Coups de Théâtre dans les comics
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L'art de la narration repose sur de nombreux effets techniques, pour certains bien connus, voici cinq manières très différentes de maintenir le lectorat sous tension et de le surprendre.

Attention : ce qui suit contient des éléments révélant tout ou partie de l'intrigue des œuvres dont il est question.



1. X-Factor : un bébé... surprenant !
Procédé : la rupture

Peter David
a signé, il y a maintenant quelques années, un excellent run sur Madrox et sa suite, X-Factor. Dans cette longue saga, l'auteur a asséné un énorme coup de massue en mettant en place une naissance bien particulière. À l'époque, Cyrène (Theresa "Terry" Cassidy) attend un enfant de Madrox (rappelons que ce dernier a le pouvoir de créer des doubles de lui-même, doubles qu'il réabsorbe ensuite, en profitant de leurs expériences, de leurs informations, etc.). Madrox accepte d'épouser Terry alors que celle-ci vient juste d'accoucher. L'ambiance est détendue, émouvante même lorsqu'ils décident d'appeler leur enfant Sean, en mémoire du défunt père de Terry. L'heureux événement apaise toute l'équipe, réunie pour l'occasion à la maternité. Et, quand Madrox prend son fils dans ses bras pour la première fois... il l'absorbe involontairement ! 
Il s'avère en fait que c'est un double qui avait couché avec Theresa (Jamie n'en savait rien car il était ivre ce soir-là et, ayant absorbé ensuite le double, il en avait les souvenirs). Le bébé n'est donc pas vraiment humain (et s'est évaporé !), ce qui n'a pas empêché sa mère de nourrir des sentiments à son égard pendant de longs mois. Une sorte de méga fausse couche en quelque sorte.
Choc, larmes, hystérie, Terry brise l'un des doigts de son ex "futur" mari et lui demande de partir. Inutile de dire que la suite sera très dure à gérer pour James et son équipe...

En France, l'histoire a été publiée dans Astonishing X-Men.
On assiste ici à un effet de rupture particulièrement bien amené. Alors que Peter David met le lecteur en confiance et qu'il installe une ambiance paisible et joyeuse, l'histoire bascule subitement dans le drame. Pour réussir un tel coup, il faut non seulement avancer masqué mais également pouvoir disposer de personnages crédibles et humains, que le scénariste étoffe sur le long terme. Sans eux et le nécessaire attachement que le lecteur éprouve pour ces héros familiers, l'effet tombe à plat. C'est peu de dire qu'ici, il est parfaitement réussi et illustre une grande maîtrise narrative. Évidemment, il n'est pas conçu pour être répété régulièrement, ne serait-ce qu'en raison de la lente mise en place qu'il nécessite.



2. Walking Dead : le grand ménage
Procédé : l'élimination

La série horrifique de Robert Kirkman fut sans doute l'une des plus réussies jusqu'aux environs du numéro #60, avant de progressivement se transformer en gros ratage inintéressant (cf. cet article). À l'approche du numéro #50 (dans le #48 précisément), l'auteur a tourné définitivement la page de la fameuse prison, refuge dans lequel vivait, depuis un certain temps, le petit groupe de survivants. La transition ne se fait pas sans casse puisque de nombreux protagonistes se font massacrer lors d'un assaut mêlant zombies et membres d'un groupe rival.
À ce moment, la série change complètement d'orientation avec l'arrivée de nouvelles têtes et la mise en place de nouvelles intrigues (qui se sont révélées malheureusement poussives et répétitives).

C'est un peu ici d'arme de destruction massive du scénariste dont il est question. Massacre en règle et grand spectacle qui permettent bien sûr de tirer un trait sur un certain immobilisme mais aussi de tenir l'une des promesses les plus importantes (à l'époque) de Kirkman, à savoir le fait qu'aucun des personnages n'est à l'abri dans Walking Dead, même les plus importants. Rien de mieux pour tenir en haleine des lecteurs habitués, dans les séries mainstream, à des résurrections et fausses morts en tout genre.
La péripétie est de taille et permet, en plus de faire avancer le récit, de renforcer le climat de confiance entre lecteur et auteur, ce dernier montrant qu'il n'hésite pas à prendre des risques avec son propre univers. Là encore, impossible d'employer cette technique à tort et à travers. D'ailleurs, elle ressemble fortement à la rupture évoquée dans le premier cas, si ce n'est une différence d'intensité et un aspect irrémédiable plus prononcé encore. L'effet, massif, peut générer de l'enthousiasme autant qu'il peut dérouter le lecteur. Dans cette série, ce n'est toutefois pas l'effet en lui-même qui a été fatal à la qualité globale du récit, mais la gestion des intrigues suivantes. 



