MAUDIT SOIS-TU 2/3 - MOREAU
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"Le seul tort de l'homme, finalement, est de ne pas admettre sa mort..."


Nous avons déjà abordé dans un précédent article cette série proposée aux éditions Ankama sous la plume de Philippe Peleas et les pinceaux de Carlos Puerta. Je vous invite par conséquent à un petit retour dans le passé de UMAC pour comprendre quel est leur projet avec Maudit sois-tu.
Voici venir le deuxième volume de cette série, intitulé Moreau, qui se focalise évidemment sur le fameux docteur bien connu des fans de fantastique. Mais si, vous savez : le fameux savant reclus sur son île, qui expérimente sur des animaux afin de les faire évoluer jusqu'à en faire des sortes d'animaux-humains capables de parole et de pensée et tenus par la fameuse Loi :
"Ne pas marcher à quatre pattes. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?"
"Ne pas laper pour boire. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?"
"Ne pas manger de chair ni de poisson. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?"
"Ne pas griffer l’écorce des arbres. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?"...

Autant dire de suite qu'il ne sera guère utile de revenir sur l'esthétique de l'ensemble qui est tout à fait conforme à celle du premier tome. Pas plus utile de revenir sur les objectifs et la méthodologie de cet enthousiasmant projet mêlant personnages de fiction et figures historiques réelles... tout cela a été abordé dans le fameux premier article.
Alors, que nous reste-t-il ? Eh bien l'histoire, pardi ! 

Si les événements du tome 1 avaient lieu en 2017, ce tome 2 débute lui en 1848 afin de révéler le passé qui motiva toute l'action du premier opus. Flashbackons donc, mes amis, flashbackons !

Dans ce tome, nous allons côtoyer quelques-uns des plus brillants esprits de leur temps et quelques personnages de fiction parmi les plus fameux de la littérature et du cinéma. Sans trop vous révéler la raison de leur présence en ces lieux, sachez que le Docteur Moreau va inviter en son manoir nuls autres que l'érudit Charles Darwin (peu de temps avant qu'il ose proclamer devant des assemblées de scientifiques que les hommes descendent d'un simple animal et non d'un dieu supposé), la visionnaire Mary Shelley (plusieurs décennies après avoir écrit Frankenstein), l'impulsive Emily Brontë (encore jeune mais ayant déjà écrit Les Hauts de Hurlevent) et l'audacieux Richard Burton (officier militaire, explorateur, écrivain et diplomate ayant la réputation d'avoir expérimenté la plupart des perversions humaines).

Qui dit Moreau dit forcément entités mi-humaines, mi-animales. Et, forcément, notre distribution de luxe va être confrontée à ces créatures... Mais là où le scénario est remarquable, c'est que, en effet, chacune de ces grandes figures a, à sa façon, un lien logique avec les œuvres de Moreau.
C'est audacieux mais ça fonctionne très bien et l'album file à toute allure en navigant entre élégance victorienne, érudition, action et questionnements philosophiques.
Comme le tome 1, l'album contient un carnet de réflexions développant les liens logiques entre les personnages et, en quelques pages, c'est un condensé d'intérêts divers... une sorte de cabinet de curiosités en papier.


Sans trop en avoir l'air, cette BD nous questionne volontairement sur les implications morales et philosophiques d'un des éternels fantasmes de la science humaine : celui de créer un humain, traditionnellement aussi semblable dans le fantastique à son créateur que l'homme est semblable à Dieu selon les Écritures.
Moreau engendre des êtres dont il exige le plus possible d'humanité, le moins possible d'animalité.
Père créateur affligé du complexe de Dieu, Moreau est à sa façon un Frankenstein à l'orgueil démesuré.
Savant niant l'implication divine dans la création d'une vie intelligente, il est une sorte d'incarnation de la volonté de nier Dieu qui sous-tend les théories darwiniennes de L'Origine des espèces.

Les pistes de réflexion, au sortir de cet album, sont nombreuses et fascinantes... et les dernières planches annonçant un ultime tome consacré à Mary Shelley ne manquent pas d'attiser notre réflexion. 

Nous avons donc là un album qui divertit tout en nous faisant réfléchir. Que demander de plus ?



