Publié le
28.10.26
Par
Nolt
Ce fut un grand roman, un bon film, voyons maintenant cette nouvelle adaptation de Carrie en série TV.
Publié en 1974, Carrie est le premier roman de Stephen King. Il s'agit d'un récit âpre, dur, dans lequel on suit une adolescente, disgracieuse et empruntée, qui est à la fois harcelée dans son lycée et maltraitée par sa mère, une religieuse fondamentaliste. Innocente persécutée, la jeune fille va cependant développer des pouvoirs de télékinésie et s'en servir comme mécanisme de défense face à un monde qui la rejette et, pire, la dévore.
Sur bien des plans, le film de Brian de Palma était fidèle à cette histoire, aussi émouvante que terrifiante. La série TV, disponible sur Prime, va en revanche prendre de grandes libertés avec la trame originelle. Voyons cela en détail.
Tout d'abord, le récit est modernisé et se déroule de nos jours. Plutôt une bonne idée, histoire de ne pas se calquer sur le film et, surtout, d'intégrer les moyens de harcèlement modernes, avec en premier lieu les fameux et si nocifs "réseaux sociaux". Le casting n'échappe pas à une touche wokiste évidemment, mais bon, rien à voir évidemment avec un Sex Education. Ça reste supportable. En réalité, si vous ne connaissez pas le roman, ça reste même transparent. Direction et jeu d'acteur sont bons, certaines scènes très efficaces mais... très vite, on se rend compte que tout est très aseptisé.
Dans le roman, Carrie est une pauvre chose terrifiée, molle, informe. Son aspect et son attitude énervent même ceux qui veulent l'aider. Cet aspect n'est pratiquement pas repris dans la série (si ce n'est par une réflexion d'une prof). Summer H. Howell, qui incarne Carrie White, est au contraire intelligente, mignonne, souriante, ouverte. Cela change tout au niveau du personnage principal, beaucoup plus sympathique et politiquement correct. La mère de Carrie, interprétée ici par une Samantha Sloyan presque méconnaissable, est également très différente du personnage épouvantable du roman, au point qu'elle peut parfois générer une certaine sympathie, ou au moins de la compassion. Ce n'est pas forcément absurde comme approche, simplement, c'est beaucoup moins... sulfureux. Difficile de comprendre l'impact du roman, et le "décollage" de King à l'époque, si l'on aborde l'intrigue uniquement par cette version presque gentillette.
Autre point cette fois plus problématique, les premiers épisodes sont très "planplan". Tout se déroule de manière très prévisible, sans scène choc, sans véritable émotion. Même la scène des "premières règles", à l'école, semble terne à côté du séisme émotionnel qu'elle engendrait dans le roman. Attention, ce n'est pas nul ou inintéressant, c'est plutôt scolaire et sans ambition. Tout est très téléphoné, on devine le moindre rebondissement (même quand il ne figurait pas dans le récit originel), et rien ne vient gêner ou enthousiasmer le spectateur. Il faut en fait attendre la fin de l'épisode 4, et surtout l'épisode 5, pour que le rythme s'accélère et que l'on découvre une réelle tension, ou en tout cas des scènes un peu plus "jubilatoires".
Abordons maintenant un point qui peut déranger mais justifie clairement une série en plusieurs saisons : la multiplication des jeunes filles ayant un pouvoir (non, ce n'est pas un spoiler). King étant crédité comme producteur exécutif, l'on peut imaginer qu'il a au minimum validé l'idée, voire qu'il en est à l'origine. Cela permet en tout cas de raccrocher la série au mythe de La Tour Sombre, son grand-œuvre. L'ajout de cette "guilde" fait en effet penser à certains aspects de L'institut par exemple. Là encore, pourquoi pas, l'idée n'est pas forcément mauvaise, mais cela change radicalement le récit. Carrie n'est plus une victime tragique, isolée et désespérée. Par certains côtés, elle se rapproche même des personnages du film Chronicle. Et on en arrive au changement de nature même de ce que l'on nous raconte...
Carrie, à la base, est une histoire troublante, pathétique et incroyablement triste. Et King l'a inscrite à l'époque, volontairement, dans le registre de l'épouvante. Pas l'épouvante de bazar, celui dont on rigole de nos jours à Halloween, mais l'épouvante réelle, viscérale, qui dérange et bouscule. J'ai souvent répété, au fil de nombreux articles, que King n'était pas "le maître de l'horreur", comme les journalistes ont l'habitude de le dire, mais le maître de l'émotion. Parce qu'il parvient à installer des personnages épais, crédibles, habités, qui sont eux-mêmes les vecteurs de cette émotion. Et pour cela, King allait parfois très loin dans l'horreur, la vraie, pas celle des vampires et des démons, celle de la vie réelle, celle que l'on rencontre dans une cour d'école, à la maison ou au boulot. Et de cela, dans cette version de Carrie, il ne reste rien, si ce n'est des oripeaux faisant office de vague référence, et rien d'autres. Alors que la spécialité de King était d'aller remuer ce qui est sale, lourd et puant dans l'inconscient collectif, l'on a ici une version propre, lisse, ennuyeuse presque.