3. Preacher : toujours plus trash
Procédé : l'intensification 

Garth Ennis
 (cf. cette rétrospective) est connu pour manier assez habilement le trash et la démesure. Ses livres sont hantés par une galerie de personnages tous plus pervers et ignobles les uns que les autres. Les scènes choc, où violence et sexe sont très présents, ne manquent pas. Dans Preacher notamment, l'auteur s'amuse à faire durer le suspense sur les pratiques très... spéciales d'un industriel régnant sur une petite bourgade américaine (cf. le tome Salvation). On s'attend à quelque chose de gratiné, mais la découverte de ce type et de ses ébats sexuels avec une sorte d'ersatz de poupée gonflable à base de morceaux de viande reste tout de même choquante. Le dégoût est à peine atténué par un second degré appuyé et une mise en scène de vieux briscard.

Avec Ennis, la surenchère est permanente. Cela demande une bonne dose d'imagination et de solides histoires. Car, là où certains pourraient se contenter de l'outrance et de la démesure, le scénariste parvient à mettre son sens de la transgression au service d'un propos souvent bien plus intelligent qu'il n'y paraît (cf. The Boys ou encore La Pro).
Ces coups de théâtre à répétition, allant de l'horreur pure au burlesque, sont presque devenus la marque de fabrique de l'auteur. Refusant politiquement correct et conventions, Ennis ne ménage ni ses efforts ni ses lecteurs, parvenant ainsi à imprimer un rythme frénétique à des révélations toujours sulfureuses et pourtant bien souvent surprenantes. Le lecteur en a pour son argent mais ne nous méprenons pas, si une forme aussi brutale peut tenir le coup sur la longueur, c'est grâce avant tout à un fond irréprochable et travaillé. Ce n'est pas parce que certains effets sont lourdingues que cela fonctionne, c'est parce que ce qu'il y a autour est particulièrement futé. 



4. Identity Crisis : whodunit
Procédé : la mécanique parfaitement réglée

Après la rupture, la bombe atomique et les petits chocs en rafale, voici un autre type de coup de théâtre, plus classique puisque se basant sur les principes de la traditionnelle enquête policière.
Identity Crisis, dont le scénario est écrit par Brad Meltzer, est le parfait exemple du polar bien mené, avec crime horrible, enquête à rebondissements, fausses pistes et final permettant de démasquer un coupable inattendu. Le choc ne provient donc pas d'une rupture dans l'ambiance ou l'état d'esprit des personnages, ni de scènes monstrueuses, mais bien de la conclusion d'un habile jeu de piste.

Si la recette est classique, son application n'en reste pas moins délicate. L'auteur se doit de semer quelques indices, de bien doser la progression vers la résolution du mystère, tout en s'attachant à rendre la conclusion crédible et les motivations des personnages cohérentes. L'idéal étant que le lecteur ait l'impression qu'il possédait depuis le départ des éléments lui permettant de résoudre l'intrigue sans que cela ne soit dans les faits réellement possible. L'environnement super-héroïque permet en plus d'allier les codes du polar à ceux des justiciers costumés, un mélange plutôt sympathique.
Le whodunit (littéralement "who done it ?", ou "qui a fait ça ?", sous-entendu qui a commis le crime) est le ressort des conteurs habitués aux constructions logiques imparables et aux faux-semblants. Néanmoins, contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est sans doute le coup de théâtre qui pardonne le moins le manque de rigueur. Une faille dans la mise en place, et tout s'effondre prématurément. Chaque personnage, chaque indice, chaque scène importante doivent être parfaitement amenés et devenir les rouages d'une mécanique implacable. 



5. Spider-Man : éternel surplace...
Procédé : l'effacement 

Tout le monde se souvient de One More Day et de sa désastreuse conclusion. Pour sauver sa vieille tante à l'article de la mort, Peter Parker passe un pacte avec Méphisto. Il sacrifie ainsi sa femme et, dans un acte d'un incroyable égoïsme, s'achète une bonne conscience au prix fort. L'histoire, si elle est écrite par J.M. Straczynski après un run exceptionnel, est surtout due à l'époque à l'équipe dirigeante Marvel, Quesada en tête, qui souhaite "rajeunir le personnage". 
Ce coup de théâtre est le pire qui soit puisqu'il est perpétré au nom de basses raisons éditoriales, et non pour le bien du récit en lui-même. Pour attirer un potentiel et bien hypothétique nouveau lectorat, le mariage de Peter et Mary Jane est annulé, mais pire encore, l'identité du Tisseur redevient secrète, ses nouveaux pouvoirs passent à la trappe et le quasi trentenaire retrouve une psychologie adolescente datant de 1962.

