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Coups de Théâtre dans les comics
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L'art de la narration repose sur de nombreux effets techniques, pour certains bien connus, voici cinq manières très différentes de maintenir le lectorat sous tension et de le surprendre.

Attention : ce qui suit contient des éléments révélant tout ou partie de l'intrigue des œuvres dont il est question.



1. X-Factor : un bébé... surprenant !
Procédé : la rupture

Peter David
a signé, il y a maintenant quelques années, un excellent run sur Madrox et sa suite, X-Factor. Dans cette longue saga, l'auteur a asséné un énorme coup de massue en mettant en place une naissance bien particulière. À l'époque, Cyrène (Theresa "Terry" Cassidy) attend un enfant de Madrox (rappelons que ce dernier a le pouvoir de créer des doubles de lui-même, doubles qu'il réabsorbe ensuite, en profitant de leurs expériences, de leurs informations, etc.). Madrox accepte d'épouser Terry alors que celle-ci vient juste d'accoucher. L'ambiance est détendue, émouvante même lorsqu'ils décident d'appeler leur enfant Sean, en mémoire du défunt père de Terry. L'heureux événement apaise toute l'équipe, réunie pour l'occasion à la maternité. Et, quand Madrox prend son fils dans ses bras pour la première fois... il l'absorbe involontairement ! 
Il s'avère en fait que c'est un double qui avait couché avec Theresa (Jamie n'en savait rien car il était ivre ce soir-là et, ayant absorbé ensuite le double, il en avait les souvenirs). Le bébé n'est donc pas vraiment humain (et s'est évaporé !), ce qui n'a pas empêché sa mère de nourrir des sentiments à son égard pendant de longs mois. Une sorte de méga fausse couche en quelque sorte.
Choc, larmes, hystérie, Terry brise l'un des doigts de son ex "futur" mari et lui demande de partir. Inutile de dire que la suite sera très dure à gérer pour James et son équipe...

En France, l'histoire a été publiée dans Astonishing X-Men.
On assiste ici à un effet de rupture particulièrement bien amené. Alors que Peter David met le lecteur en confiance et qu'il installe une ambiance paisible et joyeuse, l'histoire bascule subitement dans le drame. Pour réussir un tel coup, il faut non seulement avancer masqué mais également pouvoir disposer de personnages crédibles et humains, que le scénariste étoffe sur le long terme. Sans eux et le nécessaire attachement que le lecteur éprouve pour ces héros familiers, l'effet tombe à plat. C'est peu de dire qu'ici, il est parfaitement réussi et illustre une grande maîtrise narrative. Évidemment, il n'est pas conçu pour être répété régulièrement, ne serait-ce qu'en raison de la lente mise en place qu'il nécessite.



2. Walking Dead : le grand ménage
Procédé : l'élimination

La série horrifique de Robert Kirkman fut sans doute l'une des plus réussies jusqu'aux environs du numéro #60, avant de progressivement se transformer en gros ratage inintéressant (cf. cet article). À l'approche du numéro #50 (dans le #48 précisément), l'auteur a tourné définitivement la page de la fameuse prison, refuge dans lequel vivait, depuis un certain temps, le petit groupe de survivants. La transition ne se fait pas sans casse puisque de nombreux protagonistes se font massacrer lors d'un assaut mêlant zombies et membres d'un groupe rival.
À ce moment, la série change complètement d'orientation avec l'arrivée de nouvelles têtes et la mise en place de nouvelles intrigues (qui se sont révélées malheureusement poussives et répétitives).

C'est un peu ici d'arme de destruction massive du scénariste dont il est question. Massacre en règle et grand spectacle qui permettent bien sûr de tirer un trait sur un certain immobilisme mais aussi de tenir l'une des promesses les plus importantes (à l'époque) de Kirkman, à savoir le fait qu'aucun des personnages n'est à l'abri dans Walking Dead, même les plus importants. Rien de mieux pour tenir en haleine des lecteurs habitués, dans les séries mainstream, à des résurrections et fausses morts en tout genre.
La péripétie est de taille et permet, en plus de faire avancer le récit, de renforcer le climat de confiance entre lecteur et auteur, ce dernier montrant qu'il n'hésite pas à prendre des risques avec son propre univers. Là encore, impossible d'employer cette technique à tort et à travers. D'ailleurs, elle ressemble fortement à la rupture évoquée dans le premier cas, si ce n'est une différence d'intensité et un aspect irrémédiable plus prononcé encore. L'effet, massif, peut générer de l'enthousiasme autant qu'il peut dérouter le lecteur. Dans cette série, ce n'est toutefois pas l'effet en lui-même qui a été fatal à la qualité globale du récit, mais la gestion des intrigues suivantes. 



