Publié le
15.5.26
Par
Vance
Aujourd'hui, nous allons vous parler d'un petit roman sorti en France en 2022 qui a fait une razzia sur les prix littéraires dédiés à la SF et aux genres apparentés, rédigé par un auteur aimant se dissimuler sous de nombreux pseudonymes. Il nous fallait y voir de plus près et retrouver avec plaisir un ouvrage de l'excellente maison d'édition L'Atalante, qui a toujours su soigner ses lecteurs.
L'action se déroule à Macon, en 1922. Mais Macon en Géorgie, donc sans circonflexe. Et la Géorgie américaine, faut-il le préciser.
En 1915, le film Naissance d’une nation avait ensorcelé l’Amérique et gonflé les rangs du Ku Klux Klan, qui depuis s’abreuvait aux pensées les plus sombres des Blancs. À travers le pays, le Klan semait la terreur et se déchaînait sur les anciens esclaves, déterminé à faire régner l’enfer sur Terre.
Cependant, les membres du KKK ne sont pas immortels. Sur leur chemin se dressent alors Maryse Boudreaux et ses compagnes de résistance : une tireuse d’élite à la langue bien pendue et une Harlem Hellfighter. Armées de fusils, de bombes et d’une épée imprégnée de magie ancestrale, elles chassent ceux qui les traquent et renvoient les démons du Klan tout droit dans les dimensions infernales tandis qu’un complot effroyable se trame à Macon et que la guerre contre le mal est sur le point de s’embraser.
Le roman s'avère habile, malin, enlevé, doté de personnages forts, habité par cette constante revendication liée aux injustices ségrégationnistes et esclavagistes, qui voit une héroïne pleine de doutes, et son équipe de "shouters" et de "monster hunters" haute en couleurs, foncer vers leur destin : d'un choix crucial dépendra l'avenir d'un monde qui ne lui a procuré que souffrance et désir de vengeance. Une sorte d'éloge fantasmagorique à la Résistance sous toutes ses formes.
Et qu'elle est noire.
Pour le coup, sur la fin, c'est à Lovecraft qu'on pense, avec ces déités indicibles vivant sur d'autres plans et se nourrissant avidement des émotions humaines. Après tout, Maryse et les investigateurs lovecraftiens sont contemporains, sévissant au cœur des années 20. Et Macon n'est pas si loin de Providence...
Auréolé de nombreuses récompenses, dont le prestigieux Nebula, nommé pour le Hugo, on peut néanmoins se demander ce qui en a fait le meilleur roman de SF de 2021. Quoique dense et parfois épique, on est loin des grandes sagas cosmiques, des planet operas et d'autres épopées intergalactiques questionnant la conscience humaine. Toutefois, le travail sur l'écriture (et la traduction qui va avec) en font un objet aussi littéraire que populaire, qu'on parvient sans peine à illustrer dans sa tête en suscitant de nombreuses séquences de nos films préférés.
Une SF joyeuse et décomplexée, qui flirte constamment avec la dark fantasy et s'appuie sur des valeurs solides, s'avérant ainsi plus riche qu'elle n'en a l'air. Sur un thème similaire, mais moins développé, on pourra essayer le comic book Strange Fruit de Mark Waid & J. G. Jones.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
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Publié le
14.5.26
Par
Nolt
Gros plan sur une série signée Bendis et intitulée Scarlet.
Scarlet est une jeune fille banale, ayant vécu une enfance et une adolescence heureuses, sans heurts. Un jour pourtant, sa vie bascule. Un simple contrôle de police qui tourne mal et la tragédie se noue. Le petit ami de Scarlet est tué, elle-même est gravement blessée...
Lorsqu'elle se réveille, elle se rend compte que les flics corrompus qui les ont agressés sont considérés comme des héros, que les médias ont déformé les faits et que tout le monde semble s'en accommoder.
Une question, lancinante, commence alors à travailler Scarlet : pourquoi ? Comment le monde en est-il arrivé là ? Comment peut-on accepter une telle injustice ?
Mais bientôt, la jeune fille se rendra compte que l'important n'est pas de savoir pourquoi le monde est tel qu'il est, mais ce qu'elle compte faire, elle, pour ne plus être une simple spectatrice. La réponse s'impose d'elle-même... plus de compromis. À la place, une révolution !
Le fameux tandem Brian Michael Bendis, au scénario, et Alex Maleev, au dessin, est de nouveau réuni. Ils avaient fait des merveilles sur Daredevil (cf. ce dossier), avaient ensuite signé un décevant Halo, mais avec Scarlet, pas de souci, les deux compères sont en pleine forme.