Narrativement, c'est le pire des choix possibles puisqu'il s'agit, ni plus ni moins, du célèbre syndrome du cauchemar. Le personnage se réveille, il annonce au lecteur dépité que tout n'était qu'un mauvais rêve, et l'auteur (ou l'éditeur dans ce cas, Straczynski ayant largement désavoué le procédé) a ainsi l'illusion d'avoir fait son travail alors qu'il se contente de tomber dans la facilité. Une facilité dramatique puisqu'elle décrédibilise complètement les événements passés et amène le lecteur à la désagréable - mais justifiée - conclusion d'avoir été pris pour un jambon.
Le coup de théâtre est ici totalement artificiel puisqu'il viole toutes les lois tacites de l'écriture, tout en brisant le fragile rapport qui lie auteur et lecteur. Toutefois, puisqu'il est pratiqué sans vergogne, autant le signaler. Ses effets sont énormes, mais d'ordre finalement plus médiatique que littéraire. L'éditeur, si important dans son rôle de cadre, dépasse ici les limites de sa fonction et peut, par cette ingérence malhabile, précipiter le destin d'une série. Effacer d'un coup de baguette même pas magique ce qui a compté pour le lecteur n'est jamais une bonne idée.




Voilà pour ce petit tour d'horizon des bonnes ou mauvaises surprises et des différentes approches sur lesquelles elles reposent.
Évidemment, tout n'est pas aussi simple que ce rapide listing pourrait le laisser croire. De nombreux effets narratifs spectaculaires reposent sur une construction de longue haleine ou, en partie, sur les moments d'accalmie n'ayant, en apparence, pas de rapport direct avec eux.
Quoi qu'il en soit, ces moments extrêmes, qu'ils soient drôles ou émouvants, ont une importance particulière puisqu'ils s'impriment durablement dans l'esprit des lecteurs et finissent par devenir les symboles d'une époque, d'un style ou d'impératifs n'ayant que peu de rapport avec la création artistique. Et puis, avouons-le, ces coups de théâtre sont un peu ce que nous recherchons dans les comics ou plus généralement les livres. Du sens, sans doute, mais surtout des émotions. Fortes si possible.


Still Loving You ?
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Le héros Marvel possède, on le sait bien, un côté humain qui rend son aspect "civil" aussi important, sinon plus, que son alter ego costumé. Mais qu’en est-il des relations amoureuses au sein du Marvelverse ? Peut-on être heureux en couple sur la terre 616 ?

Si l’on prend pour exemple le personnage le plus emblématique de l’éditeur, autrement dit ce bon vieux Spidey, le côté "romantisme et vie de famille" semble bien mal engagé. En effet, l’une des premières petites amies de Peter Parker, Gwen Stacy, succombe après avoir été jetée du haut d’un pont par le Bouffon Vert (cf. Spider-Man Blue). Plus tard, lorsque Peter demande Mary Jane en mariage, celle-ci refuse, prétextant préférer une vie volage et sans attache. Enfin, plus récemment, l’on sait bien que MJ a été priée, par Méphisto (sous l'impulsion de Quesada, cf. One More Day) d’aller voir ailleurs si l’air y était plus frais.
Au final, Spider-Man reste prisonnier de ses origines et du prototype de l’ado malchanceux.
Mais il existe d’autres figures importantes qui, elles aussi, semblent être vouées à un destin tragique. Daredevil notamment passe son temps à voir ses petites amies se faire occire sous son nez. Pire encore, Karen Page, avant d’être assassinée (dans une église, détail hautement symbolique, cf. cet article) par Bullseye, va subir une descente aux enfers qui la mènera à sombrer dans l’alcool, à tourner des films porno et, histoire de terminer sur une note joyeuse, les scénaristes lui refileront également le SIDA.
Là, déjà, si vous êtes une fille et que vous voyez un mec avec un masque s’intéresser à vous, vous devriez vous méfier un peu...

