Ring Shout de P. Djèlì Clark
Par


Aujourd'hui, nous allons vous parler d'un petit roman sorti en France en 2022 qui a fait une razzia sur les prix littéraires dédiés à la SF et aux genres apparentés, rédigé par un auteur aimant se dissimuler sous de nombreux pseudonymes. Il nous fallait y voir de plus près et retrouver avec plaisir un ouvrage de l'excellente maison d'édition L'Atalante, qui a toujours su soigner ses lecteurs.

L'action se déroule à Macon, en 1922. Mais Macon en Géorgie, donc sans circonflexe. Et la Géorgie américaine, faut-il le préciser.

En 1915, le film Naissance d’une nation avait ensorcelé l’Amérique et gonflé les rangs du Ku Klux Klan, qui depuis s’abreuvait aux pensées les plus sombres des Blancs. À travers le pays, le Klan semait la terreur et se déchaînait sur les anciens esclaves, déterminé à faire régner l’enfer sur Terre.

Cependant, les membres du KKK ne sont pas immortels. Sur leur chemin se dressent alors Maryse Boudreaux et ses compagnes de résistance : une tireuse d’élite à la langue bien pendue et une Harlem Hellfighter. Armées de fusils, de bombes et d’une épée imprégnée de magie ancestrale, elles chassent ceux qui les traquent et renvoient les démons du Klan tout droit dans les dimensions infernales tandis qu’un complot effroyable se trame à Macon et que la guerre contre le mal est sur le point de s’embraser.

Le roman s'avère habile, malin, enlevé, doté de personnages forts, habité par cette constante revendication liée aux injustices ségrégationnistes et esclavagistes, qui voit une héroïne pleine de doutes, et son équipe de "shouters" et de "monster hunters" haute en couleurs, foncer vers leur destin : d'un choix crucial dépendra l'avenir d'un monde qui ne lui a procuré que souffrance et désir de vengeance. Une sorte d'éloge fantasmagorique à la Résistance sous toutes ses formes.




Au début alors, on pense à Moorcock. Maryse est une sorte d'Elric des temps modernes : elle zigouille des monstres avec une épée hurlante. Sauf que c'est une fille. Qu'elle vit en 1922 aux États-Unis. Qu'elle n'est ni princesse, ni noble, ni même riche. Qu'en dehors de la capacité de voir les créatures qui possèdent les membres du Ku Klux Klan, elle est incapable de proférer le moindre sortilège. 

Et qu'elle est noire.

Pour le coup, sur la fin, c'est à Lovecraft qu'on pense, avec ces déités indicibles vivant sur d'autres plans et se nourrissant avidement des émotions humaines. Après tout, Maryse et les investigateurs lovecraftiens sont contemporains, sévissant au cœur des années 20. Et Macon n'est pas si loin de Providence...




Auréolé de nombreuses récompenses, dont le prestigieux Nebula, nommé pour le Hugo, on peut néanmoins se demander ce qui en a fait le meilleur roman de SF de 2021. Quoique dense et parfois épique, on est loin des grandes sagas cosmiques, des planet operas et d'autres épopées intergalactiques questionnant la conscience humaine. Toutefois, le travail sur l'écriture (et la traduction qui va avec) en font un objet aussi littéraire que populaire, qu'on parvient sans peine à illustrer dans sa tête en suscitant de nombreuses séquences de nos films préférés.

Une SF joyeuse et décomplexée, qui flirte constamment avec la dark fantasy et s'appuie sur des valeurs solides, s'avérant ainsi plus riche qu'elle n'en a l'air. Sur un thème similaire, mais moins développé, on pourra essayer le comic book Strange Fruit de Mark Waid & J. G. Jones.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un contexte peu exploité dans la SF.
  • Une écriture dynamique.
  • Des personnages fascinants.


  • Moins puissant, moins visionnaire qu'attendu.
Scarlet
Par



Gros plan sur une série signée Bendis et intitulée Scarlet.

Scarlet est une jeune fille banale, ayant vécu une enfance et une adolescence heureuses, sans heurts. Un jour pourtant, sa vie bascule. Un simple contrôle de police qui tourne mal et la tragédie se noue. Le petit ami de Scarlet est tué, elle-même est gravement blessée...
Lorsqu'elle se réveille, elle se rend compte que les flics corrompus qui les ont agressés sont considérés comme des héros, que les médias ont déformé les faits et que tout le monde semble s'en accommoder.
Une question, lancinante, commence alors à travailler Scarlet : pourquoi ? Comment le monde en est-il arrivé là ? Comment peut-on accepter une telle injustice ? 
Mais bientôt, la jeune fille se rendra compte que l'important n'est pas de savoir pourquoi le monde est tel qu'il est, mais ce qu'elle compte faire, elle, pour ne plus être une simple spectatrice. La réponse s'impose d'elle-même... plus de compromis. À la place, une révolution !