Oh, il y a du sang, accordons au moins cela à Mike Flanagan, créateur et showrunner du binz : Carrie, reine du bal, sera bien aspergée d'hémoglobine, mais même là, l'émotion était-elle à son comble ? A-t-on été pétrifiés, glacés ou simplement peinés ? Non. Pourquoi ? Parce que l'on a quitté le champ de l'épouvante. Cette série, qui n'est pas mauvaise en soi, est une série sur le harcèlement, avec une pointe de "super-pouvoirs". Elle ne retranscrit en rien le malaise profond qui saisissait le lecteur dans Carrie, et en cela, elle s'avère clairement une très mauvaise adaptation. Par contre, contrairement au film La Tour Sombre, qui réussissait l'exploit d'échouer dans tous les domaines, c'est une série plutôt bien fichue, agréable à regarder et qui introduit un concept suffisamment fort pour prétendre à une suite.
Autrement dit, si vous attendiez une adaptation "coup de poing" du roman, avec un ton très sombre et un brin d'audace, clairement, vous pouvez passer votre chemin. On n'y est pas du tout. Par contre, si une adaptation moderne et (très) libre attise votre curiosité et que vous ne recherchez pas spécialement à être surpris ou ému, alors, oui, cette version ronronnera très bien entre un Marvel et un téléfilm de TF1.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
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Publié le
24.10.26
Par
Virgul
Nous vous avions parlé, en décembre 2025 (cf. cet Écho), du gros ratage de Casterman/Moulinsart dans le choix de maquette de l'édition "Journal de Tintin" de l'album L'Affaire Tournesol. En septembre dernier, nous étions revenus sur le sujet dans cet UMAC's Digest, en supposant que l'éditeur opterait pour une solution bâtarde : la réduction des planches à l'italienne. Eh bien, c'est exactement ce qui s'est passé.
L'album, seconde version, est donc disponible. Plutôt que d'opter pour l'élégante solution des pages qui se déplient (ce qui est évidemment plus complexe et coûteux), les planches concernées sont donc drastiquement réduites pour tenir sur une page classique (voir le comparatif ci-dessous, montrant les deux versions de la même planche). Le format n'est pas trop contraignant, ça reste lisible (cette fois !), le problème vient surtout du fait que ce n'est absolument pas pratique à lire. Là encore, l'on a l'impression que l'on privilégie le côté "vite expédié" plutôt que le confort de lecture et une belle finition.
Mais bon, ce n'est pas comme si on était surpris, les ayants droit gérant l'héritage d'Hergé nous ayant habitués à nous faire les poches sans forcément se soucier de la qualité ou de la pertinence de ce qu'ils publient (cf. cet article).
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| La même planche, tournée dans tous les sens par le pauvre stagiaire laissé à l'abandon. |
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| Pas encore aussi con que les manga en français publiés dans le sens de lecture japonais, mais on s'en rapproche. |
Publié le
18.10.26
Par
Nolt
L'art de la narration repose sur de nombreux effets techniques, pour certains bien connus, voici cinq manières très différentes de maintenir le lectorat sous tension et de le surprendre.
Attention : ce qui suit contient des éléments révélant tout ou partie de l'intrigue des œuvres dont il est question.
1. X-Factor : un bébé... surprenant !
Procédé : la rupture
Peter David a signé, il y a maintenant quelques années, un excellent run sur Madrox et sa suite, X-Factor. Dans cette longue saga, l'auteur a asséné un énorme coup de massue en mettant en place une naissance bien particulière. À l'époque, Cyrène (Theresa "Terry" Cassidy) attend un enfant de Madrox (rappelons que ce dernier a le pouvoir de créer des doubles de lui-même, doubles qu'il réabsorbe ensuite, en profitant de leurs expériences, de leurs informations, etc.). Madrox accepte d'épouser Terry alors que celle-ci vient juste d'accoucher. L'ambiance est détendue, émouvante même lorsqu'ils décident d'appeler leur enfant Sean, en mémoire du défunt père de Terry. L'heureux événement apaise toute l'équipe, réunie pour l'occasion à la maternité. Et, quand Madrox prend son fils dans ses bras pour la première fois... il l'absorbe involontairement !