Ce récit a été publié en VF en 2012 par Panini, ce qui nous permet de commencer tout de suite par leurs conneries habituelles, que l'on retrouve dès le petit texte d'introduction. Tout d'abord, un parallèle est fait avec la chanson Revolution des Beatles, ce qui est plutôt bien vu, sauf que celle-ci est mal traduite. Avec les paroles originales, l'on comprend sans peine que le chanteur souhaite changer le monde, mais sans violence. Malheureusement, dans la transposition française qui en est faite, revolution est bien traduit par "révolution" mais destruction est traduit par... "révolution" également. Du coup, ça n'a plus aucun sens, le type a l'air d'être pour la révolution, mais quand il entend le mot "révolution" (au lieu de "destruction"), il dit qu'il ne faut pas compter sur lui et ressemble du coup à une girouette. Et pour bien faire, il manque ensuite un mot dans une phrase ("la série que vous apprêtez à lire").
Y a pas à dire, ça commence fort.
Tournons-nous maintenant vers le récit proprement dit. L'ambiance se rapproche des polars de Bendis (cf. le dossier cité plus haut), avec un petit côté politique, voire sulfureux, en plus.
D'une certaine manière, l'on peut faire un parallèle avec Kill your boyfriend pour le côté rébellion et lutte armée, mais là où Morrison n'offrait que du vide, des personnages aussi stupides qu'agaçants et des meurtres gratuits, Bendis parvient à construire une histoire sensée, reposant essentiellement sur le personnage principal, parfaitement mis en scène dès les premières planches.
Le procédé utilisé par Bendis est d'ailleurs à souligner. Scarlet s'adresse en effet directement au lecteur, un peu comme dans un reportage. Cela peut décontenancer au début, mais s'avère très efficace sur le long terme, la voix de Scarlet devenant une sorte de guide dénonçant l'illusion et la facilité. L'on a un exemple concret dès les premières pages où les images, très violentes, donnent immédiatement une mauvaise impression sur le personnage, impression qui va vite s'amoindrir puis disparaître grâce à un discours posé et non dénué d'humour.
Autre technique habilement employée par les auteurs ; une série de cases, avec simplement une petite légende, permettant de résumer rapidement les grandes étapes de la vie de Scarlet. Un peu comme si elle-même faisait le point à l'aide de moments émotionnellement chargés. C'est parfaitement réussi d'un point de vue narratif. Non seulement l'on évite ainsi une laborieuse exposition classique, mais cela renforce encore l'empathie ressentie, le lecteur ayant vraiment l'impression d'avoir un accès direct aux souvenirs de Scarlet.
Sur le fond, cette série (qui aura une suite en 2018) se révèle très intéressante également. Bendis se garde bien de balancer des généralités trop absurdes et il parvient, mine de rien, à nous amener avec délicatesse sur le terrain, glissant, du recours à la lutte armée. D'un autre côté (je ne sais si c'est volontaire de sa part, mais connaissant l'intelligence de Bendis, je pense que oui), l'auteur parvient également à montrer à quel point il est facile de manipuler une opinion avec un peu de talent et de technique. Et là je ne parle pas des médias dans le récit, mais bien de Bendis lui-même, parvenant sans aucun problème à faire ranger le lecteur du côté d'une Scarlet qui devient vite le symbole d'un espoir, d'un changement, d'un idéal que l'on voudrait noble.
Une histoire bien menée, plus complexe qu'on pourrait le penser au premier abord, et bénéficiant de jolies planches. Un comic intelligent et esthétique, à mettre entre toutes les mains.
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Publié le
8.5.26
Par
Vance
Robinette n'a pas eu de chance dans la vie, depuis que ses parents lui ont choisi un prénom.
Jusqu'au jour où il a pu enfin payer le prix de son passage vers la Grande Porte. La Grande Porte : un astéroïde artificiel construit par la civilisation supérieure des Heechees, dans le voisinage de Vénus. Les Heechees ont disparu depuis des siècles, mais ils ont abandonné à la Grande Porte des centaines d'astronefs programmés pour se rendre en divers points de l'univers.
La Grande Porte, c'est le seuil de mondes inconnus : la possibilité de gagner des fortunes pour les hardis pionniers qui n'ont pas peur de s'embarquer à bord d'un vaisseau étranger dont ils ignorent la destination.
Robinette a été l'un de ces aventuriers. Il est devenu riche.
Alors pourquoi éprouve-t-il le besoin, semaine après semaine, d'aller se confier à l'ordinateur-psychanalyste Sigfrid Von Shrink, qu'il déteste ?
