faire et de rigueur que le grand Culliford. 

Très conseillé, surtout si l'on apprécie le médiéval fantastique et le franco-belge à l'ancienne. 
   




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un duo fonctionnant parfaitement.
  • L'humour, efficace la plupart du temps.
  • La qualité du texte.
  • Le format 60 planches.
  • Le côté très complet de l'intégrale, qui regroupe aussi les histoires courtes du duo.


  • Le prix des différents tomes de l'intégrale Dupuis, de 38 à 42 euros, alors que le tome édité par Le Lombard (et qui comprend 4 albums) est à 28 euros !