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Ben... on reprend ceux du tome 1...
  • Un scénario efficace et intelligent.
  • Des dialogues bien écrits.
  • Une maîtrise graphique indéniable.
  • Un réemploi pertinent de personnages charismatiques de la culture populaire, titillant notre imaginaire collectif.
  • Un questionnement philosophique qui s'invite sans effort.

  • Le style graphique peut toujours ne pas plaire ou dérouter... mais j'affirme que ce serait une faute de goût, na ! 
  • Certaines cases sont si réalistes que l'on a parfois une impression de roman-photo... ce n'est pas vraiment un défaut mais l'effet est parfois déroutant (pendant la partie de chasse, par exemple).
Chroniques des classiques : Rêve de Fer
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« Rêve de fer est né d’une plaisanterie. J’ai fini par me mettre à l’écrire, et c’est devenu beaucoup moins drôle… »

C’est ainsi que Norman Spinrad évoque la création d’un de ses textes les plus célèbres.

Beaucoup moins drôle, c’est le moins que l’on puisse dire. Publié en 1972, nommé au Nebula, récompensé du prix Apollo en 1974, Iron Dream a fait couler des flots d’encre bileuse et engendré bon nombre de spéculations par son propos, sa structure et surtout les thèses abordées. Déroutant, lancinant, écœurant, il a peut-être été qualifié de scandaleux à l’époque, quand bien même ces temps se prêtaient assez bien à ce genre d’initiatives littéraires. Néanmoins, ce n’est pas le scandale qui pouvait faire reculer un Spinrad issu du Bronx, écrivant pour exister, doté d’un talent dingue et qui avait déjà secoué la planète SF avec son redoutable Jack Barron & l’éternité, interdit de publication en Angleterre pour sa liberté insensée de ton - et qualifié même de « pornographique » ! Les temps changent, que voulez-vous ! Et Spinrad avait senti les vents du changement, spéculant sur la speculative fiction, suscitant l’admiration par ses nouvelles osées et brillantes, puis ses romans d’abord étonnamment classiques, avant d’être enrôlé par Harlan Ellison dans sa brigade d’auteurs prometteurs, destinés à renverser les idoles de la SF de papa. Dans sa préface à la nouvelle Carcinoma Angels qu’il avait choisie pour son recueil Dangereuses Visions t. 2 (1967), Ellison (qui n’a pas sa langue dans sa poche non plus) ne tarissait pas d’éloges sur cet écrivain détonnant :

Je pense qu’il écrit comme un dingue. Quand il est mauvais, il devient illisible, ce qui est tout de même rare. Quand il est bon, il s’attaque à des thèmes et à des styles qui ne peuvent tenter qu’un dément (sachant à l’avance que la tâche est impossible) et il a l’audace de les présenter et de les réussir de façon spectaculaire.

À cette époque, certains directeurs de publication l’évitaient comme la peste, d’autres le courtisaient sans vergogne, et il n’avait pas encore terminé de rédiger son Jack Barron… Les amateurs de SF déplorent sans doute qu’il n’ait pas davantage consacré son énergie à leur genre de prédilection tant il est vrai qu’il n’y a, depuis Rêve de fer, fait que quelques incursions de temps à autre, notamment depuis qu’il s’est installé à Paris, fuyant l’Amérique reaganienne bien trop rigide pour ses pulsions révolutionnaires.

On pourrait en dire des choses sur cet écrivain étrange, visionnaire et provocateur, capable de prophétiser sur la venue d’un président de couleur aux États-Unis (Jack Barron & l’éternité, 1969), de rédiger un roman sur Vercingétorix (The Druid King, 2003, dont la version cinéma deviendra un des pires films de l’histoire) ou d’imaginer un vaisseau fonctionnant à l’énergie psycho-sexuelle (La Dernière Croisière du Dragon-Zéphir, 1983). Et si vous avez l’impression que je m’égare ou que je divague, vous n’avez pas tort : le fait est que parler de Rêve de fer m’est beaucoup plus difficile que je ne le pensais.  À dire vrai, et contrairement à l’habitude que j’ai prise voici quelque temps sur UMAC, lorsque j’ai refermé le livre, je n’ai pas su comment l'évoquer élégamment, ou du moins avec clarté et/ou concision ; je me suis demandé si je n’allais pas éluder, passer à autre chose, à une lecture qui m’aura au moins enchanté ou diverti. Le fait est que je suis passé à autre chose, et les livres, albums et comics se sont enchaînés. Sauf que Rêve de fer demeurait obstinément sur mon bureau, refusant de se laisser ranger sur son étagère, immobile et inoffensif, destiné à être pour longtemps coincé entre Les Seigneurs de l’instrumentalité et Le Pianiste déchaîné. Se rappelant à moi. Scandant mon devoir. Méprisant ma lâcheté. Se moquant de mon impuissance.

