Just a Pilgrim
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Western post-apocalyptique bien corsé à la sauce Ennis : Just a Pilgrim.

Après la Brûlure, le monde a changé.
Les forêts ont brûlé, les océans se sont asséchés, découvrant leurs fonds plein de trésors et de monstres... la population a été décimée et les survivants errent dans un monde sans loi.
Parmi les rescapés de cette époque maudite : le Pèlerin. Un ancien soldat. Un ancien criminel. Un cannibale aussi. Il est aujourd'hui repenti et voue sa vie au Seigneur. Il parcourt l'Atlantique pour accomplir son destin. Pour anéantir l'œuvre du démon et servir le dessein du Tout-Puissant.
Mais pour les innocents qu'il rencontre, il s’avérera peut-être pire encore que les Hyènes, ces pillards fanatiques à la solde d'un monstrueux chef de guerre.
Sur cette terre de poussière et de rocaille, le bras armé de Dieu est encore là. Et il est encore plus dur que l'époque.

Lorsque l'on voit le nom de Garth Ennis sur une couverture, on sait en général à quoi s'en tenir. Le scénariste a prouvé, à travers diverses œuvres telles que Preacher, The Boys, La Pro ou encore son run, chez Marvel, sur la série Punisher, qu'il n'avait pas peur d'aller dans l'extrême et de coucher sur le papier les pires horreurs imaginables. Là encore, dans Just a Pilgrim, l'on va retrouver l'ultra-violence dont il est coutumier ainsi que certaines transgressions parfois difficilement supportables. Cannibalisme, rapports sexuels avec les animaux (qui ne sont ici qu'évoqués mais de quelle manière !), mutations horribles jusqu'au ridicule (qui font penser un peu à l'univers des romans Ranger), rien ne sera épargné au lecteur. L'on retrouve également quelques-uns des tics propres à Ennis, comme le fait de malmener la religion. Un style trash donc mais qui, encore une fois, sert le récit.
Just a Pilgrim a été publié par Semic en 2002 et 2003. Ces tomes, facilement trouvables d'occasion à prix raisonnable, regroupent en fait deux mini-séries de 5 et 4 épisodes.


Le cadre de l'histoire est à mi-chemin du western classique et de la SF post-apocalyptique à la Mad Max, avec des cinglés enfourchant d'improbables machines bricolées à partir d'on ne sait trop quoi. Et au milieu de tout cela, le Pèlerin. Large chapeau, cache-poussière dégueulasse, yeux à jamais plissés, visage fermé et buriné, une sorte de Clint Eastwood, un peu cliché, mais fort bien dessiné par Carlos Ezquerra, dans un style rugueux et brutal.
Les deux volumes sont relativement différents sur le fond. Si le premier raconte le passé du Pèlerin et montre son intransigeance, le second, tout aussi jusqu'au-boutiste dans la forme, nous dévoile la sensibilité sous le roc ainsi que l'existence, peut-être, d'un chemin vers la véritable rédemption. Deux livres vont prendre une importance capitale dans l'existence du Pèlerin. La Bible, à laquelle il se rattache lorsqu'il est à la dérive, privé du cadre militaire qui était toute sa vie. Il l'interprète de la seule façon qu'il connaisse : d'une manière stricte et rigoureuse. Le second, qui viendra plus tard, sera le journal d'un petit gamin de dix ans dont il a sacrifié la famille pour accomplir ce qui lui semblait juste.

Comme souvent, l'on retrouve ici ce qui justifie pleinement les excès apparents d'Ennis : l'intelligence et la grande humilité qu'il met dans ses histoires. Intelligence car il se sert ici de deux textes fort différents pour montrer l'effet que les mots peuvent avoir sur les individus, en bien ou en mal, et dénoncer l'importance parfois trop grande que l'on peut leur accorder si l'on oublie de garder contact avec la réalité. Humilité car, là où certains auteurs bien connus utilisent des engins de terrassement pour imposer leur point de vue au lecteur, Ennis, lui, travaille à la serpette. C'est un artisan, rusé, rieur, qui accepte de passer pour un bourrin aux yeux de ceux qui ne s'attachent qu'à l'apparence mais qui n'oublie pas de s'adresser aussi aux patients aventureux qui vont gratter un peu la surface pour découvrir le véritable sens de ses récits ainsi que l'émotion, immense, qui s'en dégage.

Des cérémonies initiatiques à base de boucs, des calmars géants qui se servent de vous comme réceptacle pour leur progéniture, des gros flingues et des repas à base de types à peine refroidis, il y a tout ça dans Just A Pilgrim. Et un peu plus aussi...
Pour lecteurs avertis, dans tous les sens du terme.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le cadre post-ap.
  • Un comic d'Ennis assez peu connu.
  • Un personnage principal bien badass.
  • La forme violente et transgressive associée à un fond pertinent.
  • Encore facilement trouvable en occasion.

  • Certaines cases aux décors parfois minimalistes.
  • Une colorisation un peu trop flashy.
Docteur Strange par Aaron
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Plongée dans l'ésotérisme et les Arts Mystiques avec la série Doctor Strange.

Un magicien surpuissant n'est clairement pas un personnage aisé à manier tant il peut rapidement sembler invulnérable. Probablement pas autant anachronique qu'un Thor, Stephen Strange demeure tout de même un héros à part (cf. encadré ci-dessous), important dans l'univers Marvel mais ne rivalisant certainement pas, sur le plan éditorial, avec les têtes d'affiche de la Maison des Idées.
Aussi, se lancer dans l'écriture d'une on-going lui étant consacrée peut s'avérer risqué. Brian K. Vaughan, par exemple, pourtant brillant scénariste de titres tels que Y, the Last Man ou Runaways, s'était cassé les dents sur l'exercice il y a quelques années, en tombant dans le kitsch, les clichés et l'ennui profond. Pourtant, il arrive que certains auteurs parviennent à s'approprier l'univers étrange du Docteur et même à le sublimer en y apportant leur touche personnelle.
C'est le cas de Jason Aaron (Scalped, Southern Bastards) dans le quatrième volume de la série Doctor Strange, publiée en version française dans quatre 100% Marvel (20 épisodes), tous encore disponibles en neuf (le premier tome datant de 2016, c'est très inhabituel chez Panini, signe probablement que la série ne s'est pas très bien vendue en France).