Certains héros sont, presque par nature, voués à la solitude. Ainsi, l’on voit mal le Punisher (cf. par exemple l'excellent run de Garth Ennis) avoir une vie de famille. En même temps, c’est l’assassinat de son épouse et de ses enfants qui a fait de lui ce qu’il est, presque comme s’il fallait se détacher de liens affectifs stables et forts pour accéder au statut de super-héros ou d’aventurier-baroudeur.
Sentry (cf. cette Parenthèse de Virgul) est marié mais il est tellement instable psychologiquement qu’il a demandé un temps à être enfermé au Raft car il était persuadé d’avoir assassiné… sa propre femme ! Lorsque le héros est suffisamment puissant pour protéger ses proches, le danger vient de lui.
Hulk, cette grosse brute verte, a un cœur et s’est même trouvé une épouse et une reine sur Sakaar (cf. Planet Hulk). Malheureusement, la donzelle se fait atomiser suite à l’explosion du vaisseau dans lequel le terrien était arrivé. Indirectement, il est responsable de sa mort.
Une sorte d’atroce négation du couple commence à se dessiner.




Steve Rogers, alias Captain America, se fait assassiner par Sharon Carter, sa petite amie ! Bien entendue, celle-ci est sous une influence hypnotique, mais tout de même, la valeur symbolique est là : un héros attaché à une femme est voué à la mort, il faut donc éliminer l’une ou l’autre partie.
Le cas d’Iron Man est assez parlant également puisqu’il s’agit ici presque d’une tactique d’évitement. Dans un passé lointain, Stark met de côté son amour pour Pepper Potts et se sacrifie au profit de son ami Happy Hogan. L’homme va également multiplier les conquêtes d’un soir – et accessoirement devenir alcoolique, cf. Demon in a Bottle – afin de décourager toute candidate potentielle au "grand amour". Enfermé dans son armure comme dans une tour, Stark fait passer devoir et travail avant vie personnelle.

Existe-t-il, dans toute cette négation affective, des exceptions ?
Oui, heureusement. Mais elles sont loin d’être des modèles de perfection. Prenons le couple ultime, LA famille du Marvelverse : Reed et Susan Richards des Fantastic Four. Ils sont ensemble depuis des lustres, ils ont des enfants, une relation durable… cela ne les empêche pas, pendant la guerre civile, de connaître une grave crise conjugale. D’une manière générale, le détachement de Reed et sa passion forcenée pour la science a tendance à l’éloigner de son épouse. Délaissée, celle-ci entretient une relation ambiguë et mal dissimulée avec Namor. Sous un vernis apaisant se cache finalement presque un avertissement : "regardez ! il est impossible de s’aimer vraiment !" semblent hurler, inconsciemment ou non, les scénaristes.
Il y a quelques années, nous avons vu le couple Luke Cage/Jessica Jones se former. Mais à quel prix ? Jones (cf. cet article), à l’époque, collectionne les aventures sans lendemain et a également un sérieux penchant pour… la fête dirons-nous pudiquement. Elle sort un temps avec Scott Lang (qui se fera pulvériser lors de House of M) avant de finalement entreprendre une relation plus sérieuse avec Cage, relation qui, très vite, à l’occasion de Civil War, va prendre un tournant cruel, Jessica s’enfuyant avec son bébé vers le Canada pendant que Luke reste défendre ses idées et foutre en l’air son couple. Plus tard, une passe d’armes a lieu entre les deux "tourtereaux", Jessica ayant décidé de s’enregistrer auprès des autorités afin d’en finir avec la vie de fugitif qui ne convient guère, il est vrai, à l’enfant dont elle a la charge.

Éternels célibataires, couples au bord de la rupture, assassinats et coups du sort, tout semble nier aux héros le droit à l’amour. Et lorsque ce ne sont pas des clones qui viennent troubler le jeu, c’est le destin ou le diable en personne qui s’en mêlent.
Faut-il y voir un parallèle avec le vœu de célibat des prêtres ? Le héros, voué qu’il est à sauver la vie d’autrui, se devrait alors de ne pas être accaparé par une vie amoureuse "normale" ? Car le mythe de l’identification au personnage (cf. cet article) ne tient qu’un temps. Les lecteurs grandissent et il n’est pas spécialement plus intéressant, pour un éditeur, d’aller vers les plus jeunes (moins fortunés) plutôt que d’accorder à son lectorat historique le droit à l’évolution. Il y a donc quelque chose de plus profond, de plus caché, dans ces échecs à répétition.
Faut-il y voir une simple dramatisation d’auteur, un tour de passe-passe en quelque sorte ? Ou plus encore ? N’y a-t-il pas, dans cette souffrance, cette solitude, cette totale impossibilité de construire, une mise en abîme de nos propres échecs, de cette fascination de l’ego pour l’absolu et son caractère irréalisable ?
C’est là encore, peut-être, donner trop de sens à de simples comics.
Mais c’est aussi, sans aucun doute, une manière de montrer qu’en grattant un peu le papier, surgissent bien souvent des éléments inattendus, teintés de sang, de larmes et de talent.

