Publié le
15.3.18
Par
Vance
Le 20 mars 2017, Nats Editions sortait une bande dessinée bien particulière, Sex Shop Wonderland (cf. cet article), dans laquelle l'auteur, Boris Tchechovitch, racontait une bonne partie des nombreuses anecdotes ayant émaillé son stage d'un an dans un sex shop, alors que, de son propre aveu, il pensait au départ travailler dans une boutique vidéo, radicalement plus proche de ses inclinations, puisqu'il est fan de films de genre, d'animes japonais et des BD de Moebius. Sur le point de se lancer dans un tout autre genre de bandes dessinées, l'auteur-dessinateur a tenu à compléter son expérience autobiographique par un second tome, sous-titré Chef d'équipe.
Quasiment pas de rupture avec le premier, on y retrouve les éléments qui avaient fasciné, étonné ou agacé comme ce recours à des graphismes légers qui permettent une certaine distanciation avec les situations souvent scabreuses dont il a été témoin, tout en leur conférant une tonalité subtile, acidulée, remplaçant le glauque et les déviances par de petites piques bien senties. Par le biais de pastilles ouvertement humoristiques, on assiste à un défilé désopilant de quidams aux propositions déroutantes tout en explorant davantage le caractère, les envies et les remords du personnage principal.
Le format ne prête pourtant pas à une véritable remise en question ou étude sociétale, ces tranches de vie inégales se dégustent posément, par petites touches parfois surréalistes,
allant du petit gag aux clins d'œil appuyés en passant par les délires fuligineux imprégnant les mystères de l'arrière-boutique.
Sex Shop Wonderland, malgré ses couleurs primaires, son trait simpliste, ses expressions exacerbées et ses bulles pleines de bons mots, n'est paradoxalement pas aisé à parcourir ; il y a quelque chose d'inconstant dans le caractère de l'auteur/personnage et, si on le soutient volontiers lorsqu'il déclare sa flamme pour Akira, on ne parvient pas toujours à le suivre dans ses petits délires quotidiens, moments de douce folie lui permettant de conserver une certaine sérénité dans ce concentré de spleen et de bonheurs fugaces où on y trompe davantage son ennui que ses partenaires.
Objectivement moins réaliste que le premier volume, cet album amorce dans son dernier quart une direction imprévue avec des personnages récurrents, des réflexions approfondies sur le bien-fondé de ce travail alimentaire et sur les rapports entre les clients et les vendeurs, avant d'élaborer un finale ambitieux mais réussi, une mise en abyme redistribuant les rôles d'auteur et de lecteur. Boris Tchechovitch y règle une partie de ses comptes et nous invite incidemment à en faire autant.
Pas toujours aussi drôle qu'attendu, rarement graveleux ou provocateur, un titre qui s'avère finalement plus profond et subtil que ne le laisse croire son emballage.
À tenter.
Quasiment pas de rupture avec le premier, on y retrouve les éléments qui avaient fasciné, étonné ou agacé comme ce recours à des graphismes légers qui permettent une certaine distanciation avec les situations souvent scabreuses dont il a été témoin, tout en leur conférant une tonalité subtile, acidulée, remplaçant le glauque et les déviances par de petites piques bien senties. Par le biais de pastilles ouvertement humoristiques, on assiste à un défilé désopilant de quidams aux propositions déroutantes tout en explorant davantage le caractère, les envies et les remords du personnage principal.
Le format ne prête pourtant pas à une véritable remise en question ou étude sociétale, ces tranches de vie inégales se dégustent posément, par petites touches parfois surréalistes,
allant du petit gag aux clins d'œil appuyés en passant par les délires fuligineux imprégnant les mystères de l'arrière-boutique.Sex Shop Wonderland, malgré ses couleurs primaires, son trait simpliste, ses expressions exacerbées et ses bulles pleines de bons mots, n'est paradoxalement pas aisé à parcourir ; il y a quelque chose d'inconstant dans le caractère de l'auteur/personnage et, si on le soutient volontiers lorsqu'il déclare sa flamme pour Akira, on ne parvient pas toujours à le suivre dans ses petits délires quotidiens, moments de douce folie lui permettant de conserver une certaine sérénité dans ce concentré de spleen et de bonheurs fugaces où on y trompe davantage son ennui que ses partenaires.