Voyons tout d'abord l'idée de départ.
Après avoir aidé un enfant à se débarrasser d'une tribu nomade de dévoreurs d'âmes qui avait élu domicile dans son esprit, Strange commence à constater diverses anomalies dans les forces mystiques qu'il perçoit. Certains sorts ne fonctionnent plus. Il croise une sangsue psychique, collée à un passant et qui n'a rien à faire là. Une jeune fille, victime de parasites assez épouvantables, vient lui demander son aide. Un grimoire ancien se vide subitement de toute sa puissance. Les signes s'accumulent.
Finalement, Strange va découvrir que la cause de tous ces troubles est une grave menace qui pèse non seulement sur les utilisateurs de la magie, mais sur la magie elle-même ! Dans tous les univers, quelque chose traque et massacre les Sorciers Suprêmes. Et purge les livres, les lieux, les artefacts de toute énergie mystique.
Un monde sans magie est un monde qui se meurt. Strange le sait fort bien. C'est donc l'un de ses plus importants combats qu'il s'apprête à mener... contre l'Empirikul.

Le monde est bien différent quand on le voit à travers les yeux du Docteur Strange !

Aaron se lance, dès le début de son run, dans une intrigue ambitieuse qui va lui permettre d'explorer la thématique de la magie, et notamment du prix qu'il faut payer lorsqu'on la manipule. En effet, l'auteur part du principe qu'à chaque fois que Strange lance un sort, il est victime d'un effet "boomerang" et subit un choc physique et psychique en retour. Et depuis le temps que Strange balance des incantations, autant dire qu'il a accumulé les contrecoups est qu'il est plutôt dans un sale état.
C'est là que se situe l'idée de génie d'Aaron. Pour éviter que la magie apparaisse comme un élément trop puissant, sorte de deus ex machina un peu trop pratique, il en fait une force certes efficace mais aux conséquences terribles. Le scénariste laisse donc de côté l'aspect facile ou kitsch des arts mystiques pour installer une atmosphère assez glauque voire gore.

La magie et les entités surnaturelles auront en effet rarement été mises en scène de la sorte. L'on découvre peu à peu les créatures, toutes plus bizarres les unes que les autres, qui peuplent le monde et qui élisent domicile, pour certaines, sur ou dans les humains, comme des saloperies d'acariens géants mais invisibles.
Du côté de Strange, le pauvre n'est guère mieux loti. La liste de ce qu'il doit endurer pour continuer à protéger le monde et employer ses sorts est ahurissante. Comme il le décrit lui-même de manière peu ragoutante, il "ne dort que trois heures par nuit, a des ulcères gros comme des rats d’égout, et expectore des morceaux de son âme deux fois par jour". Ce n'est pas tout, le Docteur ne peut se nourrir que de plats très... spéciaux, préparés par Wong, car son estomac ne supporte plus la nourriture normale. Et il peut lui arriver de saigner des yeux ou de vomir trois jours de suite. Ouais, la magie, c'est vraiment rock n'roll.

Outre la magie et Strange, le lieu d'habitation du Sorcier Suprême est lui aussi habilement décrit et revisité, l'endroit regorgeant de dangers et de merveilles. Il faut d'ailleurs à ce sujet souligner le travail de Chris Bachalo (Uncanny X-Men, Amazing Spider-Man), qui parvient à retranscrire toute l'étrangeté du manoir à travers un style adapté et en jouant sur la géométrie des lieux (confusion entre haut et bas, lignes de fuite tordues...).
En ce qui concerne la magie elle-même, les entités, les sorts, voire la nourriture de Strange, là aussi le dessinateur excelle. Les planches sont parsemées d'éléments bizarres, de tentacules, de choses qui rampent ou dégoulinent, le tout étant renforcé par des effets de contraste, des passages en noir & blanc ou encore des éléments se répandant sur les planches.
D'un point de vue graphique, c'est donc là aussi une belle réussite.

Au final, voilà une excellente série (au moins tant que Aaron est resté aux commandes), accessible et originale, permettant de (re)découvrir le personnage de Strange et d'explorer le côté sombre de son art.

Stephen se nourrit d'aliments vraiment très... exotiques.



WHO'S THE DOCTOR ?


Le docteur Stephen Vincent Strange fait partie de ces personnages récurrents qui, sans être l'une des têtes d'affiche les plus populaires de la Maison des Idées, ont acquis au fil du temps le statut particulier de pilier, certes discret mais inébranlable, du vaste univers Marvel.
Tout comme les héros ont tendance à se tourner vers Reed Richards lorsqu'ils sont confrontés à un problème nécessitant de sérieuses connaissances scientifiques, c'est au Sorcier Suprême de la Terre qu'ils font appel lorsque la menace est de nature paranormale.

Strange tire ses pouvoirs de trois sources : ses propres capacités psychiques, l'invocation d'entités et la manipulation de l'énergie magique ambiante de l'univers. Il possède également divers objets magiques comme sa cape de lévitation ou encore l’œil d'Agamotto, une amulette lui permettant, entre autres, de sonder les esprits ou d'ouvrir des portes dimensionnelles. Adepte de la méditation, il peut aussi se projeter sur le plan astral, un mode de déplacement quand même plus sympa que le métro.
Voilà donc un sorcier puissant et manipulant des forces occultes et immenses ! Il reste néanmoins discret, humble, conscient de la charge qui pèse sur lui, tout le contraire de ce qu'il était lorsqu'il exerçait encore la profession de neurochirurgien. Son influence sur l'univers de la Terre-616 est plus grande qu'il n'y paraît, même si elle demeure souvent discrète. Il fut l'un des membres des Illuminati, puis, pendant Civil War, des Secret Avengers, deux groupes qui ont comme point commun la clandestinité. Stephen a également fait partie des plus folkloriques Defenders aux côtés de Namor, du Silver Surfer ou encore de Hulk. Cette dernière équipe, sans réels règlements ou charte, lui permettant de conserver une grande liberté personnelle.