Car ce misérable petit livre de poche m’en a fait voir. J’ai plusieurs fois eu la tentation de l'abandonner : non seulement le texte ne me plaisait pas, mais en plus de ne pas réussir à m’emporter, me passionner, m’émouvoir ou m’émerveiller, il me laissait un arrière-goût rance, comme une puanteur tenace. Les mots, parfois, ont une odeur, et celle de Rêve de fer sentait les égouts.

Il faut pourtant lire ce roman, ou à tout le moins en connaître l’existence. Car il s’agit avant tout d’un tour de force littéraire, une entreprise risquée et ô combien délicate qui a dû mettre en péril la santé mentale de son auteur. Certes, l’idée du livre dans le livre n’est pas nouvelle. L’idée de se substituer à un auteur l’est moins (Philip José Farmer s’est d’ailleurs plusieurs fois amusé à faire semblant d’être le faire-valoir ou le factotum de personnages imaginaires – Tarzan dans La Jungle nue, Phileas Fogg dans Chacun son tour ou Kilgore Trout dans Le Privé du cosmos). Mais ici, Spinrad va plus loin. Car Rêve de fer n’existe pas : ce n’est qu’une couverture, une coquille vide. Tournez la première page et vous tomberez sur le véritable titre du roman : Le Seigneur du Svastika. Et c’est signé Adolf Hitler.

Bon, si les censeurs automatiques me laissent la place de m’expliquer, voici ce qu’il en est : Hitler est un Autrichien émigré fraîchement aux USA dans les années 20. Artiste méconnu, peintre à ses heures, il se lance dans la littérature de science-fiction par quelques romans poussifs, avant de connaître une certaine renommée avec Le Seigneur du Svastika, qui décrochera d’ailleurs le prix Hugo en 1954, couronnant sa carrière.

D’un côté l’uchronie : la Seconde Guerre mondiale n’a pas eu lieu et Hitler n’a mis ses thèses par écrit que dans des romans populaires, explorant le mythe de la race pure, du héros transcendant et d’un empire millénaire. De l’autre, l’exercice de style : qu’aurait écrit Hitler s’il n’avait pas été un homme politique ? Exercice aussi périlleux qu’hasardeux, né d’une plaisanterie, donc…

Voici Spinrad dans la peau d’un Adolf laborieux, narrant par le menu l’ascension de Feric Jaggar, un Pur Homme héritier d’une tradition autocratique qui mènera son pays à la conquête d’une Europe alternative du futur, anéantissant le péril des Dominateurs et des hordes mutantes. Les parallèles sont légion, les métaphores lourdes de sens. Avec une application qui force le respect, l’auteur new-yorkais s’ingénie à écrire ce que pourrait être le récit d’un sauveur providentiel rétablissant l’Ordre et une Morale acerbe dans un État décadent, rongé par la vermine déviante incorporée dans ces êtres dégénérés victimes des émanations d’un cataclysme. Contre eux, monstres ignobles, puants, avilis et abâtardis, seul le pouvoir de Sang pur, la Force brute adossée à des principes de légitimité et une notion d’héritage génétique, pourra avoir l’effet rédempteur escompté. Jaggar s’en vient dans son pays d’origine (la Grande République d’Heldon) comme un héros inespéré qui forcera le peuple à sortir de son confort fangeux pour se relever et vaincre le péril ignoré. Jaggar leur ouvre les yeux, de force, et leur montre combien leur postérité est en péril, combien le système politique est fragilisé car infiltré par l’ennemi, retors et protéiforme, qui sait orienter habilement les actions des masses issues de la fange.