Objectivement moins réaliste que le premier volume, cet album amorce dans son dernier quart une direction imprévue avec des personnages récurrents, des réflexions approfondies sur le bien-fondé de ce travail alimentaire et sur les rapports entre les clients et les vendeurs, avant d'élaborer un finale ambitieux mais réussi, une mise en abyme redistribuant les rôles d'auteur et de lecteur. Boris Tchechovitch y règle une partie de ses comptes et nous invite incidemment à en faire autant.
Pas toujours aussi drôle qu'attendu, rarement graveleux ou provocateur, un titre qui s'avère finalement plus profond et subtil que ne le laisse croire son emballage.
À tenter.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
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Publié le
14.3.18
Par
Vance
En juillet dernier, Nolt se proposait d'aborder Harlan Coben et nous livrait sa critique de Faute de Preuves (Caught en VO). Profitons-en pour poursuivre sur cette lancée avec Sans un mot, publié deux ans auparavant et également traduit en France par Roxane Azimi.
Un Harlan Coben, ça se lit vite. Tout est relatif, bien
entendu, cela dépendra de l’humeur du moment, du temps qu’on peut consacrer à
sa lecture et surtout de la propension qu’on peut avoir à apprécier les
enchaînements typiques de ce genre de littérature. Mais, franchement, on en
vient très vite à bout. Ce n’est pas vraiment un reproche, simplement le
constat d’une structure littéraire pensée pour être palpitante et la moins
chronophage possible. Typique des bonnes lectures de vacances. Ou avant d’aller
dormir.
Celui-ci ne devrait pas faire exception. Non qu’il s’agisse
là du thriller le plus palpitant de la décennie passée. C’est surtout que c’est
bien fichu, construit avec une rigueur métronomique, mettant en scène des
personnages dépeints en deux lignes et trois répliques, sur des chapitres de
deux pages et demie, emplis de descriptions réduites à des noms évocateurs, de
dialogues à foison, percutants et dynamiques, qui font la part belle à la
culture populaire, aux marques « tendance » et aux anecdotes de geek :
le rythme, soutenu, ne laisse pas la place au doute, voire même à ce jeu de
devinettes que les histoires policières traditionnelles encourageaient à chaque
fin de chapitre en forme de cliffhanger.
l’esprit vif. La manière éthiquement discutable dont ils
s’immiscent dans la vie privée de leur fiston (ils ne cessent de se justifier
par l’inquiétude grandissante qu’ils éprouvent devant les réactions d’Adam)
laisse planer les rares moments d’introspection du roman : l’auteur, comme
il l’explique dans une postface, n’est pas insensible à cette propension à
l’excès de surveillance auquel s’adonnent des parents pourtant profondément
impliqués dans l’éducation de leur enfant, et s’interroge sur les nombreux
moyens mis facilement à la disposition des éventuels espions amateurs, depuis
le pistage des puces GPS des téléphones cellulaires (comme ils le disent
outre-Atlantique) jusqu’au relevé de chaque opération pratiquée sur un
ordinateur.
Certes, la pratique est un prétexte : on aurait tort
d’y voir un pamphlet, ou un essai sur l’éducation. Il s’agit avant tout d’une
fiction habile, montée avec un savoir-faire certain entre des personnages plus
ou moins bien insérés dans une société qui semble souvent aller plus vite
qu’eux. Pêle-mêle seront également abordés le conflit des générations, le
racisme ordinaire, l’influence des mass media, etc.