Le fameux tandem Brian Michael Bendis, au scénario, et Alex Maleev, au dessin, est de nouveau réuni. Ils avaient fait des merveilles sur Daredevil (cf. ce dossier), avaient ensuite signé un décevant Halo, mais avec Scarlet, pas de souci, les deux compères sont en pleine forme.

Ce récit a été publié en VF en 2012 par Panini, ce qui nous permet de commencer tout de suite par leurs conneries habituelles, que l'on retrouve dès le petit texte d'introduction. Tout d'abord, un parallèle est fait avec la chanson Revolution des Beatles, ce qui est plutôt bien vu, sauf que celle-ci est mal traduite. Avec les paroles originales, l'on comprend sans peine que le chanteur souhaite changer le monde, mais sans violence. Malheureusement, dans la transposition française qui en est faite, revolution est bien traduit par "révolution" mais destruction est traduit par... "révolution" également. Du coup, ça n'a plus aucun sens, le type a l'air d'être pour la révolution, mais quand il entend le mot "révolution" (au lieu de "destruction"), il dit qu'il ne faut pas compter sur lui et ressemble du coup à une girouette. Et pour bien faire, il manque ensuite un mot dans une phrase ("la série que vous apprêtez à lire").
Y a pas à dire, ça commence fort.




Tournons-nous maintenant vers le récit proprement dit. L'ambiance se rapproche des polars de Bendis (cf. le dossier cité plus haut), avec un petit côté politique, voire sulfureux, en plus.
D'une certaine manière, l'on peut faire un parallèle avec Kill your boyfriend pour le côté rébellion et lutte armée, mais là où Morrison n'offrait que du vide, des personnages aussi stupides qu'agaçants et des meurtres gratuits, Bendis parvient à construire une histoire sensée, reposant essentiellement sur le personnage principal, parfaitement mis en scène dès les premières planches.
Le procédé utilisé par Bendis est d'ailleurs à souligner. Scarlet s'adresse en effet directement au lecteur, un peu comme dans un reportage. Cela peut décontenancer au début, mais s'avère très efficace sur le long terme, la voix de Scarlet devenant une sorte de guide dénonçant l'illusion et la facilité. L'on a un exemple concret dès les premières pages où les images, très violentes, donnent immédiatement une mauvaise impression sur le personnage, impression qui va vite s'amoindrir puis disparaître grâce à un discours posé et non dénué d'humour.

Autre technique habilement employée par les auteurs ; une série de cases, avec simplement une petite légende, permettant de résumer rapidement les grandes étapes de la vie de Scarlet. Un peu comme si elle-même faisait le point à l'aide de moments  émotionnellement chargés. C'est parfaitement réussi d'un point de vue narratif. Non seulement l'on évite ainsi une laborieuse exposition classique, mais cela renforce encore l'empathie ressentie, le lecteur ayant vraiment l'impression d'avoir un accès direct aux souvenirs de Scarlet.
Sur le fond, cette série (qui aura une suite en 2018) se révèle très intéressante également. Bendis se garde bien de balancer des généralités trop absurdes et il parvient, mine de rien, à nous amener avec délicatesse sur le terrain, glissant, du recours à la lutte armée. D'un autre côté (je ne sais si c'est volontaire de sa part, mais connaissant l'intelligence de Bendis, je pense que oui), l'auteur parvient également à montrer à quel point il est facile de manipuler une opinion avec un peu de talent et de technique. Et là je ne parle pas des médias dans le récit, mais bien de Bendis lui-même, parvenant sans aucun problème à faire ranger le lecteur du côté d'une Scarlet qui devient vite le symbole d'un espoir, d'un changement, d'un idéal que l'on voudrait noble.