Le docteur Strange vit dans un manoir (le "sanctum sanctorum", lieu le plus étrange de New York) qu'il partage avec son fidèle serviteur Wong (c'est un peu son "Kato" à lui, sauf que là, il n'essaie pas sans cesse de le surprendre en l'attaquant), dans le quartier de Greenwich Village.
Le personnage joue souvent un rôle important dans les grands events Marvel. C'est notamment lui qui identifia la menace que représentait Wanda Maximoff lors des événements qui ont abouti à la séparation des Avengers et qui donneront lieu à House of M, c'est également lui qui se tiendra aux côtés de l'Empereur-Dieu Fatalis lorsque le multivers sera réduit au seul monde de Battleworld, constitué de territoires issus de différentes réalités (cf. Secret Wars).

Sans doute aussi mystérieux que les forces qu'il manipule, Stephen Strange s'impose comme une sorte de sage voué entièrement à sa mission, véritable rempart contre les entités malfaisantes qui menacent le monde.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'ambiance magico-glauque.
  • Un aspect intéressant et peu exploité de l'univers du Docteur Strange.
  • Grande qualité d'écriture.
  • Un style graphique approprié.
  • Tous les tomes encore disponibles en neuf en VF .

  • RAS.
Nouvelles figurines Iron Maiden
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Connaissez-vous Edward "Eddie" the Head, la mascotte d'Iron Maiden ?

Le personnage, créé par Derek Riggs (cf. notre grand dossier abordant les textes et l'univers graphique du groupe), est présent sur la couverture de tous les albums, dans diverses incarnations correspondant à la thématique des différents titres.

On peut le retrouver sur un tas de machins, allant du mug au t-shirt, mais évidemment aussi en figurines. Et justement, quatre nouvelles figurines articulées, dont la sortie est prévue en février 2020, sont disponibles en pré-commande.

Au menu : la version très british de The Trooper, un classique ; le fameux Eddie de l'album Killers, avec sa hache ! ; la version "doomsday" de 2 minutes to midnight ; et enfin, un Eddie futuriste issu de Somewhere in Time.
Bon, c'est pas donné (27,16 euros l'unité, quand même), mais c'est clairement collector et si jouissif qu'on en frétille de joie. On a même dû attacher Neault et le bâillonner quand il s'est mis à chanter.

Si ça vous tente d'obtenir un peu de metal en plastique, c'est ici que ça se passe.

Happy wEDnesday !



Chroniques des Classiques : Il était une fois en Amérique
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Ode à une partie plutôt noire de l'histoire des États-Unis, saga poignante et hallucinée sur le destin de quelques gamins, œuvre-testament aux multiples versions, Once upon a time in America est tout simplement l'un des plus extraordinaire (très) longs-métrages jamais réalisés.

New York. 1933.
Le monde de Noodles vient de s'écrouler. Ses proches sont morts, des tueurs le recherchent. Seul, terrassé, il se réfugie dans une fumerie d'opium avant de finalement quitter la ville. Lui qui était à la tête d'un empire, il n'est plus rien...
New York. 1922.
Quelques gamins, vivant dans une pauvreté extrême, survivent grâce à de menus larcins et quelques rapines. Parmi eux, Noodles, qui partagera bientôt la tête de la bande avec Max. De petits boulots en extorsions, les gamins rêvent d'être indépendants, de prendre de l'ampleur, de n'avoir plus aucun maître. Bien sûr, tout cela a un prix.
New York. 1968.
Noodles est de retour chez lui. Après des décennies d'exil, il va se confronter à ses vieux démons. Et à un ennemi inconnu qui a tout fait pour l'attirer de nouveau ici... là où tout a commencé.

Dernier film de Sergio Leone, magnifié par l'envoûtante musique d'Ennio Morricone, Il était une fois en Amérique est basé sur le roman The Hoods de Harry Grey, lui-même ancien gangster.
Mais bien plus qu'un film sur la mafia, Leone va mettre en scène une histoire vibrante, épique et subtile sur le destin, certes dramatique, d'une poignée de jeunes crève-la-faim dans un New York en pleine ébullition, mais dont l'expansion génère aussi pauvreté et corruption.
L'une des particularités essentielles du film est sa narration éclatée, suivant trois fils narratifs habilement entrelacés. Les scènes alternent en effet entre l'enfance de Noodles et ses amis, au début des années 20, le sommet de leur ascension, en 1933, alors que la prohibition va toucher à sa fin, et le retour de Noodles, dans un New York "moderne", en 1968.


La partie sur l'enfance du groupe est si riche qu'elle aurait pu faire, à elle seule, l'objet d'un film. Mais surtout, le procédé consistant à plonger le spectateur dans le passé des personnages, pour dévoiler leurs failles, leurs conditions de vie, leur basculement trop brusque dans la vie adulte, est tout simplement génial. Car l'on ne suivra plus alors, et ce jusqu'au bout du récit, des gangsters, mais des gamins devenus adultes.
Et ça, ça change tout.
Prenons un exemple. Patsy, l'un des membres de la bande, achète une portion de gâteau pour profiter des faveurs d'une gamine, peu farouche, qui vend ses charmes. Il arrive devant la porte de son appartement, toque, la demande, et doit attendre un peu dans le couloir. Il s'assoit alors sur les marches de l'escalier et regarde la pâtisserie, encore emballée. Il dénoue les fils du précieux paquet et goûte d'un doigt à la crème, onctueuse, délicieuse. Il essaie de ne pas trop en prendre, racle avec précaution les côtés du fabuleux dessert... avant de craquer et de le dévorer goulûment.
Cette scène, en apparence anodine, en dit long sur le personnage. À la fois sinistre et comique, elle montre les aspirations adultes et les réactions encore enfantines, elle dévoile le cruel appétit engendré par l'extrême pauvreté, elle modère la vision monolithique du "voyou", permet de creuser dans les strates de ce protagoniste à l'apparence si innocent mais déjà si complexe. Et le plus beau dans tout ça, c'est que l'effet rejaillit sur tout la bande.
Du génie !