L’important est qu’on y trouve son compte. Si l’on s’attelle
à démêler l’écheveau confus qui fait tenir l’ensemble, on s’aperçoit que les
tenants sont basiques : de découverte en révélation, nos deux parents,
souvent séparément, remonteront le fil de l’enquête qui permettra d’expliciter
le suicide de l’un, le changement radical de comportement de l’autre, et
rattachera, parfois de manière artificielle, le tueur du début à Mike et Tia,
par le biais de voisins désespérés, d’un professeur en pleine détresse, d’une
femme vengeresse, d’une fille outrée et de quelques adjuvants compréhensifs,
voire complices.
Au rayon des déceptions, une frustration : si l’auteur
évoque longuement les circonstances précédant les passages à l’acte, ces
derniers (étranglement, lacérations et autres joyeusetés) ne sont que très peu
décrits, comme si Coben jetait un voile pudique sur une violence qu’il jugerait
inutile, s’autocensurant afin de toucher un plus large public. Ce n’est pas qu’il
faille absolument quelques passages bien gore pour faire de chaque thriller un
roman réussi, toutefois, dans un récit mettant régulièrement en scène des individus
violents, voire psychopathes, cela apparaît comme un manque un peu bizarre. Un
vide. Un chapitre se termine ainsi par ce tueur qui envisage de porter un coup,
le suivant commencera par la découverte du corps de la victime. Le voile pudique jeté sur le
meurtre apparaît bizarrement maladroit et inapproprié.
En dehors de cela, c’est du tout cuit.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
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Publié le
13.3.18
Par
Unknown
L'effet Doppler
— Alors Virgul, quoi de neuf aujourd'hui ?
— Je viens de regarder un épisode de The Big Bang Theory dans lequel les personnages se rendent à une fête costumée.
— C'était sympa ?
— Plutôt mais... je n'ai pas tout compris, professeur Feezhic. Pourquoi Sheldon est-il déguisé en zèbre ?
— Mais non, voyons. Sheldon n'est pas déguisé en zèbre mais en effet Doppler.
— En effet Doppler... heu... et c'est quoi ce truc, déjà ?
— Eh bien, c'est à cause de cet effet que l'on paie des amendes pour excès de vitesse, par exemple. Mais ça permet aussi de détecter des planètes extrasolaires (qui gravitent autour d'autres étoiles).
— Hmm... ça ne nous dit pas vraiment ce que c'est... Appelons un chat un chat !
— Bon, alors attention, voilà une définition un peu plus... gratinée : il s'agit de la perception du changement de fréquence d'un signal périodique à cause du mouvement relatif de l'objet émetteur par rapport à notre propre référentiel. Ah, ça en jette hein ?
— ...
— Ou, en langage profane : c'est le pimpon du camion de pompier qui devient plus aigu lorsqu'il se rapproche de nous, et plus grave lorsqu'il s'éloigne.
— Miaw ! Ce ne serait pas un peu plus clair avec une bonne vidéo ?
— Mais justement mon brave Virgul, je t'en ai concoctée une ici. Voilà qui devrait te permettre de briller lors de la prochaine réunion de la rédaction !
Publié le
12.3.18
Par
Thomas
La 90e cérémonie des Oscars s'est
déroulée le 4 mars 2018. L'on pourrait débattre des heures de l'intérêt
de ces récompenses du septième art mais force est de constater qu'elles
forment un indicateur culturel et cinéphile relativement pertinent.
Cette année, six longs-métrages ont reçu plusieurs récompenses dont
l'excellent Blade Runner 2049 (meilleurs photographie et meilleurs effets visuels) et Coco
(meilleur film d'animation et meilleure chanson originale). Nous allons revenir sur les neuf longs-métrages qui ont été
nommés dans la catégorie meilleur film. Parmi eux, quatre ont aussi
bénéficié de multiples récompenses (La Forme de l'eau, Dunkerque, Les Heures Sombres et Three Billboards).
Les
neuf films présentés sont encore
diffusés au cinéma, ce qui suit vous permettra de vous faire une idée avant peut-être d'aller vérifier par vous-même !