Une histoire bien menée, plus complexe qu'on pourrait le penser au premier abord, et bénéficiant de jolies planches. Un comic intelligent et esthétique, à mettre entre toutes les mains.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très bien écrit. Du grand Bendis.
  • Le style Maleev, toujours percutant pour peu que l'on y soit sensible.
  • Une grande maîtrise narrative et technique.
  • Une VF de merde.
La Grande Porte
Par


Frederik Pohl
fait sans conteste partie des membres les plus respectés du glorieux cercle de la science-fiction : dès 1940, il a travaillé dans l'édition de magazines dont Astounding Stories, devenant un rédacteur en chef unanimement reconnu et un anthologiste de renom, avant d'écrire, souvent en collaboration avec d'autres auteurs (surtout Kornbluth et Williamson, mais il a aussi co-écrit avec Asimov). C'est en 1978 qu'il explosa au firmament du genre en publiant, seul, un roman qui fut récompensé des prix les plus prestigieux (Hugo, Nebula, Apollo) : La Grande Porte, visionnaire, plein d'humour, de nostalgie et d'une certaine forme de désenchantement

À l'image de son héros, Robinette Broadhead.

Robinette n'a pas eu de chance dans la vie, depuis que ses parents lui ont choisi un prénom.
Jusqu'au jour où il a pu enfin payer le prix de son passage vers la Grande Porte. La Grande Porte : un astéroïde artificiel construit par la civilisation supérieure des Heechees, dans le voisinage de Vénus. Les Heechees ont disparu depuis des siècles, mais ils ont abandonné à la Grande Porte des centaines d'astronefs programmés pour se rendre en divers points de l'univers.
La Grande Porte, c'est le seuil de mondes inconnus : la possibilité de gagner des fortunes pour les hardis pionniers qui n'ont pas peur de s'embarquer à bord d'un vaisseau étranger dont ils ignorent la destination.
Robinette a été l'un de ces aventuriers. Il est devenu riche.
Alors pourquoi éprouve-t-il le besoin, semaine après semaine, d'aller se confier à l'ordinateur-psychanalyste Sigfrid Von Shrink, qu'il déteste ?

Voilà un ambitieux récit construit sur deux trames parallèles qui finiront par s'interpénétrer et se justifier l'une l'autre, entrecoupées de petits appendices parfois drôles sur le quotidien de la Grande Porte : dans le présent, Bob consulte régulièrement un psychiatre-robot qui tente de lui faire révéler la source de sa souffrance intérieure ; et nous sautons allègrement dans le passé de Robinette Broadhead, de son existence pénible dans des mines sur Terre à son séjour au sein des tunnels de la Grande Porte, à attendre l'expédition qui pourrait le rendre multi-milliardaire - ou le tuer. Et incidemment nous en apprenons petit à petit davantage sur les Heechees, cette race d'êtres disparus qui a laissé derrière elle des artefacts incroyables comme ces vaisseaux automatisés ainsi que d'autres objets dont l'utilisation demeure un mystère. La course aux vestiges heechees est du coup devenue une sorte de ruée vers l'or technologique, certains d'entre eux ayant déjà permis d'améliorer considérablement le quotidien des Terriens. Mais les missions ne sont jamais garanties, le taux d'échec est élevé et nombre d'équipages ne s'en sont pas sortis indemnes ; quant à ceux qui sont revenus, rares sont les bienheureux qui en auront rapporté de quoi vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs jours.




Fred Pohl use d'un style dynamique, s'adonne à quelques tentatives de techno-babble sans verser dans la hard science et s'évertue à conserver un côté aventureux à son roman : on sait que Bob s'en est sorti et qu'il a touché le pactole, mais pourquoi ressent-il cette profonde culpabilité qui le pousse à s'adonner aux pires turpitudes ? Les chapitres psychanalytiques étant souvent courts, ils parviennent à ne pas lasser le lecteur qui préfèrera sans doute la description de l'univers de la Grande Porte, ses dérives capitalistes, ses décors singuliers (des tunnels creusés dans un astéroïde aménagé) et sa faune hétéroclite, personnages plus ou moins paumés mus par une même passion et terrassés par la même angoisse.

Intéressant, et suffisamment intrigant pour mériter d'être développé plus avant (d’autres livres viendront en effet développer cet univers). Ce qui explique sans doute la farandole de prix décrochés.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un des romans les plus récompensés de la SF.
  • Un univers fascinant qu'on a hâte de découvrir au travers de pérégrinations d'aventuriers désespérés.
  • Une écriture agréable dotée d'un humour un peu désenchanté.


  • Les parties psychanalytiques sont parfois pesantes, mais elles sont généralement courtes et servent à entretenir le suspense.
Batman : Arkham Asylum
Par



Le chevalier de Gotham pénètre au cœur de la folie dans Arkham Asylum, réédité en 2014 par Urban Comics.