Une fois embarqué dans cette fresque historique, ce polar dramatique à l'amertume savamment dosée, il sera difficile de s'en extirper tant tout fait sens et s'imbrique parfaitement. Les "coups" de la bande, les scènes d'amour (ou de sexe), l'amitié, les trahisons, la violence, la nostalgie, l'enfance, tout s'entremêle dans un délicieux maelstrom. Et toujours ces thèmes mélodiques qui viennent rythmer les bons moments et les tragédies...
Les scènes culte sont d'ailleurs légion, du terrible ralenti devant l'arrivée de Bugsy, au trou dans le mur permettant à Noodles d'observer son premier amour, en passant par le mélange des nourrissons à la maternité ou le sourire final d'un De Niro campant un Noodles brisé mais euphorique grâce aux paradis artificiels des opiacés.


Il était une fois en Amérique peut surprendre parfois par son apparente lenteur, par les longs passages sans dialogues ni action, mais tous ont un sens et servent au mieux le récit. Qui d'ailleurs a connu bien des versions...
Lorsque le film sort en 1984, la version européenne fait 3h40. Pour Leone, qui imagine un récit bien plus long encore, c'est déjà une version "courte". Le studio qui produit le film va imposer par contre une version drastiquement plus courte aux États-Unis. Pire, celle-ci est montée dans l'ordre chronologique, supprimant toute la logique narrative de base et les effets qui vont avec. Pour Leone, c'est une catastrophe, un naufrage artistique qu'il ne pardonnera jamais.
Une version restaurée, augmentée de scènes inédites, sortira en 2012 (malheureusement bien après le décès de Leone), le film dépassant alors les 4 heures. Selon les sources et les versions (cinéma, DVD, etc.), difficile de se faire une idée précise de ce qui constitue aujourd'hui la durée officielle de la version "longue" de ce film. D'autant que Scorsese lui-même aurait annoncé que la version de 4h11 pourrait ne pas être définitive et se voir ajouter de nouvelles scènes...
Tous les précédents ajouts n'étant pas cruciaux, l'on va dire que l'on reste prudent sur un éventuel nouveau remaniement, mais l'on devrait donc arriver petit à petit à environ 4h30. Une durée qui n'aurait probablement par déplu à Leone.

Cette histoire s’avère douloureuse et dure à digérer tant Leone cogne là où ça fait mal. Non pas tant à cause de la violence des gangsters, mais parce que l’on s’attache au terrible destin d’enfants (presque) candides, survivant dans un monde hostile et dangereux.
Leone parvient à faire de Noodles une incarnation parfaite d’une tragique dualité. Le Noodles adulte est un meurtrier, un violeur et un traître, obligé de se réfugier dans la drogue pour oublier ses amis, ses actes, imaginer peut-être une autre vie, dans laquelle il serait moins coupable, plus conforme à l’idée qu’il se fait de lui-même. Le Noodles enfant, bien qu’il soit tout autant bourreau que victime, est néanmoins plus sympathique, déjà plus tout à fait innocent mais capable de nobles sentiments malgré sa lente plongée vers le mode de vie interlope qui lui semble être sa seule planche de salut.
Bien entendu, pas question de proclamer que Noodles a été victime de son passé ou du système dans lequel il s’est débattu. Ce serait une insulte à son intelligence tout autant qu’à ses victimes. Il a fait ses propres choix, largement entérinés une fois adulte. Mais si ce qui le fait basculer totalement est certes un meurtre, il s’agit au final de l’acte criminel pour lequel l’on aura le plus d’indulgence, puisqu’il consiste à se défendre et surtout à venger l’élément le plus jeune du groupe, ce dernier tombant d’une manière très symbolique pour signifier la véritable fin de l’enfance de Noodles.

S’il s’agit bien du récit d’une perdition, celle-ci est suffisamment documentée et brillamment mise en scène pour livrer une vision non manichéenne du personnage principal, à la fois répugnant et attachant, odieux et humain, si loin et à la fois si proche de nous. Comme beaucoup, Noodles a cheminé au bord d’un précipice. Et du tréfonds des abysses, il a entendu les douces mélopées de ces voix enchanteresses qui semblent nous encourager à franchir la limite, à orchestrer notre propre basculement… et entre les Ténèbres et nous, entre les Ténèbres et lui, il n’y a qu’un gamin qui doit se démerder avec quelques notions de morale, acquises tant bien que mal à un âge où il ne les comprenait pas forcément. Au final, Noodles souffre essentiellement à cause de… Noodles. Le fait d’être un voyou n’y change rien. Ce qui l’empêche d’être serein, ce qui le fait se tourner vers l’opium et l’oubli, ce n’est pas forcément le remords ou les regrets, mais plutôt le fait de n’être plus tout à fait lui-même, ou ce qu’il rêvait d’être.  
Car ainsi sont tous les adultes… des prisons plus ou moins bien construites pour les enfants qu’ils renferment.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une saga époustouflante par sa force et son lyrisme.
  • La musique.
  • Les décors.
  • La trame narrative complexe.
  • Le casting.