Lire Rêve de fer est une expérience assez hallucinante. Ce n’est ni difficile ni ennuyeux, pourtant le livre m’est tombé des mains plus d’une fois. Car tout y est poussé à l’extrême, et le style ne s’embarrasse d’aucun adjectif, d’aucune proposition subordonnée pour souligner la pureté génétique d’Heldon et de ses habitants au détriment de la répugnance que leur engendrent les mutants des pays voisins. À la perfection géométrique et stylistique de la Grande République répond le chaos, la crasse et la misère des autres contrées. À la perfection génétique et esthétique des Purs Hommes répond la grossièreté, la laideur, la difformité et la puanteur des rebuts hybrides peuplant misérablement les autres pays. 

Les descriptions pullulent, mettant systématiquement en valeur la beauté, la légitimité et l’ordonnance liées à la pureté génétique par opposition à la menace de plus en plus concrète des hordes vêtues de hardes se pressant aux frontières, sous la coupe des Dominateurs venus de l’Est, êtres abjects capables de dominer la volonté des plus faibles. Et quand l’action survient, elle est brutale et sans fard : le sang gicle, les viscères se répandent, les humeurs éclaboussent les parois et les os se brisent. Car Jaggar, de Pur Homme, devient Sur Homme et les pauvres créatures qui l’affrontent se voient pulvérisées par sa rage vengeresse, écrasées par sa fureur hégémonique, broyées par son bras purificateur. Montant sur la capitale pour y prendre le pouvoir, il s’entoure de cohortes ajustées dans des tenues qui feraient le bonheur de fétichistes du clou et du cuir. Le noir et le rouge s’unissent sur ses uniformes, flottent sur les capes enserrant les épaules des dignitaires d’un régime qui vise haut et loin, embrasent les drapeaux destinés à surmonter les capitales des pays du monde entier. Les vieux politiciens véreux ne feront pas long feu devant son charisme imposant, sa droiture vindicative et son verbe enflammé et il remettra de l’ordre dans le gouvernement avant de s’attaquer aux pays limitrophes. La guerre est déclarée, et inévitable : il faut frapper vite et fort avant que l’ennemi fourbe soit prêt à envahir la République. Nanti des pleins pouvoirs, dotant son armée des techniques issues des plus brillants cerveaux de la nation pure mais également des meilleurs spécimens humains au génotype imparable, il tourne son regard vers l’Est et ses mutants innombrables. Sa seule crainte : qu’un Dominateur mette la main sur le Feu des Anciens, cette puissance atomique abolie qui ravagea jadis des régions entières, laissant ruines fumantes et plaines empoisonnées. Armé du Commandeur d’Acier, arme terrible à la puissance comparable au marteau de Thor, il se fraie un chemin de sang et de tripes vers l’aboutissement de son projet : l’Empire de Mille Ans, et le règne d’une Humanité pure qui lorgne déjà vers d’autres planètes…

Voici une lecture qui exige un minimum de préparation et de second degré. Spinrad a poussé le vice jusqu'à y ajouter une post-face sur Hitler, sa vie, son œuvre. 

À proprement parler, c’est… insupportablement lourd. Même les premiers romans de SF pré-campbellienne étaient plus digestes et subtils. Tour à tour ignoble et fascinant, le texte se parcourt avec une sorte de nausée préalable, qu’on parvient à grand peine à contrôler en s’amusant à trouver les parallèles tellement évidents avec une Histoire (bien réelle cette fois) écrite dans autant de sang et de tripes. C’est bien moins drôle qu’Iron Sky, moins percutant qu’Uber. C’est souvent abject. Et c’est ce qui fait la force de ce roman.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un texte qui a fait date dans l'histoire de la SF.
  • Un exercice de style aussi périlleux qu'intrigant.
  • Une prouesse stylistique construite sur un projet mûrement réfléchi.


  • Un style terriblement lourd.
  • Une histoire d'une navrante banalité, parcourue de poncifs et d'épanchements verbeux.

Playmobil Novelmore #4 : Chevaliers, Canons et Loups
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On continue notre exploration de l'univers
Novelmore avec cette boîte de 68 pièces.

Cette fois, nous nous intéressons à un engin hybride, entre véhicule et arme lourde. Il s'agit en effet d'une plateforme, tirée par un imposant attelage de cinq loups, et qui embarque deux canons à eau. Bon, forcément, un canon à eau, ça n'a pas l'air très menaçant, mais quand on sait que les adversaires principaux de l'armée de Novelon sont les Burnham Raiders, versés dans la manipulation du feu, des explosifs et de la lave, cela fait tout de suite sens.