If we'd go again
All the way from the start,
I would try to change
The things that killed our love.
Still Loving You, Scorpions



Peter Parker, sous la plume de Jeph Loeb.


— Quand on perd quelqu'un, on vous dit de tourner la page et de continuer à vivre. Que c'est ce qu'elle voudrait. Ça me fait sourire. Pourquoi est-ce que je voudrais t'oublier ? Oublier ta façon de boire ton soda. Tes cheveux dans le vent. Bonjour Gwen... Ma mutine Valentine.








De la Technique dans l'Écriture #6 : réalisme, genre et vraisemblance
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Ce qui suit fait suite à ce dossier ainsi qu'à cet article et à celui-ci.
Nous abordons aujourd'hui un élément plus logique que technique, mais le nombre de lecteurs voire même d'auteurs qui ont du mal avec ce qui est pourtant la base de la fiction nous incite à ne pas faire l'économie de l'évidence.

Le sujet avait déjà été abordé dans cet article, revenant sur les maladresses techniques de la saison 7 de GoT, mais il semble constituer, encore à l'heure actuelle, une telle pierre d'achoppement que clarifier ce point, avant de passer à des considérations plus complexes, semble nécessaire.

Je vais commencer par faire une distinction claire entre réalisme et vraisemblance, et même entre deux formes de réalisme. 
Lorsque j'évoquerai dans la suite de ce texte le "réalisme" d'une histoire, je ne parlerai pas d'un réalisme documentaire (encore moins du réalisme philosophique) mais d'un réalisme physique, lié aux lois de l'univers décrit. 
Voyons cela en détail.
Ce que j'appelle le réalisme documentaire est en quelque sorte le "vrai" ou ce qui apparaît en tout cas comme la recherche ou la prétention du "vrai". Par exemple, un magazine de vulgarisation scientifique va vous expliquer ce qu'est un trou noir en faisant preuve de réalisme documentaire. C'est normal, c'est ce que l'on attend d'une telle publication : une certaine rigueur rendant compte de l'état des connaissances à l'instant t.
Dans une fiction, ce n'est évidemment pas le but. Un auteur va toujours effectuer des recherches plus ou moins poussées sur les domaines qu'il souhaite aborder, mais il n'est pas tenu à ce type de réalisme. Ce n'est pas un scientifique, il peut commettre des erreurs, et de toute façon, son but n'est pas de vous transmettre un savoir (ce n'est pas en tout cas son but premier).

Même moi, je suis soumis
à des règles.
Le réalisme physique dont je parle est donc un réalisme lié aux lois de l'univers décrit. C'est là que nous allons introduire une distinction entre genre et réalisme. Le genre fantastique ne permet pas de faire l'économie du réalisme physique. Pour des raisons qui devraient être évidentes mais qui, au vu de la réaction de certains, ne le sont visiblement pas tant que ça. 
Lorsque l'on se plonge dans un univers fantastique (Star Wars, Harry Potter, Dracula, Walking Dead, Batman, peu importe), l'auteur peut définir un élément fantastique comme "réel" dans l'univers qu'il décrit. C'est là qu'intervient ce que l'on appelle, avec un brin de poésie ou de suffisance, la "suspension d'incrédulité". C'est-à-dire que l'auteur vous affirme que l'eau ne mouille pas ou que les oranges sont bleues, et vous, vous faites semblant d'y croire, au moins pour un temps. 
C'est une sorte de pacte tacite, même inconscient la plupart du temps.
Mais, comme un contrat de vente, ou d'assurance, il n'engage les deux parties que pour ce qu'il décrit. Il ne permet pas d'aller au-delà. Si dans Game of Thrones, on admet que la magie, les dragons et les Marcheurs Blancs existent, cela ne permet pas aux personnages de franchir des distances phénoménales en un claquement de doigt. Dans Dracula, les vampires existent, mais se déplacer de la Transylvanie à Londres prend du temps. Beaucoup de temps. Le fait que le genre du récit soit fantastique ne permet pas de violer impunément les règles physiques du monde décrit. 
Dans Walking Dead, les zombies existent, mais si les personnages ne se nourrissent plus, ils meurent. L'élément fantastique du récit (les zombies) ne dispense pas les personnages des besoins élémentaires induits par la physique de l'univers décrit. 