L'asile d'Arkham abrite les plus dangereux psychopathes de Gotham. Emmenés par le Joker, ces derniers vont prendre le contrôle de l'établissement et exiger que Batman vienne les rejoindre. Ne pouvant décemment pas laisser exécuter les otages, Bruce Wayne accepte et rejoint ses pires ennemis.
Le héros plonge alors dans l'antre de la démence, au sein d'un lieu impressionnant, marqué par les troubles de son fondateur. En effet, le journal d'Amadeus Arkham va progressivement livrer les secrets du médecin et de sa sinistre institution.
Pour Batman commence un périple à travers les coups, le sang et les apparences, souvent trompeuses. Et si, finalement, il finissait par douter de sa propre santé mentale ?

Voilà donc la réédition d'un graphic novel très particulier, scénarisé par Grant Morrison (We3) et dessiné par Dave McKean, connu notamment pour ses magnifiques covers de la série Sandman.
Le récit pourrait se résumer à une série de confrontations entre Batman et certains de ses vieux ennemis s'il n'était pas justement complètement transcendé par les peintures exceptionnelles de McKean. C'est le style très impressionnant de l'artiste qui va ainsi donner tout son sens et sa puissance émotionnelle à l'histoire. L'ambiance visuelle, faite de visages déformés, d'ombres inquiétantes et d'étranges symboles, est encore renforcée par l'utilisation de photos ou de textures crasseuses qui contrastent fortement avec l'aspect onirique de l'ensemble.




Une forte et malsaine tension semble émaner des planches et crée un véritable malaise chez le lecteur plongeant dans cette expérience graphique percutante et originale. Ombres, brumes, graffitis, silhouettes, cases salies ou fortement contrastées, flou et crayonnés, traces de sang et découpage anarchique font que ce tour de force peut se rapprocher un peu du travail de David Mack (sur Echo notamment), bien que ce dernier soit bien plus inventif encore.

L'ouvrage, qui ne s'inscrit pas spécialement dans la continuité de l'univers DC Comics, n'est tout de même pas si facilement abordable qu'il n'y parait. En effet, alors que Batman rencontre une vaste galerie d'adversaires (comme Harvey Dent ou le Chapelier Fou), ceux-ci ne sont parfois pas réellement nommés et il faut donc une certaine connaissance des super-vilains habituels du justicier de Gotham pour pouvoir les reconnaître et apprécier véritablement leur entrée en scène. D'ailleurs, il est dommage que la petite présentation des protagonistes, que l'on trouve à la fin, ne soit pas plus complète, les auteurs ayant privilégié une esthétique et une économie de mots qui prolonge et soutient l'ambiance du récit mais perd en valeur informative.

Arkham Asylum s'avère être un conte violent et torturé, peuplé de monstres grotesques et effrayants. Les auteurs parviennent à créer une ambiance glauque et étrange, la folie suintant littéralement de certaines planches très impressionnantes. Bien entendu, le style graphique et la thématique destinent ce récit mettant en scène le Dark Knight à un public adulte et le classent parmi les classiques, comme The Long Halloween ou Hush

Un comic sortant des sentiers battus et proposant un traitement visuel fort, qui flirte avec le surréalisme ou l'expérimental. 






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Graphiquement hallucinant.
  • Une atmosphère sombre et moite.

  • Un style qui peut aussi rebuter par son côté fouillis et "sale".
  • Peu facile d'accès pour un lectorat ne connaissant pas bien la galerie de personnages liée à Batman.
Chroniques des classiques : Au carrefour des étoiles, de Clifford D. Simak
Par


Enoch Wallace est un homme solitaire, s’occupant de sa petite maison familiale dans un coin reculé de l’État du Wisconsin. Il effectue quotidiennement une promenade dans les bois et la prairie environnants et discute chaque jour avec le facteur Winslowe.

Un homme sans histoires.

Et pourtant, il intéresse de près les services secrets : parce que ce survivant de la Guerre de Sécession ne paraît pas avoir plus de trente ans, que sa maison est totalement impénétrable et que le cadavre d’un extraterrestre occupe la troisième tombe de son cimetière…

Voici un roman qui a obtenu le prix Hugo, en 1964. Sans doute pas pour son aspect révolutionnaire : au contraire, ça fleure bon l’Âge d’Or de la SF, c’est bien entendu bourré d’idées rafraichissantes ou lumineuses (le côté « Anticipation » est très dense en fait) mais le thème central et le déroulement de l’intrigue sont plutôt classiques – dans le bon sens du terme. 

Dès le départ, on est captivé par la richesse des phrases, leur style enchanteur et fleuri, les images poétiques qu’elles déclenchent : la prose est élégante, peut-être un peu surannée, mais rassurante et entraînante, comme une de ces ritournelles qu’on n’ose avouer apprécier et qui font immanquablement remuer les pieds.