3. Preacher : toujours plus trash
Procédé : l'intensification 

Garth Ennis
 (cf. cette rétrospective) est connu pour manier assez habilement le trash et la démesure. Ses livres sont hantés par une galerie de personnages tous plus pervers et ignobles les uns que les autres. Les scènes choc, où violence et sexe sont très présents, ne manquent pas. Dans Preacher notamment, l'auteur s'amuse à faire durer le suspense sur les pratiques très... spéciales d'un industriel régnant sur une petite bourgade américaine (cf. le tome Salvation). On s'attend à quelque chose de gratiné, mais la découverte de ce type et de ses ébats sexuels avec une sorte d'ersatz de poupée gonflable à base de morceaux de viande reste tout de même choquante. Le dégoût est à peine atténué par un second degré appuyé et une mise en scène de vieux briscard.

Avec Ennis, la surenchère est permanente. Cela demande une bonne dose d'imagination et de solides histoires. Car, là où certains pourraient se contenter de l'outrance et de la démesure, le scénariste parvient à mettre son sens de la transgression au service d'un propos souvent bien plus intelligent qu'il n'y paraît (cf. The Boys ou encore La Pro).
Ces coups de théâtre à répétition, allant de l'horreur pure au burlesque, sont presque devenus la marque de fabrique de l'auteur. Refusant politiquement correct et conventions, Ennis ne ménage ni ses efforts ni ses lecteurs, parvenant ainsi à imprimer un rythme frénétique à des révélations toujours sulfureuses et pourtant bien souvent surprenantes. Le lecteur en a pour son argent mais ne nous méprenons pas, si une forme aussi brutale peut tenir le coup sur la longueur, c'est grâce avant tout à un fond irréprochable et travaillé. Ce n'est pas parce que certains effets sont lourdingues que cela fonctionne, c'est parce que ce qu'il y a autour est particulièrement futé. 



4. Identity Crisis : whodunit
Procédé : la mécanique parfaitement réglée

Après la rupture, la bombe atomique et les petits chocs en rafale, voici un autre type de coup de théâtre, plus classique puisque se basant sur les principes de la traditionnelle enquête policière.
Identity Crisis, dont le scénario est écrit par Brad Meltzer, est le parfait exemple du polar bien mené, avec crime horrible, enquête à rebondissements, fausses pistes et final permettant de démasquer un coupable inattendu. Le choc ne provient donc pas d'une rupture dans l'ambiance ou l'état d'esprit des personnages, ni de scènes monstrueuses, mais bien de la conclusion d'un habile jeu de piste.

Si la recette est classique, son application n'en reste pas moins délicate. L'auteur se doit de semer quelques indices, de bien doser la progression vers la résolution du mystère, tout en s'attachant à rendre la conclusion crédible et les motivations des personnages cohérentes. L'idéal étant que le lecteur ait l'impression qu'il possédait depuis le départ des éléments lui permettant de résoudre l'intrigue sans que cela ne soit dans les faits réellement possible. L'environnement super-héroïque permet en plus d'allier les codes du polar à ceux des justiciers costumés, un mélange plutôt sympathique.
Le whodunit (littéralement "who done it ?", ou "qui a fait ça ?", sous-entendu qui a commis le crime) est le ressort des conteurs habitués aux constructions logiques imparables et aux faux-semblants. Néanmoins, contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est sans doute le coup de théâtre qui pardonne le moins le manque de rigueur. Une faille dans la mise en place, et tout s'effondre prématurément. Chaque personnage, chaque indice, chaque scène importante doivent être parfaitement amenés et devenir les rouages d'une mécanique implacable. 



5. Spider-Man : éternel surplace...
Procédé : l'effacement 

Tout le monde se souvient de One More Day et de sa désastreuse conclusion. Pour sauver sa vieille tante à l'article de la mort, Peter Parker passe un pacte avec Méphisto. Il sacrifie ainsi sa femme et, dans un acte d'un incroyable égoïsme, s'achète une bonne conscience au prix fort. L'histoire, si elle est écrite par J.M. Straczynski après un run exceptionnel, est surtout due à l'époque à l'équipe dirigeante Marvel, Quesada en tête, qui souhaite "rajeunir le personnage". 
Ce coup de théâtre est le pire qui soit puisqu'il est perpétré au nom de basses raisons éditoriales, et non pour le bien du récit en lui-même. Pour attirer un potentiel et bien hypothétique nouveau lectorat, le mariage de Peter et Mary Jane est annulé, mais pire encore, l'identité du Tisseur redevient secrète, ses nouveaux pouvoirs passent à la trappe et le quasi trentenaire retrouve une psychologie adolescente datant de 1962.