Un récit doit donc toujours être réaliste, au sens qu'il ne peut pas violer ses règles physiques propres. Sauf si l'auteur l'explique, bien entendu. Dans Walking Dead, un personnage ne peut pas aller de New York à Houston, en vélo, en vingt minutes. Si l'auteur intègre dans son récit, en plus des zombies, un système de téléportation, alors OK, les distances ne sont plus un problème. Mais, sans cela, les zombies ne rendent pas les vélos plus rapides.

Si ça vous semble évident, tant mieux, vous êtes normalement structuré intellectuellement (parce que l'on parle ici plus de logique basique que de technique narrative), mais je vous assure que pour beaucoup, ça n'a rien d'évident, l'argument des béotiens à l'époque de la saison 7 de GoT étant "bah, il y a des dragons, de la magie, et c'est les distances qui vous posent problème ? bwahaha !". Ben oui, car la magie et les dragons ne violent pas les règles physiques de l'univers décrit par l'auteur, les distances, si. 

Voyons maintenant la vraisemblance. Il s'agit d'une distinction toute personnelle, mais je la pense importante.
Comme nous l'avons vu, le réalisme, dans le cas d'une fiction, c'est le respect indispensable des lois physiques du monde décrit. Cela permet par exemple d'avoir des personnages qui volent (Superman) mais pas des cyclistes qui se déplacent de Brest à Strasbourg en cinq minutes (sauf, encore une fois, si l'auteur le décide et l'explique). 
La vraisemblance n'est pas corrélée aux lois physiques du monde décrit mais à la logique comportementale des personnages. C'est, du coup, un peu plus subtil.

Imaginez un personnage timide, anxieux, très introverti, qui rase les murs, est un perpétuel angoissé et a des sueurs froides à la simple idée de demander une baguette dans une boulangerie. Ce personnage est décrit comme chétif, complexé, malmené par ses collègues, ses voisins, etc.
Maintenant, imaginez une scène dans laquelle ce personnage, dans la rue, croise une jeune femme qui est agressée par trois voyous. De beaux bestiaux hein, des golgoths massifs, avec de sales gueules, des poings américains, des tatouages "j'enkule la polisse" reflétant à la fois leur philosophie et leur connaissance approximative de la grammaire.
Si le personnage introverti a pour réflexe premier d'aller défendre la jeune femme, en défiant les brutes, ce n'est pas une réaction vraisemblable.
Ce n'est pas impossible sur le plan de la physique de l'univers décrit (c'est donc "réaliste") mais ce n'est pas perçu, par le lecteur, comme logique. Pour une bonne raison : la logique comportementale du personnage, installée par l'auteur, a été brisée. 

Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'une telle scène est impossible. Un personnage banal peut se révéler héroïque et se dépasser. Mais, dans une histoire racontant ce genre de transformation, la transformation est amenée de manière logique (en amont) ou expliquée après coup (en aval). On ne passe pas d'un état à un autre (couard/héros) sans justification, que cette justification intervienne avant l'action ou après. 
Dans un récit, quand les personnages agissent de manière surprenante, ou contre leur "nature", il est indispensable d'expliquer (plus ou moins rapidement) pourquoi. Sans cela, la crédibilité de l'ensemble de l'histoire s'effondre. 

Attention, à ce stade, il convient de bien comprendre une chose essentielle. Un personnage peut évoluer et changer, même radicalement, même brusquement. Tout est possible en fait. Mais ce n'est possible que si l'on prend en compte la logique comportementale des personnages. Il faut expliquer pourquoi un type banal devient un serial killer ou pourquoi un personnage, subitement, se suicide.
Prenons justement ce dernier exemple. 
Dans le film Polisse (je prends volontairement un film techniquement bien fichu), réalisé par Maïwenn, Marina Foïs, qui joue une flic, Iris, se suicide (ce n'est pas un spoiler, le film n'est pas basé sur ça, si vous avez envie de pleurnicher quand même, allez lire cette Parenthèse). Elle se suicide d'une manière très brutale et inattendue. Mais la scène est tout à fait cohérente avec ce que l'on sait d'Iris et ce qu'elle traverse. Ce n'est pas invraisemblable, parce que l'on sait, à ce moment-là, tout ce qu'elle trimballe de dur, de sombre, d'insoutenable. 

Si l'on résume, en partant de cette scène :
- le réalisme, c'est : je me jette de la fenêtre d'un immeuble, je me tue en arrivant en bas (lois physiques respectées)
- la vraisemblance, c'est : les spectateurs, même s'ils sont surpris et choqués, comprennent ma motivation par rapport à ce que je vis
- et le genre, c'est : même dans un monde ou les vampires ou la magie existent, si je me jette par la fenêtre, ça se termine mal, parce que les lois de la physique de l'univers décrit ne suppriment pas l'attraction et ses conséquences.