En ce qui concerne les personnages, l'on en obtient deux avec ce set : Gwynn, une intrépide guerrière (qui est d'ailleurs l'un des personnages principaux de la série animée), armée de sa petite épée caractéristique (qui ressemble un peu à l'Aiguille d'Aria Stark) ; et Will, moins célèbre mais fort bien équipé lui aussi, avec une lourde armure et une hache de combat.  

Niveau accessoires, l'on dispose de quelques sacs, d'un fouet, d'un bouclier et de divers projectiles.
Le montage de l'ensemble est aisé et ne contient qu'un seul autocollant.  

Avec ces canons mobiles, vous voilà prêt à affronter les terribles Raiders !









22/11/63
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Revenons aujourd'hui sur un grand cru de Stephen King : 22/11/63.

Que feriez-vous si vous pouviez changer les choses, le passé ?
Imaginez que le plus grand des pouvoirs soit entre vos mains. Vous connaissez la danse et les pas à l'avance, à vous de vous amuser avec.
C'est ce qui arrive un jour à Jake Epping, un petit prof banal, qui trouve le moyen d'aller dans le passé, précisément le 9 septembre 1958. 
Le 9 septembre 1958, vous pouvez changer bien des destins. Faire en sorte que des braves gens n'aient pas d'accident de chasse par exemple. Ou épargner à un gamin de voir sa famille se faire massacrer sous ses yeux. Mais surtout, vous êtes à cinq ans de l'assassinat de Kennedy. Vous pouvez potentiellement éviter l'enlisement au Viêtnam et les milliers de morts qui en découlent...
Il vous suffit de traquer un homme.
Vous connaissez son nom.
Lee Oswald.
Et pendant ces cinq années, quoi d'autre allez-vous changer ?

Lors de la sortie de ce roman, j'ai entendu à la radio un journaliste dire que Stephen King, avec ce récit, quittait le roman de genre et rentrait dans la "littérature". Comment peut-on être à ce point ignorant de ce qui sous-tend la littérature pour ainsi prétendre que le grand King n'y avait pas, depuis fort longtemps, trainé ses guêtres ? Et comment peut-on, de nos jours, prétendre s'intéresser à cette même littérature et en être encore à tracer d'improbables et snobinardes frontières pour déterminer artificiellement ce qui est ou non digne d'en faire partie ? 
Il n'y a qu'un critère pour savoir si ce qu'on lit est ou non de la littérature : il ne s'agit pas du genre mais de la qualité de l'ouvrage. Et il faut être un ignorant pour ne pas voir à quel point la plume de King est techniquement juste et incroyablement habile. Mais revenons-en à l'essentiel...

Abordons de suite l'adaptation française. Si celle de Dôme (cf. l'encadré de cet article) était catastrophique, 22/11/63 parvient fort heureusement à se hisser en dehors des ornières dans lesquelles Albin Michel s'était honteusement embourbé. Est-ce pour autant réellement parfait ? Non.
Tout d'abord, quelques coquilles sont présentes. Rien de bien méchant finalement si l'on se base sur la longueur du texte. Il n'y a plus de traductions approximatives ou de notes de bas de page tendancieuses, et c'est déjà un vrai soulagement. Faut-il y voir une relation de cause à effet, William Desmond ayant laissé ici sa place à Nadine Gassie ? Toujours est-il que le résultat est meilleur. Pas parfait, mais suffisamment bon pour mériter le respect dû à un travail bien réel.
Reste par contre un problème assez important. Ce qui choque ici tient en deux lettres : "ne". L'adverbe de négation est en effet le grand absent de la narration, pourtant globalement agréable. Il est déjà très aléatoire de le faire disparaître dans des dialogues (comme nous avons tenté de le démontrer dans cet article), mais le bannir de la quasi totalité du roman est juste ahurissant. J'en reviens à une base technique : si l'on dégrade une forme admise, il faut que cela soit dans un but concret qui sert le récit. À partir du moment ou la dégradation nuit non seulement au récit mais aussi au personnage (en le faisant passer pour un benêt), il y a alors une nuisance absurde mais aussi un manque de connaissance du processus naturel d'adaptation qui existe dans l'esprit du lecteur. 
Ici, l'effet produit (même dans les scènes purement descriptives) est bien entendu dégueulasse puisque l'on a constamment l'impression de lire une prose écrite par un amateur ne maîtrisant pas les bases du français. Un peu gênant lorsque l'on a la prétention d'adapter un roman. 