Incipit :



Simak prend son temps pour mettre en place les éléments de son récit. Par respect pour le cadre ainsi développé, n'entrons pas, comme l’ont fait les éditeurs, dans le détail des activités secrètes d’Enoch : il suffit de lire la quatrième de couverture pour briser l’enchantement - et la bannière de cet article en dit déjà beaucoup. Cela dit, l’intérêt de l’ouvrage n’est pas dans la révélation du mystérieux statut de M. Wallace, cet homme qui ne semble pas vieillir et que ses concitoyens, un peu par crainte, beaucoup par respect des traditions, évitent soigneusement. Le titre (pour une fois très réussi en français, très poétique, même si plus explicite que le laconique Way Station de la VO) permet déjà de comprendre que le cadre du récit va largement dépasser celui de ce lopin de terre d’une campagne arriérée, alors que la Guerre froide menace l’équilibre du monde.

C’est que Enoch, outre son travail qui intéresse les fureteurs de la CIA, passe le plus clair de son temps à soliloquer et se poser des questions sur son appartenance à la race humaine et les possibilités qu’a celle-ci de s’émanciper.




L’un des nœuds du roman se situe là. Le rythme est placide et permet d’apprécier à leur juste valeur les paysages romantiques de ce coin de verdure ainsi que les rares discussions qui mettent Enoch aux prises avec son facteur tout autant que des visiteurs venus de très loin – quand ce ne sont pas carrément des fantômes issus de sa psyché et matérialisés par la technologie. Profondément humaniste, l’histoire paraît parfois s’embourber dans des considérations un peu illuminées, naïves ou futiles mais réussit toujours à retomber sur une ligne directrice plus retorse qu’il n’y paraît. Bon, on voit assez vite venir la conclusion qui permet de faire retomber une tension savamment entretenue par les divagations d’Enoch (la solitude et l’âge donnent de mauvaises habitudes), mais on se retrouve surpris par un finale touchant, poignant même, qui confère à l’ensemble une teneur plus amère que prévu.




Au carrefour des étoiles est une incontestable réussite de la SF : un roman élégant, visionnaire (un chapitre entier est consacré à ce qui ressemble furieusement au holodeck de Star Trek Nouvelle Génération - ou à la Salle des Dangers des X-Men…) et passionnant. On se laisse facilement porter par le doux flow de l’écriture de Simak qui parvient à nous promettre des lendemains meilleurs et un destin au-delà du firmament.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un grand auteur de SF, à l'écriture sensible.
  • Un grand classique de cette SF humaniste qui précéda les récits plus pessimistes de la fin du XXe siècle.
  • Un style agréable.


  • Les résumés de quatrième de couverture grillent un mystère qui gagne à être maintenu.
La Parenthèse de Virgul #52
Par




Hello les Matous !
Crag, Mala, Fregolo, ça vous dit quelque chose ? Normalement, vous devriez déjà être en train de chanter le générique de Capitaine Flam ! Eh bien, nous allons nous pencher aujourd'hui sur les origines littéraires de ce personnage, dont on doit l'existence à un auteur américain.
Miaw !

Les Origines de Flam
Le dessin animé Capitaine Flam, avec seulement 52 épisodes, aura marqué les années 80, riches en aventures spatiales (cf. cet article). Mais si la série de Tōei animation a vu le jour, c'est avant tout grâce à de nombreux romans écrits par Edmond Hamilton. Cet auteur américain de l'Âge d'or de la SF, qui a notamment travaillé pour DC Comics sur Superman, va lancer une série de nouvelles et de longs récits, au début des années 40, qui vont connaître un certain succès. Le titre de cette saga ? Captain Future !

Ce qui deviendra, longtemps après, Capitaine Futur en version française (7 tomes disponibles à ce jour aux éditions Le Bélial), fait figure à l'époque de pionnier du genre "space opera", qui fait la part belle aux aventures épiques et à l'exploration spatiale. Hamilton va mettre en scène le jeune Curtis Newton, dont les parents sont assassinés, et qui va être élevé par Grag (un robot (certains noms sont différents de ceux du dessin animé)), Otho (un androïde synthétique) et une machine volante contenant le cerveau du professeur Simon Wright. Quelques années plus tard, Curt est devenu un jeune homme fort, intelligent et courageux, prêt à défendre la justice aux quatre coins du système solaire (pour peu qu'il soit doté de "coins").