Il s'avère en fait que c'est un double qui avait couché avec Theresa (Jamie n'en savait rien car il était ivre ce soir-là et, ayant absorbé ensuite le double, il en avait les souvenirs). Le bébé n'est donc pas vraiment humain (et s'est évaporé !), ce qui n'a pas empêché sa mère de nourrir des sentiments à son égard pendant de longs mois. Une sorte de méga fausse couche en quelque sorte.
Choc, larmes, hystérie, Terry brise l'un des doigts de son ex "futur" mari et lui demande de partir. Inutile de dire que la suite sera très dure à gérer pour James et son équipe...
En France, l'histoire a été publiée dans Astonishing X-Men.
On assiste ici à un effet de rupture particulièrement bien amené. Alors que Peter David met le lecteur en confiance et qu'il installe une ambiance paisible et joyeuse, l'histoire bascule subitement dans le drame. Pour réussir un tel coup, il faut non seulement avancer masqué mais également pouvoir disposer de personnages crédibles et humains, que le scénariste étoffe sur le long terme. Sans eux et le nécessaire attachement que le lecteur éprouve pour ces héros familiers, l'effet tombe à plat. C'est peu de dire qu'ici, il est parfaitement réussi et illustre une grande maîtrise narrative. Évidemment, il n'est pas conçu pour être répété régulièrement, ne serait-ce qu'en raison de la lente mise en place qu'il nécessite.
2. Walking Dead : le grand ménage
Procédé : l'élimination
La série horrifique de Robert Kirkman fut sans doute l'une des plus réussies jusqu'aux environs du numéro #60, avant de progressivement se transformer en gros ratage inintéressant (cf. cet article). À l'approche du numéro #50 (dans le #48 précisément), l'auteur a tourné définitivement la page de la fameuse prison, refuge dans lequel vivait, depuis un certain temps, le petit groupe de survivants. La transition ne se fait pas sans casse puisque de nombreux protagonistes se font massacrer lors d'un assaut mêlant zombies et membres d'un groupe rival.
À ce moment, la série change complètement d'orientation avec l'arrivée de nouvelles têtes et la mise en place de nouvelles intrigues (qui se sont révélées malheureusement poussives et répétitives).
C'est un peu ici d'arme de destruction massive du scénariste dont il est question. Massacre en règle et grand spectacle qui permettent bien sûr de tirer un trait sur un certain immobilisme mais aussi de tenir l'une des promesses les plus importantes (à l'époque) de Kirkman, à savoir le fait qu'aucun des personnages n'est à l'abri dans Walking Dead, même les plus importants. Rien de mieux pour tenir en haleine des lecteurs habitués, dans les séries mainstream, à des résurrections et fausses morts en tout genre.
La péripétie est de taille et permet, en plus de faire avancer le récit, de renforcer le climat de confiance entre lecteur et auteur, ce dernier montrant qu'il n'hésite pas à prendre des risques avec son propre univers. Là encore, impossible d'employer cette technique à tort et à travers. D'ailleurs, elle ressemble fortement à la rupture évoquée dans le premier cas, si ce n'est une différence d'intensité et un aspect irrémédiable plus prononcé encore. L'effet, massif, peut générer de l'enthousiasme autant qu'il peut dérouter le lecteur. Dans cette série, ce n'est toutefois pas l'effet en lui-même qui a été fatal à la qualité globale du récit, mais la gestion des intrigues suivantes.
3. Preacher : toujours plus trash
Procédé : l'intensification
Garth Ennis (cf. cette rétrospective) est connu pour manier assez habilement le trash et la démesure. Ses livres sont hantés par une galerie de personnages tous plus pervers et ignobles les uns que les autres. Les scènes choc, où violence et sexe sont très présents, ne manquent pas. Dans Preacher notamment, l'auteur s'amuse à faire durer le suspense sur les pratiques très... spéciales d'un industriel régnant sur une petite bourgade américaine (cf. le tome Salvation). On s'attend à quelque chose de gratiné, mais la découverte de ce type et de ses ébats sexuels avec une sorte d'ersatz de poupée gonflable à base de morceaux de viande reste tout de même choquante. Le dégoût est à peine atténué par un second degré appuyé et une mise en scène de vieux briscard.
Avec Ennis, la surenchère est permanente. Cela demande une bonne dose d'imagination et de solides histoires. Car, là où certains pourraient se contenter de l'outrance et de la démesure, le scénariste parvient à mettre son sens de la transgression au service d'un propos souvent bien plus intelligent qu'il n'y paraît (cf. The Boys ou encore La Pro).