Intéressons-nous maintenant à l'histoire.
King, encore une fois, montre toute l'étendue de son talent. À savoir faire exister un ou deux personnages bien campés dont on se soucie suffisamment pour tourner les pages, encore et encore. Et à la fin, il reste dans l'esprit du lecteur ce sentiment doux-amer que fait naître l'encre lorsqu'elle est correctement ensorcelée.
N'importe quel éditeur recevant un tel manuscrit vous dirait que ce texte est trop long et n'intéressera personne, car trop passéiste ou purement américano-américain. Le texte est en effet un peu long. Mais putain, ce qu'il est bon ! Plus que l'assassinat de Kennedy ou les affres de l'effet papillon dus à la trituration du passé, c'est essentiellement une histoire d'amour, simple, belle, douloureuse, qui s'installe et est au centre du long chemin parcouru par Jake, devenu, en Terre d'Antan, ce George Amberson qui, longtemps, hantera nos pensées. Car plus que le funeste destin du 35e  président américain, c'est bien celui de Sadie - jeune prof prisonnière d'un passé "qui se défend" - qui nous importe. 
Tour à tour intrigant, nostalgique, poignant, le récit s'attache, dans cette saga temporelle, aux êtres humains, à ce qui fait leur force et leur faiblesse, à ces petites choses essentielles qui réchauffent les cœurs ou au contraire les brisent.

Il est possible de raconter des sagas cosmiques tout en étant chiant. Tout comme il est possible de raconter une matinée passée à regarder un chat, et être inspiré au point de passionner des milliers de lecteurs. Il ne s'agit pas de talent (ou pas tout à fait) mais de travail et de savoir-faire. 
Ce voyage dans le temps à la sauce Stephen King peut paraître déroutant si l'on s'attend à un traitement classique du thème. Il demeure cependant fantastique, parce qu'il touche au voyageur et, à travers lui, à notre condition à tous.
L'auteur, en ayant réussi l'exploit de nous faire croire à la trame de son histoire, ne nous place pas uniquement en tant que témoins du récit, mais nous oblige à nous investir dans ce dilemme moral consistant à savoir s'il faut ou non bouleverser le cours des événements.
Et puis, même si les années 60 de l'Amérique ne parleront pas à tout le monde, il y a, dans tout cela, plus que le simple taxi pour Hier. King, en brassant les Grands Moments et les Petites Choses, met sur notre chemin, déjà arpenté ou à venir, l'étrange magie qui nous donne à tous une importance : quoi que nous fassions, un peu ou beaucoup, cela changera... tout !

Un roman de King est toujours un moment de virtuosité intense. Et tant pis si l'on connaît la musique, l'envie de danser est encore présente...




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une thématique passionnante.
  • Une écriture toujours aussi efficace.
  • Une love story tragique, évitant toute niaiserie.


  • Une adaptation perfectible.
  • Quelques longueurs lors de la "traque" d'Oswald.
Peer Gynt - Acte 1 (d'après la pièce de Henrik Ibsen)
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Peer Gynt est une bande dessinée en deux tomes adaptée d'une pièce de théâtre de Henrik Ibsen mettant en scène un héros inspiré de contes et légendes populaires norvégiens.
Ne fuyez pas : vous n'êtes pas à l'abri d'aimer ce magnifique objet ! 


Peer Gynt est à l'origine une pièce de théâtre que son auteur considérait comme son œuvre la plus folle. Bien vu, Henrik ! Avec environ soixante-dix personnages et une cinquantaine de décors potentiels, tu m'étonnes que ta pièce n'est montée que par les doux rêveurs les plus audacieux !
Et ça tombe bien, au final. Car du rêve et de l'audace, c'est bien ce qui caractérise ce récit. C'est aussi ce qu'il aura fallu à Antoine Carrion (Le chant des sabres, Temudjin, L'Ombre blanche, Nils) pour oser le pari un peu fou d'adapter cela en un diptyque en bande dessinée. Et le rêve et l'audace, ça semble aussi faire partie du cahier des charges de l'éditeur Soleil pour sa surprenante et très louable collection Métamorphose. Après tout, "Là où le point de départ est le plus fou, le résultat est souvent le plus original..." (Peer Gynt, Acte IV).
Peer Gynt est une sorte de quête initiatique mêlant drame et humour, satire et rêveries, monde réel et fantasmes...
Inspirée de contes et légendes norvégiens, la pièce d'Ibsen nous présente un héros charmeur et fier mais irresponsable et lâche, ambitieux et grandiloquent mais incapable d'assumer ses responsabilités et volontiers menteur.
Aussi sympathique qu'insupportable, Peer Gynt est de la race des rêveurs romantiques que l'on aime et de celle des bons à rien que l'on exècre... Il incarne tout autant l'ambition démesurée que la fuite en avant. 
Quoi de mieux, pour un personnage aussi ambivalent, qu'un traitement en noir et blanc ?