Narrativement, c'est le pire des choix possibles puisqu'il s'agit, ni plus ni moins, du célèbre syndrome du cauchemar. Le personnage se réveille, il annonce au lecteur dépité que tout n'était qu'un mauvais rêve, et l'auteur (ou l'éditeur dans ce cas, Straczynski ayant largement désavoué le procédé) a ainsi l'illusion d'avoir fait son travail alors qu'il se contente de tomber dans la facilité. Une facilité dramatique puisqu'elle décrédibilise complètement les événements passés et amène le lecteur à la désagréable - mais justifiée - conclusion d'avoir été pris pour un jambon.
Le coup de théâtre est ici totalement artificiel puisqu'il viole toutes les lois tacites de l'écriture, tout en brisant le fragile rapport qui lie auteur et lecteur. Toutefois, puisqu'il est pratiqué sans vergogne, autant le signaler. Ses effets sont énormes, mais d'ordre finalement plus médiatique que littéraire. L'éditeur, si important dans son rôle de cadre, dépasse ici les limites de sa fonction et peut, par cette ingérence malhabile, précipiter le destin d'une série. Effacer d'un coup de baguette même pas magique ce qui a compté pour le lecteur n'est jamais une bonne idée.




Voilà pour ce petit tour d'horizon des bonnes ou mauvaises surprises et des différentes approches sur lesquelles elles reposent.
Évidemment, tout n'est pas aussi simple que ce rapide listing pourrait le laisser croire. De nombreux effets narratifs spectaculaires reposent sur une construction de longue haleine ou, en partie, sur les moments d'accalmie n'ayant, en apparence, pas de rapport direct avec eux.
Quoi qu'il en soit, ces moments extrêmes, qu'ils soient drôles ou émouvants, ont une importance particulière puisqu'ils s'impriment durablement dans l'esprit des lecteurs et finissent par devenir les symboles d'une époque, d'un style ou d'impératifs n'ayant que peu de rapport avec la création artistique. Et puis, avouons-le, ces coups de théâtre sont un peu ce que nous recherchons dans les comics ou plus généralement les livres. Du sens, sans doute, mais surtout des émotions. Fortes si possible.


Batman / Spawn
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La malédiction des crossovers continue de frapper avec Batman/Spawn.

Fin 2023, Urban Comics publie un ouvrage, intitulé Batman Spawn, revenant sur deux récits sortis en 1994 et faisant se rencontrer le Dark Knight et un encore tout jeune Spawn, puisque créé deux ans plus tôt. Nous allons passer très rapidement sur le premier opus, War Devil, qui est scénarisé par Doug Moench, Chuck Dixon et Alan Grant. S'y mettre à trois pour pondre un tel récit insipide, il fallait oser. En gros, tout part de l'assassinat six ans plus tôt d'un entrepreneur louche sur lequel Batman enquêtait. Son retour subit va obliger les deux encapés de service à collaborer, après bien entendu s'être foutu copieusement sur la gueule. Graphiquement, c'est encore pire, avec des dessins (et surtout un encrage grossier, cf. cet exemple) de Klaus Janson. 48 planches médiocres pour délayer une rencontre aussi terne que l'ennemi qu'affrontent les deux héros. À croire que, lorsque l'on fait rencontrer deux têtes d'affiche issues d'univers différents, le but est d'obtenir le scénario le plus nul possible (cf. Superman & Batman vs Aliens & Predator ou encore Judge Dredd vs Aliens). 

On passe ensuite à l'épisode de 52 planches, bien plus réussi, écrit par Frank Miller (cf. notre dossier consacré à l'auteur) et dessiné par Todd McFarlane (Amazing Spider-Man, Batman : Year Two, Hulk). 
Bon, quand on dit "réussi", ça reste relativement moyen au niveau de l'écriture, mais on partait de tellement loin avec l'histoire précédente que celle-ci fait l'effet d'une glace à la vanille après un burger cramé. 
Cette fois, Batman et Spawn (qui vont bien s'esquinter bien sûr, ce serait dommage de réfléchir avant de cogner) vont être confrontés à une curieuse humaniste qui a pour but de massacrer le plus de gens possibles, tout cela à l'aide de sans-abris recyclés en cyborgs.