•
Lion
d'or à la Mostra de Venise en 2017, puis Golden Globes du meilleur
réalisateur et de la meilleure musique début 2018 et désormais Oscars du
meilleur film, du meilleur réalisateur, des meilleurs décors et de la meilleure musique ! Le dixième film du metteur en scène Guillermo del
Toro croule sous les récompenses et est nominé un peu partout dans
toutes les catégories. Tous ces éloges et ces prix sont-ils mérités ?
Oui et non. S'il est évident que le savoir-faire technique du
réalisateur (à qui l'on doit, entre autres, le superbe Le Labyrinthe de Pan et les deux volets de Hellboy) sert à merveille l'esthétisme de La Forme de l'eau,
on ne peut que déplorer les similitudes avec le cinéma du français
Jean-Pierre Jeunet. Ce dernier a d'ailleurs accusé son homologue
mexicain de plagiat. Mais cet univers de conte désenchanté séduit tout
de même grâce à sa musique, à ses très justes interprétations et,
surtout, à son originalité : une histoire d'amour entre une créature
amphibienne et une femme muette, le tout sous fond de guerre froide.
Problème majeur : impossible d'être véritablement touché et ému par
cette romance, assez « froide » in fine. Guillermo del Toro ne
plonge jamais assez en profondeur dans la relation si particulière entre
ces deux êtres, privilégiant son intrigue militaire prévisible au
possible et n'apportant pas l'équilibre nécessaire pour susciter un réel
chamboulement chez le spectateur. On reste donc dubitatif face à cette
déferlante de prix. Certains sont mérités bien sûr mais de là à le
hisser en meilleur film de l'année, c'est incompréhensible.
•
Meilleur
montage, meilleur design de son et meilleur mixage de son sont les
trois Oscars remportés pour le dixième long-métrage de Christopher
Nolan. Trois prix techniques très justement mérités puisque le film se
déroule sur trois chronologies différentes et bénéficie d'une bande-son
extrêmement soignée. Malheureusement pour le réalisateur britannique,
cinq récompenses lui ont échappé dont celui du meilleur film et du
meilleur réalisateur (tous deux revenant donc à La Forme de l'eau). On avait déjà parlé de Dunkerque dans ce Digest,
on continue de penser le plus grand bien de cette version historique de
l'évacuation des soldats britanniques des plages de Dunkerque, en pleine Seconde Guerre mondiale, malgré des choix de mise en scène parfois
curieux : ce fameux montage non-linéraire qui n'était pas forcément
utile, un manque de contexte au début, etc. Nolan a réalisé de biens
meilleurs films (The Dark Knight, Interstellar, Inception et Memento par exemple) mais si Dunkerque
n'est pas son chef-d'œuvre ultime, il mérite assurément d'être vu tant
par son audace visuelle pour un film de guerre (qui est en fait un film
de survie) que par son incroyable tension. En résulte un rythme effréné
et une immersion totale dans l'opération Dynamo selon de multiples points
de vue (soldats, pilotes, civils, marins…).
•
Les Heures Sombres
est un biopic sur Winston Churchill se déroulant lors de sa prise de
fonction de Premier ministre du Royaume-Uni en mai 1940, donc en pleine
Seconde Guerre mondiale (le film peut d'ailleurs être vu comme un très
bon complément de Dunkerque, ce dernier pouvant même s'insérer
aux deux tiers du long-métrage puisque l'opération Dynamo y est «
aperçue » depuis Londres). Sans surprise, Gary Oldman a reçu l'Oscar du
meilleur acteur pour sa performance relativement incroyable. L'artiste
est d'ailleurs méconnaissable, ce qui a valu à ce film de Joe Wright (Orgueil et Préjugés, Anna Karénine…) l'Oscar des meilleurs maquillages et coiffures, là aussi mérité. Les Heures Sombres
est très intéressant, indispensable pour son aspect informatif, qui plus est bénéficiant d'une photographie très soignée
(aussi bien dans les cadrages que les lumières) et porté par un
talentueux acteur. Son seul défaut serait peut-être d'être également un film qui… ne se « revoit pas ». Il n'y a pas des masses
d'intérêt à visionner à nouveau ce biopic. Par ailleurs, s'il est d'une
fidélité extrême à l'Histoire, on n'est pas touché plus que ça par le
personnage. Ce n'est certes pas forcément le but initial mais ça aurait permis de le défendre davantage. Un bon film donc, mais auquel
il manque quelques ingrédients pour en faire un chef-d'œuvre intemporel à
voir et à revoir (ce qui est le cas de quasiment tous les biopics,
malheureusement).