Évidemment, le style d'Edmond Hamilton a vieilli. Il s'agit là de SF "old school", quelque peu dépassée de nos jours, mettant en scène des personnages caricaturaux et stéréotypés. L'action et les dialogues prennent une large place dans ces récits à la construction minimaliste. Mais globalement, ces romans "de gare" se lisent bien, pour peu que l'on ne soit pas hostile au genre. Le premier, L'Empereur de l'Espace, installe les personnages et reprend l'intrigue développée il y a peu dans une adaptation BD française. Les tomes suivants vont voir notre brave Curt affronter l'infâme Docteur Zarro sur Pluton, faire face à une attaque de grande envergure sur Mars, Neptune et Saturne, déjouer les manigances du Seigneur de la Vie, tenter de mettre la main sur sept joyaux fabuleux et source d'un pouvoir incommensurable, retrouver les nefs censées sillonner les voies stellaires et qui disparaissent peu à peu, et faire face à une tentative de vengeance de la part d'un vieil adversaire emprisonné sur Cerbère, et ce dans le dernier tome en date : Le Magicien de Mars

On ne sait pas si l'édition française couvrira l'ensemble du cycle Captain Future, car après un bon rythme et six tomes publiés entre 2017 et 2021, il a fallu attendre 2025 pour que le septième soit disponible. Signalons que les livres contiennent tous un marque-page reprenant l'illustration (par Philippe Gady) de chaque tome. Un petit plus sympathique. 

Voilà, vous savez dorénavant que le célèbre Capitaine Flam provient d'une série de romans "pulp" issue des débuts de la science-fiction. Et que c'est dispo en VF (au moins pour les premiers tomes) ! Ce qui vous donnera l'occasion de faire vos griffes sur ces aventures à l'ancienne, pleines de méchants improbables et de contrées exotiques. À bientôt les Matous !



First Look : Blueberry
Par



Retour sur le premier album de Blueberry : Fort Navajo.

C'est en 1963 que la série Blueberry est lancée dans le journal Pilote. Le premier album sera publié en 1965, chez Dargaud. Jean-Michel Charlier (cf. ce dossier consacré à l'auteur) en est le scénariste. Il est associé à Jean Giraud au dessin, qui livre des planches réalistes, au style dynamique : les visages sont expressifs, certains décors grandioses, bien que trop souvent "enfermés" dans des cases trop petites. Déjà, dès les premières pages, on sent la profonde maîtrise du duo. Mais le souffle épique vient bien de Charlier. En effet, à une époque où bien des scénaristes raisonnent encore en termes de pages, voire de strips (avec des "chutes" régulières et des scènes plus ou moins indépendantes), Charlier pense déjà ses intrigues en albums, et même en cycles (ce qu'il fera aussi sur Buck Danny par exemple). C'est celui des guerres indiennes qui débute avec ce Fort Navajo, qui introduit le lieutenant Blueberry.

Le personnage principal se veut quelque peu différent du héros traditionnel, lisse et sans défauts. Blueberry est indiscipliné, bagarreur, insolent, il triche au poker, boit quand il en a l'occasion... bref, même s'il fera également preuve de ruse, de courage et de noblesse d'âme, c'est un type rude, plutôt à l'aise dans l'Ouest sauvage. Notons qu'il a également fait la guerre de Sécession, ce qui est précisé dès le début de ses aventures, même s'il faudra attendre la série dérivée, La Jeunesse de Blueberry, pour connaître les détails de cette période traitant de la guerre civile.




Fort Navajo
commence avec une scène de présentation très classique dans l'imaginaire western. Blueberry est confronté à des types quelque peu irrités par le fait qu'il triche au poker et les soulage ainsi de leurs dollars. Cela permet au lecteur de se rendre compte de l'habileté du héros lorsqu'il manie les Colt, mais aussi de son flegme et de son arrogance, signe d'une longue expérience.
Le reste de ce premier épisode de 46 planches accumule ce qui n'étaient pas encore complètement des clichés pour l'époque : le type haïssant les Amérindiens, l'officier inexpérimenté mais courageux, la guerre totale menaçant à cause des agissements de certains inconscients... mais si ces ingrédients fonctionnent encore aujourd'hui, c'est essentiellement grâce à la recette Charlier.