Ces coups de théâtre à répétition, allant de l'horreur pure au burlesque, sont presque devenus la marque de fabrique de l'auteur. Refusant politiquement correct et conventions, Ennis ne ménage ni ses efforts ni ses lecteurs, parvenant ainsi à imprimer un rythme frénétique à des révélations toujours sulfureuses et pourtant bien souvent surprenantes. Le lecteur en a pour son argent mais ne nous méprenons pas, si une forme aussi brutale peut tenir le coup sur la longueur, c'est grâce avant tout à un fond irréprochable et travaillé. Ce n'est pas parce que certains effets sont lourdingues que cela fonctionne, c'est parce que ce qu'il y a autour est particulièrement futé.
4. Identity Crisis : whodunit
Procédé : la mécanique parfaitement réglée
Après la rupture, la bombe atomique et les petits chocs en rafale, voici un autre type de coup de théâtre, plus classique puisque se basant sur les principes de la traditionnelle enquête policière.
Identity Crisis, dont le scénario est écrit par Brad Meltzer, est le parfait exemple du polar bien mené, avec crime horrible, enquête à rebondissements, fausses pistes et final permettant de démasquer un coupable inattendu. Le choc ne provient donc pas d'une rupture dans l'ambiance ou l'état d'esprit des personnages, ni de scènes monstrueuses, mais bien de la conclusion d'un habile jeu de piste.
Si la recette est classique, son application n'en reste pas moins délicate. L'auteur se doit de semer quelques indices, de bien doser la progression vers la résolution du mystère, tout en s'attachant à rendre la conclusion crédible et les motivations des personnages cohérentes. L'idéal étant que le lecteur ait l'impression qu'il possédait depuis le départ des éléments lui permettant de résoudre l'intrigue sans que cela ne soit dans les faits réellement possible. L'environnement super-héroïque permet en plus d'allier les codes du polar à ceux des justiciers costumés, un mélange plutôt sympathique.
Le whodunit (littéralement "who done it ?", ou "qui a fait ça ?", sous-entendu qui a commis le crime) est le ressort des conteurs habitués aux constructions logiques imparables et aux faux-semblants. Néanmoins, contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est sans doute le coup de théâtre qui pardonne le moins le manque de rigueur. Une faille dans la mise en place, et tout s'effondre prématurément. Chaque personnage, chaque indice, chaque scène importante doivent être parfaitement amenés et devenir les rouages d'une mécanique implacable.
5. Spider-Man : éternel surplace...
Procédé : l'effacement
Tout le monde se souvient de One More Day et de sa désastreuse conclusion. Pour sauver sa vieille tante à l'article de la mort, Peter Parker passe un pacte avec Méphisto. Il sacrifie ainsi sa femme et, dans un acte d'un incroyable égoïsme, s'achète une bonne conscience au prix fort. L'histoire, si elle est écrite par J.M. Straczynski après un run exceptionnel, est surtout due à l'époque à l'équipe dirigeante Marvel, Quesada en tête, qui souhaite "rajeunir le personnage".
Ce coup de théâtre est le pire qui soit puisqu'il est perpétré au nom de basses raisons éditoriales, et non pour le bien du récit en lui-même. Pour attirer un potentiel et bien hypothétique nouveau lectorat, le mariage de Peter et Mary Jane est annulé, mais pire encore, l'identité du Tisseur redevient secrète, ses nouveaux pouvoirs passent à la trappe et le quasi trentenaire retrouve une psychologie adolescente datant de 1962.
Narrativement, c'est le pire des choix possibles puisqu'il s'agit, ni plus ni moins, du célèbre syndrome du cauchemar. Le personnage se réveille, il annonce au lecteur dépité que tout n'était qu'un mauvais rêve, et l'auteur (ou l'éditeur dans ce cas, Straczynski ayant largement désavoué le procédé) a ainsi l'illusion d'avoir fait son travail alors qu'il se contente de tomber dans la facilité. Une facilité dramatique puisqu'elle décrédibilise complètement les événements passés et amène le lecteur à la désagréable - mais justifiée - conclusion d'avoir été pris pour un jambon.
Le coup de théâtre est ici totalement artificiel puisqu'il viole toutes les lois tacites de l'écriture, tout en brisant le fragile rapport qui lie auteur et lecteur. Toutefois, puisqu'il est pratiqué sans vergogne, autant le signaler. Ses effets sont énormes, mais d'ordre finalement plus médiatique que littéraire. L'éditeur, si important dans son rôle de cadre, dépasse ici les limites de sa fonction et peut, par cette ingérence malhabile, précipiter le destin d'une série. Effacer d'un coup de baguette même pas magique ce qui a compté pour le lecteur n'est jamais une bonne idée.