Graphiquement, c'est fort joli et l'on ne peut qu'être soulagé par l'arrivée de McFarlane. Le dessinateur enchaîne les poses musculeuses et félines dont il est le spécialiste ; on a droit à un défilé de trognes bien atypiques ; et la colorisation, largement plus subtile que celle de l'épisode précédent, supporte bien mieux le côté criard du papier glacé. 
Pour ce qui du travail de Miller, même si le scénario n'atteint pas des sommets, l'auteur parvient tout de même à esquisser une critique sociétale sur les agissements des humains qui n'est pas sans fondements et s'avère assez acide. Critique portée par une adversaire qui aurait mérité d'être plus développée (mais visiblement, la priorité était à la castagne). À part une petite pointe d'humour avec Alfred (le majordome de Wayne) et un petit côté gore sur certaines scènes, rien de bien exceptionnel à signaler. Tous les poncifs issus de ce genre de rencontre sont là. De plus, le final est vite expédié, peu palpitant et la dernière planche se termine même par une pirouette qui confine au ridicule.

Tout cela nous donne un comic franchement dispensable, même si le duo Miller/McFarlane parvient à susciter un semblant d'intérêt (ce qui est tout de même bien peu). Notons pour info que leur récit s'inscrit dans l'univers de Dark Knight Returns, même si la précision n'a pas en soi grande importance. Pour compléter tout cela, Urban a cru bon de nous gratifier de la version encrée intégrale de War Devil ! Quel choix éclairé... le pire des deux épisodes, une deuxième fois ! 
S'ajoutent à cela diverses illustrations ou crayonnés. Signalons enfin le très bon lettrage de Cromatik Ltd, un studio mauricien qui signe ici un sans faute, que ce soit au niveau du calage, du blanc tournant ou même de la taille de la police, bien souvent inutilement trop petite sur d'autres productions du même genre. 

Une simple curiosité qui ne parvient malheureusement pas à offrir aux deux personnages une intrigue à la hauteur de leur popularité.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Les dessins de McFarlane.
  • Quelques éléments à retenir du scénario de Miller.
  • Le premier épisode, d'une médiocrité rare, que ce soit au niveau de l'écriture, des dessins, de l'encrage ou de la colorisation.
  • Le côté convenu et peu inspiré de l'ensemble.
  • Un bonus (la version encrée du pire épisode) de remplissage.
  • Le prix. Presque 20 balles pour ça, heu... non.
La Malédiction qui s'abattit sur Gotham
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Retour sur un comic plongeant Batman dans l'univers de Lovecraft.

Port de Gotham. Années 1920. Un navire se traîne depuis la Terre Victoria, perdue au sein de l'Antarctique. Dans ses cales se trouve une découverte majeure extraite de la froide poigne de glaces anciennes. Mais, alors qu'un Bruce Wayne encore hanté par un passé lointain et sanglant retrouve sa ville, un mal obscur commence à se répandre dans les rues de la cité. Dans l'ombre, un puissant sorcier manipule des forces terribles et impies. 
Pour Batman, c'est un nouveau combat qui débute. Un combat contre des forces titanesques et d'anciennes entités à l'insatiable appétit. 

Sortie en version française en 2016, cette mini-série en trois épisodes a été écrite plus d'une quinzaine d'années auparavant par Mike Mignola (Hellboy) et Richard Pace. Les dessins sont l'œuvre de Troy Nixey. Commençons par cet aspect qui, s'il n'est pas totalement raté, est loin d'être parfait. Nixey s'attache ici à créer une ambiance gothique et sinistre, amplifiée par la colorisation de Dave Stewart. Les beiges et ocres et les bleus glacés contrastent fortement avec les plus menaçants et éclatants verts et jaunes, le tout servi par des aplats et de profonds noirs qui rappellent le propre style de Mignola. C'est donc loin d'être laid, malheureusement, Si les décors sont relativement réussis, des visages méconnaissables, aux traits maladroits, et une mise en scène souvent confuse viennent brouiller cet aspect graphique qui s'avère au final décevant.




Concernant le scénario, le choix des auteurs peut sembler pour le moins douteux. Tout ici est basé sur l'atmosphère et la relecture des alliés ou ennemis du Dark Knight, ce qui ne serait pas forcément une mauvaise idée si un semblant d'histoire venait soutenir ce cauchemar gothamien et lovecraftien. Or, l'écriture est d'une pauvreté affligeante. L'intrigue est convenue et minimaliste ; les personnages ne sont absolument pas développés (ils ne suscitent donc aucune émotion, à l'exception peut-être d'un Harvey Dent particulièrement horrifique, mais tout l'effet repose sur le visuel uniquement) ; les affrontements sont illisibles ; quant aux dialogues, ils sont plats et servent essentiellement à faire passer des informations au lecteur.
Tout cela donne un récit assez lourdingue et loin d'exploiter le potentiel des Grands Anciens menaçant Gotham. D'autant que l'univers parallèle, hors continuité, permettait de laisser libre cours aux plus folles idées. Eh bien les idées, ne les cherchez pas, il n'y en a pas.