•
Restons justement dans les biopics avec Pentagon Papers,
de Steven Spielberg. Là aussi le film est très réussi sur de multiples
aspects (il n'a gagné aucun Oscar) mais ne mérite pas d'être vu
plusieurs fois (hélas, c'est ce qui est un gage d'une certaine qualité
d'un film tout de même). Véritable ode à la liberté de la presse et au féminisme, The Post (son titre original) met en lumière une énorme enquête sur l'implication politique et militaire des États-Unis dans la guerre du Vietnam (sur des éléments tenus secrets évidemment). Si
Tom Hanks surprend et est appréciable dans son rôle de rédacteur en chef de The Washington Post, Meryl Streep
s'auto-caricature un peu en directrice du journal devant décider la publication ou non desdits Pentagon Papers… Elle est convaincante mais pas
de quoi non plus la récompenser (elle était d'ailleurs nommée meilleure actrice
pour ce rôle). Pentagon Papers détonne aussi par son prisme
particulier, le journal n'était pas le premier sur l'affaire (le New York Times l'était), il n'avait
pas forcément à en tirer une certaine gloire. Reste un vibrant hommage de l'âge
d'or de la presse qui séduira forcément les amateurs du sujet.
•
Frances McDormand a reçu l'Oscar de la meilleure actrice pour Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance.
Une statuette plutôt méritée pour l'interprétation d'une mère de
famille endeuillée par la mort de sa fille (violée et tuée par un inconnu qui court toujours) mais surtout scandalisée par
l'inefficacité de la police locale (l'action se déroule dans le Missouri, dans une petite ville typique des États-Unis). Elle décide de louer
trois panneaux publicitaires pour alerter l'opinion publique et pointer
du doigt le chef de la police (Woody Harrelson). S'ensuit un étrange drame
parfois comique, parfois tragique, très proche du cinéma des frères Coen
(Fargo, No Country for Old Men…). Ce quatrième film de Martin McDonagh (Bons baisers de Bruges)
est excellent en tout point. Intense dans certaines scènes, surréaliste
voire absurde dans d'autres. Sam Rockwell a décroché l'Oscar du
meilleur acteur dans un second rôle, paradoxalement plus mérité que
celui de McDormand. Non pas que l'actrice joue mal, bien au contraire,
mais plutôt que son rôle ne génère pas forcément une certaine empathie.
Toujours sanguine et vulgaire, agissant parfois stupidement, on peine à s'attacher à
elle… et en même temps, il est tellement difficile de savoir comment
réagirait quelqu'un à sa place. Le film multiplie les genres (thriller,
drame, comédie noire…) avec brio malgré les risques que cela comporte.
L'inconvénient est que cela peut perdre les spectateurs, l'avantage est
que cela peut être particulièrement original si l'ensemble est bien
équilibré — c'est le cas ici, c'est donc une réussite.
•
On avait justement évoqué le délicat exercice du mélange des genres dans un billet d'humeur l'an dernier qui avait été initié grâce (ou plutôt à cause) du film Get Out. Une petite critique négative avait aussi été publiée dans ce Digest.