Voilà pour ce petit tour d'horizon des bonnes ou mauvaises surprises et des différentes approches sur lesquelles elles reposent.
Évidemment, tout n'est pas aussi simple que ce rapide listing pourrait le laisser croire. De nombreux effets narratifs spectaculaires reposent sur une construction de longue haleine ou, en partie, sur les moments d'accalmie n'ayant, en apparence, pas de rapport direct avec eux.
Quoi qu'il en soit, ces moments extrêmes, qu'ils soient drôles ou émouvants, ont une importance particulière puisqu'ils s'impriment durablement dans l'esprit des lecteurs et finissent par devenir les symboles d'une époque, d'un style ou d'impératifs n'ayant que peu de rapport avec la création artistique. Et puis, avouons-le, ces coups de théâtre sont un peu ce que nous recherchons dans les comics ou plus généralement les livres. Du sens, sans doute, mais surtout des émotions. Fortes si possible.
Publié le
17.10.26
Par
Nolt
Le héros Marvel possède, on le sait bien, un côté humain qui rend son aspect "civil" aussi important, sinon plus, que son alter ego costumé. Mais qu’en est-il des relations amoureuses au sein du Marvelverse ? Peut-on être heureux en couple sur la terre 616 ?
Si l’on prend pour exemple le personnage le plus emblématique de l’éditeur, autrement dit ce bon vieux Spidey, le côté "romantisme et vie de famille" semble bien mal engagé. En effet, l’une des premières petites amies de Peter Parker, Gwen Stacy, succombe après avoir été jetée du haut d’un pont par le Bouffon Vert (cf. Spider-Man Blue). Plus tard, lorsque Peter demande Mary Jane en mariage, celle-ci refuse, prétextant préférer une vie volage et sans attache. Enfin, plus récemment, l’on sait bien que MJ a été priée, par Méphisto (sous l'impulsion de Quesada, cf. One More Day) d’aller voir ailleurs si l’air y était plus frais.
Au final, Spider-Man reste prisonnier de ses origines et du prototype de l’ado malchanceux.
Mais il existe d’autres figures importantes qui, elles aussi, semblent être vouées à un destin tragique. Daredevil notamment passe son temps à voir ses petites amies se faire occire sous son nez. Pire encore, Karen Page, avant d’être assassinée (dans une église, détail hautement symbolique, cf. cet article) par Bullseye, va subir une descente aux enfers qui la mènera à sombrer dans l’alcool, à tourner des films porno et, histoire de terminer sur une note joyeuse, les scénaristes lui refileront également le SIDA.
Là, déjà, si vous êtes une fille et que vous voyez un mec avec un masque s’intéresser à vous, vous devriez vous méfier un peu...
Certains héros sont, presque par nature, voués à la solitude. Ainsi, l’on voit mal le Punisher (cf. par exemple l'excellent run de Garth Ennis) avoir une vie de famille. En même temps, c’est l’assassinat de son épouse et de ses enfants qui a fait de lui ce qu’il est, presque comme s’il fallait se détacher de liens affectifs stables et forts pour accéder au statut de super-héros ou d’aventurier-baroudeur.
Sentry (cf. cette Parenthèse de Virgul) est marié mais il est tellement instable psychologiquement qu’il a demandé un temps à être enfermé au Raft car il était persuadé d’avoir assassiné… sa propre femme ! Lorsque le héros est suffisamment puissant pour protéger ses proches, le danger vient de lui.
Hulk, cette grosse brute verte, a un cœur et s’est même trouvé une épouse et une reine sur Sakaar (cf. Planet Hulk). Malheureusement, la donzelle se fait atomiser suite à l’explosion du vaisseau dans lequel le terrien était arrivé. Indirectement, il est responsable de sa mort.
Une sorte d’atroce négation du couple commence à se dessiner.
Steve Rogers, alias Captain America, se fait assassiner par Sharon Carter, sa petite amie ! Bien entendue, celle-ci est sous une influence hypnotique, mais tout de même, la valeur symbolique est là : un héros attaché à une femme est voué à la mort, il faut donc éliminer l’une ou l’autre partie.
Le cas d’Iron Man est assez parlant également puisqu’il s’agit ici presque d’une tactique d’évitement. Dans un passé lointain, Stark met de côté son amour pour Pepper Potts et se sacrifie au profit de son ami Happy Hogan. L’homme va également multiplier les conquêtes d’un soir – et accessoirement devenir alcoolique, cf. Demon in a Bottle – afin de décourager toute candidate potentielle au "grand amour". Enfermé dans son armure comme dans une tour, Stark fait passer devoir et travail avant vie personnelle.