Concernant l'édition publiée par Urban Comics, on reste sur du très passable. L'éditeur se plante dès le résumé de quatrième de couverture en annonçant que le navire de Wayne revient du Grand Nord. Ah, pas de bol, l'Antarctique, c'est au sud (la même erreur figure d'ailleurs encore à ce jour sur le site de l'éditeur). Rien de bien grave, mais ça dénote tout de même au minimum une certaine... nonchalance. D'autant que la traduction n'est pas exempte d'erreurs, avec toujours cette incapacité apparente des traducteurs à comprendre la concordance des temps. ("Je savais que je mourrai ici" : impossible d'employer le futur dans cette phrase, c'est le conditionnel présent qui doit impérativement suivre le verbe au passé, donc "que je mourrais ici". Si l'on prononce correctement le verbe, la faute se perçoit même phonétiquement.) 
Notons toutefois que l'ouvrage contient également en bonus l'épisode Batman : Legends of the Dark Knight #54, écrit et dessiné par Mignola. L'intérêt intrinsèque est très discutable mais ça a le mérite de rester dans le thème. Divers crayonnés ainsi que quelques planches préliminaires de Richard Pace complètent le tout.

Un récit qui, sur le papier, avait tout pour devenir mythique mais dont la faiblesse du scénario, tant au niveau des enjeux que des personnages, le condamne à la catégorie des simples curiosités.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le télescopage entre l'univers de Lovecraft et celui de Batman.
  • La colorisation, globalement réussie.
  • Une intrigue à la fois simpliste et paradoxalement confuse.
  • Des personnages sans âme.
  • Un épisode bonus qui rallonge la pagination mais n'améliore en rien la qualité de l'ensemble.
Écho #89 : En Vrac
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En vrac, une sélection UMAC sur des ouvrages ou figurines que nous vous recommandons :

1. Actarus de chez ABYstyle (il a été réédité finalement). 
Pas grand-chose à dire, il est franchement classe. Belle pose, prix relativement correct (une quarantaine d'euros) et taille sympa (un peu plus de 21 cm, socle compris).

2. Le Marvel Comics Library de chez Taschen (de la VO donc) consacré à Spider-Man. Il regroupe les 21 premières aventures du Tisseur, autrement dit plus de 700 pages (petit format, 15 x 20 cm environ), avec hardcover et bonus (dont le courrier des lecteurs et des pubs de l’époque). Pour 20 balles, difficile de ne pas le conseiller. 

3. Une nouvelle gamme de figurines chez Mattel. À bas prix, puisque moins de 15 euros pour des personnages (au visage très réussi) de 16,5 cm, accompagnés de quelques accessoires. Un prix bien moindre donc que les Hasbro (Marvel Legends) ou les McFarlane, mais avec des boîtes moins belles. Du coup, celles-ci seront hors box, hop !
Outre Batman et Flash, Robin et le Joker sont disponibles. 

4. Un ouvrage regroupant les cartes Vidal-Lablache ! Un vrai voyage dans le temps, avec des reproductions réduites, forcément, mais rappelant de lointains souvenirs. Indispensable si vous aimez les cartes et le monde d'avant (cf. cet article) !












Première rencontre entre Superman et Spider-Man
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Réédition d'un pan de l'histoire des comics avec Superman vs Spider-Man - La Bataille du Siècle.

En 1976, les deux géants que sont Marvel et DC Comics collaborent pour la première fois afin d'organiser la rencontre de deux de leurs personnages phares. La même année, Sagédition sort la première VF de cette histoire en album souple. Aujourd'hui, c'est Urban Comics qui nous livre une nouvelle version de ce récit, dans son format géant Treasury. 
Voyons déjà le pitch.

Alors que le Docteur Octopus et Lex Luthor se retrouvent tous les deux en prison, ils vont en profiter pour faire équipe et échafauder un plan pour se débarrasser de leurs plus grands ennemis (et faire chanter le gouvernement américain en prime, afin de récupérer un peu de pognon au passage). 
Peter Parker et Clark Kent, présents à la même conférence de presse, réagissent rapidement à l'enlèvement de Mary Jane Watson et Loïs Lane en endossant leurs costumes. Spider-Man et Superman entrent en scène, mais suite à un quiproquo, bien entendu, leur rencontre commence par... une baston.