Il est peu de dire que l'auteur maîtrise l'art narratif à la perfection. Le découpage est intelligent, les effets bien amenés, les dialogues ciselés et intemporels (un savoir-faire perceptible également dans Tanguy et Laverdure). Sans aucun manichéisme, Charlier décrit un Ouest sauvage, âpre, dangereux, mais d'où l'honneur et l'héroïsme ne sont pas absents. Blueberry y fait figure de balise morale, malgré ses excès ou défauts, et d'exemple de débrouillardise (se sortir d'une situation épineuse grâce à une tête bien faite sera l'une des caractéristiques des héros créés par le scénariste, que ce soit Valhardi, Marc Dacier, les scouts de La Patrouille des Castors ou Éric dans Barbe Rouge). 

Voilà donc une belle entrée en matière pour Blueberry, qui va par la suite devenir marshal, hors-la-loi, et rencontrer un tas de figures historiques, de Cochise (dans ce premier récit) à Wild Bill Hickok, en passant par Wyatt Earp ou encore le général Grant, devenu président des États-Unis. 

Un album installant parfaitement un personnage qui deviendra mythique. 

 
Les Intégrales Blueberry de Dargaud reprennent la colorisation originale des planches, ce qui vaut parfois quelques pages
aux couleurs trop saturées sur certains albums, mais aussi, comme ci-dessus, quelques planches en bichromie, au charme certain.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'immense talent narratif de Charlier.
  • Les planches de Giraud, rendant la rudesse de l'époque.
  • Un héros loin d'être parfait mais sympathique.
  • L'utilisation habile des faits et personnages historiques.

  • Cela manque de pleines pages impressionnantes et rendant justice aux décors, même si l'on comprend que, pour de nombreuses raisons, cela n'était pas une pratique courante à l'époque.
Thorgal : la Trilogie de Brek Zarith
Par


Reprenons le cours des aventures de notre Viking préféré [voir le Dossier Thorgal] en abordant le premier arc narratif important de la saga (bien que l'on puisse considérer que les deux premiers volumes se suivent directement). Il arrive juste après Les Trois Vieillards du Pays d'Aran qui lançait véritablement la franchise sur les rails qui allaient faire son succès. La "Trilogie de Brek Zarith" (dénomination non officielle) va ainsi constituer le creuset des trois facettes spécifiques du personnage : son appartenance à un peuple nordique de marins explorateurs et conquérants ; ses origines extraterrestres ; sa capacité à entrer dans le domaine des dieux et à en ressortir vivant. 

En nous présentant de manière équilibrée ses qualités intrinsèques (astuce, adresse, équité et surtout une volonté hors du commun) dans des péripéties mêlant magie mystique et science futuriste, Jean Van Hamme en fait un héros typique des univers d'heroic fantasy chers à Michael Moorcock (destin funeste, magie du Chaos, sciences de la Loi et dimensions parallèles). Par sa nature, mais également grâce à ses aptitudes, Thorgal est apte à défier les dieux du panthéon scandinave - et il le fera plus souvent qu'à son tour, même si cela ne sera jamais volontairement.




À l'issue de l'épisode 3, Thorgal repartait avec son épouse Aaricia pour se retirer loin des terres vikings où il avait grandi : les raids incessants menés par ses congénères le répugnent, lui qui refuse d'ôter la vie de son prochain sans raison autre que celle de défendre ses proches. N'aspirant qu'à la paix et la tranquillité, il se dirigeait vers le sud dans l'espoir d'y dénicher un endroit paisible où il pourrait faire souche.


Épisode 4 : La Galère noire

Thorgal est enfin heureux. Sa femme est enceinte de lui et leur existence dans ce petit village de pêcheurs représente tout ce qu'il souhaitait. Il aide la communauté de paysans autant qu'il le peut et Caleb, le chef de celle-ci, lui dit combien sa présence est précieuse. Il n'empêche que, de temps à autre, il aime à s'esquiver avec son cheval pour retrouver un peu de ce qu'il a laissé derrière lui : la joie sauvage de galoper cheveux au vent sur la plage lui fait oublier les contraintes des corvées quotidiennes et le caractère routinier de sa nouvelle vie.

Évidemment, un coup du sort vient bouleverser cette sérénité inespérée : d'abord Shaniah, la fille de Caleb, qui s'éprend de lui (on peut la comprendre : une ado qui s'ennuie et voit dans ce bel étranger un passeport pour l'aventure). Puis un fuyard qui lui vole son cheval. Un fuyard que des troupes de guerriers lourdement armés viennent chercher le lendemain matin : c'est alors que Shaniah accuse Thorgal d'avoir favorisé la fuite de cet homme...