Existe-t-il, dans toute cette négation affective, des exceptions ?
Oui, heureusement. Mais elles sont loin d’être des modèles de perfection. Prenons le couple ultime, LA famille du Marvelverse : Reed et Susan Richards des Fantastic Four. Ils sont ensemble depuis des lustres, ils ont des enfants, une relation durable… cela ne les empêche pas, pendant la guerre civile, de connaître une grave crise conjugale. D’une manière générale, le détachement de Reed et sa passion forcenée pour la science a tendance à l’éloigner de son épouse. Délaissée, celle-ci entretient une relation ambiguë et mal dissimulée avec Namor. Sous un vernis apaisant se cache finalement presque un avertissement : "regardez ! il est impossible de s’aimer vraiment !" semblent hurler, inconsciemment ou non, les scénaristes.
Il y a quelques années, nous avons vu le couple Luke Cage/Jessica Jones se former. Mais à quel prix ? Jones (cf. cet article), à l’époque, collectionne les aventures sans lendemain et a également un sérieux penchant pour… la fête dirons-nous pudiquement. Elle sort un temps avec Scott Lang (qui se fera pulvériser lors de House of M) avant de finalement entreprendre une relation plus sérieuse avec Cage, relation qui, très vite, à l’occasion de Civil War, va prendre un tournant cruel, Jessica s’enfuyant avec son bébé vers le Canada pendant que Luke reste défendre ses idées et foutre en l’air son couple. Plus tard, une passe d’armes a lieu entre les deux "tourtereaux", Jessica ayant décidé de s’enregistrer auprès des autorités afin d’en finir avec la vie de fugitif qui ne convient guère, il est vrai, à l’enfant dont elle a la charge.
Éternels célibataires, couples au bord de la rupture, assassinats et coups du sort, tout semble nier aux héros le droit à l’amour. Et lorsque ce ne sont pas des clones qui viennent troubler le jeu, c’est le destin ou le diable en personne qui s’en mêlent.
Faut-il y voir un parallèle avec le vœu de célibat des prêtres ? Le héros, voué qu’il est à sauver la vie d’autrui, se devrait alors de ne pas être accaparé par une vie amoureuse "normale" ? Car le mythe de l’identification au personnage (cf. cet article) ne tient qu’un temps. Les lecteurs grandissent et il n’est pas spécialement plus intéressant, pour un éditeur, d’aller vers les plus jeunes (moins fortunés) plutôt que d’accorder à son lectorat historique le droit à l’évolution. Il y a donc quelque chose de plus profond, de plus caché, dans ces échecs à répétition.
Faut-il y voir une simple dramatisation d’auteur, un tour de passe-passe en quelque sorte ? Ou plus encore ? N’y a-t-il pas, dans cette souffrance, cette solitude, cette totale impossibilité de construire, une mise en abîme de nos propres échecs, de cette fascination de l’ego pour l’absolu et son caractère irréalisable ?
C’est là encore, peut-être, donner trop de sens à de simples comics.
Mais c’est aussi, sans aucun doute, une manière de montrer qu’en grattant un peu le papier, surgissent bien souvent des éléments inattendus, teintés de sang, de larmes et de talent.
If we'd go again
All the way from the start,
I would try to change
The things that killed our love.
Still Loving You, Scorpions
Peter Parker, sous la plume de Jeph Loeb.
— Quand on perd quelqu'un, on vous dit de tourner la page et de continuer à vivre. Que c'est ce qu'elle voudrait. Ça me fait sourire. Pourquoi est-ce que je voudrais t'oublier ? Oublier ta façon de boire ton soda. Tes cheveux dans le vent. Bonjour Gwen... Ma mutine Valentine.
— Quand on perd quelqu'un, on vous dit de tourner la page et de continuer à vivre. Que c'est ce qu'elle voudrait. Ça me fait sourire. Pourquoi est-ce que je voudrais t'oublier ? Oublier ta façon de boire ton soda. Tes cheveux dans le vent. Bonjour Gwen... Ma mutine Valentine.
Publié le
17.10.26
Par
Nolt
Nous abordons aujourd'hui un élément plus logique que technique, mais le nombre de lecteurs voire même d'auteurs qui ont du mal avec ce qui est pourtant la base de la fiction nous incite à ne pas faire l'économie de l'évidence.
Le sujet avait déjà été abordé dans cet article, revenant sur les maladresses techniques de la saison 7 de GoT, mais il semble constituer, encore à l'heure actuelle, une telle pierre d'achoppement que clarifier ce point, avant de passer à des considérations plus complexes, semble nécessaire.