  • Pas évident de trouver "la" bonne version en DVD ou Blu-ray.
  • Certaines longueurs si l'on n'est pas "complètement" dans l'histoire. 
Les archives de l'Okrane - Andraëlle
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Les archives de l'Okrane est une bande dessinée scénarisée par Ulrig Godderidge (le papa de la série Slhoka chez le même éditeur dont cet album est un spin-off) et dessinée par Ceyles (qui travaillait déjà auparavant sur la série-mère).

Il semble que les éditions Soleil se lancent dans une série dérivée de Slhoka. Pour être absolument honnête avec vous, je n'ai pas lu l'intégralité de la série-mère (qui connaît, semble-t-il, un succès assez important) et ne me permettrai donc pas de juger de la pertinence ni de la cohérence de cette histoire dans le contexte de ce que les fans de comics appelleraient sans doute par déformation le "Slhoka universe".

La première de couverture se présentant comme un collage de scènes d'action et de gros plan sur deux héroïnes comme une affiche de vieux film d'action est ce qui m'a initialement attiré vers ce titre... Au moins à ce point de vue ne vous ment-on pas : ça bouge, dans cette aventure ! Mais ça ne raconte pas grand-chose, selon moi...

Sachez juste qu'ici, sous prétexte de la lecture des recherches historiques d'un archiviste de l'Okrane, nous découvrirons la première mission de mercenaire d'un des personnages récurrents de la série : la très avide de richesses Zvendaï, alors jeune agent de la Sahadryinâ. La jeune fille est plus déterminée qu'un bataillon de vétérans et plus coriace qu'un pilon de corbeau, en cela les lecteurs familiers de cet univers ne pourront-ils pas se plaindre que l'on a fait d'elle une enfant fragile !


 

Que dire de cette histoire ?

Elle a tout pour paraître simple, voire simpliste, dans un premier temps : un commando s'attaque à la maison d'un politicien local (le Princip) et a pour mission de commettre un massacre. Agent infiltré de la Sahadryinâ dans ce groupe, Zvendaï va sauver de la fusillade Andraëlle, la fille du Princip, qu'elle a pour mission de livrer à ses commanditaires.
L'histoire sera ensuite un mélange de récit d'aventures et de course-poursuite puisque les deux filles (impossible d'imaginer Zvendaï comme une femme, vu son character design) vont devoir échapper aux survivants du commando et aux troupes d'un cruel inquisiteur-inspecteur aux méthodes dignes d'un commissaire impérial dans Warhammer 40.000 (pour ceux qui connaissent) ; en gros, le gars ne frémit même pas à l'idée d'abattre un de ses hommes juste pour faire passer un message au reste des troupes. Moi qui suis enseignant, je me demande si ça marcherait, de flinguer un cancre pour motiver la classe à bosser... mais sans doute mon imagination féconde s'est-elle aventurée là sur une pente savonneuse.
La fin du récit dévoile un retournement de situation bienvenu qui enrichit un peu le scénario et apporte à l'ouvrage l'ironie qui lui manquait jusque-là.
Le tout se déroule dans un ambiance rappelant un peu la Russie soviétique : les militaires ont une dégaine rappelant l'armée rouge, l'inquisiteur-inspecteur arbore un look faisant de lui un clone de Raspoutine... Quoi de plus normal pour un récit narrant les archives de l'Okrane, allusion peu cachée à l'Okhrana, la "Section de préservation de la sécurité et de l’ordre publics", la célèbre police politique secrète de l'Empire russe (fin XIXème, début XXème siècle). Célèbre police secrète... voilà une formulation pour le moins étrange !
Toutefois ici, nous sommes dans un monde inspiré de la Russie mais nullement en Russie. Sans doute sommes-nous encore sur la planète Link-Arkoide, comme dans Slhoka... en témoignent quelques aspects vaguement steampunk mélangés à de la technologie contemporaine.



Fantastique, vraiment ?

L'univers initial de cet album voit se dérouler les aventures de Slhoka, jeune pilote soudain affublé de pouvoirs, et est donc en effet apte à héberger du fantastique mais, malgré la classification que l'éditeur fait de ce récit, rien dans Andraëlle n'est fantastique : aucun événement surnaturel ne s'immisce dans l'histoire.
Si je voulais être cruel, je dirais même que, malheureusement, cet album n'a à mes yeux rien de fantastique non plus... qualitativement. Oh, ce n'est pas indigne, loin de là : c'est assez rythmé, pas avare en rebondissements mais, au final, ça ne raconte pas grand-chose d'autre qu'une course-poursuite. C'est assez peu ambitieux, scénaristiquement.
Quant aux personnages, peut-être les admirateurs de la série-mère seront-ils enthousiastes à l'idée de rencontrer une version adolescente de Zvendaï. Peut-être. Mais elle n'a au final pas grand-chose de très sympathique, cette demoiselle.

D'ailleurs, si on regarde de près le casting de cette aventure, il n'y a aucun personnage principal là-dedans auquel je serais heureux de savoir qu'un de mes proches s'identifie :
- Zvendaï, malgré son physique de gamine en attente de poussée de croissance, se comporte comme un mélange entre un James Bond hyperactif et un Rambo sous stéroïdes ;
- Andraëlle râle et pleurniche (bon, on la comprend, étant donné sa situation) jusqu'à connaître et embrasser les bienfaits du syndrome de Stockholm et devenir à son tour une aspirante au titre de miss badass ;
- l'inquisiteur-inspecteur est une sorte de sociopathe à qui on a eu l'inconscience de confier une autorité lui permettant de diriger une armée...
Comme vous le voyez, personne dans tout ce beau monde ne semble d'emblée servir de support facile à une possible identification.

Et esthétiquement, alors ?