De l'ombre des pendrillons à l'encre de Carrion


Antoine Carrion choisit ici de réaliser une adaptation en deux tomes (le premier reprenant les actes I, II et III de la pièce et le second se concentrant sur les actes IV et V, plus dépaysants) de ce monument du théâtre classique.
L'histoire de ce tome 1 est donc relativement connue : Peer Gynt est un jeune paysan fantasque qui se rêve roi ou empereur et s'invente mille aventures. Lui reprochant ses escapades, sa mère le met face à ses contradictions : lui qui rêve d'être à la tête d'un territoire a pourtant négligé les soupirs de la fille d'un riche propriétaire. Qu'à cela ne tienne, Peer se met en tête de conquérir fissa la jeune fille, quitte pour cela à gâcher ses épousailles le jour même de son union avec un autre homme !
Il rencontre au banquet la jeune et respectable Solveig qui, très visiblement, ravira son cœur.
Toutefois, raillé par tous pour sa fantaisie et haï par certains, Peer risque bien de passer un sale quart d'heure aux noces de la demoiselle, d'autant que cette dernière, cramponnée à son refus d'en épouser un autre, reste enfermée dans sa chambre.
Bien vite aussi enivré par le bon vin que par le désir, Peer va faire sortir la belle et s'évader dans la lande avec elle sur le dos.
Cette fuite scandaleuse marque le début des pérégrinations de Peer, entre abandon à l'imaginaire et refus de la réalité et de ses responsabilités.
Le jeune héros romantique marchera dès lors sur un fil tendu entre le fantastique des contes et légendes scandinaves et le monde réel et ses contingences.
Peer Gynt est un récit aux nombreuses lectures possibles et aucune d'entre elles n'est particulièrement privilégiée par cette bande dessinée qui nous livre bon nombre des symboliques et des métaphores de l'œuvre originale. L'angle principal de narration est néanmoins orienté vers l'importance des femmes rencontrées au fil du voyage de Peer ; ce qui est pertinent à bien des titres (respect du matériau initial, inscription de la BD dans son époque effectivement féministe, parallèle avec la construction réelle de la personnalité d'un jeune homme impliquant de fait nombre de figures féminines ou maternelles...).
D'un point de vue narratif, la BD est habile, respectueuse et accessible malgré un texte d'une qualité peu commune pour des phylactères... elle se paie même le luxe de permettre à son personnage de se laisser aller à de la poésie (et là, vous me connaissez, ça m'a forcément plu !).


Quand l'image illustre une légende où chaque pièce "conte"