Il reste encore une précision très importante à apporter (parce qu'on les connaît, les génies qui vont venir chialer que les règles c'est contraignant, blablabla). Ce ne sont pas des règles. Ou du moins, elles ne vous limitent pas (tout comme les accords ne limitent pas le musicien). Vous pouvez faire ce que vous voulez en tant qu'auteur. À partir du moment où vous le faites bien et demeurez compréhensibles. 
Si vous voulez qu'un personnage saute de la fenêtre d'un immeuble de dix étages et s'en sorte, c'est possible. Démerdez-vous pour trouver comment et faire en sorte que le lecteur ou le spectateur y croit. Et il est tout à fait possible que le personnage introverti évoqué au début de cet article devienne un guerrier, un conquérant, une légende. 
Le réalisme et la vraisemblance ne vous limitent pas. Vous pouvez tout faire. Littéralement tout.
Par contre, vous ne pouvez pas faire l'économie d'un véritable travail, permettant d'installer vos personnages, de préparer vos rebondissements à coups d'effets bien placés, de surprendre tout en étant compréhensible.

Encore une fois, la technique (ou la logique et le respect des règles de son propre univers dans ce cas) n'influe en rien sur le fond du récit. Juste sur sa justesse (comme l'on parle de notes justes en musique), donc son efficacité. Pas sa qualité. Sa justesse et sa justesse seule.

En tant qu'auteur, l'on peut tout faire, mais l'on ne peut pas faire n'importe quoi.
Si ça vous semble contradictoire, relisez ce qui précède. 




La Parenthèse de Virgul #54
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Hello les Matous !
On va parler aujourd'hui de hantise et de scénario de film. De quoi vous faire frissonner sous la couette et activer vos neurones. Parce qu'en réalité, l'analyse à laquelle on va se livrer doit se réaliser en deux temps, pour ne pas tomber dans un piège grossier. 
Allez, on attaque ! Miaw !

Autre plan d'existence et fausses incohérences
Qui ne connaît pas Sixième Sens, le célèbre film de M. Night Shyamalan, avec Bruce Willis dans le rôle principal ? Lors de sa sortie, le long-métrage a connu un grand succès et a surtout frappé par son énorme twist final. Un twist étant un retournement de situation important qui oblige à reconsidérer tout le récit d'un autre œil. Votre félin serviteur avait d'ailleurs pris cet exemple, entre autres, dans cette ancienne Parenthèse abordant le véritable sens du mot "spoiler". 
Personne n'ignore en effet aujourd'hui que, dans cette histoire, le docteur Malcom Crowe est en fait... un fantôme. Mais à l'époque, bien futé était celui qui pouvait se vanter d'avoir vu le coup venir, malgré les indices bel et bien disséminés dans le film. 

J'ai récemment pu assister à une discussion, dans un podcast, où plusieurs débatteurs (dont trois scénaristes) soulignaient les incohérences et facilités du récit. En gros, il est reproché à Shyamalan, scénariste et réalisateur de ce long-métrage, d'avoir occulté ce qui posait problème et de ne pas avoir identifié ou résolu diverses incohérences. Prenons un exemple. Tout d'abord, un exemple qui fonctionne. Quand Malcom rejoint sa femme au restaurant, il est en retard et ne s'étonne donc pas qu'elle ne lui réponde pas, car il pense qu'elle boude. Ça, ça marche plutôt bien. Voyons maintenant une scène qui, en apparence, ne fonctionne pas. Quand Malcom attend le petit Cole (le garçon qui voit des fantômes) chez sa mère, en compagnie de celle-ci, là, il devrait s'étonner du fait que la dame ne lui adresse pas la parole. D'ailleurs, comment a-t-il fait pour arriver là ? Il aurait dû payer le taxi, frapper à la porte, se faire accueillir, entamer une discussion, or tout cela est impossible puisque seul Cole peut interagir avec lui. La démonstration est faite : si on les scrute attentivement, plusieurs scènes ne tiennent pas la route.