Bien que fort honnête de ce point de vue, Andraëlle n'est clairement pas non plus la bande dessinée la plus jolie de chez Soleil...
Visuellement, l'on constate de prime abord une évidente influence japonaise dans les traits de ces héroïnes aux grand yeux si expressifs. Vous ne trouverez pas en moi un adversaire de l'orientalisation de certains aspects de nos BD franco-belges mais ici, la synthèse des deux styles semble ne pas avoir aussi bien pris que parfois ailleurs. La gamine y perd son enfance et y gagne des traits trop sévères à mon sens et ce dès la couverture ; la mercenaire, paradoxalement, arbore un physique court sur pattes aux bras sous-dimensionnés suggérant qu'elle entre dans l'adolescence alors que la dureté de la plupart de ses expressions faciales jurent avec ce constat, et les hommes de la série, eux, semblent avoir été dessinés en respectant davantage les codes graphiques européens... en un mot comme en cent, à mon sens, ça tâtonne un peu graphiquement et ça n'a pas vraiment fonctionné avec moi. Mais le travail est fait avec soin, vous n'avez pas entre les mains un machin bâclé et fini dans l'empressement. Ça ressemble plus à un style se cherchant encore un peu (sans vouloir trop m'avancer, j'ignore depuis combien de temps Ceyles se voit confier des albums entiers).

La mise en couleurs, elle, est très agréable et aide grandement le dessin à rendre certaines cases vraiment jolies. Son responsable, signant du nom de Vincent, est pour beaucoup dans le fait que cette BD a attiré mon regard et continue à s'attirer ma sympathie malgré son scénario un peu convenu et son dessin m'ayant moyennement convenu : telle une excellente sauce, la colorisation relève la fadeur sous-jacente du plat et parvient parfois à le sublimer. Petit jeu : quelle heure est-il au moment de la rédaction de cet article pour que je me mette à faire ainsi des métaphores gastronomiques ?
Par contre, s'il est une chose (vous connaissez mon problème avec ces détails où se cache le Diable) qui m'a parfois semblé ridicule, c'est le tracé des onomatopées. J'ai rarement souri à la lecture du son d'une explosion dans une BD mais ici, les grandiloquents "BOUM !" sont stylisés comme des sortes de chewing-gums étirés au mépris de la plus élémentaire des recherches de dynamisme visuel... à tel point que cela fonctionne même mieux lorsqu'ils sont carrément absents !
Là où certains jouent avec ces éléments jusqu'à en faire des acteurs de l'image, ici, toutes les onomatopées ont un côté un peu ridicule qui, dans ma tête, imposaient à cette BD une bande son composée de bruitages à la bouche faits par des enfants jouant à la guerre dans le jardin. Ça n'aide pas à prendre l'ouvrage au sérieux et renforce le côté "BD pour gamins" que le design des héroïnes amorçait déjà, alors que pourtant le thème ne semble pas la destiner à ce public...



Tu parles, tu parles, mais au final ?

En conclusion, disons que si cette BD n'est pas un ratage, elle n'est pas non plus d'un intérêt transcendant et l'éditeur a dans son catalogue bien d'autres façons autrement plus intéressantes de vous faire dépenser la quinzaine d'euros qu'elle coûte. Dispensable pour le lecteur lambda, elle a pourtant peut-être un intérêt particulier pour les fans de Slhoka... mais Soleil sort chaque mois des albums de qualité et je crains que ces Archives de l'Ocrane ne risquent vite d'être oubliées au profit d'une des nombreuses autres séries remarquables de cette maison propriétaire des univers de Troy et des terres d'Arran...

 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Approfondir l'univers de Slhoka n'est pas une mauvaise idée.
  • Esthétiquement, la BD s'en sort pas trop mal grâce à une mise en couleurs agréable.
  • L'action, bien que souvent très prévisible, est divertissante.

  • Le scénario se limite trop longtemps à une suite de rebondissements lors d'une course-poursuite.
  • Le dessin des personnages semble hésiter entre plusieurs influences.
  • Ces onomatopées ridicules m'ont sorti du récit plus d'une fois !
Réédition de Supreme Power en novembre !
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Panini a annoncé récemment la réédition en Omnibus de l'excellente série Supreme Power, par J.M. Straczynski. Alors, ça coûte la peau du cul, mais est-ce que ça vaut le coup ?

Ben... la série est effectivement vraiment bonne. Il s'agit d'une modernisation de l'Escadron Supreme, qui est une équipe Marvel basée sur la Justice League de DC Comics. Les personnages sont donc inspirés de Batman, Superman, Flash, Wonder Woman, Aquaman, Green Lantern... en tout cas en ce qui concerne leurs pouvoirs. Leur personnalité étant bien différente de celle des têtes d'affiche de la Distinguée Concurrence.

L'intrigue se déroule dans un monde où il n'y a pas de surhumains à l'origine. Sous la plume de Straczynski (cf. notre grand dossier sur l'auteur), l'on découvre donc les bouleversements que ces apparitions entraînent, la réaction des autorités, et des super-héros au destin parfois tragique et à la psychologie fouillée.

Mais... il faut savoir que les 18 épisodes qui composent l'Omnibus sont loin de constituer un récit complet. Il existe une suite directe en 7 épisodes, intitulée Squadron Supreme (publiée à l'époque dans le tome 7 de la collection Max - Supreme Power de Panini), avec toujours Straczynski au scénario. Il existe de plus des mini-séries (écrites par divers auteurs) se concentrant sur un personnage en particulier et venant enrichir son background.
Attention donc pour les lecteurs qui penseraient acquérir une sorte d'intégrale, avec une histoire possédant un début et une fin, ce n'est pas le cas du tout.

Autre frein à l'achat, le prix, 70 euros, qui est quand même absurdement élevé. Et pour couronner le tout, le format Omnibus n'est pas vraiment ce qui se fait de plus pratique à lire. C'est quand même un peu dommage pour un... livre.

En conclusion, un excellent titre, certes, mais qui aurait mérité un choix éditorial plus réfléchi (en Icons par exemple), d'autant que les 8 tomes disponibles en Max se trouvent parfois d'occasion en lot à des prix vraiment intéressants.