Voilà un ambitieux récit construit sur deux trames parallèles qui finiront par s'interpénétrer et se justifier l'une l'autre, entrecoupées de petits appendices parfois drôles sur le quotidien de la Grande Porte : dans le présent, Bob consulte régulièrement un psychiatre-robot qui tente de lui faire révéler la source de sa souffrance intérieure ; et nous sautons allègrement dans le passé de Robinette Broadhead, de son existence pénible dans des mines sur Terre à son séjour au sein des tunnels de la Grande Porte, à attendre l'expédition qui pourrait le rendre multi-milliardaire - ou le tuer. Et incidemment nous en apprenons petit à petit davantage sur les Heechees, cette race d'êtres disparus qui a laissé derrière elle des artefacts incroyables comme ces vaisseaux automatisés ainsi que d'autres objets dont l'utilisation demeure un mystère. La course aux vestiges heechees est du coup devenue une sorte de ruée vers l'or technologique, certains d'entre eux ayant déjà permis d'améliorer considérablement le quotidien des Terriens. Mais les missions ne sont jamais garanties, le taux d'échec est élevé et nombre d'équipages ne s'en sont pas sortis indemnes ; quant à ceux qui sont revenus, rares sont les bienheureux qui en auront rapporté de quoi vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs jours.
Fred Pohl use d'un style dynamique, s'adonne à quelques tentatives de techno-babble sans verser dans la hard science et s'évertue à conserver un côté aventureux à son roman : on sait que Bob s'en est sorti et qu'il a touché le pactole, mais pourquoi ressent-il cette profonde culpabilité qui le pousse à s'adonner aux pires turpitudes ? Les chapitres psychanalytiques étant souvent courts, ils parviennent à ne pas lasser le lecteur qui préfèrera sans doute la description de l'univers de la Grande Porte, ses dérives capitalistes, ses décors singuliers (des tunnels creusés dans un astéroïde aménagé) et sa faune hétéroclite, personnages plus ou moins paumés mus par une même passion et terrassés par la même angoisse.
Intéressant, et suffisamment intrigant pour mériter d'être développé plus avant (d’autres livres viendront en effet développer cet univers). Ce qui explique sans doute la farandole de prix décrochés.
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Publié le
7.5.26
Par
Nolt
Le chevalier de Gotham pénètre au cœur de la folie dans Arkham Asylum, réédité en 2014 par Urban Comics.
L'asile d'Arkham abrite les plus dangereux psychopathes de Gotham. Emmenés par le Joker, ces derniers vont prendre le contrôle de l'établissement et exiger que Batman vienne les rejoindre. Ne pouvant décemment pas laisser exécuter les otages, Bruce Wayne accepte et rejoint ses pires ennemis.
Le héros plonge alors dans l'antre de la démence, au sein d'un lieu impressionnant, marqué par les troubles de son fondateur. En effet, le journal d'Amadeus Arkham va progressivement livrer les secrets du médecin et de sa sinistre institution.
Pour Batman commence un périple à travers les coups, le sang et les apparences, souvent trompeuses. Et si, finalement, il finissait par douter de sa propre santé mentale ?
Voilà donc la réédition d'un graphic novel très particulier, scénarisé par Grant Morrison (We3) et dessiné par Dave McKean, connu notamment pour ses magnifiques covers de la série Sandman.
Le récit pourrait se résumer à une série de confrontations entre Batman et certains de ses vieux ennemis s'il n'était pas justement complètement transcendé par les peintures exceptionnelles de McKean. C'est le style très impressionnant de l'artiste qui va ainsi donner tout son sens et sa puissance émotionnelle à l'histoire. L'ambiance visuelle, faite de visages déformés, d'ombres inquiétantes et d'étranges symboles, est encore renforcée par l'utilisation de photos ou de textures crasseuses qui contrastent fortement avec l'aspect onirique de l'ensemble.
Une forte et malsaine tension semble émaner des planches et crée un véritable malaise chez le lecteur plongeant dans cette expérience graphique percutante et originale. Ombres, brumes, graffitis, silhouettes, cases salies ou fortement contrastées, flou et crayonnés, traces de sang et découpage anarchique font que ce tour de force peut se rapprocher un peu du travail de David Mack (sur Echo notamment), bien que ce dernier soit bien plus inventif encore.
L'ouvrage, qui ne s'inscrit pas spécialement dans la continuité de l'univers DC Comics, n'est tout de même pas si facilement abordable qu'il n'y parait. En effet, alors que Batman rencontre une vaste galerie d'adversaires (comme Harvey Dent ou le Chapelier Fou), ceux-ci ne sont parfois pas réellement nommés et il faut donc une certaine connaissance des super-vilains habituels du justicier de Gotham pour pouvoir les reconnaître et apprécier véritablement leur entrée en scène. D'ailleurs, il est dommage que la petite présentation des protagonistes, que l'on trouve à la fin, ne soit pas plus complète, les auteurs ayant privilégié une esthétique et une économie de mots qui prolonge et soutient l'ambiance du récit mais perd en valeur informative.