Je vais commencer par faire une distinction claire entre réalisme et vraisemblance, et même entre deux formes de réalisme.
Lorsque j'évoquerai dans la suite de ce texte le "réalisme" d'une histoire, je ne parlerai pas d'un réalisme documentaire (encore moins du réalisme philosophique) mais d'un réalisme physique, lié aux lois de l'univers décrit.
Voyons cela en détail.
Ce que j'appelle le réalisme documentaire est en quelque sorte le "vrai" ou ce qui apparaît en tout cas comme la recherche ou la prétention du "vrai". Par exemple, un magazine de vulgarisation scientifique va vous expliquer ce qu'est un trou noir en faisant preuve de réalisme documentaire. C'est normal, c'est ce que l'on attend d'une telle publication : une certaine rigueur rendant compte de l'état des connaissances à l'instant t.
Dans une fiction, ce n'est évidemment pas le but. Un auteur va toujours effectuer des recherches plus ou moins poussées sur les domaines qu'il souhaite aborder, mais il n'est pas tenu à ce type de réalisme. Ce n'est pas un scientifique, il peut commettre des erreurs, et de toute façon, son but n'est pas de vous transmettre un savoir (ce n'est pas en tout cas son but premier).
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| Même moi, je suis soumis à des règles. |
Lorsque l'on se plonge dans un univers fantastique (Star Wars, Harry Potter, Dracula, Walking Dead, Batman, peu importe), l'auteur peut définir un élément fantastique comme "réel" dans l'univers qu'il décrit. C'est là qu'intervient ce que l'on appelle, avec un brin de poésie ou de suffisance, la "suspension d'incrédulité". C'est-à-dire que l'auteur vous affirme que l'eau ne mouille pas ou que les oranges sont bleues, et vous, vous faites semblant d'y croire, au moins pour un temps.
C'est une sorte de pacte tacite, même inconscient la plupart du temps.
Mais, comme un contrat de vente, ou d'assurance, il n'engage les deux parties que pour ce qu'il décrit. Il ne permet pas d'aller au-delà. Si dans Game of Thrones, on admet que la magie, les dragons et les Marcheurs Blancs existent, cela ne permet pas aux personnages de franchir des distances phénoménales en un claquement de doigt. Dans Dracula, les vampires existent, mais se déplacer de la Transylvanie à Londres prend du temps. Beaucoup de temps. Le fait que le genre du récit soit fantastique ne permet pas de violer impunément les règles physiques du monde décrit.
Dans Walking Dead, les zombies existent, mais si les personnages ne se nourrissent plus, ils meurent. L'élément fantastique du récit (les zombies) ne dispense pas les personnages des besoins élémentaires induits par la physique de l'univers décrit.
Un récit doit donc toujours être réaliste, au sens qu'il ne peut pas violer ses règles physiques propres. Sauf si l'auteur l'explique, bien entendu. Dans Walking Dead, un personnage ne peut pas aller de New York à Houston, en vélo, en vingt minutes. Si l'auteur intègre dans son récit, en plus des zombies, un système de téléportation, alors OK, les distances ne sont plus un problème. Mais, sans cela, les zombies ne rendent pas les vélos plus rapides.
Si ça vous semble évident, tant mieux, vous êtes normalement structuré intellectuellement (parce que l'on parle ici plus de logique basique que de technique narrative), mais je vous assure que pour beaucoup, ça n'a rien d'évident, l'argument des béotiens à l'époque de la saison 7 de GoT étant "bah, il y a des dragons, de la magie, et c'est les distances qui vous posent problème ? bwahaha !". Ben oui, car la magie et les dragons ne violent pas les règles physiques de l'univers décrit par l'auteur, les distances, si.
Voyons maintenant la vraisemblance. Il s'agit d'une distinction toute personnelle, mais je la pense importante.
Comme nous l'avons vu, le réalisme, dans le cas d'une fiction, c'est le respect indispensable des lois physiques du monde décrit. Cela permet par exemple d'avoir des personnages qui volent (Superman) mais pas des cyclistes qui se déplacent de Brest à Strasbourg en cinq minutes (sauf, encore une fois, si l'auteur le décide et l'explique).
La vraisemblance n'est pas corrélée aux lois physiques du monde décrit mais à la logique comportementale des personnages. C'est, du coup, un peu plus subtil.
Imaginez un personnage timide, anxieux, très introverti, qui rase les murs, est un perpétuel angoissé et a des sueurs froides à la simple idée de demander une baguette dans une boulangerie. Ce personnage est décrit comme chétif, complexé, malmené par ses collègues, ses voisins, etc.