Le scénario est de Gerry Conway, les dessins de Ross Andru. L'histoire est on ne peut plus simpliste et sacrifie à tous les poncifs du genre : malentendu poussant les héros à se taper dessus sans réfléchir (ce qui les crétinise tout de même pas mal), alliance de deux super-vilains, menace d'ampleur mondiale, les proches des héros qui sont directement impactés, etc. Mais à la rigueur, ça a son charme. Et l'on ne vient pas relire cette vieillerie pour réellement profiter d'un récit inspiré, mais plutôt pour "visiter" une pièce de musée.

Graphiquement, le style "old school" demeure agréable malgré une colorisation flashy et sans nuances. Si certaines scènes de combat deviennent encore plus spectaculaires dans ce format immense, les cases représentant des passages plus calmes n'en profitent guère, au contraire, le manque de décors (souvent remplacés par des fonds unis) supporte mal cet agrandissement. Signalons que le tout est imprimé non sur un papier blanc mais beige, ce qui donne un aspect artificiellement vieilli à l'ensemble.

Niveau adaptation, ce n'est pas très réussi, la version française comportant de nombreuses fautes. Ça commence dès la page 2 avec un "j'aurais tout vu" (c'est le futur qu'il convient d'employer ici), et ça se poursuit tout le long de l'album : "quoiqu'efficace" (l'élision est fautive) ; "boire un c"... (il convient de coller les points de suspension au c et d'ensuite seulement fermer les guillemets) ; "il s'est fabriqué un costume et masque" (où est passé l'article indéfini ?) ; "Dr. Octopus" (en français, "docteur" s'abrège Dr, sans point) ; "en-dessous" (pas de trait d'union, contrairement à "au-dessous"). Ajoutons à cela une ponctuation parfois hasardeuse, et l'on conviendra que cela commence à faire beaucoup pour si peu de texte. 

Voilà donc une BD plutôt moyenne, dotée d'une VF perfectible. Reste le format, impressionnant, qui redonne un certain lustre à ce morceau d'Histoire. 





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une rencontre culte.
  • Un format géant qui amplifie l'impact des scènes de combat.
  • Un récit très convenu.
  • Une VF médiocre.
Wolverine : Vengeance
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Hickman. Capullo. Wolverine.

Trois noms que tout lecteur de comics connaît, qu'il aime ou pas. Le projet de les rassembler semble presque un cadeau à destination des fans : "Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, pour le grand retour de Greg Capullo chez Marvel, nous vous offrons une aventure de votre héros préféré rédigée par Jonathan Hickman !"

Ça a de la gueule.

D'autant que Panini, une fois n'est pas coutume, a mis les petits plats dans les grands et propose aux plus fortunés (ou chanceux) d'entre vous une édition Prestige grand format en noir et blanc, imprimée sur du papier à fort grammage, avec un dos relié en toile. En tourner les pages procure un ravissement impossible à ressentir sur n'importe quelle liseuse, quelque pratique qu'elle puisse être. La taille est imposante pour un comic book, mais on a vu plus grand déjà avec par exemple le Black, White & Blood et surtout l'édition grand format de l'Arme X.

On se retrouve face à ces grands aplats de noirs profonds, sans nuances, sur lesquels ressortent les contours des personnages, les silhouettes plus ou moins musculeuses... et ces griffes. Capullo est un vieux de la vieille et il semble avoir opté pour des griffes assez proches de celles qu'on observait à l'époque du run de Frank Miller (donc plutôt des lames), même si elles surgissent bien sur le dos de la main de Logan. La couverture choisie pour cette édition, celle de l'épisode 4 de cette mini-série qui en comprend cinq, est un choix adéquat - et l'absence de couleurs lui rend véritablement hommage (vous pourrez comparer avec la galerie de couvertures offertes en fin de volume, la version couleurs est nettement moins impressionnante).

Alors OK, l'objet-livre est réussi. Mais quid du scénario ?

Rassurez-vous si vous aviez déserté les terres marvelliennes : Hickman a écrit un one-shot hors continuité (pour ce que j'en ai compris). Certes, certains personnages connus vont en côtoyer d'autres plus obscurs, mais pour peu qu'on soit attentifs, la lecture se déroule sans trop d'accrocs. Quant à ceux qui reprochent constamment à l'auteur ses intrigues artificielles à tiroirs bourrées de références et nuisant aux interactions entre les héros, ce n'est pas vraiment le cas ici : l'histoire est totalement centrée sur Wolverine, de l'échec de sa mission à l'accomplissement de sa vengeance. Pas de prélude nébuleux, pas de plans, de codes ou de schémas.




On entre tout de suite dans le vif du sujet.