Eh bien le raisonnement ci-dessus est totalement faux. Il n'y a dans Sixième Sens ni ellipses douteuses ni incohérences fondamentales. C'est là une impression trompeuse laissée par une analyse superficielle. Si certains en viennent à une telle conclusion, c'est parce qu'ils ne tiennent pas compte du fait que Malcom est mort. L'on pourrait m'objecter que si, justement, ils en tiennent compte, c'est même d'ailleurs pour cela que la scène évoquée plus haut leur paraît impossible. Mais en réalité, ils ne tiennent pas compte de ce que cela implique. 
Malcom est un esprit. Il est sur un autre plan d'existence. Cela n'a aucun sens de penser qu'il mène une vie normale, même s'il ne "sait pas" qu'il est mort. Il ne prend pas le taxi ou le métro pour se rendre chez Cole, pas plus qu'il ne va travailler chaque jour. Et il ne prend pas de douche chez lui, pas plus qu'il ne rejoint sa femme dans le lit conjugal, car si cela arrivait, évidemment, il se rendrait compte que quelque chose cloche (si elle ne lui répond pas, si elle prend sa douche en même temps que lui et en le "traversant", etc.). 




Puisque Malcom est un fantôme, il convient d'accepter le fait qu'il a une existence fort différente de celle qu'il a pu mener quand il était en vie. Les lois qui s'appliquent ici sont plus proches de celles du rêve que de la logique cartésienne. Si Malcom ne se rend pas compte que la mère de Cole ne le voit pas, c'est parce qu'il n'a pas sonné chez elle, il ne lui a pas non plus tenu une conversation, il s'est matérialisé juste avant l'arrivée du petit garçon, mais en pensant avoir effectué le trajet et en étant persuadé qu'il a devisé avec Lynn, la jeune maman. Il ne ressent pas de ruptures ou d'incohérences, tout comme dans un rêve nous ne trouvons pas étrange une transformation subite de décor ou le fait qu'un personnage endosse tout à coup une autre identité. Nous sommes enrobés d'un parfum de normalité dans les rêves, même si nous nous déplaçons instantanément. Il n'est pas totalement absurde de supposer que ce même parfum, ce même sentiment apaisant de logique interne (non une réelle logique de notre point de vue cartésien de vivants, juste son parfum), vienne rassurer Malcom et l'empêcher de constater ce qu'il se refuse encore à voir.

Malcom, en être éthéré qu'il est devenu, erre dans des limbes dont nous ne connaissons rien. Il prend forme par moment, sans se douter de son état et avec la ferme impression de mener une vie normale qui pourtant n'existe plus. Il ne rentre pas dormir chez lui, ne va pas à son bureau, ne prend pas de repas, il passe d'une scène à l'autre, comme un... fantôme. Et sans notion du temps. 
Sans cet aspect crucial, ce ne serait de toute façon pas quelques scènes qui poseraient problème, mais l'ensemble de l'histoire. Pour qu'elle fonctionne, il est impératif de tenir compte du fait que Malcom est un esprit. Et qu'un pur esprit ne répond pas à la logique humaine.
Ainsi, Sixième Sens ne contient ni incohérences ni petits arrangements avec la logique, du moins si l'on prend réellement en compte l'état très exotique du personnage principal. L'honneur du sieur Shyamalan tout comme la qualité de sa plume sont ainsi saufs. De rien ! Prenez soin de vous !
Miaw !

Écho #96 : foutage de gueule
Par



On a déjà vu bien des abus en matière de prix pour ce qui est des figurines, mais là, on tient un record.

Ce truc immonde, de 9 cm de haut, est vendu... 160 euros !
C'est censé représenter Michel Vaillant et Steve Warson. Outre l'aspect dégueulasse et ridiculement petit, il faut savoir que cette merde est limitée à 200 exemplaires. Une manière très artificielle de justifier un prix délirant pour ce machin en métal. Difficile de toute façon d'imaginer que plus de vingt couillons vont se ruer sur ça.

Ce n'est pas parce qu'on est collectionneur qu'il faut acheter n'importe quoi sans faire preuve de discernement et accepter de se faire plumer. Il existe des figurines Michel Vaillant de 15 cm qui sont vendues dix fois moins cher (ça par exemple, vous le trouverez sans problème en occasion, état neuf, non déballé, pour 16 euros). Aucune raison de laisser des margoulins s'enrichir sur votre dos, surtout si c'est pour vous faire refourguer une saloperie qui se fondrait parfaitement dans le salon de votre arrière-grand-mère, entre une boule à neige et un vieux napperon. 

Et vous voulez savoir la meilleure ? Cet... "objet", conçu par Pixi pour le site 9ème store, est limité, sur ledit site, à 10 exemplaires par personne, car il serait apparemment "très demandé" ! Ah ben les gens vont être déçus de ne pouvoir mettre que 1600 balles pour avoir une poignée de jouets Kinder à la con...

Bref, on nous prend un peu pour des imbéciles.


L'image est ici très agrandie, l'ensemble, socle compris, ne dépasse pas 9 centimètres de haut.