Vous savez quoi ? Il y a bien trop de jeux de mots, dans ce sous-titre !
Plus sérieusement : parlons maintenant du traitement graphique de cet ouvrage. L'image est un langage à part entière et, dans ce registre, Antoine Carrion fait preuve d'éloquence malgré un lexique chromatique restreint.
Outre la symbolique évidente de l'ambivalence monochromatique déjà rapidement abordée plus tôt, ce choix est également un atout esthétique indéniable. J'en veux pour preuve l'illustration ci-contre qui ne pourra que vous convaincre si vous avez le même genre de sensibilité que moi.
Outre son évidente intemporalité, le noir et blanc a de nombreuses qualités se prêtant parfaitement à une BD telle que celle-ci.
Par exemple, en se distinguant de notre vision de la réalité, elle devient instantanément une technique créatrice et évocatrice. De plus, tout éclairage ou ombre y prend une importance majeure, sculptant pour ainsi dire des reliefs et des textures sur la surface plane de la page. 
Rien ne semble plus profond qu'un noir d'encre, rien ne semble plus léger qu'un blanc pur... et Carrion sait jouer avec ces codes, offrant à ses personnages et ses environnements tantôt une éblouissante clarté, tantôt d'oppressantes ténèbres... car tout dans Peer Gynt n'est que contraste et ambivalence. Et du contraste, l'auteur en glisse jusque dans la différence de réalisme entre les décors qui sont parfois quasi photoréalistes et les personnages au design bien plus épuré. Je me risquerais bien à penser qu'il a voulu par là insister sur la tangibilité, la froide réalité du décor, et sur l'imagination, la capacité d'abstraction et de fantaisie dont sont capables les humains... mais je suppose que je m'engage là dans une interprétation un rien trop personnelle (même si je la trouve pertinente).
Pourtant... dans les rudes terres de Norvège semblant peintes de façon fidèles à la réalité évoluent des humains simplifiés répondant souvent à certains critères de la ligne claire, ainsi que des manifestations du fantastique qui, quant à elles, oscillent entre ces deux techniques d'une case à l'autre, comme à cheval entre les deux mondes, entre le réel et l'imaginaire, faisant parfois partie de ces terres du nord chargées de légendes, et étant issue parfois de l'imagination des hommes. 
Sans déconner, ça se tient, mon interprétation, non ?
Quoi qu'il en soit : c'est intelligent, c'est très, très maîtrisé et c'est beau... "Mais qu'est-ce que la beauté ? Une simple convention..." (Peer Gynt, Acte IV). Soit. Ça n'en reste pas moins une agréable convention.

À plusieurs reprises, de luxueuses pleines pages ravissent notre regard. L'on trouve même une double page et même... une quadruple page dans un format dépliant, exposant à notre regard le moment le plus oppressant de l'album. Je vous disais que Carrion savait se faire picturalement éloquent, eh bien il parvient même à être grandiloquent !

Par ses thèmes comme par son traitement, cette BD s'inscrit dans l'esprit de ce romantisme tragique qui baigna la fin du XIXème siècle, à tel point qu'une collègue d'un autre site croit même voir en cette case de la page 35 (ci-dessous) un hommage à la toile Le voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, tableau emblématique de l'époque... Il m'est évidemment impossible de savoir si cette ressemblance était voulue ou non, consciente ou non... mais après tout, ça n'ajoute qu'une incertitude et une ambivalence supplémentaire à l'ensemble. Et c'est fort bien ainsi.


Ombre et Lumière, Encre et Soleil


Tout dans cet objet respire le respect. C'est soigné de A à Z, et tenir un album de la collection Métamorphose entre ses mains est une fois de plus un plaisir. Décidément, moi qui ai connu Soleil il y a plus de vingt ans par le biais du regretté Lanfeust Mag, je ne peux que saluer la diversité croissante de ce qu'ils commercialisent et des talents qu'ils soutiennent !
Vous trouverez forcément un Jean-Kévin dans votre entourage qui trouvera ça trop morne, trop compliqué, trop lent, trop intello ou que sais-je mais, au final...


Antoine, carry on ! 

Le tome suivant ne sera pas le deuxième mais le second... Visiblement, le travail est déjà en cours et l'auteur partage sur ses réseaux sociaux quelques images de ce nouveau bonbon doux-amer à venir.
Je ne peux résister à l'envie de vous dévoiler ici l'un des dessins qu'il a déjà diffusés et sur lequel j'ai littéralement craqué. J'espère qu'il ne m'en tiendra pas ombrage... quoique... ses ombrages sont si jolis que, après tout, je pourrais sans doute m'en satisfaire.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Adapter en une BD accessible cette œuvre importante du patrimoine théâtral classique est une noble initiative, très pédagogique.
  • Le texte et ses sous-textes restent encore à ce jour riches en enseignements et en interprétations.
  • Le traitement graphique est grandiose.
  • Le travail d'édition de Soleil pour sa collection Métamorphose est un régal.

  • C'est très loin d'être ce que l'on pourrait appeler une BD classique... ce qui rebutera forcément certains (à tort mais c'est pourtant une évidence).
  • Le design des personnages semblera simpliste à certains. Mais pour ma part, je les trouve d'une simplicité et d'une expressivité parfaites...
  • Non, rien d'autre. Si je critique cet album davantage, je serai obligé de faire de la moitié de ma bibliothèque un autodafé géant par souci de proportionnalité...