Ce premier film de Jordan Peele a remporté l'Oscar du meilleur scénario
original. On a un peu de mal à comprendre pourquoi quand Three Billboards et La Forme de l'eau sont nommés également… Attention, Get Out
n'est pas si commun et convenu que cela, mais il reste globalement
prévisible en étant sympathique et réussi d'un point de vue mise en
scène et direction d'acteurs. Ni bon ni mauvais, à mi-chemin entre la
série B et le film indépendant, le long-métrage ne réussit pas, lui, ce
fameux équilibre des genres. La hype autour reste un mystère complet. On
reconnaît volontiers quelques qualités, dont son originalité (qui ne
méritait pas une statuette) mais de là à s'extasier autant, c'est (là
aussi) incompréhensible.
...
..
•
Retournons
au biopic, genre très prisé par l'Académie des Oscars (dont la majorité
des votants est constituée d'hommes âgés) avec Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. Ce dernier est atypique dans le milieu, capable du pire (The Master, Inherent Vice) comme du meilleur (Magnolia, There Will Be Blood).
Ici, on est clairement dans ce que le réalisateur fait de mieux. Pour
son huitième film, il met en scène Daniel Day-Lewis dans le dernier rôle
de sa carrière : celui du couturier Reynolds Woodcock, dans le Londres
des années 50. Un créateur, hyper-maniaque, de robes exceptionnelles ;
celles-ci ne sont pas « spécialement » mises en avant à l'écran mais le
film a tout de même remporté l'Oscar des meilleurs costumes (peu
étonnant). Phantom Thread s'attarde sur la relation que noue
Woodcock avec une serveuse (Vicky Krieps), à l'opposé du monde dans
lequel il évolue. Les débuts sont plutôt convenus pour un film de ce genre
mais le magnétique Day-Lewis, impressionnant comme toujours, et
l'évolution de la relation entre les êtres aimés en font un chef-d'œuvre
romanesque. Pas forcément émouvant mais très touchant avec un couple fascinant d’ambiguïté.
.
.
•
Difficile
aussi de ne pas être touché par la rayonnante actrice Saoirse Ronan
(qui fêtera ses 24 ans en avril prochain) dans son rôle de « Lady Bird »
dans le film du même nom. Comédie douce-amère sur l'adolescence et tout
ce qui va avec : premiers émois amoureux, relations sexuelles, conflits
mère-fille, etc. Lady Bird surprend pas son rythme (aucun temps
mort) et sa bande originale (envoûtante). Si l'ensemble du film a un air
de « déjà-vu » mais reste extrêmement plaisant, on a du mal — une fois
de plus ! — à comprendre cette nomination. Ce premier long-métrage
(mi-autobiographique) en solo de la comédienne Greta Gerwig n'a
d'ailleurs remporté aucune statuette malgré ses cinq nominations. Reste
un agréable film, générant plusieurs sourires et, peut-être, quelques larmes.
.
..
•
Des larmes, il n'y a qu'un seul film de cette sélection qui en aura fait couler : l'excellent Call Me by Your Name. Proche aussi de la thématique du passage à l'âge adulte mais avec une toute autre approche que Lady Bird. Le film part d'un pitch à priori banal : la romance entre un
adolescent en pleine découverte de sa sexualité avec un étudiant
américain venu passer l'été chez ses parents, en Italie, en 1983.
Adaptation du livre éponyme, le long-métrage met beaucoup de temps avant
de fasciner et toucher son spectateur. En cause : deux rôles principaux
particulièrement peu empathiques. Mais tout ceci change lorsque les
carapaces se fendent, les acteurs Armie Hammer et Timothée Chalamet parviennent à créer une alchimie incroyable.
C'est peut-être la première fois, aussi, qu'une histoire d'amour
homosexuelle n'est pas représentée uniquement en tant que telle. Bien sûr, l'émotion
viendra de la justesse des mots, des regards, des actes de cette
relation amoureuse « éphémère », mais le point culminant surviendra lors
d'une scène incroyablement bien écrite et remarquablement interprétée entre le père (épatant Michael Stuhlbarg) et son fils. Rares sont les films qui procurent
de telles sensations et voilà pourquoi Call Me by Your Name méritait l'Oscar du meilleur film.