Cela commence en Terre Sauvage. Logan y passe ses vacances (on sait depuis la saga Proteus qu'il apprécie cet endroit où il peut donner libre cours à sa sauvagerie et repousser ses limites sans avoir à se préoccuper de ses proches ; voir également Wolverine : Kill Island). Mais voilà-t'y-pas que Nick Fury arrive tambour battant. Il le recrute d'office pour participer à une mission de la dernière chance : l'astéroïde M (le repaire de Magnéto) s'est écrasé sur Terre et l'impulsion électro-magnétique qui a suivi a anéanti toutes les technologies de la majeure partie de la surface de la planète. L'Amérique, l'Europe et une partie de l'Asie ont été rasées par le cataclysme. Fury regroupe les héros survivants pour se rendre sur le seul site au monde qui continue d'être alimenté par un réacteur à fusion - et qui dispose donc encore d'électricité. Sauf qu'il est aux mains de la Confrérie des Mauvais Mutants et que leur leader, le Cerveau, est loin d'être un philanthrope.

Bon gré, mal gré, Logan accepte sans se douter qu'il court à la catastrophe : le Cerveau s'est entouré de terribles adversaires, de vieilles connaissances qui vont balayer les coéquipiers du mutant griffu, les exterminant jusqu'au dernier. Fin de l'épisode.
À moins que...
À moins que, comme d'habitude, Logan revienne. Et il n'aura qu'une idée en tête, une obsession : se venger de ceux qui (lui) ont fait ça.

Cette situation, on la connaît. Rappelez-vous déjà à l'époque de leur premier assaut contre le Club des Damnés : les X-Men avaient été facilement vaincus, seul Wolverine s'en était sorti et il était revenu leur rendre la monnaie de leur pièce. Plus proche de nous, dans l'arc Ennemi d'État de Mark Millar (2008), Logan partait en croisade pour se venger de ceux qui, lui ayant fait un lavage de cerveau, l'avaient poussé à commettre des atrocités sur ses anciens partenaires.

Et ce ne sont que deux exemples parmi les nombreux récits de vengeance auxquels le Canadien nous a habitués : une lourde défaite précède un retour en grâce sanglant et meurtrier pendant lequel il ne se prive pas de laisser libre cours à la rage qui l'anime en permanence. Le scénariste a opté pour la simplicité en reprenant les mêmes codes, et en lui faisant affronter ses meilleurs ennemis (je vous en laisse la surprise, l'un d'entre eux est vraiment inattendu), en allant de plus en plus loin dans le processus. Néanmoins, Hickman oblige, Logan ne foncera pas tête baissée - disons qu'il saura préparer ses opérations et aura systématiquement un coup d'avance sur ses ennemis, trop habitués à ce qu'il n'obéisse qu'à ses instincts. Ce qui colle assez avec un individu qui jouit d'une aussi grande expérience et d'une science du combat inégalable.




Le résultat est loin d'être désagréable. Le dessin de Capullo, qui s'est un peu adouci, conserve un certain charme et convient bien à la brutalité des événements qui s'abattent sur notre héros. L'encrage en noir et blanc renforce l'aspect viril et bestial, marque davantage les traits et confère une élégance étrange au récit. Toutefois, on risque d'être un peu décontenancé sur certaines cases manquant de lisibilité, les enchaînements d'action lors des combats ne sont pas toujours très intelligibles et il faut se référer parfois aux phylactères pour comprendre de quoi il retourne. N'empêche, tourner ces pages épaisses constitue un plaisir sensoriel assez rare.

La déception viendra surtout du fait qu'on n'est jamais vraiment surpris, sauf par l'identité de certains individus : le déroulement de cette épopée vengeresse suit des rails parfaitement huilés et même la conclusion s'avère logique - et déjà vue par ailleurs. Ceux qui n'apprécient pas les scénarios enchevêtrés de Hickman seront peut-être agréablement étonnés par la relative simplicité de celui-ci, mais d'autres peuvent à raison se sentir floués, en attendant davantage.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une édition de très grande classe.
  • Le retour d'un dessinateur incontournable.
  • Un one-shot hors continuité.
  • Wolverine unleashed !


  • La gestion des combats n'est pas toujours très intelligible.
  • Un sentiment de déjà-vu.
  • Des personnages qui peuvent surprendre ceux qui n'ont qu'une connaissance partielle des comics.
Scarlet
Par



Gros plan sur une série signée Bendis et intitulée Scarlet.