Mages 2/4 - Eragan
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Eragan, ce frimeur... il a mis des lentilles blanches !
Deux mois seulement après la parution de notre article sur le premier tome de Mages, aux éditions Soleil, nous recevons le deuxième des quatre tomes prévus pour cette série se déroulant dans les Terres d'Arran. Le scribe est ici Nicolas Jarry (déjà auteur de pas mal d'albums chez le même éditeur) et nous devons les enluminures à Stéphane Créty (ayant déjà travaillé chez Delcourt et Soleil).

Le rythme de parution de ces albums est extrêmement rapide pour de la BD franco-belge grâce à la désormais bien connue pratique consistant à employer un dessinateur et un scénariste par tome, eux-mêmes chapeautés par un ou plusieurs responsables du projet global veillant à la cohérence du tout. Si ce rythme fait la joie des bédéphiles, il se dit dans certains cercles familiaux bien informés que les sentiments de leurs conjoints à ce propos sont parfois bien plus mitigés... En effet, la dernière page de l'ouvrage exposant les couvertures des albums présents ou à venir dans un futur proche dénombre quand même pas moins de 25 tomes sur les Elfes, 15 sur les Nains, 7 sur les Orcs et Gobelins et 4 sur les Mages... Pas mal, pour un univers né en 2013 ! 
Première série de cet univers à développer une classe (une profession) typique de la fantasy façon Donjons & Dragons et non une race, Mages devrait apparemment se limiter à quatre tomes couvrant les quatre voies de magie répertoriées dans ce monde.

La magie qui est ici concernée est la magie runique. C'est la voie douce, c'est la magie de l'érudition qui tire son pouvoir de runes incarnant des facettes de l'énergie naturelle du monde et que, de façon tangible ou éthérée, le pratiquant assemble pour en combiner les effets dans des sorts complexes et dangereux. Les rôlistes la connaissent bien, souvent entre les mains de maîtres des runes Nains.

La pédagogie à l'ancienne, y'a qu' ça d'vrai, crénom !

Qu'est-ce que ça raconte ?

Quand ton nez est dans l'aplomb de
ta colonne vertébrale... c'est pas bon !
Le narrateur interne, Eragan, est un jeune magicien runique dont la puissance semble à peu près proportionnelle à son incapacité à la maîtriser. Il est le disciple de Kevoram, capitaine de l’Ordre des Ombres. Ce dernier se passerait bien d'avoir aux basques un apprenti aussi calamiteux mais... les ordres de l'Ordre sont des ordres sinon régnerait le désordre...

On fait leur connaissance lorsqu'ils font route vers le monastère des Dranahn pour y passer une retraite d'un an, tout autant pour y faire respecter les règles de l'Ordre que pour laisser à Eragan le temps de progresser, en magie comme en maturité.

Ils effectuent ce voyage en compagnie de l'elfe Dame Leïwa, du nain Maître Bagdr (dont vous pouvez admirer à côté de ce texte l'expression délicate de la force de persuasion), de l'humaine Princesse Alyna et de son golem.
Cette petite compagnie va prendre, en passant un portail magique de téléportation ne s'ouvrant qu'une fois par an, la relève d'un autre groupe les ayant précédés et qu'ils croiseront en route.

Et là est la première chose intéressante de ce titre. Il va bientôt se refermer en un huis clos (puisque ce portail se clôt bien vite pour une année entière derrière eux) et ainsi enfermer des mages de trois races différentes dans le nouveau décor : un immense monastère perché sur les plus hauts sommets de l'île, à plus de cent lieues du portail d'entrée.

Très vite, le récit bascule et fait alors un clin d’œil évident à Umberto Eco et son Le Nom de la Rose puisque des clercs vont se mettre à y décéder dans des circonstances étranges. Lesdits décès coïncidant avec la relève, un des personnages centraux du récit récemment arrivés sur place en est sans doute responsable. Mais qui ?
Débute alors une enquête assez rapide croisant autant les personnalités des protagonistes que les secrets du monastère.
Entre respect du code de l'Ordre et nécessaires transgressions, cet album présente à la fois un récit initiatique, une enquête policière, et un huis clos, le tout se clôturant sur un final grandiloquent marquant l'avènement d'un nouveau personnage fort du monde d'Arran.

Oui, c'est une des particularités de l'album : Eragan est le narrateur de sa propre histoire et le jeune homme a un langage un peu leste.
 

"Les faiblesses des méchants sont les mêmes que celles des saints"

... comme se plaît à nous le dire Umberto Eco dans le récit médiéval qui semble avoir inspiré certains aspects de celui qui nous occupe ici.
Il en va de même pour les livres : une BD exécrable est surtout frustrante car on en attendait plus d'elle. Une bonne BD peut aussi avoir ce défaut car l'attente est alors décuplée et il lui devient difficile de la combler. Surtout en seulement 51 planches !

Vous l'aurez compris : la rapidité d'exécution de ce tome est certes menée avec brio car tout y est intelligible mais elle risque de faire naître quelques frustrations tant chacun des aspects de ce récit est traité de façon expéditive. Pour ma part, par exemple, j'eus aimé découvrir davantage d'éléments du puzzle par le biais d'une enquête plus fouillée. Mais comment proposer une explication de la magie runique, le récit d'un épisode du parcours d'un mage novice, une enquête fantastique, une présentation de trois races de fantasy, quelques flashbacks et une fin épique en un format si court sans forcément se départir de quelques passages potentiellement intéressants par manque de place ?

Je vous rassure... le petit Eragan va gentiment progresser quand même, hein ! Voire beaucoup !

On a compris pour le fond mais que dire de la forme ?