.
•
En
conclusion, voici notre « Top » des neuf films de cette nomination. Bien sûr tous les longs-métrages évoqués restent globalement
excellents mais certains — comme nous l'avons vu — ne méritaient pas
forcément d'être récompensés, voire nommés.
1. Call Me by Your Name
2. Dunkerque
3. Phantom Thread
4. Three Billboards
5. Les Heures Sombres
6. Lady Bird
7. Pentagon Papers
8. La Forme de l'eau
9. Get Out
2. Dunkerque
3. Phantom Thread
4. Three Billboards
5. Les Heures Sombres
6. Lady Bird
7. Pentagon Papers
8. La Forme de l'eau
9. Get Out
Publié le
10.3.18
Par
Nolt
Deux mondes séparés par un fleuve d'encre, voilà le point de départ plutôt étonnant de cette BD sobrement intitulée Le Fluink.
D'un côté du Fluink, les Schwarzs, un peuple noir sur fond blanc qui vit sans véritable chef. Sur l'autre bord, les Pâals, des êtres blancs sur fond noir qui subissent une sévère dictature. Un fleuve d'encre sépare les deux civilisations. C'est le Fluink,
une matière étrange qui peut être fluide ou visqueuse, solide ou gazeuse, et dont l'état varie constamment.Selon la physique de cet univers, un objet lancé dans le Fluink remonte à sa surface. Aussi, lorsque le Préfectal des Pâals décide de faire construire d'immenses tours pour assouvir sa soif de grandeur, les gravats jetés dans le Fluink finissent par aboutir chez les Schwarzs. C'est le premier contact.
Alors que de sombres complots se trament dans les deux camps, l'équilibre de l'univers risque à tout instant d'être rompu. De chaque côté, quelques individus vont tenter d'empêcher l'anéantissement total de deux mondes qui n'étaient pas faits pour se rencontrer...
Le Fluink est en fait l'œuvre du collectif Enfin Libre, terme un peu mystérieux qui cache en fait Philippe Renaut, au scénario, et David Barou, qui réalise les dessins. Difficile pourtant ici de séparer franchement l'histoire en elle-même de sa représentation graphique tant les deux sont liées.
Le récit se déroule sur une espèce d'immense fresque, sans case ni séparation nette dans la représentation de l'action. Cette façon de procéder aboutit à une sorte de fusion du temps et de l'espace, le lecteur embrassant toute la planche dès le premier regard mais étant obligé d'effectuer quelques petits allers-retours inhabituels. Les pages
sont séparées par le fameux fleuve noir et l'action se déroule simultanément en bas et en haut de cette frontière poreuse. L'une des grandes idées des auteurs est de faire interagir ces deux mondes en permettant quelques "traversées" qui peuvent avoir des conséquences désastreuses.Le dessin est très particulier. Il peut paraître simple, avec des décors et personnages réduits au minimum, mais il se révèle en fait d'une grande complexité, l'illustrateur réussissant à donner vie à cet univers en jouant uniquement sur le contraste et les formes (alors que beaucoup n'y arrivent pas alors qu'ils utilisent des couleurs et qu'ils peuvent détailler l'intérieur des personnages ou objets !).
Ce style original permet au final de mettre en place une narration totalement innovante et, avouons-le, captivante. Car, sous un aspect naïf et amusant, ces petits êtres immaculés ou gavés d'encre cachent finalement bien des surprises et de nombreux défauts. Convoitise, trahison, quête insensée sont au menu. Le tout légèrement parsemé de quelques allusions sympathiques à Hergé ou Tolkien.
Bref, nous voilà devant un bouquin totalement improbable mais conçu avec une immense virtuosité.
La BD, au format à l'italienne, date de 2006 et a été publiée par Le Cycliste, une maison qui n'existe plus aujourd'hui. L'ouvrage est toutefois encore facilement trouvable à des prix raisonnable.
Une autre manière de raconter et de se servir de l'encre et du papier.
Beau et bluffant.
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