Maintenant, imaginez une scène dans laquelle ce personnage, dans la rue, croise une jeune femme qui est agressée par trois voyous. De beaux bestiaux hein, des golgoths massifs, avec de sales gueules, des poings américains, des tatouages "j'enkule la polisse" reflétant à la fois leur philosophie et leur connaissance approximative de la grammaire.
Si le personnage introverti a pour réflexe premier d'aller défendre la jeune femme, en défiant les brutes, ce n'est pas une réaction vraisemblable.
Ce n'est pas impossible sur le plan de la physique de l'univers décrit (c'est donc "réaliste") mais ce n'est pas perçu, par le lecteur, comme logique. Pour une bonne raison : la logique comportementale du personnage, installée par l'auteur, a été brisée.
Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'une telle scène est impossible. Un personnage banal peut se révéler héroïque et se dépasser. Mais, dans une histoire racontant ce genre de transformation, la transformation est amenée de manière logique (en amont) ou expliquée après coup (en aval). On ne passe pas d'un état à un autre (couard/héros) sans justification, que cette justification intervienne avant l'action ou après.
Dans un récit, quand les personnages agissent de manière surprenante, ou contre leur "nature", il est indispensable d'expliquer (plus ou moins rapidement) pourquoi. Sans cela, la crédibilité de l'ensemble de l'histoire s'effondre.
Attention, à ce stade, il convient de bien comprendre une chose essentielle. Un personnage peut évoluer et changer, même radicalement, même brusquement. Tout est possible en fait. Mais ce n'est possible que si l'on prend en compte la logique comportementale des personnages. Il faut expliquer pourquoi un type banal devient un serial killer ou pourquoi un personnage, subitement, se suicide.
Prenons justement ce dernier exemple.
Dans le film Polisse (je prends volontairement un film techniquement bien fichu), réalisé par Maïwenn, Marina Foïs, qui joue une flic, Iris, se suicide (ce n'est pas un spoiler, le film n'est pas basé sur ça, si vous avez envie de pleurnicher quand même, allez lire cette Parenthèse). Elle se suicide d'une manière très brutale et inattendue. Mais la scène est tout à fait cohérente avec ce que l'on sait d'Iris et ce qu'elle traverse. Ce n'est pas invraisemblable, parce que l'on sait, à ce moment-là, tout ce qu'elle trimballe de dur, de sombre, d'insoutenable.
Si l'on résume, en partant de cette scène :
- le réalisme, c'est : je me jette de la fenêtre d'un immeuble, je me tue en arrivant en bas (lois physiques respectées)
- la vraisemblance, c'est : les spectateurs, même s'ils sont surpris et choqués, comprennent ma motivation par rapport à ce que je vis
- et le genre, c'est : même dans un monde ou les vampires ou la magie existent, si je me jette par la fenêtre, ça se termine mal, parce que les lois de la physique de l'univers décrit ne suppriment pas l'attraction et ses conséquences.
Il reste encore une précision très importante à apporter (parce qu'on les connaît, les génies qui vont venir chialer que les règles c'est contraignant, blablabla). Ce ne sont pas des règles. Ou du moins, elles ne vous limitent pas (tout comme les accords ne limitent pas le musicien). Vous pouvez faire ce que vous voulez en tant qu'auteur. À partir du moment où vous le faites bien et demeurez compréhensibles.
Si vous voulez qu'un personnage saute de la fenêtre d'un immeuble de dix étages et s'en sorte, c'est possible. Démerdez-vous pour trouver comment et faire en sorte que le lecteur ou le spectateur y croit. Et il est tout à fait possible que le personnage introverti évoqué au début de cet article devienne un guerrier, un conquérant, une légende.
Le réalisme et la vraisemblance ne vous limitent pas. Vous pouvez tout faire. Littéralement tout.
Par contre, vous ne pouvez pas faire l'économie d'un véritable travail, permettant d'installer vos personnages, de préparer vos rebondissements à coups d'effets bien placés, de surprendre tout en étant compréhensible.
Encore une fois, la technique (ou la logique et le respect des règles de son propre univers dans ce cas) n'influe en rien sur le fond du récit. Juste sur sa justesse (comme l'on parle de notes justes en musique), donc son efficacité. Pas sa qualité. Sa justesse et sa justesse seule.
En tant qu'auteur, l'on peut tout faire, mais l'on ne peut pas faire n'importe quoi.
Si ça vous semble contradictoire, relisez ce qui précède.