Une BD, ce n'est pas seulement une histoire ; c'est aussi le dessin, la mise en page, la mise en couleurs... Et l'ami Eragan n'a pas à rougir de ses atours.
Créty dessine très bien. Comme tous les dessinateurs de ces terres d'Arran, d'ailleurs. La fantasy façon Soleil est portée depuis des années maintenant par les mains de dessinateurs de qualité, rajeunissant le trait de l'école "réaliste" franco-belge à tel point qu'ouvrir à l'heure actuelle certains classiques d'il y a vingt ans devient presque douloureux. J'ai grandi par exemple avec Thorgal et j'en ai des souvenirs merveilleux mais... sans rire, relisez les premiers tomes après avoir feuilleté des albums récents tels que celui-ci et, outre la mise en couleurs qui se limitait aux aplats, vous verrez que nos pauvres héros de l'époque semblait parfois subir de laborieuses opérations de chirurgie esthétique entre deux cases contiguës...
Ici, les personnages sont reconnaissables au premier coup d’œil, leurs traits sont constants, les paysages sont grandioses... mais ça devient la norme, oui. Qu'importe, il est quand même bon de le mentionner.
Au niveau de la mise en page, même si on n'assiste à aucune révolution, on a droit à des découpages originaux avec de longues cases verticales, des pages entières illustrées de décors servant de fond aux cases figurant l'action... c'est beau, c'est efficace et souvent, ça sert le propos. Ça fait le taf, comme on dit !
Reste la mise en couleurs qui, globalement, est très belle et précise, soulignant les atmosphères et sublimant les décors... mais je ne serais pas moi-même si je ne trouvais pas quelque chose qui me chipote. Et je sais que vous allez me dire que c'est ridicule mais il me plaît d'en parler : les armures métalliques ! Dans certaines cases, leur mise en couleurs est absolument logique et presque inattaquable. Mais dans d'autres, les reflets semblent mal placés voire même illogiques. Oui, c'est ridicule, comme remarque. Mais c'est le genre de chose qui, vu le niveau de qualité global de la colorisation, me semble presque inexplicable... ce doit être dû à ma passion pour la peinture sur figurines et à la technique du NMM (non metallic metal) mais ça me chipote.

Oh, le jôôôli p'tit point d'interrogation timide
qui ne s'assume pas !
Restent encore parfois une ou deux petites choses étranges, comme en pages 22 et 23 (pages graphiquement très jolies, d'ailleurs, présentant dans de belle couleurs le résultat d'un sort projetant dans un espace clos une illusion d'espace ouvert). Tout sur cette page est maîtrisé, expressif, bien dessiné et colorisé mais... dans une petite case, un des personnages est dessiné en train de lire, adossé à un arbre et semble interloqué. Oui, ce personnage est visiblement interloqué. Le dessin fait bien passer cette expression, nul doute à ce sujet. Mais. Mais... Mais, vieux réflexe de BD, il a fallu qu'on nous glisse un point d'interrogation pour nous expliquer que le personnage est interloqué. Pas un gros phylactère démodé bien lourd avec un point d'interrogation dedans, non, quand même pas... juste un point d'interrogation un peu ridicule détouré de blanc.
On s'en fout ?
Oui, bien entendu. C'est encore un détail à la con comme le reflet sur les armures.
Oui, bien entendu. On s'en tamponne le coquillard avec des gants de boxe... mais je me demande si ce n'est pas révélateur d'un petit truc...
Je me demande si ça ne dévoile pas un petit complexe, une petite peur de nos dessinateurs d'assumer la qualité de leur trait. Parce que merde, quoi : le visage de la Princesse Alyna dans cette case ne laisse aucun doute sur ses sentiments vis-à-vis de l'action qu'elle observe... elle est perplexe et interloquée. Ça se voit. Oui, ce personnage est visiblement interloqué. Le dessin fait bien passer cette expression, nul doute à ce sujet.
Pardon ? Je me répète ? Oui.
Et c'est chiant, hein ?
Oui.
Eh bien c'est exactement pareil dans le cas dont je parle. À plusieurs reprises, dans cette BD, le verbe vient répéter inutilement ce que transmet l'image. Cessez cela, messieurs : votre dessin est suffisamment expressif pour n'avoir pas à être sous-titré !
Voilà... ça n'a aucune importance mais je voulais le dire.

C'est joli, non ? Allez, avouez : entre ça et les aplats à la Tintin... y'a pôs photo !


Une conclusion ?

Allez, oui. Une conclusion : c'est beau, c'est intrigant, c'est bien écrit mais c'est un peu rushé par moment par manque de pages.

La série Mages me surprend un peu par ses changements graphiques car entre le tome 1 et le tome 2, la différence de style suggère quand même assez aisément que ces personnages auraient du mal à se croiser dans un éventuel album sans devoir subir un lifting stylistique.
Mais étrangement, ça me plaît, justement, de voir qu'autant d'artistes aux pattes très différentes parviennent à se glisser dans cet univers avec une certaine aisance...
J'entends parfois des gens se plaindre des Terres d'Arran en disant que c'est basé sur une logique commerciale froide et visant à produire le plus d'albums possible en un temps réduit pour stimuler la collectionnite des fans... Soit. Peut-être. Qu'en sais-je ?
Mais je me permets d'ajouter à cela que... Bon dieu, on a des talents, dans cette génération ! Et ces gens parviennent même, dans un cadre défini, dans un carcan, dans un schéma astreignant, à affirmer leur forme particulière d'expression artistique. Alors ne boudons pas notre plaisir : elles sont vachement bien, ces BD !






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'histoire est intrigante.
  • L'univers est cohérent.
  • Les personnages, bien que peu attachants, sont intéressants.
  • Le dessin est beau et précis.
  • Le tout dégage une impression d'album bien fini.

  • L'histoire raconte beaucoup de choses en peu de pages... du coup, c'est parfois un peu précipité.
  • La colorisation est presque toujours très réussie mais certains détails sont un peu en-deçà.
  • Ben, rien d'autre... à moins que vous n'aimiez pas la fantasy mais... pourquoi lisez-vous ceci, alors ?