Scarlet est une jeune fille banale, ayant vécu une enfance et une adolescence heureuses, sans heurts. Un jour pourtant, sa vie bascule. Un simple contrôle de police qui tourne mal et la tragédie se noue. Le petit ami de Scarlet est tué, elle-même est gravement blessée...
Lorsqu'elle se réveille, elle se rend compte que les flics corrompus qui les ont agressés sont considérés comme des héros, que les médias ont déformé les faits et que tout le monde semble s'en accommoder.
Une question, lancinante, commence alors à travailler Scarlet : pourquoi ? Comment le monde en est-il arrivé là ? Comment peut-on accepter une telle injustice ? 
Mais bientôt, la jeune fille se rendra compte que l'important n'est pas de savoir pourquoi le monde est tel qu'il est, mais ce qu'elle compte faire, elle, pour ne plus être une simple spectatrice. La réponse s'impose d'elle-même... plus de compromis. À la place, une révolution !

Le fameux tandem Brian Michael Bendis, au scénario, et Alex Maleev, au dessin, est de nouveau réuni. Ils avaient fait des merveilles sur Daredevil (cf. ce dossier), avaient ensuite signé un décevant Halo, mais avec Scarlet, pas de souci, les deux compères sont en pleine forme.

Ce récit a été publié en VF en 2012 par Panini, ce qui nous permet de commencer tout de suite par leurs conneries habituelles, que l'on retrouve dès le petit texte d'introduction. Tout d'abord, un parallèle est fait avec la chanson Revolution des Beatles, ce qui est plutôt bien vu, sauf que celle-ci est mal traduite. Avec les paroles originales, l'on comprend sans peine que le chanteur souhaite changer le monde, mais sans violence. Malheureusement, dans la transposition française qui en est faite, revolution est bien traduit par "révolution" mais destruction est traduit par... "révolution" également. Du coup, ça n'a plus aucun sens, le type a l'air d'être pour la révolution, mais quand il entend le mot "révolution" (au lieu de "destruction"), il dit qu'il ne faut pas compter sur lui et ressemble du coup à une girouette. Et pour bien faire, il manque ensuite un mot dans une phrase ("la série que vous apprêtez à lire").
Y a pas à dire, ça commence fort.




Tournons-nous maintenant vers le récit proprement dit. L'ambiance se rapproche des polars de Bendis (cf. le dossier cité plus haut), avec un petit côté politique, voire sulfureux, en plus.
D'une certaine manière, l'on peut faire un parallèle avec Kill your boyfriend pour le côté rébellion et lutte armée, mais là où Morrison n'offrait que du vide, des personnages aussi stupides qu'agaçants et des meurtres gratuits, Bendis parvient à construire une histoire sensée, reposant essentiellement sur le personnage principal, parfaitement mis en scène dès les premières planches.
Le procédé utilisé par Bendis est d'ailleurs à souligner. Scarlet s'adresse en effet directement au lecteur, un peu comme dans un reportage. Cela peut décontenancer au début, mais s'avère très efficace sur le long terme, la voix de Scarlet devenant une sorte de guide dénonçant l'illusion et la facilité. L'on a un exemple concret dès les premières pages où les images, très violentes, donnent immédiatement une mauvaise impression sur le personnage, impression qui va vite s'amoindrir puis disparaître grâce à un discours posé et non dénué d'humour.

Autre technique habilement employée par les auteurs ; une série de cases, avec simplement une petite légende, permettant de résumer rapidement les grandes étapes de la vie de Scarlet. Un peu comme si elle-même faisait le point à l'aide de moments  émotionnellement chargés. C'est parfaitement réussi d'un point de vue narratif. Non seulement l'on évite ainsi une laborieuse exposition classique, mais cela renforce encore l'empathie ressentie, le lecteur ayant vraiment l'impression d'avoir un accès direct aux souvenirs de Scarlet.
Sur le fond, cette série (qui aura une suite en 2018) se révèle très intéressante également. Bendis se garde bien de balancer des généralités trop absurdes et il parvient, mine de rien, à nous amener avec délicatesse sur le terrain, glissant, du recours à la lutte armée. D'un autre côté (je ne sais si c'est volontaire de sa part, mais connaissant l'intelligence de Bendis, je pense que oui), l'auteur parvient également à montrer à quel point il est facile de manipuler une opinion avec un peu de talent et de technique. Et là je ne parle pas des médias dans le récit, mais bien de Bendis lui-même, parvenant sans aucun problème à faire ranger le lecteur du côté d'une Scarlet qui devient vite le symbole d'un espoir, d'un changement, d'un idéal que l'on voudrait noble.

Une histoire bien menée, plus complexe qu'on pourrait le penser au premier abord, et bénéficiant de jolies planches. Un comic intelligent et esthétique, à mettre entre toutes les mains.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Très bien écrit. Du grand Bendis.
  • Le style Maleev, toujours percutant pour peu que l'on y soit sensible.
  • Une grande maîtrise narrative et technique.
  • Une VF de merde.