Si l'on ne tient pas compte de la suite, l'épisode possède des ressorts dramatiques similaires aux précédents. Il est centré sur la captivité de Thorgal qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour résister, s'enfuir et regagner le village et les bras de sa bien-aimée. L'album va dès lors insister sur son extraordinaire persévérance, qui provoquera l'ire du prince Véronar à la tête de ce détachement de soldats (le fils de Shardar-le-Puissant, un monarque régnant sur une partie des Îles britanniques) mais également l'admiration de l'officier commandant, qui sait reconnaître la valeur d'un homme.




Le découpage reproduit également le déracinement du personnage principal : on passe de la stabilité terrienne des paysans à l'enfer des cales de la galère, d'un éclairage solaire à la pénombre. 

Pour l'heure, nulle magie ou référence aux origines de Thorgal, mais une fin terrible, pleine de désespoir et marquée du sceau de la fatalité. Notre héros s'en sortira vivant, de justesse, mais aura perdu le goût de vivre. Malgré le titre et le drame, Rosinski utilise une palette de couleurs très vives qui constituent un agréable contraste : les champs de blé, les paysages maritimes, les maquillages de la cour du prince illuminent les pages dont certaines adoptent un découpage dynamique.





Épisode 5 : Au-delà des ombres

Un an a passé depuis la tragédie. Shaniah s'occupe comme elle peu de Thorgal qui n'est plus que l'ombre de lui-même, plongé dans la léthargie, pauvre hère s'enfonçant dans le chagrin. Cette fois, les dessins épousent sa psyché : les premières pages sont des scènes nocturnes baignées de gris sale et d'ocres. Des pastels qui resteront ternes pendant une bonne partie du volume. 

Voici qu'un voyageur fortuné s'enquiert de Thorgal : il a besoin de lui pour une mission dont il serait le seul être sur Terre à pouvoir l'accomplir. Il travaille pour un noble qui cherche à reconquérir son trône. Mais avant de pouvoir faire de Thorgal leur allié, il leur faudra le réveiller de sa torpeur. C'est alors que, usant d'une ancienne magie, le voyageur persuade notre héros qu'il a le pouvoir de sauver sa femme - mais qu'il lui faudra aller en un lieu dont lui seul est revenu : le Deuxième Monde.

C'est là que la série devient une saga : des lieux et des personnages récurrents apparaissent et font progresser l'intrigue comme notre connaissance du destin singulier de Thorgal. Divinités, magie et illusions vont dominer cet opus qui marque une forme de résurrection et augure d'une suite pleine de révélations.





Épisode 6 : La Chute de Brek Zarith

Thorgal et le prince déchu Galathorn fourbissent leur plan : avec l'aide des Vikings de Jorund-le-Taureau, ils envisagent de faire tomber Shardar et de reprendre le trône de Brek Zarith. Évidemment, les motivations de Thorgal ne sont pas aussi triviales : s'il a une chance de sauver son épouse, il la saisira, quitte à s'allier à ses anciens congénères. 

Pendant ce temps, Shardar mène des expériences sur Aaricia, usant d'une magie ancienne qui lui révèle des secrets insoupçonnés. Il sait également que, non seulement une armée s'apprête à débarquer, mais que ses propres courtisans fomentent un complot...

Un album tourbillonnant, avec un antagoniste terriblement malin et manipulateur, doté de connaissances assez déroutantes qui lui permettent d'anticiper sur les événements futurs tout en usant de stratagèmes antiques. 

L'appât de l'or aura raison de bon nombre de personnages de valeur mais Thorgal, animé d'intentions plus pures, triomphera de tous les pièges et artifices semés sur sa route. Jusqu'à la surprise finale.




Trois épisodes qui marquent incontestablement un tournant dans la saga, l'orientant vers un récit plus mûr, plus adulte, plein de bruit, de fureur et de tragédies. C'est plus sanglant, plus épique et plus onirique, et Rosinski affirme son coup de pinceau avec des teintes plus osées, des dominantes pourpres et des visages mieux définis. 

La révélation finale entraînera une pause dans la saga qui dévoilera ensuite quelques éléments de la jeunesse de Thorgal, avant l'arc le plus réussi de toute la série.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le premier arc de la saga Thorgal.
  • Trois histoires complètes qui enrichissent considérablement l'univers du héros.
  • Chaque histoire développe une facette de la saga : l'Histoire ; la Mythologie ; la SF.
  • Des récits plus sombres et plus adultes.
  • Des dessins dont la palette se conjugue à la noirceur de la narration.


  • On comprend mal comment Shardar (et Galathorn avant lui) ont eu accès à des connaissances aussi précises sur Thorgal (ses origines et son passage dans le Deuxième Monde).