Arkham Asylum s'avère être un conte violent et torturé, peuplé de monstres grotesques et effrayants. Les auteurs parviennent à créer une ambiance glauque et étrange, la folie suintant littéralement de certaines planches très impressionnantes. Bien entendu, le style graphique et la thématique destinent ce récit mettant en scène le Dark Knight à un public adulte et le classent parmi les classiques, comme The Long Halloween ou Hush.
Un comic sortant des sentiers battus et proposant un traitement visuel fort, qui flirte avec le surréalisme ou l'expérimental.
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Publié le
6.5.26
Par
Vance
Enoch Wallace est un homme solitaire, s’occupant de sa petite maison familiale dans un coin reculé de l’État du Wisconsin. Il effectue quotidiennement une promenade dans les bois et la prairie environnants et discute chaque jour avec le facteur Winslowe.
Un homme sans histoires.
Et pourtant, il intéresse de près les services secrets : parce que ce survivant de la Guerre de Sécession ne paraît pas avoir plus de trente ans, que sa maison est totalement impénétrable et que le cadavre d’un extraterrestre occupe la troisième tombe de son cimetière…
Voici un roman qui a obtenu le prix Hugo, en 1964. Sans doute pas pour son aspect révolutionnaire : au contraire, ça fleure bon l’Âge d’Or de la SF, c’est bien entendu bourré d’idées rafraichissantes ou lumineuses (le côté « Anticipation » est très dense en fait) mais le thème central et le déroulement de l’intrigue sont plutôt classiques – dans le bon sens du terme.
Dès le départ, on est captivé par la richesse des phrases, leur style enchanteur et fleuri, les images poétiques qu’elles déclenchent : la prose est élégante, peut-être un peu surannée, mais rassurante et entraînante, comme une de ces ritournelles qu’on n’ose avouer apprécier et qui font immanquablement remuer les pieds.
Incipit :
Simak prend son temps pour mettre en place les éléments de son récit. Par respect pour le cadre ainsi développé, n'entrons pas, comme l’ont fait les éditeurs, dans le détail des activités secrètes d’Enoch : il suffit de lire la quatrième de couverture pour briser l’enchantement - et la bannière de cet article en dit déjà beaucoup. Cela dit, l’intérêt de l’ouvrage n’est pas dans la révélation du mystérieux statut de M. Wallace, cet homme qui ne semble pas vieillir et que ses concitoyens, un peu par crainte, beaucoup par respect des traditions, évitent soigneusement. Le titre (pour une fois très réussi en français, très poétique, même si plus explicite que le laconique Way Station de la VO) permet déjà de comprendre que le cadre du récit va largement dépasser celui de ce lopin de terre d’une campagne arriérée, alors que la Guerre froide menace l’équilibre du monde.
C’est que Enoch, outre son travail qui intéresse les fureteurs de la CIA, passe le plus clair de son temps à soliloquer et se poser des questions sur son appartenance à la race humaine et les possibilités qu’a celle-ci de s’émanciper.
L’un des nœuds du roman se situe là. Le rythme est placide et permet d’apprécier à leur juste valeur les paysages romantiques de ce coin de verdure ainsi que les rares discussions qui mettent Enoch aux prises avec son facteur tout autant que des visiteurs venus de très loin – quand ce ne sont pas carrément des fantômes issus de sa psyché et matérialisés par la technologie. Profondément humaniste, l’histoire paraît parfois s’embourber dans des considérations un peu illuminées, naïves ou futiles mais réussit toujours à retomber sur une ligne directrice plus retorse qu’il n’y paraît. Bon, on voit assez vite venir la conclusion qui permet de faire retomber une tension savamment entretenue par les divagations d’Enoch (la solitude et l’âge donnent de mauvaises habitudes), mais on se retrouve surpris par un finale touchant, poignant même, qui confère à l’ensemble une teneur plus amère que prévu.
Au carrefour des étoiles est une incontestable réussite de la SF : un roman élégant, visionnaire (un chapitre entier est consacré à ce qui ressemble furieusement au holodeck de Star Trek Nouvelle Génération - ou à la Salle des Dangers des X-Men…) et passionnant. On se laisse facilement porter par le doux flow de l’écriture de Simak qui parvient à nous promettre des lendemains meilleurs et un destin au-delà du firmament.
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